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L’histoire de la littérature, telle que l’a pratiquée Robert Mauzi, tient à la fois de la science et
de l’art. Dans cet essai sur madame du Châtelet, trop souvent réduite au statut de compagne
de Voltaire, R. Mauzi met en valeur une femme passionnée par la vie, douée pour la
philosophie comme pour les sciences, animée par l’exigence de comprendre le monde. Une
vraie femme des Lumières, la seule peut-être qui incarne, en France, le cœur et l’esprit de son
siècle.
Sous la plume de Robert Mauzi, la connaissance du passé vibre d’une interrogation sur les
sensibilités d’aujourd’hui, nos plaisirs et nos peines.

Robert MAUZI (1927-2006) fut professeur à l’Université de Lyon, puis à la Sorbonne. Dès sa
eparution en 1960 L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIII siècle s’est
imposé comme une somme sur les Lumières, régulièrement rééditée. Elle a fait connaître
Robert Mauzi, l’ami intime de Michel Foucault et de Roland Barthes, comme un de nos plus
subtils historiens des idées.

Avant-propos de Henri COULET
DANS LA MÊME COLLECTION
Collection « L’ESPRIT DES LETTRES »
dirigée par Michel Delon

— Jean SGARD
Crébillon fils. Le libertin moraliste
— Franck SALAÜN (éd.)
Marivaux subversif ?
— Franck SALAÜN (éd.)
Diderot-Rousseau. Un entretien à distance
— Jean DAGEN et Philippe ROGER (éd.)
Un Siècle de Deux Cents Ans ?
e eLes XVII et XVIII siècles : Continuités et Discontinuités
— Catriona SETH
Les rois aussi en mouraient
Les Lumières en lutte contre la petite vérole
— Catriona SETH (éd.)
Imaginaires gothiques
aux sources du roman noir français
— Michel DELON et Catriona SETH (éd.)
Sade en toutes lettres. Autour d’Aline et Valcour
— Claire JAQUIER, Florence LOTTERIE, Catriona SETH (éd.)
Destins romanesques de l’émigration
— Jean-François PERRIN et Philip STEWART (éd.)
eDu genre libertin au XVIII siècle
— Anne DEFRANCE et Jean-François PERRIN (éd.)
Le conte en ses paroles
La figuration de l’oralité dans le conte merveilleux du Classicisme aux Lumières
— Jean-Paul SERMAIN
Le conte de fées, du classicisme aux Lumières
— Jean-Paul SERMAIN (éd.)
eCleveland de Prévost. L’épopée du XVIII siècle
— Jean-Paul SERMAIN
Les Mille et une nuits, entre Orient et Occident
— Érik LEBORGNE
Figures de l’imaginaire dans le Cleveland de Prévost
— E. LE ROY LADURIE, J. BERCHTOLD et J.-P. SERMAIN (éd.)
L’événement climatique et ses représentations
e e(XVII -XIX siècle) - histoire, littérature, musique et peinture
— Jean-Charles DARMON (éd.)
Le moraliste, la politique et l’histoire
de La Rochefoucauld à Derrida
— Robert MAUZI
eL’art de vivre d’une femme au XVIII siècle
suivi du « Discours sur le bonheur » de madame du Châtelet
— Martial POIRSON (éd.)
Le théâtre sous la Révolution
Politique du répertoire (1789-1799)
— Frédéric CHARBONNEAU
L’École de la gourmandise
De Louis XIV à la Révolution— Régine JOMAND-BAUDRY et Christelle BAHIER-PORTE (éd.)
eÉcrire en mineur au XVIII siècle
— Laurence SCHIFANO et Martial POIRSON (éd.)
eFilmer le 18 siècle
— Pierre HARTMANN
Rétif de La Bretonne. Individu et Communauté
— Valerio CANTAFIO CASAMAGGI et Armelle ST-MARTIN
Sade et l’Italie
— Lise ANDRIES (éd.)
eCartouche, Mandrin et autres brigands du XVIII siècle
— Mara FAZIO et Pierre FRANTZ (éd.)
La fabrique du théâtre
Avant la mise en scène (1650-1880)
— Sarga MOUSSA (éd.)
Littérature et esclavage
e eXVIII -XX siècles
— Martial POIRSON et Jean-François PERRIN (éd.)
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e e(XVII - XIX siècle)
— Stéphanie GENAND et Claudine POULOUIN (éd.)
eParcours dissidents au XVIII siècle La marge et l’écart
— Claude HABIB (éd.)
Éduquer selon la nature
Seize études sur Émile de Rousseau
— R. DÉMORIS, Fl. FERRAN, C. LUCAS FIORATO (éd.)
Art et violence
e eVies d’artistes entre XVI et XVIII siècles, Italie, France, Angleterre
— Christophe MARTIN (éd.)
Fictions de l’origine, 1650-1800
— Geneviève GOUBIER et Stéphane LOJKINE (éd.)
Sources et postérités de La Nouvelle Héloïse de Rousseau
Le modèle de Julie
ROBERT MAUZI
L’ART DE VIVRE
eD’UNE FEMME AU XVIII SIÈCLE

suivi du
« DISCOURS SUR LE BONHEUR »
de Madame du Châtelet
Édition critique et commentée
Avant-propos de Henri COULET

ÉDITIONS DESJONQUÈRES

www.centrenationaldulivre.fr
© Éditions Desjonquères, 2008
15-17, rue au Maire
75003 PARIS

