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La denrée culturelle

De
266 pages
Du Second empire à la crise des intermittents en juin 2003, les relations entre culture et politique n'ont cessé d'évoluer vers une éclipse du politique en faveur d'une expansion sans fin de la culture. Les enjeux du politique, en devenant culturels, ont vidé le politique de sa substance polémique et prétendent aborder la pluralité sous le signe de la normalisation et du consensus. Y a-t-il aujourd'hui pour l'artiste des possibilités de réactiver le politique, un lieu qu'il a semble-t-il déserté ?
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La denrée culturelle

Éclipse du politique, expansion de la culture

Collection Esthétiques Dirz;gée Jean-Louis Déotte par
Comité de lectllre:Jacl]ues Boulet, Alain Brossat (culmre et politilJue), Pierre Durieu, Véronic]ue Fabbri, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szendv, Jean-Louis Plecniakoska, t\nnc Gossot, Carsten Juh], Germain Roesz, Suzanne Liandrat-Guigues, Georges Teyssot, René Vinçon. Secrétaire de rédaction: Gentiana ivIalo
Pour situer notre collection EsthétilJues, projet de revue: AngeltiJ I\!olWs. nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son

"En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la rét1exion sur ce qui fait J'essence de Ja revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu'i] suscite une productivité illusoire. Les programmes ne ,.alent cJue pour l'activité que quelques individus ou que]ques personnes étroitement ]iées entre eHes déploient en direction d'un but précis; une revue, qui expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisib!c et l'Jus inconsciente, mais aussi p]us riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toutc manifestation de la volonté, une teHe revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait sc reconnaître dans des principes, quels lJu'i]s soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une rét1exion sans limites -, ]a rétlcxion que voici devra porter, - et, bien comprise, une telle attente est légitimement moins sur ses pensées et ses opinions lJue sur les fondements et ses lois ; d'ailleurs, on ne doit plus attendre de l'être humain qu'iJ ait toujours conscience de ses tendances les p]us intimes, mais bien llu'i] ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son uni té ou sa clarté elles-mêmes; voilà ce qui la condamnerait - tel un quotidien- à J'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie asse7. puissante pour sauver encore cc qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, l'existence d'une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historicJue est justifiée".

Série Culture et Politique (Dirigée par AJain Brossat)
On nous dit c]ue les démocraties contemporaines sont exsangues, discréditées aux yeux de ceux-là même dont elles garantissent les libertés, abandonnées aux mains d'une caste d'ambitieux et de cyniques professionnels. Et si, c'était, p]us simplement, aussi, que ]a forme classicJue de la l'Jus radicalement ]e système de représentation démocratie moderne - ]a démocratie parlementaire, - avait épuisé sa force propulsive et ses réserves de légitimité ;> Et s'il se trouvait plutôt que, subrepticement, cette figure institutionnelle de la démocratie, et J'imagination symbolicJue qui la soutient s'effaçaient aujourd'hui devant d'autres formes - celle d'une démocratie immunitaire qui se soucie de la protection des corps avant tOut et celle d'une démocratie culturelle qui rassemble et agrège !c public, substitue les paradigmes du spectacle et de la consommation à ceux de la délibération et de l'action, allège la citoyenneté en la réduisant aux conditions de la mise en conformité des conduites et cles goûts ;> Cette collection est ouverte à toutes les directions de recherche s'appliquant à détecter !cs modes de contamination réciproque, dans les sociétés contemporaines, de la culture et de la politique, à observer et analyser J'émergence de cette démocratie CIIltlll~/le,cette forme inédite de la conduite pastorale d'un troupeau humain instruit, informé, intelligent et revenu des passions politiques cie jadis et naguère.

Mathilde Priolet

La denrée culturelle
Éclipse du politique) expansion de la culture

L'Harmattan

Illustration de couverture: Emeric THIENOT

<9L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05945-0 EAN:9782296059450

ici mon directeur de recherche, le professeur Alain Brossat, sans lequel cette publication n'aurait jamais vu le jour.

