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La céramique dans l'espace sénégambien

De
216 pages
Depuis le Néolithique, époque de l'invention de la céramique (ou poterie), les populations sénégambiennes fabriquent, consomment et échangent les produits issus de cette technique qui est d'un grand intérêt scientifique pour l'étude du patrimoine. L'auteur aborde la production céramique tant sur le plan archéologique qu'ethnoarchéologique. L'ouvrage est riche de documents iconographiques qui rendent visibles les recherches effectuées dans l'espace sénégambien.
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LA CÉRAMIQUE DANS L’ESPACE SÉNÉGAMBIEN
UN PATRIMOINE MÉCONNU

Couverture Stratigraphie du site archéologique de Thioubalel (image de gauche) et façonnage d’une poterie destinée à la conservation de l’eau à l’atelier bassari d’Égath (image de droite /collection privée de l’auteur).

Mandiomé THIAM

LA CÉRAMIQUE DANS L’ESPACE SÉNÉGAMBIEN
UN PATRIMOINE MÉCONNU

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10282-8 EAN : 9782296102828

PRÉFACE Mandiomé Thiam a déjà une vie bien remplie : ses publications scientifiques en témoignent. Après des études d’Histoire et de Préhistoire à l’Université de Dakar, il s’inscrit à Paris I Panthéon-Sorbonne et soutient en 1991 une thèse de doctorat dont le titre n’est pas sans rapport avec le présent ouvrage : La céramique au Sénégal, archéologie et Histoire. En 1984, il entame, après une formation pédagogique à l’École Normale Supérieure de Dakar, une carrière d’enseignant en Histoire-Géographie, d’abord au Collège de Soumbédioune, puis au Lycée des Jeunes Filles John F. Kennedy de Dakar. Dix ans après sa soutenance de thèse, ayant publié de nouveaux travaux, il est recruté à l’Université Cheikh Anta Diop en qualité d’assistant, puis obtient le grade de maître-assistant. C’est donc un enseignant-chercheur au sens plein du terme qui nous propose d’en savoir plus sur ce patrimoine méconnu qu’est la Céramique dans l’espace sénégambien. Un patrimoine méconnu mais pourtant omniprésent depuis le Néolithique sur tous les sites archéologiques du pays, ou plutôt de la région, car les subdivisions territoriales actuelles sont sans valeur dès que l’on aborde les siècles et les millénaires du passé. Un patrimoine omniprésent également dans les villages où la confection des poteries, avec des techniques qui s’enracinent dans ce passé, est, semble-t-il, depuis l’époque moderne et contemporaine, l’apanage des femmes. Patrimoine méconnu mais aussi menacé. Les gisements anciens disparaissent sous l’effet de l’urbanisation et des grands travaux, car cela s’est vu dans les environs de Dakar, alors même qu’ils avaient fait l’objet d’un classement ! Egalement par l’action des populations pour qui les tessons de poterie sont une matière première qui peut servir à différents usages, dont la fabrication de nouvelles poteries, pour lesquelles ils serviront de dégraissant ou « chamotte ». Par ailleurs, les techniques ancestrales ont tendance à être oubliées, car le métal et le plastique – souvent importés des antipodes – remplacent progressivement les productions locales. L’originalité de la problématique de M. Thiam est d’avoir réuni la démarche archéologique, c’est-à-dire la fouille, la récupération des vestiges préhistoriques, et la démarche ethnoarchéologique, c’est-à-dire l’observation et l’enregistrement des fabrications traditionnelles. L’ouvrage qu’il nous propose appréhende donc la céramique sénégambienne à la fois dans le temps et dans l’espace. Dans une première partie, il présente un état des lieux : historique des recherches, présence de la céramique dans les sites archéologiques. La seconde partie concerne les fouilles ou collectes menées par l’auteur dans la vallée du fleuve Sénégal et la présentation de divers objets en terre cuite. La troisième partie, certainement la plus originale, présente les techniques traditionnelles telles que l’auteur a pu les observer dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal,

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au Sénégal Oriental et en Casamance. L’application des analyses pétrographiques à ce « minéral anthropisé » qu’est la terre cuite a été conduite avec bonheur. Souhaitons que ce travail de pionnier suscite un intérêt nouveau pour ces vestiges du passé – ou ces survivances – qui peuvent être classées dans le patrimoine en péril. Ainsi, la prémonition exprimée il y a quarante ans par le regretté Guy Thilmans est amplement confirmée : l’Afrique, terre des masques et du rythme, est en voie de devenir, par la découverte de réalisations de la qualité de celles de Bandiala…, celle de la céramique.