Ouvrage publié avec l’aide de l’École doctorale de
littératures françaises et comparée (École doctorale III)
et le CELLF de l’Université Paris-Sorbonne.
ISBN EPUB : 978-2-84321-290-1
ISBN papier : 978-2-84321-100-3
I
MADAME DU CHÂTELET
meM du Châtelet fut très longtemps la victime d’un légendaire accablant : la description
fantastique par l’abbé Leblanc des mystères de Cirey, célébrés aux bougies, derrière des volets
meclos, et selon des rites minutieux ; les aigres racontars de M Denis sur les « pompons » et la
mephilosophie, double fascination exercée par Émilie sur Voltaire ; les lettres de M de
meGra gny à Panpan, où nous voyons M du Châtelet espionnant et persécutant son ami, lui
« tournant la tête avec sa géométrie », l’empêchant de faire des vers, et se changeant dans les
megrandes occasions en furie de théâtre ; le mot de M Du De4and a rmant qu’elle avait dû
apprendre la géométrie pour parvenir à comprendre ses propres Institutions de physique ; le
témoignage de Longchamp sur sa façon de changer de chemise ; en7n le récit de la baronne de
Staal racontant l’arrivée à Anet des amants-philosophes, pareils « à deux spectres » et
« répandant une odeur de corps embaumé, qu’ils semblaient avoir apportée de leurs
tombeaux », puis leur installation à grand fracas et les caprices d’Émilie essayant à tour de
rôle tous les appartements et transportant dans sa chambre toutes les tables du château : « Il
lui en faut de toutes les grandeurs, d’immenses pour étaler ses papiers, de solides pour
soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux… » Despotique,
arrogante, visionnaire, furibonde, grotesque dans ses manies, piétinant tous ceux qui
dépendaient d’elle tel est le portrait que suggèrent toutes les anecdotes rassemblées. Dès
mequ’elle fut morte, il y eut des épigrammes d’une dureté atroce : « La mort de M du Châtelet,
lit-on dans la Correspondance littéraire, a causé beaucoup de bruit sur notre Parnasse. Cette
dame, si célèbre dans les pays étrangers, avait ici plus de censeurs que de partisans ».
meLes historiens de M du Châtelet — Desnoireterres, Hamel, Maurel— n’ont guère dépassé
cette évocation pittoresque du personnage. Selon la juste remarque de M. Wade, le séjour à
Cirey a surtout été considéré, par un Lanson même, comme un simple intermède amoureux. À
mecela s’ajoutent, il est vrai, quelques considérations sur M du Châtelet « savante », mais sans
le moindre e4ort pour pénétrer les secrets de cette frénésie d’apprendre, ni pour examiner s’il
n’entre pas dans cette apparente rigueur scienti7que quelque irrationnel. En7n, on n’oublie
pas non plus les intrigues, la vanité sociale d’Émilie, qui, tout en con7squant son amant dans
la pénombre de Cirey, sut travailler avec acharnement à le réconcilier avec les puissances.
meDeux contributions plus récentes ont renouvelé la connaissance de M du Châtelet. Dans
son remarquable ouvrage, M. Wade nous révèle qu’elle fut, en plus d’un domaine,
l’inspiratrice de Voltaire et qu’elle a joué un très grand rôle dans la métamorphose du poète
en philosophe : non qu’elle l’ait converti à Newton, mais elle a exploré avec lui ce courant
souterrain du déisme critique, qui alimentera plus tard la philosophie combattante du
patriarche de Ferney. La deuxième contribution est bien di4érente ; elle se réduit aux
mequelques pages que M. Bachelard consacre à M du Châtelet dans sa Psychanalyse du
Feu.Tandis que M. Wade veut restituer à l’impossible, à la fantasque Émilie toute son
importance intellectuelle, M. Bachelard dépiste les rêves secrets de l’imagination, qui
confèrent aux hypothèses de Lady Newton sur la nature du feu une tout autre valeur que
mescienti7que. De ces deux études conjointes se tire la conclusion que M du Châtelet était en
même temps une piètre savante, dont la pensée demeurait imprégnée d’éléments impurs, mais
profonds, et une philosophe très éclairée, que captivait ce que les mouvements d’idées
contemporains offraient de plus hardi. Ainsi elle gagne doublement, en devenant plus humaine
et en trouvant sa vraie dimension dans le domaine de l’esprit.
La meilleure introduction au Discours sur le bonheur consistera, croyons-nous, à essayer de
mepréciser encore la connaissance de M du Châtelet, en faisant appel à la partie de son œuvre
la plus solidaire de son unique traité de morale et dont on n’a jusqu’ici tiré nul parti : la
//correspondance. Ce qui en subsiste se trouve réuni dans deux recueils : l’édition des Lettres de
la Marquise du Châtelet, publiée en 1878 par Eugène Asse, qui rassemble toutes les éditions
fragmentaires antérieures en ajoutant quelques inédits ; et The Collection of autograph letters
and historical documents formed by Alfred Morrison, où se trouvent cent une lettres adressées à
Saint-Lambert. L’édition de la correspondance de Voltaire entreprise par M. Besterman
mereproduit les lettres de M du Châtelet, dont certaines sont publiées pour la première fois, à
l’exception des lettres à Saint-Lambert, dont elle ne retient que quelques échantillons. En7n
meM. Besterman a donné, en 1958, une édition en deux volumes des lettres de M du Châtelet.
Quant à la correspondance d’Émilie et de Voltaire, il n’en est, semble-t-il, rien resté, et les
érudits soupçonnent le vaniteux Saint-Lambert de l’avoir, par dépit rétrospectif, entièrement
détruite.
meSi l’on trace le portrait intellectuel de M du Châtelet, on doit mettre en évidence ce qu’il y
a de vivant, de vibrant et de passionné dans cette intelligence. Rien de plus éloigné, sans
doute, de notre esprit scienti7que, dé7ni par l’objectivité : sa pensée s’appuie constamment
sur des postulats métaphysiques, qui révèlent à leur tour, comme M. Bachelard l’a suggéré,
quelques-uns des rêves profonds de son âme.
Ses idées sur la nature du feu sont curieuses. Elle a conscience elle-même de leur étrangeté,
qu’elle exagère peut-être par coquetterie. Elle écrit à Maupertuis : « Je vous jure que je
n’espérais point le prix, je sentais à merveille que la hardiesse seule de mes idées me
l’interdisait ». Le feu est une sorte d’anti-pesanteur, « un être particulier qui ne serait ni esprit
ni matière » et qui a pour fonction d’assurer au monde sa légèreté et son mouvement ; preuve
meque M du Châtelet ne se satisfait pas si aisément de la théorie de Newton, qu’elle éprouve
le besoin de compléter et de rendre plus harmonieuse, en équilibrant le principe de la
pesanteur par un principe antagoniste. Le feu lui permet ainsi de « rêver » la vie des choses, et
d’animer la matière, que la seule gravitation tendait à alourdir. Il est clair qu’il n’y a rien ici
de « scienti7que » et qu’Émilie ne fait que formuler en termes abstraits l’image du feu,
symbole trop immédiat du mouvement de la vie. Issu des zones profondes de la vie a4ective,
le thème va prendre place dans une explication finaliste de l’univers.
La raréfaction que le feu opère sur tous les corps qu’il pénètre. paraît être une des lois
primitives de la Nature, un des ressorts du créateur, et la 7n pour laquelle le Feu a été créé.
Sans cette propriété du Feu, tout serait compact dans la Nature ; toute Puidité et peut-être
toute élasticité vient du Feu, et sans cet agent universel, sans ce souQ e de vie que Dieu a
répandu sur son ouvrage, la Nature languirait dans le repos et l’Univers ne pourrait subsister
un moment tel qu’il est.
Après avoir ainsi fait du feu, selon une très vieille symbolique, l’âme du monde, l’imagination
mede M du Châtelet semble rePuer vers le rêve opposé : le rêve du repos et de la substance. Le
feu sera logé à l’intérieur de chaque chose, il en deviendra le centre mystérieux et secret,
puissance implicite et virtualité heureuse :
L’attraction ne fait que déceler le Feu que les corps contiennent dans leur substance… Tout
le Feu ne vient pas du soleil… Chaque corps et chaque point de l’espace a reçu du créateur
une portion de Feu en raison de son volume ; ce Feu renfermé dans le sein de tous les corps,
les vivifie, les anime, les féconde…
Peut-être n’est-il pas nécessaire de supposer avec M. Bachelard que le feu brûlant doucement
dans le cœur des choses est la transposition idéale de cette voluptueuse chaleur qu’on éprouve
à bien digérer. Mais l’auteur de la Psychanalyse du Feu a certainement raison d’a rmer qu’il
mene s’agit pas d’un hasard, si l’imagination de M du Châtelet s’est irrésistiblement emparée
de cette « explication substantialiste », de cette « explication profonde », en négligeant tout à
fait l’explication cinétique, qui eût séduit une âme di4érente de la sienne, par exemple une
âme aux harmoniques sexuelles plus riches.
Ces divagations « préscienti7ques » sur la nature du feu ne sont pas si éloignées de l’idée que
meM du Châtelet propose du bonheur. Elle conçoit aussi ce dernier comme un repos empli de
forces contenues, comme cette chaleur substantielle dissimulée au plus secret d’une vie. Il
/arrive cependant à ce feu intérieur de brûler trop fort. Finalement il éclatera et dévorera
Émilie tout entière. Mais l’épisode Saint-Lambert apparaît comme une épouvantable crise, qui
rompt la tonalité de toute une existence : s’il contredit la Dissertation sur la nature du feu, il ne
contredit pas moins, nous le verrons, le Discours sur le bonheur.
En plus de ces altérations a4ectives, dues à la projection de thèmes inconscients, la pensée
mede M du Châtelet s’inscrit dans un contexte résolument déiste. Lorsque ni le raisonnement
ni l’expérience ne viennent à son secours, elle mobilise la volonté divine :
Votre idée que Dieu n’a pas fait (car n’a pas pu faire est un bien grand mot) de corps sans
ressort m’en a fait naître une : c’est que les premières parties de la matière peuvent être
insécables, non par la privation entière de ressort, mais par la volonté de Dieu : car on est
souvent obligé d’y avoir recours et je crois cette indivisibilité actu des premiers corps de la
matière d’une nécessité indispensable en physique.
S’interroger sur la sincérité d’un appel à la divinité qui n’inspire aucun sentiment religieux
