Guère à la guerre ou le pacifisme dans le cinéma français

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Pendant la deuxième partie des années trente, la France connaît une série de soubresauts politiques considérables. Entre idéal et renoncement, le pacifisme cristallise les passions, structurant la société française en profondeur. Comment décrire le rapport des Français à la guerre ? Quel rôle a joué la culture de la paix dans la débâcle ? L'analyse de film peut aider à répondre à ces questions. Ce livre dévoile un pan méconnu de l'histoire du cinéma français, et apporte un éclairage nouveau sur ce moment de déliquescence républicaine, période fondamentale pour comprendre la France du XXè siècle.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296149915
Nombre de pages : 226
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GUÈRE À LA GUERRE !

Collection

Esthétiques

dirigée par Jcan-Louis

Déotte

Comité de lecture: Jacques Boulet, Alain Brossat, Pierre Durieu, Véronique F ab bri, Pierre-Damien Huyghe, Jean Lauxerois, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szendy, Michel Porchet, Jean-Louis Flecniakoska, Anne Gossot Gp), Carsten Juhl (Scand), Germain Roesz (ARS), Georges Teyssot (USA), René Vinçon (It.), l'rédéric Déotte (secrétaire d'édition). Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue: Angellls Novlls« En justifiant sa propre fOime, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l'essence de la revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu'il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour l'activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis; une revue, qui expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une réflexion - et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites la réflexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois; d'ailleurs, on ne doit plus attendre de l'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté ellesmêmes; voilà cc qui la condamnerait - tel un quotidien- à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, J'existence d'une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée... }}
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Série Ars coordonnée

par Germain Roesz

La collection Ars donne la parole aux créateurs. Du faire au dire, Ars implique les acteurs de la création (les fabricants ainsi que les observateurs de la fabrique) à formuler - sur un terrain qui semble parfois étranger - leurs projets, leurs ambitions, leurs inquiétudes, leurs découvertes. Sur les modes analytiques, critiques, politiques, polémiques, esthétiques et dans les formes du journal, de l'essai, de l'entretien, du collage, il s'agit d'énoncer une parole du faire-créateur. Rendre manifeste, de la revendication à l'adhésion, ce qui tisse les contradictions et les débats de la création contemporaine. Une complémentarité nécessaire en quelque sorte de la collection « Esthétique ». Dernières parutions

Jean-Louis Déotte, ApparezÙetfOrmes dela sensibilité, Esthétiques, 2005
L'art ail temps des appareils (direction Pierre-Damien Huygue), Esthétiques, L'art et lepolitiqlle interloqllés (direction Jacques Cohen), Ars, 2006 L'art danJ son temps (direction Jean- Louis Flecniakoska), Ars, 2006 2006

Réalisation de la couverture: Michel Demange Photographies: La grande ,llllsion (1937) de Jean Renoir (collection

Institut Lumière)

Vincent LOWY

GUÈRE À LA GUERRE
Le pacifisme dans le cinéma français (1936
-

1940)

Préface

de

Madeleine REBÉRIOUX
Postface de

Raymond CHIRA T

L'Harmattan 5-7, me de )'Éco)e-Po)yteclmique; 75005 Paris FRANCE
L'Ham.attall Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

KOnyvesbolt Kossuth Lu. t4-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI Université de Kinshasa
-

L'Harmattall Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

RDC

www.librairieharmattan.com diffus ion .harmattan@wanadoo.fi' harmattan I iaJ,wanadoo. fI' (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00838-0 EAN : 9782296008380

