Etudes culturelles & Cultural Studies (n°24-25)

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Les Cultural Studies, apparues dans les années soixante à Birmingham, n'ont pas traversé la Manche alors qu'elles se répandaient dans tout le monde anglo-saxon. Elles constituent un grand mouvement de doute et de protestation, de questionnement et de recherche qui s'intéresse à toutes les institutions chargées de maintenir des rapports asymétriques de pouvoir et de domination. De leur côté, les French Theories qui ont participé à l'enrichissement des "études culturelles" n'ont pas contribué en France à l'émergence d'un secteur de recherche spécifique.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782336250878
Nombre de pages : 271
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Direction de publication Bernard Darras Rédaction en chef Marie Thonon Édition Pascal Froissart Secrétariat Gisèle Boulzaguet Comité scientifique Jean Fisette (UQÀM, Québec) Pierre Fresnault-Deruelle (Paris I) Geneviève Jacquinot (Paris VIII) Marc Jimenez (Paris I) Gérard Loiseau (CNRS, Toulouse) Armand Mattelart (Paris VIII) J.-P. Meunier (Louvain-la-Neuve) Bernard Miège (Grenoble) Jean Mouchon (Paris X) Daniel Peraya (Genève) Comité de rédaction Dominique Chateau (Paris I) Bernard Darras (Paris I) Pascal Froissart (Paris VIII) Gérard Leblanc (École nationale supérieure « Louis-Lumière ») Pierre Moeglin (Paris XIII) Alain Mons (Bordeaux III) Jean Mottet (Tours) Marie Thonon (Paris VIII) Patricio Tupper (Paris VIII) Guy Lochard (Paris III)

Correspondants Robert Boure (Toulouse III) Alain Payeur (Université du Littoral) Serge Proulx (UQÀM, Québec) Marie-Claude Vettraino-Soulard (Paris VII) Les articles n’engagent que leurs auteurs ; tous droits réservés. Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de son auteur ou de ses ayants droits, est illicite.

Université de Paris VIII UFR de « Culture et communication » Revue MEI « Médiation et information » 2, rue de la Liberté 93526 Saint-Denis cedex (France) Tél. & fax : 33 (0) 1 49 40 66 57 Courriel : revuemei@univ-paris8.fr

Revue publiée avec le concours du Centre national du livre

Illustration de couverture : Rosario Marquardt & Roberto Behar, « La Malinche », 1992. Pastel à l’huile et crayon sur papier, 17 x 23 pouces. (cf. article de Cristina Castellano, p. 187)

Sommaire
Les études culturelles, une mutation démocratique des sciences humaines
Bernard Darras ............................................................................................................1

Entretiens
« Les études culturelles sont-elles solubles dans les Cultural Studies ? », par Marie-Hélène Bourcier, François Cusset et Armand Mattelart

Entretiens réalisés par Bernard Darras ....................................................................7

Dossier
“Cultural Studies” n’égalent pas “études culturelles” Les études culturelles : une résistance française ?
Jan Baetens ................................................................................................................ 35 Christophe Genin .................................................................................................... 43

La tache aveugle. Approche sémiotique et systémique du paradigme de l’agency Les fractures culturelles françaises

Bernard Darras ......................................................................................................... 57 Marie Thonon .......................................................................................................... 71

Études culturelles et minorités indisciplinées dans la France métropolitaine La banlieue, révélatrice de l’utilité des “French Cultural Studies”. Pour l’étude des (non-)dits ethnico-raciaux français Les études culturelles pour penser le communautarisme en France depuis le début des années 1990

Marie-Hélène Bourcier ........................................................................................... 87

Laurent Béru ........................................................................................................... 101

Marie-Cécile Naves ................................................................................................ 109

Un mode original d’appropriation des Cultural Studies : les Études de genre appliquées aux Sciences de l’information et de la communication. Concepts, théories, méthodes et enjeux Les Cultural Studies et l’étude des cultures populaires “Immobile, à grands pas”, ou le Défilé du 14 juillet

Marie-Joseph Bertini ............................................................................................. 115

Paul Rasse ............................................................................................................... 125 Pierre Fresnault-Deruelle ..................................................................................... 135

Sommaire

Les pratiques culturelles en question. Interdisciplinarité et quotidienneté au travers de la musique

Vincent Rouzé ........................................................................................................ 147

La question de la réception culturelle dans les enseignements artistiques Les études culturelles et le phénomène de Hallyu (Korean Wave) en Asie de l’Est Comprendre les logiques de la médiation diplomatique, une application du décentrement culturel

René Rickenmann .................................................................................................. 155

Seok-Kyeong Hong-Mercier ................................................................................ 165

Olivier Arifon ......................................................................................................... 175

Hypothèses
La Malinche : médiatrice transcontinentale
Cristina Castellano ................................................................................................. 187 Sonya Bahry & Bernard Darras .......................................................................... 191

Mutation linguistique et nouveaux médias. Mosaïque linguistique en Tunisie Culture matérielle et construction de l’identité culturelle. Discours, représentations et rapports de pouvoir

Sarah Belkhamsa & Bernard Darras .................................................................. 201

La circulation des contenus télévisuels au cœur des pratiques médiatiques. Perspective sémio-pragmatique et héritage culturaliste De l’articulation entre classe, race, genre et sexualité dans la pornographie “ethnique”

Laure Bolka-Tabary ............................................................................................... 213

Maxime Cervulle .................................................................................................... 221

Notre musée d’autrui. Réflexions sur la beauté du Musée du quai Branly La réception mosaïque de la télé-réalité : la jeunesse et la multiplicité des regards Études culturelles et culture de l’écrit. Considération épistémologique du phénomène de lecture *

Rita Di Lorenzo ..................................................................................................... 229

Élodie Kredens ...................................................................................................... 241

Sabine Lesenne ....................................................................................................... 249

Conditions de publication ....................................................................................257 Numéros parus ...................................................................................................258 Bulletin d’abonnement .........................................................................................263

Les études culturelles, une mutation démocratique des sciences humaines
Bernard Darras *
Université Paris I « Panthéon-Sorbonne » & Centre de recherche Images, cultures et cognitions (CRICC)

Les Cultural Studies qui font l’objet de cet ouvrage sont apparues à Birmingham, deuxième ville du Royaume-uni, à quelques centaines de kilomètres de la France. Mais les thèses des Brummies 1 n’ont pas traversé la Manche. De même, les French Theories qui ont participé à l’enrichissement des études culturelles n’ont pas contribué en France à l’émergence d’un secteur de recherche spécifique, ni à une réorganisation de la recherche et des publications, ni à l’apparition de nouveaux objets d’études. Aujourd’hui, timidement, dans l’Hexagone, des départements de sociologie, d’anthropologie, de culture et de communication ont profité de la construction de l’Espace européen de l’enseignement supérieur et du “processus de Bologne” pour ouvrir des mentions ou des spécialités de Master consacrées aux Études culturelles. Simultanément, quelques centres de recherche commencent à afficher cette approche à leur programme et des recherches éparses commencent à se rassembler, l’édition frémit, l’Internet fourmille. Ce double numéro de MEI compte faire le point sur cette situation et contribuer à éclairer ses lecteurs sur ce qu’est et pourrait bien être la contribution des chercheurs francophones à cet élan. Hors de France et de la zone francophone, et à l’exception du Québec, les Cultural Studies et leur nombreuse descendance constituent un grand mouvement de doute et de protestation, de questionnement et de recherche, de décentrement et de recentrement, de désarticulation et de re-articulation, de déconstruction et de re-signification qui s’intéresse à toutes les institutions chargées de maintenir des rapports asymétriques de pouvoir et de domination. Le patriarcat oppressant, l’impérialisme écrasant, les États-nations uniformisant, l’Occident dominant, etc., sont tous de grands générateurs de hiérarchies que les Cultural Studies démontent patiemment. Le sujet n’est
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bernard.darras@univ-paris1.fr

Nom donné aux habitants de la région.

