LA MISE EN SCENE DE L'INFORMATION

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Le discours des médias est-il différent des autres ? Est-il au contraire à ce point ordinaire que l'on puisse lui appliquer les outils théoriques, méthodes et démarches que l'Analyse de discours, à la suite de la sémiologie, a contribué à élaborer ? On trouvera donc une étude systématique, du discours de la presse et de l'information télévisée, sachant que cet ouvrage s'intéresse principalement à l'amont des discours, à ce qui les " formate ".
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296399433
Nombre de pages : 303
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La mise en scène de l'information

Collection Champs Visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions

Monique MAZA, Les installations vidéo, «œuvres d'art», 1998. Jean-Claude SEGUIN, Alexandre Promio ou les énigmes de la lumière, 1998. Fanny LIGNON, Erich von Stroheim, du ghetto au gotha, 1998. Emmanuelle MICHAUX, Du panorama pictural au cinéma circulaire, 1999. Frédéric SOJCHER, La kermesse héroïque du cinéma belge, 3 tomes, 1999. Christel TAILLIBERT, L'institut international du cinématographe éducatif, 1999. Jean-Paul TOROK, Pour en finir avec le maccarthysme, 1999. Claude JAMET, Anne-Marie JANNET, Les stratégies de l'information, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-8447-6

@ L'Harmattan,

Claude JAMET Anne-Marie JANNET

La mise en scène de l'information

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qe) - Canada H2Y lK9

Introduction
Les grands médias de masse répondent au départ à une exigence de nature politique: l'organisation d'un espace de débat des intérêts publics et privés, et d'un espace public de constitution de l'opinion. A ce titre, ils constituent une composante essentielle de notre vision du monde. Des médias, l'opinion attend qu'ils lui fassent connaître jour après jour ce qlli se passe dans le monde. Cette apparente évidence comporte un certain nombre de présupposés dont nous ne signalerons ici que le premier. Il est admis, entre l'énonciateur de l'information et son énonciataire, lIne relation telle que le premier soit en mesure de détenniner l'existence d'un événement et son importance, et qu'il soit en mesure également de le raconter, de l'expliquer avec des moyens propres au support d'information considéré. C'est dire, pour aller très vite, que la réalité du monde que procure l'actualité est produite, construite, avec des signes et non pas avec la matérialité du monde. Cette construction du réel, de nature symbolique puisque faite de signes, comporte des règles dont on peut tenter d'esquisser une sorte de grammaire. Une telle grammaire d'ailleurs est forcément incomplète, dans les limites de cet ouvrage, et forcément évolutive puisque les constructions symboliques sont la marque d'une culture en mouvement. Nous sommes entrés, depuis quelques années, dans une nouvelle «ère du soupçon» all sujet des médias : ce ne sont plus l'affaire de Panama ou les emprunts n.lsses, qui l'ont provoquée, mais un faux charnier roumain, une guerre au Proche Orient dont toutes les images étaient soigneusement contrôlées par les autorités militaires; et maintenant, devant une autre guerre, en Europe cette fois, les médias sont devenus méfiants: aucun journaliste non-serbe, présent sur place au début des bombardements, ne pelIt confirmer ou infinner ce qu'on dit ou ce qu'on entend (on ne voit pas grand chose), de l'efficacité des
«

frappes

»

et de lellfs objectifs, ou des exactions perpétrées par

les forces serbes au Kosovo. Cela, pourtant, constitue la pièce maîtresse de l'actualité. Se fondant sur une organisation signifiante de matériaux divers (matériel linguistique, graphique, iconique), les médias construisent une mise en scène discursive de phénomènes qui sont le quotidien de l'information. Les énoncés sont construits sur des choix qui conduisent à une forme verbale etlou visuelle qui fait sens et produit des représentations collectives qui four-

1

nissent notre intelligibilité du monde. La circulation de ces représentations, assurée par les agences de presse, les échanges d'images, et tous les moyens qui concourent à une unifonnisation croissante des agendas et du traitement des événements (faut-il rappeler le rôle de CNN pendant la guerre du golfe, ou valeurs comme vastes, locaux et des croyances qui s'imposent comme des vérités ou des nonnes pour des groupes sociaux de plus en plus encore que cela vaille tout autant pour des groupes plus étroits. Et le soupçon vient justement de ce que
quand

pendant la cc chute du communisme» à Moscou) organise des

l'opinion se sent littéralement trompée ou ccchoquée»

elle découvre que la vérité supposée et partagée était un mensonge ou une tromperie. C'est bien ce en quoi l'information se distingue a priori de la rumeur. La rumeur doit tout à sa chaîne de transmission et au rôle qu'elle donne à celui qui la reçoit et la retransmet; l'information, en revanche, est validée par l'institution qui en contrôle la diffusion, et ne transforme pas son récepteur en nouvelle source, mais en sujet d'opinion ce qui est bien différent. L'information suppose une activité de communication régie par des règles qui répondent à la situation spécifique de cette communication (le cc hier » ou cc demain» de la presse écrite, la cc défictionnalisation» permise par le «regard caméra» du présentateur n'en sont qlle des marqueurs bien connus) ; il est en permanence nécessaire de ne pas se tromper sur ces règles du jeu: la diffusion de Maremoto par la radio française (faux naufrage supposé diffusé en direct par le hasard de la radioamateur) longtemps avant la célébrissime émission d'O. Welles le montre aisément; plus près de nous, la fameuse émission télévisée cc Vive la crise» n'a pas eu cet effet parce qu'elle redisait sans cesse que ce journal n'était pas un cc vrai» J.T., que le Mexique n'avait pas vraiment cessé de payer sa dette, aussi peut-être parce que la présence d'Y. Montand à côté de ccvrais»
journalistes et de cc vrais» économistes pouvait au moins

un doute. Cette communication repose sur un cccontrat»

laisser spéci-

fique qu'E. Veron puis P. Charaudeau ont depuis longtemps exploré. C'est dire que les actes de communication sont fondamentalement déterminés par les contraintes des situations où ils s'inscrivent. Il est donc possible, à partir de l'analyse des situation-types de l'information dans la presse quotidienne ou au J.T., d'en rendre compte. Mais, en contrepartie, et c'est le second

aspect majeur de cette communication, les cclocuteurs»

qui

produisent des énoncés médiatiques jouissent d'une marge de liberté assez conséquente qui permet des productions assez distinctes, et le développement de stratégies discursives fortement différenciées, mais seulement à l'intérieur de formes 2

quasiment imposées (du moins pour une période de temps considérée). Cela explique que le présent ouvrage présente deux tomes complémentaires et distincts: le premier1 consacré all «dispositif» de la presse et de la télévision, aux règles de l'énonciation, et à la construction de la référence, est centré sur la visée informative (donner à connaître l'événement). Mais cette visée informative ne peut réussir que si elle est dans le même temps persuasive, et au delà de la forme du cccontrat» fixé par l'énonciation, elle repose sur un mélange spécifique des formes narratives, descriptives et argumentatives qui font l'objet du second volume.
L'usage veut que l'on dise ccle » journal, ou ccla ) télévision, en

