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Jeliya

367 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296270329
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Jeliya être griot et musicien aujourd 'hui

Adama DRAME Arlette SENN-BORLOZ

J eliya
être griot et musicien aujourd'hui

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1481-8

INTRODUCTION

Rie" de mal, mais il y a quelque chose après

On accueille traditionnellement le visiteur, en Afrique de l'Ouest, en lui souhaitant la bonne arrivée, et on lui demande quelles sont les nouvelles. La réponse, en dioula, est: «Jougouman tè, do nimba ko: il n'y a rien de mal, mais il y a quelque
chose après...»

C'était un jour d'été particulièrement chaud. Nous nous trouvions dans un petit atelier de danse pour un stage de danse africaine. Je suivais tant bien que mal, bientôt trempée de transpiration, essoufflée. A la pause, le musicien s'est mis à i' écart, il a déplié un petit tapis et s'est incliné pour la prière. La danseuse s'était assise près du tambour et elle jouait un rythme, légèrement, du bout des doigts. Les participants au stage reprenaient leur souffle, couchés dans toutes les positions. Au bout fi un moment, le musicien est revenu: «Bon, on y va?» Il a fallu reprendre la suite des pas. C'était très simple: soit on décidait de continuer malgré tout, on faisait un effort supplémentaire et encore un autre - par cette chaleur! - soit on laissait tomber. A aucun moment le musicien ou la danseuse ne nous ont facilité l'approche: ils faisaient la moitié du chemin, en nous montrant la succession des pas de leurs danses., et c'était à nous de franchir l'autre moitié du chemin pour les rencontrer. Aucune complaisance, aucun compromis: pas de schématisations pour ménager nos maladresses. C' est dans ces circonstances que j'ai rencontré Adama Dramé, musicien, et Mawa Sanogo, qui nous montrait les danses. Il n'y avait là, certainement, rien de mal, mais il y a eu, en effet, quelque chose après... Adama Dramé est originaire du Burkina Faso, il habite depuis plus de quinze ans la Côte d'Ivoire. Il joue dans toutes les

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fêtes et on vient parfois le chercher de très loin. Parallèlement, il donne des concerts et des spectacles en Europe, aux EtatsUnis, en Afrique de l'Est. Il forme des élèves africains et enseigne son art lors de stages à l'étranger. Descendant d'une lignée de Griots, percussionniste mandingue, virtuose du tambour jembé, Adama Dramé peut parler pendant des heures de la musique, de la tradition, des griots, avec tant de chaleur et de conviction qu'on n'arrête de l'écouter que lorsqu'il cesse de parler... c'est-à-dire parfois bien tard dans la nuit! Je ne savais rien de l' histoire africaine, j'ignorais tout des cultures d'Afrique de l'Ouest, je n'avais jamais entendu parler de la civilisation mandingue. Je me suis mise à réunir des textes, à lire des livres, à compulser des bibliographies. A force de parler et de lire, il m' a paru qu'il fallait écrire: ce livre est le résultat de nombreux entretiens avec Adama Dramé. Nous avons partagé nos réactions au sujet de certains textes, dont il avait lu une copie. Nous nous sommes parfois confrontés sur certaines explications. Au début de nos conversations, une question revenait toujours, entre indignation et incompréhension: Pourquoi le musicien est-il méprisé? Pourquoi la société africaine n' a-t-elle que mépris pour le musicien traditionnel, et en particulier pour le griot? Depuis toujours, en Afrique de l'Ouest, la musique est jouée par les Griots. La formation musicale est assurée de père en fils. L'apprentissage des règles de la musique traditionnelle dure plusieurs années et se fait principalement au moyen de la répétition rigoureuse de bases strictement définies. Adama Dramé défend avec passion la tradition mandingue dans laquelle s'enracine son identité. Il se montre impitoyablement sévère pour la musique africaine moderne, qui satisfait le goût d'exotisme en Europe. Ilfustige ceux qui profitent de cette mode pour répandre une image faussée de l'Afrique. Il dénonce aussi l'idée exotique que les Européens se font de l'Afrique traditionnelle, une Afrique folkloriste, pour ethno-musicologues. Il critique une certaine attitude qui identifie l'authenticité à la couleur de la peau. Les engouements européens pour la musique africaine ont parfois des effets surprenants: en 1989, on a pu voir réunis sur la scène du Festival de Nyon, en Suisse, l'ensemble de Doudou N'Diaye Rose, du Sénégal, et la troupe des Tambours du Burundi. L'idée de rassembler simultanément les deux groupes était celle des organisateurs du Festival et avait un aspect indéniablement spectaculaire. Quel qu'ait été le résultat musical de cette démonstration, il

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est très peu probable que les Sénégalais et les Burundais se seraient rencontrés pour jouer ensemble en Afrique. En 1988 et en 1989, Adama Dramé a donné des concerts dans un grand nombre de pays d'Afrique de l'Est: il faut relever que ces tournées ont été organisées par l'Association des Centres culturels français. Sans l'enthousiasme de quelques Blancs expatriés, le public n'aurait pas eu la possibilité de connaître la tradition mandingue, le contact personnel entre Adama Dramé et des musiciens traditionnels de l'Ouganda, du Malawi ou de l'lie Maurice n'aurait pas été possible. Qui sait ce' qui peut sortir de telles rencontres? La musique, pour Adama Dramé, n'est pas figée: elle s'inscrit dans la tradition vivante d'une agglomération citadine, elle s'enrichit de toutes les musiques entendues, de toutes les expériences de rencontre. Adama Dramé est essentiellement un musicien créateur, improvisateur et virtuose. Pendant la transcription de nos entretiens enregistrés, je me suis aperçue que, très souvent, la parole d'Adama Dramé avait une structure très proche de sa musique: base, variation, développement, improvisation, concentration finale. Parfois, l'approche d'une idée demandait une sorte de démarche circulaire, pour en éclairer les différentes facettes, comme une mélodie d'attente jouée au tambour pendant que la danseuse cherche le mouvement juste de son invention, puis la pensée devenait claire et assurée. Certains sujets apparaissent plusieurs fois, en rapport avec des thèmes différents, tout comme on retrouve un même pas dans plusieurs danses, mais avec une pulsation différente. Adama Dramé a lu, relu et révisé la version écrite que j'avais donnée de ses paroles. Il a apporté des éclaircissements, ôté ce qui lui semblait manquer de précision ou d'importance, repris le texte pour en enlever certaines répétitions ou ce qui lui paraissait des longueurs inutiles. De la tête du serpent à la queue du mouton, Adama Dramé parle de sa vie de Jéli musicien. Il se souvient sans attendrissement de ses années de formation et se rappelle le trac qu'il a ressenti lors de son premier concert en Europe. Il raconte la vie quotidienne, l'Islam, les sorts et protections traditionnelles. Il suit le chemin des Griots, pour parler des Jéli et des Horon. Il rapporte ensuite quelques unes de ses expériences de musicien en Europe. Il revient au jembé, parle de l'instrument, explique les rythmes, expose ses idées sur l'enseignement, sur la tradition, la culture et l'avenir. Ce sont les réflexions d'un jeune musicien, entre 33 et 35 9

ans, bien intégré dans la vie traditionnelle citadine d'une ville africaine, un habitué des voyages transcontinentaux, à l'aise dans les fêtes locales comme dans les concerts. Quand un jour une Africaine de la grande ville lui dit que la tradition est dépassée, qu'elle est devenue inutile, Adama Dramé se fâche: «Tu te rends compte, je suis là, devant elle, j'ai trente ans, et elle me dit que ce que je fais, c'est passé et on n'en a plus besoin!» La question est posée: Qu'est-ce que la tradition? Quelle est sa valeur? A-t-elle un sens aujourd' hui? Pour Adama Dramé, la réponse est claire: la tradition est le fondement de l'identité collective aussi bien que personnelle. La vie de la communauté mandingue, dans une ville africaine comme Bouaké, ne pourrait se concevoir sans la participation des léli, qui sont associés à tous les événements sociaux importants, la naissance, les fiançailles, le mariage, et qui interviennent dans de nombreuses circonstances privées. Les réflexions sur son père, sur sa famille, les conversations avec sa tante Bassoulé Dramé, les discussions avec les Vieux de Kéla l'ont entraîné dans une évolution personnelle qui transparaît parfois dans ses observations et ses commentaires. Cela donne à. certains passages un air d'imprécision: il fallait bien décider un jour d'arrêter les enregistrements pour passer à la publication, mais nos conversations continuent et, publiées six mois ou un an plus tard, certaines parties de ce livre n'auraient pas le même ton, ni le même contenu. II/aut dire que ce travail de recherche nous a transformés. Dans sa démarche, Adama Dramé afondé safierté, affermi son identité, confirmé la volonté de se rattacher à la tradition vivante de la culture mandingue. Et moi, à le suivre dans sa quête, j' ai dû me confronter avec mes préjugés et J'ai été amenée à m'interroger sur ma propre identité et sur les valeurs de ma culture. En m'invitant dans sa cour à Bouaké, Adama Dramé m'a offert la possibilité unique de vivre dans une famille traditionnelle. Il m'a emmenée dans toutes les fêtes, il m'a fait rencontrer des personnes exceptionnelles, il m'a ouvert l'accès à sa culture. Il a partagé ses doutes, ses déceptions, ses espoirs: je voudrais ici le remercier pour sa confiance et son amitié. Je voudrais dire à Mawa Sanogo et Mariam Sylla combien j' apprécie leur accueil et leur affection. Nommer toutes les personnes auxquelles je suis redevable m'est aussi difficile que de compter les feuilles des deux grands Baobabs de Kéla, dont je souhaite que l'ombre s' étende pour Bassoulé Drarné, pour Fatim Kouyaté, et Fanta «Fin». Mme Bernadette Chevallier a pris un intérêt personnel à