Cyr DESCAMPS
Docteur en Préhistoire Professeur honoraire Université de Perpignan/France

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REMERCIEMENTS Un historien privé d’archéologie, en Afrique, est aveugle et sourd à l’essentiel du passé de ce continent ; un archéologue qui perd de vue les objectifs de l’historien cesse vite d’être en contact avec la « demande d’histoire » des peuples d’Afrique. Or ceux-ci, gardons-nous de l’oublier, sont les récepteurs privilégiés de la découverte de leur passé, avant les autres peuples du monde et avant les soucis érudits des chercheurs (Devisse 1981a). Le présent ouvrage n’aurait pu être rédigé sans l’aide de ce maître disparu en 1991et dont nous saluons la mémoire. Il nous avait fait bénéficier de sa longue expérience en dirigeant nos recherches à l’UFR 03 Art et Archéologie de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Nous tenons à exprimer toute notre reconnaissance à M. Maurice Picon pour des aspects relatifs à l’archéométrie, à M. Claude Constantin pour ses enseignements et son aide à Paris I, à M. Jean Chavaillon, co-directeur du séminaire : « Préhistoire africaine : culture matérielle et archéologie », à M. Michel Fontugne et M. Jacques Evin pour les datations radiocarbone et à M. Jean Claude Miskovski pour l’analyse sédimentologique. Au Sénégal, nous remercions particulièrement le Pr. Hamady Bocoum, chargé de recherches à l’IFAN-CAD. Sans son soutien, nos recherches archéologiques dans la vallée du fleuve Sénégal seraient absentes du livre. Que le Pr. Adama Diop, qui a dirigé notre premier travail universitaire, trouve ici l’expression de notre profonde gratitude. J’adresse, également, mes remerciements au Pr. Aboubacry Moussa Lam, Président de la commission de recherche de la FLSH, au Pr. Abou Aydara, au Pr. Papa Alioune Ndao, Directeur de l’école doctorale ARCIV, au Pr. Cyr Descamps, au Pr. Babacar Sall, au Pr. Omar Sankharé, au Pr. Etienne Teixeira, Curateur aux thèses des Écoles doctorales ARCIV et ÉT.HO.S, pour leurs soutiens et encouragements qui n’ont jamais faibli. Á tous mes collègues du Département d’Histoire de l’UCAD À la mémoire du Docteur Guy Thilmans et du Pr. Brahim Diop arrachés à notre affection respectivement en 2001et en 2007. À mon frère et ami Kéba Massamba Thiam pour le soutien précieux qu’il m’a apporté au cours de ma scolarité. À mes amis Ndiogou Dieng et son épouse Sophie Corbeau à Paris, à Mouhamadou Lamine Touré, à Cheikhou I. Sylla. À mon épouse et à mes enfants pour toutes les privations liées à ma qualité d’enseignant-chercheur.

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INTRODUCTION
Depuis des millénaires, la poterie, sous une ou plusieurs formes (terres vernissées ou non, faïence, grès, porcelaines), figure dans toutes les demeures, humbles ou aristocratiques ; au point que les anciens Egyptiens disaient « mon pot » pour « mon bien », et que nous-mêmes, à propos de dommages à réparer, quelle qu’en soit la nature, parlons toujours de « payer les pots cassés » (Lévi-Strauss 1985 : 18).

