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L'EUPHORIE

158 pages
Si l'enthousiasme est un concept esthétique traditionnel, il n'en est pas de même de son exaspération : l'euphorie. Ce petit ouvrage mène pourtant l'enquête sur la place que l'état euphorique et son inverse la dysphorie ont pu tenir dans la création philosophique, artistique ou cinématographique.
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L'EUPHORIE
Arts plastiques -Cinéma

-Philosophie

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Agemir BAVARESCO, Le mouvement logique de l'opinion publique, 1999. Michel VERRET, Dialogues avec la vie, 1999. Nicolas FÉVRIER, La théorie hégélienne du mouvement à Iéna (18031806), 1999. David KONIG, Hegel et la mystique germanique, 1999. Gérald HERVÉ et Hervé BAUDRY, La Nuit des Olympica, Essai sur le national-cartésianisme (4 tomes: Descartes tel quel, Descartes inutile, La France cartésienne, Adieu Descartes), 1999. Mohamed RACHDI, Art et Mémoire, 1999. Agnès CHALIER, Des idées critiques en Chine ancienne, 1999. Rémi TEISSIER du CROS, Jean Calvin. De la réforme à la Révolution, 1999. Béatrice DURAND, Le paradoxe du bon maître, 1999. D. BERTHET (sous la direction de), Art et Critique Dialogue avec la Caraïbe, 1999. Saïd CHEBILI, Figures de l'animalité dans l'œuvre de Michel Foucault, 1999. Maryvonne DAVID-JOUGNEAU, Antigone ou l'aube de la dissidence, 1999. Jacqueline FELDMAN, Ruth CANTER KaHN (eds), L'éthique dans la pratique des sciences humaines: dilemmes, 2000. Louis ARÉNILLA, Luther et notre société libérale, 2000. Michel BALAT, Des fondements sémiotiques de la psychanalyse, 2000.

Collection L'ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

L'EUPHORIE
Arts plastiques. Cinéma - Philosophie

Sous la direction de Joël GILLES

L'Harmattan
5 - 7 , rue de l'École polytechnique
75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan

Ine

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 11(9

@ L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8835-8

INTRODUCTION
JOËL GILLES Cadmos Serons-nous les seuls dans Thèbes à danser pour Bacchos ? Tiresias Oui, car nous sommes seuls à être gens censés. Tous les autres sont fous. Euripide, Les Bacchantes, (195-196). L'euphorie n'est pas un concept esthétique. Elle désigne, le plus souvent, une pathologie mentale; c'est un symptôme d'états morbides. Pourtant, des objets, des actions, des postures, semblent présenter la marque de cette joie qui n'a ni raison ni sens, et dont, contre toute attente, s'accommode l'art. L'euphorie artistique serait alors cet au-delà des règles où transporte un enthousiasme effréné. Cette « furieuse manie d'être créateur» que Shaftesbury assimilait au « violent désir de connaître le monde ». Furie de la création, avidité de savoir, l'enthousiasme est une passion qui semble excéder les limites de la nature humaine. C'est aussi un principe: rien de grand ni de sublime ne se fait sans lui. S'il est noble et bien dirigé, il est vertueux, c'est alors une expérience en laquelle l'âme humaine s'ordonne et s'identifie. Et l'expérience esthétique serait l'un de ses états. Mais si la fougue passe outre la mesure, si l'enthousiaste préfère au talent qui vient des hommes la plénitude des dieux, si véritablement il s'en croit possédé, qu'il délaisse le raisonnement de sang froid et s'adonne aux délires de la divination, de l'extase, de la poésie et de l'amour, s'il préfère «l'amant agité par la passion à l'amant maître de lui », alors, il côtoie les régions qui se dérobent aux sens, mouvantes et chaotiques, de l'euphorie.

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L'euphorie

L'euphorie désigne les états sauvages de l'enthousiasme, sa face d'ombre, celle qui s'oppose à la claire et vertueuse harmonie. Hors de proportion, l'euphorie mène à la perte de connaissance, à la syncope, par accélération, surcharge et transe. Sa violence ne se réalise pleinement que dans le déni des règles et des convenances, de I'histoire et du savoir. Sa jouissance se déploie dans l'aveuglement et le ravissement. L'enthousiaste euphorique s'engage dans une dépense sans fin, à l'encontre de ses intérêts. En dehors de toute nécessité, l'euphorique, comme le joueur, se moque des plus grands biens: sa conduite est souveraine, loin des soucis d'utilité, il fait s'égaler ce qui a un sens à ce qui n'en a pas. Ce qu'il cherche dépasse le but de l'opération intéressée: mieux se dépenser toujours et pour rien. Opposer l'euphorie, la fureur, le bon plaisir, à la mesure, la règle et 1'harmonie, c'est aussi opposer le singulier à l'universel. La singularité ne s'instaure qu'au prix de cette extravagance, de ce pas de côté. Il faut faire taire la raison, ou