un singulier propre à séduire les médiologues, comme si la forme de ces supports d'information suffisait à en déterminer le fonctionnement, le mode de signification. Cela est très étrange parce que cette unité recouvre un grand nombre de variables, elles mêmes en constante transformation. Où donc se trouve l'unité pressentie? Certainement pas dans une quelconque clôture dl1 contenu. Contrairement au livre d'un historien, fut-il historien de l'histoire immédiate, un journal, imprimé ou télévisé, n'est jamais achevé. Il peut disparaître, mais il n'a pas de fin. Cette absence de clôture donne à l'information au quotidien cet aspect très particulier allX choses fugaces ou fuyantes: elles reposent Sllr des actions dont le début est sans cesse recommencé, et dont la fin est toujours en suspens, en attente d'un rebond, d'une reprise ou d'une surprise qui peut toujours la modifier. Tenter d'en faire la synthèse qu'on trouvera ici semble donc une gageure, qui repose sur un constat pédagogique et une évidence sémiotique. Le constat pédagogique, c'est que, quel que soit le niveau d'étude des élèves et des étudiants, le savoir sur le monde le plus immédiatement disponible et le plus quotidien est celui des médias. Cette quasi banalité ne l'est pas vraiment pour l'enseignant, notamment pour l'enseignant de français dont un des rôles principaux est de donner à ses élèves ou à ses étudiants lIne maîtrise de la langue propre à leur permettre l'expression de lellr pensée et de leurs affects, et de comprendre la parole des autres. Dans le puzzle, ou le labyrinthe d'un tel enseignement, il est inévitable de rencontrer les médias qu'ils connaissent fort mal, même s'ils en sont profondément informés. Il semblait donc utile de construire dans cette perspective un instrument d'apprentissage de ce discours, un manuel, ou une grammaire en somme. Les deux auteurs, enseignants de français et de sciences de la communication, ont rencontré cette nécessité dans leurs classes comme dans les programmes de fonna3

tion continue des enseignants qu'ils ont longtemps dispensés. Mais, pour que ce constat prenne la forme d'un enseignement spécifique, ou de ce livre, il faut une méthode, une perspective et des outils qui, inventés, testés, nuancés depuis 20 ou 30 ans, rendent compte d'une évidence sémiotique maintenant bien établie. Après les travaux fondateurs dans ce domaine de chercheurs comme M. Mouillaud ou E. Veron, et en correspondance ou en écho avec les travaux contemporains de P. Charaudeau, F. Jost, G. Leblanc, par exemple. La perspective ouverte par cette préoccupation sémiotique, c'est qu'au delà de la diversité des journaux, ou de leurs divergences, il y a une communauté essentielle qui fait que le discours de l'information constitlle un ensemble parfaitement identifiable, et si pleinement reconnaissable des lecteurs et téléspectateurs que les producteurs de l'information prennent de très grandes précautions pour justifier auprès de leur public toute modification de forme qui rendrait ces journaux, craint-on, méconnaissables. Depuis longtemps maintenant, les médias sont devenus un objet légitime au regard des sciences de l'homme et de la société, à travers trois grandes perspectives qui ont en progressivement organisé et construit l'approche contemporaine. Une perspective socio-économique, qui prend son origine dans les travaux les plus anciens de sociologues (Weber) et de philosophes du second quart de ce siècle (École de Francfort), a depuis 20 ans profondément renouvelé le concept d'industrie(s) culturelleCs), en explorant notamment les modèles qui soustendent les médias éditoriaux et les médias de flux, dans leur constfllction comme dans leur évolution. Cette perspective comporte aujourd'hui plusieurs directions majeures: l'une d'elles, d'inspiration plus socio-technique, est particulièrement éclairante pour l'histoire des innovations et de leur appropriation (P. Flichy, J. Jouët, J. Perriault, par exemple) ; une autre, illustrée notamment par les travaux de P. Beaud, A. Mattelart, B.

Miège, etc., n'a cessé d'approfondir, ici, la « société de connivence aillellrs la convergence, réelle ou supposée, des médias
)),

contemporains, ou encore l'édification planétaire d'une modernité conquise par le marché; une autre enfin s'attache à comprendre les mécanismes de la réception des médias. La seconde perspective, d'inspiration socio-politique, a mis au jour les mécanismes de formation de l'opinion (P. Champagne), et l'organisation du «champ)) journalistique (P. Bourdieu), de telle sorte que la profession et ses pratiques sont désormais beaucoup mieux connues; les travaux récents de R. Rieffel ou D. Ruellan le montrent bien, et aussi le rapport entre les médias et les pratiques politiques, comme l'indique le titre de travaux récents: Histoire politique de la télévision (Olivesi), Télévisio11et 4

Démocratie (Esquénazi). Cette perspective a naturellement été fortement stimulée par quelques événements contemporains (du Sida à la Guerre du Golfe), propres à mettre au jour la formation sociale et politique des discours et des opinions. La troisième perspective, à laquelle appartient ce livre, est de nature sémiolinguistique; elle est centrée sur les mécanismes de construction dl1 sens, et sur l'étude des formes considérées comme signifiantes, des supports d'information. Bien sûr, ces trois perspectives n'ont rien d'étanche, comme le montre par exemple un livre récent de J. Mou chon , La politique sous l'ilifluerlce des médias, où on peut voir que l'emprise de la télévision sur le débat public concourt à transformer l'énonciation politique. C'est d'ailleurs à n'en pas douter le résultat des travaux récents des historiens des médias (G. Feyel, P. Rétat, el. Labrosse pour la presse ancienne; M. Martin, B. Delporte, M. Palmer pour des périodes plus récentes) que d'avoir montré à quel point l'information est un phénomène social qui ne peut être vraiment compris qu'au croisement d'une logique économique (B. Delporte vient de faire sous cette perspective une démonstration remarquable du passage de la presse d'opinion à la presse d'information), d'une logique technique (dont l'accélération, la mondialisation, sont aujourd'hui des aspects majeurs), et d'une logique symbolique, c'est-à-dire la production des significations, où s'inscrit cet ouvrage, logique qui accorde, comme on verra, une importance majeure aux -dispositifs» de production du sens. L'objet de ce livre est donc l'ensemble, forcément incomplet, des formes discursives de l'information. Il ne s'agit donc pas ici d'un journal particulier (c'est pourquoi des exemples sont tirés aussi bien de la presse régionale que de la presse nationale) ni de l'ensemble institutionnel d'une période déterminée. L'information radiophonique n'est pas prise en compte (une fois de plus, pensera-t-on, tant les travaux sur la radio sont quantitativement moins développés que sur la presse et la télévision), non seulement parce que la dimension de cet ouvrage ne le permettait guère, mais aussi parce que les principes d'analyse qllÎ sont ici exposés semblent pouvoir constituer une matrice d'analyse d'autres objets et d'autres modes d'information. Aussi, quand on lit dans les pages suivantes le journal ou la télévision, il faut bien entendre que ce sont là des objets théoriques, des concepts construits à l'aide d'hypothèses sur des journaux particuliers. C'est pourquoi le corpus qui a servi de base pour l'analyse, extrait de la production contemporaine n'est pas défmi par des limites chronologiques strictes: il s'agit d'analyser des formes, et des modes de signification de fonnes de discours. Son fondement méthodologique et épistémologique, on l'a dit, 5

