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L'applaudissement

De
430 pages
Chez les Grecs et chez les Romains, la course aux applaudissements était à la fois une tricherie et un art. Les bandes rivales s'affrontaient en claques établies et chacune défendait son lot de talents. Néron la formalisa dans le seul but de se glorifier, tandis que les chefs politiques utilisaient l'applaudissement pour manipuler le peuple. Vint le règne des claqueurs : Commandeurs du battoir pour applaudir et fabriquer du talent à l'artiste. La claque avait ses règles, ses compromissions et ses morts...
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L'APPLAUDISSEMENT
Claques et cabales

Univers Musical Collection dirigée par Anne-Marie Green
La collection Univers Musical est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine musical. Son ambition est de proposer un panorama de la recherche actuelle et de promouvoir une ouverture musicologique nécessaire pour maintenir en éveil la réflexion sur l'ensemble des faits musicaux contemporains ou historiquement marqués.

Déjà parus

Marisol RODRIGUEZ MANRIQUE, La Musique comme valeur sociale et symbole identitaire. L'exemple d'une communauté afro-anglaise en Colombie (île de Providence), 2008. Michel FAURE, L'influence de la société sur la musique, 2008 Thierry SANTURENNE, L'opéra des romanciers. L'art lyrique dans la nouvelle et le roman français (1850-1914), 2007. Sophie ZADIKIAN, Cosi fan tutte de Mozart, 2007. Antonieta SOTTILE, Alberto GINASTERA. Le(s) style(s) d'un compositeur argentin, 2007. Deborah PRIEST, Debussy, Ravel et Stravinski: textes de Louis Laloy (1874-1944),2007. Ronald LESSENS, GRÉTRY ou Le triomphe de I 'OpéraComique, 2007. Patrick REVOL, Conception orientale du temps dans la musique occidentale du vingtième siècle, 2007. Jean-Louis BISCHOFF, Tribus musicales, spiritualité et fait religieux, 2007. Claire HERTZ, Salsa, une danse aux mille couleurs, 2007. Leiling CHANG, Gyorgy Ligeti. Lorsque le temps devient espace. Analyse du Deuxième livre d'études pour piano, 2007. Georges SAUVÉ, Antonio Sacchini 1730-1786, 2006. Éric LECLER, L'opéra symboliste, 2006. Roland GUILIJON, La New Wave, un jazz de l'entre-deux, 2006.

Jirni B. VIALARET

L'APPLAUDISSEMENT
Claques et cabales

L'Harmattan

(Ç) L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05417-2 EAN : 9782296054172

S01ll1llaire

Première partie LE CONSTAT HISTORIQUE
I n trod

7

u et i 0 Il . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 9

Chapitre I DU MYTH IQUE AU POLl'rI QUE Chapitre II DU SENS À L'AMBIANCE Chapitre III DE LA PAGAILLE À LA CANAILLE Chapitre IV ÉVOLUTION / RÉVOLUTION Chapitre V INFLUENTE ET PUISSANTE Chapitre VI CHARMEURS ET FAUTEURS Chapitre VII TECHNIQUE ET ENDEMIQUE Chapitre VIII DE L'INSUPPORTABLE AU DISSEMBLABLE
Co Ile 1us i0Il

19 33 61 75 103 127 159 177
19 1

Deuxième

DEL' EXPLICATION l-I{)MAINE
EX 0 RD EDE S C RI PT IF.

partie

,

.. .....

203

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. .. . . . . . . . . .. . . . .. . .. . .. . . . . .. 205

Chapitre IX ARCHAÏSME ET GRÉGARISME Chapitre X PRIMITIF ET IMITATIF Chapitre XI DE L'OBSERVATION À L'ÉLICIT A TI ON Chapitre XII
C LA S S I F I CAT ION.

209 215 229

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . 271

Chapitre XIII SIMILITUDE ET BEATITUDE 289 Chapitre XIV UNE, ENQUÊTE ET DE L/OBSERV ATION POLIR lJNE TYPOL,OGIE301 Chapitre XV POUR TERMINER 313

CONCLUSION
ANN EX ES.

333

.......................................... ....................................................... 3 3 9

BIB

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E . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 405

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 425

TABLE DES MATIÈRES

427

6

Première

partie

LE CONSTAT De ~'bistoire Du discret

HISTORIQUE à ~a g~oire au secret

Du ritue~ au £actue~

Introduction

Le dilnanche 10 décelnbre 2006, Roberto Alagna quitte la scène de la Scala en pleine représentation d'Aida l'opéra de Verdi. Une partie du public le hue' lui n'apprécie pas et le Inontre. On crie au scandale ~ les uns parce qu'il quitte la scène effrontélnent, les autres parce qu'on n'adn1et pas qu'un artiste de sa trelnpe soit hué. Les uns sont dans la salle et iIs brocardent, les autres, plus populaires, défendent le ténor, pr0l11eSSed'une clef de sol contre vents et Inarées qui a vendu plus de 400 000 CD en chantant Luis Mariano. On parle de cabale, cOlnplot resurgi qui donne des brevets de star cOlnlne elle en tue. L'histoire du spectacle est jalonnée de ces coups de sang, coups du cœur, oÙ la grivoiserie de Clochen1erle elnboîte le pas aux contrats faramineux des divas.. . Voici réuni en quelques lignes sur Roberto Alagna tout ce dont l'artiste a besoin: des applaudisselnents indispensables à sa perfonnance et des sifflets indispensables à la sentence. Applaudisselnents, c laques et cabales, n1anipulat ion de~) IÜules, bravos achetés et insuccès progran1n1és, rien de nouveau à l'horizon depuis l'Antiquité, et être Chevalier du Lustre au 19ème siècle vous consacrait entrepreneur des succès. Cela faisait de vous un être puissant et riche. L'histoire de Roberto Alagna qui se fait huer à la Scala de Milan n'est pas le fruit du hasard. C'est un risque à prendre, et c'est surtout une histoire d'honneur, toucher l'interprète dans ce qu'il a de plus cher au n10nde: la blessure narcissique infantile. Les Inains chaudes et douces de la jeune n1ère ne sont plus là pour suffire à reconnaître la perforn1ance du petit d"hon1Ine. Tout cOlnmence très tôt; le déni est proscrit; les hOlnlnes sont progralnlnés pour atteindre le son1n1et de la pyralnide de Maslow, celle qui vous donne la reconnaissance de soi en étant l'artiste adulé, le politique élu, le sportif vainqueur ou le religieux salvateur. Qui a tort, qui a raison, du chanteur ou du public ?. TOlls deux sont pourtant dans un tl11ên1e lieu, la nature du contrat spécifiant à chacun son rôle: l'un exécute, les autres écoutent, ayant payé pour cela. A qui doit revenir le droit de rOlnpre le contrat ?. On se delnande alors ce que valent les applaudisselnents truqués de la télévision dont l'artiste se drogue?.. Entrons dans ce Inonde étrange, celui des claqueurs à gages, des applaudisseurs payés et des corruptions... Personne ne nous oblige à applaudir, et pouI1an1 nOlls Icfaisons tous. Tous... c'est-à-dire oÙ que nous soyons sur Terre, à la fin d~un spectacle, d'un discours, pour nous élnerveiller d'une perfonnance sportive, dans une inauguration, partout oÙ l'approbation est appelée. Geste faci le, sans

conséquence et sans explication, COlTIlTIei par avance tout était joué: « A s l'instant où le rideau se lève, la foule a déjà subi une série d'états préparJtoires, d'ordres physiologiques [...] La tâche de l'acteur est dans ce cas bien jacilitée, les applaudissenlents lui sont acquis avant qu'il n'ait ouvert la bouche 1». Conscience sans conscience, quelle lnécanique règle la cause et l'effet? David Hartley parlait de <<pouvoirsenli-volontaire » dans «les nl0uvenlents du corps qui sont de deux sortes, autonlatiques et volontaires 2». Peut-on parler de génétique sociale au sens strict, dans ce qui est propre à la génération, héritée de celle qui la précède? Nous nous elnploierons à COlTIparersi applaudir dans l'Antiquité avait le Inêlne sens chez les Grecs et chez les ROlnains, et si applaudir au 19èmesiècle poursuivait les Inêlnes buts que les bravos de la télévision. Sur l'enselnble nous verrons que le processus démontre une certaine intemporalité. Un seul geste suffit pour un seul désir, celui de montrer son approbation. Applaudir est une énergie sociale; en ce sens la foule produit du collectif. Seuls, nous l'observerons, les hUlnains n'applaudissent pas, et comme toute énergie, elle peut être diffuse, récupérée, contrôlée et dispensée dans des buts pas toujours avouables. L'artiste le paye de sa personne; le public le paye de son esprit. Le prelnier, actif, élnet; le second reçoit, passif; et tout d'un coup, un bruit, un intrus flatteur alnène au cOlnble de la jouissance: « bravo (pour les puristes en particulier à l'opéra, brava (pour une da"lne) bravi (pour un ensenlble), brave (pour un ensef71blejénlinin 3». En mai 68, on pouvait entendre dans les rues: « Bannissons les applaudissenlents, le spectacle est partout f.. 4». et Halévy de répliquer «Le peuple applaudit, aurait-il dit quelque sottise? 5». Applaudir est donc lié à la j oie, à la fête, à la transgression; c'est la rencontre d'un rite dans l'offrande. Quand des hOlnlnes sont rasselnblés, c'est pour applaudir, Inêlne dans la mort. L'applaudisselnent libère, d'une occupation, d'une révolution, d'une incertitude électorale, d'une contrainte artistique, d'un but salvateur, toujours à la lisière de l'extase et de l'ilnpalpable. COlnlne les hUlnains prennent du plaisir à applaudir, ils reCOITIlnencent; le plaisir produit du plaisir; il répète son bonheur, Inais quand l'al1iste le lui cOJnnlande : « .. .nos

convictions,
interprétations

nos attitudes,
et nos

nos réactions
des

affectives,
individus

flOS

buts, nos
concentrés

évaluations

sont

l Charles Lalo: La beauté et l'instinct sexuel, Flmnnlarion, 2

Paris, 1922, p. 297.

David Hartley: Explication physique des sens, des idées et des Inouvenlents. traduit par l'abbé Jurain, Oelestre Godet, Reims, 2 vol., 1755. 3 Jacques Siron: Dictionnaire des nlots de la Inusique, Ed. Outre Mesure. Paris, 2002, p. 47. 4 Citation internet. 5 Citatio~1 internet.

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essentiellen1ent sur le succès (et l'échec) 1». COlnlne il existe certaines peurs innées, existe-t-il certaines joies innées 7 Le nourrisson que nous avons tous été ne se souvient de rien. Pourtant, des bravos nous en avons entendus dès les prelniers jours de notre vie. Déjà du spectacle 7 Ces bravos sont des encouragements à la Inoindre perfonnance du petit d'lholl1ITle, et la «grève de ces encouragelnents - » ne va-t-elle pas retarder le passage du stade de nourrisson à celui d'enfant 7
Î

Le seul et unique bruit, universellelnent accepté, en début, en cours ou en fin de spectacle, est celui des applaudissements. Cette faculté à traverser les siècles, les espaces et les classes sociales a-t-elle toujours signifié et signifie-t-elle toujours la Inêlne chose 7 Applaudit-on identiquelnent d'un continent à l'autre 7 Que veulent dire ces applaudisselnents selon le contenu du spectacle et le degré de satisfaction ou d'insatisfaction du public 7 Que génère l'applaudissement 7 Est-ce la seule façon de se Inanifester de la part du spectateur: applaudisselnents voulus, contrôlés par l'artiste, charivaris rythmés ou désordonnés 7.. «Prenons par exenlple ce phénonlène en apparence banal que sont les applaudissenlents et les huées, qui se/11blent bien nés avec le public lui-/11ê/11e. Approfondissant la question, nous décelons bientôt qu'un tel phéno/11ène doit être interprété, non SeUle/11ent C0/11/11e une réaction naturelle, /11ais surtout -ce qui est beaucoup plus intéressantC0/11/11eun tén10ignage de la participation spirituelle et intellectuelle du public aux /11anifestations qui lui sont présentées 3».

Les applaudissements relèvent-ils de l'autolnatislne 7.. En Inatière de spectacle quelle Inachinerie induit le spectateur à faire le seul bruit autorisé 7 Ce bruit suffit-il à exprimer un sentilTIent d'approbation ou de désapprobation 7 Est-il le seul bruit 7.. Pas nécessairelTIent, puisque les rires sont aussi acceptés, provoqués, incontournables qu'ils sont dans la comédie. En fait, le spectacle dans son existence intra /1ruros (c'est-à-dire dans une salle) demande une chose terriblelnent difficile pour l'holTIlne : le silence! L'artiste impose le silence COlnmecondition de sa représentation. Les seuls bruits acceptés sont ceux de la « scène» (entendons par scène ceux utiles pour le spectacle: le texte joué, les déplacenlents d'objets et les illustrations musicales ou bruitées diffusées par la sonorisation, discrète ou bien affichée). Rendu à la nature d'Echo, le spectateur baigne dans une inertie auditiv~ à laquelle il se soumet volontiers; c'est le prix à payer pour la catharsis. Que l'irréalité soit contrariée, on applaudit:

2 L'expression n'est pas de nous. Elle a été utilisée par un journaliste de France 2'1 dans le journal de 13h du 14 novembre 2004 à propos des mauvais résultats de l'Olympique de Marseille dans le championnat de France de football. Le public avait pour consigne de ne pas applaudir; le journaliste parla de « grève des encouragel11ents ». 3 Robert Siohan : Histoire du public 111usical, Ed. Rencontre Lausanne" 1967, p. 8.

Cité par Alphonse Silberman dans Introduction à une sociologie de la /11usique, P.U.F., Paris, 1955, p.90.

