La médecine arabe aux siècles d'or VIIè-XIIIè siècle

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Certaines époques ont laissé une trace profonde dans l'histoire de la civilisation humaine. On parle du Siècle de Périclès, de la Rome de la République et de l'Empire, de Bysance, de la Renaissance... Or, durant des siècles, s'intercalent entre les années noires de l'Occident et le Moyen Age, les savants du monde musulman ont développé un art de vivre et de penser dont l'Occident, plus tard, a bénéficié.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296327313
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LA MÉDECINE ARABE AUX SIÈCLES D'OR

Du même auteur:

Colin J Houdas Y. Physiologie du Cosmonaute. Collection Que sais-je, P. U.F., Paris, 1965.
~

Houdas Y, Guieu ID. La Fonction thermique. SIMEP-Editions, Villeurbanne, 1977 (1 vol., 232 p.)
Houdas Y, Ring F. Human body temperature. Plenum Press, New-York,

1982 (1 vol., 238 p.)

Houdas Y. Physiologie cardio-vasculaire. Vigot, Paris, 1990 (1 vol., 365 p.)

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4721-3

Yvon Boudas

LA MÉDECINE ARABE AUX SIÈCLES D'OR
VIIIème- XIIIème siècles

L'Harmattan 5-7, rue de f'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 T'Ûrino ITALIE

Les acteurs de la Science
collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'[lniversité de Paris XII, correspondant national de l'Acadénlie d'Agriculture de France Les deux derniers siècles ont amené une transfonnation rapide de la société et du monde. La collection Les acteurs de la Science cherche à en rendre compte objectivement et en dehors des modes. On trouvera: - des études sur les acteurs d'une épopée scientifique qui, depuis le dixneuvième siècle surtout, donna à l'homme l'impression de dominer la nature, mais certaines porteront sur leurs précurseurs; - des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui fIrent la Science, ou sur eux par leurs pairs; - des débats et des évaluations sur les découvertes les plus mar -quantes, depuis le siècle des Lumières.

Dans la même collection:
Richard Moreau, Préhistoire de Pasteur, 2000. Jean-Pierre Dedet, Histoire des Instituts Pasteur d'Outre-Mer, 2000. Jean-Pierre Gratia, Les premiers artisans belges de la Microbiologie et les débuts de la Biologie moléculaire, 2001. Michel Cointat, Rivarol (1753-1801) Un écrivain controversé, 200l. Paulette Godard, Souvenirs d'une universitaire rangée. Une vocation sous l'éteignoir. Préface de Richard Moreau, 2001. Michel Cointat, Les Couloirs de l'Europe, 2001. Serge Nicolas, La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot, 2001. Michel Cointat, Histoires de j1eurs~ 2001. Pierre Pignot, Les Anglais confrontés à la politique agn.cole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe des Pères fondateurs, 2002. Jacqueline Bonhamour, Jean-Marc Boussard (sous la dir. de), Agn.culture, régions et organisation administrative. Du global au local. Colloque de l'Académie d'Agriculture de France, 2002. Richard Moreau, Michel Durand-Delga, Jules Marcou (1824-1898), pré curseur français de la géologie nord-américaine, 2002. Claude Vennei1, Médecins nantais en Outre-Mer (1962-1985).2002. Jean Boulaine, Richard Moreau, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003

AVANT-PROPOS
Certaines époques ont laissé une trace profonde dans l'histoire de la civilisation humaine. On parle du Siècle de Périclès, de la Rome de l'Empire, de Byzance, de la Renaissance, etc. Durant des siècles, s'intercalant entre les années noires de l'Occident et le Moyen Âge, les savants du monde musulman ont développé un art de vivre et de pensée dont l'Occident, plus tard, a bénéficié. Ils nous ont translnis le savoir des époques précédentes, principalement de la culture grecque mais ils ont été également par eux-mêmes de grands découvreurs: en astronomie et en mathématique (la découverte de l'algèbre en est l'exemple le plus frappant), en sciences naturelles avec la description de nombreuses plantes nouvelles, en médecine également avec la description de la circulation pulmonaire; sans con1pter le don1aine de la pensée pure où brillent des noms qui ont influencé notre conception du monde et ses rapports au divin. À ce titre, la civilisation arabomusulmane, selon les termes habituellement employés pour la caractériser, constitue une étape fondamentale dans la progression de la connaissance humaine, dont la médecine n'est qu'une petite partie.

