//img.uscri.be/pth/bcae5ff9889c85b09ac10561cfec2747e9b6fcfe
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Genre et légitimité culturelle

De
165 pages
La "création" est une affaire d'hommes ; les femmes sont lectrices, spectatrices, animatrices, mais non point créatrices. Les conditions historiques seules n'expliquent pas les obstacles rencontrés par les femmes, leur absence dans certains arts ou le manque de postérité de leurs oeuvres. Voici un éclairage sur ces questions de légitimité pour les femmes écrivains et les femmes artistes, des pionnières des Beaux-Arts au cinéma de l'après-guerre.
Voir plus Voir moins

Sous la direction de

Delphine Naudier et Brigitte Rollet

Genre et légitimité culturelle
Quelle reconnaissance pour les femmes?

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03512-6 BAN: 9782296035126

Sommaire

Introduction
Delphine Naudier et Brigitte Rollet Des femmes d'exception: l'exemple de l'Académie Royale de peinture et de sculpture Sandrine Lely Quelle(s) légitimité(s) pour les peintres de fleurs? Genre, art et botanique au XIXe siècle Séverine Sofio La République face à l'accès des femmes à la méritocratie: enjeux et controverses (France, 1880-1940) Juliette Rennes Éléments de réflexion sur la question du genre dans la poésie moderne et contemporaine Évelyne Lloze La femme auteur à l'époque tentatives de légitimation Rotraud Von Kulessa La légitimité littéraire des reconnaissance en trompe-l'œil? Les lauréates du Goncourt Delphine Naudier 1900: débat et

9 21

37

57

75

99

écrivaines:

une

121

Reconnaissance, invisibilité et invisibilisation réalisatrices françaises Brigitte Rollet Notices sur les contributrices

des

143

163

Introduction

Delphine Naudier et Brigitte Rollet

Les chapitres de ce volume sont issus pour l'essentiel d'interventions présentées dans le cadre du séminaire «Rapport sociaux de sexe dans le champ culturel », créé en 1995, et dont l'objectif est d'analyser, dans une approche interdisciplinaire, les particularités des constructions culturelles des identités de sexe dans un contexte français!. Les travaux des années précédentes ont déjà donné lieu à la publication, dans cette même collection, de quatre ouvrages qui ont chacun exploré des problématiques telles les questions de pouvoir politique et intellectuel, l'opposition au sein des productions culturelles et l'émancipation sexuelle, chacune pensée dans une perspective genrée2. Celle que nous développons dans le présent opus reprend l'intitulé du séminaire entre
1. Animé Rar Geneviève Sellier (1995-2005), Odile Krakovitch (19952000) et Éliane Viennot (2000-2005), le séminaire dépend du Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l'Université de Saint-Quentin en Yvelines, dirigé par Jean-Yves Mollier jusqu'en décembre 2005, date de l'élection de son successeur Christian Delporte. Depuis septembre 2005, le séminaire a été repris par nous-mêmes, Delphine N audier, sociologue au CNRS (CSU) et Brigitte Rollet, maître de conférences en études culturelles à ULIP (University of London Institute in Paris). Hébergé successivement par de nombreuses institutions américaines (Columbia à Reid Hall, le Centre Parisien d'Études Critiques et New York University in Paris) dont nous remercions ici encore les directrices, et en particulier Judith Miller et Caroline Montel-Glenisson, le séminaire se tient désormais à ULIP à qui nous exprimons notre gratitude pour son hospitalité. 2. L'Exclusion des femmes: masculinité et politique dans la culture au XX siècle et Femmes de pouvoir: mythes et fantasmes en 2001 ; Culture d'élite, culture de masse en 2004, Emancipation sexuelle ou contrainte des corps? en 2006.

