L'Incompréhensible

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Il s'agit de repenser la question de la représentation, en littérature et dans les arts, pour déboucher sur l'élaboration d'une théorie ainsi que sur la production d'une nouvelle méthode d'analyse des oeuvres littéraires ou artistiques. Le réel s'avère incompréhensible et brutal. L'incompréhensible est donc inhérent à toute oeuvre véritable. Cet ouvrage révèle que la dynamique d'une oeuvre naît de son incompréhensible, éternel revenant qu'aucun type de critique ne saurait parvenir à conjurer définitivement.
Publié le : mardi 1 avril 2003
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296320628
Nombre de pages : 413
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L’INCOMPRÉHENSIBLE
Littérature, réel, visuel
Les auteurs :
Élizabeth ARAGON,Université de Toulouse-Le Mirail Jean BESSIÈRE,Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle Pierre-Yves BOISSAU,Université de Toulouse-Le Mirail Valérie DUPUY,Université de Toulouse-Le Mirail, INSA François DUTRAIT,Université de Toulouse-Le Mirail Karla GRIERSON,Université de Toulouse-Le Mirail Guy LARROUX,Université de Toulouse-Le Mirail, Université de Sousse (Tunisie) Anne-Marie LEFEBVRE,Université de Toulouse-Le Mirail Stéphane LOJKINE,Université de Toulouse-Le Mirail, Université Paul-Valéry (Montpellier) Marie-Thérèse MATHET,Université de Toulouse-Le Mirail Henri MESCHONNIC,Université de Paris VIII Philippe ORTEL,Université de Toulouse-Le Mirail Gersende PLISSONNEAU,Lycée Marie-Curie (Tarbes) Arnaud RYKNER,éInstitut Universitaire de France & Universit de Toulouse-Le Mirail Danièle WIECKOWSKI,Université de Toulouse-Le Mirail
Des mêmes auteurs :
TIGRE & Centre de recherche « La Scène »,L’Écran de la représenta-tionChamps visuels », 2001., dir. S. Lojkine, L’Harmattan, coll. « Centre de recherche « La Scène »,La Scène. Littérature et arts visuels, dir. M.-Th. Mathet, L’Harmattan, 2001.
À paraître :
Centre de recherche « La Scène »,Représentation et brutalité.
« Un affreux soleil noir d ’où rayonne la nuit. » Victor Hugo, Les Contemplations(VI, XXVI)
« Impossible à penser, ce négatif est admirable. » Paul Valéry
Avant-propos : L’incompréhensible, enjeu de l’art
Il est certes ind éniable, mais plutôt rare, qu’une œuvre puisse ais é-ment se pr êter à sa compl ète intelligence finale par le lecteur. Souvent elle r ésiste, et c ’est cette r ésistance qui mobilise les diff érentes approches critiques, dont la nôtre ne fait pas fi. Un r écit peut se refuser à résoudre les énigmes qu ’il pose, en s ’achevant de fa çon ostentatoire sur de nombreux points d ’interrogation. Mais une question peut aussi surgir d ’une œuvre a priori non probl ématique, ou d ’un r écit dont on peut penser que son dénouement a résolu toutes les énigmes. Ce premier renversement doit être mentionné car il préside à l’élaboration du livre : l’incompréhensible constitue paradoxalement un appui, un tremplin. L’objet de cette étude pose ainsi l ’incompréhensible comme enjeu de l’art. Il convient donc non seulement d ’examiner les « effets d ’incom-préhensible » et ses modes r ésolutoires, mais aussi d ’approcher cette catégorie en soi, en amont, dans son principe, et à titre de principe. Non seulement comme pure r ésultante de l’écriture, mais comme moteur de l’œuvre. En d ’autres termes, on visera moins à trouver le moyen de l’élucider, qu’à examiner comment son opacit é elle-même s’avère heu-ristique. Reste à « définir » un tel objet.
