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FIGURES DE L'ANONYMAT : médias et société

De
350 pages
Sans auteurs les langages font autorité, ils surgissent dans la collectivité, ils signent du ciment des mythes et des croyances l'identité de nos sociétés. Ces contributions explorent l'histoire de l'anonymat, les images et les publics anonymes, les dispositifs de la production et de la reproduction des discours anonymes. Une exploration précieuse et rare d'un domaine qui retient trop peu souvent l'attention.
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Figures de l'anonymat Médias et société

Collection Champs visuels dirigée par Pierre-Jean Benghazi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions
Jacky LAFORTUNE, Craie a(c)tion dans la ville, 2000. Collectif, Cinéma et audio-visuel, 2000. Isabelle JURA, Des images et des enfants, 2000. Alain BOILLAT, Laflction au cinéma, 2000. Patrice VIV ANCOS, Cinéma et Europe. Réflexions sur les politiques européennes de soutien au cinéma, 2000. Arnaud CHAPUY, Martine Carol fllmée par Christian-Jaque. phénomène du cinéma populaire, 2001. José MOURE, Michelangelo Antonioni, 2001.

Un

Jean-Pierre ESQUENAZI, Godard et le métier d'artiste, 2001.

Textes réunis et présentés par Frédéric LAMBERT

Figures de l'anonymat
Médias et société

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Actes du colloque Figures de l'anonymat. médias et société
Ecole nonnale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud Centre d'étude de l'écriture, Université Paris 7, CNRS

Comité scientifique Béatrice Fraenkel (Paris III), Marie Gautheron (ENS), Geneviève Jacquinot (Paris VII), Olivier Abel (ITP), Jean-Pierre Esquenazi (Lyon III), Yves Jeanneret (Paris N), Frédéric Lambert (Paris II), Étienne Tassin (Paris IX)

Remerciements Anne-Marie Christin, Professeur, Responsable du Centre d'étude œ l'écriture, et Françoise Massit-Folléa, de l'Ecole nonnale supérieure œ Lyon ont parrainé ce travail: qu'elles soient remerciées; Nadine Boillon aura assuré tout le secrétariat de rédaction de l'ouvrage, ce dont ici je lui sais gré; Anne-Marie Adda enfin, pour ses lettres découpées dans un journal, qui signe de ses ciseaux la couverture de ce livre.

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0590-1

Les auteurs

Anne-Claude Ambroise-Rendu, Maître de conférences, Paris X Olivier Abel, Maître de conférences, (ITP) Roger Bautier, Élisabeth Cazenave, Maîtres de conférences, Paris XIII Stefan Bratosin, Maître de conférences, Lille III Jean-Pierre Esquenazi, Professeur, Lyon III Gilles Feyel, Professeur, Paris II Béatrice Fraenkel, Maître de conférences, Paris III Yves Jeanneret, Professeur, Paris IV François Jost, Professeur, Paris III Frédéric Lambert, Maître de conférences, Paris II Thierry Lefebvre, Maître de conférences, Paris 7 Philippe Le Guern et Philippe Leroux, Maîtres de conférences, DCa, Rennes II Dominique Mehl, Chercheur, EHESS François Niney, Professeur associé, ENS Michael Palmer, Professeur, Paris III Monique Sicard, Chargé de recherche, CNRS Emmanuël Souchier, Maître de conférences, ENST Guillaume Soulez, Maître de conférences, Metz Etienne Tassin, Maître de conférences, Paris IX Serge Tisseron, Psychanalyste André Vitalis, Professeur, Bordeaux III Michel Watin, Professeur, La Réunion Jean-Louis Weissberg, Maître de conférences, Paris XIII

Figures de l'anonymat

societe

.

. médias et

/

/

Frédéric Lambert

Autour de la signature, de l'auteur seul ou «en collectif », autour de la foule, de la masse, du public ou de l'audience, autour des textes, des images, des sons et des supports de leur médiation, les figures de l'anonymat nous permettent d'interroger les langages et leurs conditions d'émergence au sein de la vie sociale. À l'origine du colloque qui s'est déroulé à l'École normale supérieure de Fontenay/Saint-Cloud en juin 1999, la question politique de la place et de la responsabilité que son nom donne à chacun dans la cité a motivé un projet qui se concrétise aujourd'hui dans la publication des Actes. Quelles sont les figures de l'anonyme dans la cité? De jeunes émeutiers d'un quartier de Melun, questionnés par des sociologues\ identifiaient quatre sphères répressives, nommées comme des institutions anonymes: la police, la justice, les médias et... l'école! C'est dire qu'ils ne se sentent nulle part auteurs, ni de leur histoire, ni des récits qui la relatent, ils ne sont pas autorisés.2
lBACHMAN Christian, lE GUENNOC Nicole.

-

Autopsie

d'une émeute.

Histoire exemplairedu soulèvementd'un quartier.- Paris, Albin Michel, 1997.
2

Ce concept est entendu ici dans le contexte des «processus d'autorisation»
développé par ARDOINO Jacques dans l'entretien publié par HOCQUARD

INTRODUCfION

Mais le thème des figures de l'anonymat ne présuppose pas que nos sociétés d'information et de communication doivent être envisagées sous le seul angle du pouvoir caché, ou de la manipulation. Il y a aussi un confort de l'anonymat. La protection du consommateur et du citoyen revendiquée dans certaines situations de communications en ligne (Internet) et dans certaines pratiques de la démocratie (le vote à bulletin secret) place l'individu au centre d'une liberté et d'une responsabilité. Dans les médias, les figures de l'anonymat renvoient à la réception: cibles, audiences, publics produisent des communautés anonymes identifiables selon des critères particuliers. Les figures de l'anonymat renvoient aussi à la conception des messages écrits, sonores et visuels: le journaliste signe, mais il se fond dans la promesse du genre journalistique auquel son texte appartient; il peut aussi se fondre dans l'anonymat de l'institution médiatique, dilution parfois nécessaire, parfois imposée. Les figures de l'anonymat, ce sont celles aussi des témoins et des acteurs d'un jour de l'actualité dont les médias font la promotion, qui défient de leurs ombres éphémères la caste des hommes de renommée. La littérature scientifique associant le concept d'anonymat à celui de média est à peu près inexistante. Certes la question occupe déjà nos aînés: Roland Barthes dans ses Mythologies si souvent inspirées par les récits médiatiques intitulait l'un de ses textes La bourgeoisie comme société anonyme3; oui, Michel Foucault, dans l'Archéologie du savoir montrait comment des discours se construisent presque indépendamment de leurs auteurs4 ; en effet, nous pouvons lire dans les trop brèves pages de Michel de Certeau que «l'information est un code anonyme

