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Jan Fabre

De
192 pages
L'influence réciproque entretenue entre les arts visuels et les arts de la scène occupe une place de premier plan dans les pièces de l'artiste flamand Jan Fabre. L'homme de théâtre et artiste plasticien interroge notre rapport au réel. Les auteurs de ce recueil se proposent d'offrir une vision complète - bien que non exhaustive - de ses créations, qu'il s'agisse de ses oeuvres plastiques ou des oeuvres théâtrales, et dévoilent les mécanismes de la dimension paradoxale qui est un de leur plus puissant ressort.
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MARIANNE BEAUVICHE ET LUK VAN DEN DRIES
JAN FABRE
ESTHÉTIQUE DU PARADOXE
Le théâtre contemporain a recours aux multples exploratons
des arts plastques et de la performance qui élargissent le champ
de ses possibilités. L’infuence réciproque entretenue entre les
arts visuels et les arts de la scène occupe une place de premier
plan dans les pièces de l’artste famand Jan Fabre. Associé au
programme du Festval d’Avignon en 2005, l’homme de théâtre et
artste plastcien interroge notre rapport au réel par le biais d’une
démarche transgressive. En puisant aux sources des maîtres anciens
tout en s’inspirant de l’art et des arts visuels depuis Duchamp
jusqu’à Fassbinder, il confronte le spectateur à une histoire de l’art
ainsi incluse sous forme dialogique dans son approche du plateau
scénique. Les auteurs de ce recueil se proposent d’ofrir une vision
complète – bien que non exhaustve – de ses créatons, qu’il s’agisse
de ses œuvres plastques ou des œuvres théâtrales, et dévoilent
les mécanismes de la dimension paradoxale qui est un de leur plus
puissant ressort.
Marianne Beauviche est maître de conférences d’études
germaniques à l’Université d’Avignon où elle est membre du
laboratoire Identité culturelle, textes et théâtralité (ÉA 4277). Elle
a traduit un volume d’entretiens d’Alexander Kluge avec Heiner
Müller et publié des articles relatifs au théâtre contemporain et aux
arts plastiques.
Luk Van den Dries est professeur d’études théâtrales à l’Université
d’Anvers et membre du Centre de recherche sur la poétique des arts
visuels. Il est l’auteur de l’ouvrage Corpus Jan Fabre. Observations
sur un processus de création et de nombreuses publications sur le
théâtre postdramatique en Flandre et ailleurs. JAN FABRE
ESTHÉTIQUE DU PARADOXECouverture : Hommage à Jacques Mesrine (Buste) II (2008)
Matériau : Cire, métal, granit
Dimensions : 55 cm x 50 cm x 60 cm
Photographe : Mario Gastinger
© Angelos bvba
ISBN : 978-2-343-01866-9
20 €
MARIANNE BEAUVICHE
JAN FABRE. ESTHÉTIQUE DU PARADOXE
ET LUK VAN DEN DRIES








JAN FABRE. ESTHÉTIQUE DU PARADOXE

ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL D’AVIGNON
12-13 mai 2011



MARIANNE BEAUVICHE ET LUK VAN DEN DRIES




JAN FABRE. ESTHÉTIQUE DU PARADOXE

ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL D’AVIGNON
12-13 mai 2011












Remerciements

Les éditeurs tiennent à remercier chaleureusement le Festival d'Avignon,
les organisatrices, la compagnie Angelos et Hans-Thies Lehmann.






Sommaire
HORTENSE ARCHAMBAULT ET VINCENT BAUDRILLER
Aux lecteurs.................................................................................................9

MARIANNE BEAUVICHE ET LUK VAN DEN DRIES
L'esthétique du paradoxe. Une introduction..............................................11