n’aurait pas grand sens. Émilie — c’est ce qui compte — ne conçoit pas l’univers en dehors du
7nalisme : l’ordre dans la nature atteste les intentions d’une Intelligence en dehors de la
nature. En outre, les réalités du monde physique se prolongent tout naturellement dans son
esprit en problèmes métaphysiques. Ce qui la trouble dans la question des forces vives, c’est
qu’elles semblent ruiner la liberté humaine : si la quantité des forces en œuvre dans l’univers
reste immuable, nul ne peut y ajouter un apport personnel, et l’homme n’est pas libre. Là
encore, notre savante n’est guère « scienti7que » : ce qui domine en elle est le sentiment naïf
ede l’unité du monde, si profondément éprouvé par toutes les consciences du XVIII siècle.
meLes revirements d’opinion de M du Châtelet n’ont pas livré tous leurs mystères. En 1738,
elle ne reconnaît qu’un mérite à Leibniz : celui d’avoir découvert les forces vives, c’est-à-dire
d’avoir « deviné un des secrets du créateur ». Sur tout le reste, il s’est trompé. Quant au
disciple Wol4 il n’est qu’« un grand bavard en métaphysique ». Deux ans plus tard, elle
présente ses Institutions de physique comme « une petite esquisse » de la métaphysique de Wol4
et de Leibniz. Mais il ne faut pas exagérer son fanatisme de nouvelle convertie : « J’ai voulu
donner, écrit-elle, une idée de la métaphysique de Leibniz, que j’avoue être la seule qui m’ait
satisfaite, quoiqu’il me reste encore bien des doutes ». On a expliqué la volte-face par l’inPuence
de Koenig, qui devait d’abord ne lui enseigner que la géométrie et qui l’avait bel et bien
rendue leibnizienne par une série d’intimidations et de coups de force. En tout cas, elle
détestait jusque-là la métaphysique et ceux qui la représentaient, Descartes et les cartésiens.
Elle n’était que physicienne et ne jurait que par Newton. Il ne faut sans doute pas chercher de
motifs trop rationnels à cette conversion : un engouement a succédé à un autre. Mais Voltaire,
lui, qu’on représente comme un instable, n’a jamais varié : il est toujours resté newtonien.
Autre contradiction d’Émilie : son humilité et son orgueil intellectuels. Devant Maupertuis,
elle se conduit en élève docile et un peu minaudière ; elle le réclame sans cesse, le revendique,
le supplie, se fait boudeuse ou éplorée, parle de leurs leçons comme elle le ferait d’heures
voluptueuses, rêve de passer en sa compagnie, dans un « ermitage », de longues « années
philosophiques ». Elle voudrait se retenir, mais elle est incorrigible : « Adieu ! Monsieur ; je
veux toujours ne vous point faire d’avances ; et je passe ma vie à vous en faire ». À l’en croire,
elle n’est qu’une sotte, qui n’entend rien aux mathématiques :
Je me casse la tête et je ne comprends rien. J’en attrape quelque mot, par-ci, par-là ; mais
cela ne sert qu’à me faire dire des choses fort ridicules. Mon Dieu ! qu’il vous reste encore de
ténèbres à dissiper dans mon esprit, et que votre présence m’est nécessaire. Je vous avoue
qu’un des chagrins les plus sensibles que j’ai eus dans ma vie, c’est le désespoir où je suis
prête à entrer sur ma capacité pour une science qui est la seule que j’aime, et qui est la seule
science si on ne veut pas abuser des termes.
À côté de cette modestie (qu’on songe aussi à son e4acement devant Voltaire, lorsque tous
deux concoururent pour le prix de l’Académie), elle fait preuve à l’occasion d’un amour-propre
d’auteur incroyable. Elle harcèle Maupertuis et Réaumur pour faire retrancher de sa
dissertation sur le feu une notule qui ne correspond plus à son sentiment. Quant à son
agressivité contre Mairan, à propos des forces vives, elle dépasse de très loin la virulenceordinaire des disputes académiques « J’ai voulu le percer jusqu’au fond de l’âme, et je crois y
avoir réussi ».
meM du Châtelet a d’étranges accents de passion intellectuelle. Elle s’indigne que le
cartésianisme soit une religion en France, qu’on y considère les newtoniens comme des
« hérétiques » : « manquer de respect » à Descartes est plus grave que d’outrager Dieu. La
7délité à Descartes est aussi le critère du patriotisme : « En France on ne se croit bon citoyen
que quand on croit aux tourbillons ». Contre le dictateur mort, contre l’a4reux tyran des
esprits, elle prêche la guerre sainte ; pour elle, Descartes c’est déjà l’Infâme : « En vérité,
écritelle à Maupertuis, M. de Voltaire et vous devriez vous réunir pour terrasser le cartésianisme ».
Son goût très vif de la liberté de penser ne se manifeste pas seulement contre le clan ennemi,
mais à l’égard de ses proches et de Voltaire lui-même. Il peut tout sur elle, la désespérer,
l’anéantir, sauf la faire dévier de ses spéculations. Dans sa dissertation sur le feu qu’elle
compose clandestinement, tandis que Voltaire travaille de son côté à la sienne, elle prend le
contre-pied de toutes ses idées. Un jour, elle proclame : « La liberté de philosopher est aussi
nécessaire que la liberté de conscience ». Et quand elle veut évoquer ce curieux mélange
d’harmonie et de désaccord qui dépeint le mieux, selon elle, le climat de Cirey, elle écrit à
d’Argental : « On ne peut imaginer un plus grand contraste dans les sentiments
philosophiques, ni une plus grande conformité dans tous les autres ».
me meL’emploi du temps de M du Châtelet, si l’on en croit M de Gra gny, est stupé7ant :
elle dormait deux heures par nuit. La passion de l’étude constitue sans aucun doute l’un des
pôles de sa vie. L’étude n’est pas pour elle ce qu’elle était pour son cher Cicéron, un loisir
orné, le havre où l’âme fait relâche après les tempêtes, mais une véritable possession : « J’aime
l’étude avec plus de fureur que je n’ai aimé le monde ; mais je m’en suis avisée trop tard ».
Telle était donc Émilie savante : non pas cette pédante sèche que l’on a dit, mais une exaltée
en quête de son bonheur. D’ailleurs cette physicienne était parfaitement cultivée : elle lisait le
latin, l’italien et l’anglais ; elle jouait et chantait à merveille. Quant à la valeur scienti7que de
ses idées, on a dit ce qu’il convenait d’en penser : à travers ses méditations abstraites, elle rêve
autant qu’elle spécule, et si elle abandonne Newton pour Leibniz, c’est peut-être pour avoir
compris que le système de ce dernier, « indépendamment de ce qu’il a de philosophique,
forme une très belle poésie ».
meL’essentiel de la vie de M du Châtelet concerne ses rapports avec Voltaire. Dans ses
sentiments pour lui dominent le besoin et la volonté de possession. En 1737, quand il a dû la
quitter pour se réfugier en Hollande, où il ne semble même plus en sûreté, elle écrit à
d’Argental : « Je suis un avare à qui on a arraché tout son bien, et qui craint à tout moment
qu’on ne le jette dans la mer ». Quand elle parle de lui, elle dit : « Tout ce que j’ai dans
l’univers ». Lorsque, en 1740, il lui faut consentir, de fort mauvais gré, au voyage de Voltaire
auprès de Frédéric, elle précise à l’intention de Maupertuis : « J’espère qu’il me renverra
bientôt quelqu’un avec qui je compte passer ma vie, et que je ne lui ai prêté que pour très peu
de jours ».
Pourtant elle est capable de s’oublier, de ne songer qu’à lui, de sacri7er son propre bonheur
à sa sécurité ou à sa gloire. Quelquefois, lorsqu’elle sou4re le plus, c’est qu’elle imagine l’état
de son amant, éloigné d’elle, en proie à toutes les fureurs :
Il n’est pas possible de vous exprimer toutes les impressions que sa lettre a faites sur moi.
Je me représente son indignation, sa douleur. Je connais son extrême sensibilité, et combien
il prend sur lui pour se retenir dans de justes bornes ; aussi je me représente la violence de
son état.
Elle ne rêve que de le retrouver, de le garder auprès d’elle. Mais elle a trop de jugement et
de générosité pour y travailler à n’importe quel prix : « Je l’aime mieux libre et heureux en
Hollande, que menant pour moi la vie d’un criminel dans son pays ; j’aime mieux mourir de
douleur, que de lui coûter une fausse démarche ». Lorsque M. Hérault propose de résoudre le
conPit avec Desfontaines par un désaveu simultané du Préservatif et de la Voltairomanie, elle
ne pense qu’à l’honneur de Voltaire : « J’aimerais mieux que M. de Voltaire passât sa vie dans
les pays étrangers que d’acheter par son déshonneur la permission de vivre dans un pays qui
doit faire sa plus grande gloire de l’avoir produit ».
/meLe rôle de M du Châtelet auprès de Voltaire est celui d’une vigilante protectrice. Toute
son attitude se résume en une formule qu’elle aime à répéter : « Il faut à tout moment le
sauver de lui-même… Je le sauverai de lui-même ». Cette protection prend des formes
diverses. Émilie dirige le travail de Voltaire, le rend compatible avec son état physique : « Sa
santé demande peu de travail, et je fais mon possible pour l’empêcher de s’appliquer. Je crois
qu’il va se remettre à l’Histoire de Louis XIV, c’est l’ouvrage qui convient le plus à sa santé ».
Elle corrige les œuvres déjà écrites ou les fait corriger par d’Argental, de manière à en e4acer
toute incongruité, toute imprudence : « Voici, mon cher, une Épître qui, je crois, a grand
besoin de votre révision. Nous attendons votre jugement pour nous y conformer, et je vous
supplie d’être inPexible et de ne la donner à Prault que quand vous en serez content ». Surtout
il faut éviter à Voltaire des démarches impulsives on hasardées, et ce n’est pas chose facile :
« J’emploie plus de politique pour le conduire que tout le Vatican n’en emploie pour retenir la
chrétienté dans les fers ». Aussi est-il nécessaire qu’elle l’ait à chaque instant sous la main, a7n
de maintenir son imagination en état d’alerte : « S’il n’est pas à Cirey, je ne pourrai pas veiller
de si près sur sa conduite, et une sagesse telle que l’état présent de sa fortune l’exige ne peut
être obtenue qu’en lui montrant à tout moment le précipice ouvert ».
La tâche la plus di cile consiste à atténuer les heurts entre Voltaire et le monde extérieur.
Cet être hypersensible ne peut vivre que dans un climat protégé. Émilie s’emploie à intercepter
tous les bruits alarmants, à étouffer certains échos, à abolir certaines nouvelles :

