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Histoire des politiques du patrimoine culturel au Sénégal (1816-2000)

De
520 pages
Le Sénégal, pays de rencontre de valeurs traditionnelles africaines, coloniales et religieuses, a-t-il suffisamment pris conscience de la richesse de son patrimoine matériel et immatériel, et en a-t-il assumé la patrimonialisation? Pour comprendre les logiques de construction de patrimoines et les processus liés, de 1816 à 2000, l'auteur donne les clés pour saisir les contradictions permanentes entre des politiques volontaristes et le ressenti réel des populations. Elle montre les enjeux et mécanismes de politiques patrimoniales menées durant deux siècles.
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Histoire des politiques
du patrimoine culturel au sénégal Adama Djigo
(1816-2000)
Le Sénégal, pays de rencontres de valeurs traditionnelles africaines,
coloniales et religieuses, a-t-il suffisamment pris conscience de la
richesse de son patrimoine matériel et immatériel, et en a-t-il assumé la
patrimonialisation ? Les mesures prises pendant l’époque coloniale et
depuis l’indépendance, l’ont-elles mis à l’abri des périls ? Ces politiques Histoire des politiques
traduisent-elles les stratégies de consolidation mises en œuvre par
les autorités et l’affirmation, sous forme d’allégeance, d’une légitimité du patrimoine culturelinhérente à une idéologie ?
Pour comprendre les logiques de construction de patrimoines et
les processus liés, au Sénégal, de 1816 à 2000, l’auteure donne ici les au sénégal
clés pour saisir les contradictions permanentes entre des politiques
culturelles volontaristes et le ressenti réel des populations. Elle (1816-2000)montre les enjeux et mécanismes de politiques patrimoniales menées
durant deux siècles, en analysant pas à pas les différentes phases de
construction et de déconstruction des identités nationales.
Cette étude répond scientifiquement à des questions cruciales.
Comment concilier le regard critique sur le caractère nécessairement
instrumentalisé de la gestion d’un patrimoine national, avec la nécessité
impérative d’un sentiment d’appar tenance culturelle nationale ? Comment
protéger, pour les générations futures, un héritage archéologique et
historique, menacé d’une érosion rapide et irréversible, et les besoins
de développement des populations locales ? À travers cette étude
novatrice, l’auteure nous offre à la fois des leçons du passé et quelques
pistes de réflexion pour l’avenir.
Dr. Adama Djigo est chercheur associé à African Studies Centre (ASC) Leiden
(Pays-Bas), ses recherches actuelles tournent autour des problématiques
de patrimoines (matériels et immatériels), mémoires, identités et Histoire
au Sénégal. Elle a fait ses études en Histoire et en Archéologie à l’Université
Cheikh Anta Diop de Dakar puis à l’Université Paris1-Panthéon-Sorbonne où
elle a obtenu son Doctorat en Histoire Moderne et Contemporaine.
Préface du Professeur Jean-Paul Demoule
Photo de couverture : Fanal à Saint-Louis,
Photothèque Musée CRDS, Saint-Louis.
ISBN : 978-2-343-06364-5
48,50 €
Histoire des politiques
Adama Djigo
du patrimoine culturel au sénégal

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+,672,5('(632/,7,48(6ADAMA DJIGO
HISTOIRE DES POLITIQUES
DU PATRIMOINE CULTUREL AU SENEGAL
(1816-2000)
© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
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PDWREMERCIEMENTS ET DEDICACE

Ce présent livre est extrait de ma thèse de doctorat intitulée
Dynamiques et stratégies de conservation et de promotion du patrimoine
1culturel au Sénégal de l’administration coloniale à l’an 2000 . Au fil de ces
années de recherche, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses
personnes qui ont été associées à ce travail : des autorités, des informateurs,
des spécialistes et/ou des passionnés de l’Histoire, du patrimoine et de la
recherche, qui encouragent tout chercheur qui travaille sur ces domaines ;
mais aussi des personnes qui, bien loin de tout ce monde, n’ont jamais
manqué de m’encourager. Je tiens à les remercier vivement et à leur
exprimer toute ma gratitude.
Toute ma reconnaissance à Madame Marie-Amy Mbow qui m’a initié
à la recherche et a suscité en moi l’amour du patrimoine. Ses critiques et
suggestions, au cours de nos séances de travail et échanges, ont permis de
mieux réorienter cette réflexion. Je ne saurais trouver ici les mots justes pour
la remercier. J’exprime également mes vifs remerciements au professeur
Jean-Paul Demoule qui a accepté de prendre en charge la direction de ma
thèse avec une grande responsabilité et disponibilité. Je lui témoigne ma
profonde reconnaissance pour son investissement intellectuel et son
humanisme. A la mémoire de mes anciens professeurs à l’UCAD Mbaye
Guèye et Brahim Diop en souvenir de leur amour des traces du passé, et qui
tous les deux tenaient beaucoup à ce que ma thèse arrive à terme.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux professeurs
Souleymane Bachir Diagne (Columbia University-USA), Paul Ndiaye
(Université Cheikh Anta Diop de Dakar/UCAD), Saliou Mbaye
(EBAD/UCAD, membre du jury de thèse), Agustin Holl (Université
ParisOuest-Nanterre La Défense, Président du jury) ; et à Vincent Négri
(CECOJI/CNRS de France) qui m’ont honoré de leur érudition et
expérience. Leurs observations et propositions ont beaucoup aidé à enrichir
la qualité de cet ouvrage. Toute ma gratitude à Monsieur Olivier Mattéoni
(Professeur Délégué aux thèses de Sciences humaines), Madame Dominique
Senes (Responsable administrative du Service des thèses), Monsieur Saliou
Ndiaye (Recteur de l’UCAD) pour leur bienveillance et le soutien apporté
dans les moments déterminants. J’adresse mes vifs remerciements à
l’Association Images et Mémoires, particulièrement Monsieur Stéphane
Richemond pour m’avoir fourni une importante documentation
iconographique. Toute ma gratitude aux Editions L’Harmattan qui ont

1 Djigo A., Dynamiques et stratégies de conservation et de promotion du patrimoine culturel
au Sénégal de l’administration coloniale à l’an 2000, Thèse de Doctorat, sous la dir. de J.-P.
Demoule, UFR Histoire, Université de Paris1-Panthéon-Sorbonne, 2011-2012, 2 tomes, 615p.
facilité la publication de ce livre, particulièrement Monsieur Denis Pryen et
Madame Christiane Dubosson.
Je remercie toutes les personnes qui m’ont accordé leur temps et avec
qui j’ai eu des échanges féconds, notamment les professeurs de l’UCAD :
Penda Mbow, Alioune Bâ, Aminata Ndiaye et Diène Dione; mais aussi
Monsieur Babacar Ndiaye (ex-Directeur des Archives nationales du Sénégal)
et Madame Annette Schmidt (Curator Africa/National Museum of
Ethnology, Netherlands). La liste des remerciements à transmettre au
Sénégal est longue, nombreuses sont les personnes qui m’ont aidé de près ou
de loin. Je remercie Monsieur Amadou Makhtar Mbow pour m’avoir permis
d’accéder à sa bibliothèque personnelle ; Messieurs Charles Becker,
Ahmadou Cissé (Syndicat d’initiative de tourisme à Saint-Louis) et Madame
Fatima Fall (CRDS), qui ont mis à ma disposition une importante
documentation iconographique et bibliographique. Je remercie la Directrice
des Archives du Sénégal, Madame Fatoumata Cissé Diarra, pour m’avoir
autorisé à utiliser les images issues de leurs collections. Toute ma gratitude
aux personnes qui m’ont accueilli dans les différents Centres de
documentation et Archives au Sénégal, en France et aux Pays-Bas ; au
Musée d’Art Africain de Dakar, à la Direction du patrimoine culturel (DPC),
au Bureau des Architectures et des Monuments Historiques (BAMH), à la
mairie et à la Maison des esclaves de Gorée, à la RTS et particulièrement à
Bernard Ciss. A mes guides à Saint-Louis et à Gorée : Jean Sarr et Léon
Roger. Et à tous ceux qui ont voulu répondre à mes questions : Messieurs
Saliou Mbaye, Moussa Ndoye, Bassirou Dieng, Bouba Diop, Abdou Sylla,
Amadou Ly, Demba Ndiaye, Alioune Badiane, El Hadj Mansour Mbaye,
Hamady Bocoum, Abdoul Hadir Aïdara, Xavier Ricou, Ahmadou Cissé, Dr.
Charles Venn, Amadou Makhtar Mbow, Moustapha Tambadou, Balla
Moussa Daffé, Moctar Ndiaye, Abdoulaye Bara Diop, Abdoulaye Elimane
Kane, Seya Ndiaye, Cheikh Alioune Ndao, Mass Tandiné, Eloi Coly,
Ousseynou Wade, Massaër Diallo, Olivier Sagna ; Mesdames Penda Mbow,
Lilyane Kesteloot, Fatima Fall, Marie-Madeleine Diallo, Arame Fall,
Sylviane Diop.
Aux personnes qui sont décédées aujourd’hui, je dédie ce travail :
d’abord à ma chère maman Assiétou Dème et à mon adorable oncle Docteur
Ousmane Dème, très tôt arrachés à l’affection filiale et dont le grand amour
m’a toujours encouragé ; à Papa Badara Diouf, Yaye Marie Dème et tonton
Abdou Salam Dème.
Je ne saurais trouver les mots justes pour exprimer ma reconnaissance
à mon époux, Maouloudh Ousseynou Fall, à qui je dédie aussi ce travail de
même qu’à nos chers et très adorables « bouts de bois de Dieu » Sokhna et
Amadou. Il a été « le socle moral et matériel » de ce travail et m’a
constamment encouragé et assisté. Merci pour la participation active, le
soutien moral lorsque je faiblissais, la compréhension, la complicité et
l’extrême patience dont il a fait preuve durant toutes ces années. Je dédie ce
8 travail, avec toute ma tendresse, à toute la famille pour les soucis partagés,
les encouragements prodigués et l’affection bienveillante ; j’ai une dette
particulière envers vous tous. A mon cher papa Ibrahima Djigo, à Baba
Amadou Sow et son épouse Amy Djigo, à qui je dis que ce travail est le leur.
Je pense à mes très adorables frères et sœurs, mes neveux et nièces, oncles et
tantes, cousins et cousines, ma belle-famille, sans oublier Samba Kâ,
Abdourahmane Bâ, Hapsatou Bâ, Aliou Yall et son épouse Houlèye Diacko,
Bakary Ndiaye et son épouse Yacine Niang, Adja Ndèye Sokhna Guèye Sall
et Pape Ahmadou Fall.
Je remercie profondément mes « jaatige » de France et du Sénégal :
Thierno Diacko et son épouse Kadiel Bâ, avec une mention très spéciale à El
Hadj Koliké Diakhaby et son épouse Diakhoumba Dansokho qui m’ont
vraiment intégré dans la grande famille « jaaxanke » de Paris, sans oublier
Yatma Ndiaye et son épouse Oumou Aly Bâ (à Saint-Louis) pour leur
accueil et leur hospitalité si généreuse. Qu’Antoine Diouf et Edmée Mbaye,
Fanta Sow et Bocar Ndiaye, ainsi que Fatou Dione, Fatoumata Kanté,
Alvarez Benga, Isabelle Céline Kane, Ignace Boucal, Olga Daprova, Karine
Mosterd, Cheikhna Wagué et tous ceux qui m’ont accordé leur amitié (au
Sénégal, en France et aux Pays-Bas) reçoivent ici toute ma gratitude pour la
relation sincère qui nous lie, mais aussi pour les conseils et le soutien moral
dont ils n’ont cessé de nous apporter pour que ce travail aboutisse enfin.


9 LISTE DES SIGLES EMPLOYES DANS LE TEXTE

ACA : Alliance Culturelle Africaine
ACS : Archives Culturelles du Sénégal
AFD : Agence Française de Développement
ANS : Archives Nationales du Sénégal
AOF : Afrique Occidentale Française
ARCAS : Association pour la Restauration et la Conservation de
l’Architecture Saint-louisienne
BAMH : Bureau des Architectures et des Monuments Historiques
BCEHSAOF : Bulletin du Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de
l’Afrique Occidentale Française
BM : Banque Mondiale
BOFCAN : Bulletin du réseau des Observatoires du Français Contemporain
en Afrique Noire
CEC : Centre d’Etudes des Civilisations
CEHSAOF : Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de l’Afrique
Occidentale Française
CLAD : Centre de linguistique appliquée de Dakar
CODESRIA : Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences
Sociales en Afrique
CRDS : Centre de Recherches et de Documentation de Saint-Louis
DEA : Diplôme d’Etudes Approfondies
DPC : Direction du patrimoine culturel
DPHE : Direction du Patrimoine Historique et Ethnographique
ENBA : Ecole Nationale des Beaux-Arts
ENSEA : Ecole Normale Supérieure d’Education Artistique
10 FESMAN : Festival Mondial des Arts Nègres
FAADC : Fonds d’Aide aux artistes et au Développement de la Culture
FLSH : Faculté des Lettres et Sciences Humaines
FMI : Fond Monétaire Internationale
ICCROM : International Centre for the Study of the Preservation and
Restoration of Cultural Property/Centre International d’Etudes pour la
Conservation et la Restauration des Biens Culturels
ICOM : International Council of Museums/Conseil International des
Musées
ICOMOS : International Council of Monuments and Sites/Conseil
International des Monuments et des Sites
IFAN : Institut Fondamental d’Afrique Noire/ Institut Français d’Afrique
Noire
IFAN-CAD : Institut Fondamental d’Afrique Noire- Cheikh Anta Diop
IRD : Institut de Recherche pour le Développement
MJC : Maison des Jeunes et de la Culture
OIM : Office Internationale des Musées
ORSTOM : Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-mer
PAS : Programmes d’ajustement structurels
PDS : Parti Démocratique Sénégalais
PNDC : Plan National de Développement Culturel
PS : Parti Socialiste
RDBS : Réserve de Biosphère du Delta du Saloum
RNASC : Réseau National des Acteurs Socioculturels
RTS : Radiodiffusion Télévision Sénégalaise
SDN : Société des Nations
UCAD : Université Cheikh Anta Diop
11 UNESCO : United Nations Educational, Scientific and Cultural
Organization/Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et
la Culture
UPS : Union Progressiste Sénégalaise
WAMP : West African Museums Programme

12 NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS
ET EXPRESSIONS SENEGALAIS

Si le wolof est une des langues nationales du Sénégal, à côté du
français qui est retenu comme étant la langue officielle, il est dans les faits la
principale langue vernaculaire du pays. A ce titre, j’ai souvent eu recours à
l’usage de termes, expressions wolof, ce qui pose en retour la question de
leur transcription. Sauf dans les citations, la graphie utilisée pour les mots et
expressions wolof ou pour désigner les autres communautés linguistiques du
Sénégal obéit aux règles de la transcription phonétique officielle établies par
le CLAD (Centre de linguistique appliquée de l’Université de Dakar). Par
exemple :
Le ë (bëkëtë, tukulëër) se prononce comme dans gueule.
Le u (muñ) se prononce comme dans boule.
Le ñ (ñaan) se prononce comme dans pagne.
Le c (cosaan) se prononce comme dans Thierry.
Le j (jom) se prononce comme dans dialogue.
Le g (gaal) se prononce comme dans guerre.
Le x (xacc) se prononce comme dans Cheikh (comme la jota
espagnole).
Le s est sourd et se prononce comme dans salut.
Les voyelles longues sont doublées : cosaan, sereer, joola, buur, etc.





