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Ken Loach

De
245 pages
Cet ouvrage propose une analyse de onze réalisations de Ken Loach afin de cerner le discours critique du cinéaste engagé. Ladybird, Carla's Song, Bread and Roses, Raining Stones... mettent en scène avec subtilité le propos social et politique du réalisateur sur les individus les plus vulnérables de la société en prise avec un système néo-libéral de contrôle et de répression.
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KEN LOACH : CINÉMA ET SOCIÉTÉ

AudioVisuel Et Communication Collection dirigée par Bernard Leconte
« CHAMPS VISUELS» et le CIRCA V GERICO (université de Lille 3) s'associent pour présenter la collection AudioVisuel Et Communication (AVEC). La nomination de cette collection a été retenue afin que ce lieu d'écriture offre un espace de liberté le plus large possible à de jeunes chercheurs ou à des chercheurs confirmés s'interrogeant sur le contenu du syntagme figé de « communication audiovisuelle », concept ambigu s'il en est, car si « l'audiovisuel» - et il faut entendre ici ce mot en son sens le plus étendu, celui de Christian Metz, qui inclut en son champ des langages qui ne sont ni audios (comme la peinture, la photographie, le photo roman ou la bande dessinée), ni visuels (comme la radio) - est, on le sait, monodirectionnel contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l'on peut nommer « l'idéologie interactive », la communication implique obligatoirement un aspect multipolaire...

Dernières parutions
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Erika THOMAS

KEN LOACH : CINÉMA ET SOCIÉTÉ

L'Harmattan

@ L'HARMATIAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06733-2 EAN : 9782296067332

Pour Benny, Nicolas, Antoine et Julien.

Avant propos

Cet ouvrage rassemble trois études parues dans la collection De Visu et consacrées à Ken Loach. A celles-ci s'ajoutent ici, une analyse du documentaire Les dockers de Liverpool, une analyse du court métrage Il '09' '01 : september Il, ainsi quelques modifications sur l'ensemble des textes, essentiellement dues au passage des formats courts à un ouvrage regroupant ceux-ci. La première partie de ce livre est consacré aux figures de l'engagement politique et amoureux dans la cinématographie du réalisateur; la seconde, à l'étude des constructions et déconstructions de l'identité professionnelle; la troisième enfin, examine la famille aliénée et aliénante. C'est assez tardivement que j'ai découvert Ken Loach. C'était en 1992, je crois, à l'occasion de la projection de Kes dans un ciné-club improvisé!. Un soir où il pleuvait sur Lyon. Un de ces soirs où l'on cherche un abri en croyant ne vouloir se protéger que de la pluie. J'en suis
1 Le projectionniste était d'ailleurs un vieux poète uruguayen que je salue ici en souvenir de ses déclamations en fin de projection (o!à Miguelito Dias !)

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sortie assez bouleversée et décidée à mieux connaître ce réalisateur. J'ai alors navigué d'une vidéothèque universitaire à l'autre pour rassembler tout ce qui pouvait être rassemblé sur la filmographie de Ken Loach et sur le réalisateur lui-même. Je classais les films, les dates, les éléments qui me semblaient importants. Il s'agissait de comprendre. Comme si Loach avait été le porteur d'une parole énigmatique qu'il s'agissait de décrypter pour parvenir au cœur d'une conception de l'homme qui me semblait tout à la fois familière et évanescente. Ma façon compulsive et obsessionnelle de travailler - et d'être

peut-être, qui sait?

-

m'a condamnée à passer des

journées entières, des semaines entières à visionner et visionner encore les précieuses cassettes que je possédais désormais. Ces personnages - à force d'être écoutés et réécoutés, à force d'être mille fois fréquentés m'obsédaient jours et nuits avec leurs histoires et leurs discours que je sentais si proches des miens... peut-être cherche-t-on à se préserver de certaines rencontres, car on ne sort pas complètement indemne de la traversée de cet univers. Comment avais-je pu ne pas remarquer Ken Loach auparavant? Entre cette rencontre fondamentale et aujourd'hui, j'ai entrepris des études2 et des recherches dans le champ cinématographique en m'intéressant toujours à dégager les figures récurrentes de la révolte, de l'insoumission, de l'aliénation de l'homme par la société.

2

E. PESSOA THOMAS, Figures de l'étranger, construction des identités et
Paris 3,

du rapport à l'Autre dans le cinéma brésilien, Thèse de doctorat, Juin 2001, éditée aux Presses Universitaires Septentrion.