Précisions préliminaires
Plusieurs précisions s'imposent de prime abord. La première est une définition; elle concerne les termes d'arabe ou d' arabo-musulmane qui sont utilisés pour caractériser cette civilisation: on parle ainsi de Science arabe, de Médecine arabe. Or, ces termes prêtent à confusion. En effet, et pour s'en tenir à la médecine, mais il est de même pour toutes les autres
branches du savoir, la médecine arabe n'est pas la médecine des

Arabes! Ce n'est pas non plus la médecine musulmane en tant que médecine attachée à une religion, à savoir l'Islam. Car les médecins dont nous allons parler étaient d'origines ethniques diverses, de religions différentes: à côté des l11usulmans, on trouvera, des chrétiens, des israélites; à côté des Arabes, des Persans, des Juifs, des Berbères. La caractéristique fondamentale qui les unit consiste en ce que, parmi toutes les langues en usage alors dans les régions concernées: le grec, le syriaque, le persan, voire l'araméen, c'est l'arabe qui s'impose comn1e langue de civilisation. On entendra alors par médecine arabe l'ensemble des connaissances médicales exposées dans des ouvrages écrits en arabe, qu'ils aient été originellement écrits dans cette langue ou qu'il s'agisse de traductions à partir d'autres langues, du grec ou du syriaque le plus souvent. Par ailleurs, la médecine n'est qu'une des composantes de la civilisation: cette civilisation s'est étendue à un domaine immense, du sud de l'Espagne (AI-Andalüs) jusqu'à l' Afghani stan, l'Ousbekistan et les frontières de l'Inde en passant par le Maghreb, l'Égypte, la Syrie, l'Irak, l'Iran et la Péninsule arabique. Cette dispersion géographique est une des caractéristiques fondamentales de cette civilisation. La seconde précision est d'ordre chronologique: comment définir les siècles d'or? Tout découpage des siècles est arbitraire; déterminer un début, déterminer une fin, a quelque chose d'illusoire. Pourtant, pour ce qui concerne notre civilisation occidentale, nous parlons bien de Moyen Âge, de Renaissance, époques dont les limites ne S011tpoint faciles à définir mais que nous situons correctement dans le temps. De même, ce qui, historiquement, ne fait aucun doute, c'est que, malgré les chaos politiques presque continuels, une civilisation brillante s'est développée d'une manière prodigieuse dans ces régions, approximativement du VIIIème XIIIèmesiècle de notre au ère. Ce sont les siècles d'or, objet de cette étude; ils correspondent approximativement aux règnes des califes abbassides (750-1258). Quant à la traduction des mots arabes, et principalement celle des noms propres, elle présente des difficultés notables. 6

