Imaginaires de la taille humaine au cinéma

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Depuis ses origines, le septième art s'est inspiré de bien des clichés de la taille humaine, dans la littérature, la mythologie, la peinture et la sculpture. Dans cet univers, un individu a subi beaucoup de bouleversements d'échelles tout en étant constamment confronté à la miniature et au gigantisme de l'image : le nain. Cet ouvrage permet, à travers la figuration et la projection opérées sur le terme "nain", de saisir l'emploi de cette personne, devenue rapidement personnage sur grand écran.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
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EAN13 : 9782296157507
Nombre de pages : 230
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IMAGINAIRES DE LA TAILLE HUMAINE AU CINÉMA
De la figuration du nain

www.librairieharmattan.com diffusi0n.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01525-5 EAN : 9782296015258

Carole WRONA

IMAGINAIRES DE LA TAILLE HUMAINE AU CINÉMA
De la figuration du nain

Suivi d'entretiens avec Piéral, Jean-Claude Grenier, Mireille Mossé et Michel Tournier

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace L'Harmattan Fac..des Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et L'Harmattan Italia IS L'Harmattan Burkina Faso

Via DegIi Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

Adm. ~BP243, Université

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

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REMERCIEMENTS
A tous ceux qui ont suivi, de loin, de près, par à coup, par hasard, par intérêt, ce travaiL.. Sabrina et Roger Wrona, Pour toutes ces années de recherche, Murielle Gagnebin, Pour leur exigence et leurs conseils, Suzanne Liandrat -Guigues, Régis Boyer, Gilbert Lascault, Pour leur attention, leur disponibilité et leur confiance, 1;Iireille Mossé, :Michel Tournier, Pour son soutien sans faille et vaille que vaille, dans ses lectures, ses conseils et ses recommandations, Sonia Tricot, Pour leur aide, Christophe Bier, Nikita Malliarakis et Arno Bisselbach, Pour leur indécrottable façon de tout remettre en question, les étudiants de Paris III (Sorbonne Nouvelle) au département cinéma (1998-2003), Pour des discussions et des pans de détail, Véronique Culot, Dominique Margot et 11ireille Decrock, Julie Laurent, Corinne de Thoury, Claire Le Douarin, Romain Lacroix et Valérie Monnet, Olivier Casabielhe, Jean-Luc Poupat, Jean-Baptiste Plachez, :Michaël Capron, Geneviève Lallemand et Jean-Louis Bouchaud, Guy Astic. Pour les obsessionnelles relectures et les fous rires, Clotilde Simond, Aude Pivin, Diane Arnaud, Fabienne Costa et Véronique Fréchin. Enfin, des remerciements reconnaissants à Jean- Louis Déotte. Je tiens également à remercier Pascale Risterucci et Marcos Uzal pour avoir accepté la publication partielle de l'article consacré aux acteurs de petite taille chez Tod Browning (CinémAction Hors Série consacré à Tad Browning). A la mémoire de Jean-Claude Grenier et de Piéral A ma mère

AVANf-PROPOS

Le nain 'Longtemps, je me suis réveillée petite'... La première image du monde est manifestement celle de la taille, des contes pour enfants et de tous ces héros pris dans leur rapport au monde (Alice, Gulliver, Petit Poucet, Nils HoJgersson, Tom Pouce, Jacques et son haricot magique) aux objets miniaturisés qui tentent d'apprivoiser ce même monde (dînettes, soldats de plomb, poupées). Ainsi défilent tous ces moments qui ont vu pousser tous ces enfants: la soupe qui fait grandir (cf. papa-maman), la taille mesurée tous les mois et projetée d'un trait sur le mur de la salle à manger, les livres interdits posés sur l'étagère la plus haute, les :rangs par taille à l'école, les dessins à faire suivant une échelle imposée avec des calculs très compliqués, la perspective à respecter et cette idée que ce qui est loin est forcément plus petit, enfin la main démesurée de King Kong, et Fay Wray, délicatement minuscule, déposée à l'intérieur. Puis en grandissant, pour beaucoup, les objets doivent suivre la voie de la miniaturisation, obsession moderne (téléphones portables, ordinateurs). Pour d'autres encore, l'art a su porter ou transporter le problème de la mesure humaine, g1gantisme de sculptures, monuments, tombeaux, miniaturisation de portraits, fétiches, maquettes, format du cadre en peinture, projection cinématographique. Le cinéma, «enfance de l'art» disait Jean-Luc Godard, qui vient après les autres, septième du nom qui retourne, recadre, retaille. Paradoxalement, ce lieu aux échelles de plans changeants a toujours eu du mal avec tous ces êtres imaginés, Alice et son pays des merveilles, Gulliver et Lilliput et Brobdignag, sauf à les transposer en dessin animé. Dans ces histoires merveilleuses, un seul personnage possède une taille qui impose une narration et une mise en fonne caractéristique, personnage qui est également un être humain, soumis dès lors au temps des hommes comme à celui des contes: le nain. Si la première image du monde est celle de la taille, que dite alors du nain, sa première manifestation humaine et mythologique, si l'art compose en mesure, que dite alors du nain, personnage jugé démesuré, si le cinéma projette en grand et impose ces changements d'échelles, que dite alors de la présence du nain au sein de ces plans taillés pour les 'monstres sacrés'...

