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L'incertitude une constante, de la littérature au cinéma

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 58
EAN13 : 9782296325074
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L'incertitude :
une constante,
de la littérature au cinéma © L'Harmattan, 1996
ISBN :2-73844606-X Henri AGEL
L'incertitude :
une constante,
de la littérature au cinéma
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
Du même auteur
Le cinéma a-t-il une âme ?, Ed. du Cerf, 1952.
Le cinéma et le sacré, Ed. du Cerf, 1953.
Le prêtre à l'écran, Ed. Tequi, 1953.
Contribution à l'univers filmique, PUF, 1954.
Contribution à sept ans de cinéma français, Ed. du Cerf,
1954.
Le cinéma, Ed. Casterman, 1956.
Vittorio De Sica, Ed ; Universitaires, 1956.
Précis d'initiation au cinéma (avec Geneviève Agel), Ed ; de
l'École, 1957.
Miroirs de l'insolite dans le cinéma français, Ed. du Cerf,
1958.
Les grands cinéastes, Ed. Universitaires, 1960. Réédité sous le
titre Les grands cinéastes que je propose, Ed. du CERF,
1967.
Romance américaine, Ed. du Cerf, 1962.
Robert Flaherty, Ed. Seghers, 1965.
Voyage dans le cinéma (avec Geneviève Age), Ed.
Casterman, 1963.
Jean Grémillon, Ed. Seghers, 1969 ; Réédité Film Éditions,
1984.
Frank Borzage, Anthologie du cinéma, 1972.
Esthétique du cinéma, PUF, Collection Que sais-je ? 1957.
Poétique du cinéma, Ed. du Signe, 1973.
Métaphysique du cinéma, Ed. Payot, 1976.
Pierre Fresnay, Anthologie du cinéma, 1976.
L'espace cinématographique, Ed. Delarge, 1978.
Vittorio De Sica, Anthologie du cinéma, 1979.
Le cinéma, ses méthodes d'enseignement, Université de
Fribourg, 1979.
Cinéma et nouvelle naissance, Ed. Albin Michel, 1981.
J'aime la vie, Ed. du Cerf, 1983.
Le visage du Christ à l'écran, Ed. Desclee, 1985.
Progrès ou déclin du Mal ?, Dervy-livres, 1985.
Un art de la célébration : le cinéma, Ed. du Cerf, 1987.
Pour une mystique du serviteur, L'Age d'homme, 1990.
Greta Garbo, Ed. Segnier, 1990.
Exégèse du film, Aléas, 1994.
André Delvaux (avec Joseph Marty), L'Âge d'homme, 1996. Pour Geneviève, qui est ici-bas ma plus belle "certitude". AVANT-PROPOS
Je n'ai pas laissé s'obscurcir le doux et scintillant
souvenir de ces matinées de l'entre deux guerres où Jules
Supervielle me recevait avec sa gentillesse coutumière dans
son appartement du Boulevard Soult et lisait à ma requête
des fragments du Forçat innocent ou des Amis inconnus. Il
était par son allure hésitante et comme mal éveillée, par sa
voix sourde, un peu tremblante, exactement celui qui avait
écrit, s'adressant aux morts avec lesquels il entretenait un
dialogue timide, déférent, plein d'espoir et
d'appréhension :
Je leur dis : Parlez-moi de façon familière
Car c'est moi le moins sûr de la grande assemblée.
Avec Supervielle, j'ai appris à entrevoir la dimension de
l'incertitude. Oui, c'était bien — et de la façon la plus
humble et la plus murmurante — « le moins sûr » de tous
ceux qui souhaitaient apprivoiser ces présences invisibles
dont ils avaient perçu le frôlement. Et c'est ce manque
même d'assurance, allant souvent jusqu'à l'angoisse mais
qui dans la Fable du Monde se résoudrait dans une
confiance quasi évangélique, c'est cette absence totale
d'arrogance et de combativité devant les signes ambigus
que lui adressaient peut-être les ombres, qui m'avaient fait
aimer si fort et si tendrement un homme tellement éloigné
des exhibitions et des accents emphatiques chers à presque
tous ses contemporains.