1

11

« Une lnatinée COlnnle beaucoup d'autres, avec son lot de spectateurs en goguette, qui s'étaient installés au ,fond et, tranquillen1ent, se racontaient des histoires pendables. Nous, on disait du Strindberg, et eux se tordaient de rire en parlant de la bouffe. Alors j'ai arrêté de jouer: - Laissez au moins les autres écouter, leur ai-je déclaré avant de reprendre, dans le même souffle, le jeu avec n1a partenaire. Le public, à n10n étonnelnent, incursion dans la réalité 1». se mit à applaudir. Il avait apprécié cette légère

Les app laudisselnents se révei lIent à la réal ité, au sOliir d' élnotions mises en scène; cOlnlne un ordre à retrouver le Inonde profane, un sas entre le stade d'initié et de quidaln singeant la représentation, on se tait devant la fiction; on respire à peine, et le Inoindre bruit du voisin selnble déranger toute la salle: personnes en retard, contractions gastriques prononcées, ronflelnents d'un endonnissement indécent, clic clac d'un appareil photo, rires démesurés, bougeotte incessante sur le fauteui l, cOlnlnentaires inopportuns. Rien de ce qui fait notre quotidien, banal et sans surprise, n'est ici pris à la légère: le silence encore et toujours selnble être la prelnière condition pour que le spectacle COlnlnence. Le siIE~nce, c'est le repère du comédien; il ne veut s'entendre qu'à lui; on ne doit entendre que lui. C'est le trouble de cette écoute qui lui pennet de jauger son public: « Quand vous avez appris à connaître ainsi rapide/11ent l'acoustique d'une salle, vous saurez d'instinct percevoir la présence d'un bon ou d'un /11auvaispublic dès votre entrée en scène. Un vieux routier n'a /11ê/11e as besoin d'attendre p l'entrée en scène, il flaire de la coulisse, C0/11/11e n chien de chasse, son u public le /110indre raCle/11ent de gorge, un seul rire déplacé, un effet prévu " qui se fait ou ne se fait pas, suffit pour l'éclairer 2». Les syllabes détachées du cOlnédien, les notes du chanteur, les harmoniques des instruments, et tout ce qui participe à la scène sont les vibrations exclusives qui font de vous le héros patient que l'on attend, soumis à la toute-puissance de l'artiste. L'illusion est-elle parfaite, et si elle est organisatrice d'un ensemble d'individus, en quoi ne serait-elle pas politique? Le pouvoir à l'artiste; c'est lui qui a des quai ités supérieures, surhulnaines ; peu ilnporte le lieu, le telnps, on applaudit le héros-dieu. Cette illusion devient dangereuse pour le spectateur qui n'y tient plus. Ce Inonde est parfait parce qu'il n'est pas vrai; le c0111édien est un Inenteur; il faut briser ce qu'il nous renvoie d'idéal: «Lorsque dans un théâtre le phénomène de l'é/110tion collective grandit jusqu'à l'insupportable, le public a recours à une réaction qui révèle à tous la te/11pérature élevée de l'é/110tion
1
2

Michel Piccoli:

Dialogues

égolstes~ Olivier Orban~ Paris~ 1976~ p. 69.

Charles Dullin: Souvenirs et notes de travail d 'un acteur~ Ed. Odette Lieutier~ Paris~ 1946~ p.SO.

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générale et, bien entendu, fait baisser du nlênle coup cette tenlpérature pour la rendre plus supportable; autrenlent dit: il applaudit 1». Il selnble courant d'admettre l'applaudissement conl1ne un signe d'approbation et de satisfaction ilnplicite. La plupart du telnps, effectivelnent, l' applaudisselnent affiche de façon positive la bonne opinion que nous pouvons avoir d'un spectacle; il se peut que par opposition à cette satisfaction il Inanifeste une certaine impatience. Il est alors égalelnent le seul Inoyen de s' exprilner... Ainsi, lorsqu'un spectacle ne COlnlnence pas à l'heure prévue et que le retard est trop important (encore faudra-t-il Inesurer les nonnes de ce que nous appelons un retard important: cinq minutes, dix Ininutes, quinze Ininutes ?.) ne voit-on pas le public frapper des Inains rythlniquelnent et de façon identique lorsqu'à la fin d'un spectacle l'artiste est rappelé pour bisser ou prolonger son intervention ?. Il pourrait crier, siffler, lancer quelques huées. Ces mains en rythme ne sont quelquefois aidées que par des battements de pieds qui peuvent avoir un caractère inquiétant s'ils sont faits sur des gradins dont les vibrations sont mal absorbées 2. Il nous faudra d'abord parler de l'ivresse des Grecs quand ils applaudissent, de l'élégance des Romains, mais aussi de leurs cabales à tous; c'est là que COlnmencera notre étude parce que nous disposons de textes qui pour la prelnière fois en parlent de façon explicite, chez Plaute en particulier 3. Puis plus rien, COlnlne si le prenlier Inillénaire s'était adjugé les
1
2

Jean-Louis Barrault: Réflexions sur le théâtre~ Ed. du Levant, 1996. p.143.
Il conviendrait ici de détern1iner ce que serait une norn1e de retard: 5 n1inutes~ 10 n1inutes~

15 minutes ?. Notre expérience nous fait écrire que I'heure de début du spectacle est prépondérante. Si un spectacle commence avec 20 minutes de retard alors qu'il était prévu à 20h 30, le public sera plus exigeant que pour un spectacle con1Inençant à 21h 30 alors qu'il était prévu à 21h. De plus, tout dépend aussi du lieu: grande ville, ville moyenne~ cité réduite... Plus la commune est petite, plus les retards sont importants et plus le public est tolérant. Concernant les vibrations sur les gradins, le spectacle de l'Exposition Universelle en 2000 est éloquent. Des annonces répétées interdisaient ces frappeInents de pieds sur les gradins, tandis que le spectacle avait débuté avec 30 minutes de retard. D'autre part, la régulation des entrées sur ces gradins favorisait une fluidité qui évitait toute vibration néfaste Nos prédécesseurs étaient-ils plus pointus? On peut le supposer à en juger par ce texte, l'article XVIII du règlement de police du 6 Inars 1820 de la ville de Limoges: « Le rideau sera levé à 6 heures en hiver, 6 heures et IIJen été; on se règlera sur l 'horloge de St Michel (avant que le télégraphe permette de transmettre instantanéInent I'heure de Paris à la province chaque ville réglait ses horloges sur le soleil). En cas de retard de plus de 5 nÛnutes le Directeur ou Régisseur sera traduit devant le tribunal de police pour être condan1né aux al11endesencourues ». 3 «Jupiter 111 encore chargé de vous del11ander d'envoyer des inspecteurs dans tout le 'a théâtre, surveiller les spectateurs, rangée par rangée s 'il vient des gens qui sont venus pour soutenir nos concurrents, qu'ils leur retirent leur toge" en plein théâtre et la gardent en gage. S'il y en a qui cherchent par leurs intrigues à donner la pahne aux acteurs ou aux fnusiciens, à la suite d'une recol1unandation écrite ou d'une dén1arche personnel le ou encore par personne interposée, si les édiles concourent la pièce de jàçon n1alhonnête, Jupiter ordonne qu'ils t0l11bentsous le coup de la loi COndal11nanta brigue électorale. Vos victoires, dit-il, l vous les devez à vos fnérites et non aux intrigues et aux arrangen1ents. De quel droit un acteur 13

services du diable pour tisonner les applaudisseurs. La religion convaincante par son aspect cruel et son influence Inajeure dans les cerveaux accapare la représentation. Applaudir, oui!.. mais aux servitudes de Dieu. Il nous faudra attendre l'époque médiévale pour qu'un vent de fronde souffle sur les bravos d'un public tapageur. Naîtront alors des gagistes, des cabaleurs patentés, des entrepreneurs de succès, des chefs de claque, pour finir aujourd'hui par des chauffeurs de salle, ainsi appelés dans les élnissions de télévision. La permanence de l'acte n'échappera pas à la chronologie. Ce sera l'objet de tout notre prelnier volulne. Le voyage est étrange; il n'y a rien à dire sur ce geste tant son universalité inspire peu les chercheurs. Qui oserait se risquer à faire des commentaires sur le public plus que sur une œuvre, plus que sur un auteur, plus que sur un genre? Car c'est bien des spectateurs et de leurs lieux de rencontres qu'il nous faudra parler. La claque est cOlnlnentée par quelques universitaires qui voient dans Hernani son apogée. Nous verrons que cela est faux! Fausse égalelnent cette idée que les chefs de claque du 19ème siècle étaient des êtres ilnlnondes et sans âlne. Si beaucoup de leurs lieutenants peuvent se reconnaître dans ce portrait de débauché, le «général Bravo» possédait une bonne culture générale et était doté d'une générosité qui en faisait aussi un protecteur attentionné; de grands nOlns aujourd'hui liés à I'histoire littéraire n'ont pas à rougir des subsides offerts par les chefs de claque qui avaient un rôle de mécène, on dit de nos jours en tennes plus financiers, de producteurs. Surcoût de flatteries, certains pensent que l'applaudissement est une prothèse à l'artistique. « Si les applaudissen1ents sont le pain des acteurs, les rappels en sont le leurre 1». Curieux geste que d'applaudir:

... de l' histoire
... du ... du

à la gloire

discret au secret rituel au factuel

Dès qu'il s'agit d'êtres Îlnpersonnels, les notions de public ou spectateur n'ont aucune importance. Elles se confondent dans d'étranges interprétations, dans de banales définitions pour désigner de façon générique toute personne assistant à un spectacle. L'histoire des publics regroupe plus une sociologie de ces publics, ses composantes, ses Inodes d'action ou d'autres critères que nous n'utiliserons pas ici. L'histoire du spectateur, nous
ne serait-il pas sounÛs à la nlênle loi qu'un honune politique? Ce n'est pas la claque quifait le succès d'une pièce, ce sont ses qualités. Celui qui écrit une bonne pièce est sÛr d'avoir assez de portions si ceux qui ont la décision entre leurs nlains sont de bonne foi. Ah ! encore une recomnlandation de Inon père: si un conlédien a denlandé à une cabale d'applaudir son jeu ou de siffler celui de ses rivaux, qu'on lui arrache son costunle, et la peau avec ». 1 Luis Rego : document internet.

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la situerons davantage dans une dilnension individuelle plus proche de l'applaudissement en terme d'attitude, ce que nous étudierons dans le deuxième volume. Le constat historique bal isera l'échelle d'attitudes que nous mettrons en place dans ce deuxièlne volume. Le Inode opératoire doit déboucher sur une typologie proche de I'humain, donc de la nature. Quel mal y a-t-il à rendre à cette nature ce qu'elle nous offre? Claques et cabales ont utilisé abondalnlnent les applaudisselnents. Elles étaient liées de si près à l'anéantisselnent ou au succès de tel ou tel spectacle qu'il n; serait pas pensable d'en oublier l'historique. Nous verrons que ces applaudisselnents, relevant d'une stratégie, ont contribué à la réalisation de carrières artistiques qui, sans eux, auraient sonlbré dans l'anonYlnat le plus total. On peut aussi se poser la question de savoir si ces applaudisselnents n'ont pas eu quelque influence sur le bilan éconolnique de la représentation, et si, par une extension contemporaine, cette claque réglelnentée à laquelle correspond aussi tout un folklore n'a pas continué d'exister sous des fonnes dérivées, relevant aujourd'hui de la technique de comlnunication. Pervers, insidieux, louange ou délnon, l'applaudisselnent a changé maintes fois d'aspect, faisant lui-Inêrne changer la physionolnie des spectacles. Le public offre sa toute-puissance conllne un couperet, la sentence qui, si aujourd'hui elle a fini d'être Inaligne, n'en reste pas Inoins symptomatique d'un contentelnent ou d'un Inécontentelnent. Le public répond à ce qu'on lui impose, le public répond à ce qu'on lui propose. Il renvoie des signes certes, mais il conclut ce qui se passe sur scène en applaudissant: un crime heureux! Il accolnpagne ses bravos avec des émotions qui, si elles varient en intensité n'en sont pas moins captées par la scène. Ce va-et-vient est sans doute le seul oÙ un spectateur peut solidairement prendre fait et cause pour un fou ou un Ineurtrier, acquiescer à un acte illégal ou Inoralelnent décalé: je suis dans un Inonde oÙ je peux transgresser le réel et personne ne pourra ln' enlever cette faculté à faire nlal ou bien car je suis seul à juger. Je décide donc seul de ce qui est fini ou pas, de cette Inort, de ce rire, de cette histoire à laquelle j'adhère et dont le souvenir se conserve en fantasme, un ilnaginaire raisonnable. Le spectateur est propriétaire de l'acte; il applaudit non seulelnent pour dire « c'est la fin du spectacle », Inais aussi pour dire « je suis content de ce que j'ai vu ou entendu », parce qu'il sait que le souvenir va prendre le relais du fantaslne. Il a même donné de l'argent pour cela. La barrière entre le spectacle sur scène et le spectacle dans la psyché c'est l' applaudisselnent. Ce n'est plus seulement mon intérieur invisible qui va prendre possession de la chose; ce sont mes mains, mes jalnbes si je me lève pour applaudir, Ines pieds si je frappe avec ceux-ci, et Ina voix si je crie pour accolnpagner l''éJancelnent de mes deux mains qui font du bruit en se joignant l'une à Pautre' dans un
1 « C'est tout sinlplenlent la nzanière dont son corps est traité dans l'espace physique oÙ il prend place: confort, inconfort, perspective, angle de vision, etc. Il y a une grande différence