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mes recherches bibliographiques et sans elle, certains textes me seraient restés inaccessibles. Les Vieux de Kéla m'ont reçue avec simplicité et générosité, et je dédie avec respect à Jéli Kéla Bala et à Yamoudou Diabaté (auxquels il faut associer Boureman Jan Kamissoko, décédé avant la parution de ce livre), l'admiration que j'ai pour la culture mandingue dont ils représentent la continuité
aujourd' hui.

Il

PRESENTATION

I. Pour donner de l'importance à quelque chose, U/aut y croire Adama Dramé: - Il faut vraiment prendre le temps de bien comprendre les choses avant d'en parler. Sinon, ça reviendrait à tous les trucs qui ont été dits, qui ont été publiés, qui ont été photographiés. Mais c'est jamais le vrai sens du mot, parce que les gens prennent pas le temps d'écouter, de poser des questions. On va prendre le temps qu'il faut, moi, en tout cas de mon côté, - toi aussi, je suis sûr, le temps qu'il faut pour que ce soit un travail propre. Dans ce livre, ce qui est important, c'est le Jéli face à la société traditionnelle. Le problème qu'on a dans cette société dont on fait partie. C'est maintenant que je commence à voir jusqu'où elle peut aller, cette histoire et l'importance que ça peut avoir, pour les Africains et les Européens. Des deux côtés. Adama Dramé, Africain moderne, Jéliformé dans la tradition, virtuose du jembé, sûr de sa maîtrise, intransigeant, fier de son identité, sincère, généreux, partial, passionné... Le centre de sa vie est en Afrique. On vient le chercher, parfois de très loin, pour animer les fêtes traditionnelles de mariage, defiançailles, de baptême. Il est invité en Europe pour donner des concerts, participer à des festivals, enseigner dans des stages. Comment peut-il, dans sa musique, concilier à la/ois le respect le plus rigoureux de la tradition, la mise en question de cette tradition dans ses recherches musicales et la liberté totale de la virtuosité technique et de l'improvisation? Comment peut-il, dans sa vie, concilier le respect des valeurs africaines, les exigences de l'islam, les facilités techniques modernes? 13

Comment ses contacts avec l'Europe influencent-ils sa musique, sa vie, ses idées? Ce livre est le résultat de conversations enregistrées en Afrique et en Europe, retranscrites par moi, Arlette, relues et corrigées par Adama. Nous avons constamment confronté nos points de vue et nous poursuivons des recherches parallèles, Adama' en Afrique, en interrogeant les membres de sa Famille, les Anciens et les autres Jéli, moi en Europe, dans les livres. la parole revient à Adama et je me suis occupée de l'écriture.

...Si je peux laisser des traces, surtout si je peux laisser des paroles écrites, je le ferai. Le plus dur, c'était d'écrire. 1'ai trouvé quelqu'un pour le faire. Le reste, maintenant, c'est que ça porte ses fruits. Pour moi, le français, c'est un peu compliqué. Rien que pour prononcer les mots en dioula il faut du temps. fi faut prendre le temps de lire et de réfléchir. n y a une certaine manière de parler dans chaque langue, une manière de traduire. Si je dois ID'exprimer en dioula, c'est très clair, ce que je veux dire. Mais en français, je sais pas les phrases, les mots qui conviennent très précisément. fi faut voir les mots qui correspOndent à la compréhension des gens, mais dans certains cas, c'est mieux d'employer les noms en malinké ou en dioula et de mettre entre parenthèses le nom admis généralement en français. Ça serait bien, au départ, d'expliquer symbole par symbole, de donner le mot Jéli (Griot) par exemple et dans toute la suite, maintenant, parler de J élie Ça me paraît plus sûr et plus naturel. Je veux donner des précisions, vraiment, sur la vie des Jéli

(Griots), les relations entre eux-mêmes, et avec les Horon (fa-

milles nobles) et avec leur diatighi, c'est-à-dire leur Horon désigné, à qui ils sont rattachés. Je veux savoir depuis quand ces relations ont commencé à se dégrader. Parce que le mépris des Griots, c'est récent, ça n'existait pas, autrefois. Ce que je dis, c'est la réalité, c'est des choses que j'ai vécues, que je suis en train de vivre. n y a des Jéli, des musiciens, plus valeureux que moi, qui ont plus de classe que moi, mais qui n'ont pas eu la chance de rencontrer des gens qui sont intéressés par ce qu'ils font. Ds ont fait toute leur vie dans cette société-là, qui les aime, mais qui en même temps les méprise. Donc, ils étaient à cheval: «Est-ce que je joue ou est-ce que je joue pas? est-ce que je laisse ou bien je laisse pas? est-ce que je suis fier ou est-ce que j'ai honte? » 14

li Ya un problème énonne, en Afrique. C'est ma vie, c'est notre vie, ça a toujours été notre vie. Je peux parler de ça avec certitude, sans arrière-pensée. Et je défie tout Griot de me contredire. Un Griot peut dire, peut-être, qu'il est aisé, que lui, il n'a pas ces problèmes dont je parle. Les Jéli qui sont dessus, ceux d'en haut, ils n'ont pas ces problèmes-là, ils en ont des autres, à leur niveau. Les Jélimousso (Griotes) aisées, qui sont dans leurs villas, qui passent leur week-end à Madrid ou à Paris, elles n'ont pas nos problèmes. Mais celles-là, il n'yen a pas beaucoup. C'est une petite minorité. Tandis que les autres, celles qui chantent dans les mariages, toute l'année, il y en a partout. Les Jéli qui chantent les louanges des Horon pour 500 francs CFA et chaque fois que le Horon donne des sous, c'est avec un air gêné, contraint, ces Jéli savent que ce que je dis, c'est la réalité. C'est notre vie. C'est la vie de tous les jours. Quand j'ai raconté mon projet aux vieux Jéli, ils étaient éblouis. Parce que, déjà, c'était la première fois que quelqu'un s'intéresse à eux. Les Jéli avec qui j'en ai parlé sont contents que je fasse ça. Parce qu'aujourd'hui l'honneur des Jéli est bafoué, d'abord par les Homn, et ensuite par nous-mêmes et troisièmement par les intellectuels. Pour donner de l'importance à quelque chose, il faut y croire. Une chose à laquelle tu ne crois pas, ça n'a aucune espèce d'importance. Donc, qui va s'intéresser à ça? Je vois pas un écrivain africain venant me voir pour faire ce travail avec moi. Qui je suis? Pourquoi il va faire ça? TIva dire: «Mais qu'est-ce que je vais en tirer comme profit?» Et, comme il est africain, il aurait le sentiment de tout connaître déjà des problèmes que je dis. En réalité, les écrivains africains, ils ont fait la plupart de leurs études en Europe. lis n'ont pas de contact avec les personnes concernées. lis ont lu des textes, dans les journaux, dans les revues, dans les bibliothèques, dans les conservatoires. En fait, les Griots, c'est un problème général que tous nos historiens, tous nos écrivains connaissent, mais ça s'arrête là. Tout le monde parle de l'aspect général et on passe toujours à côté. Les Jéli eux-mêmes ne lisent jamais les livres qui sont faits sur eux. Moi, j'en ai lu quelques uns et j'ai vu que ceux qui les ont écrits n'ont aucune connaissance réelle. Je pense que je vais récolter des livres que je trouve sur les Griots, pour pouvoir parler avec précision des choses. C'est
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bien, des fois, de pouvoir dire: «Telle personne ça», parce qu'on peut le retrouver.