Je tiens à remercier tous ceux qui ont participé à la conception de cet ouvrage: Marcel Ophuls, Eugène Faucher, Jean-Marie Bonnafous des f.tlms Régent, Clément Chéroux, Rémi Fabre, Sophie Brunet et Jacques Frankael, Christian Delage, Alice et Bernard Chardère, le personnel du Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, Michelle Aubert du Service des archives du C.N.C., Vladimir Opela et Zdena Curinova de la Cinémathèque de Prague, Bruno Thévenon de l'Institut Lumière, Herr Schmidt et Frau Hampicke du Bundesarchiv Filmarchiv de Berlin, Bernard Uhlmann de la Cinémathèque Suisse, Gabrielle Claes de la Cinémathèque Royale de Belgique, Pierre Cadars de la Cinémathèque de Toulouse, Jean-Loup Passek du Centre Georges Pompidou, Anne Seymour de British Movietone, Thierry Rolland des archives Pathé, le Lieutenant Thony de l'E.C.P.A., Ulrike Zachl, Gérard Panczer, René Gonet, Marina Pommier, Corentine Guillot, Orsolya Felsmann, Pavlina et Marek Korikova,Jean-Marc Édouard, Marcel Christ (qui, écolier au BlancMesnil, s'est retrouvé dans la foule qui accueillit Daladier à sa descente d'avion), Béatrice Fleury, mes parents Jacques et Fabienne Lowy, MarieFrance Boyrivent, Christian Guinchard, Germain Roesz, Michel Demange, mon président de jury Roger Odin et mes deux rapporteurs: Alexandre Marius Dées de Sterio et Jacques Walter. Ce livre est naturellement dédié à mon maître Roger Viry-Babel. Mes proches y ont contribué sans limites, en particulier mon épouse Marion. Je ne dirai jamais assez ma reconnaissance et ma fierté à l'idée que Madeleine Rebérioux et Raymond Chirat aient accepté d'accompagner ce texte.

Préface
Les manifestations de masse (pour une fois, le mot n'est pas excessif) qui se sont opposées en 2003 à la guerre contre l'Irak ont placé sous une lumière nouvelle le problème du pacifisme, réalité ancienne, mot neuf en France où il n'est attesté que depuis 1906. Au-delà du désir de vivre, chose si simple, elles suggèrent quelques questions collectives: contre quelle guerre s'élèvent ceux qui la dénoncent? Quelle connaissance ont-ils de ses buts? Quelle représentation s'en font-ils? Et ces «ils»: qui sont-ils? Dans quelle société se meuvent-ils? Quels enjeux, somme toute, aux yeux des journalistes, ces producteurs d'opinion, des militants, organisateurs de manifestations, et un jour, des historiens qui pratiquent la pêche aux causes, en tout cas aux préparatifs des massacres? Sur les années qui vont de 1934 à 1939, alors que se mettaient en place les mécanismes implacables de la barbarie mondialisée, il y a comme une concurrence entre les manuels d'histoire et les mémoires vives. Les récits mémorisés entretiennent le souvenir incandescent du Front populaire: les pancartes qui dénonçaient le fascisme intérieur, le fascisme français, parcourent encore les rues; on danse toujours dans les usines occupées; les familles partent en vacances pour la première fois; les jeunes randonnent en short, filles et garçons réunis. Ces signes d'égalité, de dignité, de bonheur, les manuels, les collections voués à la culture populaire ne les démentent pas. Mais ils parlent aussi d'autre chose: ils stigmatisent « Munich », cette cité allemande, cette incarnation du renoncement à l'esprit de «la France », cette figure de l'esprit du mal. Comment choisir? Et faut-il le faire? Vincent Lowy a choisi. Il refuse de concentrer son regard sur la «belle illusion» dont Pascal Ory a reconstitué savamment l'épaisseur culturelle et d'invoquer le «camarade soleil» cher à Jacques Prévert. Il énonce deux problèmes. Le premier est politique: quand et comment le pacifisme munichois, cet abandon à « la 9

