L'Orfèvrerie algérienne et tunisienne

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BnF collection ebooks - "Née coquette, la femme a de tout temps aimé à se parer.Dès qu'elle put se mirer dans l'eau calme d'une fontaine, elle connut sa beauté : pour plaire, elle chercha à s'embellir encore ; et d'un mouvement spontané, dégageant son visage, elle releva sa chevelure, la tressa, la réunit en un diadème sur sa tête. Puis, de sa main mignonne, elle cueillit, pour la piquer dans ses cheveux, une fleur, ce bijou de la nature."


Publié le : jeudi 23 avril 2015
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EAN13 : 9782346004751
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Avant-propos

Chargé par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, d’étudier les diverses manifestations de l’Art arabe, j’ai cru bien faire en limitant un champ d’études aussi vaste et en consacrant exclusivement ma mission à des recherches sur l’orfèvrerie arabe auxquelles m’avait déjà préparé mon ouvrage sur l’orfèvrerie française au XVIIIe siècle.

MAURESQUE D’ALGER.

La bijouterie algérienne n’avait encore fait l’objet d’aucune investigation approfondie. Cette brandie des arts industriels algériens était demeurée jusqu’ici la moins connue de toutes. L’entreprise était nouvelle : je devais me heurter à de grandes difficultés d’exécution, À part quelques observations éparses dans les récits des voyageurs célèbres, rien n’avait été publié sur la matière et il n’existait aucun document postérieur à la conquête. Il m’a fallu lire, analyser, voir et interroger. La lecture m’a donné quelques indications historiques ; les réponses aux questions posées de tous côtés m’ont permis de rassembler des renseignements techniques et d’y joindre des noms de bijoux qui n’avaient jamais été imprimés.

J’ai tenu autant que possible à recueillir par moi-même, de visu et auditu, des informations précises, des traits de mœurs caractéristiques ; quelques voyages à Constantine, à Oran et dans l’intérieur de la Kabylie, puis dans le Sud, à Boghari, à Biskra, à Tlemcen, à M’sila et à Bou-Saâda, m’ont mis à même d’apprendre sur place les noms des bijoux, puis d’en dresser un dictionnaire que je serai heureux d’offrir à mes lecteurs. Je dois leur avouer cependant que l’influence du Maroc et de la Tunisie sur les produits purement algériens m’a souvent troublé, Près de la frontière, le mélange s’accentue de telle façon, qu’il devient presque impossible de distinguer nettement les provenances.

J’ai fait dessiner par plusieurs peintres de talent, Louis Bombled, Grandjouan, Marc Mangin, de Bussière et surtout par deux Algériens, artistes de mérite, M. Fritz Muller et M. Marins Ferrand, attaché à l’École supérieure des sciences, les meilleurs modèles de bijoux que j’aie pu rencontrer sur ma route. Ces illustrations, habilement exécutées d’après nature, portant souvent au-dessous de la reproduction de chaque bijou son nom arabe, me semblent la meilleure des descriptions. C’est en montrant les bijoux qu’on peut seulement les faire connaître. Aussi, j’ai voulu compléter l’illustration par une suite de portraits de femmes arabes, mauresques, ouled-naïl tunisiennes et kabyles, indiquant, suivant la contrée, la manière dont elles portent leurs parures, et en outre par quelques types de bijoutiers indigènes dans leurs ateliers, avec leurs outils de travail.

Il ne m’a pas fallu moins de plusieurs années d’un labeur assidu, pour mener à bonne fin une pareille entreprise. Je l’avais abordée avec ardeur, croyant trouver partout aide, appui et renseignements. Mes prévisions optimistes ne se sont pas réalisées. La moindre conquête sur l’esprit humain exige beaucoup de persévérance. Je n’en ai pas manqué. Sans me décourager, j’ai remonté le courant, laissant descendre derrière moi la routine et l’envie.