est celui d'une sémio-linguistique: il s'agit bien d'analyser la langue de l'information à partir d'actualisations diverses qui constituent autant de façons de parler cette langue. Il ne s'agit pas pour autant de la parole spécifique d'un organe d'information (voir dans cette perspective la remarquable analyse du discours de la vérité dans l'Humanité par J-N. Darde) ou de types de discours très balisés comme les nombreux travaux récents sur les campagnes électorales, ou encore un discours spécifique à l'instar du travail de S. Bonnafous sur l'immigratio11 prise aux mots, mais de la définition plus générale d'une langue de l'informatio11. Cette langue n'ayant d'existence que mise en page ou mise en écran, le dispositif de production matérielle y tient donc une place capitale; son analyse relève d'outils sémiologiques car il s'agit bien de signes (comme on dit en typographie), et de formes signifiantes. Les formes, on le sait, sont historiques. Elles justifieraient donc a priori une approche diachronique. Il convient donc de définir ce qui oppose l'approche diachronique de l'analyse synchronique qu'on trouvera ici. La reconnaissance des règles de production du discours ne se pose pas du tout de la même façon en effet lorsqu'on s'interroge sur les processus historiques ou lorsque, comme ici, on adopte une démarche synchroniqlle, c'est-à-dire lorsqu'on tente de comprendre, dans une période donnée, le fonctionnement d'un système de production discursif. L'analyse diachronique vise à comprendre l'évolution dans le temps du processus de production et de lecture de textes identifiés et singuliers. Ainsi, par exemple, il y a un siècle, la réticence des journaux français à accepter un mode d'écriture des nouvelles qui s'était déjà imposé aux USA (les 5 W, déjà) vient-il du statut particulier des rédacteurs français (écrivains ou hommes politiques) qui entendaient bien maintenir le primat de l'écriture sur l'information. Et la très lente élaboration en France du statut de journaliste (il y faudra deux générations entre la loi de 1881 et celle de 1935) montre comment ces règles de production ont subi toute une série d'avatars au fur et à mesure que le journaliste cessait d'être homme de lettres pour devenir salarié au sein de telle ou telle catégorie d'employés, all fLlret à mesure aussi que le reportage, petit ou grand, imposait de nouvelles normes d'écriture et d'attente. Car le lecteur, qui fit la fortune des éditeurs de journaux qui publiaient les grands reportages, puis celle des maisons d'édition qui les collationnaient pour en faire des livres à grand tirage, s'était mis à attendre ce qui pouvait répondre à ces nouveaux standards dont A. Londres reste la figure emblématique. En somme, une analyse diachronique repose, in fi11e, sur la multiplicité des lectures et sur les décalages ou les écarts mis en 6

évidence par la lecture à divers moments. Autre exemple, ce qu'on appelait à la fm des années 1970, le new journalism reprenait une forme de subjectivité oubliée depuis des décennies; ou encore, la montée récente du public journalism renoue-t-il, dans un tout autre environnement politique et social, avec un engagement militant de la presse d'opinion que le primat de l'information avait mis sous le boisseau,... Seule une perspective diachronique peut saisir tantôt la montée, tantôt la mise à l'écart de la subjectivité du journaliste, le primat du fait brut, la place du commentaire, etc. C'est dire que la perspective diachronique privilégie forcément les différences de lecture, qui s'ancrent dans une solide tradition littéraire: la question de l'aveu de Madame de Clèves à son mari en fournit un cas d'école remarquable. L'analyse de la littérature, qui repose sur un fonds patrimonial d'œuvres a priori achevées fournit l'exemple même de ces décalages, passionnants pour l'histoire des sociétés; le développement de la théorie de la réception en littérature, dans la lignée de H. Jauss indique bien à cet égard la différence forte de perspective entre l'attente dl1 lecteur de littérature et celle du lecteur des médias. En littérature, l'horizon d'attente est lié à un intertexte fait pour l'essentiel d'œuvres antérieures, dans un mouvement tel que chaque œuvre constitue comme une réponse à un autre texte, précédent; la même remarque vaut pour la discursivité scientifique, comme l'a fort bien montré E. Veron: il y a toujours, dans le discours reprise scientifique comme dans le discours littéraire, une intertextuelle}) alors que le fil de l'actualité, même s'il semble reprendre les mêmes modes et les mêmes figures (le bombardement de la Serbie faisant écho à celui de l'Irak, par exemple), même s'il constitue bien une réponse des médias les uns aux autres et une suite des éditions précédentes, ne fait que jouer sur les références, et non sur le texte. C'est bien pourquoi, il y quelques années, nous faisions remarquer que l'actualité ne parle du passé immédiat que pour faire attendre la suite, et qu'ainsi l'information est une construction de l'attente du futur. Il y a tout de même une nuance à apporter à cela, c'est l'héritage, en matière de réception des médias, de l'œuvre de R. Hoggart: les variations dans les attitudes de réception des médias indiquent une cc culture» médiatique, qui est bien une « esthétique)) textuelle, de nature socio-politique. Les travaux plus récents d'E. Katz et D. Dayan l'indiquent fortement, mais au sujet de la fiction télévisée (Dallas), plus qu'au sujet de l'information. Une approche synchronique a des buts très différents parce que l'analyste s'y trouve confronté au renouvellement incessant des produits sur le marché des biens culturels dont l'amnésie
el

7

semble constituer un ingrédient nécessaire. d'information (d'actualité), la ccreconnaissance»

Dès. qu'il s'agit
des productions

antérieures est d'une autre nature: elle n'est pas liée à la reprise intellectuelle productive qu'on trouve sans cesse dans les avancées de la science, elle n'est pas davantage liée à l'attente

de ce qui serait comme un imaginaire de la cccréation» comme en art; il n'y a pas, dans l'actllalité, de cc modernisme », de
«

postmodernisme

))

ou d'cchyperréalisme

))

de l'information,

sauf

en ces cas repérables d'esthétisation de l'actualité dont Actuel fOllrnissait un assez bon exemple à la fin des années 70. Ce qui constitue l'actualité, c'est une sorte d'évidence a priori, ou de naïveté toujours renouvelée, qu'on croit liée à l'existence d'un référent qui s'imposerait au jOllrnaliste. La force de la croyance en une «réalité» externe est telle que, quoi qu'on fasse, le discours de l'information est toujours, sans cesse, spontanément perçu comme un «reflet» de cette réalité supposée. Cela fait oublier que, devant l'actualité, le lecteur-téléspectateur est dans l'horizon d'attente d'une consommation de signes toujours plus ou moins marquée par la répétition. C'est pour cela d'ailleurs que le lecteur, plus encore que le téléspectateur, est fidèle à cc son» journal: il sait d'avance ce qu'il va y trouver parce qu'il le retrouve; les changements de maquette sont donc légitimement perçus par le lecteur comme une trahison: il ne reconnaît pas son journal parce qu'il ne s'y retrouve pas. C'est pour cela que la démarche de ce livre est résolument synchronique. Ce n'est pas l'effet d'un refus de l'histoire des formes de l'information, mais plutôt celui d'une assez remarquable résistance de ces formes au changement. Et, dans la mesure où ce livre constitue une sorte de manuel d'analyse du discours de l'actualité au quotidien, il examine davantage les formes « basiques» que les variations au fil du temps. Pour ne prendre qu'un exemple, la forme du journal télévisé français a peu changé depuis 1971 où Joseph Pasteur et Pierre Desgraupes ont rapporté des USA la forme devenue canonique du présentateur face à la caméra et au prompteur. Cette forme canonique, dont E. Veron a fait une lumineuse analyse, a, au fond, peu changé, et les modifications introduites depuis lors, soit dans la disposition des parties de l'énoncé (rubriques), soit, plus encore, dans l'apparition d'autres formats (journaux courts, à l'instar du 8 1/2, ou journal sans présentateur, etc...) ne prennent sens que parce qu'ils constituent des écarts par rapport au journal «classique». Ce n'est donc qu'à la marge, si on peut dire, que la question se pose. Il en va de même pOlIr les formats des journaux imprimés: la montée du format tabloïd, à partir de la fm des années 60, qui renoue avec l'usage des « petits journaux» du siècle dernier a modifié sensiblement l'organisation des pages, 8