Chaque fois qu’un groupe humain cherche à se définir ou à se singulariser, il se retourne sur un passé souvent fort lointain pour y chercher les raisons de son unité, de sa diversité ou de sa continuité (Schnapp 1986 : 20). Cette remarque semble justifier notre propos. En effet, l’immense majorité de notre passé humain ne peut être véritablement connue que par le biais des recherches archéologiques1. C’est alors, par des investigations diverses, mais qui toutes convergent, que les spécialistes essaient de définir un groupe, une société, à travers les traces matérielles qu’ils ont abandonnées, perdues, cachées ou échangées. En ce sens, la céramologie ou étude de la céramique2, objet du présent ouvrage, revêt une importance capitale. Le matériel constitue véritablement un patrimoine3 au sens large du terme. Il offre, en effet, un champ privilégié du fait que le rôle de « technique-témoin » à partir du Néolithique, n’est plus l’industrie lithique mais est assuré désormais par la céramique (Phillibert 1980 : 10). La
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L’archéologie (arkhaios = ancien, logos = discours) est une science qui s’adresse à des vestiges matériels, c’est-à-dire à des objets anciens. Elle les étudie pour mettre en évidence des civilisations, des cultures disparues, pour retrouver l’homme (celui qui nous a précédé) afin de comprendre ses gestes, de pénétrer sa pensée, sa mentalité et sa culture, de connaître son mode de vie et d’existence, de saisir son environnement, etc. (M. Thiam et B. Diop 2009 : 119-141). 2 Les termes de céramique, poterie, terre cuite (qui sont strictement équivalents sauf le fait que céramique peut être employé comme adjectif) doivent être réservés aux objets en argile qui ont subi une déshydratation par cuisson. Ils ne peuvent donc pas s’employer s’il y a séchage, même très prolongé au soleil. Le terme de poterie est un terme général qui désigne toutes les espèces de terre cuite. Il peut aussi servir à désigner, par opposition à des termes spécialisés, toute poterie non vitrifiée et non recouverte de glaçure (H. Balfet, M-F. Fauvet-Berthelot, S. Monzon 1983 : 46). D’une manière générale, la céramique est considérée comme étant un terme générique recouvrant toute production de l’homme à laquelle interviennent à la fois l’eau, la terre et le feu (J. M. Petit 1971 : 76). 3 Le « patrimoine archéologique » est la partie de notre patrimoine matériel pour laquelle les méthodes de l’archéologie fournissent les connaissances de base. Il englobe toutes les traces de l’existence humaine et concerne les lieux où se sont exercées les activités humaines quelles qu’elles soient, les structures et les vestiges abandonnés de toutes sortes, en surface, en sous-sol ou sous les eaux, ainsi que le matériel qui leur est associé, (ICOMOS : 1990).

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seule présence de celle-ci en stratigraphie (poteries entières ou tessons), faute d’autres indices tangibles, est un bond révélateur de l’accession au genre de vie néolithique (Camps 1982 : 286). Du fait de son imperméabilité et de sa résistance à la chaleur, ce nouveau produit va remplir des fonctions domestiques, esthétiques, rituelles et/ou funéraires. Art du feu, comme la métallurgie et le travail du verre, la céramique est, en effet, l’une des premières inventions des hommes sociables4. Il est impossible de croire en l’existence d’un seul foyer d’invention d’où aurait rayonnée la céramique dans toutes les directions. Les hésitations renouvelées, les tentatives sans conséquences, etc., sont autant d’arguments en faveur d’une origine polygénique (Camps 1982 : 283-285). Au point de vue du développement de l’esprit, elle nous permet d’en suivre l’évolution par l’étude de l’art. Au point de vue du développement de l’intelligence humaine, la céramique nous permet également d’en suivre les phases par l’étude de la technique. En outre, l’étude céramologique est indispensable à l’archéologie et à la sociologie, entre autres, dans la mesure où elle peut retracer d’une manière assez précise l’histoire d’un peuple, ses goûts artistiques, ses mœurs, sa religion et jusqu’aux détails les plus intimes de sa vie privée (Franchet 1911 : 1). La céramique archéologique mise au jour cache très souvent un mystère et autorise en conséquence des hypothèses parfois peu pertinentes, voire inacceptables. Le besoin de tester la valeur de ces hypothèses impose le recours à la démarche ethnoarchéologique.