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De la figuration à la projection Voici donc une image explosive, celle du na1n, entre le comique et le tragique, le rire et la peur. Avant même d'ouvrir ce travail, le vocabulaire utilisé, ici le tenne 'na1n', déploie des clichés qui sont déjà une proposition d'images qu'il va s'agir de démanteler. Ce mot connoté en dit davantage sur le regard porté et les imaginaires déployés que sur lui-même, les individus atteints de nanisme lui préférant de loin la dénomination 'personnes de petite taille'. TIest nécessaire de retrouver l'origine du mot pour voir l'image et ses constellations. Saisir de fait la spécificité de l'être huma1n à travers les ghettos imposés par les idées préconçues, et puis comprendre ces idées qui ont dévalorisé l'individu et sa personnalité pour les enfouir sous le tenne 'nain'. Comme l'avait écrit Emmanuel Lévinas, philosophe bouleversé par le regard que nous nous jetons les uns sur les autres, regarder l'autre, c'est d'abord projeter en lui nos inquiétudes et par cette projection le prendre injustement en otage. Cet ouvrage retrace l'histoire de cette prise d'otage. Car c'est une histoire qui sera racontée ici, un peu de la vie et du destin d'une image, ce que nous avons oublié ou ce que nous voulons oublier, tout ce que nous avons projeté sur le nain pour qu'il devienne justement symbole, folklore, mythe, et cela juste pour une question de taille.Le cliché (rôles ou fonctions du personnage) et la valeur de la représentation seront abordés, c'est pourquoi ce travail a ouvert l'approche thématique vers l'interprétation esthétique. Pour comprendre alors la puissance d'une telle image, rien de plus révélateur qu'un lieu populaire qui s'expose et expose le personnage, qui tourne autour de lui, impose des plans, puise dans la littérature, la peinture, la mythologie, recadre des partis pris, annonce des préjugés, bouleverse des états: le cinéma. Nous tenterons dès lors de capter la puissance cinématographique du personnage-na1n; de quelle façon le nain engendre-t-il une esthétique et un geste, justement filmique? Comment le nain, qui n'est définit que par sa taille, ose-t-il se tailler une image dans un monde où gros plans et plans d'ensemble déroulent des visions 'gullivériennes' ? La rencontre entre personnage-nain et cinéma doit se comprendre comme une interrogation esthétique sur la taille,le temps et l'espace. Dans ce parcours d'images se dessinera une ébauche hypothétique de la taille non pas au cinéma, mais bien de la taille cinématographique. Enfin, cet ouvrage ne saurait se justifier sans la présence, sous fonne d'entretiens, de comédiens de petite taille qui ont toujours recadré le propos et pennis, à leur façon, l'éclosion de ce texte.

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INTRODUCTION Chut, il nous regarde. . .

«L'idée de cette histoire m'est venue à la lecture des Mots de Jean-Paul Sartre. Faisant allusion à sa petite taille, l'auteur précise qu'elle ne fait tout de même pas de lui un nain. Je me suis alors demandé quel était le seuil qui établissait le partage entre les nains et les hommes petits. Mon histoire est donc celle d'un grand nain (pourquoi parle-t-on toujours de 'petits nains ' ?), si grand qu'il suffit de chausser des souliers à très hautes semelles pour devenir un homme petit. Ce qu'il ne manque pas de faire, bien entendu. TIest très malheureux. Personne ne l'aime, ne le respecte, ne le craint TI excite partout le rire et le mépris. Un jour pourtant le hasard l'amène à se risquer dehors sans ses cothurnes. Chaussé de mocassins à semelle fixe, il s'aperçoit avec stupeur qu'on ne rit plus de lui. On l'observe avec crainte respectueuse. L'homme petit est devenu un nain, monstre sacré. (o..)En renonçant aux quelques centimètres que lui donnaient ses chaussures habituelles, mon héros franchit le seuil de l'anormal et accède à la sphère du génie. »1

1 Michel Tournier, Le vent Paraclet, Paris, Gallimard, 1977, p. 185. A propos rouge, nouvelle issue du Coq de hn[yère, Paris, Gallimard, 1978.

du Nain

7

Pour

débuter ce passionnant

cheminement

à travers les figures du nain

au cinéma, c'est à partir d'un film, celui de Krzysztof Kieslowski, L'amateur (1980), que sera dévoilée la projection opérée par un cinéaste sur une personne qui apporte avec elle d'autres images, d'autres imaginaires et que tout cinéaste, justement, aimerait pouvoir ainsi dompter. S'ensuivront une première démarcation de ce corps singulier et une première énumération des rôles tenus par le nain avant une immersion complète dans l'univers de la taille. Lors de la naissancede sa fille,un ouvrierachèteune caméra et tombe amoureux de cette nouvelle vision du monde. Ainsi Filip Mosz, tel est son
nom, s'abîme dans le thème du voir. Le regard

- son

regard - est essentiel,

puisqu'il devient à la fois le centre du cadre pour le cinéaste et l'origine d'une image filmée. Dès lors, après le succès critique de son premier court métrage consacré aux vingt-cinq ans de l'usine où il travaille, Filip part en quête d'autres histoires pour épater ses camarades et pour se découvrir luimême, comme il le dit Durant les funérailles d'une vieille amie, Filip se trouve face à une personne de petite taille. TIsse saluent mais aucune parole n'est prononcée. Le nain - la narration le dévoilera plus tard - travaille dans l'usine depuis déjà vingt-cinq ans, c'est-à-dire depuis l'ouverture du site. Or le premier court métrage de Filip était consacré à cet anniversaire commémoratiE Coïncidence? Ou n'est-ce pas lorsque nous réveillons les vieux sites, dépoussiérons les anciennes lanternes magiques, que surgit le lutin des lieux ? Après cette première appréhension du personnage-nain dans un cimetière - là où les personnes sont à égalité, indépendamment du sexe, de
la richesse, de la beauté ou de la laideur, de la taille

- Filip

va aller filmer

l'ouvrier modèle, Jan, au quotidien. Et la première image qu'il dérobe est celle d'un petit homme sortant de l'usine à la suite d'un groupe d'ouvriers. Une porte apparaît dans le cadre. S'approchant de l'entrée, Filip se baisse. Courbé, il est ainsi à la hauteur du personnage. Le nain passe. La taille est subrilement posée: Jan n'est pas plus haut que la poignée de cette porte. Le directeur de l'usine, arrivé sur les lieux du tournage, interroge l'amateur sur le film en train de se faire. «Mais pourquoi lui justement et pas un autre?» demande-t-il. «Peut-être parce qu'il a plus de mal à bien travailler» «Ingénieux! Et vous ne trouvez pas cela malhonnête?» « Pourquoi? » « Vous filmez un infirme. Vous tirez parti de lui -et vous le ridiculisez ». «Jamais de la vie. Quand ce sera prêt, vous verrez bien que