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espace restreint que j'ai acheté, au milieu de tout un enselnble oÙ Inon corps et mon émotion ont pris place... «Dans l'antiquité, le théâtre intervenait à l'occasion des fêtes religieuses et son public était très large. Participant bruyanlment par ses applaudissenlents ou ses sifflets [...] Exigeant, indiscipliné, pronlpt à nlanifester bruyanu71ent sa satisfaction ou sa déception... I». Est-ce pour cette raison que Richelieu va policer les spectacles: celui des aristocrates, celui des « honnêtes gens» et celui des comlnerçants et laquais? La différence entre ces publics est nette. On détestera ce que les autres aimeront tandis que guidé par des règles d'hygiène sociétale on instaurera d'autres règles dralnaturgiques: l'ordre monarchique organise la société à son image; chacun applaudira selon sa strate d'appartenance; nous verrons que peu de choses ont changé; on attend que la reine d'Angleterre applaudisse pour faire parei I ou on attend le bravo présidentiel de de Gaulle. En 1853, on suppritne la claque dans tous les théâtres recevant des subventions de l'Etat. L'elnpereur Napoléon III va au Français et s'installe dans sa loge sans la Inoindre attention, sans un seul bravo. La claque fut rétablie... dès le lendelnain! Et l'obligation de bienséance faisant son travail, on finit par ilnaginer que tous les prelniers applaudisselnents sont toujours pour les prelniers de la société 2. Cette distance entre les publics, leurs genres, leurs conventions est aussi une affaire de distance entre la scène et le spectateur. Mieux y voir, Inieux entendre, cela m'incite-t-il à mieux applaudir? L'architecture des théâtres et l'échelle des attitudes nous apporteront des réponses... On peut applaudir plus fort, parce qu'on est près de la scène ou parce que le spectacle a vraiment plu, oÙ qu'on soit dans la salle. « Beaucoup d'artistes s'étant posé le problènle de la participation du public ont réfléchi en terl71es de distance. Il senlblerait que la proxinlité physique inlplique un tout autre rapport 3». Ce bruit qui ponctue une perfonnance, en quoi est-il une liberté, Inêlne s'il est régi par une réglelnentation ? S'agit-il d'une liberté InininlUll1 d'approuver ou de désapprouver un objet esthétique? «Au théâtre, au contraire, le sort d'une pièce se décide, se précise chaque soir, le tenlps de la représentation ,.

entre les fauteuils en peluche d'un théâtre privé, la loge d'un théâtre à l'italienne ou la banquette inconfortable du théâtre du Soleil oÙ s'entassent des observateurs trall/nalisés qui doivent s 'estin1er heureux d'avoir trouvé une place. Le corps est entouré d'environnen1ents et d'enveloppes successives. »

Patrice Pavis : L'analyse des spectacles, Col. Fac

-

Arts du spectacle, Nathan Université,

Paris, 1996, p. 220. 1 Michel Pruner: Lafabrique du théâtre, Nathan Université, Paris, 2000, p. 233. 2 « Quand je fis 1110nentrée ce jour-là, je Jus soudainel11ent acclal11ée. Je 1J1e retournai vers la loge impériale, croyant que l'en1pereur venait d'entrer dans la salle. A1ais non, la loge était vide, et je dus n1e convaincre que tous les bravos étaient pour nIai ». Sarah Bernhardt: L'art du théâtre, Ed. Nilson, Paris, 1923, p. 149. 3 Sarah Meneghello : Le théâtre d'apparten1ent, L' Hannattan, Col. L'univers 1999, p.84. théâtral, Paris,

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le spectateur reste libre d'applaudir, de s'ennuyer, de prendre du chanlp par rapport au spectacle ou de lui donner son adhésion, de s'identifier à un ou à plusieurs des personnages qui évoluent devant lui ou d'en rire I». Le public de l'Antiquité ne diffère en rien de n' ilnporte quel autre public. La règle de l'échange entre la perfonnance et le valorisant est immuable, dans un lieu prévu à cet effet. Si les spectateurs changent par leur nombre, leur appartenance sociale, leurs goÜts et leurs cOlnporten1ents, ils n'ont pas à leur disposition de grands Inoyens pour exprilner leur satisfaction ou leur mécontentement. C'est une Inise à Inort prén1aturée d'un spectacle, lente et perfide, qui plonge l'artiste et / ou l'auteur dans une\agonie terrible, au point que certains de ces spectacles ne seront joués qu'une seule fois ou que des auteurs en décéderont, cOlnlne Madelnoiselle de Grafigny, fille du Duc de Lorraine, qui Inourut à sa seconde pièce d'avoir été « chutée»... Applaudir est un petit geste, dans un espace réduit, qui signifie peu de choses, du Inoins le pense-t-on. Avant le spectacle, beaucoup de comédiens préfèrent un télégramme avec un silnple bravo dessus; c'est ce que disait Arletty 2. On ne change pas le monde en applaudissant, Inais on peut changer nous, spectateurs, d'avoir Inanqué à la fête. Quand ce geste n'est pas réalisable, on le sYlnbolise, et l'analogie fait son travail: « Le podiunl avait été installé en plein air, sur une grande jJlace publique de la ville. Le spectacle devait débuter à 21 heures. A 20h 30 la pluie se nlet à tOJl1bersur la capitale de I 'L5ère. A 21h30 il pleuvait toujours. Cependant le public s'était peu à peu anlassé autour du podizlJl1... nlais d'une façon très particulière: les gens s'étaient en effet approchés de la scène nlais au volant de leurs voitures qu'ils avaient garées bien en ordre face à la scène. Devant le nombre inlportant de voitures et cette inhabituelle nlanifestation d'envie d'assister au spectacle, le directeur de la tournée nlP denlanda de conlnlencer J110n nunléro nlalgré la pluie. Croyez-nl0i, cela fait un drôle d'effet d'entrer sur une scène face à un public de voitures... Face au Inonde du silence puisque applaudissenlents, rires ou autres lnanifestations ne peuvent être perçus par l'artiste. Très frustrant! Surtout qu'entendre des rires est une condition sine qua non pour un conlique qui veut faire un bon spectacle. Pour tenter de sauver nla situation, j'ai denlandé au public d'exprimer sajoie ou son approbation par des appels de phares. « Est-ce que vous nl 'entendez? Si oui, faites un appel de phare. Si non, deux appels de phare... ». J'ai été ébloui /)ar un parterre de clins d'œil! Deux cent phares allunlés en nlênle tenlps ! Superbe!
1 Bernard Dort: Théâtre public J953

1966, Le Seuil, Paris, 1967, p. 315. Arletty: Je suis conune je suis, Carrère, Paris, 1987. Elle en parle à la p. 71. On trouve dans cette même page une proposition sur l'origine de l'interdiction de prononcer le mot corde dans un théâtre: « Il ne faut surtout pas dire « la c... », depuis que Frédérick Lenlaitre s'était abimé une janlbe, aux Funanlbules, en passant sur une corde tendue entre les coulisses et le plateau. On dit lefil. »
-

2

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Pour applaudir, faites autant d'appels désirez... ». Tout le nl0nde a syn1pathiquenlent quand ils riaient, ils klaxonnaient...

(le phares que vous le participé à ce petit jeu. Et

Ce fut finalenlent un super spectacle, original soit, qui fut on peut le dire un trion1phe... La preuve, bon nonlbre de voitures se sont retrouvées I leur batterie à plat... ». L'artiste peut mourir sans talent et sans alllour, l11ais le peut-il sans être applaudi? L'anecdote est au rendez-vous, souvent inventive, parfois cruelle. Si ce geste dispose d'un langage, il y a un vocabulaire avec des règles de

grammaire; applaudir serait une ponctuation! ... c'est ce que nous allons
VOIr.

1 Michel Leeb : !vIa valise en craco, Michel Lafon/Carr~re,

Paris, 1984, p. 66.

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CHAPITRE

l

DU MYTHIQUE L'applaudissement

AU POLITIQUE d'Athènes à Rome

1-1

Du mythique au cathartique applaudir était

Chez les Grecs, l11ême au l11ilieu de chahuts indescriptibles, obligatoire. Ils avaient un dieu pour cela. 1-2 De la gestique à la tactique

Les Romains mettaient de l'élégance soutien politique puissant. 1-3 Du dramatique au politique

aux applaudissel11ents. C'était aussi un

Néron donna un statut aux premiers claqueurs. Condalllnés à la flatterie quel que soit le résultat des jeux de Flore, il les appelait les Augustans. Le politique et le dral11atique se mélangent.

l - 1 Chez cathartique

les

Grecs:

du mythique

au

Les Egyptiens n'ont jal11ais organisé de spectacles oÙ coulait le sang. Certainement pour des raisons religieuses, les Inassacres d'anitnaux ou autres cOl11bats spectaculaires entre hOlnllles et anilnaux leur sont inconnus. Ils sont plus célèbres pour leurs défilés, Inajestueux, à l'ilnage de leurs pyramides. Au 2ème siècle avant notre ère, se déroulaient de longues processions qu'aujourd'hui on aurait tendance à appeler «théâtre déambulatoire» : « Venait tout d'abord un troupeau d'éléphants, suivi d'un grand nombre d'ânes harnachés d'or. Puis les chars, dont soixante étaient tirés par des boucs, vingt-quatre par des éléphants, douze par des antilopes, huit par des autruches, sept par des cerfs. T/enaient ensuite cent cinquante hommes portant des arbres entiers dans lesquels étaient attachés d'innon1brables oiseaux,. et encore bien d'autres groupes et attractions 1». L'Egypte avait donc ses spectacles religieux, cohortes de prêtres et sYlnboles des dieux. Elle n'avait pas de théâtre en tant que tel, un Iieu représentant

1 Jacques Graven: L 'HoJ1uneet l'aniJ1zal, Encyclopédie Planète, sous la direction de Louis Pauwels, Ed. Revue Planète, Paris, non daté, p. 173.

l'esthétique d'un imaginaire. Des siècles plus tard, les Grecs trouvèrent intermède entre les dieux et la distraction.

cet

Aristote dans sa Poétique nous raconte à sa façon l'origine du théâtre. Y a-t-il eu avant ce théâtre des publics (rasseInblelnent cohérent et assidu de personnes) qui se soient regroupés pour applaudir autre chose que des spectacles? Il n'est pas interdit de se poser la question surtout quand on voit pour le sÏ1nple guerrier l'importance des conquêtes. Les victoires des années devaient être racontées avec vigueur. Mais ce n'est pas tout! Ces Iieux de spectacles, s'ils sont au départ bien repérés pour n"être que des espaces cathartiques, furent aussi des lieux de débats, politiques ou idéologiques au sens le plus large que l'on peut adInettre, lieux de discussions sérieuses, lieux de divertisseInents, dont nous trouvons la genèse dans le Inythe de Dionysos, dieu tumultueux correspondant à Bacchus chez les ROlnains. Les « ménades» étaient les zélatrices de Dionysos. Elles défilaient COlnlne possédées par ce dieu du vin. Elles se Inettaient un Inasque. Un autre était porté au bout d'une perche couverte d'une peau de bête. De ces céréInonies religieuses costulnées, ajoutées à des fonnes élélnentaires de présentation de soi, naquirent les premières manifestations de l'art dranlatique et, par conséquent, les preIniers applaudisselnents en direction de la représentation. Pendant les vendanges, on se barboui lIait de Iie et l'on brandissait quelques ceps de vignes. On chantait des chansons, racontait ses exploits, ses amours, tout ce qu'une orgie débordante offrait à l'être hUlnain hurlant. On allait ainsi de villages en villages. On finit par payer les artistes qui, après avoir codifié des règles de prosodie, ont fixé le dithyraInbe. La « dithyrambie » a ses éInules, ses concours, et Thespis né dans un village du nom d'Eurapia revendique l'invention du théâtre. C'est là qu'il faut placer la naissance de l'applaudissement dans le spectaculaire théâtral. Mais les théâtres sont grands; plus de vingt Inille personnes peuvent assister à des représentations, trente I11iIe pour le théâtre de Bacchus. C'est énorme, Inêlne l si des acousticiens COlnlne Vitruve avec ses vases s'attaquèrent à cette difficulté, afin que tout le monde entende bien oÙ qu'il soit dans un lieu théâtral 1. Quand on entend Inal, on se détourne de ce qui se passe sur scène. Tous les organisateurs connaissent ce postulat 2. Vision 1110yenne ou

1 « Cette disposition de vases d'airain fera que la voix qui viertdra de la scène cOl1uned'un centre, s'étendant en rond, frappera dans les cavités des vases, et en sera rendue plus forte et plus claire, selon la consonance et le rapport que son tour aura avec quelqll 'un des vases... » Cité par Odette AsIan, in L'art du théâtre, Ed. Seghers, Paris, 1963. 2 Nous sommes allés à Epidaure mettre à l'épreuve l'acoustique réputée de ce théâtre grec. Si effectivement même au plus haut du dernier rang le texte lTIurmuréest tout à fait intelligible, le silence est absolument nécessaire. Mythe et constat physique se mêlent. Nous tenons à préciser que la caméra vidéo n'a pas enregistré le texte murmuré, mais que notre oreille a tout entendu avec discernement. Concernant l'acoustique des théâtres, on se reportera à l'excellent ouvrage de François Canac : L'acoustique des théâtres antiques, ses enseignenlents, Ed . du 20

mauvaise, intelligibilité réduite, il n'en faut pas plus pour que le public déclenche des chahuts que les autorités considèrent cOlnlne subversifs. La Grèce écoute sans recueillelnent Aristarque qui s'exclalne par la bouche d'Achille: «Taisez-vous, faites silence, prêtez attention,. écoutez, c'est l'ordre du grand vainqueur d'Histri...onie ». Plaute haranguera le public à sa manière le trouvant souvent indiscipliné. Il jugera les prologues indispensables avant de cOlnmencer un spectacle. C'est aussi une façon d'amadouer le public, une manière de le Inettre au courant de l'histoire, éventuellement de lui delnander de se Inanifester à tel ou tel endroit du spectacle, une sorte de pré-claque déguisée. Il écrira différentes règles de contenance du public; ce sera peine perdue. L'unité de lieu Inal observée eÜt suffit pour faire siffler une pièce à Athènes; une Inauvaise sortie, et la pièce tombe.
Qu'on observe mes décrets: aucune fille de joie ne s'assiéra sur le proscenium. Les licteurs ne souffleront nlot, non plus que leurs verges; l'ordonnateur ne passera pas devant les personnes pour.faire placer quelqu'un, pendant que les acteurs seront en scène. Ceux qui ont dorn1i la grasse nlatinée doivent se résigner à être debout; ou bien il ne .faut pas dornlir si tard... Les nourrices devront soigner au logis les petits enfants qui tètent, au lieu de les

apporter au spectacle; c'est le moyen qu'elles ne soz!ffrent point la sotf elles mêmes, et que leurs poupons ne meurent pas de .fainl, et ne crient pas ici comme des chevreaux. Les dames regarderont sans bruit, elles riront sans bruit, modérant les éclats de leurs voix flûtées. Qu'elles se relnettent à jaser ensemble chez elles, afin de ne pas .faire enrager les Inaris encore ifi, COnll11e à la maison...
-