Comme une préface ne saurait être un réquisitoire plein d’amertume, je suis heureux de constater qu’à côté des obstacles dressés sur ma route par une indifférence mal déguisée, j’ai reçu, comme on le verra plus loin, de si précieux encouragements, au fur et à mesure que l’horizon de mes recherches s’élargissait devant moi, qu’ils m’ont fait oublier bien vite les heures déprimantes de la lutte.

Je ne le sais que trop : mon livre, composé quelquefois avec les livres des autres, pourra donner lieu à certaines critiques. Le temps m’a manqué pour lui donner la forme que j’aurais souhaitée. J’ai dû interroger cent personnes, parcourir deux cents volumes, accumuler des milliers de notes. Je ne donne ici que le résumé de mes lectures et les réponses à mes questionnaires.

Malgré tout le soin, toute la conscience apportés à la rédaction et à la correction de cet ouvrage, il s’est certainement glissé quelques erreurs dans les noms, faits et dates qu’il renferme. Que le lecteur indulgent les pardonne à l’auteur qui n’est pas infaillible ! Il accueillera avec plaisir dans l’errata raisonné d’une nouvelle édition les communications lui permettant de rectifier ses méprises.

Autre avertissement utile : afin de ne pas indiquer sans cesse les emprunts que j’ai dû faire, aussi pour éviter des citations tronquées, ne pas surcharger le bas des pages de notes qui alourdissent le texte, et surtout dans la crainte d’oublier de restituer à chacun ce qui lui appartient, j’ai voulu me mettre en règle vis-à-vis de mes devanciers. Dans ce but, j’ai donné une nomenclature des ouvrages importants d’où j’ai extrait des documents, et j’ai ainsi formé, aussi complètement que possible, mon index bibliographique.

C’est maintenant pour moi un devoir très agréable à remplir de remercier publiquement, dans cette préface, tous ceux qui m’ont prêté leur concours dans les nombreuses recherches que cet ouvrage a exigées.

Qu’il me soit permis d’inscrire, en tête de cette liste, les deux gouverneurs généraux de l’Algérie, M. Jules Cambon et M. Louis Lépine, de leur adresser l’hommage de ma profonde gratitude, et d’y joindre ma sincère reconnaissance pour les fonctionnaires de tous ordres auprès desquels ils m’avaient accrédité.

M. Paul de Cazeneuve, contrôleur de la Garantie d’Alger, dont l’obligeance a été inépuisable pour moi, trouvera ici l’expression du bon souvenir que j’en ai gardé. Sans lui, je n’aurais pu mener mon travail à bonne fin. J’ai contracté à son égard une dette de reconnaissance que rien ne me fera oublier et que je tiens à enregistrer dès la première page de ce livre.

Son collaborateur, M. Albert Buatoy, aujourd’hui commis principal des Contributions diverses, a été pour moi un auxiliaire des plus précieux. Dans les bureaux du Contrôle, où j’ai fait de bien longues séances, tout le personnel s’est mis toujours à ma disposition pour les renseignements dont j’avais besoin. M. Auguste Mattei, essayeur, m’a fourni des données très utiles sur les divers procédés en usage. Le chaouch Mohammed ben Hammou ben El-Bedjaoui, l’un des descendants de l’ancien ministre du bey de Constantine, m’a maintes fois éclairé sur les provenances des bijoux.

Si mon travail a quelque mérite au point de vue des étymologies et de l’orthographe précise des noms, il le doit à la fois à M. O. Houdas, professeur à Paris aux Écoles des langues orientales vivantes et des sciences politiques, l’un de nos plus savants orientalistes, qui n’a cessé de me prêter le concours précieux de son érudition, et à M. le commandant Rinn, alors conseiller de Gouvernement, arabisant d’une science profonde, qui a bien voulu prendre la peine de revoir en même temps la partie historique, ce qui m’a permis d’y ajouter quelques remarques du plus haut intérêt.