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MEI, nos 24-25 (« Études culturelles / Cultural Studies »), 2006

pas prêt d’être épuisé mais à chaque pas c’est un peu plus de démocratie critique qui entre dans le monde académique et au-delà dans la société. Grâce aux Cultural Studies, la lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production s’est doublée de la lutte des classes, des sexes, des genres, des “races”, des âges et des minorités pour l’appropriation et la reconnaissance des modes de représentation, d’interprétation et d’appropriation : c’est la lutte des signes contre les signes, des sémioses contre les sémioses, des discours contre les discours, des décodages contre les encodages, des systèmes horizontaux contre les systèmes verticaux. Marx revu par Gramsci avec un zeste de pensée libertaire, de projet autogestionnaire, et d’horizon libéré, égalitaire et fraternel. Tout un programme à descendre des frontons de pierre pour lui donner chair. À l’époque de la Pop music et du Pop art, Birmingham a lancé la Pop Research. Dès leur origine, les chercheurs des Cultural Studies ont inauguré de nouveaux terrains d’étude et ils ont traité des sujets ordinaires avec plus d’intérêt que celui qu’ils portaient jusqu’alors aux sujets extraordinaires, peu à peu leurs successeurs ont sorti de l’ombre ce que l’Université ne voulait pas voir et que la société refoulait : la vie, dans ses constructions et conflits, ses hésitations, paradoxes, aveuglements, ignorances et rejets, dans ses jouissances aussi, toutes ses jouissances. Elles ont déplacé les centres d’intérêt du haut vers le bas, vers la base plutôt, de la production des chefs-d’œuvre et du culte de la culture à la production et à la réception de la culture de masse et mille autres relectures et recadrages. Entre marketing et ethno-socio-sémiotique critique des interstices permettaient que du politique s’infiltre, on s’est mis à regarder le consommateur avec moins de condescendance, on s’est intéressé à ses usages et à ses représentations, à ses stratégies de vie. Historiquement et épistémologiquement, le déploiement des Cultural Studies correspondait aux multiples mouvements de contestation des mandarinats et des disciplines en place ainsi qu’à la montée en puissance du constructivisme, des nouvelles sociologies et ethnologies et des théories des signes et discours. Tous ont tenté de débusquer les essentialismes sur lesquels les anciens régimes de pouvoir adossaient leur domination. En s’appuyant sur des méthodes de recherche souvent astucieusement bricolées et toujours plus proches des réalités humaines, le regard savant, universaliste, objectif et surplombant a cédé du terrain. Des chercheurs de plus en plus nombreux ont accepté de se situer là où ils sont vraiment, à hauteur d’humain, à hauteur de science humaine donc. Conformément à son endémique et regrettable manque de curiosité internationale, la tradition universitaire française n’a même pas réagi au développement mondial des Cultural Studies qui se sont répandues dans le monde anglo-saxon avant de gagner la planète. Insularité française, aristocratisme académique, monolinguisme, protectionnismes disciplinaires,
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Les études culturelles, une mutation démocratique des sciences humaines

B. Darras

goût affiché du surplomb, peur de la contagion par les objets, conception élitiste, libérale et patrimoniale de la culture, préférence pour les sujets nobles qui ennoblissent, mépris pour les sciences appliquées et impliquées, préférence pour les débats franco-français, ont contribué (et contribuent toujours) au renfermement de l’université sur elle-même. Université sanctuaire qui cultive avec nostalgie un passé souvent réinventé. Trêve de généralisation. Ici et là les choses bougent, cette publication en témoigne, c’est l’heure de l’état des lieux et des bilans, mais aussi de l’action et du changement. De Belgique, de Suisse, de Tunisie et de France, des chercheurs donnent leur avis et rendent comptent de leurs recherches en sciences humaines, très humaines. N. B. — Nous remercions vivement Rosario Marquardt pour la gracieuse autorisation de reproduire son œuvre : « La Malinche », figure emblématique de la rencontre entre les cultures. L’article de Cristina Castellano lui est consacré (p. 187 et suivantes).

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ENTRETIENS

« Les études culturelles sont-elles solubles dans les Cultural Studies ? », par Marie-Hélène Bourcier, François Cusset et Armand Mattelart
Entretiens réalisés par Bernard Darras
Université Paris I « Panthéon-Sorbonne » & Centre de recherche Images, cultures et cognitions (CRICC)