a parlé comme

J'ai des cousins qui disent: «La prochaine fois qu'on vient dans le monde, on vient pas Jéli.» 'Ils ont honte d'être Jéli, vraiment honte. Et pourtant, je vois pas la raison d'avoir honte. Il n'y a pas de raison qu'on soit méprisés, en tant que Jéli ou musicien. Que le musicien traditionnel soit méprisé, globalement, et que les bureaucrates soient considérés, parce qu'ils travaillent dans un bureau, je vois pas de raison. Tout le monde peut travailler dans un bureau: mais tout le monde ne peut pas être musicien. Nous, les jembéfola, les percussionnistes de jembé, les musiciens traditionnels, on s'amuse pas, on travaille. Comme eux. 'C'est un travail qui demande une longue fonnation. «C'est dans le sang», paraît-il. Si c'était vrai, comment ça se fait que c'est pas dans le sang de TOUS les Africains? Comment ça se fait que TOUS les Africains ne dansent pas et ne font pas de la musique? Non, «ils ont ça dans le sang», même s'ils dansent n'importe comment, même s'ils jouent n'importe comment. «C'est dans leur sang» ...La musique ou la danse n'a jamais été dans le sang de qui que ce soit, ni des Blancs, ni des Noirs! C'est quelque chose à vouloir, qui exige une fonnation, des connaissances, qui demande de l'intérêt, du respect. Les Jéli, les Griots - tout le monde croit que c'est du passé. Ça veut dire que I 'histoire personnelle de mon père, de mon grand-père, de tant d'autres Jéli, est perdue, parce que personne s'est jamais intéressé à ce qu'ils avaient à dire. Nous, aujourd 'hui, on nous oublie. Mais moi, je n'appartiens pas au passé, je suis là! J'ai trente-trois ans, on me dit que c'est du passé, ce que je fais! On n'en veut plus, donc: ON LAISSE TOMBER. On va pas me mettre dans la poubelle comme ça! Si tu respectes pas ton passé, ça veut dire que tu te respectes pas toi-même. Si tu méprises tes parents, tu respectes rien de ce qu'ils ont fait. On vit dans une société, il faut s'adapter mais sans oublier nos racines, sans oublier qu'on vient de quelqu'un, qu'on vient des personnes qui ont respecté ce qui venait avant eux, qui ont respecté les Anciens. On dit que même quand il fait nuit, la main connaît la bouche.

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Je pense que la chance, pour chaque individu, c'est de savoir d'où on vient, ce qu'on veut, qui on est. On fait des erreurs, l'homme a toujours fait des erreurs, mais on peut les corriger. Et de quelle manière on peut faire ces corrections? C'est arriver à nous identifier, reconnaître que, même si on a nos Indépendances, même si l'Europe ou les autres continents aident l'Afrique à sortir de ses multiples problèmes, est-ce que nous-mêmes on va oublier ce qu'on est? En Afrique du Sud, qu'est-ce qui se passe là-bas? on leur pennet pas de savoir qui ils sont, on leur donne pas l'occasion!. Mais nous, on a eu la chance, nous. Parce qu'on nous a donné l'occasion. ... on nous a donné la liberté de savoir qui on est. Et maintenant, nous, on marche sur la tête. On est indépendants. On dit: «ça y est...» et on met des cravates, on roule dans des limousines - comment on appelle ces voitures? - il y a des buildings en verre, de mille étages, maintenant, on est plus des Africains, on est des Blancs: les Anciens, à la poubelle, tenniné! c'est du passé: les Jéli, la musique traditionnelle, les danses, à la poubelle! La tradition est en danger. Je dis ça par rapport au futur, pour nos enfants. Qu'est-ce qu'ils vont devenir, ces garçons, ces petites filleslà, qui vont être nés en l'an 2000? Plus les jours passent, mieux je vois. Des fois, j'ai les lannes aux yeux, j'en veux à tout le monde. Je craque sous le mépris des regards, dans la rue et même dans les fêtes. Je me dis qu'il faut arrêter de jouer le jembé... Non! - ça serait une victoire pour la société qu'on croit moderne! le jembéfola et le Jéli seraient à jamais banalisés... L'art traditionnel, c'est quelque chose qu'il faut pas laisser mourir pour tout l'or d'Europe. Ça a des racines, ça remonte loin, c'est pas une invention récente. Ça correspond exactement à la vie des personnes, ici. n ne faut pas que ça disparaisse, ces choses-là. Je suis pas contre le développement, je suis pas contre l'eau glacée dans un frigidaire. Mais je suis contre la destruction. Quel rapport entre vouloir bien vivre, aisément, et oublier son passé, oublier qui on est? quel rapport? C'est une question d'identification. On a oublié qui on est. C'est d'abord un problème individuel. il faut qu'on sache ce qu'on veut dans cette vie-là. On va marcher en l'air, parce qu'on nous a dit de le faire? - on accepte d'oublier qui on est, parce qu'on nous dit que c'est le passé!
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Mais de toute façon, un jour ou l'autre tu vas revenir dans les bras d'où tu es parti... Tu vas t'asseoir un jour, tu vas réfléchir: «Bon... qu'est-ce qu'il faut faire?..» et tu vas demander-

si c'est pas à ton Ancien, ça sera à un autre.

_

Un proverbe du Manding dit: tu tues ton chien méchant: c'est un autre chien qui va te mordre. fi faut vraiment qu'on se ressaisisse. On se détruit nous-mêmes. Pendant ce temps, il y a des gens, ils passent denière, ils vont prendre ce qu'on jette: c'est pas perdu pour tout le monde. ns vont le prendre tranquillement, ils vont le nettoyer et puis, tout d'un coup, on va quelque part, on retrouve ce qu'on a jeté, mis en valeur. On se pose des questions. Mais c'est trop tard.

Il. Un enregistrement

à Bamako

Adama est allé au Mali, pour y rencontrer la sœur de son père, Bassoulé Dramé, Griote de renom, et sa cousine Fatim. Il les a interrogées sur les Jéli, leur fonction, leurs problèmes. Il en a rapporté deux cassettes d'enregistrements. Fatim Kouyaté a acquis uneformation supérieure à l'étranger,. c'est une jeune femme moderne de grande vivacité, et la conversation, très animée, passe du dioula au français, au milieu d'une phrase. Ce qui a été dit en français dans la conversation entre Fatim et Adama est retranscrit ici. Adama: - Bamako, le 23, neuvième mois, 1987. Fatim: - Tu me laisses remettre mes idées en place, parce que moi, avec le micro... Adama: - Discutons à bâtons rompus, alors. Fatim: - Comprenons-nous d'abord. Bon, tu veux voir ma réaction, si je comprends bien, après la lecture du bouquin diffamatoire sur les griots. Adama: - C'est ça. Fatim: - Tu veux voir le Griot dans sa forme originale. Adama: - Voilà, c'est ça... Fatim parle de l'Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société Malinké, Gens de la parole, de Sory CAMARA, publié à Paris en 1976. Il s'agit d'un ouvrage qui présente une étude générale des griots, leur position hiérarchique dans la société traditionnelle, leur place dans la vie sociale et-politique,

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leurs coutumes particulières, leur image dans les récits mythiques, leur pratique de la musique et de la parole. F atim - et Adama comme on le verra par la suite - réagit vivement, en tant que Griote, à certains passages du livre. Par exemple, on peut lire, dans la partie se rapportant à la condition sociale des griots, les conclusions suivantes: «Membre tf une caste inférieure, participant dans une certaine mesure de la condition non moins inférieure de la gent féminine, faisant profession de conduites souvent contraires aux normes habituelles, le griot nous est apparu sous un jour particulièrement défavorable. Le personnage de «méchant», de «faible», «d'impotent» ou de «maudit», que lui font jouer les légendes et les mythes, confirme et accentue le caractère péjoratif de cette image.»1 Dans la suite de son étude, l'auteur cherche à «réhabiliter» cette vision, qu'il décrit comme partielle et incomplète. Mais rien, dans la conclusion de l'ouvrage, ne vient contredire la désignation des griots comme «groupe de référence négatif»: «Voici des hommes qui ne faisaient point la guerre, des hommes qui chantent et font usage tf instruments de musique, autant de choses qui caractérisent d'ordinaire les femmes...»2 Adama: - ...par exemple, toi, Fatim, supposons: tu t'intéresses à tes parents, tu tombes sur un livre comme celui que je t'ai donné à lire, là. Quelle serait ta réaction? Fatim: - Ce qui est décrit là, c'est diffamatoire, pour moi et pour ma caste - parce que, si je comprends bien, je fais partie d'une classe sociale castée. Si la majeure partie de ce livre est basée sur des faits qui sont là regroupés, l'essence qui s'échappe de la chose, c'est que le Griot est un personnage vraiment superflu pour la société. Les gens ont peur du Griot: il t'exploite, parce que, quand il te chante, c'est pour se faire donner de l'argent. fi t'escroque, sachant bien que ce qu'il dit est faux... Donc, on démontre que le Griot vraiment c'est un fléaumême pour la société... dans les bouquins, quoi. Mais moi, en tant que Griot, même si je ne pratique pas la
~

fonction... - non, ce n'est pas exact: d'une manière ou d'une autre, quand on se retrouve avec mes copines Nobles, par exemple dans des manifestations où il n'y a personne d'autre qui pratique la fonction, je suis obligée, même si je ne 'sais pas, en tout cas de faire le rôle d'interprète.

1. 2.