L’INCOMPRÉHENSIBLE:LITTÉRATURE,RÉEL,VISUEL
Parler, comme on l’a déjà fait ailleurs, de « hors-scène » à propos de 1 la « scène », et à pr ésent d ’« in-compréhensible » à propos du « sens » suppose que l ’on pointe par d éfinition ce qui fuit toute capture – étant horsd’atteinte, et de toute préhension – à l’abri du préfixe privatif. L’ob-jet d ’un tel programme exige d ’emblée, à défaut d ’être circonscrit, d’être du moins d écrit. En effet, il semble difficile de conceptualiser l’incompréhensible, puisqu’il s’agit d’un concept négatif, donc vide de contenu. Mais c’est précisément parce que la littérature a le privilège de se situer hors concept qu’elle peut explorer la faille du sens, et peut-être fournir ainsi accès à une réflexion théorique non sur l’objet mais susci-tée par l’objet. Si on le rend au champ philosophique d ’où on l’a arraché, l’incom-2 préhensible se distingue de l ’‘inconcevable’ et de l ’‘inconnaissable’ . L’‘inconcevable’ recouvre à la fois l ’incompréhensible et l ’inintelli-3 gible . L ’‘inconnaissable’ relève de ce qui échappe à notre connais-sance, mais qui peut être soit strictement incompr éhensible, soit 4 compréhensible . La cat égorie de l ’incompréhensible infiltre donc d’autres catégories, que l’on croisera au cours de ces pages, et qui seront à prendre en considération. Sur un plan narratologique, l ’incompréhensible se diff érencie du « secret », de l ’« énigme » et du « mystère ». L ’énigme jouant sur le crypté, et le secret sur le cach é, l’incompréhensible pointe « là où man-5 quent le secret et l ’énigme explicites ». 6 Sur un plan diachronique enfin , si l’incompréhensible est l’enjeu de la littérature, il ne se manifeste pas de la m ême façon selon les époques. e Le processus évolue singulièrement de l ’âge classique auXXsiècle. En effet l ’incompréhensible postule la prise en compte et l ’émergence du « réel » dans la littérature, puisqu’il en est un attribut. Or celui-ci estévité
1. Comme nous l ’avons fait dans un ouvrage ant érieur. VoirLa Scène. Littérature et arts visuels, L’Harmattan, 2001. 2. Voir François DUTRAIT, chap. I, « Incompréhensible et vision tragique du monde ». 3.Ibid. 4. C’est alors que « la distinction entre expliquer et comprendre s’avère ici pertinente»,ibid. 5. Jean BESSIÈRE,Énigmaticité de la littérature, PUF, 1993, p. 130. 6. Plan sur lequel se situe l ’introduction de Stéphane LOJKINE: laDe la parole à la chose , « révolution sémiologique des Lumières », que nous résumons.
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ou contourn é par l ’âge classique, qui l ’exclut de la repr ésentation. En conséquence, à cette époque, l’incompréhensible ne saurait sortir de l’orbe rh étorique. Tiraill é entre la pression du r éel et son impossible représentation, l’âge classique a constitu é l’incompréhensible comme articulation du discursif et de l ’iconique, d’une structure rh étorique du texte et d ’un dispositif visuel. C ’est au dix-neuvi ème siècle que le r éel acquiert droit de cit é, pour envahir la litt érature au vingti ème. On est 7 passé « de la parole à la chose ». Ces différences d’appréhension, de sai-8 sie, d’affrontement, retracent à leur façon la geste entière de l’écriture . Sur le plan th éorique, l’incompréhensible constitue donc une cat é-gorie, et si cette cat égorie s ’avère op ératoire, c’est qu ’elle ostente en quelque sorte un réel dont elle constitue du moins la trace dès l’âge clas-sique. Car l ’irruption du r éel ne peut se faire que dans la brutalit é, laquelle en dessine la face visible. Cette brutalit é, peu manifeste à l’ère classique, pourra constituer elle aussi une cat égorie opératoire à partir e e duXIXsiècle, car elle commence à poindre dès leXVIIIsiècle, du moins 9 comme enjeu insu de la vis ée scripturaire .