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non »)2. errière le chef, la porte s'ouvre alors, une voix se fait entendre: D « C'était bien, monsieur Filip ?». Cadré en plongée, et puis ravi, le nain est encore à hauteur de poignée. Le directeur, malgré cet accord tacite passé entre l'acteur et le réalisateur, refuse que Filip montre ce f1lm à divers festivals. TIsemble perturbé, voire gêné de l'intérêt subit porté à cet ouvrier et finit par ne plus le nommer par son patronyme - Jan Wawrzyniec - mais le définit violemment avec le mot 'nain'. Et voilà que surgit au sein d'images projetées cette différence déjà énoncée: nain versus personne de petite taille. Ou quand un mot n'en finit plus d'être importun. Nain vient du latin nanus (homme, femme de très petite taille) et au féminin il se décline en nana! TI est certain que cette dénomination, considérée dès le XIllè siècle comme dépréciative, ne prend sens ici que dans le ballet d'images et d'idées préconçues qui débordent du terme. Pour démanteler cette constellation et saisir cette manifeste prise d'otage, le mot 'nain' est usité. Mais ce mot doit se comprendre à l'aune de la représentation, de la figuration, du personnage. Car au sein d'un même tenne - et plus cruellement qu'avec l'expression personne de petite taille qui indique d'emblée un autre regard à porter, l'idée que de dire différemment fera voir autrement - se joue l'imaginaire et la réalité. Le cinéma utilise le personnage - la constellation d'images - bien avant la personne. La fonction et le rôle tenu impliquent ce choix. Et cet ouvrage va tenter de comprendre pourquoi. TIest cependant essentiel de saisir cette différence nominale: le nain, c'est-à-dire tout ce qui a été projeté sur une personne de petite taille, est le seul sujet de cette étude. Jan est ainsi le sujet d'un film, accédant à l'image, devenant thème et variations en sa propre vie. Et Filip filme cette existence. Par voyeurisme ou par intérêt complaisant ? Voir signifie être vu. Enfin, l'atr}ateur, voilà son tort et sa grandeur, cadre un corps qui reste, somme toute, une image enfouie dans un inconscient collect:i£ Le directeur s'effraie donc: 'cinématographier' un nain serait par trop symbolique et puis, en définitive, reviendrait à trop voir. A partir de ce portrait jugé dérangeant, l'amateur va effectivement vouloir dénoncer ce monde politisé s'érigeant en défenseur
2 Un extrait du portrait filmé intitulé Le travailleur est projeté lors de la rencontre du professeur Zanussi, célèbre critique et réalisateur, avec Filip. Jan n'assiste pas à la projection. Et Zanussi d'affirmer: «L'idée est bonne. Un homme qui a plus de mal que d'autres à s'en sortir. » «Exactement. Et ils disent tous que je raille un infirme, que je le ridiculise. »

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naïf des droits de l'homme et souhaitera filmer une excursion à Auschwitz. L'image du nain lui pennet d'aller filmer l'irreprésentable, l'innommable, l'imprescriptible Oankélévitch). Enfin, Jan, sujet certes d'un film, devient clairement la conscience de Filip. TIn'est plus simplement une projection d'un ailleurs mais bien une introspection. TI interroge l'amateur sur les

causes du départ de son épouse, le fait réfléchir sur sa vie - Où est-elle
passée dans l'image? Dans quel hors champ s'est-elle enfuie? - et sur l'image justement que Filip ne renvoie plus de sa vie. Le portrait de Jan est finalement diffusé à la télévision. L'acheteur de la chaîne ne s'intéresse toutefois qu'au message social: la personne de petite taille devient l'image d'une bonne intégration. Filip se défend: «J e n'ai fait que montrer ce qui est ». Le directeur lui prouve alors que ce qu'il voit n'est peut-être pas ce qui est, qu'il se cache autre chose derrière les apparences. L'offrande A travers le parcours incertain d'un amateur qui découvre la puissance de l'image, Kieslowski met en avant ce qu'il a été, un apprenti metteur en scène. Et cet apprenti, le cinéaste polonais s'en souvient, a du se détacher de ses peurs pour aller affronter son cinéma. Le nain serait ici une métaphore du 'sortir' de so~ un 'sortir' de soi indispensable pour aller filmer le monde. . . Jan a un rôle finalement très banal, mais l'intrusion de ce corps peu banal dans une réalité posée comme proche de la nôtre, entraîne des interrogations. Le travailleur venu d'autre part3 provoque alors maintes réactions en offrant une démarche maladroite à la caméra. Ce corps est une offrande, car Jan sait combien, par sa différence, il est vu, regardé et scruté plus avidement qu'un autre. TI offre son corps à ce dieu spectateur/voyeur/regardeur au corps parfait TI offre l'imparfait, l'inachevé à celui qui l'a conçu ainsi. Son travail à l'usine n'intéresse guère. Qui est-il en dehors de ce personnage social qu'il n'a sans doute pas choisi? Quelle crainte le directeur éprouve-t-il? Ce demier accuse Filip de complaisance. TI devient dès lors impertinent et bien intéressant de s'interroger sur l'utilisation, innocente ou non, du nain dans l'art
3 Jan spécifie bien que son épouse et lui ont été acceptés alors qu'ils venaient d'autre part, sans donner aucune explication sur ce lieu, volontairement mystérieux, pourquoi sont-ils venus ici? Comment a-t-il obtenu sa place dans l'usine? Autant de questions qui n'intéressent pas Filip qui filme au présent.

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cinématographique. Rôles et fonctions dans la société ont été fondés, et le sont encore aujourd'hui, sur le regard Au cinéma, les gros plans de corps dont l'écart anatomique est mis en scène seraient une manière ou une volonté pour le réalisateur de voir davantage et autrement Le regard est sollicité par l'image et par le corps en mouvement dans l'image, comment le réalisateur peut-il fihner une chair qui est déjà un 'repaire à regards'? L'image ferait-elle du nain un exhibitionniste?
L'oeil Outfjat égyptien4 a si bien caché le nain dans notre regard que souvent, nous ne savons plus yeux pour où notre regard se situe .face à ce corps, et sur quel coin du cops poser les (être) déranger. 1.£ cinéma, qui met en scène des pkYsiques scruter, détailler, dépecer, dévorer, empruntés sans
craindre

ne pas

à

la réalité,permet par conséquent de
d'aucune façon le retour du voir.