Plutôt que d'utiliser la transcription savante, qui pose des problèmes tant pour l'impression du texte que pour la lecture par le profane, nous avons préféré employer les transcriptions habituellement trouvées dans les ouvrages de vulgarisation. Mais à cela s'ajoute d'autres motifs de complexité. a) le nom des auteurs arabes est souvent très long du fait qu'ils rapportent la filiation (ibn ou ben: fils de) : selon les ouvrages, un ou plusieurs des éléments de cette filiation est parfois omis. b) lors de la prise de conscience de la science arabe par les Occidentaux, à partir de la fin du XIème siècle, le nom des savants les plus connus furent latinisés. Aussi~ dans le cours du texte, nous adopterons les conventions suivantes: lorsque le nom est cité pour la première fois, il le sera de la manière la plus complète possible; sera alors également cité le nom latin lorsqu'il existe; ensuite seul le dernier nom (souvent un surnom) ou le nom latin sera utilisé; la même convention sera appliquée pour ce qui concerne le titre des ouvrages. c) les dates que nous donnons sont celles de l'ère chrétienne; toutefois, pour mieux situer un événement, nous y ajouterons parfois la date de l'hégire en italique. d) Les dates de naissance, de mort, de règne, etc. S011tsouvent approximatives. Les exégètes ont longuement discuté sur ce sujet compte tenu de l'imprécision des textes qui nous sont parvenus. Parfois, la discordance peut atteindre un siècle. Au contraire, dans d'autre cas, la date nous est connue avec une relative précision: ail1si lorsqu'elle concorde avec un fait correctement daté par ailleurs. On sait par exemple qu'Avicenne est mort durant le mois de Ramadan de 428, soit au début de l'été 1037. e) le nombre de savants, de philosophes, de médecins, de cette époque, dont les noms nous sont aujourd'hui connus, est considérable. Il est évident qu'il ne peut s'agir ici d'une étude exhaustive. Un choix, forcément subjectif, s'est imposé. Nous ne citerons ici que ceux dont les noms font partie de 1'Histoire de la Médecine. De même, de nombreuses villes s'illustrèrent par leur activité culturelle: force est de ne mentionner que les principales.
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Origine de nos connaissances
Nous possédons de nombreuses listes anciennes de médecins arabes, parmi lesquelles trois s'imposent. La première dans le temps est celle d'Ibn an-NadIm, qui, à la fin de sa vie, en 987 (377), dresse le catalogue de tous les livres que son père puis lui-même ont amassés. Il classe les œuvres par nom d'auteurs et donne des indications biographiques sur ces derniers. Son ouvrage, le Fihrist (le Catalogue), comporte 10 traités! La médecine forme le troisième chapitre du septième traité; il est intitulé: Philosophie et Sciences anciennes. La classification utilisée reprend en effet celle qui, malgré de nombreuses critiques, est d'usage chez les penseurs musulmans depuis al-FarabI et qui le restera jusqu'à Avicenne et Averroès. Il y a d'abord la science prophétique ou science religieuse, qui est reçue, en ce sens qu'elle vient de Dieu et ne peut de ce fait être discutée, et d'autre part la science humaine qui est construite par l'esprit de l'homme, et qui doit être apprise; cette dernière est également qualifiée d'ancienne en ce sens qu'elle existait avant la Révélation. Mais il est bien évident qu'elle ne peut s'opposer à la science prophétique. Ibn anNamm cite 430 titres d'ouvrages de médecine: sur ceux-ci 174 ont été originellement écrits dans une langue autre que l'arabe, le grec la plupart du temps, mais également le syriaque ou le persan, parfois le sanscrit; mais ils ont ensuite été traduits et commentés en arabe. Deux siècles plus tard, Djemal aI-Din al-Kofty (dit alCadi al-Akram) publie Le Livre de I 'Histoire des Savants (Kitëlb Tarikh al-Hokama). Kofty était un grand bibliophile: à sa mort, il laissait une immense bibliothèque dont le prix était estimé à 60.000 pièces d'or. Son livre contient entre autres 300 notices relatives aux savants et médecins. Cet ouvrage a plus tard été plagié à plusieurs reprises, en particulier par Casiri, sous le titre de Bibliotheca philosopharum.