Études culturelles, ou Cultural Studies ?
Bernard Darras. — François Cusset, en général, dans vos textes et interventions, vous insistez pour que l’anglais « Cultural Studies » soit préservé dans l’appellation de ce secteur de recherche. Comment justifiez-vous cette position ? François Cusset. — Je tiens à garder l’appellation anglaise de Cultural Studies pour bien marquer l’absence en France de cette tradition théorique hybride mais cohérente, apparue en Grande-Bretagne dans les années 1960, aux États-Unis au tournant des années 1980, avant d’essaimer dans le reste du champ universitaire mondial au cours des années 1990. Non seulement les Cultural Studies n’ont jamais pénétré la forteresse académique française, mais les diverses approches que recouvre cette formule – analyse britannique des résistances et des singularités culturelles des classes populaires, ou analyse américaine des enjeux de pouvoir et de réappropriation identitaire à l’œuvre dans la culture de masse – mais le contexte dans lequel elles se sont épanouies n’a jamais eu d’équivalent en France. En Grande-Bretagne, ce fut la critique du déterminisme mécaniste simple des marxistes orthodoxes, pour montrer au contraire les logiques autonomes de l’hégémonie (et de la résistance) culturelle, et aux ÉtatsUnis, l’ethnographie ou la théorisation littéraire des formes culturelles de l’expression communautaire ou de la revendication identitaire contre le violent conservatisme reaganien des années 1980. Or en France, ni la dimension fortement interdisciplinaire, ni l’intérêt scientifique pour les sous-cultures (subcultures) ou l’industrie culturelle de masse, ni cette forme culturalisée ou littérarisée de la théorie critique (ou des marxismes)
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n’étaient jusqu’à présent vraiment recevables. Car dans le même temps et pour reprendre chacun de ces termes, l’université française a évolué vers un repli disciplinaire coupé du débat public ; vers l’élitisme renforcé des corpus de textes canoniques et des cultures dominantes (seuls objets dignes d’exégèse), et vers un champ des “humanités” au sens large (littérature, philosophie, sciences humaines et sociales) brusquement et très largement démarxisé. Elle sautait ainsi sans transition du matérialisme dialectique le plus orthodoxe à un néokantisme plus ou moins libéral (ou à “l’individualisme méthodologique” en sociologie). Ceci, sans voir dans le nouveau pluralisme identitaire et l’explosion des industries culturelles les enjeux sociopolitiques, mais aussi théoriques qu’y ont vu, parfois non sans raccourcis, les chefs de file anglo-américains des Cultural Studies. Enfin, ce terme a l’avantage d’éviter la confusion avec les approches plus circonscrites, et plus classiques, que sont l’histoire et la sociologie culturelles. Celles-ci fournissent une trame empirique et un catalogue d’objets d’analyse aux Cultural Studies, mais elles n’en ont ni la forte inflexion littéraire (analyser un concert de Madonna ou une manifestation d’Act Up avec les outils théoriques qui permettent d’éclairer une pièce de Shakespeare ou un roman picaresque) ni l’a priori critique ou politique (consistant à voir dans chaque phénomène culturel une modalité de résistance, ou le théâtre d’une brûlante lutte symbolique). L’intérêt tardif pour les Cultural Studies dans l’université française, s’il faut s’en réjouir, ne saurait donc être que très graduel : c’est encore un objet exotique, un corpus lui-même de textes et de concepts, un méta-discours aussi qui renvoie (fût-ce en négatif) aux singularités de l’éducation supérieure française, mais pas encore cette transversale interdisciplinaire active avec laquelle chercheurs et enseignants auraient développé tout un rapport au long cours, fait d’usage pragmatique et d’autoréflexion scientifique. Cette évolution-là de l’institution universitaire française prendra plus de temps. Bernard Darras. — Marie-Hélène Bourcier comment abordez-vous ce problème de l’appellation, si c’en est un pour vous ? Marie-Hélène Bourcier. — L’omniprésence de la langue anglaise dans le monde scientifique, des affaires et de la politique la désigne logiquement à la vindicte anti-impérialiste. C’est tomber dans le piège qui consiste à faire de l’anglais une langue unifiée dans ses usages, voire territorialisée (les États-Unis de Reagan ou de Bush). L’anglais est aussi l’une des langues les plus utilisées par les minoritaires dans le monde pour contrer précisément l’hégémonie (au sens banal du terme) américaine. Il y a belle lurette que les minoritaires ont compris la leçon de La Malinche. Pour les minorités sexuelles et de genre par exemple, les mots anglais, queer, genderqueer, gay ne sont pas des produits importés de force ou des aliénations culturelles mais des dénominations politiques communes et transnationales. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont globales ou universelles.

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Entretiens avec M.-H. Bourcier, F. Cusset et A. Mattelart

Tout cela pour dire que je ne vois aucun inconvénient à ce que la langue française soit parasitée par des termes anglais. Bien au contraire. Mais on peut aussi choisir de “traduire”. Car la vraie question est celle de la traduction culturelle et celle-ci ne se réduit pas au passage d’une langue dans une autre (obligatoire ou non, régi par l’État ou non). Elle est fonction du contexte et des enjeux politiques. Lorsque nous avons introduit la théorie queer en France en 1996, nous avons sciemment choisi de ne pas traduire “queer” : l’ambiguïté voire l’inintelligibilité du terme permettait de ne pas se faire exclure et marginaliser immédiatement de l’espace intellectuel et public français, traditionnellement très excluant pour les minorités sexuelles et rétif à toutes formes de théories et de politiques sexuelles. Ne pas traduire permettait aussi de garder le potentiel herméneutique du terme (queer, qu’est-ce que c’est ?) et de ne pas coller aux dénominations disponibles qui non seulement étaient inadéquates (homosexuel-le, lesbienne, pédé, tapette, gouine) mais ne donnaient pas accès à l’aspect post-homo de la théorie queer. Ce faisant, nous perdions certes le potentiel politique extrêmement fort du terme en contexte, puisque queer est une injure extrêmement violente (au même titre que nigger) qui était utilisée dans les années cinquante aux États-Unis. Mais la traduction culturelle, qui consistait à ne pas traduire, fut choisie pour des raisons de politique minoritaire dans le contexte français. Une seconde traduction culturelle fit son apparition dans les années 2000 avec la concaténation “transpédégouine” qui résolvait un autre problème de traduction culturelle : celui de ne pas traduire le terme au profit d’une identité sexuelle et de genre en particulier au détriment des autres. On le voit, une traduction est un processus ouvert et qui ne se pose pas, voire de moins en moins, en termes de fidélité à l’original linguistiquement compris. La question de la traduction infidèle ou de l’adaptation au contexte d’arrivée et de passage est inévitable et plus encore lorsqu’il s’agit de traductions locales et/ou minoritaires. Elle l’est également pour la traduction culturelle des “études culturelles” en France. Je ne pense pas pour ma part que cela passe au jour d’aujourd’hui par le fait de garder le terme “Cultural Studies”. L’aperture maximale de ce terme, son caractère extrêmement vague, son côté bienséant me paraissant des atouts paradoxaux. D’autant que le terme est déjà traduit dans les usages qu’en font ses praticiens en France. Qu’ils soient étudiants, enseignants, chercheurs ou activistes, ils parlent d’“études culturelles”. À cela il faut ajouter que la réforme de Bologne (LMD) a permis d’afficher des cursus explicitement culturalistes. Bernard Darras. — Quel intitulé proposeriez-vous ou privilégiez-vous pour nommer ce secteur académique (enseignement et recherche) dans les pays de langue française ? François Cusset. — Justement, je n’ai pas d’autre appellation pour ce secteur naissant en France que son nom anglais de Cultural Studies : comme je l’ai expliqué précédemment, et pour ne pas les confondre avec l’histoire ou la sociologie culturelles telles qu’elles existent en France,
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j’insiste pour en rester à Cultural Studies. Si dans l’avenir elles venaient à se faire une place durable dans l’université française, peut-être parlera-t-on alors littéralement d’“études culturelles”, pour les couper enfin de leurs sources anglo-américaines. Marie-Hélène Bourcier. — Encore une fois, je crois que l’amplitude extrême du terme “études culturelles” a du bon. Ce qui compte, ce sont plutôt les spécifications qui se font et se chassent l’une l’autre au sein même de la démarche culturaliste. Je sais bien que l’on a tendance en France depuis un an ou deux à cristalliser sur la création-localisation des études culturelles dans un centre au sigle stabilisateur et rassurant comme le CCCS de Birmingham. C’est commode pour les historiens classiques des idées. Mais les études culturelles en Angleterre et ailleurs ne se sont pas fondées en se disant : on va faire un département d’études culturelles en soi. Les méthodes, les drôles d’objets, les références des culturalistes sont pratiqués dans nombre de départements. Dans ceux plus classiques de sociologie, d’anthropologie, dans des départements qui préexistaient aux études culturelles, je pense aux American Studies et aux Aera Studies aux États-Unis, dans de nouvelles “disciplines” comme la théorie de l’architecture par exemple avec les travaux de Beatriz Colomina et de Mark Wiggley à Princeton par exemple. Ces départements ne se dénomment pas études culturelles mais ils en font. Ce qui est parfois déroutant mais intéressant avec les études culturelles, c’est que leur découpe instable ne correspond pas à un secteur, “n’épouse pas” comme on disait dans l’ancien temps une discipline. Il serait à peu près aussi inexact de dire que l’on a affaire à des départements interdisciplinaires : ceux-ci rassembleraient quelles disciplines connues ? Est-ce que la critical theory est une discipline ? Les études culturelles ne sont ni une théorie ni un champ unifié et elles ne cherchent pas à l’être. C’est cela qui est récent dans “l’histoire des humanités”. Elles ne proposent pas les coalescences institutionnelles habituelles (ce qui ne veut pas dire qu’elles sont à l’abri de l’institutionnalisation et des enjeux de pouvoirs). Il me semble que c’est aussi parce qu’elles n’ont pas le même rapport à la théorie, parce qu’elles envisagent les relations entre méthodes et théorie, théorie et pratique différemment qu’elles ne se sectorialisent pas. De fait, les études culturelles construisent leur développement (le terme est très mauvais) en fonction des contextes qui incluent pleinement différents positionnements épistémiques et les situations politiques (ce que j’appelle l’épistémopolitique). Dans les meilleurs des cas, les études culturelles se fichent d’appliquer ou de tester une théorie et encore moins d’en produire une ou plusieurs. Elles se moquent d’imposer une lecture ou une grille, ce qui fut le souci des grands systèmes / idéologies théoriques du XXe siècle. Elles sont plus intéressées par les relectures théoriques des références théoriques et la création d’univers référentiels inattendus, mixtes et efficaces. Le présupposé des études culturelles n’est guère familier à l’esprit français et pourtant c’est le suivant : les théories sont fondamentalement insuffisantes et c’est généralement de leurs manquements, de leurs zones aveugles que