Le petit La Mare, qui est un petit fou, s’est avisé d’envoyer à votre ami une mauvaise épître
en vers, qu’on a faite contre lui. Heureusement que la lettre était sous enveloppe : je l’ai
prudemment brûlée. Vous savez les chagrins que toutes ces tracasseries lui donnent, et je
veux, si je puis, les lui éviter.
M. de Voltaire a la fièvre ; ainsi je n’ai osé lui montrer votre lettre.

Il faut surtout l’empêcher de jeter les yeux sur la Voltairomanie de Desfontaines : « Il n’y a
point de fraude que je n’invente pour lui dérober ou pour lui adoucir des nouvelles si
aQ igeantes ». Et de se lamenter : « Faut-il que des scélérats viennent troubler le plus grand
bonheur du monde ? » Néanmoins elle trouve assez d’énergie pour faire face. Dans le plus
grand mystère, elle rédige elle-même une réponse, où Desfontaines est pulvérisé. Mais Voltaire
avait eu connaissance du pamphlet, sans qu’elle le sût. Il 7nit par l’avouer à Émilie, qui
continue héroïquement à dissimuler : « J’ai sacri7é à ses craintes le plaisir que j’aurais eu à lui
apprendre ce que j’étais prête à faire pour lui ». Mais elle ne se tient pas pour battue. Elle
s’acharne sur Thiériot, dont le témoignage est capital dans l’a4aire et qui s’en tient lâchement
à des a rmations ambiguës. Elle a du mal à se contenir, révoltée par l’indulgence de Voltaire
envers ce parasite, qui le trahit en tâchant de rester neutre. Elle envoie à Frédéric, le
12 janvier 1739, une lettre indignée. Elle est prête à se changer en furie pour poursuivre le
pauvre diable « au bout de l’univers ».
Dans toutes les a4aires di ciles, on la trouve sur la brèche. Elle se bat pour son grand
homme. Le 10 octobre 1740, elle demande au roi de Prusse de rétablir la situation de Voltaire,
un peu compromise à la cour de France, en donnant la plus grande publicité à ses marques de
faveur. Si l’on vient à suspecter l’orthodoxie de son philosophe, elle foudroie aussitôt le
calomniateur :
Vous donnez, Monsieur, des conseils à M. de Voltaire, dont il n’a pas besoin. Il n’a jamais
écrit ni contre le Gouvernement ni contre la Religion. Il respecte l’un et l’autre. Tous ses
ouvrages portent le caractère d’un bon citoyen et d’un chrétien éclairé.
meM du Châtelet a d’autant plus de mérite que son rôle d’Égérie comporte des épines. Les
tracasseries et les persécutions altèrent la « douceur charmante » de Voltaire ; elle avoue à
d’Argental : « Je suis dans une cruelle situation ».
Elle éprouve surtout de l’amertume à prêcher si souvent un homme têtu et sourd. Elle sent
bien que son pouvoir n’est pas sans limite « Vous croyez peut-être que je peux tout sur son
esprit ; il s’en faut de beaucoup ». Elle doit sans cesse implorer le secours de M. d’Argental, lui
souQ er ce qu’il faudra écrire. Il lui arrive même d’être obligée de soutenir une lutte
///d’inPuence, et, comble d’humiliation, c’est contre le médiocre, le misérable Thiériot. À
certains moments, la voilà débordée. Comment empêcher, par exemple, le chevalier de Mouhy
de publier le désaveu de Desfontaines, destiné à rester secret ? « Votre ami ne m’a pas
consultée pour le lui envoyer. Je ne puis pas tout parer. J’écris à ce chevalier… mais je crains
que le mal ne soit fait : je l’ai appris trop tard ». Il y a encore plus grave. Ne risque-t-elle pas,
elle-même, d’être compromise ? Thiériot menace de publier, dans Le Pour et Contre, la lettre
mequ’il a écrite à M du Châtelet au sujet de la Voltairomanie. Ce serait étaler au grand jour une
liaison que les proches d’Émilie, à commencer par son mari, ne pouvaient tolérer que discrète.
Alors elle s’a4ole : « Jugez quel scandale cela ferait dans ma famille ! » Elle est prête à faire
supprimer la livraison du journal, fût-ce en remboursant tous les frais d’impression.
meMais ces alarmes ne sont pas mortelles. M du Châtelet est à l’aise dans la bataille. Le péril
la stimule, et en dé7nitive, grâce à 1’« ange gardien » d’Argental, elle triomphe toujours. Ce
sont d’autres blessures qui la font « mourir de douleur », hyperbole qui lui est chère, mais
qu’elle réserve à la seule situation qui lui soit vraiment insupportable : quand Voltaire
disparaît, se tait, l’abandonne, quand il a4ronte les dangers sans elle, et plus encore quand il
se laisse dévorer par Frédéric, étourdir par les cours d’Allemagne. Alors les lettres d’Émilie
sentent la panique. Tout lui est bon, y compris le chantage à la mort, pour rappeler le volage
en coquetterie avec la gloire. Par malheur, ces éclipses furent nombreuses : tantôt fuites
nécessaires, tantôt fugues irrésistibles. C’est en 1734, après la condamnation des Lettres
philosophiques, qu’elle éprouve pour la première fois le désespoir de la séparation : « Je ne
m’accoutume point à vivre sans lui et à l’idée de le perdre sans retour. Cela empoisonne toute
la douceur de ma vie ». Se plaignant de son extrême sensibilité, elle esquisse ce portrait de son
âme : « On est bien malheureux de devoir tous ses malheurs à la sensibilité de son cœur, sans
laquelle il n’y a point de plaisir ». C’est déjà le paradoxe qu’elle soulignera dans son Discours
sur le bonheur. Elle en tire dès maintenant cette conclusion de moraliste, toute désenchantée :
« Hélas ! on passe sa vie à faire le projet d’être heureux, et on ne l’exécute jamais. » En 1736,
après Le Mondain, nouvelle alerte : Voltaire a dû se réfugier en Hollande, Émilie l’ayant
empêché d’aller en Prusse : « La tête me tourne d’inquiétude et de douleur… Je n’ai pas eu de
nouvelles de votre ami depuis le 20 ». « Cirey n’est plus que des montagnes, et moi une
personne fort malheureuse ». Elle apprend là-dessus que Voltaire se dispose à envoyer à
Frédéric sa « Métaphysique » (c’est-à-dire ses Éléments de la philosophie de Newton), qu’elle juge
capable de « faire brûler son homme ». Accablée, elle porte un lourd regard sur elle-même :
« Je vous avoue que je n’ai pu m’empêcher de gémir sur mon sort, quand j’ai vu combien il
fallait peu compter sur la tranquillité de ma vie ». Ce n’est pas tout : on annonce, à tort
d’ailleurs, le retour en France de Rousseau, le pire ennemi, et cela pendant l’exil de Voltaire,
comme pour mieux l’outrager. Nouvel accord désespéré : « Je sens que j’en mourrais de
douleur et que je le perdrai pour l’avoir voulu conserver ».
meM du Châtelet reçoit des lettres qui l’inquiètent. Elle craint que Voltaire ne revienne
jamais. Elle commence à le croire « plus coupable envers elle qu’envers le ministre ». Elle
gémit : « Je n’ai rien à me reprocher ; c’est une triste consolation : je ne suis pas née pour être
heureuse ». Elle supplie d’Argental d’écrire à son ami qu’elle est à bout de forces, qu’elle ne
survivra pas : « Je vous assure que je ne mens pas trop, car j’ai la 7èvre depuis deux jours : la
violence de mon imagination est capable de me faire mourir en quatre jours ». Ce n’est pas
tant la séparation elle-même qui l’a conduite à cette extrémité, que la soudaine froideur de
Voltaire
Je suis bien plus à plaindre que je ne l’ai jamais été. Il est a4reux d’avoir à me plaindre de
lui ; c’est un supplice que j’ignorais… Si vous aviez vu sa dernière lettre, vous ne me
condamneriez pas ; elle est signée, et il m’appelle Madame. C’est une disparate si singulière,
que la tête m’en a tourné de douleur.
Déroutante Émilie ! Ses sou4rances ne vont pas sans quelque cabotinage. Et ce chantage
qu’elle suggère, en demandant qu’on la dépeigne déjà morte ! Mais, à côté de cela, comment
douter de ce détail navrant, il l’a appelée : Madame ? Et comment soupçonner, dès lors, la
sincérité de cette douleur.
En 1739, nouveau drame. Il s’agit cette fois du libelle de Saint-Hyacinthe, la Déi- cation dudocteur Aristarchus, publié en 1732 à la suite du Chef-d’œuvre d’un inconnu, et que Desfontaines
avait reproduit dans sa Voltairomanie. On y rappelait les coups de canne que Voltaire avait
essuyés de Beauregard, sur le pont de Sèvres, en 1722. Voltaire est hors de lui. Il exige une
réparation. Il menace à chaque instant de bondir à Paris. Voilà Émilie sur le qui-vive, prête
une fois encore à rendre l’âme : « Si votre ami, écrit-elle à d’Argental, exécutait la
malheureuse résolution qu’il prend toutes les vingt-quatre heures d’aller à Paris, je mourrais
de douleur ». Trois jours plus tard, elle répète « Mon cher ami, ce voyage de Paris me fera
mourir de douleur. Au nom de Dieu, épargnez-moi un désespoir si cruel… Consolez-moi ; je
suis au désespoir : je suis prête à tout moment à perdre le bonheur de ma vie ». Et le
13 février : « Ce malheureux procès sauvé, notre bonheur est assuré ; mais s’il était une fois
commencé, ma vie ne serait plus qu’un tissu d’amertumes ». Le 20 : « Vous savez bien que je
ne pourrais me résoudre à le quitter sans mourir ». Le 23 : « Je suis à tout moment prête à voir
partir M. de Voltaire pour Paris, et à mourir de chagrin par conséquent ». On admire le caractère
d’irrésistible évidence de la conclusion. Toutes ces clameurs, tout ce désarroi sont
di cilement compréhensibles. Qu’elle réprouve l’absurdité de cette soif de vengeance, soit.
Mais que craignait-elle donc tant ? Il n’y avait pas grand danger pour Voltaire à se rendre à
meParis. Quant à sa santé, nous savons par M de Gra gny et quelques autres qu’il sou4rait
mesurtout de vapeurs. M du Châtelet ne pousse donc tant de cris que par horreur de se
trouver seule, frustrée de son unique nécessaire. De cette nouvelle crise, elle va tirer encore
une sombre maxime, à joindre à sa philosophie morale : « En vérité, il est bien dur de passer
sa vie à batailler dans le sein de la retraite et du bonheur… Mon Dieu, que les gens les plus
meheureux sont à plaindre ! ». C’est exactement ce que M de Gra gny écrit de Cirey, à peu
près au même moment, à son ami Panpan : « Jugez du bonheur de ces gens que nous croyons
avoir atteint à la félicité suprême ». Mais toutes ces a4res, ces angoisses, cette terreur d’être
abandonnée, de perdre toute raison de vivre, cette façon de n’exister que par un autre, ne sont
pas des symptômes d’équilibre, et l’on est étonné de ce manque absolu de sérénité. D’autant
meque, dans l’expression de ses tourments, M du Châtelet se livre à une perpétuelle
surenchère. Elle choisit toujours les mots les plus forts, elle semble ne permettre à sa
souffrance que les paroxysmes, et dès qu’elle s’inquiète, la voilà morte.
meCependant elle n’avait pas encore supporté le plus dur. En mai 1739, Voltaire et M du
Châtelet partent pour Bruxelles, Émilie ayant à s’occuper d’un procès dans les Flandres. En
novembre, le libraire Prault publie un Recueil de pièces fugitives, où 7gure un fragment du
Siècle de Louis XIV. L’ouvrage est saisi. Ulcéré, Voltaire décide de ne pas rentrer en France. En
mejuin 1740, Frédéric devient roi de Prusse. Le mois suivant, Voltaire quitte M du Châtelet,
part pour La Haye, où il s’occupera de l’impression de l’Anti-Machiavel, œuvre du souverain.
Dans les premiers jours d’août, il est de retour à Bruxelles. Frédéric, qui n’a encore jamais vu
Voltaire, l’invite à venir à Trêves, en faisant en sorte qu’Émilie ne soit pas du voyage. Fort
dépitée, elle se résigne, mais ne « prête » Voltaire que pour quelques jours. L’entrevue a lieu
en septembre. À la 7n du mois, Voltaire est de retour à La Haye, où il continue à s’occuper de
mel’Anti-Machiavel. M du Châtelet était, entre temps, partie pour la France et se trouvait avec
la Cour à Fontainebleau. En novembre, Voltaire fait une seconde escapade en Prusse, cette fois
jusqu’à Berlin, car il est chargé d’une mission diplomatique par Fleury : « Il m’en mande la
menouvelle avec sécheresse, écrit M du Châtelet, sachant bien qu’il me percera le cœur et il
m’abandonne à une douleur qui n’a point d’exemple, dont les autres n’ont pas idée et que
votre cœur seul peut comprendre ». Heureusement, elle va mourir ; elle sou4re de la poitrine
et elle a la 7èvre. Déjà virtuellement hors de ce monde, elle fait ainsi le bilan de son
existence : « Je retournerai 7nir à Bruxelles une vie où j’ai eu plus de bonheur que de
malheur, et qui 7nit d’elle-même dans le temps où je ne pouvais plus la supporter ». Mais à la
comédie de la mort succède aussitôt celle de la générosité, de la pitié et du pardon :