Plaute: Le Carthaginois, prologue, trade J. Naudet, 1845. L'assistance méditerranéenne est par nature dynalnique. «En fait, penser au public grec antique con1me au public silencieux et respectueux qui fréquente nos salles n10dernes, n1e sen1ble une erreur [...} expansif et bruyant, on ne pouvait lui den1ander de rester assis toute la journée sans bouger]» . Les œuvres qui étaient jouées étaient choisies par une dizaine de juges que l'on disait intègres, neutres, et surtout sans égard à la cabale. Le public était aussi impitoyable que n'ilnporte quel autre. Un pantolninle qui, à la fin du rôle d'Œdipe, était censé s'être crevé les yeux, Inanqua de Inettre dans ses mouvements l'authenticité réclalnée: «Tu vois encore» lui crièrent les

C.N.R.S., Paris, 1967, et en particulier de la p. 129 à la p. 169 avec à la p. 137 une typologie « bruitée» des lieux théâtraux. Pour une actualisation sur les salles de spectacles, nous ne saurions trop conseiller au lecteur de lire l'incontournable ouvrage de Thierry Mallet Acoustique des salles, Publications Georges Ventillard, Paris, 2001.

I Pascal Thierry: Aristophane et l'ancienne con1édie,Que sais je ?, P.U.F., Paris, 1999, p.
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27 et 28.

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plaisants du parterre; et l'acteur sifflé n'osa plus reparaître. On sait que les Athéniens utilisaient le sifflet pour signaler les Illauvais passages d'une pièce ou le lllauvais jeu d'un acteur. Ils avaient Illêllle pour cet usage une espèce de flûte de Pan dont chaque son, ou chaque tuyau, indiquait le degré de critique qu'ils entendaient faire, nous Illentionnent Joseph de la Porte et Jean-Marie Clément dans leurs Anecdotes Dran1atiques de 1747. Les applaudisselllents avaient tellelllent d' illlportance qu' ils penllettaient parfois d'affranchir certains esclaves comllle le relate André Bellesort 1. Les applaudisselllents étaient chez les Grecs la chute obligée du spectacle. Ils avaient lllêllle un dieu pour cela: Krotos. L'histoire n'a pas cru bon d'en faire une légende populaire. Ce geste avait son dieu et en Illêllle temps on a du Illal à le retrouver dans la littérature grecque. On sait que ce furent plus de lllille tragédies qui furent écrites au Sèmesiècle avant notre ère. Seules celles COlllposées par Eschyle, Sophocle et Euripide nous sont parvenues. Mais la production du genre à l'époque était fort généreuse. On admet qu'un dieu fut nécessaire au contentelllent des foules et des auteurs, sinon aux acteurs pour les applaudir. On pouvait ainsi gagner la quiétude psychique par la purgation des passions, du Illoins au sens où l'entendait Aristote dans sa catharsis 2. « Il s'agissait dès lors d'une' 'thérapie n1entale ", qui, en représentant sur scène des situations linlites, lnais qui occupent notre inconscient, pern1et au spectateur de les vivre par délégation et ainsi de s'en libérer 3».

Les ROlllains grâce à Néron en particulier ont développé une véritable science des applaudissements, plus liée à l'éloge en général, à la louange souvent démesurée de ce qui se passait sur scène. Il faut aussi reconnaître une certaine sordidité dans les jeux du cirque, spectacles sanguinaires à l'image d'une civilisation conquérante, aux elllpereurs atteints de mégalomanie confirlllée. La civilisation rOlllaine c'est à la fois la barbarie des gladiateurs et l'esthétique littéraire, paradoxe du laid et du beau. Certains

1 «Nicias qui dépensait des sonznzes considérables el gagner les faveurs du peuple, étant chorège, produisit dans un chœur de tragédie un de ses esclaves costzlIné en Dionysos. Le public trouva ce jeune honznzesi palfaitenzent beau qu'il l'applaudit longtenzps. Alors Nicias se leva et dit qu'il se croirait coupable d'impiété s'il retenait dans la servitude un jeune garçon que la voix publique venait de consacrer conune un dieu.. et séance tenante il enJit un homme libre. » André Bellessort : Athènes et son théâtre, Librairie académique Perrin, Paris, 1934, p. 37. 2 « La tragédie est une inzitation faite par des personnages en action et non par le nzoyen d'une narration (autrelnent dit par une représentation théâtrale et non par une récitation épique), et qui par l'entrenlÎse de la pitié et de la crainte acconzplit la purgation des énzotions de ce genre. » Aristote: Poétique, Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1999 VI. 449b. 3 Olivier Got: Le Théâtre Antique, Col. Thèmes et études sous la direction de Bernard Valette, Ellipses, Paris, 1997, p. 20. 22

voient rians ces singulières spéculation artistique 1.

Inises à Inort l'origine du spectacle loin de toute

Dans ce qui nous est resté de ces diverses narrations, le prelnier cOlnbat date de 264 avant notre ère. C'est pour honorer la Inélnoire de leur père que Marius et Decilnus Brutus avaient décidé de ce cOlnbat dans le foruln Boarium, très certainelnent en référence à des pratiques religieuses telles que des sacrifices hUlnains. En plus des jeux traditionnels, les courses de chars concluaient ces jeux du cirque. Mais si les jeux du cirque dégénéraient, ils pouvaient bel et bien être interdits. N' a-t-on pas vu un jour de l'an 59 avant notre ère un charivari mémorable dans le public de POlnpéi? Il fallut l'intervention de l'armée pour contenir les spectateurs qui se jetaient des pierres les uns aux autres suite à un différend entre gens de la ville et gens de la campagne? L'elnpereur Néron ayant eu vent de ces événelnents interdit simplement tout jeu public à Pompéi pour dix ans. Faire égorger sa Inère, son précepteur, et elnpoisonner son frère passe encore, Inais qu'il y ait des spectacles interrompus ç'en est trop L. On doute quant à l'application de la mesure. Mais de ces cris et de ces applaudisselnents les pierres résonnent encore. On mettait à profit la présence de plusieurs Inilliers de spectateurs pour faire des annonces politiques importantes 2 ; on Inêlait ainsi spectacles sportifs ou artistiques et organisation de la cité Inêlne si nous ne perdons pas de vue le concept originel de toutes ces Inanifestations. Et comme une Inémoire jalnais éteinte, Napoléon en 1805 ordonna quelques travaux sur ces lieux romains où les spectacles l'avaient précédé. Une inscription en place au 19ème siècle nous dit que Napoléon fut reçu plauso maxinlo. En 1822 François d'Autriche fera la nlêlne délnarche et l'on gravera encore plauso nlaxinlO sur une plaque en Inarbre, applaudissenlents maximum... « avec les plus grands applaudisselnents ».
1 «Rappelons que l'invention du spectacle s'est faite sous la nécessité Ùnpérieuse pour l 'homme antique de renlplacer les sacrifices IUlInainspar des équivalents non sanglants et de sortir ainsi du cercle vicieux de la faute du sang versé. Le guérisseur opérait dans un clÙnat d'exaltation collective provoqué par la boisson, la /nusique, le l~vtlllneet la danse. Aristote est le prenÛer à avoir dégagé la notion de catharsis en suggérant que le spectacle pouvait purifier aussi bien les spectateurs que les acteurs. » 2 C'est juste avant la dernière course de chars, au cours de jeux du cirque particulièretnent suivis que présidait Flaminius, qu'un héraut public annonça: « Le sénat et le peuple ra/nain et Titus Quinctius FlanÛnius, proconsul, ayant vaincu Philippe et les lvlacédoniens, délivrent de toutes garnisons, exenlptent de tous inlpôts les Corinthiens, les Locriens, les Phocéens, les Eubéens, les Achéens, les Phthiotes, les Magnésiens, les Thessaliens, les Perrhèbes,' les déclarent libres et veulent qu'ils se gouvernent par leurs lois et par leurs usages ». Le tohu bohu engendré par une telle nouvelle ne manqua pas de descriptions tapageuses: « la/nais semblable tumulte tout d'un coup n'éclata sur la terre. C'est une clanleur effiAoyableet folle, le concert assourdissant de voix qui ne sauraient se co/npter, l'explosion d'une surprise et d'une joie exhalées d'ânles hunlaines conlnle il n'en fitt jal11ais de plus joyeuses et de plus étonnées Ce ne sont plus des cris, des applaudissenlents ou des acclanlations, c'est unfracas qui n'eut janlais de nom. ». Lauge de Lassus: Les Spectacles Antiques, Hachette, Paris, 1888, p. 156. 23

l - 2 De la gestique

à la tactique

Si les Grecs avaient leurs « entrepreneurs de succès », les ROlnains sous l'impulsion du calamiteux Néron allaient faire de l'applaudisselnent une véritable institution, entraînant du mêlne coup les pires déboires pour celui qui n'applaudirait pas, d'où l'origine du nOln de ronlaÎn donné à nos claqueurs professionnels du 19ème siècle. On connaît la légendaire organisation des légions romaines. Néron n'avait donc qu'à ITlettreen place une telle organisation de jeunes gens soulnis à la fin des déclalnations poétiques. La Grèce lui avait rapporté 1.800 couronnes dans les jeux publics. Il apprit ainsi la nuance des applaudissements. Au rnonlent de rentrer sur scène, Burrhus et Sénèque discrètelnent installés en coulisse faisaient un signe aux applaudisseurs, cinq Inille paraît-il. Le public n'avait plus qu'à suivre les diverses péripéties exclamatives. Un de ces applaudisselnents, le testae (les tuiles ndlr), dont on devine qu'il éclate soudainelnent pour ne s'interrompre que tout aussi soudainenlent, a été inventé par l'elnpereur luimême 1.
Si on applaudit en frappant des mains, les Romains avaient dans leur science de l'applaudisselnent celui qu'on fait avec les doigts et qui resselnble au bruit des castagnettes. Il y avait donc dans la ROine antique un véritable art d'applaudir. Celui qui n'applaudissait pas à l'apparition de Néron sur scène pouvait être condalnné à mort, tout cOlnlne celui qui s'endonnait pendant un spectacle. Le COlllplilnent refusé laissait la place au sordide. On pouvait aussi se lever en signe d'applaudissement sans faire le geste, nous dit Properce. N'est-on pas sûr que cela ne soit pas encore en usage à l'entrée des membres d'un tribunal.. où la cour est annoncée sans autre Inot ou bruit? C'était un privilège que de faire partie d'une cOlnpagnie d'applaudisseurs et ce privilège se concédait à partir de statuts précis. Les historiens appellent ces applaudisseurs juvenes et leurs 11laîtres curatores. Ces applaudisselnents formalisés avaient une vertu: ils avaient pour Inission de Illettre de l'ordre dans le public en évitant qu'ils ne fusent en n'ilnporte quel point; il s'agit d'applaudissements tactiques. S'ils étaient destinés à assouvir le pouvoir d'un quelconque elnpereur, ils servaient aussi à éviter toute nuisance sonore au déroulement du spectacle. Les gens de la campagne se Illanifestaient par des acclamations inopportunes; Tacite s'en plaignit et regretta que leurs applaudisselnents ne soient pas cadencés, ce qu'ils auraient dû être... COlnme de nos jours, il était d'usage d'applaudir plus fort à la fin du spectacle; COlnlne de nos jours, quand le public n'était pas satisfait de ce qu'il venait de voir, il se manifestait par des Inunllures et des sifflets. On dit aussi que Tibère utilisa des apolaudisseurs au sénat, et ce, avant Néron. Quant à Cicéron, sans vulgarité dans la paraphrase, nous dirons qu'il désirait « que beaucoup de
1

C'est ce genre d'applaudissement qui est utilisé dans certaines élnissions de télévision. 24

public assiste aux plaidoiries, que le silence se fit à l'instant où l'orateur s'exprimât et qu'il Y ait des « applaudissen1ents réitérés» et de nOlnbreux cris d'admiration I». Dans les jeux du cirque, on applaudissait selon les performances des sportifs, mais aussi en fonction du degré de morbidité qu'offrait le spectacle. Les gladiateurs étaient volontaires pour Inourir; sans cette condition, les spectacles ne valaient rien. Ils nous apparaissent aujourd'hui comlne des représentations horribles tandis que les spectateurs Ytrouvaient leur cOlnpte, leur plaisir sanguinaire. Jalnais il ne leur venait à l'esprit qu'applaudir de tels assassinats était inhumain, pas Inêlne les penseurs de l'époque. « Les gladiateurs introduisent ainsi, dans la vie ra/naine, une forte dose de jouissance sadique pleinenlent agréée: plaisir de voir des cadavres, plaisir de voir n10urir un honllne 2». Une décision du sénat proposa d'interdire les combats de gladiateurs, à Inoins d'avoir quatre cent Inille sesterces de revenu et de ne bâtir les amphithéâtres qu'avec de solides Inatériaux. Ce n'était point pour lutter contre l'aspect sanguinaire de ces spectacles, Inais tout simplement pour éviter que l'effondrement de l'un de ces alnphithéâtres ne se produise et provoque plusieurs milliers de Inorts :
Avides de ces spectacles et sevrés de plaisirs sous un prince conlme Tibère, des gens de tout âge, homnles etfemmes, accoururent enfouIe et avec d'autant plus d'empressement que l'endroit est dans le voisinage de Ro/ne ; le désastre n'en fut que plus grave. La masse de la construction était bondée, quand elle se disloqua: une partie s'écroule, entraÎnant dans sa chute et écrasant l'immense multitude de mortels attent(fs au spectacle ou debout aux abords [...] Cinquante nlille individus furent estropiés ou écrasés dans cette catastrophe.
Tacite - Annales - Livre IV - LXII Ed. Les Belles Lettres
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Paris - 1946

Ces spectacles étaient donnés à la population. Celle-ci se delnandait quelquefois si c'était un cadeau véritabletnent offert ou si c'était pour montrer le pouvoir et la richesse des organisateurs. Il arriva que le public se posât la question: "Il m'a offert un spectacle, Inais Inoi, je l'ai applaudi: nous sommes quittes, une main lave l'autre" dit un anonYlne rOlnain au sortir du cirque. Cet engouement collectif pour les jeux du cirque pouvait dégénérer. Les jeunes Romains aisés et le peuple se retrouvaient en bandes rivales pour défendre tel ou tel gladiateur, tel ou tel acteur. «Les uns s'appelèrent les

1 F. Callier: « L'Acteur romain et son action », in L'Acteur et son lJzétier, textes réunis et présentés par Didier Souiller et Philippe Baron, Publication de l'Université de Bourgogne, Ed. Universitaires de Dijon, 1997, p. 48. 2 Histoire de la vie privée: sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, TaIlle l, Ed. du Seuil, Paris, 1985, p.195.