A peu près à la même époque, Ibn Ussaybia (12001270), lui-même médecin, publiait un ouvrage intitulé: Source de renseignements sur les différentes classes de médecins (Üyiin .fi't thabacat ilathiba) dans lequel il reprenait les ouvrages de ses prédécesseurs et y ajoutait de nombreuses notes personnelles en particulier sur ses contemporains (à l'exception notable de son ami, Ibn al-Nafis, dont on verra l'importance plus loin). Les 15 chapitres dont il se compose classent environ 400 médecins par ordre géographique. L'époque moderne a bénéficié de nOlnbreuses recherches bibliographiques et le nombre des médecins connus a augmenté; mais l'apport le plus important concerne l'approfondissement de nos connaissances sur la médecine de ces siècles et les conditions de son exercice. L'ouvrage de Lucien Leclerc1 (lui-même médecin) paru en 1876 a longtemps été considéré comme une source irremplaçable de données sur les médecins arabes, et il le reste. Depuis, cependant, nos connaissances se sont encore étendues avec, en particulier pour ce qui concerne les ouvrages généraux, ceux de Sezgin (1970)2, de Ullmann (1970)3, de Meyerhof. (1984)4, de Savage-Smith (1997)5, sans compter les très nombreuses monographies sur des points précis. Pour en revenir à la science arabe elle-même, elle s'est développée durant ces siècles dans des conditions politiques complexes et instables. Ceci explique l'importance qu'il faut attribuer à l'histoire politique de ces pays.
1

Leclerc, L. Histoire de la médecine arabe (2 tomes). Paris, Ernest
Ministère des Habous, 1980. &hriftulns .Leiden : E-J. Brill.

Leroux édit., 1876. Réédition: Rabat, 2 Sezgin F. Geschichte des arabischen 1970-1971.
3

Ullmann M. Die Medizin im Islam. Handbuch der Orientalistik

(Abteilung I, BandVI, Abschnitt I.Leide~ E-J. Brill, 1970. 4 Meyerhof, M. Studies in Medical Arabic Medicine. Londres, 1984 (réédition).
5

Savage-Smith,

É.

Médecine,

in Histoires

des &iences

arabes

(Vo1.III,pp.155-212), sous la direction de Rushdi Rashed. Paris, Le Seuil, 1997. 9

Par ailleurs, la médecine telle qu'elle se présente à l'apogée de la civilisation arabe n'est pas née d'un seul coup. Elle est fondée sur des traditions locales mais plus encore sur le legs des grands empires sur lesquels s'est brutalement étendue la domination musulmane: l'empire byzantin d'une part, héritier de la civilisation grecque et hellénistique, l'empire perse d'autre part, héritier, lui, des nombreuses civilisations qui se sont succédées en Mésopotamie depuis Sumer. Ceci rend compte de l'importance relative des chapitres consacrés à ces héritages. Enfin, l'étude de la médecine arabe vaut non seulement par elle-même mais tout autant par le fait qu'elle a été une étape essentielle dans la transmission des connaissances entre l'Antiquité et le Moyen Âge occidental. Ce point formera la conclusion de cet ouvrage. Il a récemment (1996) fait l'objet d'une importante mise au point par D. Jacquart et F. Micheau 6.

6

Jacquart D., Micheau F. La médecine arabe et l'Occident médiéval.
et Larose, 1996

Paris, Maisonneuve

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l

LE CADRE HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE PRÉ-ISLAMIQUE

Lorsque, à la mort du Prophète en 632, les tribus bédouines s'élancent hors de leur territoire, trois directions s'offrent à elles. Vers l'est et le sud, c'est toujours la péninsule arabique; au nord-est, le riche pays que fut la Mésopotamie constitue la Perse sassanide; partout ailleurs, c'est l'empire b)lzantin, lequel s'étend de l'Europe du sud-est à l'Égypte, englobant tous les territoires des rives orientales de la Méditerranée. Les peuples qui l'habitent ont une religion commune, le christianisme, mais ils dépendent beaucoup plus de Constantinople que de Rome. Néanmoins, de nombreuses régions pratiquent un christianisme hérétique, le nestorianisme 1 en Mésopotamie, le monophysisme2 en Palestine. Durant des siècles, Constantinople, devenue Byzance, a constitué la partie orientale de l'empire romain même si elle est toujours restée de culture grecque. En effet, Rome avait progressivement étendu son emprise à l'ensemble des pays riverains de la Méditerranée, et cela dès l'époque de la République, avant même la création
1