10

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

2003 et 2005 sur « la légitimité en matière culturelle, pensée dans ses rapports avec le genre », qui envisageait la question de la place des femmes dans les productions et dans les instances de légitimation culturelles. En effet, selon l'assertion courante il n'y a pas de grands peintres, écrivains, cinéastes, photographes, musiciens de sexe féminin. Preuves à l'appui. Regardons les traces laissées dans les dictionnaires et autres anthologies, il n'yen a guère. Mais encore, voyez-vous beaucoup de noms de femmes artistes sur les plaques des rues, des parcs, des squares voire des passerelles, des impasses? Deux hypothèses, ancrées comme deux certitudes justificatrices, trouvent une explication à cette absence dans les professions artistiques. La première est rationnellement convaincante: si l'on ne repère pas de femmes dans ces lieux de mémoire et de consécration, c'est qu'il n'y avait pas de femmes, aucune, zéro. La seconde, un peu plus sceptique quant à l'absence totale de femmes, s'interroge sur la présence parcimonieuse, exceptionnelle voire accidentelle de femmes à certaines périodes de l'histoire de l'art et de la culture. Mais quand la visibilité des carrières féminines et de leurs œuvres de leur vivant est contredite par leur absence de postérité, la justification porte alors sur la mise en doute de leur compétence artistique. Si les femmes ne résistent pas au temps, ni aux filtres des canons esthétiques, c'est que leurs œuvres n'accèdent ni au beau ni à l'universel. Ainsi, les artistes féminines se volatiliseraient des univers artistiques et/ou leurs œuvres les plus reconnues seraient étiquetées du sceau infâmant du « féminin ». L'indifférence sexuée leur étant interdite, elles sont niées, « absentéisées» pourrait-on écrire, ou considérées comme mauvaises ou spécifiques, « altérisées » (de Beauvoir), comme le montrent Évelyne Lloze et Rotraud von Kulessa à propos des écrivaines. Le genre féminin se dissoudrait dans l'Art, l'accès à l'universalité esthétique leur serait consubstantiellement impossible, ce pourquoi, preuves médicales à l'appui, leur incompétence artistique a longtemps été avérée. C'est ainsi que « I'hypothèse naturaliste» a contribué à fonder «l'hypothèque culturelle» (Escal et Rousseau-Dujardin,

INTRODUCTION

Il

1999). En effet, même si les féministes de la Troisième République ont pointé les inégalités sociales entre les sexes, et ont revendiqué l'obtention de droits identiques à ceux des hommes en matière civique, d'éducation et d'accès au marché du travail, la réponse des institutions a contribué à « la fabrication de lignes de démarcation professionnelles entre les hommes et les femmes» selon Juliette Rennes. L'efficacité de cette bipartition sociale, symbolique et hiérarchisée, se prolonge jusqu'à aujourd'hui mais un infléchissement s'est produit au début des années 1970, quand les préoccupations féministes ont traversé les univers artistiques et ont contribué, à l'appui des recherches scientifiques, à remettre en question le déni d'existence de filiations artistiques féminines. Dès lors, qu'il s'agisse de s'interroger sur les ressorts de la «création étouffée» et de la valorisation de femmes « alibis» (Socquet et Horer, 1973) ou de poser perfidement la question, «Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes?» (Nochlin, 1993), le trouble est jeté sur la croyance en une hiérarchie naturelle des valeurs artistiques laissant l'avantage aux hommes. Car il n'y a pas que des femmes absentes parmi les génies artistiques et «le grand miracle est qu'en dépit d'un sort au départ si contraire, tant de femmes, tant de Noirs aient réussi à atteindre un tel degré de perfection dans ces dominions de l'apanage blanc et masculin que sont les sciences, la politique et les arts» (Nochlin, 1993: 208). L'évidence vacillant, la question de la nature créatrice subit une secousse sismique qui invite à s'interroger sur les fondements sociaux de cette absence. Il ne s'agit plus de s'intéresser aux individualités créatrices soumises au « régime de singularité» (Heinich, 1999) accordé au masculin mais sur les logiques sociales de la professionnalisation et de la postérité artistique comme le souligne Séverine Sofio dans cet ouvrage. Si ce n'est la nature qui fait l'artiste alors, c'est la culture! En cela, la sociologie et I'histoire de l'art croisent la sociologie des rapports sociaux de sexe en axant leurs recherches sur les instances de consécration et les formes de socialisation des artistes, et concourent à la déconstruction