Je n’ai garde d’oublier l’obligeance de M. G. Delphin, directeur de la Médersa, qui m’a laissé consulter, par privilège spécial, les manuscrits inédits de M. Devoulx sur la topographie du vieil Alger, et les communications détaillées sur l’art arabe de M. Victor Waille, professeur à la Faculté des lettres, président de la Société historique algérienne, de MM. Maurice Colin et Louis Vincent, professeurs à l’École de droit, et de mon vieil ami Hippolyte Dubois, directeur de l’École nationale des Beaux-Arts, avec lequel je me suis souvent entretenu du moyen de mettre en pratique la théorie de l’« Art en tout ».

J’ai mis plus d’une fois à contribution, à Paris, M. Marcel, chargé du Service de la Géographie à la Bibliothèque nationale, M. Maupas, conservateur à Alger, M. Saché, sous-bibliothécaire de la Bibliothèque départementale, et aussi M. Perron, chargé de la Bibliothèque du Gouvernement. Leur obligeance a toujours été pour moi inépuisable.

Le caïd Ben Gana, de Biskra, et Choaïb Abou Bekr, de Tlemcen ; le caïd de M’sila, Boudiaf Hadj ben Ahmed ; Lalla Zineb, à El-Hammel ; Mameri Gana ben Ali, adjoint indigène des Beni-Yanni, m’ont reçu avec cordialité dans leur demeure. Ils ont, pour moi, fait exception à la règle générale, en me montrant les bijoux de leurs familles.

Je conserve aussi un souvenir reconnaissant des informations, puisées à bonne source, qui me sont parvenues de l’Administration par l’intermédiaire de M. Joseph Dominici, de Constantine ; de M. Lucq, d’Oran, contrôleur des Contributions, faisant fonctions de contrôleur de la Garantie ; de M. J. Barbié, de Tlemcen, et des correspondants du Contrôle de Constantine, M. Gustave Cabanis, de Batna, M. Zannetti, de Sétif, et M. Aimé Duillet, de Bône.

L’émir Khaled El-Hosseïn, petit-fils d’Abd-el-Kader, lieutenant au 1er spahis, m’a procuré par son père des renseignements, puisés à bonne source, sur les ornements qui distinguaient entre eux les officiers de l’émir Abd-el-Kader. Mohammed Bouzar de Miliana m’a, pendant plusieurs années, avec intelligence et dévouement, servi de traducteur et d’interprète.

J’ai également rencontré, pour faciliter l’accomplissement de ma tâche, un grand empressement de la part de MM. Lourdeau, président honoraire de la Cour d’Alger ; Paysant, trésorier-payeur général ; Aumerat, ancien rédacteur en chef de la Dépêche ; E. Robe, conseiller à la Cour d’Alger ; Mermet, architecte diocésain ; Ernest Prunier, directeur du Mont-de-Piété ; Charles Jourdan, délégué financier ; Fournier, commissaire-priseur ; Rivière, directeur du Jardin d’Essai ; Ahmed Bouderba, avocat indigène ; Lamalli, professeur à la Medersa ; René Garnier, secrétaire de la Société de géographie et du Comité d’hivernage ; Hector Mahyeux, notaire à Alger ; Pinto, interprète militaire près les Conseils de guerre ; le docteur Rouby, médecin aliéniste ; Haïn Boucris, bibliophile, qui possédait sur Alger une série de pièces populaires impossibles à réunir aujourd’hui ; Hamdane, ancien sous-chef de bureau à la Préfecture d’Alger, petit-neveu d’Osman Khodja, l’ami du dey Hussein et petit-fils de Hadj Mohammed, le dernier Amine-Sekka de la Régence.

Pour le Soudan, M. Brunache, administrateur à Aïn-Fezza ; le lieutenant Dyé, de la mission Marchand, le baron de Vialar, M. Émile Rubby, payeur-adjoint du Trésor à Kayes, m’ont apporté un précieux appoint de renseignements.