Anita. - Eduquer à quoi bon. Ce qu'en disent philosophes, anthropologues - Paris, PUF, Collection l'éducateur, 1996. 3 BARTHES Roland. - Mythologies. - Paris, Seuil, Points, 1970, p. 224. 4 FOUCAULT Michel. - L'archéologie du savoir. - Gallimard, 1969.

et

pédagogues

8

INTRODUCTION

qui innerve et sature le corps social »5. Mais grâce à ce colloque, la question est placée frontalement: historiens, sociologues, linguistes, sémioticiens, spécialistes des sciences de l'information et de la communication posent les bases d'une problématique transdisciplinaire. Les conditions d'émergence de cette « transdisciplinarité» dépendent de la recherche en sciences de l'information et de la communication. Aux certitudes structuralistes qui malmenèrent en leur temps l'auteur et les conditions de la réception des langages, se substitue aujourd'hui, dans un dialogue fructueux, une pensée transdisciplinaire des médias et de leurs langages. Ainsi, l'auteur, le «lecteur» et les messages qu'ils échangent sont-ils considérés dans leurs économies (réelles et symboliques), leurs histoires, leurs sociologies, leurs sémiologies. Les quatre parties de cet ouvrage correspondent aux thèmes des quatre demi-journées, ensoleillées il faut le dire, de ce colloque. Une histoire de l'anonymat dans les médias réunit des textes qui décrivent combien la question de l'anonymat des journalistes a occupé le débat public (politique et médiatique) au XIXe siècle. Les contributions de Gilles Feyel, Michael Palmer, Roger Bautier et Elizabeth Cazenave en témoignent. AnneClaude Ambroise Rendu analyse comment la chronique des faits divers à la fin du XIXe ouvre aux anonymes l'ère de leur notoriété. Béatrice Fraenkel, dans son enquête sur le livre anonyme (XVIIe-XVIIIe siècle) pendant l'ancien régime tente une archéologie de l'anonymat dans le livre imprimé. Thierry Lefebvre enfin raconte les débuts poétiques de la TSF et de ses voix anonymes qui traversaient les ondes.

-

- Dans Images et publics anonymes on trouvera les textes qui s'intéressent à la télévision, au cinéma et à la photographie.
5

CERTEAU (de) Michel. - L'invention

du quotidien,

- Gallimard,

Folio, 1990,

pp. 259 à 275. 9

INTRODUCTION

Dominique Melh et François Jost interrogent les figures du témoin quand les paroles ordinaires et profanes portées à l'écran finissent par représenter la doxa, l'opinion, ce on qui devient nous. Guillaume Soulez interpelle la place du présentateur dans le dispositif du journal télévisé où oscillent le dire « authentique» et le dit impersonnel du média. Pour François Niney, la télévision est un grand marché d'images et d'idéologies anonymes. Dans mon texte, enfin, à propos de photographies de presse, je montre comment sans auteurs les images font autorité. - Pour Yves Jeanneret, les Présences de l'anonymat de cette troisième partie, « décrivent des formes énonciatives, commentent des constructions rhétoriques, repèrent les dispositifs de production et de reproduction des discours ». Serge Tisseron et Jean-Louis Weissberg observent comment les nouveaux dispositifs discursifs d'Internet (cyberculture, téléinformatique, hypermédias) changent, sinon confondent, les statuts d'auteur et de spectateur. Monique Sicard en se référant à l'inquiétude de Bernard de Palissy au XVIe siècle décrit comment les paradigmes de la tekhnê et des techniques, de l'art et de l'artisanat rencontrent celui d'auteur et d'anonymat. Le texte d'Emmanuël Souchier s'inscrit dans ses recherches sur l'énonciation éditoriale où tout un pan de la culture du livre et sa pluralité d'acteurs est rernis, à travers les écrits d'écrans et de réseaux, entre les mains de l'utilisateur.

- L'anonymat dans l'espace public enfin, situe la question de l'anonymat au cœur des sciences politiques et de l'éthique. Jean-Pierre Esquenazi, Olivier Abel et Etienne Tassin construisent les fondements d'une philosophie politique de l'anonymat. Michel Watin, Philippe Leguern et Philippe Leroux, André Vitalis et Stéfan Bratosin exposent comment la presse, la télévision, les nouvelles technologies de l'information et de la communication ainsi qu'une action de concertation publique inscrivent les signes de l'anonymat dans l'espace et le débat public.
10

INTRODUCTION

Premier lecteur de ces textes réunis, je suis convaincu de leur pertinence collective, et de leurs qualités respectives. Ils sont par chance tous signés et l'on identifiera donc aisément leurs auteurs qu'ici je remercie un à un et collectivement.

11

Première partie

Une histoire de l'anonymat dans les médias

Triomphe

et duplicité des figures de l'anonymat dans les médias

La chronique des faits divers dans la presse de
la fin du
XIXe

siècle

Anne-Claude Ambroise-Rendu

La fin du XIX. siècle voit éclore deux types de phénomènes qui entretiennent des liens étroits avec la notion d'anonymat. Dans le champ des représentations, l'amnistie de la Commune a sonné le glas de l'ère des foules, cette inquiétude qui a littéralement hanté le XIX. siècle. Les masses, pacifiées par les vertus réconciliatrices de la démocratie, n'inquiètent plus guère, désormais les vraies figures de la menace sont ailleurs et sont individuelles. Dans le même temps, l'avènement d'une presse populaire qui s'adresse au grand nombre, au commun, qui parle aux gens de leur quotidien - même si c'est un quotidien déréglé - pousse sur le devant de la scène publique un personnage nouveau: monsieur tout le monde. Cette entrée en scène se fait par le truchement d'une rubrique qui assure le succès des quotidiens à un sou: la chronique des faits divers. Cette colonne est doublement placée sous le signe de l'anonymat. Véritable école de journalisme des reporters débutants elle n'est jamais signée, toujours anonyme. La dissimulation du rédacteur contribue, du reste, à en faire la matrice de ce qui deviendra plus tard le journalisme moderne, dans lequel tout se passe comme si le réel se disait de lui-même

