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ITINÉRAIRE D'UN MUSÉE le Heimatmuseum

www.1ibrairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9416-5 EAN 9782747594165

Véronique CHARLÉTY

ITINÉRAIRE D'UN MUSÉE
le Heimatmuseum

Préface par Yves Déloye

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino
ITALIE

1200 logements vi11a 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

- ROC

PRÉFACE

Par sa dimension interdisciplinaire, ce livre est un très bel exemple du dynamisme des sciences sociales du politique. Issu partiellement d'une thèse de doctorat en science politique que j'ai eu le bonheur de diriger à l'Université Panthéon-Sorbonne, l'ouvrage que le lecteur va découvrir se situe à l'intersection de

plusieurs problématiques fécondes qui renouvellent en profondeur notre compréhension du « passé présent» de la
politique culturelle allemande. Au croisement de la sociologie historique de la construction nationale, de celle de la mémoire collective allemande et de son insertion dans la trame quotidienne des territoires locaux et des trajectoires biographiques individuelles, ce livre accorde une place centrale à l'écriture de l'histoire et à la mise en forme muséale de cette dernière. Loin de l'image stéréotypée d'institutions muséographiques vouées à la simple accumulation continue et paisible de collections authentiques, cet ouvrage montre combien

les musées d'histoire ont une histoire spécifique, faite des
nombreux enjeux politiques, sociaux, voire économiques, qui les ont durablement marqués. Loin d'être des lieux poussiéreux car a-temporels, l'analyse proposée ici nous en révèle la riche grammaire de sens et, plus encore, la plasticité et la capacité - certes différentielle d'une institution muséographique à l'autre - à incarner le rapport imaginaire mais évolutif que nous entretenons à nous-même et à notre passé collectif. Ce faisant, l'ouvrage invite à parcourir les musées, ici les Heimatmuseen, de manière réflexive en se posant la question des usages politiques des mises en scène proposées du passé, en questionnant le choix des découpages
chronologiques retenus, celui des objets apparemment anodins exposés, ou encore en évaluant l'autorité des mots et des choses du passé. Bref, il me semble certain que le lecteur, au terme de la lecture de cette fascinante enquête socio-historique, ne visitera

plus avec la même innocence et la même candeur les musées à

dimension historique (qu'ils soient locaux, nationaux ou
désormais européens). Ce livre offre aussi l'intérêt d'une mise en perspective de longue durée des questions évoquées. Si l'auteur est bien sûr sensible aux césures historiques, notamment celle de la période nationale-socialiste ou, plus proche de nous, celle de la chute du Mur, elle s'attache aussi, et peut-être surtout, aux continuités sourdes qui donnent à cette « figure muséale » sa densité et sa valeur historiques. Car, tel est le pari interprétatif de Véronique Charléty: éviter toute essentialisation de son objet pour, en permanence, l'insérer dans les configurations historiques et territoriales, dans les dynamiques temporelles propres, dans les univers intellectuels et sociaux qui lui donnent son sens. Visant à produire une histoire de proximité, le Heimatmuseum devient sous la plume informée de l'auteur le reflet tout à la fois d'une prise de distance réactionnaire avec un présent lourd de
transformations les musées sociales et politiques qui inquiètent (en ce sens désespéré d'histoire locale sont aussi le conservatoire

d'un monde souvent révolu) et de la capacité de la société allemande à articuler, d'une manière différente de celle qui se donne à voir en France, identité locale et identité nationale, entre soi et clôture nationale, «petite patrie» et communauté civique, histoire et mémoire des lieux. S'inscrivant dans le riche débat qui parcourt l'historiographie récente tant en France qu'en Allemagne ou encore en Suisse sur l'emboîtement souvent imaginaire et complexe des territoires et des identités, l'auteur offre ici une enquête monographique qui oblige à un regard comparatif dans le temps et dans l'espace. Si l'enquête se concentre sur l'histoire allemande, sa portée sociologique dépasse de loin les frontières

de cet Etat. Nul

«

Sonderweg » ici, mais bien au contraire un

ensemble de pistes et d'hypothèses de travail qui conduit le lecteur à penser les similitudes au même titre que les différences. Et ce non seulement dans une perspective synchronique, mais aussi au regard des expériences contemporaines de reconstruction permanente de nos mémoires, imaginaires et identités collectives. Là est probablement le principal mérite