Nous en eûmes la confirmation quant au cours d'une
manifestation poétique organisée, je crois, à la Comédie des
7 Champs-Elysées, le poète des Gravitations vint, entre
Daumal et Audiberti, réciter quelques vers. On venait
d'entendre Cocteau, toujours merveilleusement,
irrésistiblement cabotin, mais dont le génie lyrique s'était
imposé en quelques secondes à l'auditoire. Et voici que
s'avançait cet étrange mutant, un peu gauche et comme
embarrassé de son corps, dont on put craindre d'abord qu'il
ne butât contre quelque accessoire de théâtre oublié sur la
scène. Il s'en tira pourtant et sut nous atteindre par des
moyens tout autres que ceux dont disposaient les magiciens
du verbe. Il dit un court poème un peu avec la voix
d'Apollinaire qui nous a été conservée récitant le Pont
s'adressant à d'autres qu'à nous, venu Mirabeau,
d'ailleurs, et parlant au nom de cet ailleurs, tout en
s'acquittant de sa tâche avec une modestie et une docilité
exemplaires. Cousin lointain et pourtant bien authentique
des fratelli, il put unir au cours de ces quelques minutes la
rigueur de l'expression à l'indéfini du regard.
En 1970, Michel Mansuy a consacré un chapitre de son
livre intitulé Etudes sur l'imagination de la vie à l'auteur de
Gravitations. Si remarquable que soit son exégèse, je ne
peux m'empêcher de penser qu'il a atténué le tragique latent
de ces poèmes et surtout celui des Amis inconnus qu'il
semble sacrifier un peu trop vite à une évocation beaucoup
plus réconfortante comme La fable du monde. Opposant
Supervielle à Hugo il voit chez le premier « une mélancolie
délicate mêlée d'humour et de fantaisie ». Toutefois quand
il en arrive à parler du sens de la mort tout au long du
Forçat innocent et même des recueils antérieurs il reconnaît
que le franciscanisme décontracté du poète et le ton de ses
investigations cosmiques s'embuent d'un malaise qui
devient contagieux. « Pendant quelques instants l'âme reste
là en suspens comme l'idée de l'arbre demeure verticale,
l'espace d'une seconde, tandis que déjà l'arbre gît à terre...
Le sort des trépassés qui continuent à vivre mais d'une vie
diminuée et dont nous percevons si mal les signes semble
alors le hanter ». Plus question ici d'âmes joyeuses d'avoir
rejeté leur chrysalide et de vagabonder à travers les formes
8 mais des âmes en peine, des fantômes aveugles qui
reviennent assiéger les vivants pour voir par leurs yeux et
se réchauffer par leur souffle.
On ne peut nier qu'un des passages les plus beaux et les
plus poignants du Forçat innocent soit la séquence intitulée
Oloron Sainte Marie et dédicacée à Rainer Maria Rilke. La
déchirante supplique adressée aux « écoliers de la mort »
c'est toute l'anxiété intime et tendre de Supervielle. Mais
Les amis inconnus écrits en 1934 et qui reste sans doute
l'oeuvre la plus accomplie et la plus dominée de l'auteur
poursuit le même questionnement avec les vivants éloignés,
et si lointains que toute communication sera à tout jamais
impossible. En fait, il y a autour de nous et parfois dans
notre entourage des frissons, des passages, ceux d'une bête
ou d'un de nos semblables, dont la raison d'être était de
communiquer quelque chose mais notre ignorance ou notre
inattention ont désamorcé cette chance.
Il vous naît un poisson qui se met à tourner...
Il vous naît un oiseau dans la force de l'âge
En plein vol et cachant votre histoire en son coeur...
Il vous naît un ami et voilà qu'il vous cherche...
Et vous, que faites-vous ô visage troublé
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez vous toujours sans
nouvelles
Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ?
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le
silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.
Entre la totale cécité spirituelle de la plupart des hommes
et la disponibilité affective des grands voyants, il y a chez la
majorité des poètes cette intuition fragile et incertaine que
nous sommes entourés de présences (ce que sentira
9 aujourd'hui un poète comme Jean Joubert). Restons avec
Les amis inconnus. Ce que Michaux peindra avec un
singulier mélange d'horreur et de cocasserie : la fragilité
des visages qui perdent trop aisément leur consistance
comme s'il y avait pour eux comme pour tout sur la terre
une incertitude cosmique, nous le trouvons déjà mais sur le
mode mineur dans la seconde partie du recueil :
Le monde est plein de voix qui perdirent visage...