Je tiens à remercier

Pour Emeric, Enora et Vadim

« Ce gouvernement compte non pas un mais quarante-quatre ministres de la Culture. Chacun de leurs actes a valeur d'acte de civilisation. Culturelle, l'abolition de la peine de mort! Culrurelle, la réduction du temps de travail! Culturel, le respect du tiers-monde! Culturelle, la reconnaissance des droits des travailleurs! Culrurelle, l'affirmation des droits de la femme! » Oack Lang, Discours à l'Assemblée nationale le 17 novembre 1981)

« Je pense que, alJ{lIltde s'exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et sa culture. [...] Mais je pense aussi qu'après il faut saisir clairement jusqu'à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu'il faut avoir carrément le courage d'abjurer. » (Pier Paolo Pasolini)

LA TRAGÉDIE

DE LA CULTURE

Si la culture, en tant que telle, est difficilement définis sable, nous pouvons du moins en considérer trois approches philosophiques di fféren tes. La première approche du phénomène culturel consiste à appréhender la culture comme principal outil de transformation et d'enrichissement de l'humanité. La seconde approche est une approche critique de la première. Elle étudie les manifestations concrètes de la culture et les confronte à la première approche que nous qualifierons d'idéaliste. C'est dans ce mouvement que nous inscrirons notre recherche, en précisant que ce n'est pas tant la culture comme ensemble des œuvres de l'art ou de l'intelligence qu'il s'agit de critiquer, mais bien plutôt l'approche idéaliste elle-même, en tant qu'il nous apparaît que si la culture est susceptible d'enrichir l'humanité dans l'absolu, elle parvient rarement à cet objectif dans la réalité. Il s'agit donc d'une critique fondée sur la conscience d'un défaut de la culture (au sens que lui donne l'approche idéaliste), et non d'une critique fondée sur la haine de la culture, cette haine relevant pour nous, d'une troisième et dernière approche, que nous pourrions qualifier de fasciste. Le dépit engendrant une réflexion critique sur la culture est à la hauteur de l'attente extraordinaire que la culture et les questions de son accès, de sa transmission, de ses facultés d'adoucissement des mœurs, engendre. Toutes ces attentes idéalistes autour de la culture sont autant d'attentes politiques. Il s'agit de considérer la culture comme outil de la formation de la communauté des hommes, comme fond commun autour duquel il sera toujours possible de rassembler, mais aussi comme base de la transmission entre les générations, comme fruit de l'éducation, de la socialisation, ete. Ainsi la culture serait toujours déjà politique. Mais il s'agit de mettre à jour les véritables rapports qu'entretient la culture avec la politique, et de définir sa position topologique par rapport au politique. Si la culture peut devenir le ferment du rassemblement politique des hommes, elle peut aussi devenir celui d'un mouvement de dépolitisation des enjeux du politique. Cette double capacité de la culture, le rassemblement politique ou la normalisation, entendue comme Autre absolu du politique, nous semble être constitutive de la culture et au cœur de la problématique culturelle. C'est cette contradiction interne, inhérente à la culture, qu'il nous semble nécessaire de garder à l'esprit. C'est en tout cas à cette conclusion que nous mène Georg Simme1 lorsqu'il tente de définir, en 1911, le concept de culture dans La tragédie de la