12

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

d'une vision naturelle et enchantée tant des rapports entre les hommes et les femmes que des mondes de l'art. Les artistes ne sont plus perçus comme une agrégation de personnalités singulières dont on mythifie l'existence en promouvant une littérature d'édification dans des biographies ou des monographies qui transforment en destin légendaire des parcours de vie idéalisés, mais l'on s'interroge sur la constitution de ces groupes sociaux. Dans ce prolongement ou parallèlement, la réflexivité sur les conditions sociales de production de l'absence de visibilité des femmes accentue une forme de rupture d'enchantement du fonctionnement d'un « entre-soi» masculin routinisé. Elle ouvre la brèche à une remise en question d'une vision naturalisée de la bipartition sexuée du monde social pour inverser la perspective: ce n'est pas la présence exceptionnelle des femmes dans des bastions masculins qui ne va pas de soi mais le fait qu'elles soient si peu nombreuses. Le déplacement de la question des raisons de leur incapacité à faire date, alimentée par une rhétorique explicative tautologique - il n'y a pas de femmes parmi les grands artistes parce que les grands artistes ne sont pas des femmes -, vers une démarche compréhensive qui met en relief les formes de résistances et de parades déployées par les hommes pour fonder l'absence d'insertion et de reconnaissance durable des femmes, permet de pallier les inégalités de droit à la mémoire en sortant des tiroirs du passé les apports féminins occultés. C'est donc parce que les femmes ont eu accès aux brevets de compétences d'institutions mixtes, qu'elles ont pu rendre légitime la contestation de la domination arbitraire des hommes tant scientifiquement qu'artistiquement. Certes, cela n'empêche pas le maintien des inégalités dans le champ littéraire (Naudier) et dans le champ cinématographique (Rollet) au ~ siècle, mais l'énonciation de ces écarts en matière de légitimité est désormais déchiffrable objectivement. Mais, à défaut de dispositif législatif efficace pour transformer les pratiques, ces preuves ne sont-elles pas neutralisées? Le pouvoir de dire est autorisé mais il n'est pas performatif en raison des forces d'inertie du monde social dans son ensemble. Le dévoilement des mécanismes de ségré-

INTRODUCTION

13

gation horizontale et verticale dans ces mondes professionnels (Naudier et Ravet, 2005) ne suffit pas à défaire les grilles de perception des schèmes imprégnés de valeurs masculines. Elles se reproduisent invisiblement. En questionnant le caractère sexuellement et socialement construits des canons esthétiques (Pollock, 1988), l'on pose inévitablement la question de la dénaturalisation du génie artistique. En appréhendant la légitimité culturelle dans une perspective genrée, on opère un double effet de désenchantement. Le monde de l'art n'est pas composé d'individualités qui prônent «l'intérêt au désintéressement» uniquement guidées par l'amour de l'Art et seulement taraudées par les soucis d'inspiration, mais il est aussi le produit de rapports sociaux de classe, de sexe, de race. Ceux-ci participent et organisent l'édification d'échelles graduées, pour forger des systèmes de reconnaissance et de consécration entre courants concurrents qui, cependant, ont pour « repoussoir» commun tout ce qui est référé au « féminin». Ainsi, l'articulation entre les hiérarchies de sexe et de classe opère avec efficience dans le champ culturel (Sellier et Viennot, 2001). La défense des privilèges masculins et la hantise de la transformation des rapports de sexe sont au cœur des argumentaires de résistances à la participation des femmes au droit commun concernant notamment, comme le montre Juliette Rennes, les débats sur l'accès des femmes au prestige professionnel. Comment historiquement, socialement, voire politiquement, se construit cette invisibilisation des femmes dans les mondes de l'Art? La déconstruction des évidences, des préjugés tenaces qui interprètent et justifient la persistance de la minoration des contributions féminines, invite à opérer un autre déplacement de focale. Certes, il est intéressant de saisir comment s'édifient et se figent des catégories exclusives et comment la connotation du marqueur féminin joue défavorablement, mais il s'agit de s'intéresser au processus d'engendrement de l'invisibilité des femmes. Par quels mécanismes et à quels moments disparaissent-t-elles du jeu de la création et quels sont les acteurs qui leur ferment les portes de l'accès au « dispositif d' éternisation » (Heinich, 1999)?