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d'un ouvrage passionnant sachant captiver son lecteur pour mieux le convaincre. Au final, l'élégance de sa démonstration est de laisser aux lecteurs le soin de trancher deux questions fondamentales et classiques: l'autorité du passé mis en musée ne serait-elle pas autre chose qu'une reconstruction toujours instable du présent à destination d'un futur incertain? Plus encore, comment penser l'autorité du passé sur nos actions et représentations présentes s'il n'est pas signe d'identité et de consensus partagé mais reste ouvert aux inflexions de sa mise en forme muséale ? Yves Déloye Membre de l'Institut Universitaire de France Professeur de Science Politique Université Paris I / Panthéon-Sorbonne

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REMERCIEMENTS

Cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour sans la contribution des différents acteurs issus de l'univers berlinois des Heimatmuseen tout d'abord, mais aussi de l'ensemble du secteur culturel allemand, et qui, à titre divers, m'ont livré de précieuses informations. Mes recherches sur les Heimatmuseen allemands ayant été conduites à Berlin, entre 1996 et 1999, la majeure partie de mes exemples est tirée de ce contexte. Dans l'avancement de ce travail, qu'il me soit permis de remercier un certain nombre de personnes, Etienne François, Yves Déloye et Pierre Birnbaum. Ma gratitude s'adresse également à Hamit Bozarslan, Peter Schottler et Marie-Oaire Lavabre, pour leur disponibilité, leur aide, leurs suggestions. Je ne voudrais pas non plus oublier l'espace de réflexion ouvert par différents groupes de travail et centres de recherche, en France, en Allemagne, à l'Institut Universitaire Européen de Florence et l'Université américaine Brown de Providence. Enfin, mes meilleures pensées seront pour mes proches qui, grâce à leur soutien, ont joué un rôle déterminant dans la maturation de ma réflexion.

INTRODUCTION

. Objectifs
Cet ouvrage sur les figures locales du musée et leur travail d'écriture de l'histoire est le fruit d'une interrogation portant sur les transformations et les usages successifs d'une institution culturelle, le Heimatmuseum, née à la fin du 1ge siècle et fortement marquée par le stigmate national-socialiste. Ce questionnement appelle une analyse socio-historique qui permet d'observer la trajectoire singulière de cette figure muséale, et de mesurer l'importance des origines et de la période nationale-socialiste sur l'itinéraire ultérieur des Heimatmuseen. Le recours à l'histoire pour éclairer les déplacements de sens du mot Heimat, permet aussi de rompre avec une vision essentialiste et de situer cette notion dans des configurations socio-historiques changeantes. Enfin, cette approche invite à une réflexion sur le croisement des logiques d'identification locale et nationale. Les Heimatmuseen, que nous nommerons également musées d'histoire locale (1), sont nés à la fin du 1ge siècle alors qu'un sentiment de nostalgie des temps anciens, un courant de pensée à la fois moderne et réactionnaire rejetant les transformations issues de l'industrialisation et de l'urbanisation - se fait jour. Ils constituent à la fois un symptôme et un corrélat de la modernité. Le terme de Heimat est difficilement traduisible: il évoque la petite patrie, le sol et les anciens. Son utilisation suscite des débats, pas toujours explicites, au sein de la société allemande sur la relation appropriée entre le local et le national, le particulier et le général, l'individu et le

collectif. Comme les termes de nation et de patrie, celui de Heimat est très controversé et n'obéit pas à une définition simple. Il suggère à la fois la conscience nostalgique d'un monde pré-industriel et d'un milieu paysan: une acception conservatrice, voire idéologique - teintée parfois d'attributs ethniques - ; une vision globale, écologique de l'environnement; une aversion pour les conséquences néfastes de la modernité, l'industrialisation, l'urbanisation et l'individualisme. En nous intéressant à cette notion, nous avons été attentifs aux déplacements (2) de sens d'une figure imaginaire et à son articulation avec le territoire national : l'espace du politique. Elle est, en effet, une figure imaginaire, un non-lieu toujours réinventé d'un possible être-ensemble (de nature politique et esthétique). Dans beaucoup d'esprits contemporains, la Heimat est indissociable de l'idéologie nationale-socialiste. Comment comprendre, notamment à Berlin - où nous avons effectué l'essentiel de nos recherches -, dans une ville particulièrement sensible et réactive à ce passé, la pérennité des Heimatmuseen et leur travail narratif? A travers eux, on peut observer les mutations, les effets et les limites d'application d'un paradigme identitaire, constitué pour l'essentiel au 1ge siècle, liant le destin du musée à celui de l'Etat-nation. La figure du musée est apparue à un moment où se constitue le couple nation-Etat en Europe. A partir de là, et tout au long du 1ge siècle, s'impose l'idée d'organiser le rôle patrimonial de l'État. L'unité nationale autour de la nouvelle classe dirigeante implique un travail de mémoire dont il faut mettre en place les instruments. Le musée constitue un espace au sein duquel la nation peut se (re)présenter comme communauté imaginée. L'entreprise d'inventaire de la nation devient une dimension clef des collections historiques culturelles. Après 1840, les mouvements nationalistes se sont répandus à travers l'Europe, simultanément avec le développement de la