Nestorius,patriarche de Constantinople,estimait entre autres qu'il ne

fallait pas dire de Marie qu'elle était "mère de Dieu" mais seulement "mère du Christ Jésus", car Dieu ne pouvait avoir de mère. Cela revenait en quelque sorte à nier la divinité du Christ. TIfut condamné au concile d'Éphèse en 431. 2 Le monophysisme n'admet pour le Christ qu'une seule nature, rejetant la séparation entre les deux aspects: divin et humain.

officielle de l'Empire par Auguste. Aussi, de par sa position géographique, c'est l'empire byzantin qui, le premier, va subir le choc des armées arabes.

L'extension

de ROIne

Hormis les territoires italiques jouxtant la Ville, la Sicile, prise sur les Carthaginois en 241 av.JC, était devenue la première province de Rome. Un temps rejetées d'Italie du Nord lors de la grande offensive d'Hannibal, les armées romaines s'y installaient de nouveau et le pays était progressivement mmexé. Lors de la Seconde Guerre punique (219 - 202 av.J-C), les Romains vainqueurs prenaient la place des Carthaginois et s'implantaient dans nombre de leurs possessions en Afrique et en Espagne où Scipion créait une nouvelle province. À la chute àéfinitive de la Carthage punique, à l'issue de la Troisième Guerre en 149 av.J-C, c'est l'ensemble des territoires de l'actuelle Afrique du Nord qui devenait romain. Restaient encore les pays celto-ligures du nord de la Méditerranée par où devaient passer les communications terrestres entre l'Italie du Nord et l'Espagne. Bientôt, la via Domitia matérialisait la communication el1tre Alpes et Pyrénées; Narbonne (Narbo Martius) est fondée en 118 av.J-C. À la seule exception de Marseille, ville grecque indépendante, toute la Méditerranée occidentale est alors romaine, les quelques autres cités grecques ayant été abandonnées par leur "protecteur", le roi Philippe V de Macédoine. On sait que Rome poussera sa domination à travers toute la Gaule (Alésia: 52 av.J-C) jusque sur les rives du Rhin et, passant la Iner, jusqu'en (Grande)Bretagne. L'extension s'était également poursuivie vers l'Est. En 168 av.J-C, Paul-Émile défaisait à Pydna les troupes du roi Persée, fils de Philippe V de Macédoine. C'était maintenant au tour de la Grèce et de ses possessions en Méditerranée orientale de passer sous le contrôle de Rome. Mais le monde grec s'étendait alors bien au-delà de l'Europe. Les conquêtes d'Alexandre en avaient amené les frontières, d'un côté jusqu'en 12

