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La Chair du visible

De
112 pages
Paul Cézanne (1844-1906) a été pour Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) une rencontre décisive ainsi qu'une présence qui a hanté toute son oeuvre. Pourquoi Cézanne ? Pourquoi sa peinture plutôt qu'une autre ? Cézanne a voulu peindre la nature en revenant à ce monde "sauvage" d'avant le raisonnement, le discours et les lois de la perspective. Cézanne et Merleau-Ponty ont la chair du visible en partage ; la peinture de Cézanne, véritable ontologie silencieuse, a inspiré l'ontologie phénoménale du philosophe.
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LA CHAIR DU VISIBLE

L'Art en bref Collection dirigée par Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Publiée avec la participation du centre de Recherche sur l'Image et de l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne

A chaque époque, le désir d'art produit non seulement des œuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image de son objet. Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier ou vers le général, cette collection témoigne d'un besoin d'écriture qui, dilué dans le système-fleuve et engoncé dans l'article de recherche, peut trouver à s'épanouir dans l'ouverture et la liberté de l'essai. A propos de toutes les sortes d'art, elle accueille des textes de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou esthétiques et des traductions inédites. Dernières parutions

Pierre FRESNAULT-DERUELLE, Le silence des tableaux, 2004. Alexandre CAST ANT, La photographie dans l 'œil des passages,2004. Jean-Claude LE GOUIC, L'Art du semis, 2003 Suzanne LIADRA T-GUIGUES, Cinéma et sculpture, un aspect de la modernité des années soixante, 2002. Virginie-Alice SOYER, Le Muséum des curiosités imaginaires, 2002 (hors série). Michel CaNST ANTINI, L'image du sujet, 2002. Luca GOVERNA TaRI, Andreï Tarkovski, l'art et la pensée, 2002. Alain CHAREYRE-MÉJAN, Expérience esthétique et sentiment de l'existence. Antoine HATZENBERGER, Esthétique de la cathédrale gothique. Françoise ARMENGAUD, Anita Tullio: Les folles épousailles de la terre et du feu. Suzanne HÈME DE LACOTTE, Deleuze: philosophie et cinéma.

Jean-Yves Mercury

LA CHAIR DU VISIBLE
Paul Cézanne et Maurice Merleau-Ponty

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8861-0 EAN : 9782747588614

Pour Jean-Pierre

et Hugo

TABLE DES ABREVIATIONS

DES ŒUVRES
DE

M. MERLEAU-PONTY

s.c.
P.P.
H.T. S.N.S. E.P. A.D.
S. O.E. V.I.

La structure comportement,P.U.F., du Phénoménologie 1945 Humanisme Sens et non-sens, Les aventures 1955 Signes, Gallimard, L 'œil et l'esprit, de la perception, Gallimard, Gallimard, dialectique,

Paris, 1942 Gallimard, Paris,

et terreur,

Paris,

1947

Nagel, Paris, 1948 Paris, 1953 Gallimard, Paris, de la

Eloge de la philosophie,

Paris, 1960 Gallimard, Paris, Gallimard, 1961 puis 1964 édition CI. Lefort,

Le visible et l'invisible, Paris, 1969

R.C. P.M. P.P.C.P. L.N. c. I.P.P.

Résumé de cours, Gallimard, Paris, 1968 La prose du monde, Gallimard, édition
Paris, 1969

CI. Lefort,

Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Cynara, Grenoble, réédition, 1988 La nature. Notes et cours du Collège Seuil, édition D.Séglard, Paris, 1995 Causeries 1948, Seuil, édition S.Ménasé, L'institution, édition D. 2003 de France, 2002 Belin, Paris,

Le problème de la passivité, Darmaillacq, C.Lefort, S.Ménasé,

INTRODUCTION

Du Style de l'existence

au style de l'artiste!

Nous pouvons considérer à juste titre la philosophie de Maurice Merleau-Ponty comme une philosophie de l'existence dont un des enjeux majeurs consiste à revenir à la dimension du vécu, de la perception, de la corporéité afin de comprendre ce que signifient, pour l'homme, le vivre et l'exister. D'ailleurs, si la philosophie a une pertinence, elle le doit sans doute à cet effort sans cesse repris de « penser sa vie et de vivre sa pensée », ce qui est le souci, semble-t-il, de chacun d'entre-nous. Mais nous savons tout aussi bien que si nous sommes des vivants, cette vie même fait problème en ce qu'elle se déploie en une existence à la recherche de son propre sens. Sens qu id' ailleurs ne saurait pré-exister à lu imême dans l'exacte mesure où chacun s'efforce de l'inventer en risquant bien sûr de le perdre parfois... Ainsi nous pouvons donner comme première approche de l'existence humaine cette simp le évidence: exister c'est être-au-monde corporellement et charnellement. Nous devons toutefois peut-être nous méfier de ce qui paraît ainsi s'imposer comme évidence car elle recèle un fond beaucoup plus obscur ou profond. En effet, si exister peut se comprendre comme être-aumonde à travers un corps, toute notre attention doit se porter du côté de ce qu'est la corporéité, sachant qu'elle ne peut être considérée comme simple matière régie par une conscience, ou
Il s'agit d'une conférence faite à l'Université de York, Toronto, Canada, en février 2002 et elle donne l'orientation générale des propos dont cet essai est nourri.