culturel; celle d'une double constitution de la culture qui lui fait porter en elle-même les conclitions de son propre échec. Pour lui, la culture se situe au cœur même de l'esprit de l'homme, et il la considère comme le moyen d'accomplissement de l'esprit humain. Mais si la culture peut être l'outil d'un tel enrichissement de l'homme, elle contient déjà en elle sa propre tragédie, dans le sens oÙ, même si elle est la condition de possibilité de l'accomplissement de l'inclividu, les conclitions de possibilité d'un échec de cet accomplissement se trouvent aussi en elle-même. Pour Simmel, la culture est en fait la fusion de deux processus internes, à l'œuvre au sein de l'individu. La culture constitue la synthèse entre J'objet et le sujet, l'objectif et le subjectif. « L'esprit engendre d'innombrables productions qui continuent d'exister dans leur autonomie spécifique, indépendamment de l'âme qui les a créées, comme de toute autre qui les accueille ou les refuse. Ainsi, d'une part le sujet se sent, en présence de l'art ou du droit, de la religion ou de la technique, de la science ou de la morale, soit attiré, soit repoussé par leur contenu [...] ; mais d'autre part c'est dans la forme même du solide, de la cristallisation, de la permanence de l'existence, que l'esprit - devenu ainsi objet - s'oppose au flux de la vie qui s'écoule, à l'auto-responsabilité interne, aux diverses tensions du psychisme subjectif; en tant qu'esprit, étroitement lié à l'esprit, il connaît donc d'innombrables tragédies nées de cette profonde contradiction formelle, entre la vie subjective qui est sans repos, mais limitée dans le temps, et ses contenus qui, une fois créés, sont immuables mais intemporels. »2 L'esprit est confronté à deux formes de lui-même essentiellement différentes, l'une subjective, et l'autre objective, et le temps se trouve au cœur de cette différence. La vie subjective est limitée dans le temps, solidaire de la condition de mortalité du sujet, la vie objective, immortelle, est indépendante de cette condition mortelle. Or, pour Simmel, la culture est le lieu dans lequel ces deux formes absolument différentes de productions de l'esprit, peuvent se rencontrer, et mieux, fusionner en vue de l'accomplissement de l'inclividu. « La culture naît et c'est ce qui est finalement tout à fait essentiel pour la comprendre de la rencontre de deux éléments, qui ne la contiennent ni l'un ni l'autre: l'âme subjective et les créations de l'esprit objectif. »3 L'âme subjective sans les créations de l'esprit objectif n'a pas accès à la culture, ne se cultive pas. Les créations de
-

Georg Sjmmel, 2 Ibidem, p. 179. 3 Ibidem, p. 184.

]

La tragédie de la culture, Rivages

poche,

« Pecite Bjbljothèque

», Parjs 1988

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l'esprit objectif, si elles ne sont pas mises en relation avec l'âme subjective, ne peuvent, à elles seules, former ce que Simmel appelle la culture. Les créations de l'esprit objectif dont il est question chez Simmel, ne se situent pas uniquement dans le domaine esthétique. Il considère comme nécessaires à la possibilité de la culture toutes les créations de l'esprit objectif, qu'elles se situent dans le domaine de la technique, du droit, de l'art, des normes sociales ou de la religion. « Ces créations de l'esprit objectif que j'ai évoquées au début: l'art et la morale, la science et les objets finalisés, la religion et le droit, la technique et les normes sociales, sont autant de stations par lesquelles doit passer le sujet pour gagner cette valeur spécifique qu'on appelle sa culture. Il faut qu'il les intègre en lui, mais c'est bien en lui-même qu'il doit les intégrer, c'est-à-dire qu'il ne peut pas les laisser subsister en tant que simples valeurs objectives. »4 Ainsi, le simple fait qu'il existe des valeurs objectives ne suffit pas à constituer la culture. La culture est en réalité située à l'intérieur du sujet, qui doit intégrer les productions de l'esprit objectif en lui-même, pour que la culture soit. Car, dans ce processus d'interrelation entre l'âme subjective et l'esprit objectif qu'est la culture, Simmel voit avant tout un processus positif d'évolution du sujet. Pour lui, la culture est le lieu dans lequel l'accomplissement du sujet est non seulement possible, mais aussi en vue de quoi la culture existe. Une culture qui ne se formerait pas en vue de cet accomplissement du sujet, n'en serait tout simplement pas une pour Simmel. «Or, tandis que s'opposent ces évaluations de l'esprit subjectif et objectif, l'unité de la culture passe à travers les deux: en effet, elle représente ce mode d'accomplissement individuel qui ne peut s'effectuer que par l'accueil ou l'usage d'une création supra-personnelle située, en quelque sens que ce soit, à l'extérieur du sujet. La valeur spécifique de la culture est inaccessible au sujet si le chemin pour l'atteindre ne passe pas par des réalités objectivement spirituelles; celles-ci, à leur tour, ne sont valeurs culturelles que dans la mesure où elles font passer à travers elles-mêmes ce chemin de l'âme en route de soi à soi, c'est-àdire de ce que l'on peut appeler son état de nature à son état de culture. »5 Il y a chez Simmel une conception métaphysique de la culture qui la considère comme nécessaire à l'accomplissement du sujet, et comme déterminante pour ce qui est de la sortie de ce sujet, du simple état de nature. Il n'y a pour lui de culture, que dans la mesure où elle aboutit à
4 Ibidem. S Ibidem, p. 191.

