Grandeur et décadence d'une danseuse de Flamenco

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Une jeune danseuse, amoureuse du flamenco, s'envole pour l'Espagne en quête du secret de son art. Quand à force d'entraînement, les premiers succès récompensent ses efforts frénétiques, le vertige puis la chute interrompent brutalement son ascension. Enivrée par la Castille mystique, elle s'oriente alors vers Dieu et un univers de personnages plus extrêmes encore, jusqu'au vertige à nouveau, et la chute. Mêlant gravité et dérision, l'auteure explore le secret de la danse et la relation au sacré sur fond des grandeur et décadence madrilènes des années 70.
Publié le : vendredi 15 mai 2015
Lecture(s) : 65
EAN13 : 9782336381343
Nombre de pages : 220
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FabienneBoullier Cornaton
Grandeur et décadence d’une danseuse de �lamenco
ndeur et décadence d’une danseuse de �lamenco
Collection une vie une oeuvre
Grandeur et décadence d’une danseuse de flamenco
CollectionUne vie une œuvre
Roger Curel,Caprices et désastres,2009, 120 p. Claude Chalaguier,Une aussi longue étreinte avec le théâtre,2010, 208 p. Noël Falleti,Et Abel tua Caïn, un fratricide aimé de tous les siens,2013, 222 p.
En couvertureLorenzo Lippi (1606-1665),Allégorie de la simulation,extrait, Angers, Musée des Beaux-Arts. Maquette réalisée et retouchée par Annie Lebard. © L'HARM ATTAN, 2015 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06296-9 EAN : 9782343062969
Fabienne Boullier Cornaton
Grandeur et décadence d’une danseuse deflamenco
ChapitreILe grand départ
1973. Je prenais mon cours de danse classique au Centre de Marais quand la classe a été interrompue, avec la permission du maître, par une élégante Espagnole s’exprimant dans un français impeccable, très femme d’affaires avec son attaché-case. Elle représentait la première entreprise de spectacles espagnole, la société Molina, qui souhaitait recruter des danseuses françaises pour sa compagnie madrilène. Le salaire était intéressant, les droits sociaux garantis et le spectacle resterait un an à l’affiche avec contrat renouvelable tous les trois mois.
- C’est de la danse classique ? demanda une élève.
- La danse classique n’a pas beaucoup de succès en Espagne. Ce qui plaît, c’est ce que fait Molina, des comédies musicales avec des scènes parlées entrecoupées de divertissements genre music-hall.
- Du music-hall !
Les élèves firent la grimace, elles se considéraient comme des artistes authentiques, pas comme de la chair à strass et à paillettes. N’importe quelle petite compagnie de danse classique ou contemporaine les aurait fait rêver, même s’il avait fallu s’installer dans la Creuse. Mais du music-hall ! De la danse vulgaire et mercantile pour amateurs de corridas et
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de castagnettes ! Je fus la seule à lever le doigt avec un sourire jusqu’aux oreilles. La danse classique, j’aimais bien mais pas au point de faire des entrechats dans la danse des petits cygnes jusqu’à la fin de mes jours à Clermont-Ferrand. Quant à la danse contemporaine, dont les débouchés étaient plus prometteurs, elle m’accablait d’ennui, de tristesse et de frustrations, et je l’avais entièrement délaissée pour me lancer à corps perdu dans le flamenco où j’avais tout simplement trouvé ma raison d’être et la joie d’exister. Pour une Parisienne j’étais plutôt une bonne danseuse espagnole, mais en flamenco on doit être vraie avant d’être bonne, et, pour être une vraie flamenca, je devais cesser d’être parisienne. Il fallait partir. Mais comment ? Et voilà Molina tombé du ciel, qui lançait ses invitations ! Un an à Madrid ! Le temps de découvrir le secret de l’âme flamenca et l’oiseau prendrait son essor ! Evidemment ce serait fatigant. La journée, cours en jupe à volants et chaussures ferrées. La nuit, diableries de music-hall, plumes de toutes les couleurs et perruques ridicules. De quoi donner le tournis, mais qu’importe ! Il me fallait quand même des garanties.
- Si j’entre dans votre compagnie, j’aurai mes journées libres ?
- Tout à fait libres quand le spectacle sera monté.
- Autre chose. Je préfère vous le dire tout de suite, je refuse catégoriquement de danser nue.
Elle se mit à rire.
- Madrid n’est pas Paris. Il n’y a pas de danseuses nues en Espagne. C’est interdit.
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C’était une évidence, je serais protégée par l’impitoyable censure franquiste. J’ai signé, sûre et certaine que d’ici un an je danserais comme une flamenca pur sang sur la scène incandescente de l’un de ces tablaos enchanteurs qui parsemaient l’Espagne. Trois semaines plus tard j’ai reçu mon billet d’avion.