ANNE-CLAUDE

AMBROISE-RENDU

sans que l'auteur du texte soit autre chose qu'une médiation transparente. En outre, les faits divers donnent enfin une voix, un corps, un visage et parfois même un nom à tous ceux qui, sans elle, seraient restés dans l'ombre, tous ces anonymes de l'histoire dont, nul sauf leurs proches, n'aurait jamais entendu parler. Par le biais de l'enquête - qui prétend répondre à la question qui a fait cela? - elle les projette, parfois brutalement, d'un espace privé à l'espace public. Ce faisant, elle fait mine de les tirer de leur anonymat. Il faut donc analyser ces deux figures de l'anonymat: celle incarnée par la stratégie discursive de l'écriture journalistique; celle plus complexe qui concerne les personnages du récit euxmêmes. Pour réaliser cette étude des échantillons (60 jours par an) ont été prélevés à intervalles réguliers, dans trois journaux: le Petit Journal, quotidien populaire, le très mondain Figaro et la Dépêche, journal radical de Toulouse, dépouillés entre 1870 et 1910. Le fait divers, entendu comme récit de presse, catégorie d'information, est présent sous deux formes: à l'intérieur d'une rubrique spécialisée qui lui est exclusivement consacrée, la
« chronique », ce sont alors des récits très courts et souvent sans

lendemain; dans la rubrique judiciaire ou sous la forme d'articles indépendants, dans ces deux derniers cas l'événement relaté suscite des textes longs et des épisodes multiples. Stratégie discursive L'anonymat comme garantie de vérité L'écriture du fait divers subit une transformation entre 1870 et 1910. L'information s'est substituée au badinage et à la fantaisie. Cette mutation sonne le glas du style des nouvelles à la main, des pamphlets et des canards, qui mêlait le vrai et le faux,

16

TRIOMPHE

ET DUPUCITE

DES FIGURES

DE L'ANONYMAT

DANS LES MEDIAS

l'incroyable

l'ignorance, style encore présent dans les récits de 1870. 1

et le vraisemblable,

la passion,

la raillerie

et

Désormais, le fait divers se définit comme une forme de journalisme à part entière. C'est pourquoi il manifeste les aspirations qui sont celles de toute écriture de presse: la « couverture» totale du réel d'abord, le dévoilement de la vérité, ensuite, l'exemplarité, enfin. Le journalisme - et la chronique des faits divers n'échappe pas à cette règle - a vocation à dire le réel, rien que le réel, tout le réel. Le narrateur se présente donc comme un pur miroir de ce qui se passe dans la réalité, tout près. L'anonymat sous lequel se placent les rubriques de faits divers répond à cette exigence de transparence. Car, exception faite des «Nouvelles diverses» du Figaro, signées en 1870, les chroniques de faits divers sont toutes anonymes, comme le sont généralement les articles généraux. Se faisant, elles transforment leur auteur en une plume invisible. De là le statut de chambre d'échos que revêt la chronique. Si elle n'est la voix de personne en particulier, elle l'est de tout le monde. Dès lors, ce que lit le lecteur, ce n'est plus le récit d'un accident ou d'un crime, mais l'accident ou le crime qui se dit luimême.
L'avènement Cet effacement du récit journalistique du journaliste rend caduque le modèle de la

«chronique personnelle ». La vérité - sa recherche et sa découverte - est au cœur de la mission que s'attribue le récit de fait divers, il est donc obligé de produire du vraisemblable, de se doter des attributs du réalisme. En 1870, le journaliste a besoin, pour donner de la chair à son propos, d'imaginer et il avoue sans hésitations la nature du subterfuge. Visionnaire inspiré, il se représente parfois même habité par un rêve qui est l'exacte copie du réel et que sa main restitue. Cette stratégie narrative appartient autant à l'art du médium qu'à celui de la fiction, du roman. Vingt ans plus tard
1

Sur cette question on verra le livre d'A. Farge, Dire et mal dire, l'opinion
publique au XVll/e siècle., Paris, Seuil, Librairie du XXe siècle., 310 p.

17

ANNE-CLAUDE

AMBROISE-RENDU

les narrateurs ont renoncé à cet art visionnaire, ce qui signifie qu'ils ne dévoilent plus les ficelles de l'écriture, ils n'osent plus recourir au rêve, à l'inspiration. Ils adoptent un ton et des formes impersonnelles qui suggèrent que «quelque chose se laisse voir ». Cette passivité est en train de devenir une des caractéristiques de l'écriture de presse. Les formes du réalisme ont changé: alors qu'il passait en 1870 par la personnalisation du récit c'est-à-dire la position éminente d'un chroniqueur - fût-il non identifié - habité, imaginatif et styliste, il se définit ensuite par l'effacement du narrateur, sorte de reporter réduit au silence, devenu simple témoin du récit qu'il relate. Cet effacement du narrateur se traduit par le changement de foyers narratifs. Jusque vers 1890, le récit n'est pas focalisé. Le narrateur est omniscient, il sait tout, il voit tout. Ensuite, il est à focalisation externe: le narrateur affecte d'ignorer les pensées et les sentiments de l'individu qui agit. Deux récits, tirés du Figaro et distants de trente ans, témoignent de cette évolution. En 1880, c'est encore un chroniqueur omniscient qui raconte l'assassinat commis sur un marchand:
« L'assassin croyant sa victime seulement étourdie pénétra dans la maison, puis, ayant aperçu le malheureux D. qui râlait dans un coin lui tira à bout portant un second coup de feu qui l'étendit raide mort. »2

En 1910, le même type d'événement narration radicalement différente:

donne

lieu à une

« Mme Veuve [...] avait été trouvée étranglée dans son appartement [...] où elle vivait seule,. elle avait seulement une femme de service pendant quelques heures de la journée. Rien n'a été volé dans l'appartement, mais des outils, pinces, ciseaux à froid ont été retrouvés. » J

Dans le même ordre d'idée, il faut signaler la quasi disparition des signes de l'intervention de l'auteur dans la narration. Les démonstratifs ou les pronoms personnels,
2

Le Figaro. 19/01/1880.
Le Figaro. 17/0111910.

3

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TRIOMPHE

ET DUPUCITE

DES FIGURES

DE L'ANONYMAT

DANS

LES MEDIAS

abondants en 1870, ont presque totalement disparu en 1910. Auteur et narrateur sont désormais confondus au point que, pour le lecteur, ils n'existent pas, ils ne sont que les témoins masqués de mille petits faits quotidiens, un regard et un récitant auquel rien n'échappe, le réceptacle muet et neutre de l'événement. C'est peut-être, d'ailleurs, un des points qui oppose nettement le récit de fait divers à la fiction. Alors que le récit romanesque gagne en vraisemblable quand le narrateur est représenté, c'est-à-dire que la narration est prise en charge par un personnage, le récit de presse - sauf dans le cas des récits rapportés et des citations conquiert son caractère vraisemblable en effaçant autant que faire se peut les traces de la médiation entre le lecteur et l'événement. Le modèle narratif est désormais celui de l'enquête, de la pure description, de l'objectivation. Et c'est ce modèle qui va devenir celui de l'écriture journalistique moderne et va permettre la promotion d'une autre forme d'anonymat..