mais n'impose pas de changement dans la méthode d'analyse. La même remarque vaut pour la justification usuelle des titres, les usages de la couleur, des photographies et des infographies. Le rapport entre diachronie et synchronie peut aussi être envisagé de la façon suivante: l'ensemble du dispositif propre aux médias constitlle un ensemble de macro-fonctionnements discursifs qui surdéterminent les micro-fonctionnements langagiers (tel article, à tel moment). Ce n'est qu'au niveau macro qll'on peut saisir vraiment l'emprise des conditions productives sur les discours, et, à partir de là, leur enracinement dans la société et dans l'histoire. Cela justifie amplement la perspective diachronique. C'est donc en connaissance de cause qu'une autre perspective est retenue ici. Cet ouvrage, qui traite du discours médiatique en synchronie, n'échappe pas au fait que ses exemples sont datés. C'est d'ailleurs une contrainte forte de quiconque travaille sur l'actualité que d'être condamné à se fonder sur des énoncés qui renvoient toujours à quelque chose de daté et de passé. L'actualité n'est pas durable. Mais l'important ici, ce sont les outils et les méthodes qui, forcément, produisent des résultats différents lorsque les objets du discours changent. Mais la démarche reste valide. Aussi, la question de l'historicité de ces formes se pose moins ici que celle de l'historicité des outils et des méthodes. Ce livre s'inspire des éléments fondamentaux de la linguistique et de la réflexion sémio-pragmatique qui s'est développée depuis une trentaine d'années. C'est pourquoi le premier volume examine successivement le dispositif, l'énonciation, et la référence. Cette démarche suppose donc acquise la théorie des actes de discours: informer, ce n'est pas seulement dire quelque chose all sujet du monde, c'est d'abord dire qu'on informe. L'actualité, le nom l'indique assez, est un acte, et cet acte est le produit d'un discours, mis en forme, mis en scène. Cela est assez largement reconnu désonnais pour justifier la forme quasi didactique qu'on trouvera ici. En revanche, ce livre ne cherche pas à ouvrir un débat proprement linguistique sur certains aspects pourtant majeurs de l'information. Par exemple, on ne discutera pas en termes strictement linguistiques de la dimension performative de l'information: à l'évidence, l'information n'est crédible que parce qlle ses énoncés se donnent comme constatifs, et non comme performatifs; de la même façon, on ne trouve guère d'exemples dans l'information de la propriété performative d'énoncés non-performatifs comme l'impératif ou l'interrogation qui sembleraient au lecteur contredire la fonction même de l'information: dire un état du monde, et non l'ordonner ou l'interroger. Les énoncés d'information se présentent toujours, a priori, comme de simples descriptions d'actions. Il n'empêche 9

que la constn.lction de l'attente de ce qui va se passer - nous indiquions naguère qu'elle est le véritable but de l'actualité (je dis ce qui se passe ou vient de se passer pour faire attendre la suite) - a bien une valeur performative. De la même façon, il est facile de trouver dans l'information un acte illocutoire: l'organisation même de la page ou de la succession des énoncés, les titres, la hiérarchie imposée par la typographie ou la scénographie correspondent bien à ce qu'Austin appelle un acte illocutoire ; il nous faut rappeler ici l'insistance d'Austin sur le fait que l'acte illocutoire est toujours conventionnel: l'acte illocutoire n'est pas seulement la conséquence du contenu sémantique des énoncés, il ne se réalise que par l'existence d'une sorte de cérémonial social (la grand-messe du 20h, ou le journal radiophonique ou imprimé, comme prière du matin) qui attriblle une valeur particulière aux énoncés produits dans telle ou telle circonstance. Pour ne prendre qu'un exemple, Le Monde daté du 25 mars 1999 titre à la une sur 5 colonnes L'OTAN déclare la guerre à la Serbie. Ce titre purement constatif est parfaitement inattendu, et très différent, illocutoirement, du contenu sémantique attendu, et explicité dans la première phrase du chapô : «Le refus par Belgrade du plan de paix au Kosovo cOl'ltraint les États Urlis et leurs 18 alliés à l'optior/' militaire )). Enfin, si l'information constitue bien un acte illocutoire,

elle est aussi un acte perlocutoire : elle est un acte de production de l'opinion. Le discours analysé ici est toujours, comme le dit P. Charau-

deau,
)).

cc

tOllmé vers autre chose que les seules règles de la lan-

gue Le discours de l'actllalité est ce qui relie un énonciateur, un énonciataire, une situation de communication, et un référent. On peut donc raisonnablement tenter d'analyser l'articula~ion des conditions extra-discursives et intra discurs ives de ce discours. Certes cette articulation ne peut être poussée jusqu'à son terme que dans l'analyse d'un cas particulier: par exemple le très remarquable Constmire l'événemerlt d'E. Veron repose sur le cas particulier d'un accident dans une centrale nucléaire. Ici, en revanche, cette articulation est pointée dans ses dispositions les plus générales, à l'aide de seuls exemples particuliers. La question ql1Î sous-tend ce livre est donc bien que le sens n'est jamais donné par avance, mais qu'il est construit, ou plutôt co-construit, d'une double façon. D'une part, le locuteur n'a pas une souveraineté absolue sur l'énoncé qu'il profère, puisque cet énoncé n'existe, encore une fois, que mis en page ou en écran; dans cette mesure, le dispositif co-produit le message. D'autre part, il n'existe de sens qu'actualisé par la lecture. Quelle part, donc, faire à la réception? L'information vise des effets de sens,

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mais ce ne sont que des effets attendus. Rien ne prouve l'effet réellement produit. L'analyse de discours pennet de mettre en évidence des traits structuraux de l'information; il en existe trois principaux: c'est une communication à sens unique même si l'énoncé comporte une foule de citations; c'est, pourrait-on dire paradoxalement, lIn monologue polyphonique. C'est aussi une communication qui n'est pas réversible, car l'allocutaire reste muet. C'est enfin une communication qui peut mimer l'interactivité, mais cette interactivité n'y est jamais qu'une figure. En revanche, le

locuteur ne peut être compris que s'il programme
4C

))

la lecture;