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L’ancienneté de la poterie africaine est actuellement bien établie. À l'époque Holocène, l'Ouest africain saharien présentait un milieu bioclimatique favorable à l'épanouissement de civilisations sédentaires ou pastorales. Les découvertes archéologiques et paléontologiques ont ainsi favorisé la mise en place d'un cadre chronologique qui permet de constater l'ancienneté du phénomène de néolithisation dans la région où il daterait, au moins, du Xè millénaire avant nos jours. Il faut, en effet, souligner que partout où il est rencontré, il s’agit d’un Néolithique parfaitement constitué, doté d’une céramique évoluée et qui ne paraît guère à ses débuts. En effet, dès cette période ancienne, cette technologie y semble déjà suffisamment maîtrisée pour permettre une production diversifiée dans ses formes et ses décors. Les lignes ondulées pointillées (dotted wavy line) y sont bien représentées. Le gisement néolithique de Tagalagal situé à peu près à 1850 m d’altitude, dans l’Aïr, a livré l’une des plus vieilles céramiques dans le monde datées au radiocarbone : 9370 130 ans BP (C). La datation par thermoluminescence a donné 10 180 780 ans et 9 820 780 (Avant 1992, date de référence) (J. P. Roset 1982 : 565). De même, le site d’Ounjougou au Mali fouillé par une équipe suisse a livré les mêmes dates (M. Thiam et I. M. Diagne 2004b : 20-21).

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Par ailleurs, les poteries peuvent donner des indications chronologiques, révéler des faciès culturels5, à travers l’étude des formes, des décors, ainsi que la nature et l’origine des argiles employées. De même, il est possible de définir les influences subies par un groupe (échanges, voire commerce, à longue distance) ou de mettre l’accent sur les progrès ou la régression des techniques. En laboratoire, il est possible de dater la poterie (c'est-à-dire de préciser la date de sa fabrication) de manière absolue grâce à la thermoluminescence6 (TL), entre autres. Il convient, en outre, de souligner qu’une dizaine de méthodes d’analyse pour définir la composition des pâtes céramiques ou localiser des gisements d’argile sont utilisées en céramologie. Ainsi, l’analyse pétrographique7 en est une des approches les plus employées. Du reste, depuis l’ère industrielle, la céramique constitue un matériau abondamment utilisé dans la technologie spatiale, l’électronique, le nucléaire, l’énergétique (Boch 1988 : 28). L’espace sénégambien8 dispose d’un important fonds documentaire céramique, mais dans l’étude des civilisations du terroir, les travaux consacrés à l’industrie lithique9 l’emportent de très loin sur la céramique, pour laquelle l’absence d’études développées, mieux d’un travail unitaire, se fait cruellement sentir. Ces constats, vieux d’environ quatre décennies et renouvelés très récemment par d’autres chercheurs10, sont de nos jours d’actualité dans la recherche archéologique du pays. Il apparaît évident qu’ils rendent compte suffisamment d’une désaffection manifeste vis-à-vis de la poterie.
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Des cultures néolithiques sont désignées du nom de leur poterie : la civilisation cardiale (zone méditerranéenne de la France : VIè-Vè millénaire) en référence à la céramique décorée au Cardium edule. 6 La thermoluminescence (ou TL) permet de dater des céramiques, des pierres brûlées, des vestiges métallurgiques ou de détecter des faux et confirmer une datation relative. La méthode fournit des datations absolues allant jusqu’au million d’années. 7 L’analyse pétrographique en lames minces permet d’obtenir des informations relatives à l’état cristallin des argiles et à l’évaluation de leur degré de raffinage, la texture de la pâte qui renseigne sur le mode de montage de la poterie, la présence d’engobe, l’identification d’inclusions minérales présentes dans l’argile et l’observation de leurs modes de fractionnement et de leurs altérations éventuelles qui renseignent sur leur histoire géologique, voire leur origine (C. Constantin 1974 : 16-17). 8 Nous l’employons au sens archéologique en ce sens que des sites tels que les amas coquilliers et les monuments mégalithiques se retrouvent tant au Sénégal qu’en Gambie. Celle-ci, dont la superficie est d’environ 10 000 km2, est située à l’intérieur du territoire sénégalais. 9 Au regard de la suprématie des céramiques dans l’étude du Néolithique en Grèce et en Orient (la situation inverse prévaut en Sénégambie), selon C. Perlès (1986 : 104), plutôt que de confronter ou d’additionner en quelque sorte les résultats obtenus, de façon finalement aléatoire, par l’un et l’autre spécialiste, il doit être possible de prévoir une stratégie de recherche où industries lithique et céramique seraient intégrées dans une approche globale, et selon des axes complémentaires. 10 R. Mauny 1951 : 155 et M. Lame 1986 : 143.