paix », s'est-il dissocié de l'anti-fascisme prôné par la gauche française depuis la prise mussolinienne du pouvoir? Le second relève de l'inscription du vécu de chacun et de tous dans l'art: quelle image et quelles images le cinéma français propose-t-il, à chaud de ce ralliement opaque sur lequel les nazis, Vichy, Londres et la Résistance vont projeter leurs ombres? On invoque souvent l'errance des foules, ces pulsions qui, sans organisation visible, jettent les hommes et les femmes dans la rue, lorsque Daladier revient de Munich: la foule aveugle, témoignage de l'atomisation sociale et de la culture des masses. Ces actualités n'ont pas fmi de nous étonner. Sur leurs causes, nous ne sommes pas sommés de choisir: les historiens en accumulant les signes n'atteignent jamais que des effets. C'est leur force et leur misère. Certes, rien ne leur interdit de réfléchir. De toute façon, ce n'est pas le but de ce livre .Comme dans son premier ouvrage consacré à la fÙffiographie des camps d'extermination nazis, mais par des voies différentes, Vincent Lowy pose le problème majeur des rapports entre l'histoire comme récit, comme énigme, comme mode de réflexion et le cinéma. Seulement ici, c'est la société française qu'il scrute à travers l'image mouvante: ses peines, ses angoisses, ses souvenirs, ses défaillances, ses classes aussi, car enfIn... Bref, c'est la crise, mais aussi la trame, si diffIcile à déchiffrer, du renouveau. Il n'est certes pas le premier. Ille dit. Pas non plus le premier, ni le dernier, à s'étonner de ce que si peu de signes d'espérance semblent survivre, deux ans après le temps où« le soleil couleur de maïs» éclairait les ouvriers venus des banlieues. Du printemps et de l'été à l'automne et à l'hiver: la ronde des saisons plaisante naguère à la CGT, à Léon Blum, à Maurice Thorez, nous ramène à Daladier: au fait, il avait défùé lui aussi, et même levé le poing. Où sont-ils passés, les hommes de La belleéquipe? Certes, il y a eu « la pause» et le reflux du mouvement. Il y a eu aussi et peut-être surtout, la non-intervention en Espagne, le refus de remettre au gouvernement républicain de ce pays d'Outre Pyrénées les avions qu'il avait payés. Imposée à Paris par « la gouvernante anglaise », Blum malheureux (ou faut-il dire le malheureux ?) 10

l'a acceptée. Si on -la France - n'a pas bougé pour aider les républicains espagnols à se débarrasser de Franco, cette synthèse de tout ce que le peuple de France a en horreur (l'incapacité et la hiérarchie militaire, la dévotion outrancière), pourquoi protesterait-on quand Daladier nous rapporte, de Munich, la paix avec Hitler? Hitler, l'homme de la guerre allemande, la «guerre pour les juifs» susurrent certains. Estce à dire que le mouvement populaire qui a emporté l'été 36 (la rue, les meetings, la grève, les urnes) avait disparu à l'automne 38? Je ne le crois pas un instant: souterraines, militantes, joyeuses, on les réentendra pendant la Résistance, les voix de 36. Mais l'heure est au pressentiment de la catastrophe. À chaque fùm décrypté comme une œuvre à part entière, non comme un simple document, Vincent Lowy pose la même question obstinée: non pas comment l'esprit du Front populaire est-il mort mais comment s'est fabriqué l'esprit de Munich. Il faut l'accompagner dans sa quête des origines françaises du malheur. L'accompagner mais non le répéter ou le redoubler: à quoi bon? Ce qu'il fait, il le fait si bien; mieux, on le sent à tout instant à l'affût de nouveaux types d'interprétation, d'une compréhension plus large, différente. Alors que faire quand on préface ? Grâce à Renoir le grand, deux fùms sortent du lot, à travers lesquels deux réponses s'esquissent. Qui relèvent de la réflexion historique. Lagrande illusion(1937), d'abord, dominée par la mémoire de la très grande guerre. Le plus absurde carnage de tous les siècles, le plus parfaitement inutile, avait en 1937 mois de vingt ans; vingt ans, le temps de se marier, d'avoir des enfants et de se dire que pour eux, «ça» va recommencer. Par grâce, ayons un peu d'imagination! Des ambiguïtés dont ce pacifisme, évident, est porteur, je voudrais dire quelques mots en prenant pour allégorie, et comme objet, la Ligue des droits de l'homme. Elle était au début des années trente au sommet de sa puissance numérique (180 000 adhérents) et de son rayonnement unitaire. C'est Victor Basch, son vieux leader, un dreyfusard socialiste de la première heure, qui eut 11