lS

l'accomplissement du sujet. C'est-à-dire que la culture n'existe pas en soi. Elle est le produit d'un processus, d'une fusion, ou d'une synthèse, mais qui peut manquer son but. Auquel cas la culture elle-même est manquante. Mais il faut ajouter que la possibilité qu'il n'y ait donc pas de culture chez Simmel n'implique pas la disparition de l'art et de toutes les œuvres de l'esprit objectif. 11 peut exister des œuvres de l'art qui n'entreraient pas en culture, comme il pourrait exister des valeurs culturelles qui ne seraient pas totalement des œuvres du pur esprit objectif, ou du moins, qui ne seraient pas reconnues comme telles par les acteurs du monde de l'art. Avant de déterminer ce que Simmel appelle la « tragédie de la culture », il nous semble nécessaire de considérer avec lui, le statut des créations de l'esprit objectif, ce que nous pourrions appeler les œuvres de l'esprit objectif, au sein de ce processus de rencontre entre deux altérités qu'il définit comme étant la culture. « 11 n'est pas de valeur culturelle qui soit uniquement telle; au contraire, pour acquérir cette signification, chacune doit également être valeur dans une série concrète. Cependant, même s'il y a valeur en ce sens-là, et qu'elle fasse progresser un intérêt ou une capacité quelconque de notre être, elle ne représente une valeur culturelle que si cette évolution partielle, en même temps, élève d'un degré notre moi global en le rapprochant de son unité achevée. »6 Ici, nous voyons que l'œuvre d'art, comme celle de l'esprit, ne peut recevoir de valeur culturelle que lorsqu'elle est intégrée au processus d'évolution de l'individu dans sa globalité. Une œuvre d'art, par exemple, n'est donc pas nécessairement intégrée à la culture. C'est-à-dire que pour Simmel, il pourrait exister des œuvres qui, dans leur propre catégorie, sont reconnues comme œuvres de l'esprit objectif, mais qui n'entrent pas pour autant dans le processus culturel, ce qui n'a pas pour conséquence de ravaler l'œuvre en question au rang de sous-œuvre, mais simplement de ne pas l'intégrer dans la sphère de la culture. Cette possibilité, pour une œuvre de l'art, de ne pas entrer en culture, est une question qu'il faut reposer à nouveaux frais, tant la culture, dans un processus centripète, nous semble s'être départie de la finalité que Simmellui attribue encore en 1911. Ce qui nous occupe ici, c'est la question d'une culture qui est toujours considérée comme culture même si elle n'a pas atteint sa propre finalité, à savoir l'accomplissement du sujet. L'approche critique de la culture consiste à la considérer aussi comme culture lorsque l'idée d'un accomplissement du sujet par la culture est clairement abandonnée, conformément à la conception généralisée de la culture, qui accepte qu'elle soit à elle-même sa propre fin.

6 ] bideJlJ, p. 192.