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Revenir à Ken Loach, à l'occasion d'un enseignement dispensé à la Sorbonne Nouvelle et à l'occasion de ces recherches ici rassemblées, est une façon de réfléchir sur l'audace de celui qui semble nous jeter à la figure un système que nous participons tous, à des degrés divers, à construire et à maintenir. C'est également le moyen de considérer, à l'intérieur de sa cinématographie, l'engagement politique comme nécessité existentielle et la rencontre amoureuse comme mécanisme de mise à distance d'un conflit qui dépasse la stricte individualité des protagonistes. C'est aussi tenter cerner les figures d'une problématique incontournable et plus qu'abondamment abordée dans les films ou documentaires du réalisateur britannique: l'identité professionnelle et sa mise en péril par le contexte socioéconomique néolibéral. C'est enfm porter un regard sur le premier des relais de ce contexte: la famille.

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Introduction
Kenneth Loach est né le 17 juin 1936 à Nuneaton en Angleterre. Fils d'électricien, il pourra aller à l'université grâce à l'obtention d'une bourse. Il étudie le droit à l'Université Oxford. Il devient comédien, plutôt qu'avocat, puis assistant metteur en scène au Northampton Repertory Theater. Il va ensuite travailler pour la télévision en devenant un pionnier du docudrama: Cathy come Home (1966) qui préfigure Ladybird, ladybird (1993) va obtenir Ie Prix Italia. En 1968, en adaptant son téléfilm Poor Cow au cinéma, il va devenir l'un des fondateurs de la vague néo-réaliste britannique avec, un peu plus tard, Mike Leigh et Stephen Frears. Ken Loach est un réalisateur engagé sur le terrain politique. Dès 1980, il se heurte à des problèmes de censure en s'attaquant très directement au thatchérisme et ses nouvelles lois. Son documentaire, Question of leadership, traitant du mouvement syndical sera interdit de diffusion. Wich side are you on? abordant la terrible grève des mineurs de 1984 connaîtra les mêmes problèmes de censure. Ken Loach est, depuis ses débuts, le dénonciateur des ravages du libéralisme. Il s'en prend directement à ceux qui tirent les ficelles d'un système où le plus faible est écrasé et asservi. Il est le réalisateur qui - faisant partie des onze réalisateurs du film September Eleven - a choisi de raconter la chute d'Allende, l'attaque, le Il septembre 1973, du Palais de

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la Moneda par les militaires chiliens soutenus par la CIA. La dénonciation de l'intervention américaine en Amérique Latine avait déjà été à l' œuvre dans Carla 's Song (1996). L'exemple de sa contribution à September Eleven est représentatif de l'ensemble de l'œuvre du cinéaste: exprimer la perception des opprimés, des oubliés, des incompris afin de donner un sens aux actes de transgression qu'ils peuvent commettre. Son univers reste cependant essentiellement celui du monde du travail puisque l'identité professionnelle est prévalente dans notre société. Avec Looks and Smiles (1980) il entreprend de raconter la difficile insertion professionnelle de jeunes adolescents sortis de l'école; avec Raining Stones (1993) nous découvrons le quotidien d'un chômeur qui se débrouille comme il peut pour parvenir à acheter une robe de communion pour sa fille; My name is Joe (1998) raconte la vie d'un ancien alcoolique et des ouvriers réduits au chômage; RiffRaff (1991) s'intéresse aux travailleurs précaires de Londres... En donnant la parole à« ceux d'en bas» pour reprendre une formule fiançaise consacrée, il met en évidence une certaine conception de l'homme dans ses rapports à autrui, à la société, à lui-même. C'est un personnage - un sujet, en somme - pris dans un contexte social et politique particulier qui intéresse Ken Loach. L'histoire des êtres n'est pas une histoire individuelle mais une histoire collective. Nous nous retrouvons avec Ken Loach, bien éloignés du mythe de l'individu, produit de la société libérale, dénoncé également par Benasayag (1998). « Création de la modernité l'individu est cette entité qui, se proclamant trans-historique et par là inébranlable, se considère comme ce sujet autonome