N'approchez pas, le visage s'efface...
Visages de la rue, quelle phrase indécise
Écrivez-vous toujours pour toujours l'effacer...
Il n'est pas inutile de rappeler pour l'honneur des poètes,
ce que Supervielle, comme la plupart de ses camarades a
senti dans les années sombres (celles de la France occupée).
Comme chez Eluard, comme chez Aragon, l'écrasement et
l'aliénation de la patrie suscitaient en lui une sorte de
difficulté d'être, une sensation d'insuffisance ontologique,
qui se communiquait à toute la création :
Les couleurs de ce jour sont tristes sans la France
Le bleu et le lilas, le vert, le violet
Ne trouvent en ces lieux rien à leur convenance
Demeurent suspendus, ne savent ou se poser.
Ainsi chez l'enfant de l'Uruguay, le fils de l'Océan et de
la pampa, se dessina entre 1939 et 1945 une douloureuse
dissolution de ses fibres devenues profondément
françaises. Était-ce encore vivre que de subsister dans ces
conditions ? Oui, peut-être si cette impression de
néantisation et de vacuité était neutralisée par une souffrance
noble et pure, celle même qu'exprimait le poète du Crève-
coeur.
Je reste roi de mes douleurs.
10 Littérature NFINIMENT précieuses sont les explicitations du mot
« incertain » dans le Petit Robert : chaînes fluides de 1 définitions qui se fondent l'une dans l'autre, nous
révélant ainsi... l'incertitude même du mot !
Toutefois sont distinguées deux orientations dont l'une
désigne le monde extérieur, les objets, les événements, et
l'autre, les personnes. Je me permets à la fois de condenser
et d'étoffer cet inventaire :
I — Qui n'est pas certain, assuré, sûr ; voir : aléatoire,
contingent, douteux, éventuel, hypothétique,
problématique. Résultat, succès incertain.
Dont le résultat n'est pas certain. Voir : chanceux
hasardeux, précaire. Une opération incertaine.
Qui n'est pas connu avec certitude. La date de la création
reste encore fort incertaine.
Dont la forme ou la nature n'est pas nette ni claire.
Voir : changeant, confus, indécis, indéfini, indéfinissable,
imprécis, obscur, vague, variable Contours incertains. On
peut adjoindre un exemple tiré du livre VI de l'Enéide
« per incertam lunam » vers 270).
Dont la signification n'est pas précise. Voir ambigu,
équivoque, nébuleux, Une façon de se justifier des plus
incertaines.
II — Qui manque de décision, de détermination, qui est
dans le doute. Voir : embarrassé, faible, hésitant, indécis.,
13 irrésolu, vacillant. Incertain du parti à prendre. On peut
donner comme exemple littéraire le prince de Danemark.
On ne doit pas séparer l'adjectif du nom, d'autant que
« l'incertitude » a pris en science des résonances
fondamentales. On sait que le principe d'incertitude (ou
d'indétermination) de Heisenberg concerne l'impossibilité
de déterminer avec précision à la fois la position et la vitesse
d'un corpuscule en mécanique intra-atomique. Dans le
domaine littéraire, le substantif couvre le même champ que
l'épithète et se trouve connoté par des termes tels que :
anxiété, doute, inquiétude, embarras, hésitation, indécision,
irrésolution, perplexité, crise, désarroi. Pascal voyait en
l'homme un « cloaque d'incertitude et d'erreur ».
Je crois que tout a commencé avec la remémoration
(inattendue ?) des admirables vers de Ronsard dans
l'Elégie contre les bûcherons de la forêt de Gastine (étudiée
trente années de suite en Seconde)
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois
Dont l'ombrage incertain lentement se remue
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue.
Merveilleuse époque en vérité que celle où le pédagogue
lyrique pouvait faire divaguer sur l'inversion de l'adverbe
qui retardait la venue du verbe et aussi sur la cadence de cet
alexandrin qui semblait mimer les ondulations du feuillages.
Le retour des e muets accentuait en mineur la paresse
heureuse d'un beau jour d'été dans la forêt de Gastine.