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Simmel voit venir ce phénomène et en décrit déjà les symptômes dans La tragédie de la ettltttre. Pour lui, cette situation aboutit à deux phénomènes négatifs similaires dans l'histoire des idées. «D'une part, des êtres humains ayant les plus profonds intérêts culturels font souvent preuve d'une étonnante indifférence - voire même d'une aversion - envers les teneurs particulières de la culture, dans la mesure justement oÙ ils ne réussissent pas à découvrir le bénéfice que représenterait cette hyperspécialisation pour le progrès de la personnalité globale; et il n'existe assurément aucune production humaine qui soit nécessairement tenue de présenter un bénéfice de cette nature, bien qu'il n'en n'existe sans doute aucune qui ne soit capable de le faire. D'autre part, on voit apparaître des phénomènes qui semblent n'être que valeurs culturelles, des formes et des raffinements de la vie, caractéristiques notamment d'époques avancées et fatiguées. En effet, quand la vie en elle-même s'est vidée de contenu et de sens, toute évolution vers son sommet, inscrite dans sa volonté et son devenir, n'est plus que schématique, incapable désormais de tirer de la matière des choses et des idées sa nourriture et sa progression, de même que le corps malade ne peut plus, dans les aliments, assimiler les substances où le corps bien portant puise sa croissance et ses forces. »7 Ces deux phénomènes négatifs dans l'histoire des idées pourraient être appelés les limites de la culture dans son mouvement vers l'accomplissement de l'individu et, pour nous, ils marquent le début du processus qui conduit vers une culture dont on accepte qu'elle soit à elle-même sa propre fin. Simmel montrë ainsi que, bien que la fusion entre les valeurs subjectives et les valeurs objectives soit le moyen par lequel l'homme peut s'extraire de sa condition de nature et opérer un mouvement vers une synthèse entre ces deux forces hétérogènes de son esprit, ce mouvement ne va pas de soi. «Dans ce qui nous occupe ici, l'évolution individuelle ne peut plus tirer des normes sociales que le simple savoir-vivre en société, des arts que la simple jouissance improductive, des progrès techniques que le seul aspect négatif d'un déroulement de la vie quotidienne sans peine et sans effort; il naît une sorte de culture formelle subjective, dépourvue de cette imbrication intime avec l'élément factuel, à travers laquelle seulement s'accomplit le concept de culture concrète. }

7 Ibidem. 8 Ibidem, p. 192-193.

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Ce que pointe ici Simmel, c'est que si la culture est possible, elle n'est pas forcément atteinte, et qu'à une culture concrète se substitue peu à peu une culture formelle subjective. Que ce soit par l'utilisation par l'âme subjective des produits de l'esprit objectif, en vue d'un simple mieux-être, ou que ce soit encore, par la saturation de l'esprit subjectif ne parvenant plus à opérer une fusion avec les œuvres de l'esprit objectif le menant vers un accomplissement de soi-même, la culture manque ici son but, et, pour Simmel, c'est à la disparition de la culture concrète que nous assistons dans un tel moment. C'est dans cette substitution de la culture formelle subjective à la culture concrète que Simmel voit la tragédie de la culture. C'est ici qu'il abandonne l'idée d'un possible accomplissement de l'individu par la culture, lorsque celle-ci se défait de sa finalité pour ne plus subsister que dans la formalité de l'esprit subjectif. «Mais dès que cette fonction, orientée vers l'extérieur, nourrie de l'extérieur, se coupe de sa signification vers le dedans qui doit déboucher en notre centre, la discrépance surgit; nous sommes instruits, nous devenons plus efficaces, plus riches en jouissances et en capacités,

peut-être aussi plus « cultivés»

-

mais notre culture ne marche pas à

ce rythme: certes nous passons ainsi d'un niveau inférieur à un niveau supérieur d'avoir et de pouvoir, mais nous n'allons pas d'un niveau inférieur à un niveau supérieur de notre propre personnalité. »9 Cet écart que pointe Simmel, c'est la situation de la culture que nous allons tenter de décrire ici. Une culture considérée comme outil à valeur sociale, comme moyen d'accession à de nouvelles sphères, mais une culture dont le monde a oublié, s'il l'a jamais su, que la finalité résidait dans l'accomplissement de soi. «Dans beaucoup de domaines scientifiques s'engendre ainsi ce que l'on peut appeler le savoir superflu - une somme de connaissances méthodologiquement impeccables, inattaquables sous l'angle de la notion abstraite de savoir, et cependant étrangères en leur esprit à la finalité propre à toute recherche; je veux dire par là, bien entendu, non pas la finalité extérieure, mais idéale et culturelle. [...] Cette offre immense de forces, jouissant également des faveurs de l'économie, toutes bien disposées, souvent même douées, pour la production intellectuelle, a conduit à l'auto-valorisation de n'importe que! travail scientifique dont la valeur, précisément, relève souvent d'une simple convention, voire d'une conjuration de la caste des savants: elle a conduit à une union consanguine, d'une inquiétante fécondité, au sein