LYDIE TORAN
Entretien avec Jan Fabre............................................................................19
Chapitre I : L'œuvre plastique et sa relation avec l'histoire
de l'art occidental
BARBARA DE CONINCK
L'exposition Les années de l'heure bleue..................................................33
JÉRÔME MORENO
La confrontation avec le lieu chez Jan Fabre............................................43
LAURENCE GASQUET
Les paradoxes épistémologiques de Jan Fabre..........................................53
Chapitre II : Le corps en scène, vecteur d'ambiguïté
ALEXANDER SCHWAN
Calligraphies du corps : la danse comme fantasme incarné de l'écriture.…...69
AURORE HEIDELBERGER
Complexité et paradoxe de la figure féminine sur la scène de Jan Fabre..….79
JEAN-PIERRE SIMARD
Corps, genre et symbolisme du discours dans diverses pièces de Jan Fabre.....93
MONIQUE DE VILLENEUVE-SOUTOUL
Ambivalence de la métamorphose et paradoxes d'une « poéthique du
monstrueux ? ».........................................................................................103
SOPHIE RIEU
Pour une lecture « bataillienne » de l'œuvre de Jan Fabre.......................115
CHRISTINE RAMAT
L'esthétique grotesque de Jan Fabre........................................................129



Chapitre III : Une dramaturgie du paradoxe ? Propositions d'analyse
LUK VAN DEN DRIES
La signification et la fonction de la dramaturgie
dans l'œuvre théâtrale de Jan Fabre.........................................................145
LYDIE TORAN
Le Pouvoir des folies théâtrales, une pièce verrouillée ?
Quelques clés pour y entrer.....................................................................155
ONDINE BRÉAUD-HOLLAND
Le plateau ou l'expérience de la terreur.
Autour de Prometheus Landscape II...................................................................173

HANS-THIES LEHMANN
Postface................................................................................................... 185


9
Aux lecteurs
Dans le projet que nous menons à la direction du Festival d’Avignon
depuis 2004, l’artiste associé est une pièce centrale. Point de départ à la
conception de chaque édition du Festival, il nous permet de regarder le théâtre
différemment et de parcourir les champs de la création contemporaine. Nous
avions le souhait de pouvoir faire découvrir chaque année un artiste, son
univers, ses sources d’inspiration, les formes multiples de sa création,
convaincus qu’en stimulant la curiosité du spectateur, nous nous situions dans
l’histoire d’un théâtre populaire. Chaque aventure en compagnie de l’artiste
associé fut singulière, celle avec Jan Fabre en 2005 par les discussions
esthétiques qu’elle provoqua nous permis d’affirmer l’attachement du festival à
la création contemporaine. Ce fut la première fois que l’on pouvait voir réunies
les multiples dimensions de son œuvre, en présentant dans le même lieu et
s’adressant à un large public son travail d'auteur, de metteur en scène, de
chorégraphe et de plasticien.
La tenue du colloque en 2011 et les actes présents nous réjouissent.
Témoins d’un lien fort et nécessaire qui s’est tissé entre l’Université des pays de
Vaucluse et le Festival d’Avignon, ces actes permettent d’approfondir avec le
recul de la recherche universitaire, les émotions et pensées surgies de la relation
aux œuvres.