13



PREFACE



L’ouvrage d’Adama Djigo fera certainement date quant à l’histoire
des politiques patrimoniales en Afrique et, plus généralement encore, quant à
l’étude des contradictions permanentes entre des politiques culturelles
étatiques volontaristes, et le ressenti réel des populations. Ou pour le dire
autrement, Adama Djigo montre bien ce qu’a de spécifique, sinon de figé, la
notion occidentale et eurocentrique de « patrimoine », y compris dans toutes
les utilisations et manipulations qu’elle autorise, et cela même alors qu’elle
s’est étendue au monde entier à travers des institutions telles que l’Unesco –
par ailleurs indispensables à la préservation des vestiges et des mémoires des
sociétés humaines.

De fait Adama Djigo a mené ses premières enquêtes dans plusieurs
villages de la Réserve de biosphère du delta du Saloum. Elle a montré l’écart
entre les menaces de destruction, à des fins commerciales, pesant sur les
« amas coquilliers », sites archéologiques anciens, et les préoccupations
réelles des villageois, avec leurs croyances et leurs pratiques traditionnelles
liées aux lieux de culte ancestraux et aux sites sacrés et mémoriels, pratiques
bien éloignées de la préservation d’un patrimoine archéologique pourtant
présent. Cela a conduit l’auteure à étendre sa réflexion à l’ensemble des
politiques patrimoniales menées au Sénégal durant les deux derniers siècles.
Pour cela elle s’est appuyée sur une documentation abondante et variée,
consultant les archives coloniales écrites, mais aussi iconographiques et
bibliographiques, analysant les politiques post-coloniales et n’hésitant pas à
réaliser une série d’entretiens oraux variés et fort instructifs.

Si le premier établissement colonial en Afrique subsaharienne est
celui établi à Saint-Louis par les Français vers 1658, la colonisation de
l’actuel territoire du Sénégal ne commence véritablement qu’à partir de
1816. À côté d’un encadrement administratif et militaire, sinon religieux, se
met aussi en place une politique culturelle dans les centres urbains, et
notamment dans les « quatre communes » (Dakar, Gorée, Rufisque et
SaintLouis), politique attentive aux réalisations architecturales, lesquelles seront
ultérieurement « classées » par les autorités. La législation archéologique,
paradoxalement, sera comme dans les autres colonies françaises en avance
sur celle de la métropole, où la pression des sociétés savantes réussira à
retarder jusqu’en 1941 le contrôle de l’État sur les découvertes
archéologiques et leur gestion. Mais il en ira aussi de même avec les
traditions orales, patrimonialisées en vue de constituer une mémoire et des
archives coloniales, dans un souci certes de connaissance et de recensement,
mais aussi d’appréhension efficace des peuples colonisés pour une meilleure
« domestication ». Ainsi se constituèrent archives et musées.

La décolonisation de 1960 n’entrainera pourtant pas de rupture
notable. De même que le modèle jacobin occidental de développement
économique et social continuera d’être appliqué par les nouvelles autorités
du jeune État sénégalais indépendant, le modèle patrimonial sera conservé
dans sa conception européocentrique, notamment d’instrumentalisation du
passé et de la culture, quitte à en inverser certaines valeurs. Sous les
mandats, parfois autoritaires, du poète-président Léopold Sédar Senghor,
seront exaltés « négritude » et panafricanisme mais aussi métissage, tandis
que seront renforcées les institutions culturelles existantes et que de
nouvelles sont créées, autour du recueil des traditions orales, de la promotion
(timide) des langues vernaculaires ou de l’histoire des grands royaumes
subsahariens de l’époque médiévale et moderne – une politique qui
rencontrait tout autant les préconisations internationales de l’Unesco.

Adama Djigo montre cependant que les deux décennies suivantes
(1981-2000), celles de la présidence d’Abdou Diouf, vont être marquées par
un net recul de la politique culturelle, imposé par les institutions financières
internationales au nom du réalisme face à la crise économique et financière,
et que les initiatives locales devront suppléer au désengagement forcé de
l’État, qui voit la fermeture d’un certain nombre d’institutions culturelles
nationales. Certes, des artistes d’envergure internationale émergent dans
différents domaines, du cinéma aux arts plastiques ou de la musique à la
bijouterie, mais le modèle culturel élitiste hérité de la colonisation se
poursuit, marginalisant les acteurs locaux, et expliquant d’autant le désintérêt
des populations pour la conservation du patrimoine matériel au sens
occidental, alors même que leur propre patrimoine identitaire ancestral, pour
l’essentiel immatériel, est menacé par l’exode rural, les nouvelles identités
urbaines, la mondialisation économique et culturelle, voire les
fondamentalismes religieux.

Certes, le travail d’Adama Djigo ne prétend pas à l’exhaustivité. Des
sources documentaires ne lui ont pas été accessibles, de même qu’elle a
préféré arrêter son analyse avec l’année 2.000, pour conserver un recul
nécessaire. Mais cet ouvrage fera désormais date, aussi bien pour son objet
16 scientifique même, les deux siècles de politiques patrimoniales coloniales
puis postcoloniales qu’a connus le Sénégal moderne, que par ses
enseignements méthodologiques, et aussi par les réflexions citoyennes qu’il
suscite obligatoirement. Comment, en effet, concilier le salutaire regard
critique sur le caractère nécessairement instrumentalisé et construit de la
gestion d’un patrimoine national, avec la nécessité tout aussi impérative d’un
sentiment d’appartenance culturelle national, condition du « vivre
ensemble » ? Comment protéger pour les générations futures un patrimoine
archéologique et historique constamment menacé d’une érosion rapide et
irréversible, et la vie même des populations locales et leur besoin de
développement ? À travers l’étude magistrale d’Adama Djigo, le Sénégal
nous offre à la fois des leçons sur le passé et des clefs pour l’avenir.



Jean-Paul Demoule
Professeur à l’Université de Paris1-Panthéon-Sorbonne
Membre de l’Institut Universitaire de France
Ancien Président de l’INRAP (Institut National de Recherches
Archéologiques Préventives)






17



INTRODUCTION GENERALE



Le patrimoine : un usage généralisé

La décision de mener une réflexion sur le patrimoine culturel dans le
cadre sénégalais a été fortement inspirée par deux raisons principales. Tout
d’abord, la question est remise d’actualité par les autorités politiques et
1quelques bonnes volontés qui ont pris conscience de l’intérêt de
sauvegarder et de valoriser le patrimoine culturel. Des initiatives de
protection, de valorisation et de sensibilisation sont mises en œuvre aussi
bien du côté de l’Etat que de celui des spécialistes du patrimoine et d’un
certain nombre d’acteurs culturels. Cette prise de conscience n’est pas
seulement un fait national, mais une réalité qui s’inscrit dans l’actualité
internationale. On a jamais autant parlé de patrimoine que de nos jours, dans
des emplois divers et souvent très éloignés de la sphère des biens privés et de
leurs sujets juridiques. On ne cesse d’évoquer des « patrimoines » à
préserver et à transmettre qui touchent à des univers parfaitement
hétérogènes : l’appréciation esthétique de « l’ancien », le nécessaire entretien
du legs architectural, la préservation de savoir-faire artisanaux, de
« personnes ressources », la protection des coutumes locales à l’égal de
2certains genres de vie menacés de disparition, etc. La notion de patrimoine a
connu une évolution générale, suscitant une attention plus grande auprès du
public.
L’évolution du concept de patrimoine et l’extension des champs de
protection patrimoniale révèlent d’un emploi pléthorique de la notion : on
parle, en effet, d’un patrimoine non seulement historique, artistique ou
archéologique, mais encore ethnologique, biologique ou naturel ; non
seulement matériel, mais immatériel ; non seulement national, ou local,

1 Ces bonnes volontés sont souvent des spécialistes ou amateurs des métiers du patrimoine,
des associations de sauvegarde de patrimoines.
2 Je ne reviens pas ici sur l’histoire des notions générales de patrimoine et de
patrimonialisation qui ont été largement discutées dans le premier chapitre de ma thèse de
doctorat et dans d’autres livres spécifiquement réservés à ce sujet. Cf. dans la bibliographie, la
rubrique « Patrimoine, Mémoire, Histoire et identité ».
régional, mais mondial, universel. Parfois, du reste, l’éclectisme de telles
considérations débouche sur des contradictions, ou conduit à l’incohérence.
En réalité, le statut du patrimoine a sans doute été davantage bouleversé
durant ces dernières décennies qu’il ne l’avait été au cours des deux derniers
siècles. Les investissements récents auxquels il a donné lieu, marqués selon
les cas, par de « grands projets » ou des initiatives plus limitées, ont
débouché sur la création ou la remise à neuf d’infrastructures – voire sur de
nouvelles représentations du passé. Toutefois, cet engouement contemporain
pour le patrimoine ne doit pas masquer que, de tout temps, les hommes ont
été préoccupés par leur rapport au passé sous ce type de représentation.
« Apparue à des moments différents de l’histoire des nations, la notion
de patrimoine correspond d’abord à un héritage reçu qu’il convient de
préserver et de transmettre. Valeur refuge, référence et mémoire, le
patrimoine est aussi un vecteur économique, mettant en jeu des intérêts
1considérables ». Le « patrimoine » tel que nous l’entendons est bien un
legs, le produit d’une histoire que nous recueillons chaque jour et que nous
tentons de conserver et de protéger afin de le transmettre à nos successeurs.
Chaque peuple est au cours de son histoire créateur de culture. La culture
élaborée par un peuple est singulière parce que s’identifiant au peuple qui l’a
créée. Les diverses solutions apportées par les hommes aux innombrables
problèmes économiques, sociaux, etc., aux difficultés de survie diverses, de
sécurité, d’adaptation à des conditions physiques ou autres au cours de leur
évolution, toutes ces solutions inventées qui se révèlent utiles, sont des
valeurs qui constituent ce qu’on appelle le patrimoine culturel. Ces valeurs
peuvent être morales, scientifiques, économiques, esthétiques, linguistiques,
religieuses, etc. En ce sens, le « patrimoine » c’est ce qui constitue le bien
matériel ou immatériel, dont l’une des caractéristiques est de permettre
d’établir un lien entre les générations tant passées que futures. Il est donc lié
à un héritage à transmettre, issu de l’histoire, plus ou moins ancienne, du
2territoire ou du groupe considéré . Le terme souligne donc la dimension d’un
lien social qui se transmet de génération en génération. Il désigne l’ensemble
des biens, des choses, des normes et valeurs, des comportements, des us et
coutumes, des savoirs et savoir-faire considérés comme ayant une valeur
exceptionnelle et constituant l’héritage d’un individu ou d’une collectivité.
Le patrimoine culturel concerne aussi la mémoire des sociétés elles-mêmes,
leur façon de se représenter le passé et de construire une identité nationale.
Sous cet angle, les termes « patrimoine », « héritage », « bien
culturel » « mémoire » sont idéologiquement et fonctionnellement liés.
Longtemps considérée comme un ensemble d’objets tangibles ou d’éléments

1 Audrerie D., Souchier R., Vilar L., Le patrimoine mondial, Que sais-je ?, PUF, 1998, pp. 3.
2 Cf. Vernières M., « Patrimoine, patrimonialisation, développement local : un essai de
synthèse interdisciplinaire », in Vernières M. (dir.), Patrimoine et développement. Etudes
pluridisciplinaires, Paris, GEMDEV/Karthala, 2011, pp.7-18.
20 intangibles, qui véhiculent un témoignage du passé, la notion de patrimoine
culturel est actuellement perçue sous un autre angle, elle cesse d’être une
entité abstraite pour se révéler comme le cadre dans lequel se manifestent la
créativité individuelle et collective et l’identité d’un peuple. L’usage du
même mot patrimoine pose problème pour évoquer à la fois une catégorie
d’objets repérés, classés, mis à part, et ce qui, de génération en génération, se
transmet de traditions, d’habitudes, de coutumes, d’objets quotidiens.
L’expression renvoie aussi à la revendication, par une communauté, d’objets
comme étant son patrimoine – c’est-à-dire au patrimoine comme cause et
résultat d’une mobilisation sociale. On parle alors d’appropriation du
patrimoine qui est une condition nécessaire à la réussite de la conservation.
Le souci de protéger risque alors de toucher des objets plus ou moins
« indignes » de l’intérêt savant, ou du canon esthétique. Le patrimoine
culturel est une notion relative et complexe de par sa composition et de
l’usage qui peut en être fait ; elle renferme des éléments divers qui ne
renvoient pas à la même acception. D’un côté le patrimoine signifie
collecter, séparer, identifier, classer ; de l’autre il signifie appropriation
sociale, lien entre les hommes à travers le temps et l’espace.