9 Ibzdem, p. 199.

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de l'intellectualité scientifique, dont les produits, tant intrinsèquement que du point de vue d'une efficience ultérieure, sont cependant stériles. })llI Et il en va de même pour toutes les productions de l'esprit objectif. « C'est le même motif formel qui opère, dans l'évolution artistique, lorsque le savoir technique grossit assez pour ne plus vouloir rester au service de la finalité culturelle globale de l'art. N'obéissant plus qu'à sa propre logique objective, la technique déploie raffinement sur raffinement, mais ce sont seulement ses perfectionnements à elle, et non plus ceux du sens culturel de l'art. })11 C'est ici que réside la tragédie de la culture, dans ce que les producteurs de l'esprit objectif perdent de vue la finalité de la culture et développent leur art indépendamment d'elle, dans un mouvement solipsiste de l'art pour l'art ou de la technique pour la technique, et ou, aujourd'hui, de la culture formelle subjective pour la culture formelle subjective. Le non accomplissement de soi, c'est-à-dire l'incapacité à atteindre les buts de la culture provient alors des propres conditions de possibilité de la culture, c'est-à-dire, la production d'œuvres de l'esprit objectif. «Telle est la tragédie propre de la culture. Car, à la différence d'une fatalité toute de tristesse ou de destruction apportée de l'extérieur, nous qualifions de fatalité tragique ceci, à savoir: que les forces d'anéantissement dirigées contre une essence jaillissent précisément des couches les plus profondes de cette essence même; qu'avec sa destruction un destin s'accomplisse ayant son origine en elle-même, et représente en quelque sorte le développement logique de la structure qui a justement permis à cette essence de construire sa propre
. . ., POSlt1Vlte. 12 })

La tragédie de la culture se trouve donc à l'intérieur d'elle-même. La culture porte ainsi en elle ses propres limites, les conditions de son échec à accomplir sa propre finalité. La tragédie de la culture, c'est finalement la victoire de la culture formelle subjective, qui, elle, n'a pas de limites ou de frontières, et englobe toutes les œuvres de l'esprit objectif, (ainsi que toutes les productions de l'esprit quel qu'il soit), en son sein. «Ainsi naît la situation problématique de l'homme moderne: ce sentiment d'être entouré d'une multitude d'éléments culturels, qui, sans être dépourvus de signification pour lui, ne sont pas non plus, au fond, signifiants; éléments qui, en masse, ont quelque chose d'accablant, car il ne peut pas les assimiler intérieurement tous en particulier, ni
10 Ibidem, Il Ibidem, 12 Ibidem, p. 208-209. p. 210. p. 211.

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non plus les refuser purement et simplement, parce qu'ils entrent pour ainsi dire potentiellement dans la sphère de son évolution culturelle. »13 Cette situation tragique de la culture est aussi le fruit du travail même du producteur d'œuvres de l'esprit objectif. C'est-à-dire, par exemple, pour ce qui concerne l'art, que l'artiste lui-même perd de vue la finalité de la culture pour se replier uniquement dans la sphère de l'art. «Dans les premières pages on a déjà souligné que l'artiste ne pense pas, habituellement, à la valeur culturelle, mais seulement à la signification objective de l'œuvre, circonscrite par l'idée spécifique de celle-ci; or, par les étapes insensibles d'une logique de développement purement causale, cela tourne à la caricature, à une manie de spécialisation coupée de la vie, à l'auto-jouissance d'une technique ayant perdu le chemin qui mène aux sujets. Cette objectivité-là précisément facilite la division du travail, qui rassemble dans un produit singulier les énergies de tout un complexe de personnalités, sans se préoccuper de savoir si un sujet peut à nouveau y puiser le quantum d'esprit et de vie investi dedans et le développer en vue de sa propre progression, ou si, au contraire, il n'apporte que la satisfaction d'un besoin externe périphérique. »14 Ce qu'il s'agit de ne pas perdre de vue, pour la culture, selon Simmel, c'est la confrontation au sujet. Et il ne peut y avoir de rencontre avec le sujet si l'œuvre elle-même est le produit de la division du travail, c'est-à-dire si elle n'est pas le résultat de l'investissement et de la création d'un seul sujet. Ce qui définit la culture, en quelque sorte, chez Simmel, c'est l'idée qu'elle mène sur la voie de l'accomplissement personnel du sujet. Sans cet horizon, sans cette ligne de fuite de la culture, il n'y a en réalité pas de culture. Or, ce qui nous intéresse dans les pratiques culturelles contemporaines, d'une certaine manière, c'est bien ce manque de la culture moderne, ou peut-être de la culture telle qu'elle n'a finalement jamais réussi à atteindre ce but, la culture délestée de cette « obligation» de l'accomplissement de soi; la culture formelle subjective. C'est de cette culture-là qu'il va s'agir ici, d'une culture qui, si elle constitue toujours un chemin, sera un chemin sans but, un chemin qui ne mène nulle part. Comme la culture chez Simmel doit être un chemin qui mène à l'accomplissement de soi, ou ne pas être, la culture que nous nous apprêtons à étudier dans ces pages, sera un chemin sans destination. Et, il faut admettre avec Simmel, que c'est cette absence de
13 Ibidem, 14 Ibidem,