Hortense Archambault et Vincent Baudriller
directeurs du Festival d'Avignon


L’esthétique du paradoxe. Une introduction. 11
L’esthétique du paradoxe. Une introduction
Marianne Beauviche et Luk Van den Dries
Université d'Avignon / Université d'Anvers
Iconoclaste, Jan Fabre (né en 1958) aime la tradition. C’est l’un de ces
paradoxes qui sont si spécifiques à l’œuvre de Fabre : il se nourrit des
oppositions, et utilise la friction et l’énergie libérée par collision comme sources
de pouvoir pour ses créations. Pour Fabre, la tradition est l’essence même du
développement artistique. Elle pose les normes au sein d’une culture, mais c’est
surtout par la voix de la tradition que s’exprime la maîtrise d’un style ou d’une
période artistique spécifique. Il est bon d’engager le dialogue avec ces maîtres,
non seulement pour en apprendre quelque chose en tant que nouvel étudiant en
art, mais aussi pour les dépasser, afin que le combat mené contre le modèle du
passé s’enrichisse d’une nouvelle étape dans ce processus de progrès constant
de l’art. La grande rétrospective Homo Faber au KMSK (2006), et L’Ange de la
Métamorphose au Louvre (2008), où l’œuvre de l’artiste anversois se retrouve
face à face avec les grands maîtres du passé, sont d’excellents exemples de ces
rencontres de Fabre avec la tradition.
Outre le dialogue avec la tradition, le travail sur et avec le corps est un
rouage central essentiel dans l’œuvre de Fabre. Il réalise des dessins avec son
propre sang, avec du sperme, et embraye vers le théâtre via des performances où
il teste les limites de son propre corps par des séances de dessin longues de
plusieurs jours. Cette préoccupation des processus du corps, de son propre
corps, réapparaît dans les sculptures, où il propose des moulages en bronze de
son corps, comme par exemple dans De man die de wolken meet, ou la sculpture
qu’il a créée pour Avignon, L’homme qui rit et pleure.
Dans son œuvre théâtrale, cette fascination pour le corps prend des
formes très différentes. Au début de sa carrière théâtrale, Fabre s’évertue
essentiellement à montrer la force à laquelle ces corps sont soumis. La force de
l’habitude qui se manifeste par des répétitions à l’infini (exemple, la production
de 1982 Het is theater zoals te verwachten en te voorzien was, d’une durée de
huit heures) ou la force que l’individu cherche à normaliser de manière à
s’« inscrire » dans la société (par exemple, De macht der theaterlijke
dwaasheden, une production de 1984 qui lui vaut une renommée
internationale). Plus tard, il interpelle l’imagination du corps dans des
productions basées sur la philosophie de l’heure bleue, cette tranche de temps
suspendue entre nuit et jour qui génère une certaine forme d’extase physique et
mentale, une sorte de fièvre qui tient le corps sous son emprise. Fabre tente de
12 Marianne Beauviche et Luk Van den Dries
capter ce moment dans la couleur bleue au moyen d’innombrables lignes tracées
au Bic. Il y consacre un certain temps dans son œuvre sculpturale, notamment
dans ses œuvres monumentales comme Het kasteel Tivoli (1990) ou De weg van
de aarde naar de sterren is niet effen…(1987), pour l’adapter également à son
œuvre théâtrale, notamment dans son cycle d’opéras The Minds of Helena
Troubleyn (Vlaamse Opera, 1990). Fabre cerne ici une sorte de temps onirique,
un autre état de conscience où l’imagination suit son libre cours. Dans sa
période la plus récente, Fabre montre encore un autre aspect du corps : celui du
corps en révolte. Dans des productions telles que As long as the world needs a
warrior's soul (2000) et surtout le monumental Je suis sang (2001), il célèbre
l’opposition au culte du corps réalisable et adaptable. Dans la production
monumentale de théâtre musical Requiem für eine Metamorphose qu’il crée en
2007 pour les Salzburger Festspiele, il honore la victoire de la vie sur la mort.
Les acteurs de ces productions puisent leur énergie vitale du pouvoir de la
métamorphose. Ils conduisent une sorte de carnaval au moyen de leur corps.
Une fois affranchi de l’ordre de la normalité, le corps exulte dans une fête de
débauche. Toutes sortes de créatures à mi-chemin entre l’homme, l’animal, le
monstre, la poupée et l’objet sont désormais à portée de main. Ces incarnations
font involontairement penser aux peintures apocalyptiques de Jérôme Bosch,
l’un des nombreux maîtres anciens dont s’est inspiré Fabre.
L’œuvre de Fabre est fortement ancrée dans l’histoire de l’art, d’où sont
tirés de nombreux thèmes, symboles et techniques. Elle repose également sur
une forte base philosophique, qui pose les questions centrales du sens de la vie,
et de la signification de l’être humain. Cette œuvre présente aussi un solide
aspect politique, comme dans Orgy of Tolerance (2009), ou Prometheus
Landscape II (2011), car elle ne se contente pas de la seule évolution de la
société actuelle, mais invite à l’émerveillement, la liberté et la réflexion.
Son projet artistique est lié à la recherche d’une utopie où les personnes
peuvent vivre de leur propre force intérieure, libérées de leurs peurs et de la
coercition sociale. Fabre se consacre à la renaissance de l’homme, à partir d’un
corps libre et puissant complètement réconcilié avec sa propre nature, ses
impulsions, ses instincts. Un corps ayant développé de concert sa spécificité
spirituelle et plus animale, ce qui le rend apte à de nouvelles possibilités, de
nouvelles façons de voir, sentir et communiquer.