la lecture ne peut donc être comprise à son tour que comme

programme de lecture, elle est le fait d'un lecteur

«

in fabula

»,

lecteur idéal. Le lecteur sémiotique est d'une autre nature que le public du sociologue: pour le sémiologue, la lecture d'un texte est d'abord la mise au clair du processus de génération de sa structure, mais, en même temps, comme l'indique clairement U. Eco (Lector ire fabula) toute description de la structure d'un texte «doit être en même temps la description des mouvements de lecture qu'il impose ». L'idée de coopération interprétative qu'a poursuivie U. Eco depuis L'œuvre ouverte, et tant d'autres après lui, justifie la terminologie employée dans ce livre en ce qu'elle fait explicitement référence à une communication: l'cc émetteur» y est nommé locuteur, le destinataire y est désigné comme allocutaire, et les deux comme « interlocuteurs ». C'est assez dire que l'information n'y est pas visée comme transmission, mais comme construction coopérative du sens, dans le langage. L'analyse de la réception, telle qu'on l'entend aujourd'hui, procède d'une autre démarche, sociologique (cf. le remarquable numéro d'Hermès intitulé A la recherche du public), ou psychosociologique (CI. Chabrol). C'est aussi pourquoi ce livre est moins une analyse de la production du texte d'information que de sa compréhension. En fait, il y a trois niveaux de pertinence dans l'analyse du discours: l'étude de l'énonciation permet de mettre en évidence les conditions discursives de production des énoncés; celle de la réception vise les conditions d'intetprétation; et la visée d'ensemble relève d'un troisième niveau, celui des conditions de construction du discours. Toute étude des conditions sémiotiques de production textuelle repose désormais sur une problématique d'ordre sociodiscursif; une approche purement immanentiste, comme le demandait l'École de Paris (Greimas) il y a 20 ou 30 ans, n'est plus acceptable. Nous percevons le monde à partir de catégories de sens qui reposent sur des catégories de formes, socialement validées. Cet ouvrage vise à mettre en évidence le double mouIl

vement simultané du sens. Le sens, en effet peut être examiné dans une double direction: vers l'extérieur du langage, et le sens renvoie alors au monde (ce sont les mécanismes de la référence); ou vers l'intérieur même du langage, et le sens renvoie alors aux formes qui indiquent les choix faits par le locuteur (c'est l'objet du chapitre consacré à l'énonciation et dl1 second volume consacré aux formes discursives). Les formes, on le sait, sont signifiantes, et c'est ce qui sépare l'analyse dl1 discours des analyses de contenu. Pour l'analyse de discours, le sens n'est perçu que comme une forme-sens. L'analyse consiste alors à repérer les traces qui renvoient aux conditions de production. Ces traces sont le support d'opérations qu'il faut reconstituer. Or ces opérations prennent la forme de règles d'engendrement des discours. Les repérer, les réunir, c'est en quelque sorte en faire une grammaire, c'est le projet de ce livre que d'y contribuer. Ce premier volume présente trois aspects majeurs de ces

formes-sens. Le premier est celui du cccadre» de l'information, appelé ici le cc dispositif ». Ce cadre est le format de l'information.
En nous inspirant du rôle que Goffman accorde au cadre
du sens

(frame), il faudrait dire que ce format est le « formant»

(M. Mouillaud). Le terme de dispositif est désormais couramment utilisé dans l'analyse des médias; il est inspiré de la rhétorique latine et de ce qu'elle nommait la «dispositio » (l'organisation des parties du discours), à quoi il fal1t ajouter ce qu'elle appelait l'cc actio» (débit, gestes, mouvements de l'orateur), en bref, ce qui constitue l'actualisation du propos. Le dispositif est donc tout cela, et un peu plus parce que la communication de l'information ne se fait pas en face à face; elle comporte donc une mise en scène, une défmition des positions interlocutives et un ensemble d'éléments et de contraintes extradiscursives qui permettent d'élaborer une représentation du monde. Le second aspect est celui de l'énonciation. Pour saisir à quel point son analyse est fondamentalej il suffit de rappeler que les médias présentent un univers de discours où l'offre (en termes de contenu) est à peu près partout identique. Au

moment où nous écrivons ces lignes, les premières

«

frappes

»

de l'OTAN en Serbie et au Kosovo occupent les premières pages et les plus importants cléveloppements dans tous les médias. Aussi le seul moyen pour un organe d'information d'avoir une identité propre (et il le faut bien dans un univers concurrentiel), est d'avoir une stratégie énonciative propre. Ainsi, tel journal privilégiera le témoignage, ou le reportage, ou le commentaire, etc. Le troisième aspect concerne la référence, i. e. la façon dont le discours d'infonnation renvoie aux objets du monde. On sait que la linguistique distingue la signification (rapport entre un 12

signifiant et un signifié) et la dénotation (rapport entre un signe et l'objet du monde, appelé référent, auquel il renvoie) La référence qu'on trouvera ici s'éloigne un peu de la perspective strictement linguistique. Il s'agit d'examiner de façon plus générale comment le locuteur construit cette référence, i. e. comment il choisit des formes linguistiques propres à désigner au destinataire tel objet du monde, et donc le sens que prend telle ou telle forme grammaticale dans un procès d'énonciation. Il s'agit de définir avec précision les moyens dont dispose le locuteur pour poser, ou pour présupposer l'existence du référent: sa nomination, son unité, ses qualités. Cet examen, un pel1 plus technique, de la référence, est un passage obligé parce que la construction du sens impose d'abord d'identifier les être du monde, en les nommant, puis de leur conférer des propriétés. S'y ajoute un chapitre sur l'implicite directement lié à la référence, parce que le discours d'information, comme tout discours sans doute, mais avec lIne forte spécificité, ne dit pas tout de manière explicite. Informer, c'est aussi, très souvent, laisser entendre ce qui n'est pas dit, faire penser quelque chose de pIllS ou de différent de ce qui est dit, parce que le journaliste, très salIvent, a intérêt à ne pas dire ce que pourtant il veut faire comprendre. C'est donc l'objet de ce quatrième chapitre qui, bien sûr, prend en compte divers processus de « manipulation», mais examine tout aussi bien des pré-savoirs ou des savoirs diffus, parce qll'ils font partie d'une culture commune, ou du seul fait de l'actllalité. L'implicite, c'est ce qui fait gagner dl1 temps, et de la place, dont les médias manquent toujours; mais parce que ces non-dits supposent de l'allocutaire un effort de restauration ou d'actualisation de ce qui est laissé à entendre, c'est aussi un des moyens les plus sûrs de s'assurer la complicité et la fidélité du lecteur ou du téléspectatellr. C'est donc une pièce essentielle dans la communication de l'information. Jean-François TÉTU (Mai 1999)

13

Partie I

LE DISPOSITIF

«Si après Austin, on s'accorde généralement à reconnaître que le langage est action, il faudra bien admettre que le cadre où s'effectue l'action constitue l'un des principes structurants. Les sujets communicants n'ont donc pas seulement du 'textuel' à cogérer: ils doivent l'adapter au cadre interactif, aux éléments des deux autres dimensions1 et prendre constamment la mesure culturelle et

intertextuel1ede toute actit}itédiscursive. -------------------------

AI

2

Robert Vion

Toute communication s'inscrit dans un cadre où les discours trouvent, avec cohérence, à s'actualiser. Concernant les médias d'information, nous appellerons ce cadre le dispositif. cc Dispositif» est un terme d'utilisation extrêmement courante dans les analyses des médias. Mot passe-partout, il recouvre des significations variées. Le plus souvent, il est employé dans un sens très général, indistinctement applicable à une foule de situations; il s'agit de l'agencement d'éléments divers Cà la télévision: dispositif de plateau ou dispositif de débat, par exemple; dans la presse écrite: système des rubriques... ). Cependant, si tel ou tel dispositif est analysé, parfois de façon très fine, tant dans ses causes que dans ses effets, le concept n'a jamais servi à articuler l'ensemble de l'appareil théorique. TI a pourtant été exploré de façon poussée ici ou là3. Maurice Mouillaud note ainsi à propos du jOllmal écrit quotidien que
Il

les dispositifs ne sont pas seulen1ent des appareils technologiques,

de narure matérielle. Le dispositif n'est pas le support inerte de l'énoncé, mais un site où l'énoncé prend fonne. [... ] Le site joue le rôle d'un 'fonnant' ou d'une matrice, de telle façon qu'un certain type d'énoncé ne peut apparaître qu"in situ'. .4