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presse écrite et des institutions culturelles et éducatives promouvant l'idée nationale. C'est dans ce contexte notamment que le Musée National Germanique de Nuremberg est fondé par la bourgeoisie libérale, en 1853, ainsi que le Musée National de Varsovie en 1862 - même si, en l'absence d'un Etat polonais, la collection a été partiellement entreposée en Suisse. A Turin (3), le musée national date de 1878 et suit l'unification italienne plutôt qu'il ne la précède comme ce fut le cas en Allemagne. Ce processus est particulièrement clair dans le cas français où les musées prennent part aux efforts d'instruction et de vulgarisation qui marquent le dernier quart du siècle. «Au moment où se met en place, en France, la politique d'instruction de la République, la réorganisation du musée (selon les termes d'une circulaire ministérielle de 1881) est le corollaire de celle de l'école» affirme Roland Schaer (4). L'Europe des Etats-nations prend forme: en Italie, en Allemagne, en Roumanie. La conception nationale des musées est la plus répandue dans le discours produit sur les musées. Ces derniers ont joué un rôle important dans la quête moderniste et nationaliste pour établir l'ordre et les frontières - autrement dit pour affirmer leur monopole de la violence physique légitime et celui de la violence symbolique. Ainsi le développement des musées est-il profondément lié au processus de formation des Etats nations modernes. Ils jouent un rôle significatif dans l' objectivation culturelle, i.e. la construction de la culture (et de la société) comme objet: soit comme objet naturel, soit comme entité construite. Aujourd'hui, le musée sert moins à appuyer le processus de construction nationale des vieux pays de l'Europe occidentale qu'à produire du collectif, pas nécessairement national. Le cadre du musée n'est pas neutre: c'est un lieu où quelque chose se dit, est reçu, célébré, accepté, refusé. C'est un lieu de reconnaissance et d'auto-reconnaissance, de célébration,

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d'exaltation identitaire, dont le point de départ à partir duquel tout s'organise, est la mémoire. On crée une figure muséale pour accréditer la fiction d'une communauté d'appartenance. Le musée est un espace de sacralisation où s'établit un lien politique de nature religieuse, au sens premier du terme (religare). On peut dès lors légitimement s'interroger sur les effets et les limites de l'application d'un paradigme identitaire constitué pour l'essentiel au 1ge siècle. Le répertoire a changé, l'individu moderne étant enclin à se construire comme individu singulier. La politique de la reconnaissance est d'évidence plus favorable aux différences individuelles sexuelles, religieuses, professionnelles - qu'aux discontinuités nationales. Le musée intervient sur la scène politique pour devenir un instrument d'intégration des différentes communautés (conceptions, objets, etc.), parfois un lieu de célébration des identités locales. Avec la chute du Mur, l'effondrement de la structure idéologique de la guerre froide qui jouait le rôle d'armature dans les configurations socio-politiques Est et Ouest allemandes, ouvre la voie à un processus de désolidarisation des niveaux d'identification local et national. Le contexte de la guerre froide favorisait une certaine proximité entre le champ muséal et le complexe idéologico-national allemand. Les idéologies, selon Clifford Geertz, constituent des «cartes de la réalité sociale problématique et des matrices pour la création de la conscience collective» (5): cette coïncidence entre les grilles de lecture locale et nationale perd de sa pertinence après 1989. Les débats sur la nature du patrimoine reflètent l'articulation entre le musée et les modes de formation identitaire. C'est la question de la représentation légitime du collectif qui est ici posée.