14

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

En effet, l'une des caractéristiques de ces mondes professionnels artistiques tient au fait que la légitimité artistique, la reconnaissance d'un label esthétique et la qualité socialement reconnue d'artiste, cinéaste, écrivain, photographe... s'établissent dans le cadre d'interactions multiples selon différents cercles de visibilité. Les productions artistiques résultent de l'activité «cardinale» (Becker, 1988) de l'artiste mais aussi d'une agrégation d'actions d'un ensemble d'intermédiaires qui, du créateur au directeur littéraire ou artistique en passant par l'éditeur, le galeriste, le producteur et les attachées de presse mais aussi les critiques et les journalistes spécialisés, participent au processus de fabrication de la valeur d'une œuvre et d'un auteur en agissant à des strates différentes et successives pour énoncer une cote esthétique littéraire (Naudier, 2004). Or, il apparaît que la présence d'artistes femmes s'amenuise à mesure du processus de légitimation alors même que les «droits d'entrée» (Mauger, 2006; Fidecaro et Lachat, 2007) sont plus élevés pour elles. L'arrangement des sexes (Goffman, 2002) dans les mondes de l'art a procédé de la transposition des schémas sociaux et médicaux organicistes dans la définition des frontières stylistiques et hiérarchiques. Le processus de canonisation évacue progressivement les femmes des lieux de mémoire de l'art, quand les acteurs de ces univers négocient la présence des collègues féminines en définissant des frontières entre les genres artistiques, stylistiques et les appartenances sexuées. Ces frontières sont elles-mêmes dessinées en association à une hiérarchie des valeurs artistiques qui fonde la compétence professionnelle de leurs auteurs. La bipartition sexuée se combine à la dichotomie entre amateurs et professionnels qui se définit par la possibilité d'accéder aux marchés économiques, aux pairs et aux instances de régulation des différentes activités. Selon le degré de visibilité accordé à la promotion des œuvres, les artistes franchissent différents espaces de consécration : des cercles les plus restreints, l'univers domestique, à des espaces plus ouverts, les salons littéraires, les galeries, à d'autres univers de grandeur médiatiques comme l'accès aux musées, aux médias audiovisuels ou aux grands festivals. Ces

INTRODUCTION

15

espaces sont inégalement accessibles aux deux sexes. À cet égard, comme le montre Sandrine Lely, les discours esthétiques et critiques sur l'art rendent compte de la manière dont s'est élaborée la légitimité intellectuelle de l'activité picturale avec une entreprise de négation de la légitimité artistique et institutionnelle des femmes à accéder au rang d'académiCIenne. La question de la reconnaissance des femmes dans le champ culturel comme enjeu de classement social et symbolique, n'a pas pour unique enjeu celui de « la reconnaissance identification» des femmes mais celui de la « reconnaissance mutuelle où le sujet se place sous la tutelle d'une relation de réciprocité en passant par la reconnaissance de soi dans la variété des capacités qui modulent sa puissance d'agir» (Ricoeur, in Bonnet, 2006: 25). En cela, l'entreprise de reconstitution des « chaînons manquants» (Milligan, 1996) et de déconstruction des stratégies masculines des instances et normes de consécration, permettra de sortir les femmes de leur statut de secondes toujours saluées, dans nombre de préfaces pour leur « rôle d'adjuvant ou d'opposant, de destinataire ou de destinateur» [Dodille, 1986], au détriment de leur statut de créatrices qui ont le droit à l'indifférence sexuée, quand le marquage sexué agit comme un anathème. Ainsi, l'opération de transformation du sexe anatomique des femmes, en genre socialement légitime dans l'ordre de la culture, atteste de la prégnance des critères de légitimation masculins dans les catégories d'appréciation esthétiques. Le rapport social de domination à l'avantage des hommes tend à s'éroder au siècle, quand les femmes vont acquérir les ressources suffisantes pour ébranler la suprématie masculine dans ces univers, quitte à retourner leur différence de sexe stigmatisante en atout pour se distinguer. Mais, bien qu'elles accèdent aux diverses professions artistiques, les résistances demeurent et le déroulement des carrières reste sexuellement différencié. La mise en relief d'une création visiblement réalisée par des femmes oblige à reformuler les identités de sexe et de genre et à repenser l'idée même d'universalité. C'est en cela que le travail d'historicisation des rapports sociaux de sexe en