De la patrimonialisation…

La fin du vingtième siècle coïncide avec une véritable explosion
d’entreprises patrimoniales. Les multiples commémorations qui ont jalonné
ces dernières années témoignent de la généralité de l’engouement
patrimonial en même temps que de la dissolution d’un sens global dont rend
compte l’extension indéfinie du champ du « patrimonialisable ». La prise de
conscience de l’intérêt du patrimoine s’accompagne de processus de
patrimonialisation à vaste échelle. Les processus de patrimonialisation et la
valorisation du patrimoine qui s’en suit, généralement, s’appuient sur « la
1mémoire » : sur le rapport au temps, sur les traces du passé. L’intérêt
patrimonial d’un bien, d’un lieu ou d’un objet découle soit de son unicité,
soit de son exemplarité et de son caractère esthétique, historique ou
identitaire. « La découverte collective de l’intérêt historique ou scientifique
2d’une œuvre engendre souvent son appropriation affective ». L’intérêt
patrimonial peut également être dû à la raréfaction et à la menace de
disparition complète d’objets et de traditions, jadis communs et usuels. Il
semble que la notion de patrimoine se construit d’abord à travers un rapport
au présent. La patrimonialisation s’établit dans un jugement qui s’effectue au

1 Boursier J.-Y., La fabrique du passé : construction de la mémoire sociale : pratiques,
politiques et enjeux, Les éditions Ovadia, 2010, p.17-18.
2 Vincent J.-M., « Instruments et enjeux de la connaissance du patrimoine urbain, in Nora P.,
(dir.), Science et conscience du patrimoine, Paris, Fayard, 1997, p.222.
21 présent mobilisant des valeurs affectives, mémorielles, historiques et
1esthétiques . La patrimonialisation de biens ou l’appropriation de l’objet
patrimonial ne sont jamais « neutres », elles font apparaître des enjeux
culturel, identitaire, sociologique ou politique. Cela interroge sur qui régule,
qui décide sur ce qui relève ou non du patrimoine.
Si les enjeux du « patrimoine » sont aujourd’hui évidents, le
phénomène de patrimonialisation demeure néanmoins difficile à cerner. La
patrimonialisation est généralement la résultante de choix consensuels du
plus grand nombre. Elle peut aussi être officialisée par des décisions
politiques ou administratives : décisions de classement ou d’inscription à
l’inventaire des monuments historiques. Mais, il est des décisions de
classement qui rencontrent un consensus et d’autres qui peuvent surprendre :
pourquoi tel monument, telle valeur ou telle œuvre et non telle autre? Les
processus de patrimonialisation passent par l’intervention de structures
institutionnelles telles les musées, les bibliothèques, les archives, etc., qui en
faisant entrer les objets dans leurs collections leur confèrent une « estampille
2patrimoniale ».
A ces instances s’adjoignent d’autres, qui confèrent la légitimité
patrimoniale par le biais de décisions administratives. Au Sénégal, c’est le
cas par exemple du ministère de la Culture, en particulier de sa Direction du
patrimoine historique et ethnographique-DPHE (rebaptisée Direction du
patrimoine culturel (DPC) par le décret n°2003-464 du 24 juin 2003) qui
assure cette tâche à travers des procédures de classement et d’inscription à
3l’inventaire des sites et monuments historiques. Les processus de

1 Bouttiaux A.-M. (dir.), Afrique : musées et patrimoines pour quels publics ?, Musée royal de
l’Afrique centrale /Culture LAB Editions/Karthala, 2007, p.162.
2 Grange D.J., Poulot D., (dir.), L’esprit des lieux. Le patrimoine et la Cité, Presses
universitaires de Grenoble, 1997, p.69.
3 Au Sénégal, les politiques de conservation patrimoniales sont des stratégies de l’État,
mobilisant des institutions, des lois et des décrets, des discours, des savoirs et des pratiques.
Le Ministère de la Culture, à travers ses différentes structures, se voit attribuer la
responsabilité de garantir les prérogatives de l’Etat dans son intervention de conseil, de
contrôle et d’expertise. Il est le fédérateur de toutes les orientations et initiatives de l’Etat en
matière de conservation, restauration, défense du patrimoine culturel. La procédure de
classement débute par l’inscription, celle-ci est suivie d’une proposition de classement sur la
liste du patrimoine culturel national. La Commission supérieure des monuments historiques,
présidée par le Ministre de la culture ou son représentant, doit être consultée sur toute
proposition de classement, sur toute opération de réparation ou de restauration d’un site ou
monument classé. Le classement se fait par arrêté du Ministre chargé de la Culture. La DPHE
définit la politique de l’Etat en matière de protection, de conservation, de classement et de
restauration du patrimoine culturel. Elle est chargée du recensement des sites et monuments
historiques et de la réglementation des fouilles archéologiques (délivrer des autorisations de
fouilles archéologiques) et d’exercer un contrôle permanent sur le patrimoine national. Elle se
fonde sur les travaux des universitaires, ceux des chercheurs de l’IFAN et de
l’ORSTOM/IRD, ainsi que des propositions venant des collectivités locales ou d’associations
pour classer certains sites et monuments et faire connaître le patrimoine à travers le territoire
national. Dans sa tâche de gestion du patrimoine culturel, la DPHE bénéficie du soutien de
22 patrimonialisation peuvent aussi être la résultante d’autres critères de
sélection, élaborés par des initiatives solitaires ou collectives : c’est le cas
des actions menées par des amateurs et collectionneurs d’objets, des
associations de sauvegarde de patrimoines, des familles). La
patrimonialisation passe également, et de façon incontournable, par
l’appropriation par le plus grand nombre d’individus. L’engouement pour le
patrimoine répond soit à un principe de construction sociale, à des enjeux de
révélation, de connaissance et reconnaissance d’identités individuelles ou
collectives, à un besoin de retrouver voire de recréer de toutes pièces des
1racines perdues et de réappropriation du passé . Il ne faut pas perdre de vue
que le patrimoine culturel, en tant que possession collective d’un groupe,
transmis depuis un passé proche ou lointain, est une base de la construction
identitaire. Le patrimoine rend manifeste, palpable, la notion d’identité et
fournit dès lors une sorte de bannière par laquelle le groupe manifeste son
identité collective. Derrière beaucoup d’opérations de protection ou de
conservation des valeurs ou « traditions » d’une communauté, se lit le désir
d’affirmer la particularité identitaire de ce groupe.
La patrimonialisation vise à faire advenir à la conscience du social les
ressources et les richesses dont celui-ci dispose sans se l’approprier
suffisamment. Elle a aussi pour but de revendiquer une reconnaissance, une
légitimité de la mémoire historique ou identitaire d’une communauté, voire
d’un Etat. On peut, à travers ces processus de patrimonialisation, distinguer
deux types de patrimoine : un « patrimoine institutionnel » et un
« patrimoine social ». J’entends par « patrim» : les choses
ou valeurs patrimonialisées par la puissance publique et par « patrimoine
social » : les choses et valeurs devenues patrimoines par appropriation des
individus. Il peut arriver qu’un « patrimoine social » soit institutionnalisé par
les autorités ou qu’une patrimonialisation par le pouvoir requiert
reconnaissance et appropriation du public.
Le patrimoine est souvent invoqué dans des discours, dans des projets
publics ou associatifs, lorsqu’on estime qu’il peut être considéré comme une
ressource que l’on doit transmettre aux générations futures. Ressource
symbolique pour élaborer un réenracinement dans l’espace et le temps, mais
également pourrait-on dire, ressource sémantique pour les porteurs de projets
qui, derrière le terme de patrimoine, amalgament souvent l’ensemble des
traces matérielles, documentaires et mnémotechniques qui ont trait au passé
du lieu. Le patrimoine semble alors avoir été invoqué comme une espèce de
2« sésame » qui donnerait accès à une réappropriation conjuguée du territoire

L’IFAN, de même que celui des municipalités, des communautés rurales, d’associations et de
bonnes volontés.
1 Cf. Grange D.J., Poulot D., (dir.), 1997, p.69-70.
2 C’est le cas des Joola de la Casamance (Sénégal), qui pour dénoncer leur marginalisation
dans les processus de constitution de l’Etat colonial et postcolonial, favorisant l’hégémonie du
modèle socioculturel islamo-wolof, ont puisé dans le patrimoine culturel de leur groupe des
23 1et du temps qui passe . C’est pourquoi, dans le monde entier, se dessine une
prise de conscience de la nécessité de préserver le patrimoine sous toutes ses
formes. Sur le plan public, comme sur le plan privé, l’action nécessaire à la
conservation du patrimoine s’est considérablement intensifiée. Cela
interroge sur ce qui est patrimoine aujourd’hui. Le patrimoine suppose de
trier pour déterminer ce qu’il faut garder à un moment donné de l’histoire. Il
semble que l’on est dans un temps, où l’on a envie de tout garder et même où
se manifeste le besoin de créer du patrimoine.


Des patrimoines divers au Sénégal

La seconde raison, celle qui a surtout incité à mener cette étude, c’est
le constat des menaces de dégradations irréversibles du patrimoine culturel
au Sénégal et les contraintes liées à la protection et à la gestion patrimoniale.
2Se référant aux mémoires collectives, aux sources écrites officielles
(notamment les principales listes des sites et monuments historiques du
Sénégal) et académiques, aux archives audiovisuels, on peut prétendre que le
Sénégal possède un patrimoine culturel diversifié qui se spécifie par son
caractère hétérogène, global, multiforme et complexe. L’hétérogénéité du
patrimoine culturel sénégalais se perçoit autant dans son aspect matériel que
dans celui immatériel. Sans pour autant prétendre dresser une liste
exhaustive des différentes composantes du patrimoine culturel sénégalais –

mémoires et des traditions de luttes guerrières contre les envahisseurs, pour alimenter des
revendications autonomistes, nationalistes (retrouver les frontières, territoriales et identitaires,
anciennes précoloniales), et leur résistance face aux agressions extérieures. A propos de cette
question cf. les travaux de Cruise O’Brien D., « Langue et nationalité au Sénégal : l’enjeu
politique de la wolofisation », in L’Année Africaine 1979, Paris, Pédone, 1979, pp.319-335 ;
Darbon D., L’administration et le paysan en Casamance. Essai d’anthropologie
administrative, Paris, Pédone, 1988, 222p. ; Diouf M., Histoire du Sénégal : le modèle
islamo-wolof et ses périphéries, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001, 250p. ; Awenengo
Dalberto S., Les Joola, la Casamance et l’Etat (1890-2004). L’identisation joola au Sénégal,
Thèse de Doctorat, Université Paris7-Denis Diderot, UFR de Géographie Histoire et Science
de la société, 2005, 571p. + annexes.
1 Cf. Rautenberg M., « L’émergence patrimoniale de l’ethnologie : entre mémoire et
politiques publiques », in Poulot D., (éd.), Patrimoine et modernité, Paris, l’Harmattan, 1998,
p.281.
2 Au cours de mes travaux de mémoires de Maîtrise et de DEA j’ai effectué des enquêtes
systématiques dans les villages du Delta du Saloum visités. Par ailleurs, dans le cadre de ma
thèse de doctorat, j’ai interrogé une trentaine de personnes. Cf. dans l’introduction de cet
ouvrage, le paragraphe « Eléments de méthodologie », et Djigo A., Exploitation en carrière
des amas coquilliers du Delta du Saloum : étude socio-historique et culturelle dans les îles
Gandoul (Niodior, Dionewar et Falia) et Bettenty (Bettenty et Bossinkang), Mémoire de
Maîtrise, Département Histoire, FLSH, UCAD, Dakar, 1999-2000, 142p. Djigo A.,
Patrimoine culturel et naturel de la Réserve de Biosphère du Delta du Saloum (RBDS) : étude
de quelques croyances, pratiques traditionnelles et stratégies de protection, Mémoire de
DEA., Département Histoire, FLSH, UCAD, Dakar, 2000-2001, 84p.
24 car tel n’est pas ici le lieu, ni l’objectif de ce travail – on se propose de
donner quelques exemples pour que le lecteur ait une idée de la diversité de
ce patrimoine.
Parmi les éléments du patrimoine culturel matériel on peut citer les
sites archéologiques tels les amas coquilliers, les mégalithes, les industries
préhistoriques et néolithiques, etc.). Il y a aussi les vestiges historiques tels
les « palais royaux » (exemple de la maison royale du Bour Sine Coumba
1Ndoffène Diouf à Diakhao), l’habitat et les fortifications dit
traditionnels, qui construits en pisé ou en bois n’ont pas résisté à l’épreuve
2du temps. Les murs d’enceinte (tatas ) du Cap-Vert, dont il ne reste plus
egrand chose datent du début du XIX siècle ; et les enceintes fortifiées de
3Yang Yang (tata d’Alboury Ndiaye ) ou du Fouladou (tata de Moussa
4 e 5Molo ) datent de la fin du XIX siècle .
On peut compter parmi les composantes du patrimoine matériel, les
témoins de la présence européenne au Sénégal et de la période de conquête
6et d’expansion coloniale française : l’île de Gorée et la ville de Saint-Louis,
classées sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, sont deux
exemples de vieilles cités coloniales avec leurs formes architecturales
particulières. A part ces deux villes, il existe un certain nombre de
constructions – datant de la période coloniale – disséminées dans le pays : on
a l’exemple des forts de l’époque de Faidherbe, les vieilles maisons de
traitants, les wharfs, les ports, les gares ferroviaires.
Il y a aussi, parmi les éléments du patrimoine sensible, l’architecture
islamique et chrétienne telles les mosquées et églises anciennes ; les endroits
marqués par le passage de chefs religieux (en l’occurrence les marabouts
7confrériques), les zawiya ou les mausolées de ces saints qui sont devenus
des lieux de pèlerinage pour leurs fidèles, etc. On peut dans cette catégorie,
8 9donner les exemples des mosquées de style soudanais de l’île à Morphil