C'est sur les caractéristiques de cette esthétique que se sont penchés des
spécialistes de l'œuvre de Jan Fabre venus d'horizons divers, réunis à
l'Université d'Avignon lors d'un colloque qui a eu lieu en mai 2011 à l'initiative
1de Lydie Toran, organisatrice de la manifestation . La rencontre d'Avignon,
rassemblant à l'Université des interventions qui portaient sur l'ensemble des
médias employés par l'artiste, offre une vision complète – bien que non

1 Avec Hélène Laplace.
L’esthétique du paradoxe. Une introduction. 13
exhaustive – de ses créations, et dévoile les mécanismes de la dimension
paradoxale qui est un de leur plus puissant ressort.
Les contributions des chercheurs ont été complétées par la présentation
de Barbara de Coninck, collaboratrice de l'artiste, et par l'entretien réalisé par
Lydie Toran avec Jan Fabre. Une projection au cinéma Utopia, première en
France du film Jan Fabre, a royal commission, est venue en appui du colloque.
Ce documentaire réalisé par Rita Mosselmans (2002) retrace l'intégralité des
phases de l'œuvre emblématique Heaven of Delight, créée pour la reine Paola au
Palais Royal de Bruxelles, depuis sa genèse jusqu’à sa réalisation. Il touche à
l’histoire de la Belgique, à la question du rôle de l’artiste, à la mémoire
collective et à l’appartenance identitaire, toutes questions éminemment
paradoxales.

Lydie Toran (Université d'Avignon) aborde la problématique du
2volume in medias res et délivre un entretien réalisé en novembre 2012 qui
foisonne d'indications, dans lequel elle interroge l'artiste sur les origines et les
modalités du paradoxe, dévoilant le lien productif instauré par Jan Fabre entre
les titres et les œuvres, les mots et les images. Elle s'enquiert de l'importance
des influences issues de la tradition, telle que celles de Wagner, ainsi que de la
signification du double et des effets de miroir à la présence récurrente. Au fil du
dialogue, Jan Fabre apporte des précisions d'ordre biographique. Il revient sur
plusieurs de ses créations scéniques dont il explicite le rapport à l'espace et au
temps. Surtout, il donne des éléments essentiels pour saisir le processus inhérent
à la relation esthétique qu'il engage avec le monde, basée sur la circulation de
l'énergie et les émotions, de l'ordre pourrait-on dire – comme le suggère Lydie
Toran – d'un processus en vue d'une guérison.
Les communications qui suivent s'articulent en trois mouvements,
centrés respectivement sur des questions relatives aux arts plastiques, au corps,
et enfin à la dramaturgie.

Les œuvres plastiques de l'artiste et leur relation avec l'histoire de l'art
occidental ont retenu l'attention de plusieurs chercheurs. La notion de paradoxe
s'y déploie en effet de manière éclatante, que ce soit à l'intérieur du processus de
création ou à travers le choix des modalités d'exposition des productions qui en
résultent.
Dans l'œuvre de Jan Fabre, le dessin apparaît comme un point de départ.
Ce sont les œuvres réalisées avec ce medium que présente Barbara de
Coninck (société Angelos, Anvers). La collaboratrice de Jan Fabre inventorie
ses dessins et œuvres de « L'heure bleue » réalisés au stylo bille (ou stylo