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Entretiens avec M.-H. Bourcier, F. Cusset et A. Mattelart

l’on peut partir. Les études culturelles, c’est un peu un constant “théorie interruptus” par les pratiques et les contextes. Enfin et peut-être surtout, les études culturelles se manifestent bien plutôt par des re-thématisations constantes en fonction des contextes. Ce qui explique que l’on assiste selon un rythme bien éloigné des institutions à une prolifération de regroupements disciplinaires hirsutes autour de problématiques actuelles : par exemple les Terrorist Studies, les Trauma Studies, les Visual Studies, etc. La recomposition des thématiques détermine celle du champ. Pour toutes ces raisons et à cause des détours que je viens de faire pour répondre à votre question, je dirais que tracer un espace pour les études culturelles ne va pas sans cette constante re-thématisation et que c’est cette manière de faire qui peut donner lieu à d’autres études, d’autres champs, d’autres objets dont nous n’avons pas encore idée dans et en dehors des dites études culturelles. Dans cette manière si peu française de faire apparaître de nouvelles études ou la critique, une part importante revient à la porosité du “secteur” et de l’université, de leur capacité à se laisser déformer par l’extérieur, par le « dirty world » pour reprendre une expression de Stuart Hall et donc de leur capacité de laisser s’exprimer dans l’espace universitaire les voix de ceux-celles qui veulent faire des études culturelles. Les études culturelles relèvent de et proposent ce type de plasticité. Bernard Darras. — Je crains que le maintien de l’appellation d’origine ne pose trois principaux problèmes. D’une part, ainsi dénommées, les Cultural Studies risqueraient d’être confinées à l’étude du phénomène anglo-saxon. D’autre part, la résistance française à leur intégration s’afficherait par l’incapacité à proposer une traduction dans la culture académique et scientifique. Enfin, dans la mesure où l’approche culturaliste combine une ambition scientifique générale, à la relativité et à la critique du pseudo-universalisme, ne faut-il pas éviter de limiter son extension dans l’espace et le temps. Faut-il redouter l’impérialisme épistémologique des Cultural Studies ? Marie-Hélène Bourcier. — Fort heureusement, je pense qu’il n’y a pas d’AOC des études culturelles ! Et je m’en explique dans mon article en insistant sur le caractère non national et dénationalisant des études culturelles. Je suis par ailleurs convaincue que la modification en cours des études culturelles dans des pays ou des zones qui se considèrent comme des culturalistes subalternes et qui s’interrogent sur la construction du post-colonial, du diasporic et du subaltern par les culturalistes occidentaux va faire bouger les lignes. À cet égard, la critique de Saïd et de Jameson par Aijaz Ahmad est sans appel. Et elle date de 1992. À la conférence Trajectories : Towards a New Internationalist Cultural Studies organisée à l’université nationale de Tsing Huan en 1992, la “dé-westernisation” était bien à l’ordre du jour. Donc, pour ce qui est de l’impérialisme épistémologique des études culturelles, les vers sont dans les bons fruits. Formés aux études culturalistes occidentales dans les meilleures universités… les Malinches sont prêts.

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MEI, nos 24-25 (« Études culturelles / Cultural Studies »), 2006

Le potentiel culturaliste des French Theories
Bernard Darras. — François Cusset, dans votre ouvrage French Theories, vous faites le point sur les contributions françaises aux Cultural Studies, en montrant notamment qu’elles ont été réinterprétées dans les contextes anglo-saxons qui les ont politisées. Mais ne peut-on dire que ces théories françaises représentaient un potentiel “culturaliste” qui n’a pas pu émerger sous cette forme ? François Cusset. — Qu’il s’agisse d’analyser les mécanismes de la culture industrielle, de théoriser télévision et cinéma, de mettre l’accent sur la domination culturelle ou sur les résistances des usagers, et plus encore récemment avec les études postcoloniales, les Cultural Studies ont toujours fait référence à un ensemble de textes et d’auteurs français – surtout Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Lacan, Certeau, Baudrillard, Debord et Bourdieu, et pour ce qui est de la génération intellectuelle critique suivante, Latour, Rancière et Badiou. Mais la référence fonctionne ici par arrachement contextuel et réappropriation dans un autre contexte : on extrait certains textes français ou même certains concepts, « savoir-pouvoir » ou « anti-discipline », de l’œuvre dont ils découlaient et de sa logique d’ensemble, mais aussi du terreau sociopolitique qui les a nourris (l’Amérique des années 1990 n’est pas la France des années 1970), et on les applique directement aux réalités culturelles et textuelles que scrutent les Cultural Studies. Ces “contributions (théoriques) françaises” bien involontaires se trouvent ainsi dépolitisées, désamorcées même, et tirées vers des objets qui leur sont souvent étrangers, moyennant une “culturalisation” sinon une “littérarisation” ou une “textualisation” de ces mêmes auteurs : en traitant le roman victorien comme « institution disciplinaire » (ce qu’est la prison chez Foucault) ou la télévision comme « simulacre » (principe théorique et intransitif chez Baudrillard). Ce travail de détournement et de remise en circulation a eu aussi, parfois, sa fécondité théorique et même ses effets politiques, quand ces mêmes références françaises en viennent à fournir une caution intellectuelle de prestige aux politiques identitaires, ethniques ou sexuelles, élaborées sur les campus. Mais il est vrai aussi que les apports de Foucault au plan de la théorie du pouvoir, de Bourdieu sur l’habitus et la domination, ou de Derrida pour penser la textualité vont tous dans le sens d’une relativité anthropologique, d’un regard distant, d’une méfiance envers les essences conceptuelles et les universalismes abstraits – et non pas d’un “relativisme” généralisé, comme le leur ont reproché les conservateurs américains et français – qui ne forment pas par hasard le modus operandi des Cultural Studies. Sauf qu’ici, les apports ne sont pas seulement français – l’anthropologie de Clifford Geertz ou la théorie critique de l’École de Francfort sont d’autres grands modèles d’une telle distance (et acuité) du regard. Marie-Hélène Bourcier. — La French Theory à l’instar du French Feminism est une fiction intéressante, un pack américain qui en dit long sur leur fantasme de la francité, de la théorie voire d’une nostalgie pour des rôles