Comment l'anonyme Monsieur tout le monde devient héros de la presse sans rien perdre de son anonymat Les nouveaux héros des médias : « les gens»
Dans plus de 90% des cas, le protagoniste d'un récit de fait divers est, en effet, un inconnu qui, sans l'incident ou la catastrophe dont il est la victime ou le coupable, n'aurait jamais bénéficié d'une mention dans la presse, puisqu'elle s'intéresse avant tout à la vie publique, c'est-à-dire à la vie politique proprement dite. Le nom, l'âge, l'adresse et la profession des protagonistes, le lieu du délit, du crime ou de l'accident sont, à partir de 1880, de plus en plus souvent très minutieusement signalés.
«M. Auguste Meillet, négociant en vins à Boulogne-sur-Mer, 1U£ Denfert Rochereau, 83, s'est suicidé dans le train de ceinture, entre les gares de Batignolles et d'Auteuil, en se tirant un coup de revolver à la tempe droite. » 4 4 Le Petit Journal, 23/01/1890. 19

ANNE-CLAUDE

AMBROISE-RENDU

Ces éléments donnent au lecteur un sentiment de proximité, créent un «effet de réel» en suggérant au lecteur qu'à tout moment il peut aller vérifier ce qui est affirmé... Et c'est dans ce brusque passage, de l'anonymat à la célébrité, qu'il fait subir à son héros que se situe une des caractéristiques du récit de fait divers. Ce transfert est aussi un changement d'espace: de l'espace privé à l'espace public. Il se fait en deux temps. Le temps de l'événement qui reste insaisissable mais qui commence d'opérer cette publicisation par quoi l'anonyme va sortir de son anonymat; celui de la médiatisation que nous pouvons saisir et qui achève le processus - quand il ne le construit pas presque entièrement. La légitimité que revendiquent les médias en la matière est claire: il s'agit pour eux de rendre compte de tout ce qui relève de l'intérêt commun, de donner une visibilité à des faits et des individus parce qu'ils menacent, ou au moins mettent en cause, le fonctionnement de la vie communautaire. En rendant visible ce qui était voué à l'obscurité, la chronique des faits divers affirme son identité médiatique, elle est - plus qu'une autre rubrique peut-être -la dispensatrice d'une véritable information: celle qui jamais sans elle ne serait venue à la lumière, celle qui donne publiquement un nom à tous ceux qui n'en ont un que dans la sphère privée. Et parce qu'ils poussent sur le devant de la scène ces ouvriers, ces paysans et ces classes moyennes longtemps voués à l'obscurité et au silence, les récits de faits divers participent, qu'ils le veuillent ou non, du grand mouvement politique et social du siècle finissant qui voit l'émergence d'une société démocratique. Cette irruption quotidienne dans l'espace public des médias, non seulement des «couches nouvelles )) mais aussi des proscrits de jadis, accompagne, en même temps qu'elle l'alimente, l'ouverture du grand marché de la communication de masse. Ces masses avides d'informations, de « nouvelles)) et d'échanges en deviennent nécessairement les acteurs. La chronique est sociale dans tous les sens du terme: parce qu'elle prétend éclairer des pans trop souvent oubliés du fonctionnement de la communauté nationale, mais aussi parce 20

TRIOMPHE

Er DUPUCITE

DES FIGURES

DE L'ANONYMAT

DANS LES MEDIAS

qu'elle donne une silhouette, des gestes et une voix à ceux qui vont devenir les véritables héros des médias du XX' siècle: «les gens» . En première analyse, donc, on peut dire que si la chronique des faits divers est le théâtre d'une réalité populaire constamment re-présentée, elle en est aussi la tribune. Car elle répond bien au double sens du terme représentation: - la représentation est ce qui donne à voir une absence en substituant à l'objet une image, et c'est pourquoi le récit nomme ses protagonistes, pour accroître leur visibilité, pour créer l'image visuelle dont le lecteur a besoin, - mais c'est aussi l'exhibition d'une présence, «la présentation publique d'une chose ou d'une personne» 5, or les personnages des faits divers représentent bien des vraies personnes, à la différence de ce qui se passe dans les récits de fiction. Une rupture de ['anonymat trompeuse Cette rupture de l'anonymat à laquelle se livre la chronique a pourtant quelque chose d'artificiel et d'inabouti. Il se pourrait bien que cette représentation de la singularité, via l'attribution d'un nom aux acteurs de ses récits, n'en soit pas une et que la chronique échoue, au final, à exhiber ces présences singulières, à mettre en scène des personnes. C'est pourquoi on peut parler de la duplicité de cette sortie de l'anonymat. Cette duplicité tient à deux choses: d'une part à la nature du personnage de récit; d'autre part au processus d'évaluation que ce personnage autorise. Dans les récits, le statut des personnages est complexe et il faut tacher de départager les éléments qui contribuent à les identifier clairement de ceux qui les maintiennent dans l'anonymat. Bien sûr, les articles de faits divers, rejoignant la littérature populaire, s'organisent tous autour d'un héros ou d'une héroïne et se cristallisent autour d'un ou de plusieurs
5

C. Ginzburg, «Représentation: le mot, l'idée, la chose », Annales E.S.C.,
n06, nov-déc 1991, p. 1220.

21

ANNE-CLAUDE

AMBROISE-RENDU

personnages. Mais, sauf exception, les protagonistes des courts récits des rubriques de faits divers ne sont guère plus qu'un nom, un âge, une profession et une adresse, simple type de victime ou de coupable, sans consistance et sans caractère. Ils restent de purs actants dont le rôle est strictement fonctionnel, ils assument alors une fonction presque purement syntaxique et servent essentiellement à faire progresser le récit. Leur présence semble n'avoir d'autre but que d'assurer l'enchaînement causal des actions. Par quoi ils sont soumis à l'intrigue plus qu'ils ne la servent et conservent donc une large part d'anonymat. Dans les récits développés et les gazettes judiciaires, les protagonistes sont des héros à part entière. Ils parviennent alors à devenir des personnages, au point qu'ils peuvent être confondus par les lecteurs avec des personnes. Ils sont servis par l'intrigue, et les développements du récit ont pour but principal de préciser leurs propriétés, comme en témoignent les articles relatifs aux procès criminels. Ce qui intéresse alors c'est moins le crime que le criminel, autant dire, moins l'action que les personnages. Les chroniqueurs des rubriques judiciaires, eux-mêmes parfaitement identifiés, s'interrogent gravement: qui est ce criminel? quelles sont les raisons de son crime? Et ces interrogations sont le prétexte à des développements moraux édifiants. Quel que soit leur statut, ces différents types de personnages sont dotés d'une psychologie produite par des relations entre les différentes propositions du texte. Le lecteur postule des relations de cause à effet entre les différents énoncés, par exemple «X est jaloux de y» c'est pourquoi «X nuit à y» 6. En ce sens, même les héros des plus courts récits sont affublés d'une psychologie, mais qui demeure élémentaire. Ce sont des personnages plats aux attributs simples, quand les personnages des récits longsqui sont souvent des récits de crimes - sont «épais », car non seulement ils sont susceptibles de surprendre le lecteur, mais les attributs contradictoires qui sont les leurs leur confèrent une véritable personnalité.
6