1 La dimension idéelle et la dimension inter-énonciative. 2 Robert Vion verbale - (Hachette - 1992) p. 203 - La Communication 3 Voir par exemple Les Cabiers du cinélna (Automne 1981) p. 6, ou Pratiques n° 37 (mars 1983) p. 81 sq. Universitaires de Lyon

la revue

4 MauriceMouillaudet Jean-FrançoisTétu - Le Journal quotidie11 (Presses -

- 1989)

p. 101

15

Pour notre part, nous proposerons la définition suivante dont nous explorerons les divers aspects et les implications: Le dispositif se définit comme l'articulatiorl entre des mises erl scène, des !XJsitio'rls i11terlocutives et les c011ditiofls extralinguistiques du discours grâce à laquelle les co-él1011ciateurs construisent un mode commu'n d'apprébel1sion de leur représentation du monde. Le dispositif, dans u'ne situatio'11 de commu'n,icatioI1 dOJ1'née, renvoie dortc à la problématique de l'énonciatiorl. Il sous-entend la mise en place d'Ul1 COl~tratde commu'11ica-

tiort. 5
Les modes communs d'appréhension du monde construits à travers les dispositifs reposent sur des cadres conceptuels reproduits jour après jour dans les journaux, qu'ils soient écrits, radiophoniques ou télévisés. La presse écrite classifie, organise, relativise. Elle met en avant le journal et « aspire l'allocutaire dans son découpage dl1 monde, c'est-à-dire dans la logique qu'elle applique au discours porté sur le monde. Si le journal télévisé est aussi construit selon des principes de classification, d'organisation et de relativisation (l'analyse d'un conducteur6 fait immédiatement apparaître un découpage du journal télévisé en rubriques, en dossiers, en sujets organisés entre eux), il ne met pas cette logique au premier plan. Ce qu'il affirme comme essentiel, c'est le contact avec le monde, contact
))

établi « ici et maintenant

))

par le direct, plus généralement, par

l'ensemble du dispositif et par le médium lui-même7. Ce que Régis Debray, tenant compte du poids grandissant de l'écran de télévision dans les sociétés hautement développées, condense

de façon un peu provocatrice dans la phrase suivante: « Feue la société du spectacle a cédé la place à la société du contact
))H

5 La définition donnée par Patrick Charaudeau dans son ouvrage Le Discours d'information médiatique est la plus proche de celle que nous proposons ici. Ce qui lui importe, comme à nous, c'est que le dispositif apparaît comme un espace de contraintes constitutif des processus d'élaboration du sens. - Le DisCQurs d'infonnation médiatique(INA-Nathan -1997) p. 117 6 Le conducteur est le document (écrit ou informatique) qui indique dans quel ordre, sur quelle durée et selon quel traitement seront abordés les différents sujets d'un journal. Il est en évolution constante durant la préparation du journal et même pendant son déroulement. 7 Mac Luhan a insisté de multiples fois sur cette particularité essentielle du médium télévision. 41 L'image de télévision nous oblige à chaque instant à 'compléter' les blancs de la trame en une participation sensorielle convulsive profondément cinétique et tactile, le toucher étant, en effet, une interdction des sens plutôt qu'un simple contact de la
peau et d'un objet. It Marshall Mac Luhan

- Pour comprendre /es médias - (Seuil - 1977) p.

357

8 Régis Debray - L'Etatséducteur- (Gallimard- 1993)p. 108, poursuivantdes réflexions de Umberto Eco (La Guerre du jiuIX 1985) ainsi que de Francesco Casetti et

-

16

Les médias d'information appartiennent à une forme sociale et politique de la communication, non à celle de la communication intersubjective. Néanmoins, le discours des médias s'inscrit dans une situation de communication dotée d'interlocuteurs même sans échanges directs. Le locuteur parle toujours pour un allocutaire. En même temps qu'il produit et contrôle son discours, il s'efforce d'évaluer la capacité de ce dernier à interpréter ce qu'il dit et la position qu'il adopte face à la sienne; Eliseo Veron parle du lien proposé au lecteur:
te

Le seul moyen pour chaque titre de constll1ire sa personnalité,

c'est au travers d'une stratégie énonciative qui lui soit propre, autretuent dit en construi~ant un certain lien avec ses lecteurs. .9

De son côté l'allocutaire peut adapter sa lecture à la lumière du locuteur. Cette évaluation de l'adaptation nécessaire, qui fonctionne naturellement dans les situations d'interaction ordinaires, semble plus problématique dans le discours qui nous intéresse, de structure monologique. Nous savons bien sûr que le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur, a le droit de réponse en écrivant au journal ou à la châme, ou tout simplement par l'acte de consommation ou de non consommation, qu'il peut quelquefois, dans la presse écrite, devenir locuteur privilégié (dans « le courrier»), mais cette «réaction » est différée... Nous parlerons donc de Ci communication décalée ». Peut-on, dans ce schéma, parler de positions interlocutives? Bakhtine argllmente en montrant qu'il est impossible, lors du travail d'écriture, de ne pas adresser le texte à des catégories plus ou moins fictives de récepteurs et que le sens ne s'établit qu'en situation d'« échange verbal »10 . Pour nous, toute communication est un échange. Cela implique qu'il y ait dans toute situation de communication, réelle ou supposée, effective ou attendue, au moins deux partenaires. Tout sujet de communication est donc un être social et le lien social va permettre au contrat de fonctionner et aux acteurs de se comprendre tout en poursuivant l'élaboration de ce lien. Cette communication est portée par le langage or le rapport du sujet au langage est double. Il en subit les contraintes, intériorisées, comme un objet qui s'impose à lui de l'extérieur. Dans le même instant, il exerce sa liberté à jouer avec ces
Roger Odin (Communicatiolls
cc

De

la

paléo-

à

la néo-télévision. réception, régulation.,

in

Télévisions

mutations

9 Eliseo

Veron,

n° 51

- 1990) I(

production, réception (Didier 1988) p. 17 10 Mikhail Bakhtine Le Marxisme et la philosophie du langage - (Editions de Minuit 1977) p. 123

-

Production,

-

-

in La presse, produit,

17

contraintes, voire à les ignorer. Il prend donc appui sur un construit et, en même temps, participe à une construction nouvelle en perpétuelle évolution. Quand un présentateur de journal télévisé produit à l'antenne son discours (qu'il a écrit et qui défile sur son prompteur), il opère selon ce double rapport. Mais de l'autre côté, le téléspectateur ne peut valablement accéder à ce qui se dit que s'il procède de la même façon. Lui aussi interprète dans l'entrelacs de son double rapport au langage. Lui aussi en subit les contraintes et dans le même temps utilise sa capacité à en user librement. Si, pourtant, le discours tenu par le journaliste et l'interprétation qu'en fait le lecteur ont quelque chance de se ressembler, c'est parce qu'ils sont un produit social. Ils sont inscrits dans un même système de référence et participent d'un savoir partagé. Ce savoir - trait distinctif de l'appartenance des sujets à une culture et à un système commun de représentation et d'expériences - fonde l'identité du sujet car «l'infonnation se diffuse entre des sujets dont la consistance sociale est construite dans

les rapports sociaux dont le savoir est la trace.