1 Diakhao est l’ancienne capitale du royaume du Sine, elle est située dans le département de
Fatick.
2 Enceintes fortifiées bâties en terre pétrie et séchée.
3 Situé dans le département de Linguère, région de Louga.
4le département de Kolda.
5 Descamps C., Préservation et mise en valeur du patrimoine national. Rapport de mission,
Unesco, déc.1969-janv.1970, p.11-13.
6 Selon le rapport de mission de C. Descamps (1969-1970), les principaux témoins de cette
epériode qui ont résisté aux rigueurs du climat tropical datent du XIX siècle.
7 Chaque confrérie se rattache à une Zawiya, qui est la maison mère de celle-ci et à la fois le
siège social, un centre d’études coraniques et un lieu de pèlerinage. Source : Froelich J.C., Les
musulmans d’Afrique noire, Paris, éd. de l’Orante, 1962, p.212.
8 Ce style est caractérisé par des murs en briques de banco recouverts de pisé, bâtiment
rectangulaire, dont les angles et le milieu des façades comportent des contreforts. Source :
Maquette-panneaux de Saint-Louis, Syndicat d’Initiative, Ministère du Tourisme Sénégal.
9 L’île à Morphil est située dans la région de Saint-Louis.
25 1(les mosquées d’Alwar, de Donaye – édifiée en 1870, et de Mboyo ) – qui
marquent la limite ouest de l’architecture musulmane soudanaise dont les
plus beaux exemples sont dans la vallée du Niger ; les mosquées de Touba,
Tivaoune, Médina Baye (Kaolack), etc. La cathédrale de Saint-Louis (édifiée
en 1828) et l’église Charles-Borromée de Gorée (édifiée en 1830) sont les
plus anciens témoins de l’architecture chrétienne au Sénégal.
Le Sénégal compte également, parmi les éléments de son patrimoine
tangible, beaucoup de lieux de mémoire, qui incarnent des mythes ou
2légendes générationnels encore retenus par les mémoires collectives . Dans
ces lieux de mémoire, patrimoine matériel et immatériel sont en étroite
relation. On peut étayer ici les propos avec les exemples des anciennes
3capitales de royaumes (exemple de Diakhao et de Kahone ), les champs de
4 5 6 7bataille (Dékheulé, Guillé, Bounkhoye , Guy Njuli), les arbres
8monumentaux ou historiques (exemples des Guy mbind et Guy gewel ), les
cours d’eau (le marigot Adam Kébé à Kahone, le cours d’eau nommé
Doumbal à Missirah dans le Delta du Saloum). Entre autres éléments du
patrimoine culturel matériel il y a les biens mobiliers, englobant les œuvres
d’art de tous types et en tous matériaux, les objets muséologiques présentant
un intérêt archéologique et historique, les objets qui reflètent des savoir-faire
parfois en voie de disparition (l’artisanat du textile, du cuir, de la vannerie,
du métal, de la céramique).
L’hétérogénéité du patrimoine culturel sénégalais se perçoit également
9à travers la diversité de ses composantes immatérielles reflétées entre autres
par les genres littéraires oraux en langues nationales : les récits épiques, les
contes, les proverbes, les dictons, les devises de familles, les histoires de

1 Les mosquées sénégalaises de style soudanais, dont celle d’Alwar qui est l’une des plus
significatives (elle est considérée comme la plus ancienne du Fouta, c’était la mosquée où
venait prier El hadj Omar Tall, ce qui lui valut le nom générique de mosquée omarienne),
furent vraisemblablement construites ou rebâties au XIXe siècle par les fuutanke revenus au
pays après la destruction de l’empire d’Ahmadou (Sultan de Ségou-Mali, fils d’El hadj Omar)
par les troupes de l’armée coloniale. Source : Maquette-panneaux de Saint-Louis, Syndicat
d’Initiative, Ministère du Tourisme Sénégal.
2 Cf. à ce propos Djigo A., 2000-2001. Dans la deuxième partie de ce mémoire de DEA
(pp.31-54), j’ai fait une typologie et une description de quelques sites à souvenir légendaire
ou historique)
3 Kahone est l’ancienne capitale du royaume Saloum, elle est située dans le département de
Gossas –région de Fatick
4 Situé à Kébémer, région de Louga.
5 Situé à Mbeuleukhé, région de Louga.
6 Situé à Diourbel
7 Situé à Kahone.
8 Les Guy mbind sont liés à l’utilisation du tronc comme support à l’écriture et les Guy gewel
sont des baobabs-cimetières à griots.
9 On ne s’étale pas ici sur les composantes du patrimoine culturel immatériel, lire le
« Chapitre I : Identités et traditions sénégalaises » qui étudie largement cet aspect du
patrimoine.
26 familles et de villages, les toponymes. Il y a aussi la littérature écrite en
langue française ; le patrimoine littéraire produit par des érudits musulmans
1 2ou ulema (les xassida ) et la littérature écrite en langues nationales ; les
pratiques religieuses ainsi que les modes de comportements et de savoirs
(exprimés par les savoir-faire, la musique et la danse).
La composition du patrimoine culturel sénégalais reflète une variété
de sites et de monuments historiques, de pratiques, savoirs et savoir-faire qui
remontent à très loin dans le passé. En effet, la situation géographique
privilégiée du pays en fait une zone de rencontre et de brassage entre
plusieurs peuples et cultures. C’est aussi le pays de « l’accord conciliant » où
s’élabore une « véritable symbiose » entre les valeurs locales, la culture de
l’Occident, l’influence de l’Islam et du Christianisme. Cette appartenance du
Sénégal à plusieurs sources culturelles a contribué à sa diversité
patrimoniale. En revanche, aucune société ne peut prétendre évoluer sans
risque de transformations, d’emprunts et de pertes de certains aspects de son
patrimoine culturel originel. Cela amène à dire que l’identité culturelle d’un
peuple est dans le même temps dynamique et en évolution constante. Elle
s’adapte et change lors d’interactions avec d’autres cultures, mais également
en fonction de la progression des connaissances et des savoir-faire. Le
contact avec d’autres cultures favorise autant des acquis comme il contribue
à la modification ou la disparition de certaines valeurs locales. C’est dans
cette logique que l’islamisation, la christianisation et la colonisation, bien
qu’elles aient contribué à donner au patrimoine culturel sénégalais un
caractère « métissé » ont également eu pour effet de modifier ou de faire
disparaître certains valeurs, pratiques et comportements ancestraux. Des

1 La plupart de ces érudits musulmans sont issus des familles maraboutiques (confréries
tidjane, mouride, khadre, layenne, niassène, etc.)
2 Parmi ces Xassida il y a beaucoup de manuscrits dont la plupart ont été écrits en langue
arabe, mais il y en a aussi d’autres qui ont été rédigés en langues nationales mais à caractères
arabes (alphabet arabe). « Ces manuscrits appartiennent, encore, à des personnes physiques
(individuellement ou collectivement) ou morales (Etat, congrégrations, confréries,
institutions, etc.). […] Ces collections, sont le plus souvent, des propriétés familiales et, de ce
fait, dorment dans leurs « bibliothèques » (malles, armoires rudimentaires, et coins de
chambres, etc.). Des collections sont mieux conservées dans les institutions publiques comme
l’IFAN. »Source : www.ebad.ucad.sn/sitesheberges/manifestations/colloqueBN2003Sohamod
y.htm. Certains manuscrits écrits par des érudits musulmans ont été publiés : parmi ceux-ci,
on peut citer, entre autres, Ifham-al-munkiru jaani (Réduction au Silence du dégénérateur)
d’El hadj Malick Sy ; Massaalik-ul-jinaan (Les itinéraires du paradis) de Cheikh Amadou
Bamba ; Siiru Akbar (Le plus grand secret) de Cheikh-al-islam mawlana Ibrahima Niass ;
Diya-u-nayirayni (L’éclat du soleil et de la lune ou encore La lumière des deux lumières) d’El
hadj Amadou Dème. Cf. aussi Diallo Th. Catalogue des manuscrits de l’IFAN: fonds
Vieillard, Gaden, Brevié, Figaret, Shaykh Mousa Kamara et Cremer en langues arabe, peule
et voltaïque, UCAD-IFAN, Collection Catalogues et documents n°XX, Dakar-IFAN, 1966,
154p.

27 mœurs, coutumes ou pratiques ancestraux ont disparu parce qu’ils sont
incompatibles avec l’Islam, le Christianisme ou la culture coloniale.


De l’appropriation de patrimoines au Sénégal

Pourtant, le patrimoine culturel sénégalais, de composition variée,
subit de nos jours des menaces de dégradation – notamment dans certains de
ses aspects matériels, qui risquent de lui nuire et d’appauvrir le panorama
culturel si des mesures ne sont pas prises. Dans de nombreuses zones à
travers le pays, des sites historiques et des vestiges culturels ont disparu ou
sont en voie de l’être. Les causes de dégradation ou de disparition totale de
certains éléments du patrimoine culturel, notamment dans son aspect
matériel et monumental, sont liées à une combinaison de facteurs naturels et
anthropiques. Parmi ces facteurs, il y a d’abord celui lié à une sensibilité
particulière à l’écoulement du temps, considéré comme destructeur du passé
dont témoignent des empreintes ou des vestiges plus ou moins complets. A
cette action négative ou réductrice, qui s’exerce sur la matérialité des
œuvres, s’ajoute le sentiment d’une extrême fragilité de la mémoire.
En outre, il y a les causes anthropiques conséquences des effets de
1l’urbanisation accélérée qui entraîne la disparition ou l’exploitation en
carrière de certains sites archéologiques, dont le matériau est utilisé pour la
construction en dur et dans le secteur de la voirie publique. S’y ajoute
l’industrialisation accélérée, les interventions inappropriées ou la rénovation
de certains bâtiments du patrimoine architectural colonial dans les villes
2historiques (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque), la pollution de l’air et
certaines formes de tourisme. Ces facteurs sont renforcés par le trafic illicite
des biens culturels qui occasionne la disparition ou le transfert de

1 Le premier effet de l’urbanisation sur le patrimoine culturel matériel c’est la disparition de
sites archéologiques car des parcelles sont urbanisées du fait de l’extension des villes et des
villages.
2 Dans les zones de secteurs sauvegardés, comme à Saint-Louis ou à Dakar, sur des bâtiments
anciens classés, se sont effectués des rénovations, aménagements ou extensions ne tenant pas
compte des règles de l’art. Le respect des normes de rénovations des bâtiments classés a été le
plus souvent ignoré. En plus lorsqu’un bâtiment est endommagé, il est plus simple et moins
coûteux pour le propriétaire de faire élever une nouvelle bâtisse plutôt que de restaurer
l’ancienne. Pourtant la liste des bâtiments publics et privés protégés au titre des monuments
historiques ne cesse d’augmenter. Seule pour la ville de Dakar la liste est passé de 13 en 1979
(arrêté ministériel n°12619 MC/DPN/DSMH/BE en date du 15 octobre 1979 portant
publication de la liste des monuments et sites historiques) à 20 en 1991 (arrêté ministériel
n°6876/MC/DPHE en date du 19 août 1991 portant publication de la liste des Monuments et
sites historiques), puis 31 en 2000 (arrêté ministériel n°10787/MCC/DPHE en date du
11décembre 2000 portant publication de la liste des Monuments historiques) à 82 en 2003
(arrêté ministériel n°001941/MCC/DPC en date du 27 mars 2003 portant publication de la
liste des Monuments historiques). La plupart de villas classées ont été vendues à des
« caciques » du pouvoir ; certaines ont été dénaturées par des ajouts, etc.
28 patrimoines hors de leur contexte et qui aboutit à déposséder le pays d’une
partie importante de ses témoins matériels du passé.
D’autre part, il y a le manque de protection et d’entretien, car le
Sénégal a hérité dans la plupart des cas d’un patrimoine fragile qu’il n’a pas
appris à entretenir suffisamment. En plus de cela, il faut mentionner le
manque de moyens et de personnel qualifié qui font que l’Etat ne peut pas
1subvenir aux besoins réels qu’exige la gestion du patrimoine. Ces
problèmes sont intensifiés par la non-application effective des législations
existantes sur le patrimoine culturel et une insuffisance de la diffusion de ces
2textes réglementaires . Malgré une volonté de préserver le patrimoine
culturel par l’adoption d’une législation nationale, les pouvoirs publics
sénégalais restent encore confrontés à la mise en application effective de
cette juridiction permettant la protection des biens culturels et la répression
des actions de pillage dans les sites archéologiques et historiques. En un mot,
la législation qui régit la protection du patrimoine culturel au Sénégal a peu
d’effet car elle est bafouée par tous et quelquefois même par l’Etat. La
nonapplication de la réglementation est accomplie en toute impunité.
En dépit de la protection juridique de quelques sites et monuments
3figurant sur la liste nationale , ces derniers ont continué d’être victimes
d’agressions humaines impunies. On constate que la gestion du patrimoine

1 D’après le rapport pour l’Unesco signé par le Directeur de la DPHE, M. Mbaye Bassine
Dieng, « La politique de protection et de conservation du patrimoine est une réalité au
Sénégal, toutefois les moyens budgétaires alloués à cet effet sont dérisoires et les moyens en
logistiques sont inexistants ». La DPHE était composée de onze agents, tous personnels
confondus. Elle bénéficiait du soutien de la BAHM qui comptait une douzaine de personnes
(dont cinq fonctionnaires), dirigé par un architecte assisté de deux techniciens supérieurs dont
un spécialiste en restauration, de trois dessinateurs, d’une secrétaire et de trois commis
d’administration. Exercice de suivi périodique sur l’application de la convention du
Patrimoine mondial en Afrique, Rapport Unesco, signé au nom de l’Etat du Sénégal par M.
Mbaye Bassine Dieng, avril 2000, 29p. Document disponible sur le site
whc.unesco.org/archive/periodicre reporting/AFR/cycle01/section1/sn.pdf
2 Le patrimoine culturel du Sénégal est protégé par un cadre juridique qui se traduit par des
dispositions le défendant contre toute agression. Il s’agit de la loi n°71-12 du 25 janvier 1971,
complétée et mise en vigueur par le décret d’application n°73-746 du 08 août 1973.
3 La liste des biens protégés au titre de sites et monuments historiques est passée de 48
éléments en 1979 (arrêté ministériel n°12619 MC/DPN/DSMH/BE en date du 15 octobre
1979 portant publication de la liste des monuments et sites historiques) à 115 éléments en
1991 (arrêté ministériel n°6876/MC/DPHE en date du 19 août 1991 portant publication de la
liste des Monuments et sites historiques), puis 241 éléments en 2000 (arrêté ministériel
n°10787/MCC/DPHE en date du 11décembre 2000 portant publication de la liste des
Monuments historiques) à 307 éléments en 2003 (arrêté ministériel n°001941/MCC/DPC en
date du 27 mars 2003 portant publication de la liste des Monuments historiques), etc. La liste
n’est pas à jour, certains sites et monuments classés ont disparu ou ont été totalement
dénaturés : certains amas coquilliers du Delta du Saloum, la tour de Ndialakhar qui a connu
une restauration locale non conforme aux règles de l’art, certaines villas de Dakar, le Secteur
nord de la Pointe des Almadies qui a été mis en péril par la spéculation foncière, certains sites
mégalithiques, etc.
29 au Sénégal se trouve confrontée à une insuffisance combinée des ressources
financières et des dispositifs préalables nécessaires à l’application des
mesures de protection. Il n’y a aucun contrôle effectif sur les sites ou
monuments classés qui permet d’assurer la répression des contrevenants, ni
1aucune indication faisant savoir qu’ils font l’objet de classement . Ce qui fait
que les populations riveraines des sites ou les propriétaires de monuments
historiques ne sont pas assez sensibilisés et ignorent le plus souvent que ces
sites ou monuments sont protégés. Cela questionne sur la conformité entre la
volonté des autorités de conserver le patrimoine culturel et les moyens de
protection existants.
Il semble que les rouages de la gestion patrimoniale disposent de peu
de moyens pour affronter un champ qui ne cesse de s’élargir. Par ailleurs, il
y a de réelles difficultés à impliquer les populations locales dans les actions
de protection des sites et monuments historiques et la lutte contre les pillages
d’objets culturels. Parallèlement, le patrimoine culturel immatériel –
notamment les croyances et pratiques locales – est aussi menacé, bien que
certaines communautés conservent et vivent encore des valeurs et traditions
culturelles ancestrales patrimonialisées et qu’elles incitent les jeunes
générations à se les réapproprier. Certains rituels, coutumes, pratiques,
savoirs et savoir-faire ont été abandonnés ou s’exercent timidement. Là où
ces éléments survivent encore, ils sont menacés de disparition irrémédiable
en raison de l’exode rural et de l’invasion des cultures de l’Occident, de
l’Amérique ou du monde musulman. Toutes ces menaces qui pèsent
actuellement sur le patrimoine sénégalais ont suscité une prise de conscience
de l’Etat et de certains acteurs culturels qui se questionnent sur d’éventuelles
solutions à mettre en œuvre afin de sauvegarder les témoins matériels et
immatériels du passé. Mais, malgré les initiatives jusqu’ici mises en œuvre
par l’Etat du Sénégal et les différentes associations qui s’intéressent à la
sauvegarde du patrimoine culturel, ce dernier n’est pas encore totalement
épargné de menaces destructrices.
Les atteintes d’origine anthropique portées sur certains types de
patrimoine, notamment sur son aspect matériel et monumental (les sites et
objets archéologiques, les monuments historiques coloniaux, etc.), incitent à
s’interroger sur la sensibilité des populations sénégalaises vis-à-vis du
patrimoine – dans son acception occidentale. Ce facteur apparaît déterminant
dans la problématique de conservation et de protection de certains types de