2 Réalisé en anglais, qui est une langue étrangère pour chacun des deux interlocuteurs, l'entretien a
été transcrit (Grégory Albisson) puis traduit et remis en forme (Lydie Toran).
14 Marianne Beauviche et Luk Van den Dries
pointe) bleu entre 1986 et 1992 et réunis pour la première fois en 2011 dans
l'exposition Les années de l'heure bleue au Kunsthistorisches Museum à
Vienne. Le cheminement instauré par Jan Fabre à travers les collections
permettait de faire apparaître des correspondances iconographiques entre ses
œuvres et celles des maîtres de la peinture flamande et hollandaise. Elle en
explore le mode opératoire et souligne les intentions de l'artiste lorsqu'il
provoque une confrontation entre deux médias autonomes, le dessin et la
peinture. Les grands formats des dessins, la simplicité du stylo bille, l'unité
chromatique contribuent à accentuer les contrastes et à renverser la place
habituellement conférée au dessin. Selon elle, l'artiste installe ses œuvres dans
le musée suivant deux lignes directrices : d'une part une dimension symbolique
et iconographique qui sous-tend des rapprochements entre les œuvres de Jan
Fabre et celles du musée, d'autre part une démarche intuitive et sensible.

Jérôme Moreno (Université de Toulouse II – Le Mirail) étudie les
enjeux de la confrontation des œuvres de Jan Fabre avec celles du lieu à la
lumière de trois autres exemples récents : les interventions réalisées au Palais
Royal de Bruxelles (2002), au musée Royal des Beaux-arts d'Anvers (2006) et
au musée du Louvre (2008), qui ne comportaient pas que des œuvres
bidimensionnelles et incluaient des créations réalisées, comme il le souligne,
spécifiquement pour des lieux chargés d'histoire. Il met en lumière l'ambiguïté
que génère le choix de matériaux tels que des insectes ou du sang. Le lien noué
ainsi avec le spectateur, aux connotations organiques, suscite à la fois attraction
et refus. L'ambivalence de la relation établie, suivant un processus d'association,
avec les tableaux de siècles passés, renvoie quant à elle fréquemment à la mort,
que Jan Fabre conçoit comme un état transitionnel.

Lawrence Gasquet (Université Jean Moulin – Lyon III) propose une
analyse d'un choix d'œuvres plastiques à travers le prisme du paradoxe, qu'elle
aborde d'un point de vue épistémologique. Parmi les nombreuses sources de la
connaissance dont s'inspire Jan Fabre, la chercheuse explicite ainsi la référence
eà la philosophie naturelle du XVI siècle, revendiquée par l'artiste. Pour lui en
effet, appréhender la diversité du monde dans sa dimension empirique constitue
un moyen d'approfondir la connaissance de la nature – exemplifié par son
bestiaire. L'attirance qu'il manifeste pour la collection, la bibliothèque et la
classification en général, dans une forme d'affinité élective avec son «aîné» le
enaturaliste du XVIII siècle Jean-Henri Fabre, se traduit par l'importance qu'il
accorde aux signes, à la suggestion et à une forme de figuration métaphorique
dans ses œuvres. Le triomphe de l'analogie permet de subvertir le réel par un
« glissement des surfaces » et par une inversion entre intériorité et extériorité
dans des créations qui mettent en scène la disparition. La chercheuse souligne
enfin le paradoxe entre la précision chère à l'artiste et ce qu'elle nomme
L’esthétique du paradoxe. Une introduction. 15
« indissociation », qui caractériserait tout autant l'art de Jan Fabre, en référence
eà la notion de consilience, née au XIX siècle, développée par la suite par
l'entomologiste Edward O. Wilson et par l'artiste lui-même puis réalisée selon
elle par Fabre sous forme plastique.