Sory Camara, Gens de la Parole, Mouton, Paris, 1976, p.158. Idem, p.334. 19

Par exemple, il y a deux dimanches de cela, on était à un mariage, il n'y avait pas d'autre Griot, j'étais la seule, je ne pouvais pas m'asseoir et regarder les autres faire ça! Même si je ne suis pas qualifiée par formation, c'est mon rôle social de le faire. Et si ça ne me grandit pas, ça ne me diminue en rien! Moi, si je vais dans des réunions festivales, avec des gens, je ne cache pas que je suis Griote: on me donne de l'argent parce que je le suis. Souvent, je chante. Souvent, je me fais porteparole de ce qu'ils disent. Donc moi, je n'ai pas honte. Mais ceux qui ont honte, leur honte s'explique bel et bien. Si on tient compte de ce qu'on raconte. Ceux qui racontent ça, et ceux qui le lisent, en majeure partie, ils ne savent pas ce que c'est qu'un Griot en réalité. Ils s'en tiennent seulement à ce qu'ils lisent. Da~ l'enregistrement, on entend la voix de plusieurs personnes qui interviennent, en dioula. La discussion, à écouter, a un ton sérieux. On entend aussi des tintements de cuillères contre des tasses: on remue du thé, ou du café. Par exemple, si moi je rencontre quelqu'un qui n'est jamais venu en Afrique de l'Ouest, qui ne sache pas ce que c'est que les Griots, qui s'en tienne à ce qui est écrit dans les livres pour me juger: il va me regarder d'un mauvais œil. Moi, je peux expliquer la honte de ces gens par ce phénomène-là. - Est-ce que tu me comprends. Mais d'autre part, je trouve, c'est fuir ses responsabilités. Les gens te diminuent... mais toi, tu te diminues: fuir sa caste, c'est se diminuer, je trouve. Moi, par exemple, j'ai raté plusieurs unions, parce qu'on dit que je suis de caste inférieure. Et si tu me dis ça, immédiatement, tu me déplais! Même si je t'avais eu de l'attrait, c'est fini. Pour moi, tu ne vaux pas mieux que moi. Je suis Griot, d'accord, je remplis une fonction sociale bien détenninée. Que je la pratique ou pas, c'est une fonction sociale que tu vois à travers moi. Et si tu es Noble, peut-être qu'il a fallu que moi je sois Griot pour que tu sois Noble. fi y a ces deux facteurs: d'un, c'est la fuite des responsabilités, de deux, la peur de se voir diminuer vis-à-vis des autres. Adama: - Il Y a une chose moi, qui me surprend, que je n'arrive pas à comprendre. Je trouve que c'est pas nonnaI, on peut pas se permettre d'écrire des trucs comme ça. Mais pourquoi les Griots ils ne mettent pas les choses au

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point? Moi, je parle, parce que j'ai une occasion. Mais toi, en tant que ma cousine, je te voyais mieux placée que moi, pour dénoncer cette situation-là. Est-ce que c'est parce qu'on n'est pas intéressés, est-ce que c'est parce qu'on n'a pas les moyens, est-ce que c'est parce qu'on néglige ça?... Fatim: - Moi, je vais répondre à ta question. Tu sais pourquoi les gens restent dans une attitude latente vis-à-vis de cette diffamation? fi y a deux facteurs: d'un, on suppose que ceux qui écrivent ces bêtises-là, c'est pas à l'intention des Noirs... En tout cas les Noirs d'Afrique de l'Ouest sont censés connaître le rôle qu'ont joué les Griots dans la société traditionnelle ouest-africaine. Si moi je me lève, par exemple, je vais expliquer à un Malien que les Griots sont ça ou ça, mais je me fatigue pour rien! parce que lui-même, qu'il le veuille ou pas, il sait ce qu'est un Griot. fi préfère la démagogie, dire que les Griots, par exemple, c'est une caste d'exploiteurs. Mais au fin fond de lui-même, il sait la vérité. Donc moi, je ne vais plus perdre mon temps, en quelque sorte, devant un Malien pour dire: «C'est ça la fonction sociale du Griot» ou bien expliquer l'importance du Griot. D'autant plus que, dans sa vie de tous les jours, en tout cas, il ne peut pas faire un mois sans se heurter à l'importance du Griot. De deux: Selon toi, je suis mieux placée que toi pour me battre pour ces choses-là. Je te dirai non, d'autant plus qu'on ne vit pas dans la même vie. Toi, tu t'intéresses à ça, parce que tu te bats dans ce milieu, tu es artiste, tu es musicien, tu es percussionniste. Donc, tout le temps, tu te trouves confronté à ces questions, parce que les gens auxquels tu présentes ta musique s'infonnent sur toi, et ils vont s'infonner dans des bouquins. On dit par exemple que Adama est un Griot, ils vont voir qu'est-ce que c'est un Griot. Donc, maintenant, ils te regardent d tun certain œil, à travers ces livres-là. Donc toi, pour effacer cette image-là, tu es obligé de faire des recherches, de connaître en tout cas ce que tu es toi-même, pour pouvoir te défendre vis-à-vis de ces gens qui ne te connaissent pas du tout. Moi, en tant qu'individu social vivant au Mali, je ne vais pas me tuer pour démontrer aux Maliens ce que je suis, alors que, même s'ils camouflent ça derrière un mensonge, ils connaissent la réali té. 21

Voilà ce qui nous sépare. Par exemple, si je me trouvai$ en Europe maintenant, que chaque jour, des personnes viennent dire: «Ah, il paraît que les Griots...» tu crois que j'aurais pas publié un article? ça, j'allais le faire! Adama: - Dans le livre, là, l'auteur, il parle que le Griot ne va pas en guerre3. A ma connaissance, ce n'est pas exact. Fatim: De toute façon, ce problème, il faut le scinder, pour le comprendre. Dire que le Griot, il ne va jamais en guerte, il faut savoir pourquoi ça se dit. Par exemple, chez les Bam-

-

(suite du discours en bambara) ...dans la division sociale même du travail, le Griot n'a pas de travail de production, et il ne va pas sur le champ de guerre. Mais dans certaines sociétés - est-ce que tu me comprends - il Y a eu des cas de Griots, qui ne se sentaient bien dans leur peau que quand ils démontraient à leur diatighi4 un signe de fidélité, d'union, surtout, et ils faisaient la guerre à ses côtés. Tel a été le cas de mon grand-père, enfin, de mon anièregrand-père, qui a même quitté, par l'occasion, son origine mandingue pour devenir bambara, à cause de son ami - est-ce que tu me comprends. Mon grand-père M' Paran Kouyaté, il a fait la guerre à côté de Dagali, roi du Nioro. C'est son ami, là, qui est parti au village de Lambitou pour prendre là-bas une femme. Une femme célèbre Oriote, qu'il a donnée à mon grand-père... Fatim chante. Elle a une voix claire. ... Cette chanson a été chantée ce jour-là. fi n'y a pas eu une seule guerre que Dagali a pratiquée sans mon arrière-grand-père, jamais. Chaque fois qu'il tuait vingt, mon grand-père en tuait dix derrière lui. Donc, dire que le Griot fuit la guerre, c'est pas vrai. fi y a cette histoire de Griot, de Noble, de Forgeron, de Cordonnier, c'est parce qu'il y a eu une division du travail. Dans cette répartition, il ne faut pas qu'une caste fasse le travail d'une autre caste à sa place.

bara...

3. Idem, p.129. 4. Le diatighi, ici, est une personne de famille horon, c' est-àdire noble, avec qui le Jéli (griot) se trouve dans une relation réciproque privilégiée. Le sens courant du mot désigne le Maître de Maison, qui a, à l'égard de l'hôte ou du visiteur de passage, une responsabilité particulière.