1 La plupart des sites archéologiques se trouvent le plus souvent dans des endroits reculés et
peu fréquentés par les autorités compétentes, ils ne bénéficient de ce fait d’aucune protection
pratique. Les visites et inspections effectuées sur les sites et/ou monuments historiques, par
les services gouvernementaux chargés de cette mission, sont rares voire inexistantes.
L’irrégularité des inspections sur les sites est la résultante, entre autres, du manque de moyens
logistiques et financiers. Ainsi, les autorités administratives qui en principe sont chargées du
contrôle des sites ne sont pas techniquement compétentes pour assumer leur mission et se
rendre compte de l’état des sites.
30 patrimoine culturel matériel. Il semble que le public sénégalais n’assimile
pas, ne sent pas ce patrimoine ou qu’il ne s’est pas profondément approprié
cet héritage du passé. En d’autres termes, il paraît ne pas être conscient des
dangers de la perte de ce type de patrimoine matériel et des enjeux de sa
protection. Les populations se sentent-elles réellement interpeller par le
devoir de transmettre ce patrimoine culturel aux générations futures ? Les
traitements négatifs et défavorables que des individus font subir à ce
patrimoine tangible semblent indiquer un manque d’attachement à celui-ci.
Une autre remarque vient donner plus de poids au problème de la sensibilité
des populations à l’égard de ce type de patrimoine matériel. Les populations
ne semblent pas comprendre l’interdiction de démolir ou de moderniser un
bâtiment historique classé, de piller ou d’exploiter en carrière des sites
archéologiques pour extraire des produits commercialisables et ce, d’autant
que la situation économique est actuellement difficile et que ce travail génère
des revenus. La conjoncture économique a entraîné une exploitation
lucrative accentuée des ressources culturelles et naturelles. C’est le cas des
gisements néolithiques de Diack et de Diakité (Région de Thiès), des amas
1coquilliers dans le Delta du Saloum qui sont exploités en carrières de
basalte et de coquillages.
Les jeunes des villages insulaires, confrontés à des difficultés
économiques et un chômage accentué, se livrent à l’exploitation et à la
commercialisation des coquillages vers les marchés de Kaolack et Banjul (en
2Gambie) afin de subvenir à leurs besoins économiques immédiats . Un tel
contexte se prête évidemment mal à l’affirmation d’une nécessité de la
protection et de la conservation de ressources culturelles dans la mesure où
les exigences de telles actions peuvent difficilement être justifiées au regard
des préoccupations de survie quotidienne. Cela questionne sur l’adéquation
entre la définition du patrimoine dans les milieux institutionnels et les

1 Les amas coquilliers sont des dépôts artificiels de coquillages de dimensions variables
obtenus par suite de l’accumulation de coquilles après consommations de la chair. Au
Sénégal, ils sont localisés le long du littoral atlantique notamment dans les deltas du Sénégal
et du Saloum mais aussi en Casamance. Ils sont identifiés comme des sites archéologiques
originaux. Les amas coquilliers localisés dans le delta du Saloum sont très particuliers du fait
de la présence de tumulus à la surface de certains d’entre eux. Ces tumulus sont tertres en
coquilles qui renferment un ou plusieurs défunts. Les amas coquilliers du delta du Saloum
constituent une des provinces les plus originales de la protohistoire sénégambienne. Le Delta
du Saloum, avec ses paysages naturels et culturels (les amas coquilliers) est classé sur la liste
nationale depuis l’arrêté ministériel n°12619 MC-DPN-DSMH-BE en date du 15 octobre
1979 portant publication de la liste des monuments et sites historique du Sénégal. Le Delta du
Saloum est inscrit en tant que paysage culturel sur la Liste du patrimoine mondial de
l’UNESCO le 24 juin 2011.
2 Une équipe de recherche constituée de deux géographes (Boucal I., Mbaye E., voir les
références de leurs travaux dans la bibliographie) et de moi-même avait mené des enquêtes
systématiques sur l’exploitation et la commercialisation des amas coquilliers dans le delta du
Saloum. Cf. Djigo A., 1999-2000, pp.68-86.
31 perceptions patrimoniales des populations. En vérité, les amas coquilliers du
delta du Saloum – sites archéologiques – ne sont pas considérés comme du
patrimoine culturel par les exploitants de coquillages issus des communautés
1locales , parce qu’il n’y a pas de continuum historique direct entre les
2populations insulaires actuelles et les édificateurs des amas coquilliers . S’il
3y a bien une appropriation foncière des sites , par contre le souci de la
préservation des amas coquilliers en tant que ressource archéologique,
historique et culturelle n’est pas encore envisagé par les exploitants. Dans le
cas de l’exploitation en carrières et du pillage des sites archéologiques, les
exploitants considèrent que l’Etat veut se réserver le monopole de la
ressource coquillière, utilisée pour la construction et les routes.
L’archéologie et la protection du patrimoine culturel, dans ce contexte, ne
sont perçues que comme une démarche de concurrence déloyale freinant
l’exploitation génératrice de revenus pour les populations et notamment, la
frange la plus démunie, les jeunes.
En outre, il apparaît que la plupart des populations sénégalaises ne
saisissent pas non plus l’utilité de conserver soigneusement des documents
d’archives ou des objets ethnologiques dans des musées. « En Afrique,
l’objet, même classé et rangé dans les vitrines d’un musée ethnographique,
porte une livrée différente [par rapport à l’Occident] et s’inscrit
difficilement dans la culture locale qui ne lui a pas encore assigné un lieu et

1 Djigo A., 1999-2000, pp.87-96.
2 Les vestiges archéologiques contenus dans les amas coquillers du delta du Saloum ont
prouvé que ces derniers étaient d’origine anthropique. Ils sont le résultat d’une activité de
collecte de mollusques effectuée par un peuplement ancien protohistorique. Les réponses
obtenues à partir des enquêtes menées auprès des personnes âgées, dans les villages visités
(Djigo A. 1999-2000), confirment l’origine humaine des dépôts coquilliers. Alors que le
peuplement actuel des îles du Saloum serait issu d’une migration de Manding originaires du
Gabou. Cf. à propos de l’histoire de cette migration Pélissier P., Les paysans du Sénégal –Les
civilisations agraires du Cayor à la Casamance, Paris Saint-Yriex, 1966, pp.407-411 ; Mbodj
M., Un exemple d’économie coloniale, Le Sine-Saloum (Sénégal), de 1887 à 1940 : culture
arachidière et mutations sociales, Thèse de 3e cycle, Connaissance du Tiers monde
(Histoire), Université Paris VII, UER Géographie et Sciences de la société, 1977-1978, p.25 ;
Martin V., et Becker C., « Documents pour servir à l’histoire des îles du Saalum », BIFAN,
t.41, série B, n°4, 1979, pp.722-772 ; et Gravrand H. La civilisation sereer - coosan, Dakar,
NEA, 1983, pp. 173-185. J’ai fait un historique de l’origine des amas coquilliers et du
peuplement actuel des îles du Saloum dans Djigo A., 1999-2000, pp.39-47.
3 En effet, les sites exploités en carrière se trouvent dans le territoire villageois et que les
exploitants résident généralement dans la localité où les amas coquilliers sont
administrativement et historiquement rattachés. L’exploitation est libre pour tout natif du
village, les amas coquilliers étant considérés comme un bien commun à l’échelle villageoise.
Dans le cas où l’équipe d’exploitants d’un amas coquilliers (la compagnie) réside dans une
autre localité, il faut au préalable recueillir l’autorisation de l’autorité coutumière villageoise
qui est supposée être le garant du foncier. Cf ., Djigo A., 1999-2000, p.72-74 et Mbaye E.,
Approche géographique de l’exploitation des amas coquilliers dans une aire protégée :
l’exemple du terroir de Niodior (Iles du Saloum), Mémoire de Maîtrise, Département de
Géographie, FLSH, UCAD, 1999-2000, 141p+annexes.
32 1une place, c’est à dire un sens muséologique ». D’après T. K. Biaya, une
enquête menée auprès des musées et conservateurs de Dakar, Bamako et
Kinshasa ne laisse aucun doute sur le désintérêt populaire grandissant pour
les musées d’art africain autant que pour les jardins zoologiques. Certaines
institutions, comme le Musée de l’Ecole des Beaux-arts de Kinshasa sont
2 3abandonnées . D’autres comme le Musée d’Art Africain de Dakar ont
enregistré une diminution drastique de leurs fonds d’objets.
Les mesures de protection patrimoniale semblent être perçues par la
plupart des Sénégalais comme une futilité et une volonté de l’Etat de faire
valoir son autorité. Dans cette logique, le public ne trouve pas le sens ni
l’intérêt de protéger des sites archéologiques, d’entretenir des bâtis anciens,
de conserver des documents d’archives ou de s’intéresser à des objets
muséologiques. Il paraît ne pas être convaincu de l’importance et de l’utilité
de la protection d’un tel patrimoine et par conséquent il ne s’approprie pas
cet héritage du passé et ne se dynamise pas dans sa conservation, sa
transmission et sa promotion. Ainsi, on se soucie peu de l’ampleur des
destructions irréversibles de ce type de patrimoine matériel qui font
disparaître des chapitres entiers d’histoire. A ce niveau, on peut se demander
si la notion de patrimoine culturel développée – dans les milieux scientifique
et institutionnel – autour des éléments architecturaux, des monuments
historiques ou des archives et des musées se rapproche-t-elle de la définition
du concept chez les Sénégalais et de leur appropriation patrimoniale ?
On peut émettre l’hypothèse que la notion de patrimoine, telle qu’elle
est développée – dans les milieux scientifique et institutionnel – autour du
monumental, de la préservation d’objets esthétiques, de sites archéologiques,
d’éléments architecturaux et historiques, de la muséographie ne correspond
pas à une réalité vivante et vécue par les populations. C’est une conception
d’origine européenne – importée au Sénégal par les nations occidentales,
plus particulièrement le colonisateur français, et adoptée, réajustée par les
autorités politiques – dans laquelle les populations ne se reconnaissent pas
tout à fait. C’est une notion qu’elles ont encore du mal à s’approprier
totalement. La représentation patrimoniale des populations, même si elle se

1 Biaya T.K., « Les ambiguïtés d’une expérience privée : réflexions libres sur le musée en
Afrique », Cahiers d’Etudes africaines, « Prélever, exhiber – la mise en musées », n°155-156,
vol. XXXIX (3-4), 1999, p.747.
2 Biaya T.K., 1999, p.750.
3 « Le fonds du musée [d’art africain de Dakar] est estimé à environ de 15 000 objets, d’après
le registre d’entrées des collections. Ce chiffre n’a plus de sens au regard de la tendance qui se
dégage sur la base de l’inventaire en cours et entamé depuis 1993. A cet égard, si l’on met de
côté le métal, la poterie et la vannerie […], le fonds du musée s’élève à 4984 objets. Par
conséquent, la tendance entretenue de 20 000, 16 000, 15 000 ou encore moins celle de
12 000 ou 10 000 pièces est, aujourd’hui, loin d’exister dans le fonds muséal de Dakar »
Source : Diaw A.T., « Le Musée d’art africain de Dakar : philosophie d’une gestion »,
Bulletin du WAMP, n°7, 1997, International African Institute, London, p. 22.
33 développe autour de signes, de symboles, de valeurs et de lieux mémoriels,
paraît être différente de la perception européenne de la notion de patrimoine.
La représentation occidentale du patrimoine symbolisée par les musées, la
conservation d’archives, l’archéologie et la restauration de monuments
anciens paraît être différente de la perception « populaire », au Sénégal, de
ce concept.
La conservation de témoignages matériels et esthétiques de cultures
anciennes, telle qu’elle est perçue et véhiculée dans les milieux scientifique
et institutionnel, n’est pas réellement une culture des populations
sénégalaises. Par conséquent, cela traduit le degré de conscience et
d’appropriation patrimoniale par rapport aux biens culturels conservés dans
les musées, aux sites archéologiques, à l’architecture coloniale, aux œuvres
d’art illustres. On peut poser qu’il y a une opposition entre la perception
occidentale du patrimoine – qui accorde une grande valeur à l’aspect
esthétique, pittoresque et ancien de l’objet ou du bien physique – et la
représentation patrimoniale des populations sénégalaises – où la valeur
d’usage, la relation entre et l’immatériel (mythes, rites, légendes, spiritualité,
traditions, etc.) et le matériel prédisposent à la patrimonialisation et à la
transmission de biens, d’objets ou de mémoires.
Cette différence dans les perceptions du patrimoine paraît être
consolidée par R. Suteau qui considère que : « Lorsque l’on parle de
patrimoine, on parle de protection de l’objet comme support d’une histoire,
d’un sens ou d’une valeur à laquelle une communauté peut se rattacher. Or,
on considère généralement que le rapport à l’objet matériel n’est pas
identique en Afrique et en Occident. […]Ce n’est pas l’aspect esthétique de
l’objet qui est privilégié en Afrique mais plutôt l’aspect utilitaire. De façon
globale, de nombreux spécialistes de l’art africain ont, depuis longtemps,
montré que c’est la mise en mouvement de l’objet, par la danse, par les
rituels, qui lui confère sa condition de vie et son importance aux yeux d’une
1communauté. » Or par habitude, le patrimoine tend à être considéré à travers
une unicité occidentale de pensée préjugée comme non équivoque. Lors des
analyses, on tend souvent à réduire les différentes formes culturelles
« traditionnelles » de patrimonialisation à la seule conception occidentale et
« moderne » du patrimoine – certes désormais mondialisée – mais
néanmoins conceptuellement déterminée par le contexte particulier qui l’a vu