25

Bleus, et les autres les Verts ]». De cabales en cabales, on a conseillé plus d'une fois à certains acteurs de quitter la ville, coupables qu'ils étaient d'avoir attisé des foules contre leurs ennelnis, ou tout simplelnent en leur faveur. Les troubles étaient quelquefois assez illlportants pour qu'il faille à un moment donné légiférer:
Cependant les désordres du théâtre, qui avaient commencé l'année précédente, éclatèrent alors avec plus de gravité. Outre des individus par/ni la plèbe, nlênle des soldats et un centurion furent tués et un tribun de prétoire blessé, en cherchant à empêcher les insultes aux magistrats et les divisions du public [...] On vote une foule de mesures relatives au salaire des acteurs et à la répression des excès de leurs partisans...

Tacite

Annales - Livre I LXXVII Ed. Les Belles Lettres Paris 1946
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... et l'autorisation sera donnée aux préteurs de punir les l11auvaises conduites des spectateurs en les chassant de la ville si besoin est. Panni ces mesures, on delnandait aussi aux acteurs de ne pas jouer ailleurs qu'au théâtre. Les notables et les leaders politiques de ROIne se donnaient souvent rendez-vous au théâtre, ce qui pratiquement en pennanence offrait aux spectateurs des incidents non négligeables. Les spectacles officiels n'étaient autres que le miroir hiérarchique de la société romaine. La disposition Inêlne des spectateurs dans les enceintes des lieux de théâtre est là pour nous le confirmer. Les sénateurs avaient depuis au moins 194 avant J .C. des sièges séparéf aux premiers rangs et dans l'orchestre, ce qui n'avait pas été depuis cinq cent cinquante ans. Tite-Live disait que "tout ce qu'on ajoutait à la considération du sénat était pris sur la dignité du peuple", d'oÙ la réflexion du ROlnain anonYllle qui applaudit plus par principe que par délllonstration à la sortie du cirque. Caius Grachus en rajouta; il garda les quatorze premiers rangs pour les chevaliers, mesure itnpopulaire supprilnée par Sylla puis rétablie par Roscius Otho qui provoqua ainsi un des désordres les plus marquants: Au mon1ent où Othon paraÎt dans le théâtre, il est accueilli par des huées et par des sifflets: les chevaliers répondent par des applaudissenlents bruyants: le peuple redouble ses sifflets; les chevaliers leurs applaudissenlents. De là, on passe aux injures: le plus grand désordre règne dans le théâtre. A cette nouvelle, Cicéron arrive, convoque le peuple dans le tenlple de Bellone, lui adresse des reproches /nêlés de paroles persuasives et le ranlène ensuite au théâtre, où ils applaudissent Othon de toutes leurs forces et disputent avec les chevaliers à qui lui rendra le plus d'hon1/11ageset d'honneurs. Plutarque: Cicéron, 13.
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Anecdotes dranlatiques : Joseph de la Porte et Jean-l\1arie CléInent, TaIne 1 à 3, Réédition chez Slatkine reprints, Genève, 1971, p. 284.

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La géométrie des emplacements perlnettait de déterminer qui des sénateurs, des chevaliers et du peuple applaudissaient ou sifflaient 1. La localisation était extrêmelnent rapide; les chevaliers huaient ainsi POlnpée et boudaient César, ce qui n'était pas du goÜt du peuple. Cicéron en fin diplomate mettait tout le monde d'accord avec des argulnents sur cette géométrie des elnplacements qu'il retournait en faveur de tous: Quant à moi, j'ai toujours fait profession de Jl1épriserde tels applaudissenlents, lorsqu'ils étaient donnés à des citoyens avides de popularité; Jl1aislorsqu'ils viennent à la fois du sommet, du nlilieu et d'en bas, bref de tous les citoyens sans exception, et qu'on voit ceux qui s'attachaient auparavant à suivre la volonté du peuple la fitir, ce ne sont plus, à nl0n avis des applaudissenlents, mais un vrai jugement. Cicéron: Philippiques, Ed. Cambridge University press, 2003, 1,37. De véritables émeutes naissaient, filles de cabales aux bruits qui déjà
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inquiétaient Horace bien avant les ROlnains : «Fut

il jalnais voix assez

forte pour don1iner le bruit que font retentir nos théâtres? 2». Plaute dénonce quant à lui les truquages de toute sorte et souhaite que «les organisateurs ne donnent pas la paltne injustelnent », autrelnent dit, sans l'appui d'une quelconque cabale, et qu'aucun acteur ne soit discrédité par cette même cabale assurant ainsi la victoire des « Inauvais sur les bons ». Le chahut qui s'empare d'une salle de spectacle ne date pas d'aujourd'hui, comme si dans l'histoire des hommes ce chahut était un chalnp de bataille, avec ses comptes à régler, ses soldats/colnédiens à protéger, la Inort ou la vie dans le succès ou l'échec, l'applaudissement ou le sifflet. Etre applaudi est être reconnu; le public antique ou contelnporain n'a jalnais failli à la règle. L'utilisation de cette unique faculté du spectateur à s'exprilner peut être fatale. Plutarque nous renseigne sur ces manipulations d'opinions. A propos d'une claque qui ovationnait Brutus et Cassius, les deux assassins de César, «le public tout entier se faisait enjôler ». C'est Octave qui intervint en demandant de cesser de plébisciter nos deux crilninels. A cette époque, on utilise la scène carnIne outil politique. L'acclalnation est spontanée ou non. Elle sert dans un but précis: le public doit avoir une opinion favorable et

1 « On assigna aux Pères et aux chevaliers des elnplacenlents pour se faire construire des loges particulières qu'on appela fori. Ils assistèrent au spectacle dans des loges supportées par un échafaudage de 12 pieds de haut. » Tite-Live. Cité dans Histoire antique, Hors série, Jeux du cirque et anlphithéâtres dans le nl0nde ronlaÙ1,Ed. Institut Ausonius, Université de Bordeaux 3, Juin-Août 2003, p.6. 2 Histoire des Spectacles: sous la direction de Guy Dumur, Ed. Gallimard, N.R.F. Encyclopédie La Pléiade, 1965, Raymond Chevalier, Ouverture sur le spectacle, p.546. 27

applaudir est un système uniforme pour Inontrer son sentiment, éventuellement pour lui donner la possibilité de faire des choix 1. Dons les comices et les asselnblées, l'expression des opinions est par.fois sincère, mais, quelquefois aussi, faussée et viciée; au théâtre et lors des jeux de gladiateurs, il est assez courant, dit-on du /110ins,qu'une claque achetée tant il y a de frivolité! - déclenche des applaudissements, lnais ils sont /11aigres
et dispersés; il est facile de voir, quand cela se produit, CO/1llnentcela se passe, d'où partent ces applaudissements, et quel est le C0/11porte/11ent du public

honnête [...] Qu'il ait là

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dans ces applaudisse/11ents

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quelque chose de

frivole j y consens, et encore cela n'est pas, puisque l'on applaudit les meilleurs, mais si c'est là chose frivole, ne peut être .frivole qu'aux yeux d'un homme sérieux [...] Les applaudisse/11ents doivent nécessaire/11ent signifier l'immortalité, les sifflets, la mort. Cicéron
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Lettres à Atticus, Ed. München Heinleran, 1976, II, 1976.

l -

3 Du dramatique

au politique

«La flatterie enfanta la claque» nous disent les claqueurs contemporains. Pour eux, les débuts réels, disons organisés et codifiés de cette claque, proviennent du règne de Néron. Ils se réclalnent de cette origine car à l'époque néronienne les applaudissements deviennent une véritable stratégie, support à la fois d'un pouvoir politique et d'un jugelnent artistique. De son côté, Auguste mêlait ses acclalnations à celles du peuple sans différence approbative. De plus, il gratifiait les bons comédiens de façon conséquente. On lui doit l'abolition du fouet pour les Inauvais acteurs, fouet dont décidaient les préteurs et les édiles. Caligula fouettait lui-lnêlne les acteurs qui ne lui plaisaient pas; pis L. ses cOlnédiens préférés en scène, comme le pantomime Mnester, Caligula ne supportait aucun bruit parasite. Les perturbateurs éventuels étaient traînés devant l' elnpereur qui les fouettait de sa propre verge durant le spectacle.

I « Ceux qui à tort, doutent de l'existence d'une véritable opinion publique dans l'antiquité et particulièrenlent à Ronle doivent se denIander si des Inessages politiques (nIélne déguisés sous la fiction littéraire) qui touchent au Inélne Inolnent plusieurs dizaines de n1illiers de citoyens, dans l'intention avouée de susciter leur réaction, nzélne violente [...] Que cette opinion ne s'exprime que par des nI0yens détournés et en quelque sorte allégorique, ce n'est qu'un trait culturel caractéristique d'une civilisation. On en trouverait bien des équivalents ailleurs. » Claude Nicolet: Le Inétier de citoyen dans la ROIne républicaine, Col. Tel, Gallimard, Seconde édition, Paris, 1976, p. 492.

Le sondage par acclamation n'est pas une légende. En 1378 on a voté par acclatnation pour choisir un nouveau pape, nous affirment les historiens des religions. Rien ne nous est dit sur les modalités de cette acclamation, tout comme nous ne savons pas de quelles cabales il s'agit quand on oppose en 217 un vrai pape (Hippolyte) à un faux pape (Calixte). On sait simplement que les cardinaux devaient crier le nom du pape.

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Les Augustans, c'est ainsi que Néron avait baptisé ses applaudisseurs. Faut-il y voir un signe particulier de vénération envers l' elnpereur Auguste ?. et de sa statue au pied de laquelle il déposa une couronne d'éloquence qu'il venait de gagner aux jeux de Flore ?. toujours est-il que Néron avait son char suivi de ses applaudisseurs qui criaient sans cesse: «Nous somnles les Augustiens et les soldats de son trionlphe ». Suétone nous apprend cOlnment Néron recrutait son personnel condalnné à la flatterie: Charmé de s'entendre célébrer dans des cantates par des habitants d'Alexandrie, récel11nlentdébarqués en foule à Naples, il en .fit venir un plus grand nombre de cette ville. Il n'en l11it as lnoins d'enlpressenlent à recruter p partout des adolescents de familles équestres et plus de cinq n1ille jeunes plébéiens des plus robustes, pour leur faire apprendre, après les avoir divisés enfactions, différentes sortes d' applaudisselnents.