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séparé du monde conçu comme un objet qu'il peut maîtriser et dominer. » (Benasayag, 1998) Les personnages de Ken Loach sont pris au cœur de leurs appartenances sociales, au cœur de l'Histoire économique et politique. Cette conception de 1'homme et de son lien ontologique à la société qui le fonde n'est pas aussi courante qu'on voudrait le croire. Les psychologues avaient déjà baptisé d'Erreur Fondamentale cette facilité, cette étonnante tendance (Dubois, 1994) que nous avions, au cours de nos attributions causales, à survaloriser les caractéristiques de l'individu au profit de celles de la situation dans laquelle il se trouve plongé. Cet appel aux facteurs internes ou dispositionnels pour expliquer des comportements qui relèvent tout aussi bien de l'environnement et de ses stimuli, que des circonstances, des conventions sociales ou de facteurs sociopolitiques est expliqué par le besoin que nous avons, dans nos sociétés libérales, de croire au contrôle et à la maîtrise que nous devons avoir sur nos vies; le besoin de croire en un monde juste où chacun obtient finalement ce qu'il mérite; cette erreur fondamentale est un pur produit de notre société individualiste où les mieux insérés sont précisément ceux qui accentuent le poids causal des acteurs du système (Bourhis et Leyens, 1999). Nombreux sont les films de Ken Loach qui soulignent la vulnérabilité des protagonistes dans leurs rapports avec eux-mêmes et avec autrui. Dans la sphère sociale et économique, cette vulnérabilité nous est donnée à voir au travers du rapport au travail qu'induit le modèle néolibéral. Dans la sphère plus privée, plus affective, ce sont les conséquences de ce rapport tourmenté qui s'expriment en dévoilant, chez les protagonistes, un

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combat intérieur qui oscille entre le sentiment d'injustice sociale et celui de faute personnelle. Ainsi, dans ce contexte, la famille est l'un des groupes qui incarne - au sens propre - le plus facilement les défaillances visibles ou invisibles du rapport à la société; qui illustre le plus fidèlement les rapports à soi, à autrui et au monde. La cinématographie de Ken Loach illustre une forte intrication entre un contexte très précis - économique, social, politique ou psychologique - et l'évolution d'un personnage et de ses rapports avec autrui. C'est l'articulation entre l'individuel et le collectif, entre le sujet et ses différents groupes d'appartenance qui intéresse le réalisateur. C'est précisément pour cela qu'il n'est pas question, dans cette cinématographie, de dépeindre la morosité de notre société postmoderne revenue de toutes ses illusions et désormais incapable d'offrir de solides repères identificatoires à ses membres. Il n'est pas davantage question d'installer le protagoniste dans les méandres d'un narcissisme insatisfait et incapable d'engagement, caractéristique de cette postmodernité issue des débordements du capitalisme (Lasch, 1979). Non, l'affaire est tout autre. Au travers de ses protagonistes, Loach s'en prend à la vision que le modèle néolibéral a de l'individu. Trop pessimiste Ken Loach? L'indispensable film documentaire de Jean Druon, interrogeant la faïon dont le libéralisme s'est installé dans nos sociétés, donne la parole à Richard Jolly, directeur du Département du Développement des Nations Unies. Celui-ci commente, avec la froide

3 Quelques choses de notre histoire, Jean Druon, Culture Production, Paris, 1998, 90mn.

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impartialité des chiffres, l'état du monde dans lequel nous VIvons: «20% des personnes les plus pauvres de la population mondiale ont une part de plus en plus faible du revenu mondial: en 1960, les 20% des plus pauvres recevaient 2,3% du revenu global de la population mondiale (..) Cela s'est encore réduit: d'après les statistiques de la Banque Mondiale, en 1991, ils recevaient 1,4% et en 1994, 1,1%. Les 20% les plus riches recevaient, eux, 86% des revenus globaux en 1994 (..) Nous ne voyons aucun mécanisme de l'économie mondiale susceptible de modérer ces inégalités (..) Les quatre cents quarantesept personnes les plus riches du monde ont une fortune équivalente aux revenus de la moitié de l'humanité (..) La pauvreté en Grande-Bretagne a augmenté de près de 60% entre 1979 et 1991 (..) Ce n'est pas tant une affaire de chômage. Il s'agit en Grande-Bretagne du même phénomène qu'aux Etats-Unis: ces nouveaux pauvres sont des gens qui travaillent mais qui ne gagnent pas assez pour pouvoir s'en sortir. C'est ce qu'on appelle les Working Poor 4» Onze réalisations de Ken Loach serviront de terrain de recherche et d'observation nous permettant de considérer le regard du cinéaste sur notre monde. La première partie de cet ouvrage étudiera la rencontre politique et la rencontre amoureuse. Nous
4 L'ensemble de ces données et bien d'autres sont consultables dans un important rapport : JOLLY, Richard et FUKUNDA Sakiko, Rapport mondial sur le développement humain, ONU, 2000, 290 pages.