1 Rachel Suteau, « Publics des musées africains : les visiteurs de l’exposition « Vallées du
Niger » à Conakry (République de Guinée), Cahiers d’Etudes africaines, n°155-156, vol.
XXXIX (3-4), 1999, pp. 962-963.
34 naître dans le sillage des révolutions industrielles et de la Révolution
1française .
Les premières considérations sur la sensibilité patrimoniale des
Sénégalais à l’égard de certains éléments du patrimoine culturel matériel et
monumental, esquissées dans les lignes précédentes, amènent à examiner la
dynamique du patrimoine culturel au Sénégal. Etudier la dynamique du
patrimoine au Sénégal c’est analyser les contextes dans lesquels et à partir
desquels la notion occidentale de conservation des témoins matériels du
passé a émergé dans ce pays et s’y est développée ; mais c’est aussi étudier
les enjeux et les procédures de transposition et de fonctionnement du concept
tout en vérifiant la prise en considération ou non de la représentation
patrimoniale des populations locales. On peut supposer que la dynamique du oine culturel au Sénégal a obéi aux principes et à l’idéologie des
autorités politiques. Celles-ci ont eu recours au patrimoine culturel pour
satisfaire des ambitions et des projets politiques individuels ou collectifs. Les
intérêts et conceptions des populations n’ont pas suffisamment été
considérés dans les entreprises de conservation et de promotion du
patrimoine culturel.
Cette réflexion doit permettre d’établir le lien entre la sensibilité des
populations vis-à-vis de certains aspects du patrimoine tangible et la prise en
compte de la perception locale de la notion de patrimoine culturel, voire
l’implication, la participation active des populations dans les stratégies
politiques de conservation et de promotion du patrimoine menées dans le
pays. L’analyse vise à élucider les questions suivantes : celle des enjeux et
mécanismes qui ont orchestré la mise en œuvre, au Sénégal, de la notion
occidentale de patrimoine culturel ; celle des processus et des procédures de
fonctionnalité de la nouvelle perception du patrimoine et de l’efficacité de
son appropriation par les autorités politiques du pays. Mes questions
examinent l’évolution de la notion de patrimoine culturel au Sénégal en
tenant compte de l’ensemble des éléments qui ont influé de manière
complexe et/ou différentielle sur cette dynamique. Cette quête exige de
repérer les jeux des acteurs mais aussi les logiques, les idéologies et les
finalités qui ont soutenu la dynamique patrimoniale au Sénégal. Les
différentes politiques de conservation et de promotion du patrimoine culturel
sénégalais traduisent-elles des stratégies de contrôle, de consolidation du
pouvoir mises en œuvre par les autorités politiques et l’affirmation sous
forme d’allégeance d’une légitimité inhérente à une idéologie ? L’analyse
des politiques culturelles appliquées au Sénégal qui va servir de base de
données à cette réflexion peut sans doute permettre d’y voir plus clair. Car,
au Sénégal, les politiques officielles de gestion, de sauvegarde et de

1 Yves Robert « Présentation de l’atelier de Bruxelles », synthèse des débats de l’atelier dit de
« Bruxelles » organisé le 7 octobre 2005 au Musée royal de l’Afrique centrale (Tervuren,
Belgique), in Bouttiaux A.-M., (dir.), 2007, p.155-156.
35 promotion du patrimoine culturel ont été une partie intégrante des politiques
culturelles.
C’est ici le lieu de préciser qu’aussi bien dans les sources écrites
(archivistiques et bibliographiques) consultées que celles orales, la question
patrimoniale n’a pas été abordée à part entière, elle est quasiment incluse
voire noyée dans les thématiques : « culture », « traditions culturelles »,
« héritages culturels », « politique culturelle », « monuments historiques »
ou même « missions scientifiques ». On peine à trouver un document, un
témoignage où « le patrimoine culturel » est dissociée de ces thématiques.
Dès lors, il faut s’interroger sur l’existence de véritables politiques du
patrimoine culturel au Sénégal. Cet état de fait a rendu difficile le travail de
décryptage et d’analyse optimale de la dynamique et de la gestion du
patrimoine culturel au Sénégal, aussi bien du point de vue méthodologique
que sur le fond, car les quelques études et témoignages qui font allusion à la
question patrimoniale l’aborde de façon laconique. Ce qui amène à dire que
la recherche sur la dynamique du patrimoine culturel au Sénégal est un
champ « inextricable » qu’il convient encore de défricher plus largement.
Etant donné qu’au Sénégal ces différentes notions entretiennent à priori des
rapports d’équivalence, cela m’amène à me servir des politiques culturelles
appliquées dans le pays comme base de données et de réflexion sur la
dynamique et les stratégies de conservation du patrimoine culturel national.
Il apparaît que la politique patrimoniale au Sénégal connaît des
ruptures idéologiques qui peuvent être considérées comme étant
conséquentes des changements d’autorités politiques. Il y eut d’abord une
période de colonisation par les Français ; et on peut aisément imaginer que si
l’autorité coloniale avait intégré la dynamique patrimoniale dans sa stratégie
politique ce serait sans doute selon sa propre logique et pour satisfaire
d’abord ses intérêts. Au cours de la période coloniale, la politique du
patrimoine au Sénégal et en Afrique en général, paraissait s’être cantonnée à
une vision « monumentaliste » – c’est-à-dire la conservation de monuments
et sites historiques, d’œuvres d’art illustres et d’objets ethnologiques –
obéissant à la conception occidentale du patrimoine qui est ignorante ou peu
comptable des valeurs culturelles locales.
Avec l’indépendance du Sénégal, on peut se poser la question de
savoir si l’élite sénégalaise s’est inscrite dans la continuité ou si elle a
effectué une démarche de rupture et de dépassement par rapport à la
politique patrimoniale mise en œuvre par l’autorité coloniale. Autrement dit,
dans leur entreprise de construction identitaire et nationale, les nouvelles
autorités de l’Etat sénégalais indépendant entendaient-elles rompre avec les
acquis culturels hérités de la colonisation ou envisageaient-elles un
métissage des valeurs exogènes avec celles du fonds culturel négro-africain ?
Ou bien la nouvelle nation allait-elle se construire qu’à partir des valeurs
supposées locales ? Cette élite intellectuelle indépendante avait acquis une
36 autonomie qui lui permettait de placer le patrimoine culturel dans une
perspective de valorisation et de développement autre que celle effectuée par
le colonisateur. Des références symboliques anciennes étouffées ou
dépréciées par le colonialisme pouvaient alors être affirmées et revalorisées
pour être mises au service de la construction du nouvel Etat et servir de
moteur du développement économique.
Dans son entreprise de construction de la nation et de l’identité
sénégalaises, le premier Président de la République du Sénégal, Léopold
Sédar Senghor paraissait faire primer la culture. Il entreprit d’importants
projets de promotion du patrimoine culturel sénégalais sinon du fonds
culturel négro-africain. Six ans seulement après l’indépendance du Sénégal,
en 1966, la capitale Dakar accueillait le Festival Mondial des Arts Nègres
qui vit la participation de grands artistes et intellectuels de la diaspora. L’ère
Senghorienne avait vu un secteur culturel porté au pinacle et servant l’image
de marque du Sénégal avec la création d’un Centre d’Etudes des
Civilisations et d’un Musée Dynamique. Avec le départ du Président
Senghor, il faut s’interroger sur les politiques de son successeur, Abdou
Diouf, dans le cadre de la promotion du patrimoine culturel dans un contexte
de crise économique et d’instauration des Programmes d’Ajustements
Structurels. Que devint l’héritage senghorien, dans le domaine de la
conservation et de la valorisation du patrimoine culturel, avec l’arrivée
d’Abdou Diouf à la tête de la magistrature suprême ? Y avait-il une
continuité ou une remise en question de la politique senghorienne de
promotion du patrimoine culturel sénégalais et du fonds culturel
négroafricain ? On rédigea « une charte culturelle nationale » ; les valeurs
nationales dites « traditionnelles » étaient mises en scène ; on revisita
l’histoire et la mémoire nationales.


Repères chronologiques

La problématique et les axes de recherches ont incité à choisir pour
cette étude la période allant de la colonisation française à l’avènement de
l’alternance du régime politique socialiste. Il apparaît que la colonisation
favorisa la protection du patrimoine culturel, au sens occidental du terme, et
une mise en scène de celui-ci au niveau national et international. Avec
l’indépendance, les autorités politiques paraissaient se réapproprier le
concept occidental, dans leur discours culturel de la construction de l’Etat.
La période retenue recouvre la fourchette chronologique de 1816 à 2000,
mais dans certains cas la borne de départ a été dilatée jusqu’à la période des
comptoirs – qui marquent l’épisode des premiers contacts avec les
Européens – pour mieux observer les processus et les procédures de la
transposition de la notion occidentale de patrimoine culturel au Sénégal.
37 Le choix de ces dates repères se justifiant ainsi : présents dans le
territoire sénégalais depuis le XVIIe siècle avec la fondation du comptoir de
1Saint-Louis vers 1658-1659, ce n’est qu’à partir de 1816 – avec le départ de
leurs rivaux britanniques – que les Français lancèrent de véritables projets
colonialistes visant à ouvrir la voie à un contrôle réel du pays dans le but de
s’installer effectivement au Sénégal et d’y mettre en place une
2administration de type européen . Le choix de 1816 comme point de départ
de cette étude n’est pas fortuit d’un point de vue historique. C’est à partir de
1816 que les Français entreprirent de mettre en place un important dispositif
stratégique, qui permit l’installation, la consolidation de l’autorité coloniale
et l’expansion française en dehors du territoire sénégalais. Car avant de
transposer la culture et les idéologies coloniales fallait-il d’abord, aux
Français, mettre en place et imposer leur pouvoir. Ce dispositif de
déploiement du projet colonial a été marqué par de nouveaux aménagements
architecturaux, militaires, administratifs et civils, inspirés de pratiques et
concepts occidentaux. Non seulement les éléments architecturaux et autres
aménagements coloniaux ont été des mécanismes du processus d’imposition
d’un nouveau pouvoir – étranger – et d’une nouvelle culture – française
sinon coloniale ; mais aussi l’essentiel de ces aménagements a été par la
suite patrimonialisé, soit par les Français – au fil de l’expérimentation
coloniale – ou par les autorités politiques de l’Etat sénégalais indépendant.
En vérité, dès que la nouvelle administration française s’installa, à partir de
1816, le souci de conserver trace de son action ne lui fut pas étranger, à
preuve l’ouverture de registres normalement paraphés par le Gouverneur
3pour l’inscription des correspondances officielles .
Par ailleurs, dans leurs stratégies et processus d’appropriation de la
colonie, les Français s’étaient aussi réappropriés du patrimoine bâti par des
Compagnies et traitants commerciaux, pendant la période de la traite
atlantique. Les colonisateurs avaient récupéré, restauré voire réaménagé des
vestiges et ruines de la traite négrière. Cette réappropriation, restauration du
patrimoine architectural ancien paraissait s’inscrire, directement ou
indirectement, dans une dynamique de conservation de la mémoire de la
période de traite. Le maintien et la sauvegarde du patrimoine bâti pendant la
période des comptoirs, dans le cadre de la conquête coloniale, paraît

1 Mes références sont : Ancelle J., Les explorations au Sénégal et dans les contrées voisines
depuis l’antiquité à nos jours, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc, 1886, pp.36-43,
Brunel M.I., Le Général Faidherbe, Paris, Librairie Ch. Delagrave, 1892, pp.22-23 ; Ly A.,
L’Etat et la production paysanne ou l’Etat et la révolution au Sénégal : 1957-1958, Paris,
Présence Africaine, 1958, p.16 et Mbaye S., Histoire des institutions coloniales françaises en
Afrique de l’ouest (1816-1960), Dakar, 1991, p.5 et p.28.
2 Lire le troisième chapitre (dans la première partie) pour de plus amples informations.
3 Maurel J.-F., « Les archives de l’AOF avant, pendant et après l’AOF », in Becker Ch.,
Mbaye S., Thioub I., (dir.), AOF: réalités et héritages. Sociétés ouest-africaines et ordre
colonial, 1895-1960, Dakar, Direction des Archives du Sénégal, 1997, pp.189-195.
38 déclencher des processus de patrimonialisation de la mémoire de cet épisode
de l’histoire, auquel les Français ont participé.
Aussi, une réflexion sur les dynamiques et stratégies de préservation
du patrimoine culturel ne peut être effectuée sans une prise en compte des
interactions incessantes, dans le champ patrimonial, de l’histoire des idées,
de la littérature, de l’art et de la politique. En ce sens, il paraît logique de
débuter cette étude à partir de la période qui marque, au Sénégal, l’amorce
de la constitution d’une mémoire coloniale ; mais aussi l’ébauche des
procédures et mécanismes du processus de transposition de la culture, des
valeurs, idées et concepts coloniaux, et d’imposition d’une administration
coloniale française.
La volonté d’étendre le champ de l’étude jusqu’à l’an 2000, et pas
audelà de cette année, s’explique par le fait que le Sénégal resta sous
dépendance française jusqu’en 1960, année de proclamation de la
souveraineté nationale. A l’indépendance du Sénégal ce furent les socialistes
qui accédèrent au pouvoir et ils sont restés à la tête de la magistrature
1suprême jusqu’au 19 mars 2000 , avènement de l’alternance politique qui
marque l’arrivée au pouvoir d’un nouveau régime, celui des libéraux du Parti
Démocratique Sénégalais (PDS). Or, il était prématuré au cours des
recherches documentaires et des enquêtes sur le terrain, de définir
l’orientation de la politique culturelle du Gouvernement d’alternance. Et ce,
d’autant plus qu’un Plan National de Développement Culturel (PNDC) et
2d’autres projets culturels étaient en cours d’élaboration lors de mon dernier
voyage de recherche au Sénégal de janvier à avril 2005.
Le patrimoine culturel sénégalais manifeste une diversité et une
complexité dont l’intelligence ne saurait être épuisée, ni par une méthode
unique d’analyse, ni par une problématique unique. Ce travail ne vise pas à
faire une description systématique des différents types de patrimoines
existant au Sénégal. L’intention n’est pas de dresser un catalogue ou une
liste exhaustive des biens culturels. L’objectif est de produire une réflexion
permettant d’élucider les contextes, enjeux et mécanismes d’émergence et de
dynamisme de la notion de patrimoine culturel au Sénégal. Il s’agit ici
d’analyser les stratégies de protection et de promotion de l’héritage culturel
national. Malheureusement cet objectif est largement limité en raison de la
rareté des documents écrits qui m’a empêché très souvent de saisir, dans
toute sa dimension, la dynamique de la notion de patrimoine culturel au
Sénégal. On peut déplorer la discontinuité des sources et leur inégale