Suétone: Vie de douze Césars - Claude Néron, Classiques en poche, Ed. Les
Belles Lettres, 1996. Ces soldats/applaudisseurs avaient généralelnent une chevelure assez épaisse, des costumes luxueux, pas de bijoux à la Inain gauche, et le salaire de leurs chefs pouvait atteindre quatre cent Inille sesterces. Lors des spectacles où apparaissait Néron, Burrhus et Sénèque par des signes ordonnaient aux spectateurs de soutenir les applaudisselnents volontaires de nos jeunes légionnaires d'Alexandrie. C'était tout le contraire du prédécesseur de Néron, Galba qui «fit cesser les applaudissenlents des soldats, en leur transnlettant l'ordre écrit de tenir leurs nlains sous leurs manteaux» comlne le précise Suétone dans son ouvrage sur Galba. L'antiquité rOlnaine n'échappe pas à l'applaudisselnent libre, provoqué ou tout simplelnent interdit. D'autres règles accolnpagnaient cette claque gigantesque de plusieurs milliers de claqueurs. Des felnmes accouchèrent pendant que l' elnpereur histrion chantait; d'autres personnes sautaient au-dessus des relnparts, sans doute lassées d'écouter Néron; l'on peut rajouter celles qui se faisaient passer pour mortes et que l'on sortait du théâtre. Par ailleurs, C01l11nedes enfantillages, l'empereur/artiste allait au théâtre secrètelnent, et du sOlnlnet de l'avant-scène donnait parfois le signal pour que des disputes de pantomimes se déclenchent. Néron participait ainsi à des élneutes, à tel point qu'un jour il lança un projectile sur un préteur qu'il blessa à la tête. Très jaloux et toujours méfiant à l'égard des juges, il tendait des pièges à ses adversaires, les couvrant d' injures sur leur passage, les achetant s' iI voyait que son talent ne pouvait rivaliser avec celui de ces ennelnis. Autant le dire tout de suite, nous verrons que les pratiques de la claque et de la cabale des

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lSème

pouce, l'on soigne I toujours autant...

siècles, voire d'une époque plus récente, n'ont pas varié d'un et 19ème

C'est ce que pense un auteur anonyme dans le journal de Guyenne: «Mais dans cet usage bizarre, les entrepreneurs d'applaudissenlents étaient donc les interprètes nés du goût du public. Il lui fallait entendre applaudir en son non1 ce que souvent sans doute il sifflait tout bas ,: puis les petites intrigues ne pouvaient-elles pas faire nl0uvoir les nlains de la con1pagnie applaudissant par privilège? C'était donc à peu près con1nle de nos jours 2». Bien plus que de rapprocher l'Antiquité rOlnaine et le lSème siècle, nous avons vu que les applaudisselnents relevaient d'une véritable science, d'un véritable art oserait-on dire, non seulelnent en tennes Inilitaires, les déclencher au bon Inolnent, les soutenir ou les faire mourir, Inais aussi corporellement, dans la Inanière d'applaudir. On peut parler «d'Art d'applaudir dans l'Antiquité », beaucoup plus que de claque, qui en tennes de stratégie relève plus des lSèmeet 19èmesiècles. On a pensé pendant longtemps que des règles devaient être observées pour applaudir: applaudir avec méthode, avec parcilnonie et délicatesse. Certains théâtres encore de nos jours, en le Inarquant sur le progralnlne notamment, régulent les applaudissements en delnandant de ne les prodiguer qu'une fois que tout est fini, et donc de ne pas exulter entre les actes. C'est ce qu'on retrouve dans les observations d'un alnateur sur les applaudissements qu'on donne au théâtre. Nous relatons ci-dessous la description de ces applaudisselnents, Inêlne si d'autres écrits en parlent différemment; nous pensons que ce texte résunle très bien et très clairelnent les trois sortes d'applaudissements que l'on trouvait chez les ROlnains dans leur art d' app laudir : Des battenlents de nlains unifor/nes, d'éternels bravos, 111 toujours paru 'ont insuffisants pour être l'unique expression de toutes les sensations que l11ille objets peuvent faire naître à nos spectacles. J'ai pensé que les anciens, nos maîtres sur tant de choses, devaient avoir des signes plus variés; qu'ils mettaient dans leurs applaudissements des nuances et des degrés relatifs au mérite des ouvrages ou des acteurs qui les représentaient; en un n10t, qu'ils savaient régler les témoignages de leur satisfaction, et ne pas les prodiguer indistinctement, comme nous avons l'inconséquence de lefaire [oo.] Dans les premiers temps de Rome on applaudissait sans ordre et sans Inesure. L'art d'applaudir fut soumis par la suite à des règles invariables. Tantôt, appuyant le plus gros doigt sur la phalange du pouce, et le .faisant glisser et retomber sur la paume de la main, les spectateurs produisaient un bruit assez
1 Se faire soigner: on donnait une heure pour mourir aux condamnés~ et pour qu' il n'y eût point de retard, un médecin accompagnait l'arrêt de mort pour les soigner~ selon l'expression de Néron, autrement dit, pour leur couper les veines... Le lecteur trouvera en annexe un lexique de la claque. 2 Anonyme: Journal de Guyenne du DiIllanche 6 Novernbre 1785~N°67, p. 269.

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semblable à celui de nos castagnettes; et c'était là sans doute l'espèce d'applaudissements la moins flatteuse. Tantôt ils .frappaient dans la paume de la main gauche avec les doigts réunis de la main droite; ce qui imitait à peu près le bruit que rendent les vases de terre frappés avec les bâtons. Cette manière d'applaudir prit le nom de Testas. Ils frappaient encore leurs mains l'une contre l'autre, soit en les tenant étendues, soit en formant un creux. Dans le premier cas, elles rendaient un son sec, qui filt conlparé au bruit que fait la grêle en tombant sur les tuiles, et désigné collectivement par le mot imbrices. Dans le second, elles imitaient le bourdonnenlent de l'abeille. Ce bruit sourd fut caractérisé par le Inot Bumbres. Anonyme: extrait du Journal de Sarragosse Journal de Guyenne, Mardi 18 Septembre 1787, N° 261. D'autres techniques étaient employées et l'on parlait d'applaudissements Illaladroits. Parmi ces techniques, il y avait... : aUSSI

...se lever, [de] porter les deux mains à la bouche et [de] les avancer vers ceux

à qui on voulait faire honneur; ce qu'on appelait adorare, ou bafia jactare ; [de] lever les deux mains jointes en croisant les pouces; et enfin [de] .faire voltiger un pan de sa toge. Mais comme cela était elnbarrassant, l'empereur Aurélien s'avisa de faire distribuer au peuple des bandes d'étoffe pour servir à cet usage. Enr;yclopédie Diderot et d'AleInbert, 1746 / 1772. Comme nous venons de le voir, l'applaudisseIllent dès lors qu'il est institutionnalisé sert le pouvoir en l11êl11e ternps qu'il en est un s'il n'est pas exécuté: un public qui n'applaudit pas est un public aussi dangereux qu'un public qui applaudit, tant en termes de spectacles qu'en tef111eSpolitiques. Ce sont des ditllensions qu'il ne faudra pas occulter quand nous l11esurerons les attitudes du public dans la deuxième partie de notre travail... « Encadrés par l'Etat, organisés par lui, le théâtre et les jeux constituent un organe idéologique puissant du pouvoir in1périal, qui en fournissant au peuple, aux plus forts n10n1ents d'absolutisnle, du pain et des jeux (panen1 et circenses), achète sa soun1ission par le divertissen1ent 1». Du spectacle théâtral, pente douce est faite au spectacle politique; «avec la fin de la démocratie, et l'apparition d'une classe politicienne, et tout ce qu'elle suppose de déviances au systèn1e initial, le théâtre est doté d'une police chargée de faire régner l'ordre, par la force s'il est nécessaire. Inutile de dire son
efficacité 2».

Les Romains préféraient couronner les acteurs plutôt que les auteurs au contraire des Grecs. La performance scénique l'emportait sur la performance littéraire: à Athènes, c'est la muse qui inspire l'histrion, à l'origine l'acteur
1 Florenre Naugrette : La plaisir du spectateur de théâtre~ Ed. Bréal~ Rosny-sous-Bois~ 2002~ p.20. 2 Jean-Luc Lagarce: Théâtre et pouvoir en Occident~ Ed. Les solitaires intempestifs~ Besançon, 2000, p. 45.

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étant aussi l'auteur, intennédiaire entre les dieux et les hOlnlnes ; à Rome, c'est la performance de l'acteur. Différence d'élaboration, différence de perception... Le public romain « bisse volontiers les plus beaux passages jusqu'à ce que l'artiste n'en puisse plus, peu soucieux de connaÎtre lafin de I 'histoire. Le tunIulte est nIênle souvent déclenché par les factions d'adnIirateurs de l'un ou l'autre acteur vedette, factions renforcées par des spectateurs stipendiés, convoqués pour faire la claque et itnposant silence, de force si nécessaire, à la claque de l'adversaire 1».On cOlnprend dès lors les chahuts dans les théâtres qui devenaient ainsi un lieu public d'opinions, où les sentences, les Inaxilnes de tous genres donnaient la telnpérature sociale. Cicéron après l'assassinat de César delnanda à Atticus d'aller dans ces théâtres et de le tenir informé des troubles qui agitaient la capitale rOlnaine. Le pouls de la société est sur la scène; c'est le théâtre qui sert d'antichambre à la gestion de la cité.

1 Florence Dupont: Paris, 1985, p. 119.

L'Acteur-Roi

ou fe Théâtre dans fa ROIne Antique~ Les Belles Lettres,

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CHAPITRE

II

DU SENS À L'AMBIANCE L'applaudissement et ses définitions

II - 1 Avant 1900 : du sens à la bienveillance L'absence de concept rend les définitions essentiellenlent historiques.
II - 2 Après 1900 : de la malveillance au contresens Entre le geste et le concept, on définit une attitude pas toujours proche de la réalité. II - 3 de la turbulence à l'ambiance

L'applaudissement est-il un modèle sonort~ universel? Archétype verbal, mémoire collective, «Bravo» est assimilé aussi vite que «papa» ou « maman».

II - 1 Avant

1900

: du sens à la bienveillance

Dr-ns notre mise en ordre, nous allons nous arrêter sur le lTIot « applaudissement» et ce qu'il représente dans les différents dictionnaires où nous l'avons trouvé. Le mot lui-lTIême ne sera pas notre seule recherche, et nous nous plairons goût à lui accoler le verbe « applaudir» ou encore le synonyme de « claque» ; du moins ferons-nous le choix d'en parler si l'un de ces mots est représentatif de ce que nous avons décidé de faire. Nous aurons aussi à travailler sur le mot «bravo ». Ce travail consistera à discerner les manques, les complémentarités et les représentations sociales du mot à partir de définitions encyclopédiques. 1746 - 1772 : Encyclopédie Diderot et D'Alenzhert, p. 550. Applaudissement: Les applaudissements chez les r0/11ainsacco/17pagnaient les acclamations, et il y en avait de trois sortes: la pre/11ièrequ'on appelait bombi, parce qu'ils imitaient le bourdonne/11ent des abeilles [...] la seconde était appelée imbrices, parce que elle rendait un son semblable au bruit que .fait la pluie en tombant sur des tuiles [...] et la troisiè/11ese nO/1nnaittestae, parce qu'elle imitait le son des coquilles ou castagnettes: tous ces applaudisselnents, comme les acclamations, se donnaient en cadence... Aucune définition de l'applaudisselnent n'est donnée ici. Il ne s'agit que d'une reprise synthétique des différentes façons d'applaudir dans l'Antiquité.

C'est la seule encyclopédie qui reprenne ces explications à partir des textes anciens. Rien de ce qui constitue son actualité ou son histoire en France ne nous est dit. Nous SOI11111es allé voir à « claque» que Diderot sel11ble aussi avoir complètement oublié, à l110insqu'elle n'existât point à cette époque ou qu'elle y fût si puérile qu'il ne jugeât pas utile d'en parler. Il se peut aussi que la perversité de la claque n'incite pas à parler d'elle, ce qu'aurait fait Diderot dans un souci d'élégance morale. Le mot n'est jal11aisrepris sur les deux pages de « spectacles» définis dans l'encyclopédie.
1808 - Annales dramatiques ou Dictionnaire
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général

des théâtres

premier - Imprimerie de Hénée 307 et 308

Paris

- Société

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Tome
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des Gens de Lettres

p.

Applaudissements: on a souvent élevé la question de savoir, s'il ne serait pas utile de supprimer, dans nos spectacles, les applaudissements et les acclamations. Le spectateur, livré tout entier au prestige de l'illusion, voit avec déplaisir qu'un bruit inattendu l'arrache du /nilieu d'Athènes ou de Rome, et le re/dette froidement à sa place. Quelle sensation pénible n'éprouve t - il pas d'ailleurs, lorsque le sentiment, que des vers tendres ou énergiques commençaient à lui inspirer, se trouve suspendu, repoussé et refroidi par un tumulte indécent, qui coupe une tirade dans l'endroit le plus intéressant, interrompt le rôle de l'acteur, et le laisse la bouche béante, jusqu'à qu'il ait plu au public de se taire, pour qu'il reprenne ses vers, son ton et son attitude! Mais ilfaut dire aussi que, supprimer les applaudisse/nents, ce serait enlever, à l'auteur et au comédien, le prix le plus flatteur qu'ils aient à recueillir, quoique parfois ce soit pour eux un revenu indivis. Il faudrait donc au moins que le public daignât s'occuper de cet objet, et réglât les accla/nations et les applaudissements au théâtre.
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[ ... ] Certains particuliers, qui prennent vulgairenlent le nonl de «jeunes gens », ont continué, dans quelques villes, à se livrer aux acclanlations turbulentes de la multitude. S'ils ne font rien de plus, et s'ils n'ont pas encore été repris par le gouverneur, on les enverra, après les savoir bâtonnés, ou même on leur interdira les spectacles.