Inde, de l'autre jusqu'en Égypte. Cet immense empire s'était certes désagrégé après la mort du fondateur en 323 av.J-C. Mais ses successeurs, les Séleucides en Asie Mineure, les Lagides en Égypte, avaient développé des civilisations brillantes, marquant leur emprise par la prééminence de la culture grecque tout en maintenant généraleluent les usages locaux. C'est au premier des rois de la nouvelle dynastie lagide, Ptolémée 1erSôter, que l'on doit la construction d'Alexandrie; sa bibliothèque sera rapidement célèbre: elle comprendra jusqu'à 700.000 volumes3. Néanmoins, les magnifiques temples d'Esna et de Phylae, que l'on admire toujours aujourd'hui, ont été construits également sous les Lagides: ils nous paraissent pourtant conformes aux traditions égyptiennes. L'Égypte sera le dernier territoire issu de la conquête d;;Alexandre à passer sous la domination de Rome. L'Asie Mineure était en effet déjà romaine depuis que le roi de Pergame, Attale III, avait préféré léguer son pays aux Romains plutôt que de livrer bataille, conscient qu'il ne pourrait longtemps le défendre. En 133 av.J-C, c'était chose faite. Enfin, en 64 av.J-C, Pompée, vainqueur d'Antiochos XIII, réduisait la Syrie en Province. Toute la côte orientale de la Méditerranée est maintenant romaine. Pompée puis César avaient déjà poussé jusqu'en Égypte: les amours de Cléopâtre avec ses vainqueurs sont restés célèbres; mais la véritable occupation du pays ne sera effective qu'après qu'Octave sera entré à Alexandrie le 1er août 30 av.J-C, suite à sa victoire sur Antoine à Actium le 2 septembre de l'année précédente. Cependant, la domination romaine se faisait sous des modes différents. Certains territoires étaient purement am1exés. D'autres restaient dirigés par un potentat local, mis en place par Rome et maintenu sous son étroit contrôle. Ainsi, au moment de la naissance de Jésus, Hérode (le Grand) avait le titre de roi de Judée. Mais il n'était qu'un pion dans la main des occupants; à sa mort, Rome préférait diviser son royaume pour mieux y assurer encore son autorité; la Judée passa alors directement sous l'autorité de Rome, l'empereur y déléguant un procurateur
3

Il s'agit non de livres proprement dits, encore inconnus, mais de 13

rouleaux de papyrus.

(Ponce-Pilate fut l'un d'eux). Quant à l'Égypte, elle avait un statut encore différent: elle était dirigée par un préfet mais les citoyens romains, y compris (et surtout) les sénateurs, devaient obtenir une autorisation pour pouvoir entrer sur son territoire. Ainsi, lorsque le Sénat décerne à Octave le titre d'Auguste, au mois de janvier 27 av.J-C, fondant ainsi l'Empire sur les ruines de la République déjà bien mise à mal par César, la totalité des rives de la Méditerranée est romaine, à l'exception de quelques territoires désert et inhabités de la Cyrénaïque. Les Romains pouvaient alors dire avec fierté de la Méditerranée, mare nostrum. Cet immense empire, l'un des plus grands et surtout l'un des mieux organisés qu'a connu l'Histoire, va perdurer plusieurs siècles. Son écroulement sera très progressif, dû autant aux convulsions internes qui vont l'agiter qu'aux poussées des peuples que les Grecs appelaient barbares. À l'intérieur, la part grandissante prise par les armées leur donne le pouvoir de faire et défaire les empereurs. Pour peu qu'un général soit plusieurs fois victorieux, il aspire, soutenu par ses troupes qui lui décernent l'imperium, d'entrer dans Rome, ville conquise. Certain de ces empereurs peuvent néanmoins se montrer de bons organisateurs: ainsi en est-il, à la fin du second siècle, de Septime Sévère, africain né en Cyrénaïque.

L'écroulement

de l'empire

En Occident, certaines tribus germaniques, les Francs principalement, s'étaient déjà infiltrées en Gaule. La sagesse romaine consistait à tenter d'abord de s'en faire des alliés en leur accordant la possibilité de s'installer défmitivement sur le territoire de la Gaule. Mais, dans la nuit de Noël 253, des milliers de Francs et d'Alamans passent le Rhin. n ne s'agit pas encore d'une véritable invasion (les auteurs allemands parlent d'ailleurs de migration). Les Romains, poursuivant leur politique d'assimilation, les utilisent comme mercenaires et leur permettent même d'accéder aux plus hauts grades de l'armée. 14