Un deuxième ensemble de communications aborde sous des angles
variés la présence du corps, centrale dans les pièces et chorégraphies de Jan
Fabre. Les différentes analyses livrent des interprétations de la représentation du
corps humain à travers le prisme du grotesque ou encore du monstrueux,
prennent en compte les proximités avec l'œuvre de Georges Bataille ou encore
élucident la complexité d'une esthétique soigneusement codifiée.
Dans l'étude qu'il propose du spectacle The Dance Sections (Les
Sections dansées, 1987), Alexander Schwan (Freie Universität Berlin)
s'intéresse au lien entre danse et écriture à la lumière de l'expérience que fait Jan
Fabre de la chorégraphie, envisagée comme une forme calligraphique. Il analyse
une écriture qui n'est pas exacte, se fait mouvante au fil des répétitions et est
fonction de la singularité de chaque danseur. S'en dégage une esthétique des
contraires et du contraste, construite à partir de l'oscillation entre le canonique
du ballet et le non-canonique, entre le mouvement et son absence, suivant le
principe de « mortification » : la lenteur fixe paradoxalement le mouvement,
l'immobilité est envisagée comme un mouvement.
La communication d'Aurore Heidelberger (Université et
Conservatoire de Strasbourg), consacrée à l'ambiguïté propre aux figures
féminines sur la scène de Jan Fabre, vise à montrer les points de passage entre
deux images contradictoires de la femme à travers l'évocation de plusieurs
spectacles montés entre 1987 et 2004. La « créature surpuissante » présente sur
le plateau est selon elle une figure conflictuelle, puisque malgré ses traits
manifestement dominateurs, elle est construite à partir des faiblesses supposées
de la femme biologique. Figure s'il en est de la métamorphose du corps, elle
réunit instinct, violence, animalité, et sexualité. Un détournement des clichés
permet à Jan Fabre de construire une féminité transgressive, qui allie dans sa
dualité la résistance mentale à une force physique que la chercheuse identifie
également chez d'autres chorégraphes contemporains, tels que Wim
Vandekeybus ou Edouard Lock.
La présence du corps est analysée par Jean-Pierre Simard (Professeur,
ex-Président du RADAC) qui la replace dans l'histoire culturelle et l'histoire du
théâtre. L'auteur et praticien rappelle que Jan Fabre prolonge « le jeu nodal des
actes vitaux, sexuels ou de la mort » – tel qu'il a été présenté explicitement sur
escène seulement à partir de la seconde moitié du XX siècle par des artistes
américains et allemands – en s'inspirant de la performance « ludique » mise en
œuvre par des plasticiens flamands. À partir d'exemples tirés de plusieurs
pièces, il montre les contradictions soulevées lors de leur réception auprès du
16 Marianne Beauviche et Luk Van den Dries
public mais aussi, plus largement, dans la société, que les œuvres pour la scène
de Jan Fabre mettent face à un désir à double tranchant. Il décrypte les
significations d'une esthétique du corps qui donne la priorité à l'immédiateté des
sens, use de la parodie, se sert des contrastes et refuse la censure.
Monique de Villeneuve-Soutoul (Agrégée de Lettres Modernes,
Toulouse) décèle dans les dessins et l'œuvre théâtrale de Jan Fabre une
ambiguïté volontaire qui participe selon elle à une « poéthique du monstrueux ».
S'appuyant sur la notion de monstrueux telle que l'entend le philosophe P.
Sloterdijk, elle la rapproche des positions de l'artiste qui, à travers une
« esthétique de la perte », oppose un refus de perdre le « monstrueux » disparu
sous l'effet de la civilisation. Dans ses œuvres, il tente selon elle de reconquérir
cette dimension pulsionnelle et animale par des métamorphoses à composante
érotique et onirique pour atteindre à un nouveau sublime.
Sophie Rieu (Université Paul Valéry – Montpellier III), dans la lecture
« bataillienne » qu'elle propose de l'œuvre prise dans son ensemble, envisage
plus particulièrement la relation au sacré et à la transgression. Le
questionnement de l'humain est en effet l'un des thèmes récurrents dans les
œuvres de Jan Fabre, qui a pris pour sujets notamment les personnes de Jacques
Mesrine et de Robert Stroud. Ces interrogations passent par une recherche de
l'intensité et par l'expérience des limites. La « présence » de la mort – que
l'artiste convoque et à laquelle il confronte sans relâche le spectateur – est
paradoxalement associée à la vitalité, comme chez Bataille. La chercheuse
envisage ensuite l'érotisme chez l'écrivain et chez l'artiste – situé pour tous deux
au-delà des pulsions sexuelles – et met en évidence le lien entre érotisme,
animalité et violence dans plusieurs pièces de Jan Fabre, associations qu'elle
retrouve dans les textes de Bataille. Le processus de « conjonction des
contraires », qui passe chez Jan Fabre par une réappropriation de la symbolique
religieuse à travers la monstration du sacrificiel et de l'immortalité, puis par une
transgression de ces éléments, est un procédé également présent dans l'œuvre de
Bataille.