Croirez-vous que l’idée qui m’occupe le plus dans ces moments funestes, c’est la douleur
a4reuse où sera M. de Voltaire, quand l’enivrement où il est de la Cour de Prusse sera
diminué ; je ne puis soutenir l’idée que mon souvenir fera un jour son tourment. Tous ceux
qui m’ont aimée ne doivent jamais le lui reprocher.
///meFinalement M du Châtelet ne meurt pas et retrouve Voltaire à Bruxelles, un mois plus
tard : « Tous mes maux sont 7nis, écrit-elle d’Argental, et il me jure bien qu’ils le sont pour
toujours ».
Pourtant tout recommence en 1743. Ce sera même la crise la plus grave. Doublement piqué
de son échec à l’Académie Française et de l’interdiction de Jules César, Voltaire part pour la
Hollande. Bien entendu, Émilie est au désespoir : « Il s’en est allé en Hollande d’où il ira
vraisemblablement en Prusse, qui est tout ce que je crains ; car le roi de Prusse est un rival très
dangereux pour moi. Je suis dans la plus grande aQ iction ». Voltaire arrive en e4et à Berlin le
me30 août. De Lille, de Bruxelles, où elle attend son retour, M du Châtelet envoie des lettres
éperdues. Voltaire est resté quinze jours sans lui écrire ; le 28 septembre, il lui adresse en7n
un mot de quatre lignes : « Que de choses à lui reprocher ! Et que son cœur est loin du
mien ! » Néanmoins, ce simple billet su t à provoquer sa « résurrection ». Mais elle songe
aussitôt à l’avenir, et elle écrit à d’Argental :
Je compte bien sur vous pour représenter à M. de Voltaire combien il serait barbare à lui
de m’exposer encore à de pareilles épreuves. Il m’en a pensé coûter la vie, et il m’en coûtera
sûrement la santé : je sens que de pareilles épreuves l’altèrent sensiblement ; mais si je le
revois, tous mes maux seront guéris.
Le 15 octobre, elle s’adresse de nouveau à d’Argental. Elle reparle du billet du 28 septembre.
Sur le moment, il l’a soulagée, elle a cru revivre. Mais ensuite elle a réPéchi, elle a fait un
retour sur elle-même. Et voici sa conclusion : « Je crois qu’il est impossible d’aimer plus
tendrement et d’être plus malheureuse… Avoir à me plaindre de lui est une sorte de supplice
que je ne connaissais pas… Je vois bien par ce que j’éprouve que la source de mes chagrins est
intarissable ». Le 22 octobre, toujours en proie aux ravages du billet, elle écrit, à d’Argental
encore : « Je ne reconnais plus celui d’où dépend et mon mal et mon bien, ni dans ses lettres,
ni dans ses démarches. Il est ivre absolument ». Grisé par l’accueil qu’on lui a fait à Brunswick,
puis à Bayreuth, Voltaire est en e4et devenu « fou des cours d’Allemagne » : « C’est un voyage
céleste, déclare-t-il à Maupertuis, où je passe de planète en planète ». Abandonnée, oubliée,
Émilie conserve, au fond de son désespoir, cette conscience, qui la rend presque heureuse, de
donner plus qu’elle ne reçoit :
Tout ce que j’ai éprouvé depuis un mois détacherait peut-être toute autre que moi ; mais
s’il peut me rendre malheureuse, il ne peut diminuer ma sensibilité. Je sens que je ne serai
jamais raisonnable ; je ne le voudrais pas même, quand il ne tiendrait qu’à moi ; malgré tout
ce que je sou4re, je suis bien persuadée que celui qui aime le mieux est encore le plus
heureux.
Mais que ce bonheur est pâle et torturé ! Et comme il s’accompagne d’un immense
désintéressement de soi « Je ne vous nierai point que ma santé ne soit fort délabrée… Je ne
suis pas à présent assez heureuse pour être fort affectée de mon état ».
meLes récriminations et les angoisses de M du Châtelet peuvent nous sembler d’une amante
accablante et geignarde, excessive dans son despotisme, démesurée dans ses craintes. On peut
surtout penser qu’il n’existe aucune commune mesure entre Émilie, maîtresse de Voltaire, et
mel’auteur du Discours sur le bonheur. On cherche en vain dans les lettres de M du Châtelet la
moindre parcelle de résignation, la moindre trace de sagesse. Jamais elle ne sut pratiquer ce
qu’elle recommande si bien : a cher une indi4érence calculée, sauver toujours sa dignité, et
ne pas faire dépendre son bonheur d’autrui. Aussi est-il absurde d’admettre, comme on l’a fait,
que le Discours sur le bonheur puisse être contemporain de la terrible crise de 1743 : c’est
prêter à son auteur beaucoup trop d’inconscience ou d’hypocrisie. Par bonheur, un fait
irréfutable — la citation de Sémiramis — permet d’étayer l’hypothèse qu’impose une
élémentaire psychologie. Toujours est-il que l’amour d’Émilie pour Voltaire s’exprime avec un
meaccent d’absolu qui émeut. Nous verrons que M du Châtelet découvrira une seconde fois
dans la vie cet absolu de l’amour, et qu’elle se trouvera alors encore plus éloignée de ses
leçons de sagesse, pourtant déjà écrites.
meLa passion pour Voltaire, même comblée n’eût pas su à remplir l’âme de M du Châtelet.
Le bonheur complet se compose pour elle de l’amour et de l’amitié, de Voltaire et de
///Richelieu. Celui-ci avait été son amant naguère. Depuis la 7n de leur liaison, il était resté le
con7dent, l’ami de son âme. Quelquefois il semble qu’elle cherche encore à lui plaire, à
l’envoûter. En 1740, à Fontainebleau, il lui échappe un « aveu », dont nous ne savons rien,
mais qui semble bien équivoque.
Toutes les lettres à Richelieu sont construites sur le même thème : Voltaire m’est nécessaire,
mais vous ne l’êtes pas moins ; j’ai tout quitté pour lui, mais je n’ai pas tout oublié, car je
pense sans cesse à vous. Émilie considère l’amitié comme « la chose la plus sérieuse de (sa)
vie ». De Richelieu, elle aime tout, y compris « ses vapeurs et ses coquetteries ». Elle s’inquiète
sans cesse à propos de lui : « L’amitié n’est point en moi un sentiment insipide et tranquille, et
le bonheur extrême de passer ma vie avec quelqu’un que j’adore ne m’empêchera point de
trembler pour vous ». Son rêve serait de couler tous ses jours en compagnie de Voltaire et du
ménage Richelieu :
Qui l’aurait jamais cru qu’entre madame de Richelieu, Voltaire et vous, l’amitié eût pu me
faire regretter ? À peine l’espérais-je de l’amour. On n’est heureux que par ces deux
sentiments. J’avoue qu’ils sont le bonheur de ma vie, et que je ne demanderais aux dieux (s’il
y en a) que de passer ma vie dans cette partie carrée où il serait également doux d’être le
tiers ou le quart.
Dans un article de la Revue des Deux Mondes, en 1845, Louise Colet comparait Émilie à
meRousseau, « qui peignait l’amour comme M du Châtelet l’avait ressenti ». Ne pourrait-on
pas dire que ce rêve d’un petit groupe clos, réunissant des âmes heureuses l’une par l’autre, et
entre lesquelles se nouent des liens de di4érente nature, tous également nécessaires, annonce
cette chambre de Clarens, où Julie rassemblera autour d’elle « tout ce qui est cher à son
cœur » ? Cet idéal d’une plénitude d’être, obtenue non par l’intensité d’un sentiment unique,
mais par une sorte de polyvalence du cœur, qui est tout le contraire de l’aliénation
epassionnelle, apparaît comme l’une des constantes a4ectives du XVIII siècle. On la discerne
meclairement dans les rêves de M du Châtelet. Deux très beaux textes des lettres à Richelieu
esquissent cette image d’un bonheur à trois :
Vous devez bien sentir combien je vous aime, puisqu’au milieu d’une félicité qui remplit
également mon cœur et mon esprit, je désire savoir tout ce qui vous intéresse, de partager
tout ce qui vous arrive. Votre absence me fait sentir que j’aurais encore quelque chose à
demander aux dieux, et que pour être parfaitement heureuse, il faudrait que je vécusse entre
vous et votre ami : mon cœur ose le désirer et ne se reproche point un sentiment que la
tendre amitié que j’ai pour vous y conservera toute ma vie.
Au milieu du sentiment vif qui emporte mon âme, et qui fait disparaître le reste à mes
yeux, je sens que vous êtes une exception à cet abandonnement de moi-même et de tout
autre attachement. J’ai tout quitté pour vivre avec la seule personne qui ait jamais pu
remplir mon cœur et mon esprit ; mais je quitterais tout dans l’univers, hors elle, pour jouir
avec vous des douceurs de l’amitié. Ces deux sentiments ne sont point incompatibles,
puisque mon cœur les rassemble sans avoir de reproche à se faire. Je n’ai jamais eu de
véritable passion que pour ce qui fait actuellement le charme et le tourment de ma vie, mon
bien et mon mal ; mais je n’ai jamais eu de véritable amitié que pour madame de Richelieu
et pour vous. J’ai conservé ce sentiment si cher à mon cœur au milieu de la plus grande
ivresse, et je le conserverai toute ma vie… Il n’y aura de bonheur parfait pour moi dans le
monde que quand je pourrai réunir le plaisir de vivre avec vous, et celui d’aimer celui à qui
j’ai consacré ma vie.
Reste cette lettre du 24 décembre 1740, avec son allusion à demi-obscure à l’« aveu » de
Fontainebleau :
Je ne sais pourquoi je vous ai avoué ce que je vous ai dit à Fontainebleau. Ne cherchez
point de raison à une chose dont je ne connais pas bien la raison moi-même. Je vous l’ai dit
parce que c’est la vérité, et que je crois vous devoir compte de tout ce que mon cœur a senti.
Aucune réPexion n’a produit cet aveu, et toute réPexion l’aurait empêché. Je me le
reprocherais et je m’en repentirais, si je le croyais être sûre de votre caractère. C’est cettemême certitude qui me fait me livrer sans crainte et sans remède à tous les mouvements de
mon cœur pour vous. Sans doute le sentiment que j’ai pour vous doit être incompréhensible
pour tout autre ; mais il n’ôte rien à la passion e4rénée qui fait actuellement mon malheur.
On aurait beau me dire « Cela est impossible », j’ai une bonne réponse « Cela est, et cela sera
toute ma vie, quand même vous ne le voudriez pas ».
Émilie aurait-elle donc éprouvé un regain de tendresse pour son ancien et volage amant ? En
tout cas, la façon dont elle s’exprime, ce recours à l’évidence de l’irrationnel tenant lieu de
metoute autre justi7cation, nous incite à apporter une importante retouche à l’image d’une M
du Châtelet un peu trop rationnelle, que suggère le Discours sur le bonheur.
Si Richelieu fut l’ami de prédilection, quelqu’un d’autre a joué un très grand rôle dans la vie
mede M du Châtelet et dans celle de Voltaire, quelqu’un qui fut leur « boussole », leur
« consolation », leur « ange gardien » : le comte d’Argental, protecteur et dieu tutélaire,
nécessaire intercesseur en toutes choses. « Ma vie, mon état, ma réputation, mon bonheur, lui
écrit Émilie, tout est entre vos mains ». C’est lui qui répare sans cesse, sur les instances de
meM du Châtelet, les imprudences de Voltaire. À chaque alerte elle se tourne vers lui, le
supplie, le harcèle, lui glisse ce qu’il faudra redire à l’incorrigible turbulent. La con7ance,
l’abandon, la soumission de cette femme, qu’on dit si tyrannique et si 7ère, envers ce
d’Argental, mobilisé pour toutes les causes et dont on attend tous les miracles, a quelque chose
d’enfantin et de magique, qui ajoute encore à l’humanité du personnage.
Envers Maupertuis aussi elle dépense, on l’a dit, in7niment de docilité et d’admiration. Du
moins pendant les années de jeunesse, car, par la suite, malentendus et orages vont se
précipiter. On a très vite l’impression qu’elle n’aime pas Maupertuis. En réalité, elle n’a jamais
cessé de lui chercher querelle. À l’époque où elle était son élève très exigeante, éperdue,
presque amoureuse, elle se plaignait toujours d’être négligée, s’étonnait de ses « procédé(s) si
bizarre(s) ». L’accusant de ne rêver qu’au pôle et à son aplatissement présumé, elle soupirait
avec humour : « Si je pouvais jamais devenir l’étoile polaire, je serais bien heureuse ». Plus
tard survient la brouille à propos de Koenig : on se raccommode tant bien que mal. Émilie
a rme qu’elle ne sait « point aimer ni se réconcilier à demi », qu’elle lui a « rendu tout (son)
cœur ». Bientôt après cependant, elle lui lance un rappel à l’ordre, Maupertuis n’ayant pas
célébré comme il convenait la mémorable entrevue de Clèves :
Je vous sais un peu mauvais gré de n’avoir parlé à personne dans vos lettres des bontés
singulières dont le roi a daigné honorer M. de Voltaire pendant son voyage à Clèves ; cela
aurait fait un bon effet, et je vous prie de le réparer dans l’occasion.