p. 212-213. p. 214.

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destination qui donne à la culture d'aujourd'hui les conditions de son existence effective. Une culture sans destination qui se prend alors ellemême pour fin et qui petit à petit investit tous les enjeux de la vie humaine. Et nous verrons que c'est bien ce que prévoyait Simmel au sujet de l'avenir de la culture qui se déroule aujourd'hui sous nos yeux. « La grande entreprise de l'esprit: surmonter l'objet tel en se créant lui-même en tant qu'objet, pour ensuite revenir à lui-même enrichi de cette création, réussit d'innombrables fois; mais il lui faut payer cet accomplissement de soi par le risque tragique de voir s'engendrer, dans l'autonomie du monde créé par lui et qui en est la condition, une logique et une dynamique détournant, à une rapidité toujours accélérée et à une distance toujours plus grande, les contenus de la culture de la finalité même de la culture. »15 Si la culture formelle subjective, (à laquelle nous nous réfèrerons désormais sous le terme générique de culture), est celle qui s'épanouit aujourd'hui autour de nous, il reste une question fondamentale à poser: celle de son rapport au politique. Dans la définition de la culture concrète que donne Simmel, il y a, pour nous, un horizon politique possible. Avec l'accomplissement de l'individu, une politique devient possible qui se rapprocherait du politique. Car de ce concept, deux processus différents découlent. L'on pourrait dire, en espérant ne pas trop forcer Simmel, qu'il existe !e politique, entendu comme le politique concret, issu de la fusion de l'esprit subjectif et de l'esprit objectif, dont la condition serait la conscience et l'acceptation de la pluralité des hommes, et la politique formelle subjective, débarrassée des conditions de possibilité du politique et s'efforçant de gouverner un ensemble duquel la pluralité a disparu. Nous nous efforcerons de définir plus avant le concept du politique afin de mieux mettre à jour les conditions de possibilité et d'apparition de chacun de ces deux concepts à l'intérieur de la notion politique. En attendant, si la culture concrète a à voir avec le politique, c'est dans le sens où l'accomplissement de l'individu semble être une condition de l'émancipation politique de l'homme ainsi qu'une condition de son appartenance consciente et délibérée à la vie-des-hommes-ensemble, une condition de la sortie de l'homme de son état de minorité au sens kantien du terme. Avec la culture formelle subjective apparaît un autre rapport au politique dans le sens où cette culture est avant tout en rapport avec !a politique, c'est-à-dire, la gestion formelle de la population. Et si dans le preuùer cas la culture apparaissait comme ferment d'émancipation et

15Ibidem, p. 217.