l'honneur, le 14 juillet 1935, de lire à la tribune le « serment du Front populaire» : Nous lejurons... C'est lui aussi qui eût la charge de présider pendant l'hiver 1935-36 le comité du Rassemblement populaire, traversé par toutes les dissensions. Or, ainsi comblée, la Ligue se révèle un colosse aux pieds d'argile. Au congrès de 1937 (pas besoin d'attendre Munich), Basch ne parvient pas à éviter la scission: les pacifistes, ceux qui ne veulent pas entendre parler de résister à Hitler, quittent le comité central. Comment ne pas être pacifiste? Et comment faut-il l'être alors que le fascisme s'avance à découvert à travers l'Europe et l'Asie et que, là-bas, à l'est, chez la seule alliée possible sur le continent, les procès de Moscou s'emploient à ternir la grande lueur de la Révolution? Fabuleux miroir des gauches françaises non communistes, ce qui ne veut pas dire forcément anticommunistes, malgré ou peut-être en raison de son recrutement notoirement notabiliaire, le Ligue des droits de l'homme rend moins incompréhensibles non seulement la défaite de Basch mais les conditions de la victoire, au cinéma, de l'esprit de Munich. Deux ans plus tard, nul besoin de références associatives pour regarder La règledu jeu, ce chef d'œuvre absolu. Renoir a déplacé son regard. Ce n'est plus le pacifisme et ses ambiguïtés qu'il prend pour objet. Ce n'est plus le sentiment populaire, contradictoire, dont le Ligue se voulait l'expression. TI met en scène la crise de la société française vue à travers ceux qui, en régime capitaliste, sont les maîtres: richards et fêtards, d'ailleurs fort sympathiques, domestiques et garde-chasse, femmes amoureuses, soumises à l'argent que les hommes gagnent pour elles. L'aviateur, cet « ami exquis », est condamné à mort dès les premières images. Les prolos sont absents: c'est assez juste, malgré tant d'efforts, après Munich. Cette absence après tout peut être aussi un signe de confiance. La résistance ouvrière le montrera. Et beaucoup d'individus de toutes les classes, se retrouveront. Munich, au total, a perdu. Madeleine Rebérioux 12

Avant-propos
Cette étude n'a pas la prétention de retracer l'histoire du pacifisme français, un mouvement particulièrement complexe dont l'ombre portée s'étend sur des dizaines d'années. Nous souhaitons plutôt cibler notre recherche sur la représentation de l'actualité européenne dans le cinéma français, dans les limites chronologiques très strictes qui séparent le Front populaire de la Drôle de guerre (en insistant particulièrement sur les interrogations occasionnées par la crise des Sudètes). Dans le cadre d'une réflexion plus large sur la relation entre mise en récit de l'histoire et image en mouvement, nous voulons débusquer les signes d'historicité contenus dans une série de fùms français produits entre 1936 et 1940 : peur de la guerre, pressentiment de l'invasion du pays, signes avantcoureurs de la défaite de 1940 et de l'Occupation. Dans cette perspective, c'est toute une époque du cinéma français qui s'offre à notre regard, avec des fùms connus ou obscurs, témoins irréfutables de la décomposition morale qui accompagne la fin de la lIr République. Pouvons-nous réellement utiliser ces fùms comme des documents historiques? Dans un certain cadre d'analyse, l'affIrmative s'impose désormais. Initié depuis une trentaine d'années par des historiens comme Pierre Sortin et Marc Ferro, qui eurent l'audace de considérer l'image comme source d'analyse et de connaissance historienne, ce type d'étude connaît aujourd'hui un essor considérable. TI s'agit pour les historiens qui utilisent le fùm de restituer des motifs que l'histoire traditionnelle n'a pas mis en évidence: l'analyse du fùm ouvre les portes du refoulé historique, le contenu des images résultant de l'interaction puissante de pouvoirs et de contre-pouvoirs. En fournissant des représentations spontanément exactes au travers des références du collectif à un moment précis, le fùm suggère de nouvelles mises en perspective. Le principal problème que rencontre le chercheur qui utilise le fùm comme source d'analyse concerne l'absence de méthode fiable, définitive, universelle. Les chercheurs ont 13

substitué à cette insuffisance pertinence et intuition, sans parvenir vraiment à unifier la discipline. L'historien François Garçon évoque précisément cette carence 1 :
« Ferro a aidé, et combien, à l'élargissement de la curiosité historique. Mais tout à son plaisir de s'aventurer sur un front pionnier, il n'a jamais vraiment tenté de définir une méthode. Par méthode, on entend l'ensemble des problèmes de transcription et d'analYse des motifs apparaissant à l'écran. La difficulté n'est pas mineure, même si la tradition rhétorique française les surestime manifestement. L'obsession de l'historien, qui est de prouver ce qu'il avance, se heurte en iffet, avec la source filmique, au problème insoluble de la critique documentaire et des éléments de sa vérification. Question d'autant plus épineuse que film et narration historique sont, l'un et l'autre, pour partie des formes artistiques. (...J En l'absence d'une méthodologie unanimement reconnue pour son efficacité, des tout milite au contraire en faveur de la multiplication hypothèses de lecture. ))