On voudrait, sinon placer ce livre sous le patronage d ’Henri Mes-chonnic, du moins l’inscrire dans l’élan qui le pousse, et nous convie, à « réfléchir sur ce qu ’on ne conna ît pas ». Loin de baliser hardiment les sentiers battus, il s ’agit d ’avancer prudemment, dans l ’inconnu, vers l’incompréhensible. Pour ce faire, aucun type de critique ne sera banni a priori de cette étude. En revanche, elle sera parfois n écessairement conduite à se penser contre les th éories, les écoles, les syst èmes en 10 vigueur. C ’est ce que fait Jean Bessi ère , en refusant les solutions qu’offre l’herméneutique. Henri Meschonnic, quant à lui, se fait égale-ment le fossoyeur de l ’herméneutique, mais pourfend aussi la binarit é structuraliste, la phénoménologie essentialiste, le d éconstructionnisme, le pragmatisme, la sémiotique…
7. Stéphane LOJKINE,ibid. 8. La question de l ’incompréhensible rejoint ainsi, en les prolongeant, les conclusions de L’Écran de la représentation, dir. Stéphane LOJKINE, L’Harmattan, coll. Champs visuels, 2001. 9. Ce que démontrent ici même les travaux de St éphane LOJKINE,vid. infra. 10. Jean BESSIÈRE,vid. infra, Présentation de la Première Partie, « Incompréhensible et per-tinence en littérature », que je me borne à résumer ici.
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La « tragédie herméneutique »
L’exposé inaugural de Jean Bessi ère permet de situer l ’objet de cette étude. Il commence par stigmatiser la vulgate critique contemporaine qui, devant l ’incompréhensible d ’une œuvre, « pérennise les vis ées philoso-e phiques et herm éneutiques propres auXIXIl se propose desiècle ». « considérer l ’incompréhensible en soi », dans la mesure o ù il s ’agit de « répondre de l ’incompréhensible et de le reconna ître comme question ». Or, pour ce faire, on ne saurait s’en tenir aux méthodes critiques en vogue car elles ne fournissent pas de moyen d ’approche pertinent. En effet, une perspective cognitiviste se borne à constater le maillon manquant dans la chaîne du sens. Cette hypoth èse confond « incompréhensible » avec « défaut de sens ». Elle finit par g énérer la r éduction de l ’incompréhen-sible (puisqu ’il n ’y a pas de sens). La philosophie d éplore le manque d’engagement d’une telle œuvre dans le r éel, telle est son interpr étation de l ’incompréhensible. Quant à l’herméneutique, elle rate l ’essentiel en pansant la blessure faite au rationnel. Pour ce faire, elle recourt à une pré-compréhension, donc à une vision pré-construite du monde qui englobe le phénomène, une vision qui se dit en somme apte à comprendre l’incom-préhensible. Elle reconstitue une tradition de sens qui permet de nouer un fil avec l ’œuvre interrog ée. La signification sp écifique d ’une œuvre se trouve ainsi subsumée à un sens déjà là. On assiste alors à sa réification. Il s ’agit donc d ’éviter les glissements de l ’incompréhensible qui commandent les interpr étations philosophiques, ainsi que la « tragédie herméneutique », qui se livre à l’entreprise de comprendre un texte sur le sens duquel l ’esprit n’a pas de prise. L ’hypothèse du d éfaut de sens, et celle du d éfaut d’engagement de l ’œuvre assimilent l ’incompréhen-sible à l’impossibilité de concevoir le pur langage, ainsi que la pure existence du monde. L ’hypothèse de la r éification du sens – à la fois assuré et difficilement appréhendé – revenant à dire qu’il existe un sens originaire, qui pré-existe au texte, il s ’ensuit, dans cette même vulgate, que rien ne peut être dit du réel, ou que « le sujet n’est que sa propre pri-son » puisque l ’interprète est enferm é dans son horizon de compr éhen-sion. D ’ailleurs le « cercle » herm éneutique contient bien l ’idée d’enfermement. Le texte est r éduit à sa litt éralité, et celle-ci à une pra-tique constante de d ésengagement à l’égard du r éel. Ce qui économise toute réflexion sur l’incompréhensible.
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