Dans la version parlée du Club des troispar Jack Conway (1930)5, le préambule du fihn renoue avec les exhibitions occidentales des XIXe et XXe siècles. Les monstres humains - 'monstre' du latin monstrare, « qui est digne d'être montré », terme qui englobe toutes les formes de différence, des siamois au géant -, se sont en effet dévoilés dans les foires jusqu'à la seconde guerre mondiale. La personne de petite taille a elle aussi dû céder à l'attraction foraine mais pas sous l'appellation 'monstre' mais bien sous celle de 'curiosité'. TI était habituel de voir dans de grandes expositions comme celle de 1937 aux Invalides à Paris un village de Lilliputiens6, des reconstitutions fantasmatiques du peuple nain7. Avant de poursuivre sur ces entrefaites, très brièvement, il faut savoir que, chez Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, père de la tératologie et de la classification des monstres (1830), chez Ernest Martin et Michel Foucault, ou encore chez Gilbert Lascault, le nain entre dans la catégorie 'Monstre par transformation de taille' avec son acolyte, le géant Cette classification ne se retrouve pas dans
4 L'œil Oudjat peut être représenté avec des êtres divins. La pupille de l'œil contient alors une image du soleil sous la forme d'un nain (appelé 'patèque' chez les Grecs). 5Tod Browning a réalisé le premier The UnholYthree,muet, en 1925. 6 Un nain ne dépasse pas un mètre quarante. Il relève, soit du nanisme hypophysaire dit 'harmonieux' car les proportions entre le tronc et les membres sont respectées, ce que nous nommons depuis Jonathan Swift, un lilliputien, soit du nanisme hypothyroïdie dit 'dis harmonieux' , appelé à cet effet, achondroplase. A l'intérieur de ces deux sortes, plus de cent causes différentes de nanisme sont connues. 7 Vott à propos de la notion du peuple nain et de son histoire, Carole Wrona, « Un peuple en éclat de taille cinématographique: les nains)} in spécial « Le nain, ftgure de la miniaturisation de l'humain», La revue dEtudes Culturelles, dirigée par Sébastien Hubier et Antonio Dominguez, 2006-2007.

Il

les travaux de George Canguilhem qui préf'ere, avec Murielle Gagnebin, parler de drôle de laideur plutôt que de monstruosité. Selon ces auteurs, la monstruosité qui joue sur le double, l'exagération, l'horreur, se tourne plus volontiers vers le g1gantisme que vers le nanisme. Nous verrons que le nain peut être beau, comme pour toutes catégories humaines évidemment, et que ces classifications cachent, au contraire, des craintes et des terreurs plus archiiques8. La personne de petite taille n'est pas un 'monstre' dans le sens affreux du tenne, même si elle a été digne pendant des siècles d'être montrée. Elle a toujours eu un statut particulier: protégée des princes, elle n'a jamais, à l'encontre des bossus, roux et autres androgynes, subi par exemple la terreur de l'Inquisition9. Lors de ces exhibitions et fêtes foraines, si courues dans les siècles passés, les dames et les messieurs payaient pour voir ce qu'ils n'auraient pas accepté de voir autrement que dans une cage, c'est-à-dire dans un espace donné et dans un temps voulu. Les monstres et les curiosités devaient ainsi rester dans un cadre circonscrit Ce que le cinéma, nous allons le voir avec le film de Jack Conway, a bien compris, tout comme il a saisi l'importance du personnage-nain (caricature et miniaturisation de l'humain), toujours traité à part dans des milieux comme la foire ou le cirque, et cela est criant dans le film de Tod Browning, Freaks. Le commun des mortels préfère donc payer le scandale plutôt que de l'apercevoir au quotidien: comme voyeur, il a sans doute besoin de croire que l'autre est un exhibitionniste. De même, le corps doit être fidèle à l'image forgée et attendue. Le spectateur de foire a payé pour ce don dans un espace-temps détenniné : il espère et attend une image effrayante, mais reconnue comme telle. La peur et le désir de voir se mêlent et s'emmêlent (s'en mêlent). La fonction moderne de celui qui est ainsi exhibé, comme l'a fait remarquer Jean-Louis Fischer, est, bel et bien, le« ce à quoi on a échappé »10.La foire et le cirque sont les seuls endroits « où cela (ces drôles de curiosités) avait une visibilité, sinon (elles) étaient au sens littéral 'ob-scènes' rejetées ou exclues »11.
8 Se référer à la bibliographie pour la liste de ces ouvrages. 9 N'oublions pas que le nain a été utilisé comme cobaye pour des expériences médicales injustifiables sous le Troisième Reich. V oir l'ouvrage de Koren et N egrev,
Nous étions des géants, l'incroyable survie d7unefamille juive de Lilliputiens, Paris, Payot, 2005. 10 Jean-Louis Fischer, Monstres, histoire du corps et de ses défattts, Paris, Syros-Alternative, 1991, p. 17. 11 Jean Louis Schefer, «Généalogie d'un corps », entretien avec Yan Ciret, in ArtPress spécial« Le cirque au-delà du cercle », n020, 1999, p. 168.

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'Obscènes', mot qui signifie de mauvais augure, que l'on doit cacher, indécent Ces corps de mauvais augure, que l'on doit cacher, indécents, et qui éclatent sous les projecteurs de nos consciences bien nées, déchirent un tel voile de pudibonderie que les rires et les craintes fusent Oh, non! TIsne montrent pas le sexe malgré leur obscénité, mais plutôt le résultat d'un coït, c'est-à-dire ses dangers et ses angoisses12. Le regard porté, celui du spectateur des foires, replonge dans ses craintes ancestrales. Mais ce lien jugé angoissant, lien connoté et symbolique entre la diffonnité, le regard et le sexe, entre la sexualité et sa conséquence, trouve chez le personnagenain, celui qui n'a rien d'un monstre justement et qui, pourtant, a été si digne d'être montré, une autre voie pour s'exprimer. Ici, ce que nous avons fait de cette image doit seul être mis en cause. Les lignes suivantes sont forcément violentes qui assurent l'ultime fantasme, l'improbable projection. Le nain, celui des jardins avec son bonnet pointu rouge, est comparé à Priape13, dieu antique représenté par un phallus (nous y reviendrons). Cette interprétation est osée et I\1ichel Tournier, dans 1.£ Nain rouge, ssimile l'organe sexuel au corps du nain14.C'est un fait, le nain a a subi une indélicate projection - quelle sexualité? - que les films utilisent toujours avec ironie, angoisse et préjugés. Des questions bien impertinentes ont cours qui justifient aussi la présence du nain sur les tréteaux des fêtes foraines. Que le cinéma, celui de Jack Conway, montre-til alors de ce personnage atypique? L'harangueur, un genou plié sur une estrade, regarde une minuscule créature (Harry Earles), vêtue d'un smoking, assise sur une chaise: «Allez, souris un peu! TIy a plein de spectateurs aujourd'hui!» «Qu'ils aillent au diable, je ne voudrais pas être comme eux. » « Ça suffit, mets-toi débout et fais ton boulot » L'orateur se lève. Cependant l'exhibition est déjà dans l'image et dans sa mise en scène. Lorsque l'homme se met debout, le lilliputien se révèle bien petit, arrivant à peine aux cuisses du bonimenteur dont la tête est hors champ. Grâce aux cadrages, le spectateur de cinéma juge ainsi des proportions. «On te paye pour ça». L'orateur appelle et
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G. Lascault,