Mais les migrations vont devenir de véritables invasions et aboutiront à la disparition de l'Empire romain. Rappelons quelques dates. 406 : percée des Francs poussés par les Wisigoths (qui iront jusqu'en Espagne) et par les Burgondes, ces derniers poussés eux-mêmes par les Huns; 450: les Huns passent le Rhin mais sont arrêtés l'année suivante aux Champs Catalauniques (près de Troyes ou de Châlons-en-Champagne) ; 498 : Baptême de Clovis: les Francs imposent leur suprématie. La poussée des' 'barbares" s'était déjà antérieurement produite sur toutes les autres frontières de l'empire. En 263 : pillage d'Éphèse par les Goths; en 267 : Athènes est attaquée par les Hérules. En Asie, à la frontière est, les armées romaines ont affaire à un nouvel ennemi: les Perses sassanides qui ont pris la place des Parthes. Mais le danger extérieur n'empêche pas les mutineries de se poursuivre et les empereurs changent au fil des mois. Certains d'entre eux réussissent parfois à conserver le pouvoir. Ainsi, en 324, par sa victoire sur Licinius, Constantin rétablit l'unité du monde romain mais, en même telnps, il crée involontairement le ferment de la division en transplantant la capitale dans une petite ville, Byzance, loin à l'est, au confluent des mondes oriental et occidental: le Il mai 330, Byzance devient Constantinople (c'est aujourd'hui Istamboul).

L'émergence

de Byzance

La date de 395 est capitale: l'empereur Théodose meurt et ses fils, Arcadius et Honorus, se partagent l'immense empire: au premier, l'Orient, au second, l'Occident. Cette division n'est pas ressentie alors comme une rupture: elle consacre simplement l'impossibilité de diriger de si grands territoires; mais elle révèle alors un fait qui était resté sousjacent durant des siècles: la profonde différence de culture. Car la rupture va venir de là bien que les premiers empereurs de 15

Constantinople, qui prennent rapidement le titre grec de basileus, aient toujours conscience d'être des empereurs romaIns. L'Occident, la pars occidentalis, était toujours indubitablement latine; l'Orient, la pars orientalis, était resté profondément attaché à la culture grecque: à côté des langues locales, le syriaque et l'araméen par exemple, le grec constituait la langue de civilisation, celle utilisée par les écrivains quelle que fut leur origine ethnique. Le grand historien jui£ Josèphe, écrivait en grec, Paul et les évangélistes, également. Rome a donc perdu la suprématie: la Méditerranée n'est plus entièrement romaine. Les peuples gennaniques accentuent leur avance. Les Wisigoths ont occupé l'Espagne. Les Vandales, sous le commandement de Genséric poussent jusqu'au Maghreb et s'emparent de Carthage en 439, fondant une royauté qui s'étend jusqu'aux îles de la Méditerranée occidentale (Sicile, Sardaigne, Baléares, Corse). Rome elle-même n'est plus à l'abri. Le 24 août 410, la Ville est mise à sac par le Wisigoth Alaric, avant d'être de nouveau pillée par les Vandales de Genséric en 455. Quelques années plus tard, en 476, c'en est fini de l'empire d'Occident: Odoacre, roi des Hérules mais également général romain, destitue le dernier empereur, Romulus Augustule, mais maintient la fiction de son obéissance en envoyant les insignes impériaux à l'empereur d'Orient, Zénon, qui lui accorde le titre de Prince. Ce qui subsiste de la culture latine sera conservé dans les abbayes. Mais, pour cette raison, ce sont principalement les œuvres religieuses chrétiennes, traduites depuis longtemps en latin, qui seront ainsi mises à l'abri. Le grand renouveau qui s'épanouira plus tard, sous Charlemagne et ses successeurs, portera surtout sur cet aspect religieux du legs romain. C'est aussi la raison pour laquelle, en Occident, la culture grecque va subir au contraire une longue éclipse quel que soit le domaine considéré, artistique, philosophique ou scientifique4.
4

Le grec s'était cependant maintenu chez quelques hauts dignitaires chrétiens; les actes du synode du Latran (649) étaient écrits en latin mais également en grec. 16

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