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Dans certaines sociétés, si le Griot parle en ton nom, c'est fini, même si tu penses autrement, tu peux pas le montrer! C'est sa fonction à lui, la parole. Toi, ta fonction en tant que Noble, c'est de faire en sorte de faire fonctionner toute une collectivité et de prendre la responsabilité de la guerre. C'est pourquoi on peut dire que le Griot, ce n'est pas son rôle à lui, de faire la guerre. Ça, c'est des choses qui ont été détenninées par l 'histoiremême qui est là. C'est ce qui a fait qu'il y a eu des Griots. C'est ce qui a fait qu'il y a eu des Forgerons - mais un Forgeron ne va pas aller à la guerre, aussi, hein! Parce qu'il a son rôle, là-dedans. Le Cordonnier, c'est la même chose. Un Captif de guerre, on l'attrape à la guerre, on le donne à quelqu'un. C'est lui aussi qui ira à la guerre. C'est la division de la société. Adama: - Ce que tu viens de dire, je suis convaincu. Mais moi, j'accuse les historiens africains. C'est eux qui fuient leurs responsabilités. Quand ils sont en Europe dans les conférences, ils parlent de la fonction du Griot d'une manière tellement... Fatim: - n faut les comprendre, ces historiens. II faut s'en prendre à l 'Histoire, pas aux Griots. Ils ont tellement minimisé la fonction du Griot, jusqu'à la réduire à l'exploitation, jusqu'à la réduire à rien... Qu'est-ce qu'il faut pour arrêter, à leurs yeux, cette exploitation? - Lancer des courants, pour dissuader les Griots de continuer cette fonction-là. A un certain niveau, ça marche. Par exemple, ceux qui ont honte: pourquoi ils ont honte? à cause de ce courant, là. Mais dans la tradition réelle africaine, on ne peut pas se passer des Griots! le ne dis pas qu'il n'yen aura pas qui vont renoncer à êtte Griot, mais il y aura toujours la fonction de Griot, jusqu'à ce que cette société-là disparaisse en tout cas. Moi, c'est comme ça que je vois leur acharnement à vouloir diffamer le Griot. Si le Griot te chante, même si tu lui donnes ta vie, tu ne peux pas l'égaler. - Est-ce que tu me comprends. D'abord, eux-mêmes ils ne se connaissent pas, ceux qui se disent Nobles. Ils ne savent pas ce qu'ils sont. Prenons un exemple. Tu peux être le rival de quelqu'un, vous vous rencontrez dans une manifestation: le simple fait que le Griot t'ait chanté et laisse l'autre, mais ça te rend supérieur à cette personne-là! Eux, ils peuvent rien contre ce phénomène-là. Ils peuvent dénigrer, lancer des courants de diffamation et dire que le Griot a été l'exploiteur de tous les temps... 23

- ...particulièrement en Europe... - Cette histoire de Griot, c'est parti d'où? d'Afrique, là. C'est pourquoi moi, je t'encourage dans ton œuvre, parce que c'est une œuvre salutaire pour nous Griots. Nous tous on va en bénéficier. Un bouquin de ce genre que tu vas éditer, ça sera en tout cas la contrepaItiè de ce courant. Les gens vont prêter attention: «Regardons ce que dit un Griot de lui-même, on va voir s'il a des arguments convaincants...» Au moins, si ton œuvre est salutaire, mon cher, tu auras sauvé beaucoup de Griots, dans ta lancée. Adama: - Une autre chose qui m'intrigue dans l'histoire, pourquoi on s'est occupé que de nous? et en général pour nous rabaisser? Il y a tellement de castes dans la société... Fatim: - Tu sais pourquoi? - les Européens, ils ont des poètes, non? il y a des poètes qui n'ont vécu que de ça. C'est la même chose en Afrique. Les historiens minimisent les Griots: pour eux, c'est retenir et parler, c'est tout. Le Forgeron, il fait des outils. Donc, pas condamnable, estce que tu me comprends. Le Cordonnier, il fait des chaussures, c'est pas condamnable. Eux, c'est une œuvre matérielle, qui est là. Or, notre œuvre à nous est spirituelle. L'œuvre du Griot est spirituelle. Ce n'est pas palpable. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut monnayer en objet matériel. C'est ça, la différence. C'est très clair, pour moi.
fi Y a un point de départ pour toute cette histoire de l'Afrique, c'est l'Empire du Ghana. C'est le point de départ de toute civilisation en Afrique occidentale. Mets-toi ça en tête. Pour connaître les agencements des races et des noms, les noms qui sont partagés et qui ont donné lieu à d'autres noms, il faut d'abord connaître cette histoire, et vraiment, c'est une lacune, chez moi: je ne la connais pas dans toute son ampleur. Tout ce que je peux te dire, pour ce qui est du nom de famille Dramé, c'est un nom sarakolé, au départ, si tu me comprends. Passe-moi un bic, je vais te faire une carte... ... si tu dessines l'Afrique occidentale comme ça, c'est la terre de Ghana, là. La capitale Koumbissalé, c'est là. n y avait Tombouctou là, et Nyani ici. Et voilà l'Empire du Mali à la suite du Ghana - est-ce que tu me comprends. Les Maures et les Berbères sont venus du Maroc, ils apportaient le sel du Nord, et les plumes d'autruche. L'or venait du 24

Sud. Ces transactions-là se faisaient avec les Sarakolé. C'est par le commerce que l'Empire du Ghana s'est développé. C'est ça qui a fait que les Maures et les Sarakolé ont cohabité. - Est-ce que tu m'as compris. Il Y a des familles qui ont voyagé dans cette direction, qui ont convergé vers ces régions, là. Ce qui fait que, jusqu'en Sierra Leone, tu retrouves les Diawara qui viennent de Kinkin (Kingui) du Ghana, et des Dramé jusqu'au Sénégal. L'histoire de l'Afrique, c'est compliqué, mais c'est simple aussi: par exemple, les Niaré de Bamako, ils sont Niakaté. fi y a une branche des Konaté, qui se retrouve au Ouassoulou, ils comprennent pas un seul mot malinké, même s'ils sont d'origine mandingue.5 Eux, ces historiens, d'où. est-ce qu'ils tiennent l'histoire? Est-ce qu'ils ne la tiennent pas des Griots? n y en a un qui est venu s'asseoir, quand j'étais chez mon oncle. TI.demande: «Je veux savoir I'histoire des Diarra.» J'ai dit: ~Quoi, tu es professeur d'histoire, oui ou non? ...mon père n'est pas là pour te dire n'importe quoi. Tu viens faire la queue basse pour enregistrer, tu as les infonnations, et tu barres le vieux griot... Je ne suis pas d'accord qu'il soit ce vieux griot que tu dénigres dans tes bouquins, après.» Les Castes au Mali, tu as pas trouvé ça au Musée, donc il faudra voir dans les bibliothèques, peut-être tu trouveras...6 C'est un livre qui explique plusieurs côtés de cette histoire des castes et des Familles.

Ill. Dans la cour d'une famille africaine L'avion est un moyen de transport brutal: on se trouve soudain, sans transition, dans un environnement complètement différent. Il donne l'impression fallacieuse que les lieux et les per5. Dans ces quelques mots, on voit que cette Histoire, qui paraît simple à Patim, est d'une subtile complexité. 6. Ce livre, ainsi que Groupes ethniques au Mali, de Bokar N'Diaye tous deux publiés en 1970, sont devenus des ouvrages rares. Disparus des bibliothèques en Europe, ils ont pu finalement être trouvés, grâce à la persévérance de Mme Chevallier, Bibliothécaire du Musée d'ethnographie de Genève; après avoir cherché en Suisse, en Franee, en Allemagne, et en Angleterre, elle a fini par les obtenir en prêt personnel, de la bibliothèque privée d'une personne de Bâle. TIest à espérer que ces deux livres importants pourront être réédités. 25

sonnes sont juxtaposés. On ne voyage plus, on est voyagé, et cela ne demande pas d'action, mais au contraire une dépendance passive. Pour la génération de mon père, se rendre en Afrique, c'était une véritable aventure, un voyage, qui permettait une approche, une progressive adaptation. Ilfallait compter un mois pour se rendre tl Europe en Afrique de l'Ouest - il faut aujourd' hui une demi-journée. C'est ainsi que- je me suis trouvée projetée d'un coup dans une famille traditionnelle africaine à Bouaké, en Côte d'Ivoire. J'ai l'adresse d'Adama, sur un petit papier, mais beaucoup plus utile: j'ai un plan que quelqu'un a dessiné, et je me repère, comme tout le monde, sur le commissariat du quartier. A partir de là, on tourne et on n'a plus affaire à des rues, mais à des sortes de pistes de terre d'une belle couleur rouge, ravinées, défoncées; le chauffeur du taxi déploie des prodiges de souplesse dans la conduite mais ne peut empêcher les heurts et les secousses avant de s'arrêter à la hauteur d'un portail métallique. Les femmes et tous les enfants de la cour viennent m'accueillir. On s'empare de mes bagages. On me souhaite la bonne arrivée, on me demande les nouvelles. On m'offre à boire, on me prépare une somptueuse omelette. Et puis, on m'invite à me rafraîchir sous la douche. Les jeux ont repris, la cour est pleine de cris, les enfants courent, tombent, pleurent, repartent à la course, les jeunes filles s'assoient sur leurs petits tabourets pour éplucher les légumes en causant et les femmes reprennent leurs conversations entrecoupées de rires, d'enfants à consoler, de protestations à écouter, de batailleurs à séparer. La chaleur a une sorte d'épaisseur. La lumière est très blanche, plate, comme écrasée par le poids de la chaleur. Je suis arrivée la veille de la fête qui marque la fin du Ramadan. La journée de fête commence très tôt. Il fait encore nuit quand les femmes se lèvent pour la prière. Aussitôt après, une jeune fille se met à balayer la cour, on n'entend que le son chuintant du balai de nervures de palmier. Une autre jeune fille est avec l'une des femmes, derrière la maison, elles viennent de rincer la vaisselle de la veille et elles ont déjà commencé à tremper le linge. Il fait presque jour. La Vieille savonne les deux plus petits enfants: debout dans une bassine, ils sont couverts, des pieds à la tête, dans tous les plis de la peau et jusque dans les oreilles, de fine mousse de savon blanche. Rincés, essuyés, huilés, poudrés, les voici revêtus de leurs habits frais. Avec un ample mouvement circulaire, les deux jeunes filles

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lavent le riz dans des grandes calebasses. Quinze kilos de riz à trier. Les grains mouillés collent aux doigts: il faut connaître la rapide chiquenaude qui rejette efficacement les petits cailloux et les grains non décortiqués. Une adolescente lave des morceaux de viande dans une bassine émaillée bleue. Une petite fille nettoie des piments, une autre râpe des courgettes, la troisième coupe des oignons dans sa paume avec un grand couteau à très longue lame. Une fillette, assise par terre, débarrasse de leur queue dure les crevettes sèches qu'une autre, à l'aide d'un pilon presque plus grand .

qu'elle, écrase dans un mortier de bois élancé.