ne pas l'entendre. À la fois hors norme et refermés sur euxmêmes, l'être ou l'acte singuliers ne renvoient qu'à euxmêmes dans une sorte d'inconscience du monde. Il faut oser beaucoup ignorer, par l'obliquité et la dérive, pour être singulier. Derrière cela, l'exigence d'un évanouissement du monde, comme « avant », avant que l'on sache; l'euphorie est aussi fraîcheur et naiveté. À cette exigence se noue, dialectiquement, celle du refus de l'extrême qui seul peut assurer l'acte poétique heureux. Refus qui est une tension, un déplacement de la fureur euphorique vers un idéal, une idée plus parfaite que la nature, dont la forme variera selon les époques. L'enthousiasme se déclinerait donc entre fureur géniale, que nous nommons euphorie, et jugement réglé. Dés 1482, Landino, dans son commentaire du Phèdre, fait du furore poetico le principe de tout art poétique, suivant en cela l'interprétation du Banquet de Marsile Ficin. À celui qui procède par la science, on préfère l'inspiré. Après les tourments irraisonnés du Baroque, Fragonard, au milieu du XVIIIème siècle en fixera le type sous les traits du poète agité

Introduction

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par un souffle qui l'anime et le fait se retourner, incrédule, ravi et stupéfait par sa découverte, son regard interrogeant, hors cadre, la cause de son transport. Mais l'homme de génie n'est jamais totalement épargné par la mélancolie. L'acedia, l'abattement, suit de peu la furor. Il arrive que l'expérience euphorique tourne à l'aigre de la bile noire. Le pseudo Aristote le rappelle dés les premières lignes du Problème XXX : Héraclès lui-même fut frappé de folie qu'il dirigea contre ses enfants; c'est la melas choIe également qui fut cause de ses ulcères. Ceux qui possèdent cet

excès de noirceur « sont menacés de folie, enclin à l'amour,
facilement portés aux impulsions et aux désirs ». Ainsi les Sibylles et «tous ceux qui sont inspirés ». Et si le mélancolique « a surtout le sentiment du sublime », il peut facilement « tomber dans les niaiseries, songes prophétiques pressentiments et miracles. Il risque de devenir un fantasque et un songe creux. » (E. Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime). Non seulement l'euphorie a son revers, mais les états de discernement et d'aveuglement se mêlent dans la même illusion. Agavé, dans son mauvais délire inspiré par Bacchos, tue son fils croyant écorcher un lion; et tel autre sera frappé comme par la grâce au sein même de son athymie et les secrets les plus profonds lui seront révélés. Notre recherche, sous l'égide du Collège Internationale de Philosophie s'est appliquée à démêler les multiples états de cette fureur, à dégager les objets qui en portent la marque, à en comprendre les effets, et à en définir les valeurs. Le Coryphée Les choses divines ont bien des aspects. Souvent les dieux accomplissent ce qu'on n'attendait pas. Ce qu'on attendait demeure inachevé. À l'inattendu les dieux livrent passage. Ainsi se clôt l'aventure. Euripide, Les Bacchantes, (1388-1392)

L'EUPHORIE

DE LA DÉCOUVERTE

DOMINIQUE CHATEAU Il Y al' euphorie douce, banale, de l'apathie, du cocooning (dirait-on aujourd 'hui), et l'euphorie brûlante, plus rare, de l'extase, du transport mystique hors de soi. L'une et l'autre sont préparées, préméditées, sinon dans leur effet, du moins dans leur cause. Je veux en étudier une tierce espèce qui, comme on dit d'un médicament, est plutôt extemporanée; on l'attend peut-être, du moins on l'espère, et l'on est sans doute prédisposé à la rencontrer, mais on ne s'y prépare pas et on ne la prépare pas, peut-être parce que l'on attend justement de son avènement qu'il nous stupéfie, c'est-à-dire à la fois nous surprenne, puis nous engourdisse dans la jouissance de la surprise. Telle est, à mes yeux, l'euphorie de la découverte. L'euphorie de la découverte m'intéresse parce que la découverte est une cause paradoxale de l'euphorie. L'eurêka entraîne l'euphorie, comme moment d'une sorte de calme retrouvé, mais après la tempête. Il faut la tempête, le coup de vent, le coup du cœur, pour ouvrir à l'euphorie, à l'apaisement, au calme plat, où quelque roulis berce l'esprit. Pour mieux filer encore la métaphore, le processus psychologique qui s'arrête dans l'euphorie (où, ce qui revient au même, qui s'y ouvre) procède d'un double moment où, d'abord, la tempête fait rage, celle de l'incertitude, du tourbillon des idées, puis survient un coup de vent plus fort que les autres, si fort qu'il balaye la tempête. L'euphorie suppose le préalable de la dysphorie et, en son sein même, quelque chose qui lui porte remède. La dysphorie (avec ce préfixe, dys-, qui signifie déjà la mise en souffrance) est à l'euphorie ce que l'angoisse est à la sérénité et aussi ce que l'impuissance est à la fécondité. Il faut une rupture brutale pour passer du dys- à l'eu-, de ce qui se dérobe sous l'âme à ce qui la porte (phoros) ; c'est comme un avènement, une naIssance. Dans un passage remarquable de la Préface de la Phénoménologie de l'esprit, Hegel donne une description