O. Ducrot, T. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,

Paris, Seuil, 1972, p. 287. 22

TRIOMPHE

ET DUPUClTE

DES FIGURES

DE L'ANONYMAT

DANS

LES MEDIAS

En outre, les récits des chroniques judiciaires ou des articles isolés sont souvent des récits à épisodes, de véritables feuilletons qui substituent aux personnages statiques des récits uniques, des personnages dynamiques. Cette épaisseur et cette dynamique, cette consistance psychologique font oublier qu'il s'agit d'êtres de papiers et semblent les protéger contre l'anonymat. Quelle que soit leur épaisseur ces personnages suffisent généralement à assurer le succès du récit puisqu'ils fournissent aux lecteurs la possibilité de s'identifier à certains d'entre eux. Cette dimension psychologique, et les possibilités d'identification qu'elle offre, milite en faveur de l'identification et de l'unicité des personnages des récits développés. Mais évidemment la chose n'est pas si simple. Car le processus d'évaluation qui s'opère à partir des personnages de récit brouille les pistes. Le partage du monde qu'opère la chronique se fait toujours, peu ou prou, à partir des hommes et des femmes qu'elle met en scène. L'essentiel passe alors par la description physique des individus, plus efficace, plus percutante que tous les commentaires axiologiques. D'autant plus que dans les textes narratifs, l'idéologie prend toujours la forme d'une comparaison. «Évaluer êtres et procès de ses personnages (pour un narrateur) c'est donc s'installer et manipuler dans un texte des listes et des échelles, des normes et des hiérarchies. Les personnages sont le lieu privilégié de l'affleurement des idéologies et de leurs systèmes normatifs: il ne peut y avoir norme que là où un sujet est mis en scène» 7dit Philippe Hamon. Les coupables sont donc laids, mal vêtus et dépenaillés et offrent tous les signes de la dégénérescence et/ou de la férocité animale, tandis que leurs victimes sont gracieuses, aimantes, correctes et aimées. Le meilleur exemple de ce système d'opposition personnalisée est repérable dans les récits qui mettent aux prises les forces de l'ordre et leurs agresseurs. L'affaire Roxin de 1880 - il s'agit de l'assassinat d'un agent de
7

Ph Hamon, Texte et idéologie:
l'œuvre littéraire,

valeurs, hiérarchies et évaluations

dans

Paris, PUF, 1984, p. 104.

23

ANNE-CLAUDE AMBROISE-RENDU

Police - est le premier texte à proposer un jeu de miroir aussi explicite. Alors que le coupable est présenté par le Figaro comme: «un individu sale, en haillons, la figure maigreet hâve [...]. Sa
blouse bleue et sa chemise ouverte, laissaient voir la peau jaune et terreuse de sa poitrine. Sous son chapeau de feutre crasseux et déformé, ses longs cheveux incultes se hérissaient. De son pantalon frangé au bas sortaient ses jambes et ses pieds nus.. une rage impuissante faisait grimacer sa figure... il était hideux ».

Sa victime, au contraire, est:
«un grand et bel homme, à la moustache cavalièrement, mais très doux et très bon» 8. brune relevée

À travers cette rhétorique de l'être et du paraître, Le Figaro fournit tous les indices qui permettent un décryptage univoque de l'affaire et transforme les protagonistes du drame en personnages stéréotypés de roman, dépositaires de valeurs qui excèdent leur singularité. Et c'est la deuxième raison qui explique la faillite de la rupture de l'anonymat: l'évaluation constante à laquelle se livre la chronique produit une véritable partition du monde, opère une classification des individus et de leurs actions, qui ne peut fonctionner sur de simples individualités mais a besoin d'un «effet de masse ». Le nombre des récits de faits divers proposés à l'attention des lecteurs produit cet effet de masse sur lequel s'édifie une typologie des attitudes humaines. La chronique des faits divers construit des rôles, des caractères qui, comme à la commedia dell'arte, se fixent progressivement. L'élaboration de ces paradigmes annule l'identité des protagonistes des courts récits et les renvoie, dans la mémoire des lecteurs, à l'anonymat dont ils sont sortis un bref instant. L'essence du fait divers est donc d'opérer un retour au général, général par définition anonyme puisqu'il vaut pour tous ou pour la plupart. Puisque la grande majorité des personnages des récits sont des personnages statiques, puisque leurs attributs ne changent pas, que l'on peut donc les réduire à des types. Ils
8

Le Figaro. 17/0711880.

24

TRIOMPHE

El' DUPUCITE

DES FIGURES

DE L'ANONYMAT

DANS LES MEDIAS

représentent le degré supérieur d'une qualité ou d'un défaut et sont même presque entièrement réduits à cette qualité ou à ce défaut: le voleur, l'assassin, le sauveteur courageux, la victime ne sont que voleur, assassin, sauveteur courageux ou victime, comme l'est le brigadier Roxin. Tous ces personnages sont nommés peut-être, mais pas identifiés au sens ou ça n'est pas leur identité qui intéresse mais la catégorie dans laquelle on peut les ranger, les vertus ou les vices qu'on leur fait incarner. Et cette valeur généralisante des récits signifie que la singularité s'estompe et s'anéantit. Les faits divers dessinent des figures mais ces figures restent anonymes en proportion même de leur degré de représentativité. L'existence de cette typologie, de ces modèles humains et sociaux estompe aussi la singularité des figures qui s'imposent dans les articles longs. Car l'impact des figures fortement personnalisées des chroniques judiciaires ou des articles de la une, est indissociable de celui des types édifiés par les récits courts. La rubrique en martelant, en répétant à l'infini les mêmes récits construit dans l'imaginaire des lecteurs les fondations nécessaires à la cristallisation affective et idéologique que l'affaire redéploie et orchestre sur un mode dramatique, simultanément ou ultérieurement. L'une ne fonctionne pas sans l'autre. Sans le substrat que fournissent les cent petits criminels et les cent victimes d'accidents quotidien~ narrés par les récits courts, les personnages des grandes affaires perdraient une partie de leur valeur exemplaire. Ils ont besoin de la réverbération que leur fournit la chronique pour trouver une place dans l'esprit des lecteurs et pour que cette place ait un sens. Mais l'attribution d'un sens dilue du même coup leur singularité, puisqu'elle leur confère une valeur générale et exemplaire. Les valeurs, en s'incarnant dans des personnages même clairement identifiés, même complexes, même surprenants, réduisent en quelque sorte la singularité et l'unicité des ces personnages. Elles rétablissent une homogénéité, une cohérence, une unité là où ne régnaient que l'hétérogène et la confusion.