C'est la catégorie esthétique du grotesque que retient Christine Ramat
(Université d'Orléans) afin d'analyser les fonctions et formes spécifiques reliant
l'œuvre de Jan Fabre à la tradition artistique flamande de Bosch ou de Breughel
notamment. Elle prend pour exemples à la fois des œuvres plastiques et des
performances et mises en scène. Elle souligne la place primordiale de l'acteur
chez Jan Fabre, pour lequel l'imperfection et la parodie constituent des voies qui
mènent à la grâce, le simulacre permettant d'atteindre la vérité. À l'instar du
grotesque médiéval, les pièces de l'artiste, qui ont largement recours à
l'obscénité et à la provocation, mettent en avant un rire relevant d'un comique
inconfortable et proche du tragique, et donc paradoxal.

L’esthétique du paradoxe. Une introduction. 17
La dimension corporelle s'inscrit dans une conception de la
dramaturgie analysée dans plusieurs articles.
Luk Van den Dries (Université d'Anvers) montre que malgré une
apparente rupture avec les époques précédentes, cet aspect reste essentiel dans
les œuvres que Jan Fabre conçoit pour la scène. Il fait retour sur la fonction du
dramaturge ainsi que sur le contexte et les spécificités de la dramaturgie en
Flandre avant de mettre en lumière la manière dont l'artiste procède pour être
« son propre et premier dramaturge » . Il souligne l'importance de la distribution
ainsi que celle de « l'orientation thématique » à laquelle tous les acteurs et
autres membres de la troupe participent. Il signale que la conception de la
dramaturgie privilégiée par Jan Fabre préserve la liberté et la possibilité d'aller
vers l'inconnu. La sélection des scènes retenues s'opére en effet lors d'une
concertation avec tous les acteurs du spectacle, suivant des critères de clarté et
de complexité présents à égalité. Ce processus ne prend pas véritablement fin, y
compris au moment de la représentation, puisque la remise en question reste
toujours possible. Les acteurs sont en quelque sorte les dépositaires d'une
« mémoire commune de l'œuvre complète », ils tissent un fil qui lie les pièces –
plastiques ou scéniques – entre elles, sans qu'il y ait de simple reprise ou
répétition.
Lydie Toran étudie les ressorts dramaturgiques du Pouvoir des folies
théâtrales (1984, reprise en 2012 et 2013) en s'attachant à dégager les éléments
de la représentation relevant d'une vision marquée par l'histoire de l'art et par
l'histoire du théâtre. Le paradoxe se déploie à partir de la multiplicité des
références, parmi lesquelles figurent notamment de nombreuses citations
picturales sous forme de projections de tableaux en fond de scène, ainsi que de
leur confrontation et leur corrélation avec le jeu des acteurs. Leur analyse donne
des clés d'interprétation de la pièce. La mise en relief du contexte artistique et
l'élucidation de la dimension symbolique du Pouvoir... permettent également
d'appréhender l'importance du regard, qui, comme celle de l'énergie, se dégage
sous la forme de nombreuses connexions avec les arts visuels et avec l'univers
même de l'artiste ; leur fonction se révèle au cours de la représentation de ce
spectacle vivant.
Une autre pièce, théâtrale et chorégraphique, est envisagée par Ondine
Bréaud-Holland (École Supérieure d'Arts Plastiques de Monaco) du point de
vue du spectateur. Prometheus Landscape II (créée en 2011), contient selon elle
une contradiction volontairement instaurée par Jan Fabre entre émotions et
appel à la raison. Cette relecture du mythe de Prométhée, à la mise en scène
particulièrement spectaculaire, provoque inquiétude et peur. Ces émotions sont
provoquées principalement au moyen de la vision, sans que le texte soit absent
pour autant. La chercheuse montre en quoi le paradoxe est ici proche de la
définition que donne Kant des conditions de l'expérience du sublime. Elle
convoque la notion de courage que suscite selon elle chez le spectateur la pièce
de Jan Fabre, interprétée comme un « condensé de paradoxes ».