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Entretiens avec M.-H. Bourcier, F. Cusset et A. Mattelart

qui n’existent pas dans l’espace public américain : l’intellectuel. Ce qui est intéressant, c’est que les lectures perverses, obliques, qu’ont faites les Américains de certains auteurs aient effectivement pu fonctionner comme une repolitisation pour certains lecteurs et lectrices français essentiellement sur la question de la politique des identités (féminisme, post-féminisme, féminisme pro-sexe, théorie queer, études transgenres, études gaies et lesbiennes, Post-Colonial Studies…). Voilà qui leur a permis de critiquer le provincialisme mais aussi l’eurocentrisme, le racisme et l’hétérocentrisme à la française. Que les Français aient raté le cultural turn, c’est leur affaire, c’est un passé dont on peut faire la généalogie. Il s’explique par le contexte universaliste et républicain français. Mais il faut ajouter que la plupart des membres proéminents de la French Theory ont contribué à cet évitement en connaissance de cause. C’est le cas pour Derrida, Foucault, Kristeva et bien d’autres. Ils “passaient” outreatlantique en servant à leur public un discours attendu qu’ils n’auraient jamais tenu en France. Leur stratégie a été de ne jamais reverser en France les lectures critiques made in USA auxquelles ils étaient parfois sensibles (je pense à Derrida notamment). C’est à eux que revient également cette responsabilité, ce choix de non diffusion de leurs Travelling Theories qu’ils n’ont pas toujours ressenties comme des trahisons loin de là. Quid de cette duplicité culturelle ? Pourquoi parler « féministe outreatlantique » et « génie féminin » dans l’Hexagone par exemple. Le “potentiel culturaliste français”, si tant est qu’il ait existé, c’est aussi par ces voyageurs théoriques qu’il aurait pu être introduit, facilité en France. Il serait intéressant de se demander pourquoi des intellectuels du calibre de Derrida ou Foucault étaient au placard en France, taisant leur American persona et une sexualité différente outre-Atlantique. Ceci étant dit, il est peut-être moins urgent de revenir sur des possibilités qui n’ont pas eu lieu et de se demander pourquoi Barthes a loupé le coche. Par contre, il y a tout un travail à faire pour analyser la politique de la francité anticulturaliste dans l’université, dans les médias comme chez les éditeurs.

Les raisons de la résistance française aux études culturelles
Bernard Darras. — François Cusset, vous relevez trois principaux motifs de blocage de l’intégration des Cultural Studies en France notamment : d’une part, l’immobilisme universitaire et son protectionnisme disciplinaire ; d’autre part, politique, en ce sens que l’ère Thatcher – Reagan n’a pas eu de réel équivalent en France ; culturel, enfin. Mais au sujet de l’enseignement supérieur français, ne peut-on dire qu’il y a eu autant – voire plus – d’ignorance de ce qui se faisait outre-manche et outre-atlantique que de résistances idéologiques et méthodologiques ou de repli nationaliste ? Le francocentrisme linguistique et ses effets bibliographiques – et en conséquence l’absence de traduction – n’ont-ils pas été des obstacles majeurs à l’ouverture scientifique des universitaires francophones ? François Cusset. — La très faible ouverture française aux traductions en sciences humaines – un retard que contribue aujourd’hui à rattraper un
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nouveau type de petit éditeur militant, comme Kargo ou les Éditions Amsterdam – mais aussi le monolinguisme des chercheurs français – là aussi, les choses commencent à changer – sont les obstacles les plus directs à la dissémination des Cultural Studies dans le champ universitaire français. On ne traduit pas, on ne lit pas, on ne parle pas ce qui s’écrit ailleurs. Mais ce “franco-centrisme linguistique” fait aussi symptôme, il est indissociable d’un certain provincialisme intellectuel, mélange de repli sur le débat d’idées franco-français et d’un vieux complexe de supériorité de moins en moins justifié, s’il le fut jamais. La fermeture sur l’étranger des factions intellectuelles qui ont émergé pendant les années 1980 (c’est l’objet de mon dernier livre, La décennie), des politistes tocquevilliens aux sociologues boudonniens et à tous les moralistes médiatiques, peut être assimilée aussi à une stratégie idéologique, dans la mesure où l’on évite ainsi de faire connaître des pensées critiques non françaises qui invalideraient beaucoup de leurs conclusions. La difficulté à faire traduire en français le travail de l’historien anglais Éric Hobsbawm, de l’historienne des idées Kristin Ross sur Mai 1968 et ses réécritures françaises, ou de la philosophe américaine Judith Butler sur la construction performative des genres sexuels n’est pas seulement une difficulté financière ou linguistique. Ces approches-là ne sont simplement pas au goût des prescripteurs intellectuels français officiels. Mais ici encore, les choses changent rapidement, et une nouvelle génération de chercheurs et de militants français permet aujourd’hui de reconnecter enfin certains segments de l’université française sur un champ universitaire mondialisé auquel elle ne participait plus depuis longtemps. Marie-Hélène Bourcier. — Il y aurait beaucoup à dire sur les politiques de la traduction et de l’édition en France. Après plus de dix ans de blocage, quelques titres sortent… Mais il faut voir dans quelles et à quelles conditions. Il y a dix ans des titres comme Gender Trouble par exemple étaient refusés par de “grands éditeurs” au motif que Judith Butler était « folle ». Proposés par des “intellectuels” qui instrumentalisent les études culturelles et singulièrement les Gender Studies, les Post-Colonial Studies et autres Minorities Studies, ils sont publiés dans des collections qui ne sauraient être élaborées collectivement. J’en veux pour exemple la collection qui vient de s’ouvrir aux Éditions de La Découverte sous la houlette d’Éric Fassin. Initialement, elle devait être codirigée par une féministe, qui s’est rapidement vue éjectée du projet. Mais l’autre sujet qui n’est jamais abordé, c’est la question des presses universitaires, et le retard pris dans ce domaine en France. D’autant qu’il existe des presses universitaires mais très souvent, elles publient des livres morts, non diffusés et indiffusables.