Il faut en effet parvenir à relier les productions fùmiques à l'époque de leur réalisation, en se méfiant des raccourcis interprétatifs et des égarements analytiques. Le terrain du discours historien est truffé de pièges d'autant plus dangereux que les analyses de fùm (nécessairement aléatoires) engagent toujours la sensibilité de l'historien et de son époque. Difficulté supplémentaire: comment définir la mémoire collective ou ce qu'il faut bien se résoudre à appeler ainsi? Le regard qu'une société porte sur son passé ne revêt aucune réalité objective: seules des constructions hypothétiques peuvent déterminer une telle notion. Par ailleurs, des points de blocages viennent souvent perturber la linéarité du déroulement de l'analyse historique. La période de la Seconde Guerre mondiale a longtemps
1 François GARÇON, Préambule dans Cinéma et Histoire, autour de Marc Ferro, Cinémaction,n° 65, septembre 1992, pp. 13 et 16. 14

constitué un de ces blocages. En France, le fùm de Marcel Ophuls Le chagrin et la pitié (1971) a mis en évidence la complexité du comportement des Français sous l'Occupation et a indirectement permis l'inflexion de discours que les plus hautes autorités du pays ont enfIn formulé. Mais si la France a la passion de son histoire, elle a aussi et peut-être surtout le goût de l'amnésie, voire de l'amnistie, comme le souligne Stéphane Gacon 2:
« Il est possible de faire une distinction, dans ces guerres

franco-françaises, entre les crimes fortuits, liés aux Péripéties de la guerre et dont chaque camp est porteur, et le crime essentiel, l'atteinte à la République, au régime en place et à la philosophie qui le sous-tend La différence entre ces deux tYpes de crimes n'est pas une différence de degré car il est légitime de poser le problème moral de la guerre, de se demander si tous les mqyens sont bons et de poser en principe qu'il faut rendre des comptes quand on franchit certaines limites, même à la guerre, mais c'est une différence de nature. Le régime de Vic0', qui a représenté une contestation fondamentale de la République, obéit à un système de valeurs totalement étranger à celui de la Ripublique. Au sens strict, le régime de Vic0' constitue un crime pour la Ripublique et son corollaire antisémite ne saurait prétendre au simple statut de crime de guerre. ))

Cette évidence a mis un demi-siècle à s'imposer à nous et dans le sillage des recherches de Robert o. Paxton, ce sont effectivement des fùms comme celui d'Ophuls, comme Les guichets du Louvre (1973) de Michel Mitrani ou Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, qui ont lentement permis le retour de notre nation sur son passé. Souvent malprojetés,comme le fait remarquer Alfred Grosser 3, ces fùms nous permettent
2 Stéphane GACON, L'oubli institutionnel, dans Oublier nos crimes,L'amnésie nationale: une spécificitérançaise? , Paris, Série Mutations, 1994, Éditions f Autrement, n0144, p. 101. 3 Alfred GROSSER, Le crime et la mémoire, Paris, Éditions Flammarion, 1989, p. 138.

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d'accorder à la France une spécificité dans son rapport l'histoire 4:
« En Allemagne, on dit souvent, avec un soupir d'envie,

à

que les Français auraient un rapport inaltéré (ungebrochenes Verhaltnis) à leur histoire.Et il est
vrai que la façon dont le passé est constamment évoqué, commémoré, glorifié en France peut donner l'impression d'une histoire nationale unanimement assumée, les siècles passés et l'espace, social comme géographique, se trouvant jalonnés de « lieux de mémoire ». Mais en même temps, que d'qffrontements, de déchirements constants, où la mémoire a une « contre-mémoire» surtout question de crimes commis par une partie contre une autre! culturelle. » quand il est des Français

(...J Pourtant, il n'existe sans doute pas d'autre pqys où l'Histoire alimente autant la vie