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L'euphorie

d'un processus qui, me semble-t-il, est celui qui ouvre à l'euphorie, c'est-à-dire à la jouissance, aussi temporaire soitelle, du positif après les affres du négatif: « Il n'est pas difficile de voir que notre temps est un temps de gestation et de transition à une nouvelle période; l'esprit a rompu avec le monde de son être-là et de la représentation qui a duré jusqu'à maintenant; il est sur le point d'enfouir ce monde dans le passé, et il est dans le travail de sa propre transformation. En vérité, l'esprit ne se trouve jamais dans un état de repos, mais il est toujours emporté dans un mouvement indéfiniment progressif; seulement il en est ici comme dans le cas de l'enfant; après une longue et silencieuse nutrition, la première respiration, dans un saut qualitatif, interrompt brusquement la continuité de la croissance seulement quantitative, et c'est que l'enfant est né ; ainsi l'esprit qui se forme mûrit lentement et silencieusement jusqu'à sa nouvelle figure, désintègre fragment par fragment l'édifice de son monde précédent; l'ébranlement de ce monde est seulement indiqué par des symptômes sporadiques; la frivolité et l'ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d'un inconnu sont les signes annonciateurs de quelque chose d'autre qui est en marche. Cet émiettement continu qui n'altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde. » Le découvreur est ce nouveau-né qui, émergeant des limbes de la pensée en crise, connaît un nouveau monde. Il y a aussi dans la description du philosophe, l'idée de l'éclair, du coup de foudre, du coup de cœur, du moment critique qui marque l'issue de la crise. Par exemple, le coup de cœur du cogito. Descartes, dans le Discours de la méthode (IVème partie) décrit le patient travail de destruction des prénotions qui trouble son esprit, jusqu'au doute radical où rien ne soutient plus les vérités, pas mieux, dit-il, que « les illusions de mes songes ». « Mais, ajoute-t-il, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité: Je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée... », etc. Aussitôt après: donc dans

L'euphorie

de la découverte

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l'éclair d'une idée fulgurante qui renverse le processus de destruction de la pensée. S'ouvre alors 1'horizon d'un nouveau monde que la raison peut reconstruire pas à pas, un socle qui la porte désormais et où elle s'enivre de jouir de sa maîtrise et de sa stabilité retrouvées. Nietzsche remarque un jour un livre au titre bizarre à la devanture d'une libraire de Leipzig: Die Welt aIs Wille und
Vorstellung

-

Le

Monde

comme

volonté

et

comme

représentation de Schopenhauer: «Je ne sais, écrit-il, quel démon me souffle: je rentre chez moi avec ce livre. À peine dans ma chambre, j'ouvris le trésor que je m'étais acquis et je commençais à laisser agir sur moi cet énergique et sombre génie. » Et à son ami Deussen, il écrit encore: «Tu me demandes une apologie de Schopenhauer, je te dirai simplement ceci: je regarde la vie en face avec courage et liberté depuis que mes pieds ont trouvé un sol. » Descartes cherche aussi un sol. Mais, loin d'aller vers un apaisement rationaliste à la sauce cartésienne, Nietzsche découvre plutôt la sorte d'apesanteur où l'on peut s'adonner aux délices et aux délires du vouloir pur et tout-puissant, comme en témoigne cette lettre de 1866 : «Hier, un lourd orage s'amoncelait au ciel ;je me hâte vers une colline voisine. L'orage éclate dans sa toute-puissance, déchargeant la foudre et la grêle; et je me sens inexprimablement bien, plein de force et d'élan, et je comprends avec une clarté souveraine que, pour comprendre la nature, il faut, comme je viens de le faire, s'être sauvé vers elle, loin des soucis, des contraintes pressantes. Que m'importe alors l'éternel «tu dois », «tu ne dois pas» ? Combien différents l'éclair, l'orage, la grêle: libres puissances sans éthique. Qu'elles sont heureuses, qu'elles sont fortes ces volontés pures que l'esprit n'a pas troublées. » Au lieu de se mettre à l'abri du trouble, sous le parapluie rationaliste, Nietzsche s'y livre tout entier et s'y plonge Singing in the rain en quelque sorte... L'euphorie de la découverte, cette sensation de bonne santé, de plénitude, de maîtrise, arrive donc aux dionysiaques comme aux apolliniens, aux artistes comme aux géomètres. Nul doute, par parenthèse, qu'elle concerne les artistes au premier chef. André Lhote, dans un texte