Engouement récent
Bernard Darras. — Armand Mattelart, dans le livre Introduction aux Cultural Studies que vous avez rédigé avec Érik Neveu, vous présentez la généalogie de ce
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mouvement de pensée anglo-saxon et vous pointez une partie des raisons qui ont bloqué l’expansion de ce secteur théorique, critique et pratique dans le monde académique francophone. Aujourd’hui, il semble qu’un changement s’initie, des chercheurs de plus en plus nombreux se réclament des Cultural Studies, des maisons d’édition publient les traductions de textes anglo-saxons, et des formations universitaires ont été habilitées dans ce domaine. Que pensez-vous de ce changement ? Armand Mattelart. — On ne peut que se réjouir de la traduction au français de ces textes. Engouement, je ne sais pas. Sans proportion, en tout cas, avec ce qui s’est passé dans d’autres pays. Encore faudrait-il faire une distinction dans l’“aire francophone” entre la France et le Québec, qui s’est trouvé très tôt au contact avec ce courant de recherches. Mais ce n’est pas mon propos ici. Ce qui est sûr, c’est que la visibilité acquise en France au cours des dernières années, en particulier par la problématique des cultures diasporiques, les études de genre et les études postcoloniales, est notoire. Les questions que soulève chacun de ces champs renvoient à des débats qui engagent des enjeux sociétaux majeurs qui fâchent et divisent. Là est l’important. Elles tombent dans un environnement qui leur est propice, travaillé par les débats sur l’immigration, la “question coloniale” ou la parité, entre autres. Pour les études de genre par exemple, sans avoir obligatoirement un lien direct de cause à effet, l’arrivée des études anglo-saxonnes intervient à un moment où, après un long silence, des chercheuses et des chercheurs ouvrent enfin un vrai chantier de recherches empiriques et théoriques sur le rapport femmes– communication–culture–technologie et s’interrogent sur les raisons qui expliquent pourquoi il a fallu tant de temps en France pour attendre une telle ouverture. La publication récente des dossiers sur le sujet dans les revues MEI 1 et Réseaux 2 favorise de ce point de vue une appropriation raisonnée des Gender Studies. À son insu, le long blocage de l’expansion de ces secteurs théoriques dans l’Hexagone a ceci de bon que le déblocage se fait à un moment où, de l’intérieur même des Cultural Studies, s’élèvent des voix critiques et des controverses sur certains aspects de leurs dérives. Je pense par exemple à l’ouvrage publié récemment par David Morley (Media, Modernity and Technology. The Geography of the New), pionnier des études de réception, qui pose lucidement la nécessité des approches interdisciplinaires afin de remédier aux travers et béances des « so-called cultural studies », comme il ne craint pas de les nommer. Se réclamer des Cultural Studies ? En vérité, je ne sais pas ce que cela veut dire. Tout engouement pour une école de pensée est gros d’un risque : celui de faire l’impasse sur ses conditions de production. Le positionne1

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MEI, nº 20 (« Sexe et communication », sous la dir. de J. Bouchard & P. Froissart), 2004. Réseaux, vol. 21, nº 120 (« Une communication sexuée ? », sous la dir. de S. Bonnafous, J. Jouët, R. Rieffel), 2003.

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ment épistémologique me semble un passage obligé pour ne pas réduire l’import à une vaste boîte à outil conceptuelle coupée de la mémoire qui lui confère un sens et à partir de laquelle il est possible de faire dialoguer des paradigmes. Le lien entre internationalisation mal contextualisée et théoricisme est clair. C’est Morley lui-même qui nous met en garde dans un autre texte, que Érik et moi citions dans notre livre : « Pour le dire brutalement, des niveaux plus élevés d’abstraction (la “théorie”) peuvent être vendus de façon plus extensive, et non uniquement dans un cadre national spécifique. Dès lors, ils tendent simultanément à des niveaux plus élevés de profitabilité pour l’éditeur et à une réputation élargie pour le théoricien. Bref, c’est la “théorie” qui voyage le mieux ».

Quels programmes de recherche ?
Bernard Darras. — Les contextes sociopolitiques ne cessent de se transformer ; aussi l’émergence des études culturelles dans l’université française et francophone ne sauraitelle conduire à une réédition des expériences anglo-saxonnes. Quels programmes pourraient animer nos études culturalistes ? François Cusset. — Le contexte français actuel, avec ses tensions postcoloniales, suburbaines et d’identité(s) nationale(s), se prête bien à certaines approches des Cultural Studies. En découvrant leurs grands textes anglo-américains, de Dick Hebdige à Homi Bhabha, je me suis dit qu’il serait intéressant d’analyser dans la même logique les rapports entre ségrégation urbaine et mémoire coloniale en France, ou entre l’ostentation–détournement des marques américaines et la construction de soi dans les cités, ou encore entre récit de soi et subjectivation homosexuelle dans le cadre universaliste français. À chaque fois, ces tensions entre identités tactiques, ou de situation, et expression culturelle, ou entre diagonales sociales et identitaires, pourraient être éclairées par les approches culturalistes et post-identitaires des Cultural Studies. Celles-ci, en un sens, ont été mises au point aux États-Unis pour y comprendre notamment la marginalisation des minorités, en Angleterre pour sa situation postcoloniale, ou en Amérique latine où s’articulent sur un mode inédit luttes sociales et mouvements indigènes. La démarche comparatiste suscite elle-même, sur ces sujets, de fortes réticences. Bernard Darras. — Marie-Hélène Bourcier, quelle est votre position sur ces sujets ? Pensez-vous que les pays de l’aire francophone qui ont été récalcitrants au questionnement culturaliste ont intérêt à rejoindre ce mouvement. Comment le vivez-vous en tant qu’enseignante ? Marie-Hélène Bourcier. — Les études culturelles qui se sont développées dans certaines parties du monde ne l’ont pas nécessairement fait en référence à un hypothétique modèle national, britannique ou états-unien. C’est le cas en Amérique latine notamment. C’est vrai pour le département de Performance Studies monté par Richard Schechner à NYU (New York) et qui n’est pas estampillé “études culturelles”. Personne ne copie personne pour construire un département d’études culturelles. Ce qui ne
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veut pas dire qu’il n’y a pas de problématiques communes, et tout le monde les a bien repérées : ce sont celles posées par les politiques des identités et des cultures à l’ère post-fordiste et globale. Et c’est en ce sens que j’ai construit mon enseignement dans le cadre de la licence « Arts et cultures » à l’Université de Lille III. Mais à défaut d’avoir pu construire un département autrement que par une agglomération “interdisciplinaire” décrétée (en fonction des impératifs du LMD), nous ne pouvons mettre à disposition des étudiants tous les enseignements dont ils auraient vraiment besoin en matière d’études culturelles. Il faut dire au passage que cette réforme relève plutôt d’une volonté aveugle de rationaliser les disciplines au sens économique du terme, ce qui a eu pour inévitable effet de lancer les disciplines constituées dans des guerres de territoires. Les programmes sont fonction du contexte au sens culturaliste du terme mais surtout de la capacité des universités à permettre le regroupement d’enseignants, d’intervenants et d’étudiants qui ont besoin de travailler ensemble. Or, le type de recrutement des enseignants tel qu’il se pratique actuellement en France est un sérieux obstacle à la constitution de projets cohérents dans des temps raisonnables. Sans parler du manque de ressources. Ceci étant dit, voilà le programme idéal : mobilité et coalition. Mobilité linguistique et géographique, ça va de soi, mais ce n’est guère possible vu le niveau et le minimalisme des programmes d’échanges qui sont proposés à nos étudiants. Je ne parle même pas du fait qu’il est impossible d’inviter régulièrement des conférenciers de haut niveau. Mobilité transthéorique plutôt que transdisciplinaire. L’un des atouts majeurs des études culturelles est leur efficacité dans le transfert des technologies de pensée : Williams projette la critique littéraire sur la télévision, les féministes de Screen confrontent le stade du miroir et le Lacan’s gaze au male gaze des films d’Hollywood, de Lauretis concatène Foucault avec son impensé radical (les genres) en reformulant la notion de technologie. Mais la difficulté est que les étudiants français, à la différence des étudiants allemands, anglais ou américains ne connaissent rien à Lacan, Marx, Freud, Althusser, Foucault, Irigaray, Wittig, Deleuze & Guattari pour ne parler que des références européennes… Coalition : non seulement les programmes doivent briser avec l’universalisme et le républicanisme français, mais également en finir avec notre arrogance épistémologique : un département d’études culturelles réunit à tous les niveaux (étudiants, intervenants, enseignants) tous les points de vue mais doit aussi constituer un espace inclusif marqué comme tel qui se donne pour tâche politique d’inclure et de favoriser le développement d’enseignements, de doctorats avec et non sur les minorités et les exclus de quelques siècles d’universalisme impérialiste ou en crise. Et ceci, explicitement.