Le mot/stre datlS l'art occidenta~ Paris,

Klincksieck,

1973, p. 370. Voir

aussi Le miroir brisé,l'enfant handicapé,safamille et lep.rychanafystede Simone Sausse (paris, Calmann-Levy, 1996), Georges Canguilhem,« La monstruosité et le monstrueux », in
La COtl11aissancee la vie, Paris, V 00, 1965, p. 171. d 13 Vou- Jean-Yves Jouannais, Des nains, des jardins, essai sur le kitst:h pavillonnaire, I-Iazan, 1993, p. 84. 14 Michel Tournier, Le coq de B11!Yère,Paris, Gallimard, 1978, p. 108. Paris,

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interpelle le public autour de lui, présente la créature à ses côtés: c'est Tweedeldeel, le plus petit adulte de l'histoire Cll se met debout), dix kilogrammes, soixante centimètres, vingt ans, une curiosité du vingtième siècle. Le nmnéro commence. TIsuffit juste de présenter l'Extraordinaire, poids, taille, âge sont donnés, attestant l'absence de trucages, - le corps fait le reste. Mais quel est exactement le don-talent de Tweedeldeel ? Hercule et Echo, après leur nmnéro, présentent aux spectateurs des manuels pour acquérir grande force et devenir ventriloque. Quelle méthode le nain va-t-il donc proposer? A ce moment, l'Extraordinaire provient de ces chiffres dits rapidement en introduction, situant ainsi Tweedeldeel par rapport au propre corps, taille, poids, âge du spectateur. Le nain n'existerait que par comparaison. Sa différence est accentuée par les propos l'introduisant et ce commentaire le met plus sûrement à l'image. Cependant, cette petite créature est sournoise et ne se laisse pas voir aussi facilement Elle injurie, elle s'énerve. Tweedledeel répond au bonimenteur: «Tu parles », mettant ses mains en porte-voix pour atteindre les oreilles du grand homme. Celuici rétorque: «Dix kilogrammes, que du cerveau. » Deux femmes, dont les regards sont placés juste au niveau du sexe de Tweedeldeel, ironisent (<< h A oui, que du cerveau ») et Tweedeldeel de répondre: « Vous les grands, vous vous croyez tout permis.» Une voix demande au souriceau de se taire, brouhaha, un enfant s'en prend au nain, bagarre générale. L'Extraordinaire bouge, parle. En restant dans son espace privé, il transgresse une loi. Refusant d'être un personnage à regards, Tweeldeldeel se rapproche du monde des voyeurs en les accusant Cette révolte de mots le fait enfin accéder au parterre des spectateurs bien gênés, vraiment, d'assister à cette mini-révolution. La bagarre provoque la fuite de Tweeldeldeel, d'Echo et d'Hercule: pour pouvoir échapper à la police, ils se déguisent, et le nain va devoir jouer un bébé. La mise en scène et le rôle qu'il doit tenir jusqu'à la fin mettent le petit au rang du spectacu1aire et de l'extraordinaire, lui qui s'en défendait dès les premières minutes du film. Willie, car tel est le nom de Tweeldeldeel, se démarque et désire attirer, entrelacer, dénouer, en fait regarder. Sa perfidie est le résultat de son impuissance, mais impuissance apparente: Willie possède de réels pouvoirs dans le film. TIdésire parler, et ce, malgré cette taille qui en dit déjà trop long. Dire pour ne pas être, illusoirement être. Hercule et Echo affirment le 'ce pourquoi ils sont là', confirment leur inaltérable présence par un discours explicati.£ Willie parle pour ne pas être une curiosité. TI veut

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infirmer ainsi ce qui est d'une visibilité foudroyante. A parler de la sorte, hargneux, teigneux, il appose une paradoxale séduction. Car Tweeldeldeel attire le public en lui renvoyant ses propres regards, en agissant, en débordant du cadre circonscrit, en provoquant des sentiments contradictoires (de l'agacement à l'amusement), en jouant le paradoxe pour mieux prendre au piège ses victimes. Le personnage-nain reste un grand séducteur au cinéma. « Dans l'opinion courante, séduire l'autre c'est lui dire ce qu'il a envie d'entendre, ou lui montrer ce qu'il a envie de voir, etc. Et si ce qu'il a 'envie' de voir, c'est ce qui lui fait horreur? »15se demande Daniel Sibony. La séduction est une envie d'être débordé, dépassé, envie de bousculer et de faire basculer ses propres limites16.«(00.)Séduction? ~ car séduire, c'est attirer. »17Et pour Eric Castelli, la séduction est à la base du démoniaque. Or le personnage-nain, ainsi est son histoire, a souvent été considéré comme un suppôt de Satan, c'est-à-dire un être qui divise. Et le mot séduire possède une étymologie approchante: se-ducere; amener à « l'écart, détourner de sa voie, séparer»18. «- TIest beau, murmura Vénus épouvantée. »19 Le regard gêné (hypnotisé ?) Serge Daney qualifie malicieusement le spectateur de « voyeur immobilisé» dans une vision bloquée, expression forgée par Pascal Borutzer2o.Et le spectateur, effectivement, veut du spectacle, désire se faire le cinéma de ses louches et mauvaises pensées21. Et L'homme classiquement fonné a toujours eu ce besoin irrévérencieux de regarder l'autre Qa «concupiscence des yeux» dont parlait déjà Saint Augustin), il veut voir 'l'irregardable', quitte d'ailleurs à en être puni. Au Moyen Age par exemple, les femmes qui contemplaient un bossu avant la naissance de leur enfant étaient certaines d'accoucher d'un être diffonne22. C'estunfait et cela
15 Daniel Sibony, L'amour inconscient, Paris, Grasset et Fasquelle, 1983, p. 21. 16 D. Sibony, L'amour inc011scient,op. cit., p. 16. 17 Eric Castelli, Le démoniaque dans l'art, Paris, V rill, 1958, p. 38. 18 «Séduire, c'est mourir comme réalité et se produire comme leurre». Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, Galilée, 1979, p. 98. 19V. Hugo, L.a légende des siècles, poème central: Le satYre. 20 Pascal Bonitzer, Le champ aveugle, essais stir le cil1éma, Paris, Gallimard, Cahiers du cinéma, 1982, p. 116. 21 Serge Daney, Citzéjourtzal, tome II, Paris, Cahiers du cinéma, 1998, pp. 73-75. 22 Gotthold EphraIm Lessing, Laoccon, Paris, Hermann, 1990, p. 53. Voir J.L. Fischer, Monstres, op.cit./Jacques Pinturault « Un film dont ne parle aucune histoire du cinéma:

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est essentie~ le regardeur du corps autre, du cotps nain par

exemple,

est compris dans la

constitution e l'image. a mythologie dispose de récits où le regard a un rôle d L prépondérant et change la destinée humaine - combien de mortels (Actéon, Psychée, Œdipe, Sémélée) ont-ils dû faire face au regard (sans parler de la Méduse) ? L'œil n'est pas innocent (<<éshabiller du regard », d «fusiller des yeux », «dévorer du regard », «manger des yeux ») jusque dans la Bible où l'Eternel met en garde Moïse sur le regard à lui porter, on ne saurait le voir et vivre. Chez les Antiques, le regard va au-devant des choses, il est donc plus à même de véhiculer le désir et la possession. Le regard est coupable. Aujourd'hui, c'est l'objet devant le spectateur qui vient vers ses yeux. L'objet est coupable. Le nain, devenu image par tous ces regards, est difficilement un personnage de gros plan. Au cinéma, sa taille et son corps sont souvent vus avant son visage. L'identité n'a guère d'importance, ainsi le souligne Simone Sausse, le nain est réduit à son stigmate, on ne voit que lui23. L'étrangeté seule est digne d'être regardée24. Un détournement et une « libidinalisation» du regard, une fascination impudique, un évitement phobique, un rejet, voilà une liste bien voyante qui définit les regards jetés25,entre le trop et le pas assez. Le personnage-nain serait une agression dans ce monde de parfaits clichés où se jouent les fantasmes, «même si le cinéma ne lees) donne qu'en effigie» (Christian Metz). Alors pourquoi cet individu dans les arts s'efface-t-il régulièrement derrière un personnage connoté, connu pour sa malignité, sa bonté ou sa sorcellerie? Pourquoi les rôles tenus par des personnes de petite taille ne sont-ils que poncifs et idées reçues? Le spectateur tombe finalement dans les images qu'il a lui-même forgées. Parce qu'il attend du nain qu'il soit lutin ou bouffon, il ne peut accepter les transgressions qui le dérangent Pour marquer une scène, fautFreaks» in Cinéma 57, n020, juillet-août 1957, p. 85, «Le préambule du film
conseillait ironiquement aux femmes enceintes de ne pas le voir ». 23S. Sausse, Le miroir brisé,Paris, Calma1ll1-Lévy, 1996, p. 57. 24 Le nain est volontiers voyeur, notamment dans les genres pornographique et érotique, genres non abordés ici. La notion de genre au cinéma (du fantastique au film historique) n'a d'ailleurs pas été un critère de sélection des films, malgré la présence essentielle du nain dans les genres relevant de l'imaginaire: fantastique, merveilleux. Le nain est toujours traité à part et même au cœur d'un drame psychologique (La Nef desjOus par exemple), il reste discrètement fantastique. 25 Simone Korff-Sausse, «Le handicap: ftgUre de l'étrangeté », in Trauma et devenir psychique, sous la direction de ivIaurice Dayan, PUF, 1995, p. 82.

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il justement utiliser un corps déconcertant, un nain ? Dans Pigallede Karim Dridi (1994), la tête du gang est un être contrefait Gean-Claude Grenier).

Son garde du corps - expression heureuse est immense et l'écrase de sa stature. D'ordinaire il est illogique qu'un nain soit chef de bande et maquereau, car tout meneur s'impose par la force. Dridi utilise ce corps dans un lieu de perversions, Pigalle, un lieu de voyeurisme et d'exhibitionnisme. Opportunisme? Cet acteur n'est-il filmé que parce qu'il marque la scène? Le gros plan de Jean-Claude Grenier immobilisé sur son fauteuil roulant, acteur aux yeux fureteurs qui suit une scène langoureuse et érotique, terrifie, déstabilise l'autre «voyeur immobilisé ». Le cinéma est plus facilement une cachette l'image est un repaire - où regarder n'est plus qu'une violence à la fois atténuée - ce corps n'est pas dans la réalité - et amplifiée - ce corps a été. Jan, filmé et par Filip et par Kieslowski, se dérobe tout en s'assurant qu'il restera coincé entre les bords d'un cadre cinématographique. A la fin, Filip ne sait plus quel personnage il a filmé et s'il devait et avait le droit de capturer Jan. Celui-ci, après la diffusion télévisée du film, se met à pleurer et remercie le metteur en scène de son image. Mais quelle 'épreuve' a-t-il vu? Pourquo~ se retirant pour pleurer de bonheur, est-il filmé par Kieslowski en plongée, réduisant ces pleurs à de minuscules larmes, avant que Filip ne se baisse pour se mettre à sa hauteur? Restera-t-il toujours un nain sur écran lors même qu'il pourrait accéder à l'univers des géants ? Le nain resterait nain car le spectateur, qui a payé pour voir ce qu'il ne cesse de voir, l'a forcé à rester dans son « Rôle-Manifeste »)26. Un « Rôle-Manifeste »: WiUowde Ron Howard (1988) Film à grand succès, Willowa l'avantage d'être un long métrage très populaire qui joue des clichés et des idées préconçues, savamment repérés dans des oeuvres littéraires, pour ne proposer que le fantasme. Aucune démarcation, bien au contraire, le film travaille le motif de la marque, c'està-dire de la reconnaissance27 (femmes rousses, gardes barbus, guerriers casqués ou une Bavmorda qui ressemble à la Reine dans Blanche-Neige e d Disney) pour introduire un corps marqué, celui du nain. Pas de prise de
26Expression reprise à Gilles Deleuze dans L'image-temps, Paris, Editions de Minuit, 1985, p. 97, à propos du film de Tod Browning, Freaks. 27 V oir à ce propos Carole Wrona, «De la comparaison à la différence: Wïlhw de Ron Howard (1988) » in www.retourdimage.org.