Mais ce n'était ici qu'une approche matérielle de
l'incertitude. Du XVIe siècle à nos jours, des poètes (non
les poètes, car un Cocteau dit qu'il a toujours été pas
obsédé par les chiffres, les précisions) ont été sujets à ce
ravissement des yeux, de l'oreille et de l'âme qui en les
entraînant dans un ailleurs (que des prosateurs comme
Julien Green et Julien Gracq ont souvent entrevu) les
désécurisaient en quelque sorte métaphysiquement et les
faisait accéder à ce monde subliminal.
14 Je rêvais à tout cela. Il me parut alors que l'amour que je
n'ai cessé de porter à Apollinaire devait tenir à ce goût, je
dirais volontiers à ce culte de l'incertitude :
La vitre du cadre est brisée
Un air qu'on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir
C'est bien cette hésitation, cet indéfinissable, qui me
Les dernières vacances rendent si présents des films comme
En tout cas pour le poète tout était dit dès et comme Lola.
Le Bestiaire :
Incertitude ô mes délices...
A ce moment j'eus un irrépressible désir d'écrire sur
cette incertitude qui, confusément encore, mais de façon
pressante, m'apparut être au coeur de toute poésie et de
toute rêverie.
René date de 1802 et Obermann, le livre majeur du
romantisme, de 1804. Pourquoi l'un a-t-il occulté l'autre ?
En tout cas, grâces soient rendues à Henri Lemaître, qui
dans son livre capital, Du Romantisme au Symbolisme, a
donné à Senancour cette place exceptionnelle à tous égards
dans le mouvement qui exprime « la mélancolie
moderne ». Le mot revient fatalement chez le
commentateur, à plusieurs reprises. Citons au moins
quelques lignes : « Cette distance entre l'idée et l'être de
soi constitue l'espace spirituel où s'engouffrent
l'inquiétude, la mélancolie, les multiples fantasmes du rejet
de l'imaginaire ».
En fait, ces lettres à la fois ardentes et désespérées d'un
homme qui avant bien d'autres se sent « étranger » dans ce
monde, ces lettres qui passent continuellement de la
narration à la méditation, sont dominées par deux pulsions
fondamentales : la contradiction et l'indécision. Voici
quelques extraits significatifs : « Quelle fatalité me force à
faire ce que je ne veux pas, sans que je vois comment elle
15 me le fait faire ? ». Notons au passage que l'interrogation
est constante dans ce livre et poursuivons « Je cherche
dans chaque chose le caractère bizarre et DOUBLE (c'est
moi qui souligne) qui la rend un moyen de nos misères et ce
comique d'oppositions qui fait de la terre humaine une
scène contradictoire où toutes choses sont importantes au
sein de la vanité de toutes choses » Relativisme tragique, il
y a lieu de le souligner, tout autant que l'accent moderne qui
l'imprègne. Suit une cascade de pulsions antithétiques qui,
elles aussi, appartiennent à notre entre-deux guerres : « Je
me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger »
(voilà l'incertitude) Je m'agite parce que je ne trouve point
d'activité ; je parle afin de ne point penser ; je m'anime par
torpeur. Je crois même que je plaisante ; je ris de douleur
(Villon disait : « Je ris en pleurs ». Serait-il un des
prophètes de l'incertitude... ?) Et l'on me trouve gai. Voilà
qui va bien, disent-ils ; il prend son parti. Il faut que je le
prenne : je n'y pourrais plus tenir ».
Il est bien rare que le fervent de poésie voie passer une
année sans que paraisse une étude sur Gérard de Nerval.
Aujourd'hui, il est bien difficile de dire sur le poète des
Chimères quelque chose de nouveau si on se rappelle ce qui
a été écrit par des analystes comme Albert Béguin, Jean
Richer, Marie-Jeanne Dury, Gaston Poulet, Charles
Mauron, Raymond Jean, Pierre-Georges Castex sans
oublier les deux rédacteurs des extraits parus chez Bordas
en 1982. Le mieux est encore de relire Aurélia en laissant
provisoirement de côté les multiples interférences ou
influences qui s'attachent au Romantisme allemand ». Le
Rêve est une seconde vie » lisons-nous au début de
l'ouvrage et au commencement du chapitre 3 « Ici
commence pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du
songe dans la vie réelle ». Ce que je me permettrai de
compléter en écrivant l'épanchement du mythe dans la vie
vécue.
Il apparaît bien en effet, à mesure que nous progressons
dans le tracé de ce qui est sans nul doute possible un
itinéraire initiatique lié à « une saisie visionnaire mais
16