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. Le musée comme outil d'analyse Le musée est appréhendé comme une catégorie d'interprétation de l'espace social. Il s'insère dans le

contexte du

«

temps de la mémoire» et de la profusion de

vecteurs mémoriels, notamment ceux qui utilisent l'image et donc jouent sur les représentations collectives. Depuis les années 70, le musée bénéficie d'un regain d'intérêt. Partie intégrante de l'espace politique, il est un vecteur de représentation des événements passés, présents et futurs, et de la place qu'y occupe cette communauté imaginée qu'il tente de créer. Il livre des informations sur les transformations politiques contemporaines de la société allemande. Avec Marcel Mauss, le fait social total s'entend comme le point où se noue l'ensemble des rapports qu'une société est à même de tisser entre les individus et les sous-groupes sociaux ou culturels qui la composent. fi faut donc considérer le musée dans son rôle d'organisation de la totalité sociale (6). Fait social inscrit dans le temps et dans l'espace, l'analyse du musée permet de lire la spécificité et les mutations (faibles ou radicales) des structures politiques dans lesquelles il est inséré et partant, d'examiner le degré de convergence des liens qui s'établissent entre les figures muséales et les changements socio-politiques. Pour emprunter une formule à Pierre

Rosanvallon, nous analysons « la façon dont une culture
politique, les institutions et les événements travaillent les uns dans les autres, composant des figures plus ou moins stables» (7). Le musée participe donc activement à la mise en forme historique du monde vécu à partir du passé et de l'histoire. Les échanges entre mémoire individuelle et mémoire collective sont permanents. Le travail muséographique rend possible le glissement entre un espace vécu et un espace représenté (8). L'espace social est tout d'abord perçu - c'est-à-dire organisé et utilisé - et conçu, dans le sens où il est pensé, conceptualisé: c'est 17

l'espace des urbanistes, des technocrates, mais aussi des muséologues. Et, tandis que les urbanistes et les technocrates utilisent le matériau du réel, les muséologues en recomposent la représentation. Par suite, l'espace est vécu et associé à des images, des symboles qui permettent aux usagers de l'imaginer. Il devient un espace d'expériences communes. Ces trois volets d'expériences sont «trois moments de l'espace social» qui existent concomitamment (9). Dans cette perspective d'écriture et de lisibilité de l'espace social, le musée participe à la mise en récit de la cité, au processus de construction de sa mémoire. Le musée d'histoire, en particulier, sert de médiateur entre ce que l'égyptologue allemand, Jan Assmann, nomme la «mémoire culturelle» et la « mémoire communicative» (10). Plus généralement, la construction intellectuelle ancienne d'Alois Riegl est le meilleur exemple d'un mouvement de fond qui porte la représentation du patrimoine vers l'intangible, en tant qu'illustration de valeurs, ou d'idées abstraites, et prétexte à une reconnaissance commune dans l'émotion partagée. La « valeur d'ancienneté» - qui privilégie les traces, le passé en soi - tend, selon lui, à se substituer à la «valeur historique », celle du 1ge siècle, qui isole un moment du développement historique pour considérer sa singularité objective (11). Le patrimoine ne cesse de gagner en extension, compensant sa progressive perte de profondeur et d'intensité par «la multitude et la variété des traces d'ancienneté ». Cette représentation témoigne d'un lien étroit entre le caractère le plus extensif du patrimoine et sa diffusion de plus en plus large. Krzysztof Pomian constate

qu'en Europe, « Les musées prennent la relève des églises
en tant que lieux où tous les membres d'une société peuvent communier dans la célébration d'un même culte. Aussi bien leur nombre croît aux 1ge et 20e siècles au fur et à mesure que grandit la désaffection des populations, surtout urbaines, pour la religion traditionnelle. Le

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nouveau culte qui se superpose ainsi à l'ancien, devenu incapable d'intégrer la société dans son ensemble, c'est lui dont la nation se fait en même temps le sujet et l'objet» (12). A l'espace du musée correspond l'espace social, le temps moderne, la légitimité nationale, la logique de l'Etat-nation et une difficulté croissante du religieux. L'engouement pour les musées obéit à une logique de patrimonialisation, mais aussi à une logique de dépassement de l'Etat-nation sur fond de sécularisation de l'espace social et de légitimation de la pluralité sociale. Le musée est ici considéré comme un instrument de travail et un mode d'interprétation politique du passé et du monde contemporain. Les musées d'histoire locale, en particulier, se livrent à une lecture de la routine, du quotidien, de l'immédiateté du paysage urbain. Les Heimatmuseen transforment cette communication vivante en une culture objective par des textes, des images, des photos, par une écriture muséale, esthétique de l'histoire qui rend compte de la complexité de la ville. Notre interrogation porte sur la façon dont les Heimatmuseen (en particulier à Berlin) ont pris la mesure de leur héritage idéologique. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, et pour emprunter la formule à Michel Foucault: «Le problème n'est plus celui de la tradition et de la trace, mais de la découpe et de la limite; ce n'est plus celui du fondement qui se perpétue, c'est celui des transformations qui valent comme fondation et renouvellement des fondations» (13). n faut désormais penser la discontinuité, son expression et ses usages politiques. Les musées d'histoire locale sont des musées à vocation politique. Ces points de rapprochement entre le champ politique et le champ muséal sont d'autant plus visibles en Allemagne que des liens étroits et complexes unissent l'histoire au processus d'édification nationale. La singularité de l'histoire allemande est fortement marquée par la Shoah qui constitue un point de rupture fondamental au tour duquel s'articulent l' écriture de