xr

16

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

matière de légitimité dans les différentes contributions de ce recueil d'articles permet d'appréhender les modes de constitution des hiérarchies esthétiques tant dans les pratiques que dans les représentations. Chacun des chapitres de ce volume envisage donc, dans des domaines différents, les processus de légimitation et de délégitimation, de la place et du travail des femmes, qui est à l'œuvre dans des champs et des disciplines variés (peinture, monde professionnel, littérature, cinéma), ainsi qu'à différentes époques. Ainsi les chapitres de Sandrine Lely et de Séverine Sofio s'intéressent-ils en début de volume, à la légitimité - ou en l'occurrence ici, l'absence de légitimité des femmes artistes en France. Sandrine Lely s'attache plus particulièrement à l'exception que celles-ci représentent, à partir de l'exemple de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Institution incontournable dans le processus de légitimation des artistes dès sa création en 1648, l'Académie, tout en étant la seule à accepter la présence de femmes en son sein, va au cours des cent cinquante ans de son existence Gusqu'en 1796), ne pas accorder à leur travail une reconnaissance similaire à celle dont jouissaient leurs homologues masculins. L'auteure, à partir de textes internes à l'Académie et d'écrits esthétiques et critiques sur l'art, montre comment la position d'infériorité dans laquelle l'Académie maintient les femmes est le résultat d'une double hiérarchie: celles des genres picturaux qui émergent dans la seconde moitié du XVIIesiècle et celle des genres sexuels. Elle illustre sa démarche avec le parcours emblématique de quelques femmes artistes, dont la réception des œuvres traduit davantage, comme nous le verrons dans d'autres domaines artistiques ou professionnels, les présupposés négatifs des hommes de leur époque sur les femmes artistes, qu'un véritable jugement sur leur travail. Le constat que dresse Séverine Sofio dans sa contribution sur les femmes artistes dans la première moitié du XIXesiècle, illustre la pérennité à la fois des schémas visant à rendre illégitimes les femmes artistes, mais aussi des liens entre hiérarchie des genres picturaux et des genres sexuels. Prenant comme exemple les peintres femmes spécialisées dans la