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En appréciant toute l’information révélée par les publications antérieures, il s’est agi, ici, d’identifier les lacunes dans les recherches céramologiques et de formuler les questions qui s’y posent et, le cas échéant, d’apporter des réponses pertinentes aux multiples interrogations des archéologues. Cette première partie appelée « Évaluation » est scindée en deux rubriques, dont la céramique à travers l’histoire et la politique archéologiques, et la critique du document proprement dit (production néolithique et protohistorique). La deuxième partie est consacrée aux fouilles archéologiques des sites de Thioubalel et de Ross-Béthio, dont l’intérêt réside dans la prise en compte d’un matériel pourvu d’un contexte archéologique. L’étude des collectes de surface de la poterie des sites de Thioubalel et de Sinthiane, tout comme les divers éléments céramiques autres que des contenants et les aspects chronologiques nous ont permis d’affiner l’analyse. Cependant, la céramique des stations archéologiques ne doit pas seulement être appréciée en elle-même et pour elle-même, mais également à la lumière du document céramique actuel. L’étude menée dans une huitaine d’ateliers traditionnels céramiques donne une vision ethnoarchéologique (troisième partie). Outre le fait qu’elle tente d’expliquer la nature ou la fonctionnalité de certains éléments, elle offre également la possibilité de cerner la question identitaire, les modalités de transmission du savoir et l’univers mental des potières. De même, il est possible de fixer les données technologiques et économiques et, partant, les habitudes culturelles des différents groupes dans la longue durée. Les éventuels éléments similaires ou discriminants qu’ils présentent entre eux d’une part, et avec les stations archéologiques d’autre part, sont précisés aux différents niveaux de la chaîne opératoire. L’examen des traditions céramiques identifiées permet d’aborder l’épineuse question de la lecture ethnique des poteries. Autrement dit, il s’agira de discuter de la pertinence, voire du fondement des identités en question, au regard de la culture matérielle céramique, dans la longue durée. Peut-on parler de « traditions céramiques » propres à chaque groupe ? L’application de la microscopie à l’étude des poteries néolithiques et actuelles apparaît déterminante dans cette approche, en ce sens qu’elle permet d’isoler les catégories céramiques retenues en s’intéressant, entre autres, à la texture des pâtes et aux modes de façonnage. Enfin, la conclusion de l’ouvrage s’attachera à montrer les continuités et ruptures dans la fabrication des poteries dans l’espace sénégambien, du Néolithique à l’époque moderne et contemporaine. À ce niveau, les recherches ultérieures devraient s’orienter vers la microscopie céramique afin de discriminer les productions et de développer l’enquête ethnoarchéologique, avant qu’il ne soit trop tard pour sauvegarder ce patrimoine méconnu.