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l'histoire et son « esthétisation»

(par le cinéma, les arts plastiques, l'art photographique, la littérature et le musée). Voilà pourquoi, l'effort de mémoire est omniprésent, soulevant des interrogations, voire des querelles politiques en Allemagne, sur l'héritage et l'histoire nationale légitimes. C'est pourquoi, les musées d'histoire locale offrent un terrain de choix pour examiner les rapports qu'entretient l'histoire au passé. La figure du Heimatmuseum, en particulier, constitue une institution publique chargée de

collecter et de préserver « une mémoire de voisinage », de
faire d'un espace public, un espace symbolique créant le lien (ou ne le créant pas) entre divers éléments hétérogènes. Nombreux sont ceux qui, parmi eux, insistent sur l'importance d'un lien social ancré dans le territoire. Pour beaucoup, cette institution a vocation à restituer une proximité à la fois spatiale et sociale, mise à mal par la force de l'anonymat métropolitain. Autrement dit, les musées d'histoire locale cultivent la singularité des cultures locales, singularité perçue comme l'envers de la haute-culture urbaine. Cela va de pair avec une conception régionale et décentralisée du patrimoine culturel et de ses usages. Aujourd'hui, de nombreux directeurs de musée se sont engagés, en Allemagne occidentale puis dans l'Allemagne unie, pour une écriture alternative de l'histoire, une histoire de la vie quotidienne, une histoire sociale écrite par le bas, par contraste avec une histoire politique et structurelle écrite par le haut qui oublierait les «petites gens ». Certains perpétuent cet idéal démocratique du musée fait pour et par la population locale. Ils procèdent à une lecture polémique de la culture (14) où l'enjeu consiste à réhabiliter une certaine forme de culture périphérique par rapport à un centre culturel dominant; à s'inscrire dans une culture décentralisée. Les choix muséographiques font écho à la spécificité des contextes socio-politiques, tendus vers un projet de démocratisation de la culture. C'est pourquoi

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l'institution muséale construit les identités autant qu'elle est construite. Ce faisant, le musée d'histoire locale devient une institution où se croisent un travail scientifique et des expériences individuelles multiples. Il mettrait ainsi un terme à l'exclusion du savoir scientifique des différents domaines de la vie quotidienne. Entre un cadre savant et une transmission populaire, l'écriture muséale locale ouvre la voie à une interrogation sur les relations entre l'histoire, le patrimoine et leurs usages socio-politiques. Certains Heimatmuseen perpétuent cette «conscience d'antiquaire» dont se moque Friedrich Nietzsche (15) : ce regard rétrospectif, un peu nostalgique que leurs ancêtres portaient sur le matériau historique. D'autres se sont écartés de ce profil: ceux-là s'inscrivent dans un contexte plus large de recomposition des critères de l'identité collective. On y retrouve, certes, les thèmes de l'urgence, de la protestation contre l'oubli et l'injonction de conserver les traces. Pour l'essentiel, ces musées sont, en effet, tournés vers l'élucidation, mythique ou non, de l'origine, du lieu ou des traditions pour élaborer l'identité. S'y ajoute cependant le souci de rendre compte de l'histoire (passée et présente), de la rendre accessible à tous, et enfin, d'articuler un quotidien individuel et souvent localisé, avec le territoire imaginé d'un «être ensemble», d'une communauté d'appartenance. Dans sa pratique comme dans ses effets, le musée doit être considéré comme un outil d'interprétation du social, un espace d'affichage du patrimoine, lié à des identités multiples. TIparticipe à l'élaboration des figures de la ville (historique, sociale, politique...) dans les limites des configurations socio-politiques dans lesquelles il est inséré. Son analyse témoigne d'une transformation plus générale, le plaçant, depuis les années 80, au centre du dispositif symbolique et politique des sociétés occidentales.