À un autre degré, le négationnisme, qui consiste à nier l'ampleur et le caractère raciste des crimes nazis, a pu se développer dans notre pays de façon singulière: les théories du néo-nazisme nichent au sein de certaines universités françaises, répondant à l'implantation électorale des leaders extrémistes. Toutes ces particularités nous conduisent, pour compléter l'écriture de notre histoire, à interroger la mémoire alternative que le fùm met à notre disposition. Nous souhaitons en quelque sorte remonter le temps de la représentation de la France occupée. Il s'agit pour nous de montrer comment le cinéma répercute la contemporanéité des crises nationales, en anesthésiant le public par la célébration du pacifisme internationaliste (1936-1938), puis en exaltant la patrie dans une logique belliciste dépourvue de détermination (1939-1940). La spécificité du fùm français de l'immédiat avant-guerre est de saisir la défaillance républicaine dans sa substance même, de rendre compte de la pétrification d'une société où les symboles de paix et de guerre se contrarient
4

Ibid., pp. 135-136.

16

dans l'atonie de la défaite pressentie. Ce travail constitue la deuxième partie d'une réflexion générale sur la mise en images de l'histoire: nous avons en effet eu l'occasion de publier un ouvrage portant sur la représentation cinématographique des camps nazis 5. Cette recherche était fondée sur l'idée que la représentation de l'histoire au cinéma repose sur des effets de substitution et de détournement qui évoluent au fù des années. Nous avons estimé que le traitement cinématographique du motif concentrationnaire et au-delà, du motif génocidaire représente un exemple tout à fait éclairant de métamorphose du regard social. Au terme de cette étude, nous avons eu la volonté de comprendre comment le cinéma populaire engage le regard de la collectivité: après l'analyse des fùms sur les camps nazis, nous souhaitons en quelque sorte passer de l'étude de l'histoire infilmable à celle de l'histoire filmable. Fondée sur l'obsédante récurrence des images de 14-18, sur le brouillage des clivages idéologiques et sur l'évolution des formes de représentation du pouvoir, la crise médiatique de la fIn des années trente préfIgure parfaitement le traumatisme de 1945, lorsque la diffusion des images des camps a permis d'atteindre les limites de la connaissance du réel par sa représentation fùmée. C'est sans doute ce qui explique la récurrence de ces motifs qui ont ainsi constitué un modèle absolu pour la représentation de l'histoire à venir: il s'est opéré un effet de confIguration de la réalité historique. Jean-Luc Godard
déclare ainsi avec beaucoup de pertinence 6 :
annoncés par

« Je me dis que les camps avaient

été prévus,

le cinéma,par La grande illusion, La règle du jeu, Le Dictateur... De même que la musique avant la Première
5 Vincent LOWY, L'histoire infilmable, les camps J'extermination na'?!sà l'écran, 2001, Paris, Éditions L'Harmattan, Collection champs visuels, 232 p. 6 Jean-Luc GODARD, Des traces du cinéma - entretien avec Michel CIMENT et Stéphane GOUDET, Positif, n° 456, février 1999, p. 54. 17

Guerre mondiale (...J avait annoncé à sa manière les catastrophes à venir. Mais, après les camps, le cinéma a démissionné. Seules les actualités servent encore à raconter l'Histoire. Le cinéma a perdu son oeil documentaire. »

Godard énonce ici le principe d'une rupture épistémologique dans l'histoire de l'image en mouvement. Toutes les polémiques qui naissent régulièrement sur le passage de ces images trouvent leur origine dans cette faille interprétative entre la réalité d'un crime institutionnel et la virtualité de ses équivalences successives. Au sujet de la fonction référentielle des images des camps, Claudine Drame déclare 7 :
« Elles ont déterminé une rupture dans la représentation iconique de la mort et des massacres de la guerre moderne par la généralisation d'un nouveau code repoussant les limites de l'imprésentable. Elles ont fixé, dans la
conscience du grand public et dans la mémoire historique,

des images originelles qui serviront de référence à la représentation de phénomènes concentrationnaires et génocidaires du xx: siècle qui recouvrent bien souvent des réalités différentes. Ce faisant, elles ont ouvert la voie à ce

que les historiens du cinéma nommeront plus tard le cinéma moderne. »