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symptomatiquement intitulé De l'utilisation plastique du coup de foudre, compare «le peintre en proie au délire créateur [...] aujeune amant que transporte et illumine le "coup de foudre"» - et, adversement, il compare le «peintre appliqué, mollement studieux, et trop attentif aux jugements de la critique, à un jeune homme qui, sachant toutes les illusions qu'une émotion amoureuse lui réserve, pèche par excès de prudence, renonce à la prodigieuse aventure, et se conduit à vingt ans comme un homme expérimenté. Il se dessèche, et demeure seul avec ses tristes économies de sentiment.» L'euphorie, sans nul doute, exige l'enthousiasme. La recherche doit être passionnée pour pouvoir accéder au point critique où elle peut basculer dans l'avènement d'un monde: «J'imagine qu'Ingres, écrit encore Lhote, lorsqu'il eut fonnulé sentencieusement: "La beauté, ce sont des lignes

droites avec des modelés ronds", dut se sentir profondément
allégé et que, possédant un chapitre nouveau de son dogme, il travailla avec plus de liberté. Car c'est un immense sentiment de libération qu'éprouve l'artiste lorsqu'il a précisé par des mots le sens de ses trouvailles plastiques. 'Cézanne, le plus fécond et fécondant des peintres du XIXème siècle, dans ses moment de découragement, se prenait la tête entre les mains et s'écriait: "La formule, la formule !" En effet, trouver une formule régulatrice, c'est ce qui importe, n'en déplaise au public, assidu à nous en dicter de paralysantes. » Certes, le coup de cœur, le cœur qui bat la chamade, est tout contraire à l'euphorie: pouls ralenti, hypotension, etc. S'ils font couple c'est comme, en musique, le temps fort et le temps faible. Nul do~te que, suivant les tempéraments, le temps fort puisse être dans l'éclair ou bien dans le repos, dans le seuil critique de la découverte où dans le processus de son épanouissement. Nul doute aussi que l'euphorie puisse retomber aussi vite qu'un soufflé au fromage, et que la dysphorie la plus noire~la plus mélancolique~ soit sans cesse à l'affût de ses échecs. Mais il est des euphories persistantes, pour lesquelles le développement de la découverte est une «drogue à accoutumance» (suivant une expression que Duchamp appliquait à l'art). Kant est un bel exemple de cette euphorie persistante - de l'-ordre -de -celle que procure à l'amoureux la simple vue de sa promise - dans la manière

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dont il décrit son rapport à ce grand système du criticisme dont il découvrit progressivement le principe et dont le développement ne cessa de confirmer à ses yeux la pertinence. Dans sa Lettre à Reinhold des 28-31 décembre 1787, il nous offre véritablement le portrait d'un euphorique chronique: «Je puis bien affirmer sans me rendre coupable de présomption que plus j'avance sur ma route, moins je crains qu'une contradiction ou même un compromis [...] puisse jamais porter sérieusement préjudice à mon système. C'est là une conviction intime qui naît de ce que, lorsque je procède à de nouvelles recherches, non seulement je trouve que mon système reste en accord avec lui-même, mais bien plus, s'il m'arrive d'éprouver des doutes sur la méthode de recherche concernant un sujet nouveau, il me suffit de me reporter au tableau d'ensemble des éléments de la connaissance et des facultés de l'esprit qui y correspondent, pour que j'en reçoive des éclaircissements auxquels je ne m'attendais pas. C'est ainsi que je m'occupe présentement de la Critique du goût, à l'occasion de laquelle on découvre une autre espèce de principes a priori que celles que l'on avait précédemment découvertes. En effet, les facultés de l'esprit sont au nombre de trois: la faculté de connaître, le sentiment de plaisir et de déplaisir et la faculté de désirer. J'ai trouvé dans la Critique de la raison pure (théorique) des principes a priori pour la première faculté; j'en ai trouvé pour la troisième dans la Critique de la raison pratique. J'en cherchais aussi pour la deuxième faculté et, bien que j'aie pu tenir jusqu'alors pour impossible d'en trouver, ce que l'analyse des facultés précédemment considérées m'avait fait découvrir de systématique dans l'esprit humain et que je n'aurai pas trop du reste de mes jours pour admirer et si possible approfondir devait me mettre sur cette voie, en sorte que je reconnais désormais trois parties de la philosophie, dont chacune a ses propres principes a priori; on peut en faire le recensement et déterminer de façon certaine l'extension de la connaissance possible en cette façon: philosophie théorique, téléologie et philosophie pratique, la seconde se trouvant, il est vrai, la plus pauvre en principes de détermination a priori. J'espère que