encore en tant que chose ou objet parmi d'autres. L'intérêt de l'entreprise phénoménologique de vouloir re-venir au corps vécu consiste bien à distinguer le « corps-propre» d'un corps objectif ou idéal qui ne serait, par conséquent, celui de personne. Ainsi, le corps vécu est bien la dimension intime et subjective à partir de laquelle chacun de nous a quelque chose à faire dans le monde. Ce faisant, ce n'est plus seulement la temporalité qui origine le sens profond de l'existence mais bien la spatialité. Il s'agit-là d'une innovation ou plutôt d'un déplacement propre à Merleau-Ponty, mais là n'est pas le sens de notre propos d'aujourd'hui. Exister n'est pas en ce sens simplement vivre, mais bien déployer un rapport singulier avec le monde duquel et auquel nous sommes, que nous ne quitterons pas, où nous resterons donc, avec les choses, les autres bien sûr et avec nous-mêmes. Il n'y a peut-être jamais d'existence que sous la modalité de la singularité, de la subjectivité, voire de l'unicité. C'est dire que nous ne sommes que des individus pris dans l'ordre du « chacun ». Néanmoins une telle approche ne doit pas nous enfermer dans un quelconque solipsisme ou une intériorité insulaire car c'est bien par la médiation du corps que nous sommes présents au monde, ouverts à lui et aux choses, tout comme à ces autres présences qu'incarne autrui. Nous devons alors interroger la perception pour tenter de comprendre ce qu'elle nous livre du monde et des autres, tout comme de nous-mêmes. Percevoir est un acte et une intention, de même sans doute qu'une expression. C'est en ce sens que la perception est conjointement ouverture au monde et expression de soi. De plus, pour saisir ce qui fait de toute existence une dimension expressive, il faut se glisser du côté du corps vécu, de ce corps qui est le mien et qui est à la fois sujet et objet, chair et esprit, nature et culture. Nous voudrions montrer que c'est bien le corps qui donne un sens au monde parce qu'il est, en lui et à lui, ce qui ouvre la possibilité même de la distance, parce qu'il possède un « savoir habituel» du sensible. Deux exem pies pri vi légiés von t no us servir de gu ide afin de restituer cette unité existentielle: celui du mouvement et celui de la parole.

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Le mouvement

Par notre corps nous sommes capables de nous mouvoir et, de fait, la motricité apparaît comme un pouvoir naturel, spontané ou « immédiat », de nous déplacer et d'aller ainsi où bon nous semble. Mais ce pouvoir n'est sans doute pas réductible à une pure décision de la conscience qui, par une injonction intérieure, déciderait de nous « mettre en marche ». Une telle conception impliquerait que le corps soit réduit à une machine ingénieuse, ce que récuse Merleau-Ponty. Il lui oppose la découverte du « corps-propre» qui possède « naturellement» un savoir habituel de l'espace et du monde parce qu'il comprend le monde auquel il est. En réalité c'est bien le corps qui donne un sens à l'espace. Dès lors le mouvement ne peut être réduit à une bio-mécanique, aussi comp lexe soit-elle, puisqu'il montre que le corps et l'esprit vivent l'un de l'autre, l'un par l'autre. Il y a, de fait, une intentionnal ité du mouvement qui s'enracine au cœur même du vécu et qui exprime bien autre chose qu'un simple déplacement. La marche en est une preuve tangible et visible puisque lorsque nous marchons, nous déployons un certain mode d'être à l'espace qui nous exprime à chacun de nos pas. Pour un spectateur c'est bien une personne qui se déplace, qui manifeste et authentifie ainsi une « communication originale» à l' espace. Nous sommes ici du côté de l'expérience expressive naturelle qui nous révèle que ce monde-là est bien le mien, qu'il est trace et inscription de ma subjectivité, tout en étant conjointement pour et à d'autres que moi. Nous pouvons dire que la manière de marcher est un emblême qui nimbe notre silhouette et qui s'avère « trace d'existence ». La marche me, nous, signifie au dehors de moi-même en rendant visible un certain style d'être-au-monde qui n'est autre que mon identité de marcheur. Il Y a donc pour chacun d' entrenous un espace pratique ou vécu qui est « relativement indépendant de l'espace objectif »2 et qui lui pré-existe.

2

R.C.p.17.

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