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comme soutien ou condition de possibilité du politique, dans le deuxième cas, la culture apparaît plutôt comme soutien de la pobtique dans une finalité d'apaisement et de normalisation. Loin de l'émancipation politique des peuples, la culture formelle subjective, celle qui fait l'objet de notre étude, accompagne et même soutient un mouvement de normalisation et d'apaisement dont nous verrons qu'ils ne peuvent engendrer l'activation du politique, mais bien au contraire, qu'ils sont les conditions de son éclipse au profit de la politique. La France du dix-neuvième siècle et celle de la yi' République sont, chacune à leur manière, paradigmatiques de l'un des deux mouvements que nous tenterons de mettre à jour. Le premier, celui de l'éclipse du politique, prend sa source dans une période marquée par le conflit et par l'activation du politique par la foule au XIX" siècle, pour trouver son aboutissement dans une évacuation des enjeux du politique, désirée par la politique. Parallèlement à ce processus d'éclipse du politique, apparaît un mouvement d'expansion de la culture, tentant d'atténuer les différences entre les hommes par la normalisation et la pacification. Ces deux mouvements courent en France, patrie de la culture, de Louis-Philippe à Jack Lang. D'une prise de conscience des extrêmes capacités politiques de la foule, à un engagement toujours plus grand de l'État dans les affaires culturelles. En s'attachant à mettre à jour ces deux mouvements dans une sphère très localisée et historicisée, la modernité française, c'est un mouvement plus global qu'il s'agira de démontrer: le processus de culturisation des enjeux du politique dans les sociétés occidentales modernes. Et si les artistes apparaissent comme les chevilles ouvrières de la démocratie culturelle, la question subsiste de savoir s'ils peuvent encore faire surgir du politique dans les conditions d'une telle démocratie, et comment. La question de la foule et de son rapport au politique et à la culture sera au cœur de notre problématique, en tant qu'elle peut être considérée comme dernière possibilité d'activation du politique, mais aussi, et par conséquent, comme principale préoccupation de la politique. Il s'agira de comprendre comment ce double lien au politique et à la politique met la foule du XIX" siècle au cœur des préoccupations des scientifiques et des intellectuels et surtout de comprendre comment nous assistons au cours de ce siècle à une transformation de la foule qui la fait passer du statut de foule émeutière à celui de foule attroupée. La question de l'apparition de la culture dans la gestion policière de la population au XIX" siècle, est suivie de celle de la définition du genre de système politique qui en découle. Le terme de « démocratie culturelle» permet-il de rendre compte de la réalité des sociétés occidentales modernes? Quels sont les dispositifs de pouvoir d'un tel système politique?

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Telles sont les problématiques auxquelles nous serons confrontés ici. Mais l'interogation principale, celle qui permettra de répondre aux questions précédentes, c'est celle d'une définition précise de la culture, ou plutôt du phénomène culturel de cette période. Savoir quelles sont les limites de la culture, si les œuvres d'art peuvent échapper au phénomène culturel, en quoi ce phénomène consiste, seront autant de questions qu'il conviendra de poser, en vue d'une meilleure définition des conditions d'existence et de consistance du politique et de la politique contemporains, mais aussi de l'art et de la culture contemporains. Enfin, c'est à la question de l'artiste qu'il s'agira de s'attacher en dernier lieu. L'artiste est-il en marge ou au cœur de la société occidentale moderne? Quel est son statut à l'intérieur d'une telle société, mais aussi comment s'appréhende-t-illui-même au cœur de cette société? Toutes ces questions devront être posées à nouveaux frais, à travers un rapprochement avec la définition de la culture que nous aurons tenté de donner préalablement. Quels artistes, pour quelle culture, dans quelle société ? Voilà donc de quoi est faite notre interrogation principale. Car si la culture contemporaine est une culture formelle subjective au sens de Simmel, que sont devenus les artistes dans cette nouvelle culture? Comment leur rapport à la communauté des hommes et au politique s'est-il à son tour transformé? Si la culture n'a plus d'autre finalité qu'elle-même, quelle peut être celle de l'artiste? Cette question est d'autant plus troublante que celle d'une coexistence de la démocratie culturelle avec un autre type de démocratie affleure avec insistance ces derniers temps. Que fait l'artiste de la démocratie culturelle vis-à-vis de la démocratie de la sécurité, de la démocratie vigie-pirate, de la démocratie immunitaire? Quelle est sa place dans une telle démocratie? Quelles sont ses possibilités d'expression, de remise en question des dispositifs du pouvoir? Y a-t-il aujourd'hui encore, pour l'artiste, des possibilités de réactiver le politique, de faire époque en réinvestissant un lieu qu'il a semble-t -il déserté: le politique?

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D'UNE

FOULE À L'AUTRE