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. Au croisement

du local et du national

Au 1ge siècle, l'investissement du musée par l'idéologie nationale est manifeste dans tous les pays européens. Ce penchant pour la thésaurisation est mis au service d'une volonté de grandeur et de prestige nationaux, dans les États-nations modernes. Ce mouvement traduit la démocratisation du musée, son rapprochement d'un public qui, à l'époque de la conscription générale et des progrès du suffrage universel masculin, est à la fois composé de futurs soldats et d'électeurs. Et il traduit aussi la pénétration de l'idéologie nationale dans le tissu social, l'emprise qu'elle exerce désormais sur les esprits. Les musées locaux, en particulier, inculquent à leurs visiteurs la leçon du patriotisme enraciné dans un terroir qui tient sa valeur de son passé et de ses particularités, de son individualité, mais aussi de sa participation au passé et au présent de la nation (et donc à son avenir) en tant que lieu d'événements importants. De façon très variable, les musées locaux contribuent ainsi à l'éducation idéologique des masses que dispensent de leur côté, à grande échelle, les musées nationaux, qui en exposant des images du passé, donnent à voir la mission civilisatrice de la nation, ou la nécessité de se défendre contre une menace extérieure, ou encore, l'obligation qu'elle a de préserver son identité (culturelle, ethnique ou raciale, selon les cas), minée par l'industrialisation, l'urbanisation ou la mobilité croissante des populations. A la fin du 1ge siècle, ce travail de relocalisation par l'histoire locale efface la distance avec l'histoire nationale, conséquence de la modernité (16). Parallèlement, dans l'idée que chaque nation se fait d'elle-même, les traits qui l'individualisent deviennent prépondérants tandis que s'estompent, surtout dans la culture de masse, ceux qui lui sont communs avec d'autres nations européennes, au point que le national

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commence à s'identifier chez certains au particulier, à ce qui est propre à une nation et à elle seule. L'émergence des musées est profondément liée au processus de formation des Etats-nations modernes; ce parallèle conduit à une interrogation sur le rôle de l'histoire dans la construction des identités et, plus particulièrement, sur l'articulation, tantôt complémentaire, tantôt concurrentes, entre les dimensions locales, régionales et nationales de l'identité. La complexité des liens noués entre ces différents niveaux d'identification offre un éclairage supplémentaire sur les perspectives de réflexion européenne. Depuis la fin des années 80, de nombreux travaux considèrent la nation comme un artefact culturel. L'accent est mis d'emblée sur la dimension inventée et/ ou imaginée et sur les procédés de construction historique et sociale du sentiment national. C'est en se projetant, en offrant une image reconnaissable et désirable, que la nation s'institue comme forme supérieure à l'existence d'un territoire (dans le cas de la France). La nation est donc d'abord une image (ce qui explique qu'il puisse exister des correspondances avec le local), mais c'est une image plus «grande» que la réalité dont elle est la représentation, et son efficacité est proportionnelle à cette démultiplication. Ainsi, la nation est-elle l'articulation d'une réalité et d'une fiction, d'un ensemble de faits et d'une « œuvre» imaginaire collective complexe. Après la Seconde Guerre mondiale, un effort d'affirmation nationale s'est poursuivi de chaque côté du Mur faisant de l'histoire un enjeu socio-politique de premier plan. Avec la partition allemande, en effet, l'écriture de l'histoire devient déterminante pour légitimer chacune des deux Allemagnes. Si l'historiographie estallemande est revendiquée et stigmatisée comme idéologique par l'Allemagne de l'Ouest, la querelle des historiens (1986-86) révèle, à l'Ouest, sa relation avec les systèmes idéologiques. L'histoire a fait l'objet d'un

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contentieux politique des deux côtés du Mur: elle est intrinsèquement une entreprise politique. Les controverses multiples sur les symboles nationaux, mémoriaux et musées dans l'Allemagne unifiée constituent aujourd'hui encore des indicateurs pertinents de l'importance des débats sur la conscience historique et l'identité nationale allemandes. Ainsi des controverses berlinoises portant sur la localisation de la capitale, la restauration du quadrige au-dessus de la porte de Brandebourg, le projet de reconstruction du château - en lieu et place du « Palais de la République », le changement des noms de rue, le monument national aux morts, le musée juif et le monument de l'Holocauste... qui constituent à la fois les enjeux et les symptômes d'un récit identitaire en quête de réajustements face aux transformations allemandes. Comme d'autres pays, l'Allemagne est confrontée à un travail de recomposition identitaire affectant l'articulation entre l'espace public et l'espace privé, entre le centre et la périphérie et ce, plus particulièrement, depuis les années 80. Cette perspective conduit à poser les questions de l'autonomie et de l'indépendance de l'échelle locale par rapport à une régulation centrale, à s'éloigner d'un modèle centripète (étatiste, centralisateur...) jusque-là dominant. Par-delà cette disjonction apparente, les recompositions locales sont souvent fortement ordonnées - sinon encadrées - autour d'un projet centralisé. Ces deux niveaux d'analyse sont complémentaires: ils apportent leur concours à un travail de légitimation et de reconnaissance des différents acteurs engagés dans la définition de l'histoire locale et nationale. Le succès rencontré par certaines figures muséales dans ce processus d'écriture historique traduit un abandon de la nation comme système référentiel unique de l'identité. Selon Pierre Nora, la société devient première, le