Cela est dit, on en conviendra, assez sèchement. Deux mois plus tard, il est question d’une
nouvelle « tracaserie ». Puis c’est la fausse nouvelle de la mort héroïco-grotesque de
Maupertuis, entraîné malgré lui, avec la suite de Frédéric, dans la bataille de Molwitz et
meprobablement massacré par des paysans silésiens. C’est sans la moindre émotion que M du
Châtelet raconte l’épisode, plutôt même avec drôlerie :
Le pauvre Maupertuis, monté sur un mauvais bidet qu’il avait acheté la veille, n’a pu suivre
le roi ; il a été aux bagages pour monter dans les carrosses ; des valets qui s’y étaient mis
n’ont pas voulu le sou4rir ; il est resté seul à pied, au milieu de la nuit et de la forêt, ne
pouvant se faire entendre ni des Prussiens, ni des Autrichiens, ni des Silésiens. On craint que
les paysans de la Haute-Silésie, qui sont acharnés par religion contre les Prussiens, ne l’aient
canardé ; on dit qu’il s’était fait faire un habit bleu comme les o ciers prussiens ; ils l’auront
pris pour un o cier et l’auront assommé : voilà un triste sort. Cela n’est pourtant que des
conjectures, mais elles ne sont que trop vraisemblables.
Dès qu’elle apprend que Maupertuis n’est pas mort, elle lui écrit pour le féliciter, et voici ce
qu’elle ose dire : « Cette lettre vous prouvera combien vous m’avez tour à tour causé
d’inquiétude et de joie » !. Cette sorte de duplicité est encore plus évidente à l’égard d’un autre
de ses correspondants habituels, Algarotti. Lui aussi est accablé d’e4usions. On se jette à ses
pieds pour l’inviter à Cirey. On meurt de dépit s’il n’y vient pas. Bien entendu, on lui dit la très
haute opinion que l’on a de son Newtonisme à la portée des dames. Mais on écrit à Maupertuis,
sur ce même Newtonisme, des choses un peu différentes « Son livre est frivole. C’est un singe de
///Fontenelle qui a des grâces. Le sixième dialogue est assez bien fait, le reste est di4us et assez
vide de choses. Du reste il pourra réussir aux toilettes ».
C’est envers Frédéric qu’elle est le plus terrible, tout en restant admirablement lucide, plus
lucide en tout cas que Voltaire, à qui la vanité donne le vertige. Émilie déteste dans le roi de
Prusse son grand, son unique rival : « Je le dé7e de me haïr plus que je ne l’ai haï depuis deux
mois », écrit-elle à d’Argental. Mais sa jalousie ne l’aveugle pas. Le diagnostic qu’elle porte
n’est pas inventé par la passion : « Je crois que ce roi est plus Alphonse que personne par le
cœur : il ne conçoit pas de certains attachements ». Et elle ajoute ce jugement, où s’expriment
à la fois la pénétration de son regard, et son indi4érence à tout dès que son bonheur est en
jeu :
Je ne crois pas qu’il y ait une plus grande contradiction que l’invasion de la Silésie et
l’AntiMachiavel ; mais il peut prendre tant de provinces qu’il voudra, pourvu qu’il ne prenne plus
ce qui fait le charme de ma vie.
meEnvers les membres de sa famille, M du Châtelet est d’un extrême dévouement. Elle
intervient à deux reprises auprès de d’Argental pour caser son frère, l’abbé de Breteuil, et elle
ne cesse [pas] d’intriguer pour faire obtenir à son mari « un commandement en Lorraine ».
Mais lorsqu’elle perd, en 1734, le dernier-né de ses trois enfants, mort en bas âge, elle envoie à
Maupertuis ce billet :
Mon 7ls est mort cette nuit, Monsieur ; j’en suis, je vous l’avoue, extrêmement aQ igée ; je
ne sortirai point, comme vous croyez bien. Si vous voulez venir me consoler, vous me
trouverez seule : j’ai fait défendre ma porte, mais je sens qu’il n’y a point de temps où je ne
trouve un plaisir extrême à vous voir.
eIl n’était pas encore d’usage, dans la première moitié du XVIII siècle, de beaucoup
mes’attendrir sur la mort d’un enfant. Aussi la relative froideur de M du Châtelet en cette
circonstance ne prouve-t-elle peut-être rien contre sa sensibilité. Elle se prenait elle-même, en
metout cas, pour une âme sensible : « J’ai reçu hier une lettre de M de Brancas, qui m’a
presque fait pleurer ; elle attendrirait les rochers ; et je ne me pique pas de l’être ». Cependant
meM de Gra gny — mais peut-on se 7er à elle ? — la jugeait un cœur de pierre, en
comparaison du sensible Voltaire. Sans doute n’était-elle pas capable des mêmes élans de
générosité. L’égocentrisme est le trait dominant de sa personnalité. Jamais Émilie ne s’oublie.
Elle ne vibre guère que pour ses travaux et pour ses amours. Sa sécheresse est celle de tous les
passionnés, dont la vie est si fortement unifiée qu’ils semblent indifférents à tout ce qui n’entre
pas dans leur système.
meEn revanche, que de riches résonances, dans les lettres de M du Châtelet, autour d’un
thème privilégié celui du bonheur à Cirey ! Ici l’on semble atteindre ce qu’il y a de plus
profond en elle, le centre même de son existence.
C’est elle qui, au début de leur liaison, a tout fait pour entraîner Voltaire à Cirey. Elle s’en
explique dans une lettre à Richelieu, d’avril 1735, où elle se résigne à faire de la
« métaphysique d’amour », à la manière de Marivaux. Sans doute n’est-elle pas jalouse — c’est
dans le distinguo que réside toute la « métaphysique » — mais elle est tourmentée par la
« crainte de n’être pas assez aimée » : « L’un est un sentiment fâcheux, et l’autre une
inquiétude délicate contre laquelle il y a moins d’armes et moins de remèdes, hors celui d’aller
être heureux à Cirey ». À vrai dire, dans la même lettre, elle exprime les choses plus
simplement, sans aucune métaphysique cette fois « À Paris, je le perdrais sans retour et sans
remède : à Cirey, je puis du moins espérer que l’amour épaissira le voile qui devrait, pour son
bonheur et pour le nôtre, couvrir les yeux de mon mari ». Voilà donc Émilie rayonnante à
l’idée de faire de Voltaire son prisonnier, de l’enlever au tourbillon de Paris, de 7ler avec lui
une discrète idylle : « Je vais passer trois mois les plus heureux de ma vie… Mon cœur nage
dans la joie ».
Dans une autre lettre, écrite le mois suivant, elle revient sur ses raisons. D’abord elle pose ce
principe, à valeur générale : « Je crois que tous les gens qui aiment passionnément vivraient à
la campagne ensemble, si cela leur était possible ». Mais la retraite, qui tient en quelque sorte
/à l’essence même de l’amour, est en outre rendue nécessaire, dans leur cas particulier, par le
tempérament de Voltaire : « Je crois de plus que je ne puis tenir son imagination en bride que
là ; je le perdrais tôt ou tard à Paris, ou du moins je passerais ma vie à craindre de le perdre et
d’avoir des sujets de me plaindre de lui ». Cette nécessité, imposée par la passion, est si forte
meque M du Châtelet refuse de mettre en balance tout le reste : les prestiges de Paris qu’elle
abandonne, le délicat de leur situation envers M. du Châtelet. Elle cède à l’irrésistible attrait
de la félicité immédiate. Le « paradis terrestre » est à portée de sa main : elle le saisit. Elle
accepte, malgré tous ses risques, le pari du bonheur :
Je l’aime assez, je l’avoue, pour sacri7er au bonheur de vivre avec lui sans alarmes, et au
plaisir de l’arracher malgré lui à ses imprudences et à sa destinée, tout ce que je pourrais
trouver de plaisir et d’agrément à Paris. La seule chose qui m’inquiète et que j’aie à ménager,
c’est la présence de M. du Châtelet. Je compte beaucoup sur ce que vous lui direz ; la paix
détruirait toutes nos espérances, mais je ne puis m’empêcher de la souhaiter pour vous. Ma
situation est assez embarrassante ; mais l’amour change toutes les épines en Peurs, comme il
fera des montagnes de Cirey le paradis terrestre. Je ne puis croire que je sois née pour être
malheureuse ; je ne vois que le plaisir de passer tous les moments de ma vie avec ce que
j’aime….
meEn optant pour Cirey, M du Châtelet se livre donc autant à l’instinct qu’au calcul. Elle
improvise son bonheur, sous l’e4et d’une impulsion. Le rêve qu’elle va vivre ne semble pas
avoir été antérieur à Voltaire. C’est au contraire de son amour pour Voltaire qu’il a
brusquement jailli. De Cirey, elle écrit à Richelieu, en novembre de la même année : « Je vous
jure que qui m’eût dit, il y a deux ans, que je mènerais par choix la vie que je mène, j’en aurais
été bien étonnée ; mon cœur n’avait pas l’idée du bonheur ».
Une fois installée à Cirey, il lui faut un bonheur plus élaboré, un bonheur plein, qui réunisse
les voluptés du tête-à-tête et les ressources de la société : « Mon goût pour la solitude en bonne
compagnie ne fait que croître et embellir ». Ce Cirey, qui semblait destiné à la retraite, va
devenir peu à peu le lieu le plus accueillant du monde, où tout est conçu pour le
divertissement d’une société heureuse. En octobre, Émilie a invité Algarotti :
Je vous avoue cependant que je me ferais un plaisir extrême de vous voir borner vos
courses à Cirey ; peut-être serait-il aussi sensé de passer votre hiver tranquillement avec
nous. J’ai une assez jolie bibliothèque. Voltaire en a une toute d’anecdotes ; la mienne est
toute de philosophie. J’apprends l’italien pour votre arrivée ; mais les menuisiers et les
tapissiers y font bien du tort. Je suis plus occupée qu’un ministre d’État et beaucoup moins
agitée : c’est à peu près ce qu’il faut pour être heureuse.
Admirable dé7nition du bonheur : « de l’intérêt dans le calme », comme le dira plus tard,
selon l’abbé Barthélemy, un certain M. du Bucq, c’est-à-dire un juste équilibre entre le
mouvement et le repos. L’équilibre propre à Cirey consiste à harmoniser non seulement la
« philosophie » et les « anecdotes », mais, de façon plus large, la méditation et la volupté.
Une brève éclipse dans ce bonheur : 7n décembre 1735, Voltaire doit s’enfuir et se cacher
pendant quelques jours, à la suite de lectures indiscrètes de La Pucelle. Dès son retour, en
janvier 1736, Émilie annonce à Algarotti « Cirey a repris tous ses charmes… ». Le 15 juin, elle
parodie le « Fils de l’homme » en écrivant, toujours à Algarotti « Mon royaume de Cirey n’est
pas de ce monde ». Et le 30 décembre 1736, au moment où une sourde campagne, conduite par
meles proches de M du Châtelet, travaillait à ouvrir les yeux du mari complaisant et à faire
éclater le scandale, elle se lamente dans une lettre à d’Argental : « Il est bien a4reux de quitter
Cirey ».
Cependant tout s’arrange, et l’envoûtement de Cirey ne se rompt pas. En décembre 1737,
afin de convaincre Maupertuis d’y venir, elle énumère les prestiges du séjour enchanté :
Si on pouvait espérer de vous attirer à Cirey, on vous dirait que vous y trouverez un assez
beau cabinet de physique, des télescopes, des quarts de cercle, des montagnes de dessus
lesquelles on jouit d’un vaste horizon ; un théâtre, une troupe comique et une troupe
tragique. Nous vous jouerions Alzire, ou l’Enfant prodigue, car on ne joue à Cirey que les
pièces qui y ont été faites ; c’est un des statuts de la troupe.Le 2 février 1738, elle répond à Algarotti :
Vous me demandez si j’habite encore Cirey : en pouvez-vous douter ? Je l’aime plus que
jamais. Je l’embellis tous les jours, et je n’en veux sortir que pour aller dans le pays de la
philosophie et de la raison.
Le 9 mai, elle souligne une fois de plus, à l’intention de Maupertuis, le merveilleux équilibre
entre le bonheur du refuge et celui de la communication :
J’ose vous dire que vous ne trouverez point de coin du monde qui soit plus rencogné que
celui-là, et où l’on jouisse plus du recueillement de la retraite et des douceurs de la société.
meEn octobre, l’enchantement n’a pas diminué. M du Châtelet songe à acheter une maison à
Paris, mais elle ne l’habitera qu’après avoir épuisé les délices de Cirey. Elle écrit à d’Argental :
Vous voyez bien que mon retour à Paris, un jour à venir, entre dans mes projets, et les soins
que je dois à ma famille le rendront indispensable. Je compte bien passer ici les plus heureux de
mes jours ; mais le plaisir de vous voir souvent à Paris et d’y jouir de votre société me
dédommagera de Cirey ; du moins c’est mon espérance.
Bien des crises, nous l’avons dit, font éclater cette félicité tranquille. Mais chaque fois que se
reforme la trame du bonheur, Émilie exprime le même ravissement :