INTRODUCTION

17

peinture de fleurs qu'elle qualifie de genre « genré », quoique pratiqué aussi par des hommes, Sofio analyse les spécificités d'un genre issu de la peinture des natures mortes. Elle montre combien la « féminisation» du genre botanique en peinture, s'il permet aux « fleuristes» femmes une plus grande visibilité et légitimité de leur travail à l'époque où elles peignent et exposent, ne leur est cependant pas toujours favorable sur le long terme. En effet, l'histoire de l'art retiendra peu par la suite les noms de ces artistes pourtant souvent récompensées de leur vivant, mais souffrant du double « handicap» d'être femme et spécialisée dans un genre « féminin ». Dans un tout autre domaine, la contribution de Juliette Rennes vise à analyser les mécanismes de discrimination et de délégitimation à l'œuvre dans le difficile accès des femmes aux études supérieures et aux professions à diplôme sous la Troisième République et au-delà (1880-1940). Comme dans les chapitres précédents, il s'agit de « faire une place» à un groupe jusqu'alors soit interdit, soit découragé de se trouver là. L'auteure analyse la variété et la nature des arguments utilisés pour empêcher, ou parfois retarder, l'arrivée des femmes dans des disciplines et des professions historiquement masculines, qu'il s'agisse de questions d'ordre biologique, juridique ou linguistique. Elle montre aussi combien les « pionnières» qui arrivent à pénétrer dans certains bastions créent des précédents qui ne se pérennisent pas toujours: elle qualifie ainsi de « marche en crabes» l'ouverture de concours ou de professions aux femmes dans les premières décennies du xxe siècle. Elle souligne enfin le rôle de la Troisième République dans l'élaboration de ce qu'elle nomme une «ligne de démarcation professionnelle entre les hommes et les femmes », et ses conséquences sur les «ségrégations sexuées au sein des espaces de travail» dont les effets restent aujourd'hui encore prégnants. Les contributions consacrées au champ littéraire complètent le tableau des mécanismes de discrimination et de dévalorisation relatifs à la place des femmes et de leurs œuvres dans les processus de légitimation, qu'il s'agisse de la femme auteur

18

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

en 1900 (Von Kulessa), des poétesses au xxe siècle (Lloze) ou des lauréates du Goncourt (Naudier). La contribution de Rotraud von Kulessa vise à analyser un corpus d'ouvrages de critiques littéraires parus au début du IT siècle dans un contexte historique et intellectuel où la question du statut des femmes écrivains est reliée aux débats sur l'accès des femmes au monde professionnel. Utilisant les rhétoriques scientistes qui émergent dans le sillage du courant positiviste, les auteurs de ces ouvrages justifient leurs discours en donnant des garanties d'objectivité pour analyser la présence et les œuvres d'auteures. Cette apparence d'objectivité scientifique s'appuie en fait sur les stéréotypes les plus éculés de « la » femme et de « la » féminité et aboutit à la définition d'une littérature féminine spécifique et à la condamnation morale de celles qui prennent la plume. R.von Kulessa analyse en contrepoint quelques ouvrages de critiques littéraires rédigés par des femmes en montrant comment ces dernières usent de leur différence sexuée pour s'aménager une place dans ce bastion masculin, mais aussi combien elles intériorisent un discours essentialiste qui leur est, par ailleurs, défavorable. Évelyne Lloze se penche sur le cas particulier de la poésie et les difficultés rencontrées par les femmes dans ce genre littéraire, difficultés repérables tout d'abord dans les problèmes de dénomination les concernant, entre femmes poètes ou poétesses. Cette complexe appellation et les connotations genrées qui la sous-tendent, se double d'une toute aussi redoutable appréhension et réception de leurs œuvres en fonction de critères ici aussi fortement essentialistes: ainsi les femmes créeraient une poésie « féminine» selon les stéréotypes leur attribuant une sensibilité particulière, ce qui limite donc la valeur et la portée (sans oublier la postérité) de leurs poèmes. Lloze mentionne d'autres obstacles que rencontrent les poétesses, qu'ils soient d'ordre socio-culturels ou sociohistoriques, ou inhérents à la poésie elle-même. En effet, acte de création masculin mais surtout virilisé et assimilé, selon l'auteure, à une forme de toute puissance - sexuelle entre autres -, la poésie permet aussi aux génies mâles qui en produisent les chefs-d'œuvre et lui donnent ses lettres de no-