quotidien prosaïque, l'objet banal, « dans l'éclatement des
mémoires particulières qui réclament leur propre

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histoire» (17). Et de fait, l'histoire peut devenir le vecteur d'une reconnaissance culturelle, sociale et politique.

. Berlin
Le point de départ de cette enquête se situe à Berlin (18), choisi avant tout pour son importance politique, son statut de capitale, et parce qu'elle est une ville de contrastes (ceux que révèlent les quartiers) et aussi une ville de confrontations (confrontation Est/Ouest). Par bien des aspects, Berlin est une ville-musée, animée par une tension oscillant entre conservation et invention, entretenant une relation ambiguë à l'histoire et au désir de marquage identitaire. C'est donc également un lieu où la mémoire « travaille» et l'histoire se construit: un lieu, par conséquent, où s'élaborent des imaginaires sociaux complexes. L'histoire berlinoise repose sur une série de ruptures temporelles et sur un patrimoine historique tangible relativement mince. Elle contient en germe un des points forts de cette interrogation sur le travail narratif auquel se consacre le musée, et sur la part de reconstruction et/ ou d'invention d'une continuité historique allemande. A Berlin coexistent les niveaux identitaires locaux et nationaux articulés de manière concurrentielle et complémentaire. C'est pourquoi, le lieu est approprié pour y étudier ce rapport au territoire, au centre politique et à la question des identités pertinentes, mis en relations avec les transformations politiques et sociales, autrement dit avec une configuration sociopolitique changeante. Ces trajectoires singulières et localisées sont examinées par rapport à des configurations socio-politiques d'ensemble. Le présent ouvrage s'intéresse à ces «entrepreneurs culturels» (privés et publics, professionnels ou non) pour examiner ce que produisent leurs pratiques, leurs discours et leurs interactions, notamment les liens entre un investissement historique, une appartenance spécifique (locale, régionale, nationale, 25

transnationale; privé ou publique) et la construction des identités. Ainsi cette analyse n'a-t-elle pas pour ambition de mesurer, en aval, le succès rencontré par les musées d'histoire locale auprès du public. Du reste, le public est nécessairement limité puisque ces musées poursuivent des finalités locales. Il ne s'agit pas ici d'éluder une question légitime, mais de préciser qu'elle est d'une importance mineure par rapport aux deux axes de réflexion portant sur ces musées: le travail de construction identitaire, d'une part, et les processus d'écriture de l'histoire, de l'autre. L'accent est mis sur la dimension objectivante (en amont pour ainsi dire) du musée entendu comme institution mémorielle et identitaire. . Pour une sociologie historique du Heimatmuseum Ce propos est avant tout généalogique. Il apparaît, en effet, nécessaire pour comprendre les développements actuels du musée, ses caractéristiques, ses vicissitudes, d'en retracer la genèse et donc de faire un détour par la moyenne, sinon la longue durée. L'objectif est, par conséquent, de mettre en relief les processus, les mécanismes et les paradoxes de l'action susceptibles d'éclairer une histoire de cette figure muséale, depuis la fin du 1ge siècle jusqu'aux années BO. Le poids de l'histoire et des configurations (19) sociopolitiques constitue une donnée structurelle qui agit comme système de contraintes (celle relative à l'économie territoriale, sociale, politique et culturelle) dans lequel s'inscrivent les musées. Mais il s'agit aussi d'analyser les stratégies respectives des différents acteurs (individuels et collectifs). Ils participent tous, de manière plus ou moins conflictuelle, à la constitution de cet espace historique et culturel local. Dans cette perspective, l'analyse sociologique d'objets comme la Heimat ou le Heimatmuseum n'est concevable qu'à l'intérieur d'une problématique historique. Semblable en cela à la nation, le 26