Par une belle matinée de juin je suis arrivée à Madrid sous un ciel africain. Sans rendez-vous précis, ne connaissant que le nom du théâtre, La Griega, je m’y suis rendue directement pour informer de mon arrivée. Salutations embarrassées, explications laborieuses car je ne parlais pas un mot d’espagnol, puis coups de fil à droite et à gauche. Enfin un employé a pris ma valise et m’a conduite en voiture à l’Hôtel Madrid, quatre étoiles, s’il vous plaît, séjour offert par la maison. Pour la paperasse je devrais repasser le lendemain matin. Au fait, Molina, où était-il ce démiurge ? J’ai compris qu’il vivait à Barcelona où se trouvaient les bureaux de l’entreprise.
Avant le début des répétitions, qui commenceraient la semaine suivante, j’avais quatre ou cinq jours pour explorer les environs. L’Hôtel Madrid se trouvait à quelques rues des studios de danse Amor de Dios. Le long du chemin s’ouvrait une petite oasis, la place Santa Ana, où il m’arriverait souvent d’attendre sans personne à attendre tant je la trouvais délicieuse, toute simple et nue avec ses bancs de pierre et son sol sablonneux. Au-dessus, un toit de lumière. Aujourd’hui c’est une place très tendance cernée de cafés, de brasseries, et à moitié dévorée à la belle saison par des chaises, des tables et des parasols. Cris, rires, bavardages, foule à la mode, bruits de moteurs et illuminations ont
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recouvert le temps passé d’un vernis criard. A Amor de Dios j’appris que les cours ne reprendraient que début septembre, mais ce calendrier m’arrangeait. J’avais en effet devant moi plusieurs semaines de répétitions à La Griega, qui seraient largement terminées à ce moment-là.
Mes soirées, je les ai passées dans les tablaos et d’abord à Las Fuentes de Granada où une femme de type gitan, mi-mégère, mi-aristocrate, dansait sur une chaise en tapant frénétiquement des pieds. Elle s’appelait Manuela D., une grande parmi les grandes. Puis je suis allée à Los Cabales qui cultivait le mélange des genres. En entrée une mama imposante tout droit sortie de sa roulotte esquissait des gestes mutins sur des petits pas bien rythmés. C’était gentil, un peu trop ethnique à mon goût, mais cela faisait quand même passer la pilule du numéro suivant, du flamenco sentimental sur de la musique enregistrée. Heureusement l’étoile est arrivée, une belle eurasienne au visage extasié, dont la danse parfois s’immobilisait, bras en lignes brisées, doigts de dentelle, rappelant les origines asiatiques du flamenco. Et on avait plus envie de se prosterner devant la déesse hindoue que de crier : « Olé ! » J’ai passé ma dernière soirée à Los Brujos. Là, pas d’innovations artistiques, ni patchwork, ni exaltation de la couleur gitane, la scène appartenait aux meilleures et aux plus belles, et entre elles la compétition était clairement ouverte. Quatre filles somptueuses assises en arc de cercle encourageaient de jaleos plus ou moins convaincants une cinquième qui dansait, les sourcils froncés, en mettant toute son ardeur à les surpasser. Le spectacle s’est achevé sur la solea d’une superbe blonde aux yeux bleus telles qu’on les trouve en Andalousie, mais seulement à Huelva. Celle qui l’avait précédée m’avait frappée elle aussi par sa beauté. Elle
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jouait la carte de la race noble et de l’élégance dans une robe d’un beige délicat, d’où fusaient les longues tiges de ses bras bruns qui s’enroulaient comme des serpents autour de son corps et jaillissaient derrière sa tête. Sa peau foncée et ses yeux très en amande plaidaient pour une origine gitane mais il lui manquait l’exubérance des gitans. Surtout je la trouvais distante, très isolée dans un cuadro où les filles l’encourageaient du bout des lèvres, des lèvres qui cachaient des dents longues, pointues et coupantes. Elle dansait à coup sûr mieux que les autres mais moins bien que la blonde veloutée dont le corps tout entier ondulait, alors qu’elle-même dansait droite, légèrement en arrière, ne laissant vivre que la tête, les bras et les pieds.
A La Griega je n’ai pas trouvé une mais deux compagnies de ballet. Il y avait d’abord une troupe anglaise, jeune, sympathique, tourbillonnante, grisée par des chorégraphies classico-acrobatiques qui la portaient à la cime de ses possibilités. Les douze Anglaises, dirigées et maternées par une chorégraphe un peu plus âgée, venaient d’arriver de Londres avec dans leurs bagages une série de numéros divertissants et techniquement risqués les mettant en valeur à tour de rôle là où elles excellaient. Pour Nelly, les claquettes. Kalinka pour Cathy, virtuose des glissades russes, qui traversait la scène en patins à roulettes le genou dans la main. La petite Suzy bouclait la série, trônant en grand écart sur une pyramide humaine pendant qu’Alison tournoyait sur ses pointes. Un spectacle de variétés bon enfant qui n’avait rien à craindre de la censure franquiste.
L’autre ballet était espagnol. Le métier de danseuse n’attirant guère en Espagne les jeunes filles de bonne famille
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