»11

Par ailleurs, c'est la reconnaissance, par les lecteurs ou par les téléspectateurs, du journal écrit ou télévisé comme institution qui le fait exister, mais c'est aussi l'institution qui fait d'eux les acteurs légitimes de la communication sociale. Lecteurs et téléspectateurs font passer le journal de la virtualité à l'existence, mais la figure peut être renv'ersée et le journal, que sa forme soit écrite ou audiovisuelle, est une matrice qui donne au récepteur son format et l'inscrit en flligrane dans ses pages, ses images... son discours. il s'agit du lecteur qu'Umberto Eco appelle
«

lecteur modèle»
«

:

L'auteur prévoira un lecteur modèle capable de coopérer à l'actua-

lisation textuelle et d'agir interprétativement comme lui a agi générativement (... ) Cela ne signifie pas uniquement espérer qu'il existe, mais aussi agir sur le texte de façon à le construire. .12

Les interlocuteurs sont impliqués dans ce jeu réciproque. C'est donc par l'appartenance à un espace social partagé que la communication s'effectue. Mais, à l'intérieur de celui-ci des rôles se dessinent en fonction du statut social et de la place attribuée par le contrat de communication.

Il Bernard
12 Umberto

Lamizet
Eco

-Lector

- les Lieux

infabula

de la communication (Mardaga - (Grasset - 1985) p. 72

- 1992) p. 100

18

REPERES Modalités d'organisation de la page ou de l'écran où doit s'afficher le message d'information. La mise en scène combine plusieurs systèmes de signes: topographique, typographique, linguistiqlle, iconique at.lxquels s'ajoutent, à la télévision, les signes sonores. Le lecteur ou le téléspectateur n'appréhendent pas ces systèmes de signes l'un après l'autre mais

assumées par un sujet (sexe, âge, métier...) constituant alItant d'attributs sociaux. On distingue: - les positions statutaires au sens étroit (positions « objectives» : homme, médecin, mari, client, frère... ) (occasionnel)

- places « interactives»

: positionnement

interne

à

l'interaction

Ensemble des modèles culturels associés à t.In statut donné. On distingue généralement del.lXcatégories:

- rôles - rôles

institutionnalisés, occasionnels (liés à une

19

La notion de place recouvre les deux positions défmies ci-dessus à propos du statut. Cette notion est toujours pensée en termes de rapports de places (père/enfant, médecin/malade. .. ) constamment négociables dans l'échange. «Chacun accède à son identité à Itintérieur et à partir d'un système de places qui le dépasse; ce concept implique qu'il n'est de parole qui ne soit émise d'une et convoque l'interlocuteur à une corrélative. )13 «( TOlIte énonciation supposant un teur et un auditeur, et chez le premier l'intention d'influencer l'autre en quelque manière (... ), bref tous les genres où quelqu'un s'adresse à ql1elqu'un, s'énonce comme locllteur et organise ce qu'il dit dans la de la »14 c(Il s'agit de la présentation de faits survenus à un certain moment du temps sans aUCllne intervention du locuteur dans le récit. CH' ) A vrai dire, il n'y a même plus alors de narrateur. (... ) Personne ne parle ici; les événements semblent se raconter
d'eux-mêmes. »15

La plupart des énoncés, en temps qu'ils décrivent le monde, possèdent dans des circonstances appropriées, une valeur d'action appelée illocutoire (ils effectuent lIne certaine transformation dans les rapports entre les interlocutel1fs). Il convient de distinguer aussi l'acte perlocutoire qui inclut d'une certaine manière les conséquences, les effets, obtefitlS la sur l'allocutaire.
13François Flahaut.. la Parole intermédiaire - (Le Seuil .. 1978) p. 58
14 Émile Benveniste.. Problèmes de linguistique générale 1

- (Gallimard

.. 1991) p.

242
15 Idem.. p. 239...241

20

LA PRESSE ÉCRITE

Nous souhaitons d'abord, par un exemple, attester de l'importance du dispositif pour le journal comme pour le lecteur. A l'occasion de la parution d'une nouvelle formule, Libératio 'n, a ouvert ses colonnes aux lecteurs. L'essentiel de leurs remarques est consacré à la mise en page:
Au lieu d'un journal plus clair, plus pratique que proposait Serge july, j'ai trouvé un espèce de machin indigeste... etc (11110194) ,.

Toutes les critiques véhiculent le même reproche. Quelques jours plus tard, Serge July répond aux lecteurs, dans les colonnes du journal, comme suit:
Nouveau Libération, nouvelle construction, nouveaux systèmes de rangement, nouvelle signalétique, nouvelle maquette. Un changement de cette ampleur est naturellement déstabilisant pour les lecteurs. (1611V94J

Par ailleurs, les nombreux tâtonnements et les nombreuses interrogations de la part d'un journal avant un changement de maquette, et le fait que plusieurs titres aient choisi cette réponse à une situation de crise montrent qu'il ne s'agit pas d'un toilettage apparent, mais qu'il en va de l'image du journal, de l'implication des lecteurs et de leur relation sans laquelle le journal n'existerait pas.
Ce ne sont donc pas seulement les signes (le texte et l'image) qui font signe au lecteur, mais les propriétés qu'on peut appeler pragmatiques. Le codex, l'aire de la page, le papier lui-même en appellent à la manipulation d'un lecteur. »16
te

Le changement de maquette implique un changement dans l'organisation des espaces et dans le temps de lecture, et le lecteur perd ses repères - d'al1tant plus précieux qu'il s'agit d'une lecture effectuée dans des conditions de rapidité et d'habitude. Le dispositif renverrait ainsi à un cogito stabilisé du lecteur qui servirait de cadre à l'activité de lecture. La mise en scène La lecture des noms de journaux - Le Temps, Le Monde, Le Dauphiné, France Soir... - nous transporte dans le temps ou
16 Maurice Mouillaud

-

«

Posture de lecteur»

- (Quademi

n024 - 1994) p. 88

21

dans l'espace. Le journal quotidien est censé couvrir un empan de vingt quatre heures, après quoi il est poussé par le suivant; il figure et organise aussi sur l'espace de quelques pages l'espace dlI monde: tels sont les hic et 'nUl~C ce discours. de Logique temporelle et logique spatiale sont en quelque sorte mises en scène comme éléments constituants du dispositif.
Le temps