25

ANNE-CLAUDE

AMBROISE-RENDU

Cette opération d'éclaircissement et de mise en ordre du monde à laquelle se livrent les faits divers a besoin du relatif anonymat des personnages sur laquelle elle se fonde pour fonctionner. On peut donc parler du triomphe de l'anonymat, d'un anonymat oscillant toujours entre le sans nom et le nom commun, le nom de tout le monde qui, par définition, n'est pas un nom propre, puisque tout le monde c'est personne. Reste que la chronique des faits divers préfigure aussi - et en 1910 elle l'incarne même - ce que va devenir le système des mass média : une parodie balbutiante du réel dans laquelle tous sont invités à exhiber le non événement que constitue leur existence.

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La querelle de l'anonymat des journalistes, entre 1836 et 1850

Une étape dans la progressive prise de conscience d'une identité professionnelle?
Gilles Feyel

Les meilleurs observateurs politiques de l'année 1850 paraissent avoir vécu comme une surprise l'obligation de la signature des journalistes, leur sortie de l'anonymat. Au détour de la discussion parlementaire d'une loi contre la presse, le marquis de Tinguy, représentant légitimiste de la Vendée, parvint à l'imposer, suscitant désarroi et colère parmi les journaux les plus «sérieux ». Charles de Rémusat note que « cette prescription fut regardée par quiconque avait l'expérience de la presse comme mortelle pour elle. On jeta les hauts cris au

Journal des débats. »1 Effectivement, jamais ce journal ne fut
plus véhément qu'en juillet 1850, au point d'y perdre toute mesure: «Depuis cinquante ans la presse a traversé bien des régimes plus ou moins hostiles; elle a supporté bien des épreuves. Pour la première fois, depuis cinquante ans, ses ennemis de toute couleur ont découvert le secret de sa force et de sa puissance, et ils ont cru la frapper au cœur en la frappant dans son organisation collective. L'instinct de la haine les a bien servis; ils n'ont pas manqué leur coup. Oui, la loi qui vient
1

C. de Rémusat, Mémoires de ma vie, t. IV, Paris, 1962, p. 431.

GilLES FEYEL

d'être votée est peut-être le coup le plus funeste qui ait été porté depuis cinquante ans à la liberté de la presse. » (17 juillet 1850) Pourquoi une telle fureur? En quoi la fin de l'anonymat de ses journalistes pouvait-elle compromettre la liberté et le pouvoir de la presse? Une telle mesure fut-elle vraiment une surprise? Notons dès à présent que cet épisode n'a pas été étudié par les historiens de la presse ni du journalisme2. Et pourtant, n'est-ce pas à partir de 1850 que les journalistes existent vraiment aux yeux de leurs lecteurs? Proposée par un député légitimiste, l'obligation de la signature a été votée par une conjonction des extrêmes, réunissant les légitimistes et les républicains les plus convaincus. Cette coalition si disparate s'explique parce que les uns voulaient moraliser, les autres voulaient responsabiliser les journalistes. Tous espéraient tuer la presse-institution, en dégageant ses journalistes du brouillard de l'anonymat. Avant d'être proposée par le marquis de Tinguy, l'obligation des signatures avait déjà été évoquée en 1836 par Emile de Girardin, tout à sa lutte contre la «vieille» presse à 80 francs. Elle fut ensuite proposée aux députés de l'Assemblée constituante en août 1848, par Ledru-Rollin et ses amis démocrates qui s'efforçaient ainsi d'éviter aux journaux le rétablissement du cautionnement. On comprend dans ces conditions le vote des républicains sur la proposition du député légitimiste.

2

E. Hatin,Histoirepolitique et littérairede la presse en France,Paris, 1861, t.
VIII, p. 630-631, mentionne très rapidement l'obligation des signatures. L' Histoire générale de la presse française, t. II, Paris, 1969, p. 230, y consacre tout juste huit lignes. B. Voyenne, Les journalistes français, Paris, 1985, p. 117, suivi par C. Delporte, Histoire dujournalisme et des journalistes en France, Paris, 1995, p. 15, situe fautivement l'épisode au cours de l'été 1848. M. Martin, Médias et journalistes de la République, Paris, 1997, p. 20, signale brièvement la loi du 16 juillet 1850, à quoi il attribue la généralisation des secrétaires de rédaction.

28

LA QUERELLE DE L'ANONYMAT DES JOURNAUSTES,

ENTRE 1836 ET 1850

Emile de Girardin et la « vieille» presse. En 1836, alors que sont lancés les quotidiens à 40 francs, Girardin entre en campagne contre les anciens journaux qui discréditent sa «réforme économique» dans l'infamie des spéculations douteuses. Il s'arme de la «réforme morale»: la « vieille» presse ne peut répondre aux besoins matériels, intellectuels et moraux des jeunes générations.3 Parmi bien d'autres défauts, La Presse reproche aux quotidiens d'opinion, l'anonymat traditionnel de leurs journalistes. Depuis la loi du 9 juin 1819, créant le cautionnement déposé préalablement à toute création d'un journal politique, la responsabilité pénale du contenu repose sur les épaules du propriétaire ou éditeur, relayé à partir de la loi du 18 juillet 1828, par un gérant, qui doit signer en minute, chaque numéro. Les journalistes n'ont donc pas à signer leurs articles, puisqu'ils n'en sont pas pénalement responsables. Le 8 septembre 1836, au détour d'innocentes «Variétés », le journaliste Granier de Cassagnac lance des accusations qui reviendront constamment par la suite. Les journalistes politiques sont des gens masqués, inconnus du public, qui jugent sans être jugés, et qui n'ont pas de compétence reconnue pour cela. « On lit les journaux sans savoir qui les inspire, qui les écrit. C'est une espèce de franc-maçonnerie intellectuelle, qui publie chaque matin son manifeste de chaque jour. Du reste, vous n'apercevrez dans cette loge singulière, dans cette université mystérieuse, aucun signe extérieur et matériel qui trahisse à l'avance les détails de l'enseignement.» Par la suite, La Presse dénonce « cette juridiction sans appel, exercée par des hommes inconnus, par des hommes sans nom, sans idées et sans style, non
3

G. Feyel, «La torche et le flambeau, la polémique et la publicité:

'vieille'

et

'jeune' presse en 1836 », lA presse selon le XIX' siècle, textes réunis par R. Bautier, E. Cazenave, M. Palmer, Universités de Paris III et Paris XIII, Paris, 1997, p. 98-113. 29