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PREMIÈRE PARTIE ÉVALUATION DES RECHERCHES CÉRAMOLOGIQUES

CHAPITRE I LA CÉRAMIQUE DANS L’HISTOIRE ET LA POLITIQUE ARCHÉOLOGIQUES Traditionnellement, en archéologie africaine, la tendance a toujours consisté à apprécier les recherches suivant deux grandes étapes, l’une avant et l’autre après l’indépendance du pays. Cette dichotomie, qui peut se justifier par sa commodité, n’est cependant pas toujours nette. Car il n’est pas exclu quelquefois que certaines pratiques contraires à la démarche de l’archéologue observées depuis la colonisation puissent perdurer. Ce faisant, nous nous attacherons, dans le contexte sénégambien, à décrire les grandes phases des recherches (Bocoum 1986 ; Chavane 1985 ; Lame 1981 ; Thilmans, Descamps, Khayat 1980 ; Descamps 1979 ; Martin et Becker 1973 )11 et les diverses politiques qui les sous-tendent, tout en indiquant, à chaque fois, le tableau de l’archéologie des céramiques. L’exposé tiendra compte de deux grandes périodes subdivisées elles-mêmes en différentes phases. I. DES ORIGINES À L’INDÉPENDANCE (1960) Cette longue période sera examinée suivant deux phases : du début du XXe siècle aux années 1940 et de 1941 à 1960. I. 1 Première phase : du début du XXe siècle à 1940 L’intérêt porté aux vestiges de civilisation laissés par les premiers occupants du sol national date de la fin du XIXe siècle ; mais ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’ont eu lieu les premiers inventaires systématiques et les premières fouilles. Les pionniers de cette recherche étaient issus du corps des administrateurs coloniaux : commandant de cercle, médecin d’assistance indigène, officier de l’armée, etc. Ils ont mis au jour les témoins d’une civilisation paléolithique, puis néolithique et, peu à peu, d’autres vestiges provenant de divers moments supposés plus tardifs et auxquels on a consacré le terme de « Protohistoire ». Ce sont par exemple les monuments mégalithiques12 situés tant sur le territoire du Sénégal que sur celui de la Gambie. La quinzaine de publications disponibles durant cette phase leur sont consacrées. Citons, entre autres, les travaux du capitaine Duchemin (19041905), du docteur Jouenne (1916 à 1930), de J. L. Todd et G. B. Wolbach
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Ces auteurs ont, à quelques variantes près, exposé les résultats des recherches archéologiques dans la région. Par conséquent, il nous a paru utile de les reprendre dans le présent travail ; notre propos va consister essentiellement à montrer la place de la céramique dans les travaux. 12 L’aire mégalithique couvre 33 000 km2 et se développe sur 250 km d’Est en Ouest et sur 120 à 150 km du Nord au Sud. Les sites au nombre de 1924 et 16 320 monuments sont surtout localisés le long des vallées sèches (V. Martin et C. Becker 1974).

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(1911). Parallèlement à ces recherches, la vallée du fleuve du Sénégal a été identifiée comme province archéologique13, grâce aux investigations de De Mézières durant la Première Guerre mondiale. Sur un autre plan, la fin de cette période apparaît importante en ce sens que les chercheurs vont disposer, avec la création en 1938 de l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN), d’un cadre adéquat de recherche, même si certains y voient une tentative par l’administration coloniale de le transformer en outil de propagande réelle (Notes Africaines 1966 : 48). Ce nouvel organisme invitait déjà le public à collaborer à la recherche. Dans les Notes Africaines d’octobre 1939, on pouvait lire : « l’archéologie reste à faire. Elle ne se fera pas toute seule. Vous pouvez collaborer. En ouvrant l’œil et en nous signalant vos découvertes : ruines, tumulus, pierres dressées, tombes anciennes, gravures ou inscriptions sur les roches, stèles, trouvailles diverses, etc. ». Autour des années trente, un autre faciès culturel attira l’attention. Il s’agit des amas et tumulus coquilliers14, monuments longtemps considérés comme des faluns, c’est-à-dire des dépôts d’origine marine composés de débris de coquilles et de sable. De Saint Seine, alerté par T. Monod (1939), devait mettre en évidence le caractère anthropique et la fonction funéraire de ces buttes. Au total, les enseignements tirés de cette première phase montrent un effort de sensibilisation indéniable sur les conquêtes de l’archéologie, mais les travaux apparaissent très sélectifs. En d’autres termes, les recherches sur le terrain n’ont pas encore réellement pris en compte la culture matérielle céramique dont l’étude reste tantôt absente, tantôt sommaire. À l’exception du Docteur Jouenne qui fait très souvent mention d’une poterie mégalithique tournée ou peinte (on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien) aux fonctions funéraires, l’immense majorité mettait l’accent sur l’étude typologique du matériel lithique. En réalité, l’information céramologique apparaît mince et, dans certains cas, peu fiable. Elle n’est pas, en tout cas, mobilisée dans le raisonnement archéologique qui, du reste, apparaît peu clairement défini. I.2 Seconde phase : 1941 à 1960 En 1941, on assiste à la création, à l’IFAN, des sections d’Ethnologie et d’Archéologie. Les recherches archéologiques se poursuivent en Sénégambie.
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Il s’agit d’amas parfois très étendus (plusieurs hectares) de déchets divers, parmi lesquels prédominent les tessons de poterie, des traces d’activité métallurgique : fours, tuyères, scories, etc. 14 L’aire des amas et tumulus coquilliers est localisée le long du littoral atlantique sénégambien et aux estuaires des principaux fleuves : Sénégal, Sine, Saloum, Gambie et Casamance, les tumulus coquilliers étant des monuments funéraires édifiés sur les amas eux-mêmes. Ce sont des accumulations artificielles de coquillages marins composées d’Anadara Senilis, de Gryphea Gasar, de Donax Rugoxus essentiellement.