Une grande feuille d'arbre enroulée contient le concentré de tomates. Le sel est soigneusement plié dans un morceau de journal; le poivre moulu est serré dans un petit bout de papier d'emballage. Un chou, coupé en quartiers, flotte dans l'eau de rinçage des légumes, avec quelques petites tomates. Par terre, un peu à l'écart, comme des dés à jouer jaunes et rouges, les omniprésents «cubes-magie». Dans un petit réduit sombre, une grande marmite de métal contient le riz mis à cuire. Dehors, au soleil, la sauce bouillonne dans une marmite posée sur deux briques de ciment appuyées contre le mur. Le bois qui brûle fume légèrement et sent très bon. Deux garçons sortent d'une pièce du fond de la cour avec des instruments: la musique éclate tout d'un coup. Toutes les petites filles se mettent à danser. L'un des jeunes gens s'approche de la femme accroupie près de la marmite de sauce, il joue un appel de tambour, elle fait l'indifférente puis elle sourit, se lève, danse quelques pas rapides et serrés et vient se rasseoir pour surveiller la sauce. . Les jeunes gens sortent de la cour, entraînant derrière eux tous les enfants. Troisfemmes vêtues de blanc, coiffées de blanc, lentes, majestueuses, entrent dans la cour, saluent longuement les personnes présentes et repartent un peu plus tard. Arrive un ami de la famille, lui aussi habillé de blanc, pantalon, chemise longue et voile à la manière des Arabes du Golfe. Une discussion très animée s'engage avec les femmes, en dioula-français, avec beaucoup de mouvements de bras et de mains. Elles prennent Dieu à témoin, affirment qu'un tel était assis ici, tel autre là, quand la chose fut dite. Très grave, l'anii de la famille dit que non, les choses ne se sont pas passées comme ça. La palabre se termine dans les rires. Les femmes racontent l' histoire d'Untel qui est revenu chez lui avec une amie de rencontre. Arrivé à la maison, il trouve sa femme et veut renvoyer son amie du moment. Mais salemme ne l'entendait pas de cette oreille: «Tu es vénu pour faire la chose-

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là: maintenant tu fais la chose-là, c'est pour ça que tu es venu. Et puis tu fais la chose-là encore!» Les femmes rient aux éclats, c'était une bonne punition! Elles miment l'air épuisé du mari trop comblé. Elles parlent d'Untel qui a trop d'enfants: il ne les connaît même pas! C'est eux-mêmes qui se présentent: «Ma mère est Unetelle.» «Ah oui, il dit, ta mère, ça va?» Il ne sait même pas que c'est sonfils... Entre temps, le riz afini de cuire. La sauce est prête. On en sert une part pour l'ami de la famille et pour moi. Le reste est réparti dans des casseroles ou des plats en émail décorés de fleurs vives ou de motifs géométriques, à couvercle assorti. On charge un plat de riz et une marmite de sauce sur la tête des petites filles qui vont les porter aux membres du voisinage et de la famille. Les plats destinés à la parenté sont un peu plus grands, et on les attache dans un grand fichu. Une toute petite fille, qui ne tient pas encore sur ses jambes, a rampé jusqu'au riz tombé lors de la distribution, elle le ramasse et le mange à pleines poignées. Tous les plats ayant été envoyés à leurs destinataires, une femme balaie et l'autre dépose la petite fille dans une cuvette de plastique remplie d'eau, la déshabille et la savonne. Après leur retour, les fillettes sont envoyées se laver. Huilées, parfumées, elles enfilent leurs nouvelles robes, taillées dans un même tissu; elles mettent des chaussettes neuves et des chaussures. On accroche leurs boucles d'oreilles. On agrémente leurs fines tresses multiples de nœuds de ruban aux couleurs vives et brillantes. Des groupes d'enfants, surtout des petites filles, arrivent dans la cour, parfois accompagnées de garçons. Elles invoquent Allah, s'asseoient un moment pour regarder la télévision. Avant de repartir, les plus grandes reçoivent, pour tout le groupe, les menues monnaies que les femmes leur donnent. Deux femmes se présentent. L'une se met à chanter, sur un ton de litanie, l'autre répond sur le même ton, toujours, un seul mot: «Awo», après chaque phrase: -awo-. Elles reçoivent -aWQquelques piécettes -awo- et repartent avec courbettes -awo- et des rires -awo.... Pendant tout ce temps, la télévision déverse sa musique et ses images que personne ne regarde. Le «Patron» rentre deux jours plus tard de tournée. En son honneur, on lessive les murs, les portes, les grilles des fenêtres. Tous les sols sont lavés. La cour est balayée dans tous les recoins, elle est lavée avec du détergent en poudre qui mousse dans les trous, et rincée à grande eau, mais les enfants, aussitôt, y jettent les écorces des fruits qu'ils mangent à tout mo-

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ment, y dispersent leurs sandales, y abandonnent les tasses de plastique dans lesquelles ils boivent de temps en temps. Dès que le maître de maison s'annonce, tout le monde se précipite à sa rencontre. On se saisit de tous ses bagages, on lui souhaite la bonne arrivée, on lui demande les nouvelles, les enfants les plus hardis demandent s'il a «apporté cadeaux». Adama prend la toute petite fille et la soulève au-dessus de sa tête, il lui parle, la rudoie tendrement et la remet à sa petite maman, une de ses sœurs, qui a huit ou dix ans, et qui l'attache aussitôt sur son dos. Depuis qu'Adama est de retour, les journées ont pris un rythme subtilement différent, les jeunes gens sont occupés à monter les cordages et les peaux sur les instruments, diverses musiques enregistrées retentissent dans la cour, les plus grands enfants restent assis à lire leurs manuels scolaires à demi-voix, les soirées se prolongent plus tard. C'est souvent pendant le repas du soir que nous avons préparé les entretiens du lendemain ou des jours suivants. L' aprèsmidi, après la sieste ou le soir, après la prière, Adama vient s'asseoir sur la natte et je l'écoute, je l'interroge: j'enregistre ainsi dix-huit cassettes. Adama appelle de temps à autre une fillette, pour qu'elle lui apporte une tasse de café. Un visiteur se présente parfois, qui ne passe pas le seuil, et Adama répond sans bouger de sa place. Nous sommes interrompus, assez souvent, par les deux petits, Yaya et sa sœur Ami, quatre ans tous les deux, qui se disputent et viennent en pleurant demander à leur père de les départager. S'ils se taisent et se tiennent tranquilles, ils sont autorisés à rl!ster assis à côté de lui. Ils restent un moment, fascinés par les petites lumières rouges de l'enregistreur, curieux de mes livres, de mes stylos, intrigués par le papier à lettres et les enveloppes, et puis ils repartent jouer. Certains jours, ils sont «trop sauvages» et Adama les renvoie; d'autres fois, ils se sont endormis, la tête posée sur la jambe d'Adama. Quand j'écoute les enregistrements, la cour est là, toute vivante de ses bruits: les cris, les pleurs, une voix de femme qui gronde, l'appel d'un nom, plusieurs fois de suite, un ordre, une chanson répétée par les petites filles, le claquement de pieds nus qui courent, quelques coups frappés sur un instrument pour en éprouver les sonorités, les longues salutations d'une visiteuse, parfois aussi le chant d' un oiseau ou le puissant fracas de la pluie en chutes - et je me rappelle Yaya, tout nu, se jetant sur son ventre rebondi avec des grands rires d'excitation, dans la rigole transformée en torrent.