1 Il faut noter qu’il y a eu changement de personne au pouvoir pour ce régime socialiste :
Léopold Sédar Senghor arrivé au pouvoir à l’indépendance en 1960 a quitté ce dernier en le
confiant à son premier Ministre Abdou Diouf en 1981.
2 Selon M. Hamady Bocoum (Directeur du patrimoine Culturel), « il y a un programme
20012005, bénéficiant de l’expertise française, qui s’est fixé comme projet l’inventaire de tous les
sites et monuments historiques des différentes régions du Sénégal. » Affirmations lors de
notre entretien le 08 mars 2005.
39 répartition dans le temps. Néanmoins, quelques aspects du patrimoine
culturel vont être évoqués au cours de la réflexion afin d’éclairer l’analyse.
Le choix des éléments pris comme exemples est basé sur le fait qu’ils
existent vivement dans les mémoires collectives.


Eléments de méthodologie

Pour réaliser ce travail, les recherches ont été orientées dans plusieurs
directions compte tenu du fait qu’il n’y a presque aucune étude portant
spécifiquement sur la dynamique historique de la notion de patrimoine
culturel au Sénégal. En effet, la plupart des ouvrages, articles ou travaux
académiques, etc. abordant la question du patrimoine culturel sénégalais se
rapportent généralement à la politique culturelle, au patrimoine
archéologique, au patrimoine architectural, aux collections muséologiques,
aux villes historiques, à l’art contemporain, et beaucoup d’études sont
consacrées à l’anthropologie culturelle, à la philosophie et à l’ethnologie.
Les études consultées se rapportant aux champs thématiques précédemment
évoqués et spécialement pour le Sénégal sont nombreuses et variables. Leur
importance en nombre ne permet pas de les exposer toutes ici : le cadre de ce
travail ne s’y prête pas. Le but ici n’est donc pas de faire une liste exhaustive
et détaillée des différents matériaux qui sont à notre disposition. Il s’agit
simplement de donner une idée des types de travaux dont on a pris
connaissance dès le début de la recherche, susceptibles d’orienter dans cette
tentative, si délicate soit-elle, d’analyse de la dynamique rétrospective et
évolutive du patrimoine culturel au Sénégal.
Dans une perspective thématique, on peut distinguer la littérature se
rapportant aux sites et monuments historiques, à la muséologie. Il y a
d’abord les travaux antérieurs à 1960 et qui sont l’œuvre d’amateurs éclairés,
de chercheurs souvent bénévoles et d’administrateurs coloniaux. On peut
citer dans cette catégorie : J. Joire, H. Bessac, J. de Saint-Seine, G.
1Duchemin, Th. Monod, R. Mauny . Ces travaux relatent des fouilles, des
découvertes systématiques de sites ou objets archéologiques. Ce sont en
général des articles où les auteurs décrivent les particularités des sites ou
objets découverts, signalent quelquefois des atteintes portées sur ce
patrimoine et leur nature. Ces articles ont vu le jour dans des périodiques
telles les Notes Africaines, le Bulletin du Comité d’Etudes Historiques et
2Scientifiques de l’AOF relayé par le Bulletin de l’IFAN . Ces recherches ont

1 Voir la référence des travaux dans la bibliographie.
2 Il faut remonter à l’année 1931 pour voir germer l’idée de doter l’AOF, à l’instar de
l’Algérie, du Maroc et du Madagascar, d’une institution de recherche scientifique qui
deviendra en 1936, l’Institut français d’Afrique noire (IFAN). L’AOF possédait, bien avant
cette date, un atout non négligeable en matière de recherche : le Comité d’Etudes historiques
et scientifiques de l’AOF (CEHSAOF) qui fut créé le 10 décembre 1915 par le gouverneur
40 initié l’inventaire et les essais de typologie des sites et Monuments
historiques du Sénégal. A partir des années 1960, les noms de V. Martin, C.
Becker, A. Ravisé, R. Guitat, G. Thilmans, C. Descamps se distinguent
1parmi tant d’autres. Ces chercheurs ont beaucoup contribué à la
connaissance des vestiges préhistoriques et protohistoriques du Sénégal et du
peuplement ancien. Grâce à leurs travaux, la cartographie des sites et les
données chronologiques des civilisations préhistoriques et protohistoriques
sont devenues de plus en plus précises. Ils ont poursuivi et enrichi
l’inventaire entamé par leurs prédécesseurs.
2 3 4Les travaux académiques d’A.Guèye , M. Thiobane , A. Djigo , M.
5 6M. Kane et B. Ndong alertent sur des patrimoines culturels en danger.
Chacun d’entre eux a largement abordé, selon le cas de patrimoine étudié,
les types de menaces auxquelles celui-ci est exposé et leur intensité, et a
analysé les raisons ayant conduit à de telles atteintes. Ils ont analysé, de
façon plus ou moins brève, la politique de protection patrimoniale au
Sénégal et se sont interrogés sur l’avenir de l’héritage culturel étudié. On
retrouve aussi dans ces travaux des propositions, à court et long terme, en
vue de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine qui a fait l’objet de
réflexion.
7A. A. Dembélé couvre une période historique plus large lorsqu’elle
aborde la question de transferts du patrimoine culturel sénégalais à partir
d’une étude des collections du Sénégal au Musée de l’Homme au Trocadéro.
« Le fichier du Musée de l’Homme mentionne 1800 objets provenant du
Sénégal. Le Musée ethnographique du Trocadéro, créé en 1876 et qui a
précédé le Musée de l’Homme a acquis près de 700 objets. Les dons se sont

général Clozel pour coordonner les recherches et les publications sur l’AOF. En 1931, le
CEHSAOF avait déjà quinze ans d’existence et ses publications, Annuaires et Mémoires
(1916-1917), devenues ensuite Bulletin du Comité d’Etudes historiques et scientifiques de
l’AOF (BCEHSAOF) à partir de 1918, avaient paru régulièrement, permettant la vulgarisation
de nombreux travaux scientifiques sur l’Afrique noire. Le BCEHSAOF se transforma en
Bulletin de l’IFAN et les Notes Africaines furent créées pour assurer la liaison avec les
correspondants locaux. Le Tome1 du Bulletin de l’IFAN et le numéro1 des Notes Africaines
erparaissaient le 1 janvier 1939. Source : http//ifan.ucad.sn
1 Je renvoie le lecteur à la bibliographie pour les travaux de ces auteurs.
2 Guèye A., 1985, Protection et restauration des sites archéologiques et monuments
historiques au Sénégal, Mémoire de Maîtrise Histoire, Université de Dakar, 1984-1985, 140p.
3Thiobane M., Conservation et gestion durable des sites historiques et archéologiques des
amas coquilliers du Saloum (Sénégal), Mémoire de DEA., Chaire Unesco-UCAD,
Département de Géographie, UCAD, Dakar, 1998, 57p.
4 Djigo A., 1999-2000, 142p.
5 Kane M.M., La sauvegarde du patrimoine archéologique au Sénégal, Mémoire de Maîtrise
d’Histoire, Département Histoire, UCAD, Dakar, 2000-2001, 193p.
6 Ndong B., Menace sur l’avenir du patrimoine culturel Bassari : le cas des masques,
Mémoire de Maîtrise, Département de Sociologie, Faculté des Lettres et Sciences Humaines,
UCAD-Dakar, 2002-2003, 105p.
7 Dembélé A. A., Le Sénégal dans les collections du musée de l’Homme : histoire et
processus de collectes, Thèse Muséum National d’Histoire Naturel, Paris, 2000-2001, 528p.
41 accrus avec la création du Musée de l’Homme. De 1937, date de sa mise en
place à 1996 correspondant à la fin de notre inventaire, il s’est enrichi de
près de 1100 nouveaux objets. Ces objets ont été acquis essentiellement par
dons, achats et par dépôts auprès d’organismes publiques et d’institutions
1de recherches ». A. A. Dembélé, en faisant l’histoire de ces objets et leurs
processus de collectes, remonte jusqu’au XVIIe siècle, période de mise en
place « des cabinets de curiosités ». Elle identifie les différents acteurs de
ces collectes, les aires culturelles de provenances des objets du Sénégal et les
groupes « ethnolinguistiques » concernés. Elle termine son analyse en faisant
la typologie des objets collectés, leurs modes d’élaboration et leur évolution
dans l’usage domestique ou socioprofessionnel au Sénégal. Cette étude d’A.
A. Dembélé a, entre autres, permis d’édifier la réflexion sur l’émergence de
la notion occidentale de patrimoine culturel au Sénégal et les enjeux de la
mise en scène de ce concept pendant la période de colonisation française.
Elle a également permis de s’orienter vers d’autres sources.
La politique de promotion de la culture et du patrimoine culturel au
Sénégal après l’indépendance a été développée dans l’étude élaborée par M.
2S. Mbengue pour l’Unesco en 1973. L’auteur, conseiller technique au
Ministère de la Culture à l’époque, en couvrant la période du Président
Léopold Sédar Senghor définit « les grandes orientations de la politique
3culturelle sénégalaise ». Il souligne les fondements de la politique de
promotion de la culture et du patrimoine au Sénégal indépendant et les
changements intervenus par rapport à la période précédente, c’est à dire
pendant le régime colonial. A cet effet, il illustre son analyse en passant en
revue les structures en place chargées de la diffusion de la culture et de la
4gestion du patrimoine ou qui étaient en projection. A. Sylla s’inscrivant
dans la même lancée, prolonge son étude jusqu’au magistère d’Abdou Diouf.
Son analyse permet de percevoir l’étendue des ambitions culturelles du
Président Senghor, les difficultés de l’Etat sénégalais à poursuivre l’action
initiée par ce défenseur de la Négritude et à maintenir l’héritage légué par
celui-ci. Sylla souligne également la libéralisation intervenue dans le secteur
culturel après le départ de Senghor et les innovations apportées par le
Président Abdou Diouf.
Il y a plusieurs travaux se rapportant à l’architecture et aux villes
historiques du Sénégal, notamment Gorée, Saint-Louis, Dakar et Rufisque.
Dans cette catégorie, on peut citer, entre autres, les travaux de J. Charpy, A.

1 Ibid., p.11.
2 Mbengue M.S., La politique culturelle au Sénégal, Vendôme, Unesco/Presses Universitaires
de France, 1973, 65p.
3 Ibid., pp.21-34.
4 Sylla Abdou, Pratique et théorie de la création dans les arts plastiques sénégalais
contemporains, Thèse de Doctorat d’Etat, Université Paris1, UFR de Philosophie, 1993,
1010p.
42 1Seck, R. Bonnardel, A. Bubresson . Les études consacrées aux villes
historiques font généralement une étude socio-historique de l’espace urbain.
Elles font une analyse de la construction de l’identité de ces villes anciennes
du Sénégal. Ces monographies relatent aussi les rôles que ces cités ont joués
dans l’histoire du Sénégal colonial. Les styles architecturaux, les monuments
coloniaux y sont décrits de façon détaillée. Les auteurs déplorent également
les changements qui interviennent dans l’architecture coloniale et qui
dénaturent l’histoire et l’identité de ces villes. La plupart de ces études
propose aussi des stratégies et plans de sauvegarde de l’architecture et des
monuments historiques de ces cités coloniales.
Les études d’anthropologie culturelle et d’ethnologie sur le Sénégal
2sont aussi assez importantes en nombre . Elles s’intéressent généralement
aux conventions sociales en action dans les groupes ethnolinguistiques
étudiés et leur évolution ou déstructuration dans le temps, aux objets et
pratiques rituels liés aux religions ancestrales. Elles concernent, pour la
plupart, les populations Sereer, Lebu, Joola et Manding, sans doute parce
que ces groupes linguistiques sont pratiquement parmi les seuls à avoir
encore conservé des traces de leur organisation sociale originelle de même
que des pratiques et rituels ancestraux.
Mis bout à bout, tous ces éléments forment une documentation
relativement considérable sur la thématique du patrimoine culturel du
Sénégal. Mais cette documentation, si importante et si précieuse soit-elle, est
restée muette ou lacunaire sur la définition de la notion de patrimoine
culturel au Sénégal, son histoire, son évolution et les dynamiques sur la
préservation et la promotion de l’héritage culturel. La problématique du
patrimoine est récente au Sénégal, elle ne faisait pas l’objet de recherches
spécifiques de ces sources anciennes. Cette littérature a été le résultat de
travaux de chercheurs d’horizons différents, qui avaient vocation de faire un
état des lieux, de thématiques différentes, à un moment donné. Afin de
collecter le maximum de renseignements sur mon sujet, diverses sources
d’informations ont été utilisées. Ainsi, un recours à une combinaison de
méthodes d’investigation a été adopté : le dépouillement des Archives du
Sénégal, les entretiens auprès de personnes ressources, le visionnage de
cassettes audiovisuelles, l’usage d’internet.
3L’exploitation des documents d’Archives du Sénégal a concerné les
séries G, O, D et P. Dans la série G sont classés les rapports des gouverneurs
de la colonie qui rendent compte de l’évolution politique et de