L'article n'est pas signé. Il s'agit sans doute d'un ouvrage collectif qui pose d'emblée la question de savoir s'il faut ou non suppril11er les applaudissements, position extrême qui ne laisse pas de place à la nuance... Nous sommes en 1808, rappelons-le, au début de la claque déjà prolixe dans les théâtres, sinon en voie d'institutionnalisation, et ce que l'auteur appelle «jeunes gens », ce ne sont rien d'autre que des applaudisseurs à gages. La syntaxe la plus fournie nous montre combien l'auteur est opposé à cette claque (12 lignes) qui dérange plus qu'elle ne flatte (4 lignes).
Dictionnaire théâtral ou 1233 vérités sur... François Antoine Arel - Maurice Alhoy - Auguste Jal - Ed. chez J.N. Baba

Libraire

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Paris - 1824

Applaudissements: Les honnêtes gens n'ont plus le courage d'applaudir depuis que des témoignages de la satisfaction ont été donnés par les théâtres, à bail ou

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à ferme. Quelques comédiens, ceux contre lesquels la cabale ne pourrait rien, et pour lesquels par conséquent elle serait sans nécessité recueillent encore parfois les applaudissen1ents du public véritable; mais cela devient de plus en plus rare. Claqueur : Applaudisseur gagé dont le suffrage ne trompe personne, que tout le monde méprise, et dont chacun se sert. L'exigence des claqueurs a fait depuis quelques telnps d'incroyables progrès. Cabale: La cabale est à présent une organisation de forces mobilisées que la police même ne saurait plus dissoudre. C:'est une sorte de polype anti littéraire que l'art des médecins serait inhabile à déraciner.
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Plus besoin d'applaudir, nous disent ces auteurs, plus par dépit que par goÛt. La grammaire y est totalement négative, révélatrice de ce que les encyclopédistes de l'époque mettaient de n10rale contre la claque. La cabale y est logée à même enseigne. En fait, claques et cabales n'étant pas nées de la spontanéité du public n'ont rien à faire dans le Inonde du spectacle ou seule compte l'authenticité des réactions du spectateur. Grande Encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres - t 9 ème siècle - non daté - p. 110 et 1t 1 Bravo: Ce mot que nous avons elnprunté aux italiens, et dont nous avons un peu forcé l'étymologie, est devenu parn1i nous une espèce d'exclan1ation, par laquelle le parterre témoigne son admiration aux acteurs. Les claquelnents de mains ne sont qu'un signe de satisfaction ordinaire; Inais les bravo, que les gens sensés ne se permettent jamais, sont quelque.fois un signe d'enthousiaslne et le plus souvent de prévention. Nous ne prétendons point blâmer cette manière de prouver aux acteurs notre reconnaissance pour le plaisir qu'ils nous causent, puisqu'elle est en usage; Inais nous ne pouvons passer sous silence le scandaleux abus qu'on enfait. Cette exclamation, lors même qu'elle est inspirée par le talent des artistes, ne laisse pas d'être fort désagréable à l'homme de goÛt qui est venu au spectacle, pour y jouir paisiblement du plaisir qu'on y trouve. Quoi de plus pénible, en effet, que d'entendre interrompue une belle tirade par ces cris du délire,. d'avoir l'oreille frappée par les clameurs discordantes de quelques grossiers enthousiastes, au moment même où elle vient d'être flattée de l 'harmonie des vers de Racine, déclamés par un acteur habile? Ce n1élange de talent et de barbarie a de quoi surprendre,. mais c'est pis encore, lorsque ces terribles bravo sont payés par les acteurs ou les auteurs, et poussés par une cabale soudoyée,. alors plus de salut pour l'oreille délicate du spectateur impartial, il faut qu'il sorte, ou qu'il se résigne à n'entendre que des hurlements au lieu de la pièce, ou de l'acteur qu'il était venu juger

L'ouvrage n'est pas daté, pas plus que l'article n'est signé, comme généralement à cette époque, dans les exercices collectifs de cette nature. Nous n'avons rien trouvé à « applaudissement », nous nous somlnes rabattu sur « bravo ». Il se peut donc que l'auteur voulant éviter une redondance entre «applaudissement» et «bravo» se soit consacré exclusivelnent à 35

« bravo », dont l'origine latine nous est expl iquée. On nous parle de «claquement de mains» accompagné de ce mot qui serait réservé au parterre, c'est-à-dire à un public plutôt populaire comparé à celui qui se trouve dans les loges, d'où « les gens sensés» qui ne se pennettent jamais de crier cette acclamation. Mais ce qui chagrine le plus, c'est l'abus qui en est fait. On retrouve ici le désir de ne pas être interrolnpu pendant la représentation, ce qui n'est pas l'avis de tout le monde dans la salle. On emploie même le mot de « barbarie », un Inot particulièrelnent fort quant à sa signification. La claque y est condalnnée sans discussion, qu'elle soit Inise en place par les acteurs ou les auteurs. Il se pourrait en fait que l'encyclopédiste donne une importance sociale aux «bravos» qu'une certaine classe n'utilise pas, contrairelnent à une autre, sans doute Inoins élitiste. Les phrases positives sont de sept lignes, et celles négatives de quatorze. Dictionnaire des Coulisses ou Vade Me cunz à l'usage des habitués des théâtres, anonyme, 1873, Paris, p. 27 et 28. Le~~spectateurs payants n'applaudissent plus depuis que les claqueurs ont envahi le parterre de nos théâtres. Il en résulte souvent que les bons con1édiens ne sont point applaudis, tandis que les n1auvais acteurs sont accueillis par une triple salve. Le public sait heureusen1ent à quoi s'en tenir sur ces ovations ridicules. Cabale: la cabale, dans nos théâtres, est à présent une organisation de .forces mobilières que la police mên1e ne saurait dissoudre. Le jour d'une pren1ière représentation, la cabale siège dans toutes les parties de la salle; au parterre, sous laforme d'un claqueur patenté; à la galerie, sous celle d'une élégante qui rit ou pleurniche; au balcon sous celle d'un journaliste bienveillant; dans les loges, sous celle des amis de l'auteur, de ses créanciers, de ses fournisseurs, tous personnages bienveillants par état, et doués d'une bonne paire de n1ains. Claqueur: Vous pouvez étudier le claqueur à toutes les pren1ières représentations de pièces nouvelles, car le parterre lui est presqu'exclusivement livré. Le che.f reçoit conununén1ent pour ces solennités cent ou cent cinquante places. Il en vend le tiers, et distribue le reste à ses hommes. L~ chef a sous ses ordres un lieutenant et un con1Jnis(technique) qui gagnent 30 sous par jour, sans compter les demi-seriers et les polichinels des entr' actes. Lorsqu'une pièce n'a pas bronché (technique) l'auteur donne ordinairement une petite prime en argent au chef

La référence à une cOlnpromission est évidente dans la prelnière partie; il y a ceux qui payent, bon public, et ceux qui ne payent pas, Inauvais public. Le risque est bien défini puisque les bons cOlnédiens peuvent se voir refuser les applaudissements alors que les mauvais peuvent crouler sous les bravos. Selon l'auteur, la vérité finit par jaillir; c'est le public bon qui est chargé de cette tâche. Le deuxième paragraphe montre bien la puissance d'une telle institution tandis que des forlnes plus ou Inoins accentuées de claques sont recensées. Il y va en fait de tous les personnages qui tournent autour de

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l'auteur. Nous n'avons pas pu trouver de définition au sujet des mots « den1iseriers» et «polichinels ». Par contre, c'est le seul texte qui précise qu'en cas de travail bien fait, le chef de claque a droit à une prime.

1866-1879 Grand Larousse Universeldu 19ème siècle Tome 4 - p. 514 :
Applaudissement: Approbation publique qui se mantfeste par des battements de mains ou des acclamations. [...] Par extension, approbation qui se manifeste d'une manière quelconque: les applaudissen1ents du monde, de la société. [...] Applaudissement est un des n10ts qui exprÙnent une idée collective [ ... ] Les applaudissements ne s'accordent guère qu'aux actions et aux paroles; un livre ne peut être applaudi que si quelqu'un en fait lecture à haute voix; un beau tableau ne pourrait l'être qu'au lTIOITIent TIêlTIeoÙ le I peintre le présenterait au public. De plus, applaudir au singulier et au figuré dit beaucoup moins que les autres mots. Quand Pascal dit «on voit des opinions nouvelles en théologie reçues avec applaudissenlent », il donne seulement à entendre que ces opinions sont approuvées, ne sont pas condamnées. Entre éloge et louange, il y a surtout cette différence que l'éloge exprime plutôt le résultat de l'action de louer, la louange cette action même. On dit chanter les louanges de Dieu, et non pas les éloges, parce que ce qui importe, c'est l'action même de louer Dieu bien plus que les paroles prononcées à cet effet. Au contraire, l'AcadélTIie propose quelquefois pour sujet d'un concours l'éloge, et non pas la louange d'un hOlTIITIellustre, parce i que toute l'attention se porte alors sur le travai 1 des concurrents; c'est ce travail qu'on examine, et l'on perd presque entièrement de vue l'action de louer, bien qu'elle ait réellement eu lieu. Nous n'avons pas retranscrit l'intégralité des citations dont le Larousse est friand. Nous noterons l'absence de l'étylTIologie du mot, en ITIêlTIe temps que l'absence d'actualisation. Nous avons une définition avec quelques périphériques et en particulier, pour la première fois dans notre étude, une approche du concept par le fait que « applaudissement» peut exprinler une idée collective. Nous reviendrons sur le mot « claque» qui bénéficie de plus d'allant littéraire, tandis que le mot « applaudir» nous renvoie à la définition suivanl~ : Battre des mains en signe d'approbation. [...] Donner approbation. [...] S'applaudir, se vanter, se glorifier. [...] Se .féliciter. [...] Faut - il dire: ils se sont applaudi ou ils se sont applaudis de cette action? Sans doute on pourrait écrire, applaudir étant aussi verbe neutre, ils se sont applaudis, c'est à dire ils ont applaudi à eux, co/nme on écrit, ils se sont succédés. Mais une observation décide la question. L'usage ne per/net pas: applaudir quelqu'un d'une action. Par conséquent on écrira: ils se sont applaudis de cette action, c'est à dire qu'on accordera le participe avec le sujet. Claque: Troupe de gens payés pour applaudJr, et aider au succès des auteurs et des acteurs [...]

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Au mot « claque », la partie encyclopédique est riche de quatre pages et nous la diviserons en deux parties: d'abord une partie historique où la reprise des infonnations de Suétone attribue l'origine de la claque à Néron, et une deuxième partie plus technique avec les différentes façons d'applaudir chez les ROlnains (dont nous avons déjà parlé) ainsi que les rivalités et les cabales engendrées. Nous découvrons pour la prelnière fois cité l'ouvrage de Robert Castel Mén10ire d'un Claqueur publié en 1829. Cette biographie est importante car tous les auteurs qui ont de loin ou de près approché le phénomène des applaudissements ont eu par cette annonce recours à des informations précieuses. Mais comme cet ouvrage était l'unique référence connue à cette époque, tout le Inonde a bénéficié des mêmes informations. Les analyses furent donc peu diversifiées. Nous verron~ que d'autres ouvrages plus contelnporains offrent aussi leur lot d'informations. Nous ne saurions trop conseiller à qui veut s'initier à l'histoire de la claque de lire le Larousse. Le lecteur aura en quelques pages une vision panoralnique du sujet. 1876 - 1881 Dictionnaire lyrique ou histoire des opéras: Félix Clément et
Pierre Larousse - Réinlpression de l'édition de Paris chez Slatkine ReprintsGenève 1999 - p. 121 Il n'y a rien à applaudissen1ent, applaudir ou claque. Seul le Inot "bravo" figure. Deux repères nous sont proposés. Le premier: il s'agit d'un opéra italien IL BRA YO, en trois actes. Livret de Berettoni, Inusique de

Marliani. La première eut lieu sans succès le 1er février 1834. Le second: IL BRAYO, toujours un opéra italien en trois actes; le livret est ici signé par Gaetano Rossi et la musique par Mercadante. Ce spectacle fut joué pour la première fois à la Scala en 1839, puis à Paris en 1853. Il eut un succès relatif.
Vocabulaire descriptif et anecdotique des ternIes et des choses du théâtre langue théâtrale - Alfred Bouchard - Paris - 1878 - p. 22, 23 et 46
-

La

Applaudissements: n10nnaie de satisfaction avec laquelle le public paye l'acteur. A voir la manière dont elle se dépense, on la croirait de peu de valeur. Elle devrait être d'or fin et distribuée à qui de droit. Heureusen1ent que les cOfvzédiens acceptent facilelnent la fausse lnonnaie... Ils sont habitués aux mauvaises pièces. Cabale: se dit indistinctement d'une réunion qui se concerte pour.faire réussir ou tomber une pièce ou un acteur. Dans la pren1ière catégorie se placent les applaudisseurs, bisseurs, rieurs, chatouilleurs, pleureurs, pleurnicheurs, mousseurs, bonnisseurs, emblêlneurs, enleveurs, enthousiasmeurs, exclamateurs. Alfred Bouchard donne une définition plutôt acide de l'applaudissement, avec une certaine habileté dans l'ironie. Le public y est méprisé, et les acteurs laxistes dans les louanges qui leur sont adressées.

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Pour ce qui est de la cabale, seuls ceux qui font réussir une pièce ont le droit d'être cités.

rattachent - Arthur Pougin - Tome t - Ed. d'Aujourd'hui
Le mot « applaudissement»

1885 Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui sy - Réédition de 1985, p. 47, 48, 177, 178,179, 180. précède celui de « applaudisseurs » gagés.