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J. Joire et G. Duchemin (1955) conduisent les premières fouilles à Rao15, localité située dans l’aire des tumulus de terre appelé « mbanaar » en Wolof et « poydom » en Sérère, terme signifiant « funérailles douloureuses ». Ils sont distincts des inhumations sous tumulus encore pratiquées chez les Sérères safènes et appelées lomb. Les monuments, au nombre de 6835 sur 1446 sites, sont localisés dans l’ouest sénégambien. Au regard de la littérature disponible durant cette phase (une dizaine de publications), il apparaît que l’archéologie des céramiques prend de l’importance : six articles au moins sont consacrés à la production du Cap-Vert (Mauny : 1952, 195116 1946 ; Mauny et al. 194817 et Monod : 1946 et 1944). Les vases sont parfois remontés (Joire : 1955) et des classes morphologiques proposées (Mauny : 1946). Les décors et outils associés, de même que les dégraissants, sont dans certains cas appréciés. Mais le document céramique cache toujours un mystère. II. DE L’INDÉPENDANCE À NOS JOURS Les séquelles d’une archéologie d’amateurs subsistent toujours. Mais le stock d’informations s’élargit grâce à de nouvelles méthodes d’investigations. L’archéologie sénégambienne se constitue. Comme précédemment, nous identifierons deux phases : 1960-1970 et de 1971 à nos jours. II.1 Première phase : 1960 à 1970 Il conviendrait de faire remarquer que, jusqu’alors, la mise en place des structures signalées précédemment ne s’est pas accompagnée d’une formation des chercheurs nationaux, ceux-là mêmes qui devaient prendre en main les antiquités nationales au lendemain des indépendances. Ainsi, en 1960, la section archéologie-préhistoire de l’IFAN ne dispose que d’un seul archéologue en la personne de R. Mauny. En dépit de ce tableau sombre, les années suivantes verront quelques faits importants marquer cette phase. En 1963, H. J. Hugot, successeur de Mauny, ouvre à l’Université de Dakar des enseignements de préhistoire. En 1966, à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, le Laboratoire de radiocarbone du Pr. Cheikh Anta Diop commence à fonctionner. Durant la même année, Dakar accueille le premier
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Le toponyme de Rao couvre deux groupes de mbanaar, distants de 5 km : celui de Nguigela et de Massar. 16 R. Mauny (1951 : 155) regrette l’absence d’un travail important et attire l’attention des chercheurs en ces termes : « les auteurs se bornent généralement à constater la présence de céramique sur les divers gisements, alors que le matériel lithique était étudié avec un luxe de détails relatifs ». 17 L’article signé R. Corbeil, R. Mauny, J. Charbonnier (1948 : 378-460), est considéré par C. Descamps (1979 : 26) comme un répertoire complet et détaillé de tous les gisements connus, avec un inventaire des récoltes faites sur chaque station ; il a été rédigé en 1943 et porte des renseignements allant jusqu’en 1949. Du point de vue de l’étude céramique, cette publication apparaît très décevante.