Nous voilà en7n, mon cher ami, dans ce Cirey que nous aimons tant, et où je passerais
volontiers ma vie.

Je suis en7n dans le charmant Cirey, qui est plus charmant que jamais. Votre ami
(Voltaire) me paraît enchanté d’y être.

meM de Gra gny ne parle pas sans scepticisme du bonheur de Cirey. Il est certain que
« l’asile de la paix » était assez souvent secoué par les fureurs d’Émilie, qui provoquaient en
retour les bouderies de Voltaire. Sans compter les alertes venues du monde extérieur, le refuge
men’étant clos qu’en apparence. Cirey n’en constitue pas moins, dans la vie de M du Châtelet
et dans celle de Voltaire, non seulement ce foyer d’intense activité intellectuelle qu’a révélé
M. Wade, mais une dominante a4ective d’une remarquable stabilité. Sans abuser du symbole
meassez galvaudé du « Paradis » (encore que M du Châtelet le prenne à son compte), on peut
dire que Cirey, pour la sensibilité et l’imagination des deux amants, dé7nit un style de
bonheur. M. Wade accuse les historiens de Voltaire et de son amie d’avoir évoqué avec trop de
complaisance le « roman d’amour » (romance) de Cirey. Mais il s’agit de quelque chose
d’in7niment plus complet, de plus riche, et aussi de moins fragile, qu’un roman d’amour. Si
l’on ne retient que cette étroite perspective, on a beau jeu de relever toutes les discordances,
qui transforment l’idylle philosophique en une liaison vulgaire, surtout fertile en scènes de
meménage. Mais si l’on se rend compte que Cirey répondait à tous les besoins de M du
Châtelet (et aussi de Voltaire) — l’étude, l’amour, la vie de société, le théâtre —, qu’il pouvait
satisfaire toutes les exigences d’une âme en quête de son bonheur, on lui attribue sa véritable
importance, et peut-être alors accordera-t-on qu’il constitue, dans le domaine du vécu, une
réussite somme toute comparable à celle du Clarens de La Nouvelle Héloïse, dans le domaine de
l’imaginaire.
Pourtant Émilie n’était pas, semble-t-il, entièrement comblée. On a souligné, avec un plaisir
évident, que si elle n’avait plus rien à désirer du côté de l’esprit, ses sens, en revanche,
demeuraient frustrés : il fallait donc qu’un jour ou l’autre surgît une catastrophe. On doit
meconvenir qu’après la mort de M du Châtelet, Voltaire avouera qu’il ne la considérait plus
depuis longtemps comme une femme. Mais sans mettre en cause sa sensualité, elle déclare
elle-même, dans son Discours sur le bonheur, que le détachement progressif de son amant
l’avait obligée à convertir sa propre passion en un pur sentiment d’amitié. Cette
métamorphose intérieure semble lui avoir donné un équilibre, une sagesse. Mais sont-ils bien
définitifs ?
/Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un « sentiment aussi paisible et aussi faible
que celui de l’amitié ! Je ne sais si on doit espérer, si on doit souhaiter même de tenir toujours
cette sensibilité dans l’espèce d’apathie dans laquelle il a été difficile de l’amener…
meDans son essai sur le bonheur, M du Châtelet n’hésite pas à parler, au scandale des
commentateurs, de son estomac. Pourquoi se serait-elle interdit, s’il l’avait fallu, une allusion à
ses sens ? Si elle n’invoque que la frustration de son cœur, on peut admettre qu’il ne s’agit
nullement d’un euphémisme, mais bien du mot exact, en tout cas du mot important. Le
mebonheur de M du Châtelet, vers la 7n de la période de Cirey, ne ressemblait plus au miracle
des débuts. Il était devenu une chose acquise, et non plus donnée. Il avait exigé le
retranchement de bien des rêves et ne s’était frayé la voie qu’à travers maintes résignations.
Lorsqu’Émilie écrit son Discours, c’est peut-être parce qu’elle n’est pas très sûre d’elle-même,
c’est pour faire le point. L’œuvre marque un moment décisif dans l’histoire de son âme. Depuis
plusieurs années, elle a beaucoup pris sur elle-même. Elle ne pousserait certainement plus
maintenant les mêmes cris, si Voltaire partait pour la Prusse, qu’en 1743. Mais que lui
reste-til ? Le désert, un cœur inoccupé. Un accident su ra à dissoudre les maximes d’une sagesse
fort noble sans doute, mais un peu artificielle.
meLe 11 février 1748, Voltaire et M du Châtelet arrivent à la charmante cour, minuscule et
baroque, du roi Stanislas, à Lunéville. C’est là qu’elle rencontre Saint-Lambert, ce poète
médiocre, pourtant apprécié de Voltaire, ce bellâtre plein de bonnes fortunes, qui venait d’être
l’amant heureux de la marquise de BouQ ers favorite en titre de Stanislas, mais dont l’étoile
commençait à pâlir. Il semble qu’il n’ait fait d’abord la cour à Émilie que parce qu’il ne savait
pas faire autre chose, et aussi pour tenter une ultime manœuvre du côté de la BouQ ers, en la
merendant jalouse. M du Châtelet, qui avait alors quarante-deux ans, fut étonnante
d’ingénuité : au lieu de poursuivre de bonne grâce un jeu fort anodin, elle s’abandonna corps
et âme.
Ses lettres à Saint-Lambert ont toute la banalité et toute la richesse des lettres d’amour. Elle
y oscille entre les a rmations mille fois répétées d’une passion toujours au paroxysme, et les
menus attendrissements, les menues inquiétudes provoquées par les malaises de Saint-Lambert
ou la chute de ses cheveux. Cela donne d’étranges successions d’idées et des phrases à la
tournure cocasse, telles que « Je vous adore ; êtes-vous purgé ? ».
La nouvelle passion d’Émilie apparaît, dès le début, comme une aliénation absolue, comme
cette dépossession de soi que les « réPexions sur le bonheur » avaient justement pour but
d’enseigner à éviter. Tout l’équilibre qu’elle avait édi7é jusque-là entre l’amour, l’amitié,
l’étude et les plaisirs mondains, est d’un seul coup détruit. Son bonheur, son existence ne
dépendent plus désormais que d’une seule et unique condition : « Il m’est impossible d’exister
sans vous. »— « Newton ne m’est plus de rien. » — « Le bonheur de vivre avec vous est le seul
que mon cœur puisse connaître. »— « Je ne puis être heureuse si vous ne m’aimez davantage ;
il est bien sûr que je ne le puis être que par vous. » Pour exprimer l’absolu, le caractère sacré
mede cet amour, M du Châtelet emprunte certaines formules à l’Écriture. De même qu’elle
disait :
« Mon royaume de Cirey n’est pas de ce monde », elle a rme maintenant : « j’ai trouvé le
trésor pour lequel l’Évangile dit qu’il faut tout abandonner ». Un leitmotiv revient
constamment : elle a décidé de passer sa vie entière avec son amant et d’oublier tout le reste.
Alors que son attachement à Voltaire n’était pas incompatible avec une certaine vie sociale,
son nouvel amour se change, à l’égard du reste du monde, en un rêve d’exclusion :

Voilà mon plan, c’est de vous rejoindre au mois de juillet… et ensuite de passer ma vie
entière avec vous, soit à Lunéville, soit à Cirey et d’oublier pour vous tout le reste du
monde. Si ce n’est pas là aimer, vous n’avez qu’à dire.
Adieu, je vous aime passionnément ; je ne suis occupée que de la manière de passer ma vie
avec vous.
Je passerai ma vie avec vous, cela est sûr ; tout le reste deviendra ce qu’il pourra.