Pour la Tunisie, j’ai eu recours à M. Maurice Bompard, aujourd’hui ministre plénipotentiaire, auteur d’un recueil très estimé des lois et règlements de la Régence, et a Mohamed ben Abdallah, secrétaire de la Garantie, pour toutes les questions qui se rattachent au contrôle. Par l’intermédiaire de M. Lasram, directeur du service de la Ghaba, me sont parvenues d’utiles indications topographiques. M. Olivier, agent consulaire et contrôleur civil, a, par ses lumières, éclairé mes recherches sur l’île de Djerba.

C’est une bonne fortune pour moi d’avoir, pour le Maroc, trouvé un auxiliaire très obligeant en la personne de M. Benghabrit, cadi, drogman auxiliaire à la légation de Tanger, qui m’a envoyé quelques belles photographies de bijoux. De Fez, par M. Henri Gaillard, vice-consul, et par son chancelier, M. Georges Marchand ; – de Mogador, par M. Lefrère, d’Alger, agent du service de santé dirigé par le docteur érudit Lucien Raynaud, j’ai reçu les éléments nécessaires pour compléter le chapitre consacré à ces Localités.

M. Lacau, consul général à Tripoli, a droit, pour les mêmes motifs, à mon plus reconnaissant souvenir.

M. Paul Azan, sous-lieutenant à Nemours, m’a secondé par ses notes, par ses photographies, par ses vocabulaires et par ses dessins, dans mes recherches sur les bijoux sahariens.

Je dois mentionner les orfèvres qui m’ont aidé de leur expérience pour déterminer la provenance et le nom des bijoux. En première ligne : MM. Dorez frères, d’Alger ; de Bessis et son fils, de Tunis ; Ben Kalfate, de Tlemcen, et Sudaka, El-Guiz, Bellaïche, d’Alger. Je m’en voudrais aussi de ne pas citer le brodeur Ali Bou Netta, l’importateur Alphonse Nounou et les deux nonagénaires, dont l’un, à la mémoire intacte, m’a permis de dresser un plan de la place du Gouvernement avant 1830, et de déterminer les emplacements où les orfèvres travaillaient avant la conquête.

Enfin M. P. Famin, d’Alger, et Garrigues, de Tunis, ont mis sans condition, à ma disposition, de nombreuses et belles photographies de types indigènes provenant de collections qu’ils ont éditées.

C’est de la collaboration de toutes ces bonnes volontés, de toutes ces hautes compétences, que ce volume est né.

Si j’ai pu oublier de mentionner quelques-uns de ceux qui, par leurs conseils et leurs renseignements, m’ont permis d’écrire ce livre, qu’ils reçoivent ici l’expression de mes regrets, de mes excuses et de mes remerciements.

Je présente au public le résultat, fort imparfait, sans doute, de longues et patientes études. Je ne me dissimule pas ce qu’elles renferment de lacunes et d’imperfections. Je ne saurais avoir la prétention d’être définitif, ni d’avoir épuisé une question si vaste et si difficile à pénétrer. L’Afrique septentrionale offre une abondante moisson à récolter encore sur ses diverses industries. De nouvelles recherches feraient trouver des choses nouvelles, si, surtout, il était possible de dépouiller ces nombreux in-folio arabes qui s’ensevelissent peu à peu dans certaines archives trop semblables à des nécropoles, et que leurs gardiens, accablés par l’âge, laissent indéfiniment reposer sous la poussière vénérable du passé.

Je n’ai poursuivi, en résumé, que le développement de la prospérité de l’Algérie. Mon souhait le plus vif serait que l’ensemble de mon travail aidât à la renaissance de l’art de la bijouterie arabe et qu’il perpétuât, grâce aux planches dont il est orné, le souvenir des beaux modèles de jadis. Il est fâcheux que les types de la Régence disparaissent. La concurrence étrangère cherche à substituer des créations nouvelles et banales aux formes anciennes, et à modifier peu à peu le goût des femmes indigènes. Il est temps aussi d’arriver à élargir le cercle d’action du Service de la Garantie pour réprimer les fraudes et augmenter les revenus de l’État par de nouvelles et légitimes perceptions. Ce sont des questions qui viendront à leur place dans le cours et à la fin des pages qui vont suivre. En résumé, mon livre cherche à intéresser et à instruire. Si j’ai rendu ainsi quelques services, j’aurai atteint mon but, et ce sera ma meilleure récompense.