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La tlte du serpent

On dit dans ma langue que jamais le serpent ne s'enroule sans commencer par la tête. C'est-à-dire que mon histoire, je vais la commencer par l'enfance, parce que c'est la tête de ma vie. Dans notre tradition, on dit que chaque chose a son début. Le début et la fin sont liés. Quand je suis né, en 54, Nouna c'était déjà une grande ville: je suis né à l'hôpital. Ma mère était la troisième femme de mon père. Elle est partie quand j'avais un an ou un an et demi. Quand j'avais trois ans, ma mère était remariée avec un autre homme, à Ouagadougou. Cet homme s'est occupé de moi jusqu'à six ans... Quand j'ai grandi, je ne pensais même pas à mon père. Et puis, quand j'ai eu sept ans, l'aîné de notre famille est venu demander que je rentre à Nouna pour aller à l'école. fi y a eu plein de changements, comme ça, dans ma vie. Je ne me sentais nulle part chez moi. Je suis là, d'abord, et après je suis là. Je ne comprenais rien, j'agissais comme un enfant, je faisais n'importe q11:0i. Ma mère n'était pas là. Mon père n'était presque jamais là. fi a suivi mon enfance seulement après mes débuts, quand j'ai commencé à jouer du jembé. Dans la famille traditionnelle polygame, la situation de l'enfant élevé par une autre mère est très difficile. Le plus souvent, ça ne marche pas. Cette mère a ses enfants à elle, elle va s'en occuper plus que des enfants de sa co-épouse. Moi, je ne reproche rien à ma marâtre. Ce qui m'a marqué, d~s mon enfance, c'est plutôt l'entourage. Mes frères, mes sœurs, mon père. Mon père s'est beaucoup intéressé à notre protection. Comme lui il a tellement souffert, selon lui, par les rivalités des autres Jéli, il ne voulait pas que nous on subisse. 31

Il nous donnait des médicaments, des canaris1, il fallait se laver dedans. Nous on connaissait pas ce que ça représentait, en ce temps-là. Des fois, on allait dans les toilettes, on versait ça, parce qu'on savait pas. Mais aujourd'hui, personnellement, j'apprécie ce que mon père a fait pour moi.

La malédiction de l'aveugle Un jour, je sortais de l' ~cole, j'ai vu un mendiant. J'étais petit, je savais pas, je pense pas que j'étais méchant: c'était pour vojr comment un aveugle fait, sans son bâton. J'ai poussé la petite fille qui était avec lui, et j'ai jeté son bâton. fi est resté sans bouger. Et puis il a dit: «Inch' Allah. Que Dieu fasse que tu perdes tes années d'école...» fi m'a maudit. J'étais toujours le premier, à l'école. Depuis là, j'ai plus travaillé. Chaque jour, je pensais à ce que l'aveugle avait dit. Ça me poursuivait. J'ai pas continué l'école. Le maître envoyait des élèves me chercher, moi j'allais pas. n m'avait maudit. Pas sur ma vie, sur l'école seulement... Heureusement!

Jènèba

et les congas

Un après-midi, après cinq heures, quand je suis arrivé à la maison, j'ai trouvé mon père. fi était là: il préparait une tournée, il était en répétition. Et là, j'ai commencé à jouer. J'ai pris le bongo, ct j'ai accompagné. Mon père était vraiment sutpris. Mes frères aînés n'avaient jamais voulu faire l'accompagnement. C'était ma sœur, la première fille de notre famille, qui l'accompagnait, sur les congas. Les femmes ne jouent pas le tambour, en Afrique, mais le conga n'étant pas un tambour, Jènèba pouvait jouer. Elle a accompagné mon père très longtemps.
1. 32 Les canaris sont des jarres de terre.

Je ne peux plaisait. A mon Les jembé, jamais eu envie femme.

pas parler à sa place, mais je crois que ça lui avis, Jènèba s'est intéressée à l'instrument. les tama, les dumdum: c'est clair, elle n'aurait de jouer ça. C'est pas des instruments pour une

Jènèba, qui habite aujourd' hui dans un quartier populaire d'Abidjan, conserve, dans une enveloppe, parmi ses effets personne Is, une photo qui la montre, jeune fille à peine adolescente, debout derrière deux congas élancés. Elle s'était mise d'abord à frapper sur les instruments pour son propre plaisir: Elle se rappelle avec un grand sourire l'époque où elle jouait dans les fêtes. Son père en avait fait" un atout publicitaire: il prenait bien soin de toujours annoncer d'avance la participation de sa fille. Jénéba se souvient malicieusement que certaines personnes venaient par pure curiosité, et se mettaient près d'elle pour la regarder jouer. Le conga était un instrument moderne, plus ou moins, à l'époque. Mon père, c'était un des premiers à avoir des instruments modernes, guitare, conga, qui venaient de France. Il a enregistré son premier disque en 1954, au temps des phonos. Sa voix était appréciée. C'est les producteurs qui lui ont offert la guitare et les congas.2 Donc, ma sœur jouait avec lui. A défaut d'avoir d'autres personnes dans la famille, il a dit: «Jènèba, tu m'accompagnes» - et tu ne peux pas dire non à tes parents, chez nous. lis ont tourné ensemble. lis sont venus en Côte d'Ivoire, ils ont été au Niger. Ça marchait bien. Je suis sûr que mon père faisait ça parce que c'était des congas. li n'aurait jamais fait jouer unjembé ou un tama à Jènèba: l'effort est complètement différent. Un conga, tu peux jouer sans effort physique. Le jembé, non. Jènèba, quand j'ai grandi, elle jouait bien. Pendant un an, j'ai entendu de la musique chaque jour, et puis j'ai compris. Et je me suis mis à jouer. J'ai essayé, et mon père a vu que je pouvais faire quelque chose, que je pouvais ai2. Le frère d'Adama, Bakari, a retrouvé la trace de ce disque à Abidjan, il a pu l'écouter. Il semble qu'il soit sorti sous le titre 'Sia Balla Salefou Dramé, dans une marque «Opica», de Léopoldville au Congo, depuis longtemps disparue. Malgré les efforts de Bakari, de son frère Dramane et de Jénéba, il n'a pas été possible d'obtenir une référence précise du disque en question. La personne qui le possède se réserve la manipulation exclusive de cet ancien enregistrement 78 tours. Elle était absente au moment où nous avons fait nos recherches. 33

der. Donc, il s'est intéressé à moi pendant qu'il était à Nouna. Et pendant ses absences, moi je continuais à jouer. J'allais dans les fêtes. Quand il y avait des occasions, je prenais mon jembé, et j'allais jouer.

L'école et la musique

Nouna n'est pas en pay~ mandingue, et mon père est dafing, mais il exerçait la musique mandingue, parce qu'il y avait beaucoup de Malie~es à Nouna. C'est mon père qui a introduit à Nouna le jembé et le bon, qui sont des instruments mandingues. Le bon, par exemple, c'est un instrument spécial de la région de Ségou. Mon père m'a montré quelques rythmes, notamment dansa et puis sandia et puis bondiala. Je savais donc les jouer, mais j'étais faible, parce que j'avais huit ans. A huit ans, je ne pouvais pas jouer très fort. n y avait des prestidigitateurs, qui venaient du Mali ~ on les appelle les dinamori, les marabouts des djinns. Ils amènent toujours des jembéfolas avec eux du Mali. Le jembéfola appelle les gens à venir voir ce qui va se passer. Quand les dinamori venaient à Nouna, j'étais très content, parce que j'apprenais d'autres rythmes. Généralement, ces gens, ils ne jouent que le soir. Comme il n'y avait pas d'école le soir, ça m'arrangeait, parce que je pouvais aller les.écouter. Ça a continué comme ça pendant deux ou trois ans. Je pense que les gens ont compris que c'était mon histoire, ça. Et moi aussi, j'ai vite compris ça. Je suis allé à l'école jusqu'au CM], c'est-à-dire la cinquième année, en 1966. C'était l'année où je devais redoubler, pour la première fois. Je travaillais bien, mais à partir de 65, vraiment, la musique m'a complètement pris. Un jour, c'était justement l'année où je devais redoubler ma classe, là, j'ai dit à mon maître que je ne voulais plus aller à l'école. fi a dit: «Pourquoi?» J'ai dit: «Je ne sais pas. Mais j'ai jamais redoublé, donc, si cette année je redouble l'école, ça veut dire que c'est vraiment pas mon histoire.»

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Mais qu'est-ce que tu veux faire, si tu ne vas pas à l'école?
Je veux faire la musique, ce que mon père fait.
Mais tu n'y penses pas, le griot, c'est pas un métier!

C'est pas un métier! Ça, c'est cinq ans après les Indépendances. 34

Et c'est mon maître qui m'a dit ça. Il m'a dit: «Mais qu'est-ce que tu vas faire, là? Alors tu n'auras pas de fonnation.» Bon. De toute façon, je ne savais pas quoi lui répondre. Je savais que ce que je voulais, c'était la musique. Je savais que le jembé m'avait pris et que j'avais envie de faire ça. Ce qui était clair dans ma tête, c'est que si mon père a pu faire ça, pourquoi moi je pourrais pas? J'avais pas l'idée que j'allais le remplacer un jour. Je faisais ça parce que c'était de la musique. Je jouais pour les gens que je connaissais. Les filles et les femmes de Nouna ou des villages venaient me chercher. Ça me faisait plaisir.