1 Pour ces travaux cf. bibliographie dans les thèmes : sauvegarde et valorisation du patrimoine
au Sénégal ; villes sénégalaises, urbanismes et aménagement.
2 Cf. bibliographie dans la thématique Cultures, Religions, Anthropologie du Sénégal.
3 Le dépouillement des Archives du Sénégal s’est fait en trois périodes : de janvier à juillet
2002 après la soutenance de mon Mémoire de DEA (Diplôme d’Etudes Approfondies) ; suite
à mon installation à Paris, j’ai effectué deux voyages de recherches au Sénégal : du 18 juillet
au 5 septembre 2003, puis du 19 janvier au 11 avril 2005.
43 l’administration générale en Afrique Occidentale Française. La sous série 1G
a permis de collecter des informations sur des missions d’explorations
effectuées au Sénégal au cours de la première période : 1818-1901. Des
rapports, notices ou monographies relatent le déroulement de chaque
mission, donnent des informations concernant la géographie physique, les
potentialités économiques et naturelles, les populations de la zone couverte.
La sous série 13G renseigne sur les relations entre le Gouvernement colonial
et les chefs indigènes pendant la période 1782-1917. Elle contient les clauses
des traités conclus avec les chefs indigènes de même que les
correspondances entre ces derniers et l’administration coloniale.
L’exploitation de la série O et de la sous série 10D1 a permis de se
rendre compte de l’organisation et de l’évolution de la recherche scientifique
au Sénégal et en AOF. On y trouve des renseignements sur les missions
scientifiques effectuées au Sénégal de 1932 à 1948 ; les informations
concernant les institutions supports de la recherche scientifique et de l’action
culturelle (l’IFAN : Institut Français d’Afrique Noire et ses objectifs, la
création des musées du Sénégal, de bibliothèques, de centres culturels, le
conservatoire de musique et d’art dramatique de Dakar). Elles contiennent
aussi des études diverses sur le patrimoine culturel indigène réalisées par des
enseignants, des élèves ou des chercheurs. La législation protégeant le
patrimoine, la liste des sites, monuments et objets classés par l’autorité
coloniale s’y trouvent également. La sous série 4P renseigne sur
l’aménagement urbain pendant la période coloniale notamment sur la mise
en place d’infrastructures municipales, l’érection de monuments pour la
commémoration d’évènements ou de personnalités célèbres, l’aménagement
de jardins et places publiques au Sénégal.
Aussi, à défaut de disposer d’études spécifiques portant sur
l’émergence du concept de patrimoine culturel au Sénégal, on a orienté la
documentation vers la consultation d’ouvrages et articles portant sur
l’histoire de la notion de patrimoine dans la sous-région Ouest africaine, en
Afrique, en France et ailleurs dans le monde. A ce propos, il convient de
1 2citer les ouvrages de C. Gaultier-Kurhan , J.-P. Chrétien & J.-L. Triaud , M.
3Aziza qui constituent une précieuse documentation sur la notion de
patrimoine et les enjeux de son transfert en Afrique. L’exploitation de ces
documents a permis d’avoir une idée sur l’introduction de la notion de
patrimoine culturel dans les colonies françaises d’Afrique, la politique
culturelle appliquée en Afrique Occidentale Française (AOF).

1 Gaultier-Kurhan C., (dir.), Le patrimoine culturel africain, Paris, Maisonneuve et Larose,
2001, 408p.
2 Chrétien J.-P. et Triaud J.-L., (dir.), Histoire d’Afrique – Les enjeux de mémoire, Paris,
Karthala, 1999, 503p.
3 Aziza M., Patrimoine culturel et création contemporaine, en Afrique et dans le monde
arabe, Dakar, NEA, 1978, 247p.
44 Le dépouillement de coupures de presse, extraits de journaux
sénégalais, a fourni des données sur la politique patrimoniale au Sénégal
après l’indépendance, la maintenance culturelle effectuée par les populations
à travers les journées culturelles de terroir, les commémorations
d’évènements ou de personnages ayant marqué l’histoire du Sénégal
colonial. La consultation de quelques sites Internet a permis de collecter des
documents sur le patrimoine sénégalais notamment sur des initiatives
officielles ou privées de protection de certains aspects de cet héritage
culturel.
La formule la mieux adaptée pour parvenir à obtenir des informations
là où les documents écrits restent muets ou lacunaires est l’entretien avec des
1personnes ressources . Les sources orales ont beaucoup servi dans ce travail
car elles ont permis d’éclaircir des zones d’ombre. Certaines informations
sur le patrimoine culturel sénégalais ou la politique culturelle ne pouvaient
être accessibles que par les interviews en raison de l’absence ou d’une
insuffisance de publications sur ces domaines. Le recueil de propos de
chercheurs, d’historiens, de sociologues, de linguistes, de littéraires et
dramaturges, de personnes en service dans des institutions culturelles du
Sénégal (tels le ministère de la Culture, la direction du Patrimoine Culturel,
la direction des Arts, le musée d’Art Africain de l’IFAN, le musée
Historique de Gorée, la maison des esclaves de Gorée, le musée des Forces
Armées), de membres de structures associatives et de traditionnistes a été
d’un grand apport.
Les entretiens ont aidé sur des questions spécifiques au patrimoine
culturel sénégalais, sur les représentations que les communautés identitaires
se font de leur patrimoine, l’évolution et les principes des politiques
culturelles au Sénégal – qui englobent celles du patrimoine culturel – les
enjeux et motivations qui sont à la base des mobilisations mémorielles
contemporaines. Les données issues de mes enquêtes de terrain en mémoires
2de Maîtrise et de DEA, auprès des populations riveraines des sites

1 J’ai effectué, dans le cadre de ce travail, deux voyages au Sénégal : du 18 juillet au 5
septembre 2003, puis du 19 janvier au 11 avril 2005. J’ai eu à interroger une trentaine de
personnes.
2 Dans le cadre du mémoire de Maîtrise, j’avais effectué un séjour de deux mois et demi dans
le delta du Saloum, notamment dans les villages de Niodior, Dionewar, Falia, Bettenty et
Bossingkan. Outre les enquêtes effectuées auprès des exploitants en carrières des amas de
coquillages (sur un échantillon de 69 personnes pour un ensemble de 188 exploitants à
Niodior et Dionewar - où l’exploitation et la commercialisation des coquillages fossiles
étaient encore intenses - choisies selon leur expérience dans ce travail et leur assiduité dans
les sites et sur la base d’un questionnaire de trois pages), j’avais également interrogé les
autorités coutumières et administratives et toutes autres personnes impliquées dans le
processus de commercialisation des coquillages fossiles. En DEA, j’avais effectué un séjour
d’un mois durant lequel j’avais visité sept villages (Falia, Thialane, Niodior, Bettenty,
Missirah, Némah Bah, Djilor). Dans chaque village, j’avais interrogé – sur la base d’un guide
d’entretien et d’une fiche de renseignement par sites - les personnes ressources, notables
45 archéologiques et historiques du delta du Saloum, ont permis également
d’obtenir des informations sur le patrimoine matériel et celui immatériel –
notamment sur l’exploitation en carrière des amas coquilliers ; sur des lieux
historiques dont la mémoire est encore conservée ; sur des traditions et
pratiques culturelles encore vivantes chez les communautés manding et
sereer qui peuplent les villages visités à l’époque. Les données de ces
travaux de recherches fournissent des exemples de patrimoines en pillage et
1de patrimoines en appropriation . En outre le visionnage des cassettes
audiovisuelles, à la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS) et à la Maison
de la Culture Douta Seck, a constitué une source d’informations non
négligeable. Ces cassettes portent sur des émissions ou des documentaires
sur le « patrimoine social », sur des manifestations et traditions culturelles
(journées culturelles de terroir, cérémonies d’initiation, émissions culturelles
de divertissement).
Au cours du travail de collecte des données, on a eu à faire face à
plusieurs obstacles liés, d’une part, aux difficultés de dépouillement des
archives. En raison des problèmes de conservation au service des Archives
du Sénégal, il arrive souvent qu’on enregistre dans les répertoires du centre
de documentation des dossiers très intéressants concernant le sujet, mais que
malheureusement les documentalistes ne parviennent pas à retrouver. Ces
dossiers sont-ils réellement perdus ou sont-ils mal localisés ? Quelquefois,
on se retrouve avec un document incomplet (plusieurs pages sont détachées
et perdues) si bien qu’on perd le fil des faits relatés. Est-ce là un problème de
classement des documents ou bien les pages ont-elles été expressément
déchirées voire volées par des chercheurs ? S’y ajoute la dégradation des
manuscrits par l’effet de l’humidité qui les rend vétustes et souvent illisibles.
D’autre part, il y a le problème d’accès au fonds documentaire de l’ex
2service des Archives culturelles du Sénégal, fermé en 1990, et dont le
patrimoine, constitué d’éléments audio-visuels, est transféré à la Direction
du Patrimoine Historique et Ethnographique, actuel DPC. Plusieurs
démarches ont été effectuées auprès de la DPC mais l’explication fournie à
cette inaccessibilité est le non classement du fonds, l’absence d’appareils
pour la lecture des éléments audio, l’indisponibilité de locaux appropriés
pour la consultation des documents. Ce qui est désolant car les Archives
culturelles avaient effectué, sous le magistère de Senghor, un important

villageois, associations culturelles et acteurs fréquentant les sites archéologiques et
historiques répertoriés. Au total j’avais interrogé 69 personnes dont 43 hommes et 26 femmes
choisies parce qu’elles étaient soit des gardiens de sanctuaires officiant des rituels sur les sites
historiques ou archéologiques répertoriés, des doyens de communautés considérés comme
étant les dépositaires des traditions, des notables villageois susceptibles d’éclairer sur certains
aspects du sujet. Pour de plus amples informations sur les méthodologies et les données de
recherches, consulter les travaux de Djigo A., 1999-2000, 142p., et Djigo A., 2000-2001, 84p.
1 Cf., Djigo A., 1999-2000, 142p., et Djigo A., 2000-2001, 84p.
2 La question de la fermeture de ce service est abordée dans la troisième partie de cette étude.
46 travail de collecte des traditions culturelles de l’ensemble des populations du
Sénégal. La consultation de ce fonds aurait pu être d’un apport non
négligeable.
En outre, il y a un fait qui a été frappant au cours de cette collecte
d’information, c’est le problème d’archivage au niveau du ministère de la
Culture. Ce Ministère dispose d’une division des archives mais, lorsque je
me suis rendue à ce service pour accéder à la documentation, le responsable
1m’a renvoyé au site web du ministère. Ce dernier récemment activé ne
contient que quelques données récentes et l’agenda culturel du Sénégal. Ceci
fait que je n’ai pas obtenu au niveau du ministère de la Culture une
documentation qui permet de suivre l’évolution de la politique culturelle du
Sénégal. J’ai pu accumuler des données sur ce sujet, à tâtons, dans les
Archives nationales en piochant dans les dossiers et aussi grâce aux
interviews avec des personnes ayant occupé un poste au ministère de la
Culture au cours de la période qu’on s’est proposé d’étudier.
Par ailleurs, les démarches auprès de certaines personnes ressources
en vue d’obtenir un rendez-vous pour un éventuel entretien ont été vaines.
Des personnes étaient absentes du territoire lors de mes séjours au Sénégal,
d’autres ont décliné la demande ou n’ont pas répondu aux sollicitations. Il y
a également une autre difficulté particulière qui s’est posée lors d’entretiens
avec des personnes qui ne parlent pas ou ne maîtrisent pas le Français. La
traduction du concept de patrimoine en langue nationale wolof a quelquefois
été la cause d’incompréhension avec notre interlocuteur qui développe des
propos loin du sujet sur lequel il est interpellé. Il a fallu dans la plupart des
cas remodeler et réajuster les questions afin d’obtenir de l’interlocuteur sa
perception de la notion de patrimoine. En fait certaines personnes répondent
plus clairement et amplement aux questions si je traduis en wolof la notion
de patrimoine par celle de traditions aada ak cosaan que par celle d’héritage
2ndono .

Structure de l’ouvrage

J’ai tenté de mettre ensemble toutes ces données et de retracer
l’histoire de la construction de la notion juridique de patrimoine au Sénégal,
ainsi que les processus de la mise en place des politiques culturelles et de la
patrimonialisation, à partir de la colonisation française jusqu’à la période
postcoloniale – notamment sous les magistères de Léopold Sédar Senghor et
d’Abdou Diouf. L’argumentation se construit en sept chapitres regroupés en
trois parties.
La première partie examine d’abord la représentation patrimoniale des
mémoires collectives sénégalaises. L’analyse a essayé de comprendre la

1 Le site web du Ministère de la Culture a été mis en action en mars 2005.
2 On revient sur ces termes dans le premier chapitre de cette étude.
47 fonctionnalité du patrimoine, comment et pourquoi des « traditions », des
« valeurs » et des « symboles » sont perçus comme héritage du passé et de ce
fait soigneusement préservés, patrimonialisés et transmis d’une génération à
l’autre. Ensuite on a tenté de saisir les mécanismes qui ont joué dans
l’émergence de la culture européenne du patrimoine au Sénégal. Quels ont
été les jalons et procédures de la transposition de ce concept par les
colonisateurs français ? Comment a fonctionné le déploiement de la notion
occidentale de patrimoine au Sénégal ?
Dans la deuxième partie, l’étude du discours culturel de la
construction de l’Etat souverain se donne pour but de déterminer quelle était
la place assignée au patrimoine culturel dans les projets de développement
de la nation nouvelle. Dans un premier temps, est examinée l’idéologie
culturelle sinon politique qui servit de substrat à la mise en valeur du
patrimoine national. On a tenté ensuite de cerner comment les nouvelles
autorités avaient essayé d’adapter, de mimer ou sinon de démarquer leur
action culturelle de celle précédemment menée par le pouvoir colonial.
La troisième partie de cette étude traite des dynamiques du patrimoine
culturel dans un contexte de crise économique et financière qui imposa au
Sénégal des ajustements structurels. Dans la mesure où le pays a été marqué,
à la fin de la deuxième décennie qui a suivi son accession à l’indépendance
en 1960, par une conjoncture économique générale qui affectait gravement
tous les secteurs de l’activité humaine, cette réflexion essaie d’analyser les
effets de cette crise sur le développement culturel et la promotion du
patrimoine.




48



PREMIERE PARTIE

PRESENTATION DES IDENTITES
NATIONALES ET ANALYSE
DES POLITIQUES COLONIALES
DU PATRIMOINE SENEGALAIS