« pays» n'est « pas une structure signifiante en soi, un objet sécable, mais le produit actuel de la combinaison et de la cristallisation historique de divers facteurs qui lui confèrent un sens» et de ce fait, «ce que l'observation sociologique saisit appartient à la forme donnée, immédiate, d'un fait de longue durée, et à tout le moins structuré dans la moyenne durée» (20). Notre premier souci sera de retracer la sociogenèse du terme de Heimat, d'en dégager certaines caractéristiques

afin de considérer ensuite une

«

mise en forme» (21) du

réel parmi d'autres: le Heimatmuseum. Dès lors que l'on s'interroge sur la spécificité des «structures de rappel» (22) collectives dans un pays et sur le rôle que joue l'histoire dans la formation de l'identité nationale, il devient nécessaire de s'intéresser à la question du médium (ou médiateur). Nous examinerons ensuite la configuration socio-politique des années de l'entre-deuxguerres qui marquent durablement la figure du Heimatmuseum et sans laquelle on ne peut comprendre son évolution après 1945. L'instrumentalisation idéologique dont il a été l'objet sous le national-socialisme justifie une telle démarche. Dans un deuxième temps, nous chercherons à comprendre de quelle façon les musées d'histoire locale ont essayé, après la Seconde Guerre mondiale et au sein de deux systèmes politiques différents, de regagner une légitimité politique et rétablir une continuité avec leur histoire (et avec la façon de la représenter dans les musées). La Seconde Guerre mondiale, ses prémices et ses séquelles (die deutsche Katastrophe), est une référence omniprésente en Allemagne. Jean-Claude Passeron emploie le terme de «symbolisateurs nodaux» pour qualifier ces «points privilégiés d'un réseau symbolique où se trouvent rassemblées et nouées les significations les plus valorisées par un groupe» (23) : nous pensons que la période qui recouvre l'émergence du national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale constitue le dénominateur

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commun autour duquel s'organise ou se réorganise le complexe mémoriel de l'Allemagne. Nous nous attacherons à insérer le Heimatmuseum dans une infrastructure muséologique plus large, pour mettre en valeur son évolution, les points de convergence entre les évolutions locales et les transformations nationales jusqu'aux années 70 et 80 qui marquent un tournant, visible d'abord à l'Ouest puis plus tardivement à l'Est de Berlin. Les mutations relatives aux années 70 et 80 coïncident, en Allemagne occidentale, avec une redéfinition des contours de l'espace public et, dans le monde, avec l'apparition ou la promotion de nouvelles figures muséales.

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(1). L'une ou l'autre expression sera employée en alternance pour rendre la lecture plus aisée bien que le terme de Heimatmuseum ne trouve pas d'équivalent français et soit plus adéquat. (2). Entendons ici le mot « déplacement» comme une dynamique de

sens. Cf. Michel De Certeau : « Une structure propre à la culture
occidentale moderne s'indique sans doute en cette historiographie: l'intelligibilité s'instaure dans un rapport à l'autre, elle se déplace (ou progresse) en modifiant ce dont elle fait son autre -le sauvage, le passé, le peuple, le fou, l'enfant, le tiers-monde», in L'écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1988, p. 9. (3). Turin est alors la capitale du Royaume de Piémont-Sardaigne également capitale de l'Italie nouvelle jusqu'en 1870. (4). Schaer, R., L'invention des musées, Paris, Gallimard, 1993, p. 94. (5). Geertz, C., The Interpretation of Cultures, NY, Basic Books, 1973, p. 220. (6). Karsenti, B., Marcel Mauss. Le fait social total, Paris, PUF, 1994, p. 86. et

(7). Rosanvallon, P., « Pour une histoire conceptuelle du politique »,
in Revue de synthèse (Questions d'histoire intellectuelle), n01-2, 1986, p. 93-105. (8). Di Méo, G.,
du labyrinthe
«

De l'espace subjectif à l'espace objectif: l'itinéraire
n04, 1991, p. 359-373.

», L'espace géographique,

(9). Nous reprenons les caractéristiques retenues par Henri Lefebvre, The Production of Space, Oxford, 1991 [trade 1974] p. 38-40. (10). Les traits distinctifs de la mémoire culturelle sont la référence au groupe, la reconstructivité (toujours en fonction de du savoir relatif à la situation présente), la mise en forme (objectivation d'un sens communicable et un savoir partagé), le caractère organisé, la capacité à créer un lien social, la réfLexivité: Assmann, J., « Kollektives

Gedachtnis und ku1turelle Identitat», in Assmann, J., Holscher, T., dir., Kultur und Gediichtnis,Suhrkamp, Frankfurt/M., 1988, p. 9-19, ici pp. 1-16.

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