GILLES

FEYEL

seulement sur le pouvoir, mais encore sur les arts, sur les lettres, sur la philosophie, sur les idées morales, poétiques et religieuses,

sur toute la civilisation. » Elle espère que le public «violera le
modeste incognito de tous ces Y, de tous ces X, qui traitent les plus grandes questions de l'intelligence. »4 Le journal est un tribunal un peu particulier une « société de francs juges », « des hommes qui ont un masque sur le visage, qui ne se nomment pas et que le public ne connaît pas» -, un tribunal de juges masqués comme la Sainte Vehme de l'Allemagne des XIVe et XVe siècles, jugeant sans témoins et sans procédure définie, rendant ses sentences hors la présence de l'accusé. «C'est une lettre anonyme qu'on adresse au public tous les jours; c'est une puissance irresponsable qui attaque toutes les puissances responsables.» L'anonymat des journalistes les fait disparaître dans leur individualité, pour créer l'identité collective de l'institution-journal. La force du Journal des débats, sous la ferme direction des frères Bertin, ses rédacteurs en chef, est de paraître une institution, suffisamment dirigée et contrôlée à l'intérieur, opaque et fermée vers l'extérieur, pour que l'on ne puisse y reconnaître le travail individuel de tel ou tel journaliste « C'est l'opinion de MM. Bertin de Vaux et Bertin l'aîné, mise plus ou moins en français par M. Saint-Marc Girardin, MM. de Sacy, Alloury et autres, parmi lesquels il n'yen a aucun qui ne puisse être contrôlé et fort bien contrôlé. »5 La levée de l'anonymat «achèverait de tuer la vieille presse, car elle ne compte pas un seul homme connu dans ses rangs. La plupart des auteurs de ces articles des Débats, du Constitutionnel ou du National, sous lesquels s'établit quelquefois une polémique générale, et qui font une espèce d'émoi au public, ne seraient pas reçus dans la plus médiocre revue. Croit-on, par exemple, qu'un article du Journal des débats contre la presse ou contre l'opposition, produisit un grand effet, si le public le voyait signé du nom d'Alloury ou de Petit-Jean? »6

-

4

La Presse, 4 octobre 1836.

5
6

Idem, 26 octobre 1836. Idem, 31 octobre 1836. 30

LA

QUERELLE

DE L'ANONYMAT

DES JOURNAUSTES,

ENTRE

1836 ET 1850

«Société de francs juges », «franc-maçonnerie intellectuelle », « université mystérieuse»: la puissance politique de la presse reposerait sur l'anonymat de journalistes aux individualités sacrifiées, pour le plus grand bien de cette véritable institution collective. C'est ce que croyaient Girardin et ses journalistes, le Journal des débats et la vieille presse à 80 francs. C'est ce qu'ont eux aussi compris les républicains de 1848. Pour éviter le rétablissement du cautionnement, il faut responsabiliser les journalistes. Au lendemain de la révolution de Février, les contraintes disparaissent. Le 2 mars 1848, le gouvernement provisoire donne des assurances aux journalistes républicains: «La pensée doit être affranchie radicalement: il ne peut plus y avoir de timbre, de cautionnement, parce que rien ne doit entraver la libre

circulation de la pensée. »7 Le 4 mars, le timbre est supprimé, le
6 mars sont abolies les lois de septembre 1835, notamment le cautionnement de 100000 francs des quotidiens parisiens.8 Alors que le gouvernement ne restitue pas aux anciens journaux le montant de leur cautionnement, les nouveaux se multiplient, affranchis de toute charge fiscale.9 Dès le début de juin, Armand Marrast, rédacteur en chef du National, maire de Paris, l'un des chefs républicains modérés de l'Assemblée nationale, fait pression sur la Commission exécutive qui coiffe le gouvernement, et lui arrache la promesse d'une loi restrictive sur

7

Assemblée constituante, 8 août 1848, discours du républicain Xavier Durrieu
(Journal des débats du 9 août).

8

9

C. Brochard, Les impôts spéciaux sur la presse. Restrictions fiscales à la liberté de la presse, Nancy, 19I1, p. IlI-Il3. « On sait que depuis la révolution de Février, une singulière anomalie existait à cet égard. Les lois sur le cautionnement, abolies ou suspendues pour les uns, restaient en vigueur pour les autres. On souffrait que les nouveaux journaux parussent sans cautionnement; quant aux anciens journaux, on ne paraissait pas disposé à leur rendre celui qu'ils ont fourni. Ce privilège devait cesser d'une façon ou d'une autre.» (Journal des débats, 12 juillet 1848).

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GllLES FEYEL

la presse.JOLe 16 juin, lors d'une interpellation à propos d'un journal de province, le républicain montagnard Xavier Durrieu veut l'abolition de toute espèce de cautionnement. Le 22 juin, Ledru-Rollin, membre de la Commission exécutive, propose à ses quatre collègues un projet de loi repoussant le cautionnement et établissant la responsabilité morale des journalistes, par l'obligation des signatures. L'insurrection ouvrière des 23-26 juin et sa répression font disparaître tout cela. Cavaignac, nouveau chef du pouvoir exécutif, et son gouvernement de républicains modérés frappent la presse, jugée coupable des débordements révolutionnaires. Onze journaux, dont La Presse, sont suspendus. De nouvelles mesures législatives sont préparées. Le 11 juillet, le ministre de l'Intérieur dépose à l'Assemblée nationale deux projets de loi sur la presse, l'un à propos du cautionnement, l'autre sur les crimes et délits de presse. C'est le cautionnement qui donne lieu aux débats les plus animés. On le comprend. Il en va de l'existence des nouveaux journaux, fondés depuis février. Alors que le projet du gouvernement réduit à 24 000 francs le cautionnement des quotidiens parisiens, le ministère de la Justice a diffusé le 8 juillet une circulaire exigeant le respect des lois de 1830. En attendant le vote de la nouvelle loi, les journaux sont donc astreints à fournir le cautionnement de 2 400 francs de rente à 5 %, soit 48 000 francs de capital. Cela ne gêne pas les anciens journaux à qui l'administration n'a pas encore rendu le cautionnement de 1835. Mais cela tue les nouveaux. Le 11 juillet, Le Peuple constituant paraît encadré de noir, portant un article très violent contre les hommes de Juin, conclu sur ce cri de rage désespérée: «Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riches. - Silence au pauvre! »11 Le gérant du journal est poursuivi, ce que n'admet pas Lamennais. Auteur de l'article incriminé, représentant à l'Assemblée nationale, il en revendique plusieurs fois la responsabilité pénale, notamment le 5 août, ce qui contribue à
10 Il