meEn se laissant aller à une telle démesure, M du Châtelet sait bien qu’elle prend le
contre///pied de toute sa sagesse, de sa « philolosophie ». De temps en temps un mot désabusé, un mot
de vaincu, exprime la conscience qu’elle a de sa folie : « Toutes mes résolutions contre l’amour
n’ont pu me garantir de celui que vous m’avez inspiré. » — « Je sens bien que je me
contredis. »— « Je suis si philosophe sur tout ce qui ne touche pas mon cœur. »— « La
philosophie, qui m’a toujours garantie de l’ambition, ne peut rien pour moi dans cette
occasion. »
Non contente de s’être rendue in7dèle à cette doctrine morale du repos qu’elle présente,
dans son Discours, comme le plus profond de sa philosophie, elle n’est même plus en état de
suivre les règles de cette stratégie amoureuse, qui empêche, pour son bonheur, de trop
dépendre d’un amant. Ce quant-à-soi, cette dignité, cette autonomie, qu’elle recommandait
naguère de conserver à tout prix, elle les a perdus en s’humiliant, en commettant toutes les
maladresses, en laissant paraître à quel point elle aime : si bien qu’elle a non seulement
renoncé à sa sagesse par excès d’amour, mais aussi compromis cet amour par son manque de
sagesse : « Je me gronde de vous avoir montré tant d’empressement. »— « Ce qui m’aQ ige le
plus sensiblement, c’est que la manière emportée dont je vous ai marqué mon amour a produit
cet effet, auquel je ne pouvais pas m’attendre ».
Quelquefois cependant, elle s’e4orce de ne pas perdre pied tout à fait, en se rappelant le
système de sécurité qu’elle s’était construit : « Je tâche toujours de tenir mon âme dans une
telle situation que je trouve des ressources dans mon courage, dans ma philosophie, et surtout
dans mon goût pour l’étude, si vous m’abandonnez ». Il lui arrive aussi d’opposer à ses
illusions les vérités d’expérience, qu’elle exposait si philosophiquement dans son essai :
lorsqu’un des deux partenaires a cessé d’aimer, il est vain de chercher à faire revivre la
passion éteinte. Les formules qu’elle emploie sont les mêmes, mais la tonalité en est bien
di4érente. Il ne s’agit plus de faire son pro7t d’une fâcheuse évidence, mais de déplorer
inutilement une fatalité devenue irréparable : « Ramenez votre cœur, mais je sais trop que le
goût ne se ramène pas ». — « Je sais que l’amour et le goût ne se ramènent point, et je pleure en
secret l’erreur de mon cœur ».
meM du Châtelet se souvient aussi qu’elle avait parlé dans son traité de la rareté des cœurs
vraiment 7dèles : la divinité, disait-elle, n’en produit qu’un par siècle. Pour son propre siècle,
elle croyait être ce cœur spécialement façonné par les dieux. Dans les lettres à Saint-Lambert,
elle continue à célébrer tristement son « immutabilité ». Alors comment a-t-elle pu imaginer,
puisqu’elle se savait exceptionnelle, qu’elle pourrait rencontrer une âme semblable à la
sienne ? « Je me repens bien amèrement de m’être laissée séduire par votre amour et d’avoir
cru qu’il y avait un cœur digne du mien ». Toutes les lettres à Saint-Lambert sont ainsi
parcourues par le thème du regret d’aimer, qui s’oppose au thème idyllique du bonheur à deux,
et secrètement le dissout.
Otez-moi le sentiment qui ne me quitte point, de me reprocher de m’être livrée à mon goût
pour vous, de sentir que vous ferez et que vous faites mon malheur. — « Je vois à quoi tient
le repos et le bonheur de ma vie, mais je le vois trop tard. — Je vois clairement moi, que le
bonheur de ma vie est passé et qu’il faut y renoncer pour toujours. — Faites que je vous aime
sans me reprocher, sans craindre d’être malheureuse, sans regretter ma tranquillité.
Il est vrai qu’Émilie n’avait guère à se féliciter du choix de cet étrange amant qui, non
mecontent d’être vaniteux, froid et médiocre, menait un jeu de coquetterie entre M de
BouQ ers et elle-même, se servant de l’une pour donner du dépit à l’autre, sans trop savoir
probablement de laquelle il était épris, à supposer qu’il fût capable d’amour. Elle était avertie
de cette duplicité, dont elle lui fait souvent le reproche. Mais de ce qu’elle voit clairement, elle
n’est pas en état de tirer la conclusion qui s’impose. D’ailleurs tous les sophismes de la passion
medé7lent superbement dans les lettres de M du Châtelet à Saint-Lambert, qui deviennent par
llelà aussi exemplaires que celles de M de Lespinasse à M. de Guibert.
Premier sophisme : la passion est une 7n en elle-même. Le but de l’amour n’est pas de
s’intégrer à la trame d’une existence, d’entrer comme élément privilégié dans le chef-d’œuvre
d’une vie heureuse, mais de se contempler, de se prouver, de s’enchanter lui-même, de
s’exalter sans 7n au milieu d’un désert. Aimer, pour Émilie, consiste à répéter indéfiniment
qu’elle aime. Elle s’écrie à longueur de lettres « Je vous adore, je ne sais, je ne sens, je ne voisque cela ». « Je vous adore et je ne puis jamais me résoudre à ne vous le pas dire cent fois et
de toutes les manières ».
La proclamation de l’amour ou, si l’on veut, le fait même de l’amour semble se su re à
luimême et constituer un tel mérite, une telle gloire, qu’il dispense de toute autre justification.
Autre sophisme, non moins intéressant : comme tous ceux qui sentent qu’on ne les aime plus
meou qu’on les aime moins qu’ils le voudraient, M du Châtelet recherche et énumère
systématiquement tous les symptômes qui prouvent l’indi4érence de Saint-Lambert : la rareté
meet la brièveté de ses lettres, ses reproches, son marivaudage avec M de BouQ ers. Mais au
lieu de tirer de ces constatations les conséquences que la logique et la prudence suggèrent
(c’est-à-dire : « On ne m’aime plus ; donc il faut tâcher de ne plus aimer »), elle les transforme
en autant de reproches impliquant ce raisonnement absurde : « Vous ne m’aimez plus, donc il
faut tâcher de m’aimer ».
D’ailleurs elle se contredit sans cesse, se disant alternativement comblée par la qualité d’âme
ou la ferveur de Saint-Lambert et désespérée par son indi4érence. Elle convient qu’elle est une
amante exigeante : « Croyez qu’il n’est pas aisé de faire mon bonheur ». — « Il n’est pas aisé de
faire mon bonheur ». Quand elle compare son besoin d’absolu à la coquetterie de
SaintLambert, elle mesure avec e4roi la di4érence. Elle sent bien que le mot d’amour n’a pas le
même sens pour elle et pour lui. Elle sait que le bonheur qu’elle cherche, nul n’est moins fait
pour le lui donner. Mais, à d’autres moments, elle pratique avec un tel emportement l’art de
l’illusion volontaire, prôné donc son Discours, qu’elle 7nit par métamorphoser le très médiocre
personnage en un irréprochable héros de roman. Entre l’évidence de son malheur et cette
7ction qu’elle ranime sans cesse, la pauvre femme oscille désespérément, reconnaissant
ellemême : « Ma tête est un chaos de contradictions ».
meOn voit combien sont di4érentes les deux passions successives de M du Châtelet. En dépit
des clameurs et des reproches lorsqu’elle se croyait abandonnée, en dépit de ces querelles qui
n’étaient pas plus graves que de classiques troubles conjugaux, l’amour d’Émilie pour Voltaire
se déroulait sur fond d’équilibre et de santé. Entre elle et lui, il n’y avait pas de malentendu :
chacun des deux était nécessaire à l’autre ; chacun procurait à l’autre le soutien d’une
inspiration et la sécurité d’un refuge. À Saint-Lambert, au contraire, elle demande à peu près
l’impossible, alors que lui, en retour, ne lui demande rien, si ce n’est de 7gurer avec éclat (elle
était une femme illustre) dans la collection de ses maîtresses. En outre, sa première liaison,
loin de l’obséder, de l’appauvrir, d’exclure tout autre sentiment ou tout autre plaisir, ne faisait
que rassembler harmonieusement, en leur donnant un sens, les diverses composantes d’une
existence large, pleine et riche. Cet amour n’était ni pour l’un ni pour l’autre une aliénation.
Émilie conservait sa liberté de philosopher, et pouvait se faire leibnizienne quand son amant
demeurait newtonien ; Voltaire de son côté n’avait rien sacri7é de ses tentations, pas plus la
poésie que le roi de Prusse. Par rapport aux frénésies de la passion brute, comme aux futilités
de la vie mondaine, les amants de Cirey avaient su si bien fonder leur bonheur sur la plénitude
et le repos, qu’ils incarnaient une sorte de sagesse.
Tout cela est anéanti, quand vient l’heure de Saint-Lambert. Émilie perd sa lucidité, son
autonomie. Elle parvient encore à travailler pour terminer l’ouvrage sur Newton qu’elle a
commencé. Mais il faut qu’elle s’acharne, et l’on sent bien que l’étude n’est plus qu’une
discipline héroïque. L’amour a tout dévoré, tout en devenant lui-même impossible, car à force
d’être nommé, il ne peut plus être vécu. Strictement incompatible avec le bonheur comme
mesynthèse, il ne l’est pas moins avec le bonheur comme repos. M du Châtelet passe son
temps à se plaindre, à revendiquer, à soupçonner, à interpréter des signes. Et pour trouver une
explication au mouvement éperdu qui l’entraîne, elle s’imagine, comme tous les amants, que
sa passion augmente sans cesse.
meÀ travers les deux grandes expériences de sa vie, M du Châtelet a ainsi connu
successivement la plénitude du bonheur et les ravages de la passion. Les « réPexions sur le
bonheur » se situent à la charnière de ces deux expériences. Elles représentent la liquidation
de la première, en dressent le bilan, et, par certains accents d’inquiétude et de
désenchantement, laissent pressentir la seconde. Si l’on veut commenter l’œuvre par la vie, il
faut en souligner à la fois la nécessité et l’inadéquation. Elle était nécessaire, dans la mesure
/meoù M du Châtelet l’a écrite à un moment vraiment décisif de son existence, alors qu’elle
pouvait à la fois comprendre le passé et deviner l’avenir. Et pourtant — ou plutôt à cause de
cette situation privilégiée — le Discours sur le bonheur ne s’ajuste exactement ni à la réalité de
ces quinze années, où les ombres et les orages ont plus d’une fois obscurci l’exemplaire
bonheur de Cirey, ni à l’absurde et dévastatrice liaison des derniers mois. Dès que la passion la
saisit, Émilie est incapable de mettre à pro7t les maximes de sérénité et d’indépendance… qui
composent l’essentiel de son essai. Néanmoins cette œuvre reste inséparable de l’histoire d’une
âme. De tous les traités contemporains consacrés au problème rebattu du bonheur, aucun
n’atteste au même degré l’union entre la réPexion morale, et les conquêtes, les épreuves ou les
illusions d’une vie.

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