Jéli, de père en fus Mon père était Jéli. Je me rappelle, dans les premières cartes d'identité que j'ai eues, c'était marqué «griot». Quand j'ai eu 15 ans, je devais avoir une carte d'identité. On m'a demandé qu'est-ce que je faisais. J'ai dit: «Griot.» Les policiers, ils se marraient, avant d'établir la carte d'identité, et chaque fois que je voyageais, dans les contrôles. J'étais avec mon père, j'étais petit, je n'avais pas de problème, mais je voyais la tête des policiers, quand ils entendaient «griot»: pfff, ils rigolaient, quoi! Quand on est allés aux funérailles de mon grand frère, il y a quelques mois, là, tout dernièrement, le flic, il a regardé ma carte d'identité, il a vu: «musicien», automatiquement, il a. dit: «Griot?'Pfff...c'est pas un métier!» Mais il avait des doutes, parce qu'il a vu ma voiture. Il y avait une contradiction entre la voiture et le métier. Mon père était le seul Jéli de la région, à l'époque, donc il voyageait beaucoup. Il servait de porte-parole aux politiciens, en quelque sorte, aux députés et aux secrétaires généraux. Il y avait deux partis. Le Parti progressiste de Haute-Volta et le Rassemblement démocratique, le RDA, qui est le premier parti et qui a créé, vraiment, l'indépendance3. Le Jéli transmet les messages des politiciens à la population.
3. Pour un survol de l'importance historique de ce parti dans les pays de l'Afrique occidentale française, on pourra se reporter, par exemple, à l'ouvrage d'Elikia M'Bokolo, L'Afrique au XXe siècle, Le Seuil, Paris, 1985, p.145 et suivantes. 35

Chez nous, à l'époque, tout le monde n'avait pas la radio. Donc, mon père, il était la radio des Secrétaires généraux. Le Secrétaire général le fait venir et lui dit: «Salifou, tu vas dire aux gens de tel village... ouais... que le RDA pense à vous...» Le baratin, comme d'habitude. Le progrès. «ça va aller, vous n'allez plus travailler, l'argent va tomber du ciel, donc, aux prochaines élections, votez pour nous, votez pour moi.» Voilà. L'éternelle promesse. On dirait que ça, c'était de famille, parce que mon grandpère aussi, il luttait pour le RDA. Je ne pense pas que c'était la question qu'il soit convaincu, mais il était attaché à son chef de village. Les politiciens, les fonctionnaires, les cadres de la ville venaient voir le chef de village. Et lui, maintenant, il rassemble le village à l'aide du Jéli, qui appelle les gens. Mon grand-père prenait son tama, un tambour d'aisselle, il se promenait dans le quartier, il jouait - il Y a un rythme spécial pour ça - et les gens venaient. Dans le Vieux Nouna, si on entend ce rythme au tambour, on sait qu'il y a un rassemblement quelque part. C'est toujours le même rythme, quel que soit le rassemblement. Mon grand-père était le seul Jéli. A l'époque coloniale, c'était dur. Tu risquais ta peau. fi y avait un Commandant blanc, à Nouna. Il empêchait mon grand-père de transmettre les messages du chef. n y avait une lutte entre les fils du pays et les colons, c'était comme la Résistance. fi fallait quelqu'un pour faire passer les messages, les mots d'ordre, et il y avait la patrouille, bien sûr, qui interdisait ça. Mon grand-père était le messager. Il paraît qu'il prenait son tama, sa natte, et si on lui demandait: «Eh! Adama! où est-ce que tu vas, là?» il répondait: «Eh bien, chez moi!» Et chez lui, c'était la prison. n savait que si les gardes entendaient le tama, ils allaient savoir que c'est Adama qui joue, et ils allaient venir le ramasser. Lui, il transmettait quand même ce que le chef disait. Sans peur. C'était vraiment un dévouement total au chef traditionnel de Nouna. Donc, je pense que c'est là que mon père a été vraiment initié à la vie politique.
La Marche des Femmes sur Bamako

Et puis~ il y a eu le service militaire. Mon père a été recruté de force. C'était avant les Indépendances. Il a été recruté par les colons, pour aller à l'année, à Bamako. 36

Il paraît que c'était la catastrophe, parce que c'était le seul Jéli de Nouna, alors les femmes pleuraient: qu'est-ce qu'il fallait faire si Salifou n'est pas là? Elles ont fait une marche sur le camp de Nouna. Le Commandant a dit: «Je ne peux rien faire sans ordres d'en haut, il faut aller voir le Commandant de Bamako.» Il paraît maintenant qu'il s'est passé des choses. Les femmes sont parties à Bamako4. Elles ont réclamé sa liberté. Elles ont quand même obtenu ça, parce que le Commandant a compris que c'était plutôt un musicien qu'un soldat, alors il a dit: «Vous pouvez l'emmener, parce qu'il n'est pas fait pour moi.» Et elles ont fait une grande fête pour sa libération.

Fête des récoltes

Quand mon père a compris que je pOuvais faire quelque chose pour lui, il m'a emmené, on a commencé à voyager ensemble. Et c'est moi qui ai remplacé ma sœur, quand elle s'est mariée. A Nouna, nos déplacements étaient concentrés dans les villages des alentours. A la fin des récoltes, tous les villages dans le cercle de Nouna voulaient qu'on vienne jouer pour leur Fête des récoltes. Donc, on allait de village en village, sur une charrette tirée par un âne. On avait nos jembé, nos congas, nos caisses claires, et les amplis de mon père. Plus moi, et mes deux frères, on était trois ou quatre sur la charrette, en plus des instruments. --:- Tu vois la pauvre bête, quoi! - On quittait Nouna à six heures du matin et on arrivait à huit heures du soir, pour faire trente kilomètres, et puis il fallait jouer toute la nuit, quoi. Pour moi, étant le plus jeune, c'était vraiment très très difficile. Et en plus, j'étais le seul qui jouait le jembé.

Ouagadougou.

L'apprentissage

En 1970, on est partis à Ouagadougou.
4. Bamako se trouve environ à 600 km de Nouna: les femmes

ont donc fait une véritable expédition pour récupérer leur Jéli!
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Moi, le jour où j'ai appris qu'on allait partir à Ouaga, c'était la joie. Ça représentait la Capitale. Pour moi, aller à Ouagadougou, c'était un rêve. C'était là où il y avait les voitures... A Nouna, il n'y avait que le Commandant de cercle qui avait une voiture. Les femmes étaient venues chercher mon père à Nouna pour
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un mariage. Et ces femmes ont dit: «fi faut que tu restes à Oua-

ga, parce qu'on n'a personne ici, pour jouer.» Mon père avait une popularité incroyable. Il fallait le demander plusieurs mois en avance, pour qu'il soit disponible. Donc, on est allés à Ouaga, et on est restés, de 70 à 73. Et on jouait, on jouait. J'ai vraiment évolué très vite, à force de jouer. C'est de là qu'est partie, vraiment, ma carrière musicale. A Ouagadougou, j'ai joué vraiment longtemps avec mon père. Mais il me frappait. Lui, il donnait un rythme, un rythme de base, tu pouvais pas changer, tu pouvais pas improviser. Pendant presque six mois, il te donnait un seul rythme, un seul mouvement, avec des variations à lui, que tu devais faire tourner, mais rien d'autre que ça. Des fois, ça devient dur, parce que ça tourne, ça tourne, c'est toujours la même chose. Et chaque fois que tu t'écartais, il te tapait, chaque fois. C'est pour ça, pour cette dureté, que mes frères sont partis. fis n'ont pas pu tenir, ils ne supportaient pas. Ds étaient plus âgés que moi, et mon père les frappait. Que tu sois vieux ou pas, quand tu joues avec lui, il faut faire attention. C'est-à-dire, il est tellement rigoureux, dans la nlUsique, il a tellement un nom, ça doit être parfait. Parfait, ça veut dire comme il le veut, lui. Moi, je voyais que je peux faire des choses meilleures, mais là, il ne voulait pas, et il me frappait, en pleine fête. C'était pas parce que je jouais pas bien, mais tout simplement parce que je voulais jouer quelque chose de différent, quelque chose qu'il ne m'avait pas montré. fi ne m'a jamais dit que je jouais bien. Des fois, j'en avais marre, mais des fois, quelque chose me dit qu'il faut que je reste. Je ne pourrais pas dire avec précision si c'est parce que j'aimais la musique ou parce que j'admirais mon père. En ce temps, je réfléchissais pas à ces questions. Ce qui est sûr, c'est que je voulais en tout cas continuer, malgré tout. Jusqu'au jour où j'ai décidé: Bon. Je m'en vais à Bobo, terminé! Je suis allé voir le Ballet national, je me suis mis d'accord, je leur ai dit: «Ecoutez, vous allez voir mon père, vous lui dites: Votre enfant, on le veut dans la troupe.» Et c'est ce qui s'est passé. n était obligé d'accepter.

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