J. Dautry, 1848 et la If République, Paris, 1957, p. 173.

J. Dautry, op. cit., p. 206. 32

LA QUEREUE DE L'ANONYMAT DES JOURNAliSTES,

ENTRE 1836

ET 1850

populariser chez les républicains de la Montagne, l'idée de la signature des journalistes. L'un d'entre eux, le représentant Gennain Sarrut, cite Decazes en 1819: «Le gérant est un mensonge, mais un mensonge nécessaire; seulement, si l'écrivain se présente, le gérant n'est plus qu'un complice.» Il faut donc frapper le vrai coupable. « Vous n'avez pas le droit de poursuivre un complice si vous reculez devant la poursuite de l'auteur principal du délit. [...] M. de Lamennais a signé l'article, il a donc le droit d'être poursuivi. »12 La signature des journalistes est évoquée au même moment au sein de la commission des représentants chargée d'examiner les projets de loi sur la presse. Le 4 août, cinq de ses membres, dont le légitimiste Berryer et le républicain Pascal Duprat, diffusent un contre-projet de neuf articles, abolissant le cautionnement et la responsabilité du gérant, remplacés par la seule responsabilité des journalistes.13 Ces derniers signeraient leurs articles uniquement sur les manuscrits remis à l'imprimeur, qui serait obligé de les garder pendant un certain délai, pour en donner, au besoin, communication à la justice. Des poursuites et des peines étaient prévues en cas de fraude à la signature. Préservant l'anonymat des journalistes face à leurs lecteurs, ce contre-projet recueillit l'approbation du National et de La Réforme. L'Assemblée débat du 7 au 9 août. Les républicains Louis Blanc et Félix Pyat se prononcent en faveur de l'amendement Duprat. Avec la suppression du cautionnement, cesseraient « l'impunité du riche» et «la féodalité de la presse»; les «journaux-boutiques », fondés sur la fiction du gérant et le mensonge de l'anonymat, s'effaceraient derrière les «journauxprincipes », dont les journalistes découverts et responsables,

12

La Réforme, 6 août 1848. Au début de la monarchie de Juillet, Sarrut avait été rédacteur de La Tribune des départements, journal républicain. Voir G. Weill, Histoire du parti républicain en France (1814-1870), Paris, 1928. 13Deux autres contre-projets circulent, dont celui du républicain Bourzat, en 23 articles, de même philosophie que le contre-projet Duprat, mais plus sévère dans ses pénalités, en cas de fraude ou de délit.

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Gn..LES F'EYEL

seraient à la recherche de la vérité.14 Antony Thouret, ancien rédacteur du journal La Révolution de 1830, propose un système plus original, un jury d'honneur soulignant tout manquement à la déontologie journalistique, «un grand jury de la pensée, formé par l'élection de journalistes et de littérateurs », comparable aux « syndicats d'honneur» du notariat, de la magistrature ou du barreau. Il faut que les journalistes soient jugés par leurs pairs. «Croyez-vous que l'écrivain, ainsi averti, sera moins bien averti que par une poursuite judiciaire? »15 Déjà apparaissent ici des préoccupations éthiques souvent exprimées à la fin du siècle, notamment dans les Congrès internationaux de journalistes.16 Ces «excellents sentiments» rencontrent la sympathie de l'Assemblée, mais paraissent de doux rêves au National. Le lendemain, 8 août 1848, est marqué par l'intervention de Ledru-Rollin. Refusant le système anglais cher aux conservateurs, il chante les vertus du modèle américain. «En Amérique, on ne connaît pas le cautionnement. Là, la liberté est absolue et l'autorité est grande aussi cependant.» Après la rupture avec l'Angleterre, «on a déclaré, que pour rompre avec la métropole, il n'y aurait ni cautionnement ni timbre, et que ce n'était pas avec du vieux, au grand soleil de l'Amérique, qu'on pourrait fonder une jeune et vigoureuse et invincible République.» Ledru-Rollin va au-delà des propositions de Duprat, puisque pour lui, la signature du journaliste doit être publique, imprimée dans le journal. Et revient l'exemple américain. La République ne doit pas craindre la presse. Elle doit la libérer de toute entrave, laisser se multiplier les journaux. Comme Tocqueville, dont il ne mentionne pas les analyses, il montre que la multiplication des journaux américains a plutôt affaibli la

14

Discours de Félix Pyat le 7 août, La Réforme, 8 août 1848.

IS
16

Discours d'Antony Thouret le 7 août, Le National, 8 août 1848. G. Feyel, « Aux origines de l'identité professionnelle des journalistes: les congrès internationaux des associations de la presse (1894-1914) », L'identité professionnelle des journalistes. Actes du colloque de Strasbourg, 25 et 26 novembre 1994, sous la dir. de M. Mathien et R. Rieffel, Strasbourg, 1995, p. 139-162. 34

LA QUEREUE DE L'ANONYMAT DES JOURNAliSTES.

ENTRE 1836

ET 1850

presse qu'elle ne l'a renforcée.17 «Tous ceux qui, dans ce pays, arrivent aux affaires, ont la même pensée. Laissez publier, laissez multiplier les journaux, pour qu'ils puissent se neutraliser les uns les autres, et qu'au milieu de cet océan de la polémique, indécis, tumultueux, mais flottant, il surnage quelque chose de stable, d'immuable: l'amour de l'ordre, l'amour de la liberté, l'amour de la patrie. » Avec la République, la presse doit cesser d'être la puissance collective, l'institution qui pouvait presque lutter d'égal à égal avec la monarchie. «Nous comprenons très bien que dans un gouvernement monarchique, où l'Etat est tout, la presse, qui remplace le suffrage universel, soit puissante, concentrée, parce qu'elle contrebalance une force considérable aussi: la royauté. Mais quand la République existe, quand le suffrage universel vient, par ses affluents infinis, purifier tous les jours ce qu'il peut y avoir dans le pays de mauvais à rejeter, alors la presse n'a plus le même rôle; elle ne doit plus être une collection, il faut qu'elle devienne une individualité, il faut que les.écrivains signent. C'est en cela que vous ne me paraissez pas comprendre la question au point de vue des hommes d'Etat. La presse cesse d'être collective, c'est votre force; elle cesse d'être puissante, c'est votre force.» Désormais, elle doit laisser s'exprimer les protestations individuelles. Elle doit être moins puissante, parce qu'elle a moins à s'opposer.18 Il est inutile de dire que ce discours, porté aux nues par La Réforme, est mal accueilli par Le National. Il n'est pas question de laisser s'individualiser la presse. «Individualiser la presse, ce serait l'affaiblir, et nous ne croyons pas que ce soit là un résultat si désirable; mais ce serait surtout la mettre en contradiction avec sa nature même, son but et son origine. La presse est un gouvernement de pensée à côté du gouvernement de fait; elle doit être anonyme comme l'opinion publique ou la fraction de l'opinion publique qu'elle représente. Faire signer dans chaque exemplaire chaque article, c'est réduire l'intervention du
17

Il ne mentionne pas Tocqueville, mais il suit très exactement le chapite III de

la deuxième partie de La Démocratie en Amérique. ouvrage paru en 1835. Voir l'édition de J.-P. Mayer, Paris, 1961, p. 185-191, notamment p. 190.
18

Discours de Ledru-Rollin le 8 aoOt, La Réforme, 9 aoOt 1848.

35