Applaudissement: Nous n'avons pas à faire ici la physiologie de l'applaudissement,' chacun sait en quoi il consiste, et ce que nous en pourrions dire n'apprendrait rien à personne. Les applaudissenlents, lorsqu'ils sont spontanés et sincères, sont la plus belle réconlpense qu'un co/nédien puisse ambitionner. Par malheur, l'ignoble usage de la claque, qui s'est introduit chez nous depuis plus de soixante ans, enlève à cette /nanifestation, si flatteuse par ellp - même, la plus grande partie de son prix, le public, /nê/ne lorsqu'il est satisfait, répugnant à mêler ses battements de mains à ceux des personnages soldés pour cette besogne. Cependant, il arrive encore que le talent supérieur d'un grand artiste sait acquérir assez de puissance pour électriser une salle entière et la faire éclater en applaudissements unaninIes. On a vu /nême par.fois des acteurs exciter à ce point, par leur talent, l'enthousiasnle des spectateurs, d'applaudir, ne s'arrêtaient un instant que pour recommencer de plus belle, et interrompaient ainsi l'action scénique par leurs bravos pendant plusieurs minutes. Dans de telles circonstances il n'est pas sans exenlple de voir un comédien, justement ému par la puissance d'une mantfestation si spontanée, si pleine d'éclat, si véritablement honorable pour lui, succonlber à l'excès de sa joie etfondre en larmes aux yeux du public.

que ceux - ci ayant unefois commencé, se/nblaient ne plus pouvoir se lasser

Chez les anciens, on avait en quelque sorte réglé les applaudissenlents. « A Rome dit un chroniqueur, les acclamations étaient .fort usitées au théâtre, et particulièrement dans les représentations lyriques. Ce ne furent d'abord que des cris et des applaudissements confus,' nIais dès le règne d'A uguste on en .fit un concert étudié: un nIusicien donnait le ton, et le peuple, for/nant deux chœurs, répétait alternativement la formule d'acclamations. Le dernier acteur qui occupait la scène donnait le signal des acclamations par ces nI0ts: Vadete et applaudite. Lorsque Néron jouait de la lyre sur le théâtre, Sénèque et Burrhus étaient alors les coryphées ou prenIiers accla/neurs,' de jeunes chevaliers se plaçaient en différents endroits du théâtre pour répéter les aCI..-~lamations, des soldats, gagés à cet ~ffet, se /nêlaient par/ni le peuple afin et que le prince entendît un concert unaninle d' applaudisse/nents. Cet usage dura jusqu'au règne de Théodoric. » Mais ceci rentre dans le domaine de la claque, et nous renvoyons le lecteur à ce mot pour lui faire connaître tout ce qui concerne les applaudissements salariés. Voilà ce que nous dit en substance ce dictionnaire. Il est domlnage que le chroniqueur romain ne soit pas cité, ainsi que la source du texte. Si nous savions déjà que Néron était un habitué de ces applaudisselnents organisés, nous en avons appris un peu plus sur l'organisation de ces applaudisselnents.

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Il est mentionné au départ de l'article que « c'est la plus belle récon1pense qu'un con1édien puisse anlbitionner ». Il s'agit bien là d'une représentation sociale qui s'oriente vers la flatterie, vers la mise en valeur de l'artiste. La jouissance du spectateur n'est pas prise en COlnpte. En ce qui concerne la claque (dont nous allons donner le texte inscrit dans ce dictionnaire ciaprès), elle est bien considérée COlnme une chose Inéprisable qui enlève toute valeur au spectacle. C'est le prix dont on laisse supposer qu'il dilninue la valeur attribuée au spectacle, et nous ne SOlnlnes pas sûr qu'il y ait aussi dans cette affirmation un rapport à l'argent. Le Inot « claque» précède quant à lui l'ensemble « chef de claque ». Claque: la claque est une institution répugnante, dont l'origine est assez lob1taine, quoique son introduction dans nos théâtres soit de date relative/11ent récente. On sait en quoi elle consiste: conlédiens et directeurs de théâtre, jugeant que le public n'applaudissait ni assez fréquenu11ent, ni assez bruyamment, in1aginèrent d'introduire dans nos salles de spectÇlcle un petit bataillon d'applaudissements spéciaux, chargés d'exciter, d'échauffer l'enthousiasme du public, et au besoin de le ren1placer par le leur. De là la claque, et les claqueurs. Mais il fallait un che.fpour cOI11111ander discipliner et cette bande d'admirateurs à .froid; de là le chef de claque. Et il.fallait un intérêt à tous ces gens pour faire leur aimable /11étier; de là la rétribution qui leur est allouée, soit en nature, sous .forme de billets d'entrée gratuits, soit sous forme d'argent.
On assure qu'à Rome, Néron, ce saltimbanque couronné, chantant et jouant de la flûte dans l'amphithéâtre, et voulant être sÛr d'être applaudi, on posta un certain nombre d'honlmes chargés de cette délicate besogne, et qui s'en acquittèrent en conscience. Telle serait l'origine de la claque. A u dix - huitièn1e siècle, certaines rivalités d'actrices dans nos théâtres les an1enèrent à ,faire des sacrifices pour se procurer des succès factices: telle serait l'époque de son introduction parmi nous. Toutefois, la régle/11entation intelligente de cet art particulier ne renl0nte guère au delà d'une soixantaine d'années, et c'est alors qu'il se généralisa et devint ce que nous le voyons encore aujourd'hui. C'est alors aussi qu 'onfit courir ce petit couplet satirique: A uteurs, acteurs sont peu flattés, Chzz Melpomène et chez Thalie,

De ces petits bravos flÛtés Qui nous sont venus d'Italie. Il faut, si l'on veut tous les soirs Que leur oreille se régale, Par des mains COm/11e des battoirs Faire trembler la salle. Si encore ces mains étaient propres, et si leurs propriétaires se contentaient de ,faire leur petit métier, sans insulter, COn1/11e arrive trop souvent, le spectateur il

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paisible qui, agacé par ces marques d'un enthousiasnle intéressé, s'avise parfois defaire entendre contre elles une protestation légitime et indignée!

L'auteur confirme bien qu'il faille attribuer à Néron l'origine de la claque. Nous n'avons aucune trace de celle-ci jusqu'à la fin de l'ancien régime, sinon qu'elle était mêlée aux charivaris les plus invraisemblables dans les salles de spectacle. On pourrait presque dire que nous la retrouvons lorsque ces spectacles finissent par se dérouler dans des lieux clos, comme s'il fallait régenter le public dans ses attitudes, les lilnites architecturales contenant, fixant en partie, le degré de Iimite de ses attitudes. Nous formulons l'hypothèse que la claque dont il est question n'a été codifiée en fait qu'à partir du moment oÙ la police des spectacles s'est affinnée dans des lieux clos, comme pour guider, canaliser un public par trop bruyant. Face à ce public analphabète, les auteurs, les artistes et divers producteurs ou responsables de salles ont établi une conduite à tenir. Peu enclins à une esthétique scénique et profitant de l'occasion, ils achetèrent les succès à travers ces applaudissements, véritable baromètre de louanges. Après ce passage, un développement sur trois colonnes nous est proposé sur le chef de claque: « une autorité, une puissance, presque unfonctionnaire! Le chef de claque n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Son chapeau couvre un personnage, et il n'est guère d'honlme plus influent que lui dans une administration théâtrale. [...] » Nous voilà bien renseignés sur ces individus qui visiblement n'inspirent que très peu confiance...
Annales dramatiques ou Dictionnaire général des théâtres- Tome troisième - Paris - H. Lamirault et Cie, Editeurs, don de 1891. Lorsque les applaudissenlents sont sincères, spontanés, ils constituent la plus belle récompense qu'un grand écrivain, un grand comédien, un grand virtuose, puisse ambitionner. La satisfaction, l'enthousiasme du public se nlanifestant sous laforme d'applaudissements bruyants et prolongés, fait naÎtre lajoie dans le cœur de l'artiste en lui prouvant qu'il a touché juste et qu'il a atteint le but qu'il se proposait, celui de charmer ou d'émouvoir, d'attendrir ou de terrifier (V; claque). On ignore pourtant quelles étaient les coutunles des grecs; mais nous savons que les romains applaudissaient avec vigueur. Leurs auteurs ne se faisaient pas faute de solliciter les marques d'approbation et Plaute, conllne Térence, ne manquait jamais, à la fin de chacune de ses pièces cette allusion au.i applaudissements. Nos vaudevillistes, à l'époque où l'on faisait des vaudevilles, leur avaient emprunté cette coutume, et le couplet ,final, celui qu'on appelait « le couplet au public », n'était autre chose qu'un appel direct aux applaudissements du parterre, Chez les Ronlains, d'ailleurs, on en était arrivé à régler les applaudissements et à leur enlever, co/nnle chez nous, leur spontanéité [...J. CLAQUE: (p.539, article de A. Pougin) Une singulière coutume s'est établie dans les théâtres de Paris, depuis un peu plus d'un siècle, celle d'entretenir un petit bataillon d' applaudisseurs gagés, chargés d'échauffer le public, de « l'allumer )), comme on dit dans l'argot spécial, de battre des mains mênle en

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dehors de lui, lorsque son enthousiasme applaudir lui n1ême.
-

n'est pas assez excité pour l'engager

à

[...] Autrefois

les claqueurs

étaient tous groupés au parterre,

autour de leur

chef, qui, muni de sa canne leur donnait, à l'aide de celle - ci, le signal des applaudissements. C'est pour cela que, placés précisén1ent au - dessus du lustre, on leur donnait volontiers par dérision les noms de Chevaliers du Lustre, ou de Romains du parterre. Aujourd'hui que presque partout le parterre a disparu pour faire place à des salles dites d'orchestre, qui ne sauraient être meilleures, mais qui sont beaucoup plus chères, on a relégué la claque dans les galeries supérieures de la salle. Nous arrivons à la fin du 19èmesiècle et bientôt à la fin de la claque en tant qu'institution officielle au sommet des théâtres, jusqu'à la COlnédie Française. L'auteur est moins virulent dans son vocabulaire et relève ce que nous appellerons une « stratégie de spectacle ». Elle consiste à inclure dans le spectacle la chute elle-lnêlne, prédictive par le déroulelnent artistique du jeu de scène. C'est le falneux couplet du public. L'action scénique participe elle-même à la construction des réactions de celui-ci en Inatière d'approbation; on n'aurait plus dès lors besoin de forcer ces applaudissements, repérables par l'agencelnent du spectacle. Mieux encore: aujourd'hui, des rires et des applaudissements sont plaqués dans les enregistrements studio (en particulier chez les cOlniques). Résultat, lors de spectacles sur scène, le public a déjà ses repères élnotionnels. Pour la variété, les noirs entre les chansons servent de repères, aidés par la prédictivité télévisuelle. De plus, nous verrons que pas une seule élnission de télévision large public ne s'autorise l'absence d'un claqueur, plus comlnunément appelé chauffeur de salle. Nous relnarquons aussi que les modifications architecturales ont éloigné la claque de l'artiste. Le parterre cabaleur est repoussé vers les hauteurs, en même temps que dans les salles provinciales (et chacun peut le vérifier) les notables, maires, députés, préfets et autres personnalités du coin occupent les premiers rangs suivis des spécialistes. Les troupes sYlnpathiques qui applaudissent leurs amis sur scène sont au fond de la salle, en haut ou sur les côtés. Cette définition bien ancrée dans la chronologie annonce la fin d'un système remplacé par les technologies d'aménagement des salles en sonorisation et éclairage, et aussi par leur jauge à recevoir de plus en plus de monde, ce qui enlève toute confidentialité aux applaudisselnents.

II - 2 Après
contresens

1900

: de la malveillance

au
Le

1953 - Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
Robert.

-

Applaudir: Battre des n1ains en signe d'approbation, d'adlniration, ou d'enthousiasme. Applaudir en claquant, enji"appant des n1ains. Il y a des gens, dans certains théâtres, qui sont payés pour applaudir (V. Claque). [...]

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Applaudir à quelque chose: témoigner une vive approbation, donner son complet assentiment à... J'applaudis à votre initiative. [...] Accueillir, saluer par des applaudissements. Acclamer et par ext. féliciter. Son discours a été chaleureusement applaudi. Applaudir un chanteur pour lui faire répéter son morceau. V. Bisser. [...] S'applaudir. S'admirer, s'estÙ11er,être content de soi, tirer vanité de... V. Glorifier (se), louer (se), vanter (se) ; trio/11pher. La définition physiologique ne nous apprend rien de nouveau. Nous retrouvons ces notions d'admiration et d'approbation COI11I11e peu partout. un Toutefois, nous remarquons le premier tracé concernant une sorte d'actualisation à propos du rappel du chanteur. S'agirait-il d'une utilisation contemporaine de l'applaudissement, une faveur pour une deuxième interprétation d'une même chanson, voire d'une chanson supplél11entaire au tour de chant? Et s'agissant d'une chanson supplémentaire, l'artiste n'a-t-il pas induit ce qu'on appelle un faux départ? Dans cette hypothèse, en provoquant ces applaudissements qui le « bissent », ce serait bien lui le chef de claque: confondu dans une et même personne, perfof111ant et valorisant. Et s'agi_ssant toujours d'une nouvelle chanson, peut-on parler de "bisser" un morceau? En fait, le spectacle n'est pas terl11iné et la l11aîtrise du public fait croire à la fin de ce spectacle. Le chef de claque, dans ce cadre hypothétique, c'est l'artiste. Il cumule cette fonction en agissant avec stratégie sur la foule.
1954 - Enciclopedia Maschere - Roma dello spettacolo
-

Volume

I - Casa

Editrice

Le

Nous avons pu traduire cette très connue et très intéressante encyclopédie italienne. Le 1110t applaudissel11ent (applauso) occupe une colonne et delnie. Le Inot claque, qui s'écrit en ital ien COI11I11e français, en dans le volume III en occupe six. Plus que tout autre art le théâtre fait appel de par sa nature à une approbation directe et immédiate; la toute première parmi les n1an?festations de cette approbation: ce sont les applaudissements! En Amérique du Nord à la place des applaudissements ou en même temps qu'eux on a aussi l 'habitude de s?fJler pour exprÙner son contentement [...] Une oreille experte co/nme celle de l'acteur distingue quels sont les applaudissements spontanés, quels sont ceux prévus ou carrément payés. Dans le grand applaudissement spontané, le théâtre devient une seule vibration, c'est un unique chœur qui participe à la révélation de ce qui se passe sur scène [...] D'un public qui au contraire n'applaudit pas les anglo-saxons disent: « they're handcuffed», ou bien « they're sitting on their hands» [...] (ils ont les /11enottes... ils sont assis sur levrs mains) Auguste voulut modérer les manifestations d'enthousiasme trop désordonné en nommant un « disciplinateur». Celui - ci donnait le signal au public divisé en deux parties qui répondait alternative/11ent aux fornntles d' accla/nations qui variaient du « vos valete et plaudite » au « clarum plausun1 date», au « nobis clare applaudite». C'était le chantre qui déclenchait les applaudissen1ents avec la phrase rituelle « vos plaudite », au nl0n1ent où il sortait le dernier de la scène. 43