INTRODUCTION

19

blesse, de transcender les identités de sexe, et d'atteindre pour certains le statut de l'androgyne. En prenant pour objet les lauréates du prix Goncourt, Delphine Naudier s'attache à saisir les modes de gestions différenciées de la légitimité littéraire dans un espace du champ culturel caractérisé par sa relative mixité. Elle analyse les logiques sociales et symboliques à l'œuvre dans le processus de consécration de l'Académie Goncourt au moment de sa création en 1903. Il s'agit également de comprendre les conditions sociales d'élection des lauréates du Goncourt, dont la première récipiendaire est Elsa Triolet en 1945, en s'attachant à saisir les usages et les appropriations possibles de ces élections par l'Académie. Il s'agit enfin de s'interroger sur le profil sociologique des écrivaines consacrées et sur la littérature féminine promue par cette institution pour comprendre les ressorts qui fondent la légitimité littéraire qui leur est reconnue. Enfin, dans son chapitre sur les réalisatrices françaises, Brigitte Rollet parvient à des conclusions relativement similaires, malgré les grandes différences dues d'une part à la jeunesse de l'art en question par rapport aux autres, du degré de technologie qu'il implique et de l'époque à laquelle il se développe, que l'on aurait pu imaginer plus favorable aux femmes. À partir du cas emblématique de la cinéaste Jacqueline Audry, l'auteure analyse la faible place accordée aux femmes dans les processus de légitimation propres - ou pas - au médium. Prenant comme sources de départ les ouvrages consacrés au cinéma français, généralistes ou spécialisés, encyclopédiques ou sous forme d'essais disponibles à la Bibliothèque du Film, elle a comparé les occurrences ou absences de certains noms, dont en premier lieu celui de Jacqueline Audry, l'une des rares réalisatrices de films de fiction en France sous la Quatrième République, et auteure de quinze films, mais aujourd'hui quasiment inconnue. Un recensement du nombre de réalisatrices dans d'autres institutions telles les Césars ou d'événement tel le Festival de Cannes, illustre là aussi leur difficulté à être reconnues dans ces instances de légitimation.

20

GENRE

ET LÉGITIMITÉ

CULTURELLE

Références bibliographiques
BEAUVOIR,Simone de, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949. BECKER,Howard, Les mondes de l'art, Paris, Flammarion, 1988. BONNET,Marie-Jo, Les femmes artistes dans les avant-garde, Paris, Odile Jacob, 2006. DODILLE,Norbert, « Les femmes de l'écrivain », Romantisme, n° 52, 1986-2. ESCAL, Françoise et ROUSSEAU-DuJARDIN, acqueline, Musique et J différence des sexes, Paris, L'Harmattan, 1999. FIDECARO,Agnese et LACHAT,Stéphanie, Profession: créatrice. La place des femmes dans le champ artistique, Lausanne, Éditions Antipodes, 2007. GOFFMAN, rving, L'arrangement des sexes, Paris, La Dispute, 2002. E HEINICH,Nathalie, L'épreuve de la grandeur. Prix littéraires et reconnaissance, Paris, La Découverte, 1999. HaRER, Suzanne et SOCQUET,Jeanne, La création étouffée, Pierre Horay, 1973. MAUGER, Gérard (dir.), Droits d'entrée. Modalités et conditions d'accès aux univers artistiques, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 2007. MILLIGAN, ennifer, The Forgoten Generation. French women writers J of the Inter-War Period, New-York, Oxford, Berg, 1996. NAUDIER, Delphine et RAVET, Hyacinthe, « Création artistique et littéraire », in Femmes, genre et sociétés. L'état des savoirs, Margaret Maruani (dir.), Paris, La Découverte, 2005. NAUDIER,Delphine, « La construction sociale de la valeur littéraire. La critique littéraire journalistique comme enjeu de placement pour les auteurs », Sociologie de l'art, juin 2004. N OCHLIN,Linda, « Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes? », Femmes, art, et pouvoir, Jaqueline Chambon, 1993. POLLOCK, riselda, Vision and Difference: Femininity, Feminism and G the Histories of Art, Londres, Routledge, 1988. ROLLET, Brigitte et SELLIER, Geneviève, « Cinéma et genre en France: état des lieux », Clio, 1999, n° 10. SELLIER,Geneviève et VIENNOT,Éliane, Culture d'élite, culture de masse et différence des sexes, Paris, L'Harmattan, 2004.