CHAPITRE PREMIER
L’orfèvrerie à travers les âges
Le bijou avant les bijoux

Née coquette, la femme a de tout temps aimé à se parer. Dès qu’elle put se mirer dans l’eau calme d’une fontaine, elle connut sa beauté : pour plaire, elle chercha à s’embellir encore ; et d’un mouvement spontané, dégageant son visage, elle releva sa chevelure, la tressa, la réunit en un diadème sur sa tête. Puis, de sa main mignonne, elle cueillit, pour la piquer dans ses cheveux, une fleur, ce bijou de la nature.

COIFFURE MAURESQUE.

Plus tard, elle se fit une couronne de feuilles, un bracelet de graines et des boucles d’oreilles de deux cerises, vermeilles comme ses lèvres. Alors, elle se trouva belle selon ses souhaits. L’instinct naturel de la femme avait créé le bijou. On peut dire qu’il est vieux comme le monde. Pourquoi ? C’est qu’il est par essence l’ornement de la femme et son emblème ; il brille sur elle et il l’aide à briller ; il attire les regards, les retient et fait remarquer celle qui le porte.

La femme devant le bijou

Précisons cette question importante sous des dehors frivoles. Certains bijoux n’ont-ils pas un rôle esthétique dans l’éternelle comédie de la séduction féminine ? Ne prêtent-ils pas plus d’élégance à la partie du corps qu’ils purent ? Les bracelets dessinent et accusent la finesse des attaches de la main ou du pied. Le collier, tranchant sur le cou, le détache de la poitrine ; le diadème droit met en relief la courbe des sourcils ; la bague fait ressortir la forme gracieuse d’un doigt effilé et la boucle d’oreille encadre admirablement l’ovale de la figure.

Avant l’histoire. La Mythologie

Le bijou, tout d’abord, apparaît dans la Mythologie. La ceinture de Vénus, seule parure que portât la déesse quand Pâris lui décerna le prix de beauté, était constellée de gemmes. Les couleurs de l’arc-en-ciel se jouaient dans l’écharpe d’Iris, tissée et lamée d’or et d’argent. Dans les travestissements qu’il prenait pour séduire les mortelles, Jupiter, maître des dieux, ne pouvait négliger l’aide du bijou, cet entremetteur irrésistible ; des joyaux se mêlaient, sans doute, à la pluie d’or qui lui servit de voile pour vaincre les résistances de Danaé.

Le bijou aux temps primitifs

Aussi loin qu’on remonte dans le passé, on le retrouve dans les cavernes des Troglodytes, sous la forme de cornes et d’os grossièrement travaillés. À l’âge de pierre, il est représenté dans nos musées par de nombreux colliers de cornaline. À l’âge de bronze, ce sont des bracelets et des anneaux que la femme accroche à ses bras, à ses poignets, à ses chevilles, à tous les endroits qui lui offrent un point d’attache. Tels furent les premiers types de bijoux et les premières matières avec lesquelles ils furent façonnés, aux temps préhistoriques.

Mais l’humanité marche. Arrive l’âge de fer, et les métaux précieux sortent des entrailles de la terre. La femme s’en empare et devine en eux les plus merveilleux auxiliaires de sa séduction naturelle. Les artisans d’une époque qui dépouille peu à peu sa barbarie primitive, se mettent à fondre, à marteler et à ciseler l’or et l’argent pour l’enchanteresse. Ils s’ingénient à varier les formes des joyaux qu’ils fabriquent a son intention.

La genèse du bijou est pleine de légendes merveilleuses. Son histoire vraie est liée aux secrets de la nature. Ainsi, le premier bijou d’or sorti d’une pépite trouvée à la surface du sol, fut travaillé à l’aide de deux cailloux, l’un servant d’enclume et l’autre de marteau. Plus tard, mis au feu, l’or devînt malléable : la pépite s’élargit en feuille mince, qui reçut des caractères primitifs, semblable à ces bractées que les botanistes appellent des feuilles florales.