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Bernard Darras. *1 — Dans l’hypothèse de démarrage d’un mouvement culturaliste francophone, pensez-vous que l’on soit obligé d’en repasser par les théories françaises qui ont inspiré les Anglo-Saxons ou faut-il en profiter pour faire un saut de paradigme qui n’ignorerait pas l’histoire des idées ? Pensez-vous que ce soit une bonne initiative que de repartir de ces recherches fondatrices et de les appliquer à des objets d’étude moins élitistes et mieux adaptés aux conditions socio-économiques françaises actuelles ? Marie-Hélène Bourcier. — Je ne crois pas aux recherches fondatrices, pas plus qu’aux textes fondateurs. Il est indispensable de lire les textes des culturalistes “stars”, mais aussi tous ces textes de culturalistes inconnus qui vous retournent la tête en proposant une lecture inattendue, intelligente et politique de Playboy ou de l’histoire du corset. À ma connaissance, le peu d’études culturelles qui se fait çà et là en France consiste à rattraper le temps perdu sur les mauvais objets d’hier, comme la télévision par exemple. Il y a une manière de faire les études culturelles en France qui consiste à se focaliser sur les médias de masse en minimisant ce qui fait le succès, le caractère incontournable et transnational des études culturelles : la dimension politique des identités et des cultures et l’impératif d’hyperréflexivité qu’elles nous imposent. J’entends trop de mauvaises blagues dans les salles de professeurs et ailleurs, où des culturalistes fraîchement acquis à la cause se gaussent du fait qu’ils font des Cultural Studies alors qu’ils sont blancs, masculins et hétérosexuels et font bosser des minoritaires sur les traductions de textes dont ils ne maîtrisent même pas la langue. Qu’importe, ils signeront le recueil. Idem pour ceux qui pensent faire œuvre postcoloniale homéopathique en se réjouissant du fait que Stuart Hall soit Jamaïcain et qui ne verraient aucun inconvénient à ce que d’hypothétiques Black Studies soient faites par des universitaires de culture blanche ou que les bienfaits de “l’homosexualité” soient mis en valeur pour les homosexuels (merci pour eux) par des intellectuels straights. Il y a là une jouissance bien française qui est une forme ultime de refus de la critique que proposent les études culturelles. De ce point de vue, le Whiteness, ce qui fait la blancheur, l’identité française, cette “exception culturelle” française qu’est l’intellectuel me paraissent être des objets prioritaires dans nos cursus afin que ne se remettent pas en place un exotisme curieux pour les minoritaires ou une captation de leurs expériences, de leurs savoirs et du rôle qu’ils ont à jouer dans le décentrement de la culture “française”. Quant au canon, c’est-à-dire en ce qui concerne un corpus de références et de textes, il y a à la fois urgence à introduire et donc traduire ce que nous avons raté, tout en ne perdant pas de vue que nous devons aussi franchir le pas. Il est intéressant de lire les culturalistes occidentaux à condition de lire aussi leurs contradicteurs, notamment dans le champ de la théorie dite postcoloniale. Saïd oui, mais pas sans Ahmad, qui nous fait relire l’avant-Saïd.
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Je remercie Sarah Belkhamsa, doctorante au CRICC, pour sa contribution à l’élaboration des questions marquées d’un astérisque.

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Bernard Darras. — En raison de l’accélération des mutations sociopolitiques et médiatiques liées à la globalisation de l’économie et des moyens de communication, l’émergence des études culturelles dans le monde académique francophone ne saurait conduire à une stricte réédition des expériences et recherches anglo-saxonnes. Sans tomber dans le piège des visions nationales étriquées, selon vous quels domaines faudrait-il inscrire d’urgence au programme de recherche des études culturalistes francophones ? Armand Mattelart. — L’“international” a traditionnellement été un point aveugle de la recherche française. Et non seulement dans le domaine qui nous occupe. C’est le constat que, au début des années quatre-vingt, faisaient aussi bien le Rapport Godelier sur l’état des sciences de l’homme et de la société que le Rapport Mattelart-Stourdzé sur les recherches sur la trilogie “technologie, culture et communication”. Interculturalité. C’est un des deux requis pour éviter le piège des visions nationales étriquées. Je crois qu’une bonne part de la jeune génération de chercheurs dans le domaine de la culture et des médias montre qu’elle s’y frotte et qu’elle a commencé à repérer les quatre coins cardinaux du monde. Il n’est besoin que de voir l’évolution des thèmes de mémoires et des objets de recherche choisis par les thésards et thésardes ainsi que la diversité linguistique de leurs références bibliographiques au cours des dernières années. Et ce n’est sans doute qu’un début. Second requis : l’interdisciplinarité. Il s’agit d’exploiter la diversité des approches de la culture qui caractérisent la configuration intellectuelle française. Il est évident que l’expérience des Cultural Studies n’est pas reproductible. Car elle est ancrée dans une histoire socioculturelle. Ce n’est pas pour rien que le livre fondateur (1958) de ce courant de pensée écrit par Raymond Williams porte sur la culture et la société britannique entre 1780 et 1950. La question centrale en est : d’où parler avec cette autre configuration pour que l’une et l’autre s’entendent et se fécondent mutuellement ? Si nous ne pouvons cloner les Cultural Studies, nous pouvons au moins tirer une leçon de leur histoire telle que Williams l’a incarnée à travers son projet de construction d’un « matérialisme culturel » : tenter l’articulation entre culture et économie, entre analyse des discours et celle des industries, dispositifs et équipements culturels. C’est précisément pour avoir négligé cette articulation que les dérives vers l’enfermement des études ethnographiques sur les audiences ont trouvé un terrain fertile en Grande-Bretagne. Toutes ces raisons font que je n’aime guère l’expression “études culturalistes”. Car comme le notait Michel de Certeau dans La culture au pluriel, le « culturalisme » qu’il caractérisait comme le « culte de la culture » conduit à l’oubli de la société et de ses conflits. Tout comme le fait, de son côté et à sa manière, l’« économisme ». Un des points de départ d’un programme de recherches sur la culture est de tenter de faire dialoguer des approches qui ont cheminé sans inventer de carrefour, voire s’ignorant et “s’anathémisant”. Oubli du symbolique, d’un côté ; oubli de sa matérialité, de l’autre. Tensions récurrentes entre
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les perspectives micro et macro, village et globe, acteur et système, individu et société, libre-arbitre et déterminismes sociaux. La configuration de la recherche française est pourtant riche d’une spécificité à plusieurs strates : une sémiotique ; une science de l’État et des politiques publiques ; une économie politique de la culture et de la communication ; une sociologie des usages des artefacts ; une sociologie de la culture ; une anthropologie des mondes contemporains. Riche aussi d’un ensemble d’approches de l’histoire dont témoignent plus spécialement l’École des Annales, Braudel, Foucault, Certeau, sans oublier l’apport des ethnohistoriens. Des approches historiques qui témoignent d’une pensée ouverte sur le monde et fondée sur la reconnaissance des différences. Par ailleurs, il est sûr que la centralité acquise par l’économie et la géopolitique de l’immatériel suscite l’investissement d’un nombre croissant de disciplines dans l’étude de la culture et des cultures.