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risque évidemment, l'image est attendue, voire souhaitée et elle rassure, quoi qu'on en dise. Et à l'instar des histoires merveilleuses, le spectateur admet les nouvelles lois de la nature: un peuple de nains, des sorcières, des fées, et puis des animaux qui parlent La mythologie Qemythe de Circé), la Bible (Moïse, le Massacre des Innocents), le paganisme Qes fées, l'animisme) et la littérature (Gulliver,L£ SeigneurdesAnneaux) se mélangent dans ce récit filmique. L'extraordinaire s'associe à des êtres réels28. Infonnée de la naissance d'Elora, qui selon la légende mettra fin à son règne de terreur, la reine Bavmorda décide de faire tuer tous les nouveaunés. Une sage-femme sauve l'Elue en la déposant sur un panier d'osier qui doucement prend le Iarge, suit le cours d'une rivière et est recueilli par un Nelwyn, Willow Ufgood (\Varwick Davis). Dans ce filin, la prééminence de la figure féminine (Bavmorda, mante religieuse, n'est pas mariée; Elora est femme pour être reine) dévoile un déséquilibre et révèle que mieux l'image imposée de Willow. TIfaut donc des hommes pour sauver le pays. Or Willow, nain, sera le seul personnage, avec son pendant le daïkini. Madmartigan ev al Kilmer), à osciller entre le féminin et le masculin, sans être ni tout à fait l'un, ni tout à fait l'autrcZ9; il va ainsi remplacer autant le père que la mère d'Elora. Mis en comparaison avec Madmarrigan, séducteur notoire et grand querelleur, Willow est exclu de toutes fonnes de désir, impatient seulement de rentrer chez lui et de retrouver son monde. La première image dérobée de Willow est celle d'un homme labourant un champ. Cadré de loin, - aucun élément ne vient témoigner de la taille puisque la charrette est aussi grande que lui -, Willow n'est pas nain même s'il est vu de loin et de profil, rappelant les représentations de Pygmées sur les bas-reliefs grecs. Le réalisateur filme ce peuple à leur hauteur.
28 Et cet inventaire rappelle une énwnération insolite que voici: «L'invention de dieux, de héros, de toutes sortes d'êtres surhumains, en marge ou au-dessous de l'humain, de nains, de fées, de centaures, de satyres, de démons, et de diables constituait Yinestimable prélude à la justification du moi et de la souveraineté de l'individu (...)). Frederich Nietzsche, Le gai savoir, Paris, Christian Bourgeois, 1957, p. 222. La figure du bouffon, sous les formes du singe, du nain et du démon, traverse l'œuvre philosophique de Nietzsche. Voir à cet effet: Gilles Deleuze, Nietifl-he, Paris, PUF, 1965, 1995, p. 44 / Eugen Fink, La philosophie de Nietzsche, Paris, Editions de Minuit, 1986, pp. 107-108. 29 C'est un fait, le nain peut indifféremment jouer un homme comme une femme.

Pourquoi Linda I-Iunt devient-elle le cameraman Bill Kwan, dans L'annéede tousles dangers de
Peter Weir (1982)? Pourquoi Piérnl joue-t-illa grande-duchesse de Stromboli dans Vq)~edans Smprise des frères Prévert (1947) ? A la suite de cette composition, Piéral un cabaret où il joua Marguerite Deval, une brésilienne et Mae West. fut engagé

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Lorsqu'une taille bien différente s'interpose sur l'image, il choisit - selon le récit, le moment,... - de réduire ou de grandir démesurément La situation est alors vécue comme grotesque ou tragique. Par le cadrage, le spectateur entre dans un monde de comparaisons, un monde marqué, justement, par la taille. Et d'autant qu'il existe encore une autre taille, minuscule, celle des Brownies30. Ces créatures, liées aux fées, ne possèdent aucun pouvoir, mais par leur existence, elles sont magiques. Willow les garde dans ses poches, et les deux compagnons qui le suivent dans ses péripéties sont filmés en plan de demi-ensemble ou en plan rapproché, cadrés au même niveau qu'une table, un panier. La comparaison n'existe pas simplement au niveau des cadrages, mais fait partie de l'image. La taille est signe de reconnaissance et le spectateur face à l'écran pourrait être Daikini, Nelwyn, Brownie, selon le cadrage, oscillant entre le dieu et l'insecte. Ce n'est pas Willow qui a le rôle principal mais bien sa taille, et le film se construit en fonction de cet aspect Willow est laboureur, magicien, mineur, il a même un rapport étroit avec la nature (Wïllow signifie saule en anglais). Que l'image du nain représente-t-elle pour que tant de fonctions, par là de fictions, viennent justifiercette taille? Dans Bandits-Bandits de Terry Gilliam(1982),la bande des six nains invente la senteur des plantes, les sept nains de Blanche-Neige sont mineurs31, les Oompas Loompas de Charlieet la ChocolaterieTim ( Burton, 2005 et Mel Suart, 1971) sont des petits jardiniers infatigables. De par ces métiers ainsi cités, le nain est proche des plantes, il est donc l'intime de la terre. Et de la terre à la poussière puis aux tertres funéraires, le pas se franchit aisément La maison de Willow, par exemple, ressemble à un terrier, un passage qu'Elora doit emprunter. A peine née, il faudrait qu'elle apprenne à bien mourir, aidée en cela par un nain. Mais ce dernier la fera naître une seconde fois, la remettra dans le monde des vivants, car cette rivière franchie n'est-elle pas celle du Styx? Achille Procin, dans LEternel &tour de Jean Delannoy (1943) mais aussi l'Aïaignée (chez Oliver Stone,
30 L'écrivain Robert Louis Stevenson avoua dans un magazine anglais tout ce qu'il devait aux Brownies (qui avec leur pelisse marron ont donné nom au gâteau américain). Voir Pierre Dubois, Claudine et Roland Sabatier, La grande ençycloPédie es d lutins, Paris, Hoëbeke, 1992, pp. 125-126. Le nain, nous y reviendrons, est l'intime de l'artiste, son génie. La miniature est un préambule à la création ainsi que le spécifie Claude Levi-Strauss (La pensée sauvage,Paris, Librairie Plon, 1962, 1990, p. 37). 31 Les nains mYthiques et celtiques sont liés à la garde des trésors ou des mines. Le mot 'Nickel', par exemple, signifie 'Lutin du cuivre' et 'Cobalt' viendrait de 'Kobold'. Le Robert, op. cit., tome I, p. 786 et tome II, p. 2372.