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Festival Mondial des Arts Nègres et, l’année d’après, le VIè Congrès Panafricain de Préhistoire. Deux communications intéressant directement (Mauny 1967 : 72 et 76) ou indirectement (Cissé 1967 : 299-302) la céramique ont été prononcées. Ainsi, la tendance inaugurée précédemment sur les recherches céramiques s’accentue : neuf articles dont trois exclusivement traitent de ce vestige. En effet, jusqu’à cette période, l’examen critique des publications18 révèle les lacunes ci-après, en ce qui concerne les méthodes d’analyse et de description de la céramique : - absence d’objectifs précis dans la quasi-totalité des publications, lesquelles se limitent généralement à signaler la céramique découverte sans aucune autre précision ; - absence de données quantitatives, ce qui entraîne une méconnaissance et de la représentativité des individus et de leur ordre de grandeur ; - absence ou rareté de l’iconographie ; - absence de microscopie dans les différentes classifications céramiques ; - absence de contexte archéologique et stratigraphique des trouvailles et, partant, d’une visée chronologique. Celle-ci se justifie en partie par le fait que les pratiques archéologiques, aux divers stades de la recherche, restent peu soucieuses de la stratigraphie ou la méconnaissent. En effet, il est bien connu aujourd’hui que pour l’établissement d’une trame chronologique, la céramique s’est révélée une voie d’approche très féconde. II.2 Seconde phase : de 1971 à nos jours ou la naissance de l’archéologie nationale Les recherches cessent de plus en plus d’être le fait d’amateurs isolés, elles tendent à devenir une « affaire de spécialistes » travaillant en équipes. Le Sénégal se dote le 25 janvier 1971 d’une loi sur la protection des sites archéologiques et monuments historiques19. Fouilles et prospections se poursuivent toujours avec, dans certains cas, de nouvelles problématiques et méthodes d’investigations. Près d’une dizaine de publications intéressant différentes stations sont disponibles. De même, cartes et répertoires des sites sont dressés (Guitat 1970 ; Ravisé 1975 ; Martin et Becker 1974, 1977). Les
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Elles s’élèvent à une cinquantaine de titres dont une douzaine seulement traitent exclusivement de la céramique. 19 Malgré son existence, la loi s’applique difficilement ; en témoigne, entre autres, l’amas coquillier de Faboura (8 à 9 m de hauteur et 250 m de diamètre) situé dans le delta du Saloum, dont toute la partie centrale de la butte a disparu, suite au bitumage de la route de Ndangane par les Travaux Publics (C. Descamps, G. Thilmans, Y. Thommeret 1977 : 24). De même, les sites préhistoriques de Sébikhotane sont menacés de disparition totale. Nous avons pu constater, en 1983, lors d’une sortie pédagogique des étudiants en licence préhistoire, en compagnie de M. Adama Diop, que le Ranch Filfili s’agrandit à leurs dépens.

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recherches céramiques20 paraissent retenir l’attention. Des chronologies sont proposées (Linares de Sapir 1971 ; Thilmans, Ravisé 1983; Gallay, Pignat, Curdy 1982 ; Chavane 1985) et des typologies sont établies et discutées (Lame 1981; Bocoum 1986). De même, des contacts entre peuples (vallée du fleuve Sénégal et des centres nord-africains) sont attestés grâce à la céramique (Thilmans, Robert, Ravisé 1978 : 59-61). En 1979, C. Descamps et M. Lame dressent un bilan succinct des travaux. Le texte, intitulé « Dix ans de recherches archéologiques au Sénégal », accompagnait le montage audio-visuel réalisé à l’occasion de l’exposition « Cosaan u Senegal », expression signifiant en langue wolof : le passé du Sénégal. En plus de son caractère informatif, c’est-à-dire d’une vulgarisation des résultats de l’archéologie des dix dernières années, la céramique a été évoquée dans les amas coquilliers du Saloum. En 1986, les recherches céramologiques s’enrichissent du premier travail de recherche sous la forme d’un rapport de DEA préparé à l’Université Paris I par M. Thiam. La même année, I. Ndiaye présente un mémoire de Maîtrise sur la poterie néolithique. Depuis cette date, nos connaissances n’ont cessé de s’accumuler sur la culture matérielle céramique archéologique et ethnographique dans l’espace sénégambien (Bocoum 1989 ; Diop 2000 ; Gelbert 1997 ; Gaye 2001 ; Guèye 1998 et 1992 ; G. M. Niang 1986 ; E. M. Niang 2000, 1998 ; M. Sall 2001 et 1996 ; Sarr 1993 ; Traoré 2002).

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La photo de couverture des Notes Africaines d’octobre 1974 représente une poterie « funéraire » trouvée dans l’amas de Dioron-Boumak.

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