Cultures et culture
Bernard Darras. — Précisément, nous savons que la culture est un concept très anthropologique dans le monde anglo-saxon alors que ce concept demeure très aristocratique et artistique en France. Pensez-vous que cette conception clivée et hiérarchisée de l’art et de la culture ait pu entraver le développement d’une pensée plus politique et politisée de la culture et des cultures ? François Cusset. — Le point de départ des Cultural Studies, leur scène primitive en quelque sorte, chez les marxistes de Birmingham comme chez les penseurs de l’identité à Duke University, consiste à substituer à la notion normative de culture (qui sous-entend la “haute”, la “bonne”, “l’universelle” donc occidentale culture) un concept à la fois anthropologique et critique de culture : comme un ensemble d’énoncés contextualisés et de rapports sociaux, et comme le terrain (le champ, disent les Bourdieusiens) d’un double processus de domination et de résistance. Un tel tournant anthropologique, effectué en France en pionniers, chacun dans sa logique, par Lévi-Strauss, Barthes ou Foucault, n’a pas eu lieu partout dans le champ intellectuel français, où aujourd’hui encore, même en histoire, en littérature ou en philosophie, les postulats de la culture générale, du génie éternel et du canon des grandes œuvres restent largement impensés. Si bien qu’en face, ou plutôt tout en bas, à l’autre bout du spectre, la culture “de masse” ou “populaire” n’a toujours pas droit à son exégèse, toujours indigne de l’attention sur leur pauvre grouillement des nobles humanités. C’est de tout cela qu’on sort actuellement en France, mais très graduellement, très ponctuellement, péniblement et non sans mille résistances, et les sempiternels stéréotypes sur les “délires” universitaires américains ou l’archéo-marxisme prêté à la moindre esquisse de critique sociale. Clichés franco-français qui ne seront bientôt, espérons-le, plus que des souvenirs.

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Entretiens avec M.-H. Bourcier, F. Cusset et A. Mattelart

Marie-Hélène Bourcier. — La culture en France est restée un domaine réservé, élitiste où prédomine la fonction esthétique. On reconnaît là une politique de la culture bien précise, celle moderniste et masculiniste, soidisant apolitique et rétive pour toutes ces raisons à ce qui a fait la nécessité des études culturelles : mouvements sociaux des civil rights à nos jours, mouvements féministes, émergence des cultures jeunes et des subcultures urbaines, politisation des minorités sexuelles, de genre et ethniques, débordement des “œuvres” par les lectures improbables qu’elles suscitent, renversements d’expertise divers… Tous ces mouvements ont généré des politiques, des théorisations et des modes de vie différents et innovants. À défaut de pouvoir bloquer les mouvements culturels et sociaux, la France, c’est-à-dire l’université, les médias et les éditeurs, ont réussi à bloquer la diffusion de ces théorisations, ce qui n’est évidemment pas sans conséquence sur la capacité créative intellectuelle dans l’Hexagone. Et cette France réussit encore assez bien à les exclure de la représentation nationale et de l’espace public. Quand l’Assemblée nationale ne veut pas voter le PACS, ce sont Lévi-Strauss et Lacan qui sont les invités-références des séances de nuit gardiennes de l’ordre symbolique. Le tropisme artistique et auteuriste français joue un rôle décisif dans cette “politique” de dépolitisation des cultures et de l’art au profit de l’art pour l’art. L’affaire Brisseau en est un exemple parfait. Hypervisibilisation de l’artiste en victime de la censure, défense de l’Art, du cinéma qui parle au cinéma par les chantres de l’auteurisme au cinéma que sont les héritiers des Cahiers du cinéma. Pourtant, avec Les anges exterminateurs, l’on a affaire à un banal dispositif de production de la jouissance dite féminine pour un public masculin qui place Brisseau aux côtés des pornographes modernes, de Charcot et de Muybridge, experts ès mystères de la féminité. L’un des aspects de mes recherches actuelles consiste à déconstruire cette posture auteuriste française que partagent aussi bien Ovidie, Catherine Breillat que Bonello. Bernard Darras. — Pour les approches culturalistes, la culture n’est plus un objet de dévotion ou d’érudition, mais un questionnement de son rapport aux pouvoirs, ainsi qu’une étude des processus de domination qui s’exercent entre les différentes cultures. Sur ce point, la recherche francophone et notamment française fait aussi exception. Ainsi les études qui osent critiquer les politiques de “démocratisation culturelle”, en montrant par exemple que ce sont surtout des stratégies d’élargissement des pratiques culturelles des élites, sont toujours rares. De même, les valeurs et critères de jugements issus du monde des arts “majeurs” conditionnent toujours les approches des médias et des industries culturelles. Armand Mattelart, quelles sont vos positions sur ces sujets ? Armand Mattelart. — Oui, historiquement, les valeurs et critères du monde de la “haute culture” ont longtemps grevé en France les approches des médias et des industries culturelles. C’est d’ailleurs un des facteurs – uni au manque de prise de conscience des logiques d’internationalisation – qui expliquent la lenteur de l’institutionnalisation de ce champ de recherches et les réticences de la haute intelligentsia académique à son égard, les objections à l’admettre dans l’organigramme des “sciences nobles”. Il n’est besoin que de rappeler la difficulté à légitimer
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