En Palestine

Chez les Hébreux, qui eurent leur légendaire forgeron, leur Vulcain, sous le nom de Tubalcaïn, le bijou fut l’insigne de la richesse et de la puissance. Il s’incruste dans les murailles et resplendît sur les vases sacrés du temple de Jérusalem. La reine de Saba se pare comme une châsse pour visiter Salomon le Sage, qui préfère à tout cet éclat la blancheur pure du lis des champs. Le grand prêtre, prototype du Joad de Racine, attache des pierres précieuses sur ses vêtements, à ses épaules et à sa poitrine. Les femmes portent le croissant symbolique d’Astarté. L’Écriture se complaît dans la description des bijoux royaux. Les fiancées s’accrochent à l’une des narines le nezem, sorte d’anneau dont l’usage, emprunté sans doute aux Asiatiques, s’est perpétué dans l’Inde jusqu’à nos jours.

Une ceinture d’orfèvrerie, d’un travail très fin, analogue au strophium des Latins et qui fut l’ancêtre du corset moderne, enlaçait, en les contournant, les ondulations des seins des Chananéennes.

L’Orient a coloré de tous ses reflets les pages de la Bible où Nabuchodonosor, monarque d’Assyrie, le plus frappant exemple de grandeur et de décadence royales, fait étalage de ses richesses. Faut-il rappeler le festin de Balthazar, servi dans de la vaisselle d’or d’une somptuosité inouïe ?

En Égypte

La fleur fut tout d’abord la parure des Égyptiennes, comme elle avait été celle de la première femme. Ce fut le lotus qui eut ses préférences. Le culte des animaux a laissé aussi des traces profondes sous l’ancienne dynastie des Ptolémées. À cette époque, le bœuf Apis servait de hochet : le serpent s’enroulait en bracelets autour des poignets. Le scarabée en tir, pareil à celui qui inspira à Edgar Poë une de ses histoires fantastiques, fut aussi l’un des joyaux préférés sous les Pharaons.

Ninive et Babylone ont tenu le premier rang parmi les villes disparues. La postérité nous a conservé quelques-uns des secrets de la fabrication des bijoux dans ces deux métropoles. Ninive faisait des perles en pâte émaillée, et Babylone connut les bagues servant de cachets et incrustant dans la cire le sceau royal. Depuis Sémirumis, qui trônait dans le rayonnement des pierreries, dépouilles opimes des peuples vaincus, jusqu’à Sardanapale, que le récit de Méry et le tableau de Delacroix nous montrent entassant sur son bûcher funèbre ses bijoux et ses femmes, les monarques assyriens ont ébloui le monde par leur fastueuse prodigalité.

Les mages de Chaldée, précurseurs des astrologues du Moyen Âge, ceignaient leur front de tiares constellées de cabochons. Ils s’entouraient ainsi, aux yeux des peuples, de la même auréole majestueuse que les satrapes de la Perse et les souverains de la Cappadoce.

En Phénicie

Les Phéniciens, nation de navigateurs et de commerçants, emportèrent le bijou dans leurs courses lointaines et le firent passer de l’Orient en Occident ; mais le négoce ne les absorbant pas entièrement, ils ne se bornaient pas à pourvoir les marchés du monde des produits venus de l’intérieur de l’Asie. Ils avaient aussi leur art et leur industrie. Leurs villes très prospères, Tyr et Sidon, étaient renommées pour la fabrication des bijoux, qu’ils couvraient de motifs de décoration empruntés à la faune ou à la flore. Leurs modèles sont infiniment variés. Ils ont su de bonne heure appliquer la pâte de verre à l’ornementation des joyaux. Ce furent de prodigieux artistes.