Les images des crimes nazis sont devenues des icônes médiatiques. Elles révèlent à tout coup le climat de passion et de doute qui s'installe dès que l'on aborde le problème de l'authenticité historique des images. Pour comprendre cette rupture, il faut identifier le pacifisme et ses représentations comme le contretype effacé des images des camps. Les années de l'immédiat avant-guerre ont été pour l'Europe en général et pour la France en particulier un moment de doute identitaire profond. De la fin de
7 Claudine DRAME, Fonctions de l'image d'actualité dans Les cahiers de la Cinémathèque« Les actualités filméesfrançaises», n066, juillet 1997, p. 37. 18

l'expérience du Front populaire à l'invasion allemande, la France est soumise à une série de crises qui terrassent progressivement la République. Le principal de ces soubresauts a lieu en septembre 1938: c'est l'apogée de la crise des Sudètes, qui se conclut par la conférence quadripartite tenue à Munich par la France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie. Pour l'opinion française, cette épreuve a pris les apparences d'un spectacle complet: on y retrouve la présence de personnages emblématiques, d'un public attentif, d'une dramaturgie tirée au cordeau, d'une suspension du temps naturel qui correspond à une forme de retrait du réel de l'action publique... En quelque sorte, le nationalsocialisme a médiatiquement mis en scène le destin de l'Europe. C'est précisément ce type de théâtralité qui permet au nazisme de continuer à jouer dans notre mémoire le jeu de l'analogie: les principales étapes de l'aventure hidérienne sont agencées de façon dramatique et c'est l'écart produit par ce décalage entre réalité idéologique et théâtralité médiatique qui nous intéresse. La faillite du pacifisme et la mort programmée de la lIr République représentent sans aucun doute les meilleurs exemples de ce type de dramatisation des relations politiques, qui touche à toutes les formes de la représentation en lmages. Point de départ: analyser par une série de rapprochements et de confrontations la mémoire cinématographique de ce moment fondamental de l'histoire de l'Europe que représente la conférence de Munich. TI s'agit de décomposer et de comparer les approches fùmiques qui rendent compte d'un moment de transe nationale, véritable décrochage républicain. L'objet de cette étude sera de montrer comment se structure la perception des faiblesses républicaines dans la chronique fùmée de la montée vers la guerre. Au cœur de la dialectique croisée qui relie entre elles les deux guerres mondiales, nous essaierons de démontrer qu'au-delà du pacifisme et de la défense nationale, c'est avant tout de la mort de la lIr République qu'il s'agit. Le cinéma peut nous aider à comprendre comment se structure cet affaissement politique: le processus complexe qui conduit de la République de Briand 19

à celle de Daladier explique la facilité avec laquelle le régime de Vichy s'est installé, profitant dans une large mesure de l'assise idéologique créée par la déroute républicaine - mais intégrant aussi les outils administratifs et répressifs mis en place par le cabinet Daladier (comme l'a magistralement démontré l'historien Gérard Noiriel dans son ouvrage Les origines républicainesde Vic0') 8. La participation des grands corps administratifs français aux programmes d'extermination des minorités conduits par l'Allemagne ne sera pas le moindre des conséquences de cette mutation. Il ne s'agit pas tant d'illustrer par l'analyse du fùm un moment particulier de l'histoire française que de décrire comment le fùm intègre à sa production et à l'écriture de l'histoire qu'il véhicule la mémoire (parfois immédiate) d'un événement. Notre problématique s'articule autour d'une réalité complexe: comment l'écriture de l'histoire s'opère-t-elle en fonction des circonstances internes et externes qui agissent sur la production du document fùmique ? La mémoire du pacifisme et celle du moment munichois engagent un précipité historique qui dépasse les enjeux du démantèlement de l'Europe centrale et préfigure tous les points de blocage attachés à la réécriture de la Seconde Guerre mondiale. Tentons de rendre compte de cet emboîtement, en travaillant au déchiffrement de la mise en scène de l'histoire. Par le décryptage de codes extrêmement variés, le document fùmé peut, tout aussi légitimement que le document écrit, servir à la connaissance du passé, en révélant par des moyens singuliers la spécificité du lien entre le contexte de production du fùm et sa lecture. Mais cette révélation ne passe pas seulement par les signes, évidents et porteurs de mémoire, que révèle la narrativité de l'image mais aussi par des incidences ou récurrences qui procurent son historicité au récit fùmique, c'est à dire son inscription dans une textualité seconde, qui échappe à toute prévision et apparaît graduellement avec le passage des années.
8 Voir Gérard NOIRIEL, Les originesrépublicainesde Vicry, Paris, Hachette Littératures, 1999,336 p. 20