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avons choisi trois films emblématiques de l'œuvre cinématographique de Ken Loach: Ladybird, ladybird (1994), Carla 's Song (1996) et Bread and Roses (2000) pour étudier la rencontre interindividuelle et nécessairement collective dans l'univers du cinéaste. Le point commun entre ces trois films est qu'ils mettent en scène l'exil latino-américain - et, nous le verrons, l'étranger, au sens géographique, est symbolique de l'étranger psychosocial que sont tous les exclus. Deux étrangers donc que tout sépare et que tout rapproche. S'agissant de personnages venus d'Amérique Latine, nous tenterons d'observer, pour commencer, ce territoire problématique et les échos de celui-ci dans d'autres territoires. Puis, nous en viendrons à l'étude de l'engagement politique et de la rencontre amoureuse comme de possibles lignes de fuites - donc lignes de survie! - hors et à l'intérieur de ces territoires. L'analyse du court métrage September, Eleven (2002) viendra clore ce questionnement sur les limites d'une mise à distance des conflits. La deuxième partie considérera l'identité professionnelle. Looks and smiles (1981), Raining Stones (1993) et The Navigators (2001) sont les films que nous avons retenus pour éclairer la fragilité de cette identité, la difficulté de l'acquérir et de la consolider. Contrairement à la démarche adoptée dans la première partie de l'ouvrage, nous allons procéder ici à l'analyse de chacun des films séparément. L'analyse transversale se prête parfaitement à Ladybird, Ladybird (1994), Carla 's Song (1996) et Bread and Roses (2000) dans la mesure où ces trois films possèdent des principes organisateurs communs qu'il s'agit de mettre en évidence. Le cas ne se représente pas pour la thématique

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de cette deuxième partie. En effet, les films que nous avons retenus, s'ils concernent tous le même thème celui de la mise en péril de l'identité professionnelle et de

ses conséquences - s'organisent cependant d'une façon
singulière. Chaque film a été réalisé à une dizaine d'années d'intervalle. Cette progression dans le temps nous permettra de comprendre les évolutions d'un point de vue qui, depuis ses débuts, demeure très critique sur la question. Ainsi nous observerons la trajectoire des personnages, qui se ressemblent et qui pourraient être les mêmes à des moments différents de leur vie, tout au long de ces années. Ceux-ci illustrent parfaitement la norme

dans le monde du travail néolibéral

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la flexibilité de

l'emploi, ses conséquences et ses impacts sur la vie des protagonistes. Des caractéristiques et des conséquences qui pourraient résumer le monde du travail en une simple énonciation: de l'impossible quête à l'inexorable perte. Nous retrouverons dans ces films l'idée de Sennett, selon laquelle «Le capitalisme du court terme menace de corroder le caractère, en particulier les traits de caractère qui lient les êtres humains les uns aux autres et donnent à chacun un sentiment de son moi durable» (Sennett, 2000, p. 31). Incapable de se projeter à long terme, car le présent est incertain, c'est la totalité de la vie du protagoniste - y compris sa sphère affective - qui va être prise en otage. Même la solidarité - sentiment récurrent dans l'œuvre de Ken Loach - va s'en trouver perturbée. Dans The Navigators, nous le verrons, le réalisateur consentira quelque peu à son amertume. Pierre Bourdieu, dans son article « La précarité est aujourd'hui partout », a judicieusement analysé le mécanisme de concurrence qui s'installe à l'intérieur même du monde du travail et qui finit par venir à bout des liens de solidarité et d'humanité:

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«La concurrence pour le travail se double d'une concurrence dans le travail, qui est encore une forme de concurrence pour le travail, qu'il faut garder, parfois à n'importe quel prix, contre le chantage au débauchage. Cette concurrence, parfois aussi sauvage que celle que se livrent les entreprises, est au principe d'une nouvelle lutte de tous contre tous, destructrice de toutes les valeurs de solidarité et d'humanité et, parfois, d'une violence sans phrases. Ceux qui déplorent le cynisme qui caractérise, selon eux, les hommes et les femmes de notre temps, ne devraient pas omettre de le rapporter aux conditions économiques et sociales qui le favorisent ou l'exigent et qui le récompensent.» (Bourdieu, 1998, p. 98). Looks and smiles nous amènera à étudier la quête quasi-impossible d'insertion professionnelle d'un jeune adulte au sortir de l'école dans une société où la perte du sens du devenir social contamine les structures de recherche d'emploi. Raining Stones nous permettra de considérer la poétique de la débrouillardise comme une perversion du système et un des masques de la honte. Nous y décèlerons également les actes symboliques érigés en système de défense chez un personnage issu de la classe ouvrière dans une Grande-Bretagne en état de flagrante décomposition sociale et économique. Enfin, dans The navigators, nous pourrons considérer les conséquences psychologiques et les limites de la résistance des personnages concernés par la privatisation des chemins de fer. En quittant le registre de la fiction, une analyse du documentaire Les dockers de Liverpool, viendra clore cette deuxième partie consacrée aux misères de l'identité professionnelle.

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La troisième partie de cet ouvrage questionnera le fonctionnement pathologique dans l'espace familial. Constitutif d'identité, cet espace et ses tensions génératrices de crises et de ruptures seront donc ici étudiés au travers de trois films du réalisateur anglais: Kes (1970) Family life (1971) et Sweet Sixteen (2002). Le premier est le portrait d'un adolescent ignoré, rejeté, malmené qui va se découvrir une passion pour le dressage et le maternage d'un faucon; le second aborde le mutisme d'une adolescente diagnostiquée schizophrène mais en réalité porteuse du symptôme d'une aliénation familiale; enfin le troisième raconte l'histoire d'un adolescent qui rêve de recréer un cadre familial avec sa mère qui sort de prison. Ces familles dont les défaillances de tous ordres ne sont probablement qu'une allégorie de la solitude à laquelle sont condamnés les individus nous donnerons l'occasion de questionner diverses approches de la famille, un cadre théorique - les travaux de l'Ecole Palo Alto - suivant lequel la communication paradoxale est l'agent pathogène favorisant le développement de la schizophrénie et enfin, les soubassements inconscients de la structure familiale. Rappelons qu'à partir des années soixante-dix l'approche psychanalytique va considérer à son tour la famille en tant que groupe social. De la clinique psychanalytique des groupes va émerger la notion élaborée par Kaës en 1976 puis conceptualisée par Ruffiot en 1981, d'appareil psychique familial comme cadre invariant indifférencié permettant à chacun des membres de la famille de s'y intégrer et dont la fonction est de contenir les psychismes individuels. A l'intérieur de ce cadre théorique sont étudiées les notions de fonctionnement psychique familial (Quels mécanismes de défense sont investis par la famille? Quels modes de gestion de conflits sont

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privilégiés?) ou encore d'enveloppe familiale (Anzieu, 1985). Souple ou rigide, celle-ci détermine le rapport avec le monde en assurant des fonctions de délimitation et de marquage de frontières entre l'intérieur et l'extérieur de la famille, de filtrage des échanges. Ces différentes approches de la famille insistant chacune sur un aspect particulier de ce fait social - le lien interindividuel constitutif du lien groupaI, le système de communication révélateur des failles et le groupe social mettant en place différents types de fonctionnements face à la gestion de conflits - serviront d'étayage à cette réflexion sur l'aliénation familiale.

OUVRAGES CITÉS Didier ANZIEU, Le moi-peau, Dunod, Paris, 1985. Jean Claude BENOIT (dir), Dictionnaire clinique des thérapies familiales et systémiques, ESF, Paris, 1988. Miguel BENASA YAG, Le mythe de l'individu, La Découverte, Paris, 1998. Pierre BOURDIEU, «La précarité est aujourd'hui partout» in Contre Feux, Liber, Paris, 1998. Richard BOURHIS et Jean Philippe LEYENS, Stéréotypes, discriminations et relations intergroupes, Edition Mardaga, Spirmont, Belgique, 1999. Nicole DUBOIS, La norme d'internalité et le libéralisme, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1994. Roland DORON, Françoise PAROT (dir), Dictionnaire de psychologie, PUF, Paris, 1991.

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René KAES, L'appareil psychique groupal. Construction du groupe, Dunod, Paris, 1976. Christopher LASCH, Culture du narcissisme, Climats, Paris, 1979. Claude LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, Paris, 1949. Francis ROUSSELET, Ken Loach, un rebelle, CerfCollet, Paris, Condé-sur-Noireau 2002. Richard SENNETT, Le travail sans qualité, Albin Michel, Paris, 2000.

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