PENDELOQUE D’OR
Homère

À la suite des Phéniciens, le bijou pénètre en Europe, chez les Étrusques, artisans très habiles pour l’époque, inventeurs du filigrane, et chez les Grecs, qui trouvent dans Homère le plus merveilleux des poètes du bijou et le plus précis de ses historiens. Il élève les héros de ses poèmes au rang de demi-dieux, mais ses fictions ont un fond de réalité et donnent le reflet exact de la civilisation de son temps. La description du bouclier d’Achille, qui remplit presque tout, un chant de l’Iliade, montre avec quelle perfection travaillaient les ouvriers d’art de l’Attique.

Le bouclier d’Achille

Le poète des temps héroïques chante avec pompe ce bouclier splendide, chef-d’œuvre de ciselure, sur lequel le divin forgeron Vulcain avait figuré la terre et la mer, le ciel et les étoiles, avec des guerriers en marche, des laboureurs aux champs, des vignerons cueillant des grappes de raisin d’acier suspendues a des échalas d’argent.

Vulcain lui-même, sur la prière de Thétis, exécuta cette œuvre prodigieuse dans l’antre des Cyclopes. De cette forge divine sortaient aussi le sceptre d’Agamemnon, sa cuirasse lamée d’or et d’étain, le collier d’Hermione et les boucles d’oreilles de Junon. Après avoir remarqué qu’Homère a rendu hommage, en les nommant, à des bijoutiers de son temps, citons un autre grand poète de la Grèce primitive, Hésiode, qui, dans les Travaux et les Jours, fraya la voie aux Géorgiques de Virgile. Il est l’auteur du Bouclier d’Hercule, où il reprend avec des détails plus techniques la description qu’Homère avait faite du bouclier d’Achille.

Il est certain que si nous ramenons même la légende à la vérité, la Grèce avait, dans les temps les plus reculés, des orfèvres d’une habileté extraordinaire.

Le siècle de Périclès

Dans l’Athènes de Périclés, le bijou partage la faveur qui s’attache à tous les arts. Phidias et Praxitèle revêtent de couleurs éclatantes et enrichissent d’orfèvrerie leurs statues de l’Acropole et du Parthénon : la Minerve, le Jupiter Olympien. Aristophane raille le luxe des chevaliers aux chlamydes attachées par des agrafes de grand prix. Aspasie de Milet, la courtisane philosophe, se montre richement parée à ses amants, dont le plus fastueux, Alcibiade, étale aussi devant les Athéniens un luxe effréné.

Sparte exceptée, aucune des parties de la Grèce n’échappe à cette contagion du luxe, propagée par le bijou. Corinthe, ville peuplée de statues, voit les jeunes gens se ruiner pour couvrir de joyaux la célèbre Laïs, qui tarifait ses faveurs au point de faire dire à Démosthène : « Je ne veux pas acheter si cher un repentir. »

L’anneau de Polycrate

Le tyran de Samos lance dans la mer un anneau magnifique, comme le roi de Thulé, dans la légende germanique, jeta dans les flots sa coupe en or ciselé. Le charmant satirique de la décadence, Lucien, allume, autour des bijoux que les chefs d’hoplites rapportent de la guerre, les convoitises des belles courtisanes.

Chez les Romains

À Rome, le bijou se montre peu, d’abord ; il jure avec l’austérité des mœurs républicaines, au temps de Brutus et de Cornélie, la mère des Gracques : « Mes deux fils, disait celle-ci, sont mes seuls trésors, » Avant de prendre la forme de l’emblème, signe de fécondité, qui se suspendait au col des chastes matrones filant la laine à leurs foyers, il ressemblait, le plus souvent, a ces colliers d’or massif ou torques, comme celui dont Manlius, surnommé Torquatus, dépouilla, après l’avoir tué, un Gaulois gigantesque. Les torques ou anneaux de cou, portés par les guerriers, posaient près d’une livre. À l’exemple des Gauloises ou des femmes des Cimbres et des Teutons, dont les riches parures avaient ébloui les légionnaires de Marins, les Romaines adoptèrent dans la suite des bracelets d’or, tantôt tordus et tantôt cannelés.

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