Chapitre 1 « Debout les morts h>

La France du milieu des années trente renoue avec la peur de l'Allemagne. Les Français regardent avec fascination et inquiétude ce voisin il y a peu convalescent, devenu soudainement écrasant par le magnétisme de la démagogie hitlérienne, démagogie à la fois liberticide et plébiscitaire assez proche pour nous des premières années du Second Empire. Alors que le désordre social se répand dans l'Hexagone, comment ne pas admirer l'ordre absolu de la dictature germanique? Le pouvoir incantatoire de la parole hitlérienne domine les années de l'immédiat avant-guerre, qui correspondent au sommet de la carrière du dictateur allemand. Le biographe Joachim Fest déclare 9 :
« Qu'Hitler ait été tué à la fin de 1938, dans un accident il serait considéré comme l'un des plus

ou un attentat,

grands hommes d'État allemands, un homme qui accomplit l'histoire de l'Allemagne. L'agressivité de ses discours, Mein Kampf, son antisémitisme, ses visées de domination mondiale seraient à coup sûr oubliés. On
aurait tout juste parlé d'une de projets utopiques, nécessairement liés au début carrière. Mais six ans et demi lui ont

enlevé cette gloire. »

Contrairement à l'Allemagne hitlérienne, la République radicale connaît au milieu des années trente une phase de déclin: la période glorieuse des années 1889 à 1914 s'éloigne dans le passé et les troubles civils se multiplient, opposant de multiples courants activistes. L'arrivée du nazisme au pouvoir a provoqué de sérieux bouleversements dans le paysage politique français, «la gauche internationaliste devenant antiallemande et la droite nationaliste oubliant son anti-germanisme à cause du caractère autoritaire et anticommuniste du Troisième &ich» 10.

9 Cité par Saul FRIEDLANDER, Reflets du nai/sme, Paris, Éditions du Seuil, 1982,., p. 67. 10Voir Alfred GROSSER, Hitler et la naissanced'une dictature,L'histoirepar la presse, Paris, Éditions Armand Colin, 1985, p. 13. 23

Provoquée par la conjonction de multiples facteurs socioéconomiques (les répercussions socio-économiques de la crise de 1929, la décision intempestive du Chancelier Brüning de dissoudre la chambre et de convoquer des élections en 1930, ainsi que l'impopularité du plan Young de réaménagement de la dette allemande.. .), l'arrivée de Hitler au pouvoir n'est pas immédiatement perçue par la presse française comme une menace pour le pays, comme en témoignent ces lignes de Georges Comines, éditorialiste de Paris-Soir 11:
« Hitler au pouvoir! Il Y a quelques mois, la nouvelle eût produit l'effet d'une bombe. Aujourd'hui, si elle donne à réfléchir, elle n'étonne plus. (...) Malgré la présence de Hitler à la chancellerie, il n) a donc pas grand chose de changé dans le gouvernement du &ich, qui reste un gouvernement extra-parlementaire, à tendances
dictatoriales présidentielles. »

Livrée à ses déchirements sociaux, la France ne se préoccupe alors guère de l'Allemagne, à l'exception des factions d'anciens combattants de droite qui dans une certaine mesure admirent la résolution, l'ordre civil et le culte du souvenir qui anime les nouveaux Allemands. Pourtant, il apparaît que l'accession à la chancellerie allemande d'un nationaliste imprévisible renouvelle dans la France en crise la peur de l'Allemagne et renforce pour certains la nécessité d'un pouvoir fort et autocratique: c'est naturellement le sens des émeutes anti-parlementaires du 6 février 1934, qui posent le cadre d'un fascisme français, de même que les défùés antifascistes du 12 février suivant constituent le point de départ de la dynamique militante qui aboutira au gouvernement du Front populaire. Comme souvent au cours du XIXe siècle, le rejet du parlementarisme fonde alors les discours populistes, comme le rappelle Robert o. Paxton 12:
11 Georges COMINES, 1933, p. 1. 12 Robert o. PAXTON, Le « Fuehrer)) (sic) au pouvoir, Paris-Soir, 31-01Le parti unique et Pierre Drieu la Rochelle,préface à 24

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