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Seii!'re,la reinedu mal, 1973), le bouffon de La princesse eClèves Delannoy d de (1960), le nain de L'homme des hautesplaines de Clint Eastwood (1973), l'Etrange Monsieur Peppino, dont le métier est taxidenniste, chez Matteo Garrone (2002), les Hobbits dans 1...£ seigneur esanneaux...s'amusent de la d mort et s'en inquiètent A défaut de mort, leur vengeance métamorphose les belles trapézistes comme le faisaient jadis les dieux antiques (Freaksde Tod Browning). Dans ces films merveilleux ou inquiétants, le nain joue sur deux tableaux: il rassure et il menace. TI sait également, et de l'étrange docteur (Piéral) dans Cet obscurobjet du désir (Luis BOOue!, 1977) qui provoque la narration et fait démarrer le train de l'histoire au vendeur du billet gagnant, un nain forcément, chez Djibril Diop 1\fambéty dans L.e franc (1994), ils savent Et d'autres encore, d'autres personnes de petite taille qui surgissent à la suite de Willow, figurants et petits rôles, grands rôles, créatures créées par l'homme pour s'assurer la hauteur idéale, ainsi Mademoiselle Bismuth (MireilleMossé) dans La titédesenfants erdus(Carotp Jeunet, 1994). D'autres enfin ont le regard tourné vers les étoiles et tentent de saisir l'infiniment grand grâce à des télescopes qui réduisent à petit ce qui est démesuré (Frankie Starligh,Michael Undsay-Hogg, 1995). Enfin, quelques héros regroupés en communauté caricaturent la mesure humaine, ainsi TenvrofTif!Y Town (Sam Newfield, 1938), unique western tourné avec des nains, tandis que Jérôme Gean-Yves Thual) joue l'ami du jardin chez Jean-Louis Bouchaud (1998). TIy a aussi le doux Finbar MacBride (peter Dinklage) dans The StationAgent (Tom McCarthy, 2003) qui boude cette même mesure en créant des jouets pour enfant et se projette dans son train électrique en logeant dans une ancienne gare désaffectée. Voici donc en quelques lignes ce qu'un rôle attendu a pu déployer en manifeste. Voici donc de quelle façon le regard - voyeur, fasciné,... - a pu contrôler la présentation du nain, la contraindre, l'exploiter, la cerner, finalement l'empêcher de dériver au-delà du cadre circonscrit Mais ainsi que le cinéaste polonais Kieslowski l'avait deviné, ce contrôle du rôle, de la fonction, du thème, est déjoué par l'art, ici cinématographique. Un indice, c'est-à-dire un plan, un mouvement de caméra, un montage, va révéler le nain. Comment et pourquoi sont indéfectiblement liés. Maintenant, il s'agit d'ouvrir le grand livre de la mesure humaine, cette mesure qui a nécessairement déployé ses fonnats dans l'art De l'image enfantine à la représentation de la mort, la première partie de ce travail va donc exposer les rôles du nain au cinéma.

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1ère partie

Les images du nain au cinéma

«J'ai remarqué que j'inspire parfois la crainte. Mais chacun a surtout peur de soi-même. Les hommes s'imaginent à tort que je suis la cause de leur inquiétude. Ce qui les effraie en réalité, c'est le nain qui se cache en eux, la caricature humaine au visage simiesque qui dresse parfois la tête hors des profondeurs de leur être. Ils sont d'autant plus affolés alors qu'ils ignoraient son existence. Voir émerger à la surface cet inconnu qui leur semble n'avoir rien de commun avec leur véritable vie les épouvante. Quand rien n'apparaît au-dessus des bas-fonds, ils ont l'âme en paix. Ils s'en vont la tête haute, impassibles, avec des visages lisses sans expression. Mais il y a toujours en eux quelque chose d'autre, qu'ils feignent d'ignorer; ils peuvent vivre plusieurs vies à la fois sans le savoir. Ils sont si étrangement cachottiers et incohérents. Et ils sont diffonnes, bien que cela ne soit point visible. »
Par Lagerkvist32

32 ÙJ Ilai1/, Paris, Stock, 1944, 1994, pp. 36-37.

CHAPITRE I L'ENFANT -VIEUX : LES INCERTITUDES INTELLECfUELLES

La représentation du nain, notamment dans les livres pour enfants, est restée celle-ci: une taille d'enfant sunnontée d'un visage vieux à la barbe

blanche Ccet individu étant invariablementde genre masculin et non de
sexe masculin, la différence est notable). Se dessine dès lors un premier paradoxe qui découle de l'image du nain : jeunesse et vieillesse sont liées. C'est à partir de cet assemblage que va se construire le parcours de cette partie. L'enjeu est ici l'apparition du nain à l'écran. La taille et l'âge, la mesure et le temps. Et puisqu'il s'agit d'attribuer un intérêt soutenu pour chronos, cette partie va débuter à l'intérieur des images enfantines pour grandir à son tour et imposer le voir violent de l'adulte. Des incertitudes à la figuration de la mort au cinéma, l'image du nain est donc visiblement affectée par ce premier paradoxe. 1- De l'enfant pris pour un nain au nain pris pour un enfant TIest ainsi parfois difficile d'attribuer un âge juste à ce personnage qui serait un enfant-vieux et le spectateur de cinéma s'achemine, dès lors, vers un monde fait d'incertitudes intellectuelles, de doutes et d'hésitations. Le tenne d'inquiétante étrangeté (Freud) pennet de donner un nom à ce sentiment déstabilisant Le spectateur ne sait plus à qui ou à quoi il a affaire. TIdéambule donc dans le domaine de l'étrange, voire de la peur. Certains artifices sont utilisés par les écrivains et les cinéastes pour accentuer cette combinaison temporelle, voire susciter la confusion, enfin donner le signal que tout, dorénavant, est possible. « TIy a une grande différence entre les nains et les enfants. On se figure qu'ils sont semblables parce qu'ils ont la même taille mais ce n'est pas du
tout le cas
Cu.)

le nain est le contraire d'un enfant, puisqu'il est né vieux. )~3

«Pour éviter des ennuis avec les ligues, certains directeurs de salles m'affichèrent comme un lilliputien, et forcèrent mes parents à m'habiller en adulte hors des heures de travail. Mais Pop [son père] tenait à ce que la

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P. Lagerkvist,

Le fzaÙz,op. cit., p. 23.

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