L'indication d'un repère temporel tel que la date du journal est indispensable étant donné qu'il s'agit d'une communication différée; elle permet de construire lIn point de repère commun. Mais ce n'est pas seulement ce caractère différé qui rend nécessaire l'indication de la date, c'est aussi d'une part le statut du journal, mémoire d'llne société, d'autre part son rôle de médiation symbolique entre la temporalité du réel (marquée par exemple par l'événement) et la temporalité institlltionnelle du discours et de l'énonciation/lecture qui fondent la place sociale du journal dans la cité. Par définition « le journal» n'est relatif qu'à un jour; une date placée en haut de chaque page inscrit le numéro du jOl1rnal dans le temps. Les informations appartiennent alors à une même plage du temps délimitée dans le « temps chronique »17 ou temps socialisé du calendrier. Ces informations sont tenues dans une co-inscription tout au long de la journée. « Le numéro constitue un bassin de capture qui retient dans un espace commun le flux qui lui parvient dans l'empan des vingt-quatre heures. »18 A la fin de cet espace de temps, l'information est consumée; si elle réapparaît le lendemain, c'est sous une autre forme. Nous sommes amené ici à nous interroger sur le rapport entre la date du numéro et le présent de l'actualité. Lundi 28 Novembre: l'absence d'article devant le jour va placer l'ensemble du journal dans lIne perspective énonciative de discours que Benveniste oppose à l'cc énonciation historique ». Cela présuppose des interlocuteurs et un présent situant l'énoncé dans l'instant de la co-production dl1 discours. Or il s'agit d'une .communication différée. Prenons le cas du Monde qui fait apparaître plusieurs référents temporels: est-ce le présent du locuteur rédactel1r ou celui de l'allocutaire lecteur? est-ce le présent du lecteur parisien qui achète son journal le soir ou celui du lecteur de province qui le lit le lendemain? Aucun et tous à la fois. Chaque numéro du journal fait naître un

17 Émile

tHMaurice Mouillaud

Benveniste

- Problèmes

-

(C

Posture de lecteur It - (Quaderni n024 - 1994) p. 89 22

de linguistique

générale

2

- (Gallimard - 1974)

p. 71

présent que nous préférerons appeler

«

une présence

»19.

Elle ne

se confond pas avec la date du journal et n'admet pas de limite fiXée dans le temps; elle dure le temps d'une lecture et un numéro chasse l'autre. Le journal a la propriété de dire cette présence et de la faire exister, telle est l'actualité. On remarquera le titre de la rubrique du Morlde: aujourd'hui; est-ce à dire que cette page traite une actualité plus récente que les alltres? Certainement pas. Il faut plutôt lire: voici une sélection du jour parmi ce qui n'accède pas aux autres pages, ou voici ce qui représente l'information concernant le présent dans sa durée et non dans son caractère événementiel. La presse est aussi dotée d'une double identité:

et la collection »20.

le numéro Chaque exemplaire constitue un élément
cc

autonome n'imposant pas nécessairement, pour être compris, la connaissance du numéro précédent, mais il s'inscrit dans une collection qui constitue un certain nombre de points de repère pour assurer la cohérence d'un jour à l'autre et construire un univers référentiel dans lequel évolue le lecteur. Chaque journal inscrit chaque jour l'information nouvelle dans un cadre préétabli, une maquette, qui propose un schéma organisationnel régulier. Cette dualité peut être exprimée métaphoriquement par la pile de journaux: les numéros s'empilent, mais un numéro à la fois occupe le dessus de la pile et cache le précédent. L'unité entre les numéros est repérée par la présence symbolique de la collection dans chacun d'eux. Le nom du journal, par exemple, qui figure sur chaque exemplaire assure le passage de l'un à l'autre; « il est une représentation minimale et condensée

de la collection.

»21

Dans le flux de la collection le numéro s'arrête donc pour construire l'actualité ou une rencontre d'un jour entre les instances d'énonciation et des informations organisées dans l'espace du journal. Chaque rédaction choisit de souligner le numéro ou la collection. Le MOl1de insiste ainsi sur la collection en inscrivant le nombre d'années de parution et le nom du fondateur en première page.

19 Conjoncture d'éléments et non pas cc l'être-là» d'une personne qui en tant que sujet s'approprie le même espace symbolique que moi. 20 Ces concepts sont empnlotés à Maurice Mouillaud Posture de lecteur
It

.

(Quaderni n024 1994) p. 88 21 Maurice Mouillaud - Jean-François Universitaires de Lyon - 1989) p. 103

-

-

.

-

Tétu - Le journal quotidien - (Presses

23

L'espace

L'importance de l'espace dans la presse n'est apparue qu'à la fin du siècle dernier. La comparaison de deux Unes de 1830 et de 1990 atteste l'éclatement de la colonne qui n'utilisait autrefois que l'axe vertical; l'espace est désormais considéré dans ses deux dimensions: verticale et horizontale. L'ancienne disposition privilégiait l'ordre temporel et linéaire de la lecture; maintenant la page ne repose plus sur la linéarité du temps, mais sur la possibilité de percevoir simultanément toutes les informations qu'elle contient. Nous n'imaginons plus un journal sans titres, fuets, illustrations... Un lien essentiel unit un énoncé de journal et la forme qui le fait apparaître sur la page. Des faits qui se produisent à divers moments de la journée, dans divers points du monde se retrouvent co-localisés dans un espace organisé, dans le même espace du journal, sur le même plan de la page imprimée. Les informations se mettent à exister par leur co-location: les unes par rapport aux autres, elles prennent leur valeur, leur importance. C'est l'assemblage de ces surfaces qui constitue l'information du jour. L'organisation de

l'espace rédactionnel autour de ccl'espace-page))

structure

le

journal comme un espace non linéaire de communication fondé sur un statut particulier de la page comme image qui se donne autant à voir qu'à lire. Cette organisation doit être considérée comme un élément constitutif du sens et approchée comme un langage. C'est la spectacularisation par le journal de sa propre énonciation, ce par quoi il existe sémiotiquement, et non pas la mise en valeur d'une information qui existerait il1 abstracto; l'information n'existe que mise en page. Comment fonctionne donc cette mise en page et comment fait-elle sens?
Des espaces

emboîtés

L'espace du journal constitue l'unité la plus vaste dans laquelle d'autres niveaux d'unités vont venir s'imbriquer: la rubrique et l'article. L'histoire de la presse atteste différents formats. Aujourd'hui les kiosques présentent quatre formats de quotidiens: le gral1d format de la presse régionale ou - plus petit - du Figaro, figé souvent par l'histoire du journal, le format tabloid, et celui du Monde dit berli-l10is. Le choix de la rédaction paraît déterminé par les conditions de réception et il ne peut pas être modifié trop souvent, au risque de voir fuir les lecteurs. Le format tabloïd prétend répondre aux exigences du lecteur disposant de peu d'espace pour ouvrir son journal. 24

Quoi qu'il en soit, ce choix produit du sens; jusqu'aux changements récents de maquette on pouvait dire que le grand format, permettant de retenir un certain nombre d'informations à la Une, produisait plutôt un effet de «représentation)) d'une réalité multiple, que le format tabloid affichait selllement la sélection de l'information du jour par un journal de commentaire. La tendance est à la multiplication des informations Sllr la surface de la page. Le format permet donc surtout de produire une image et une visibilité du journal à côté de ses concurrents. La formule des suppléments s'est popularisée en France avec Le Figaro Madame et Le Figaro Magazirle; ont suivi les suppléments consacrés aux programmes de la télévision dans les titres régionaux, le dimanche. Ces éléments sont indépendants du journal, mais vendus avec lui et le coût du journal est augmenté ce jour-là. Par ailleurs Le MOl1de et Libératio"1 incluent régulièrement des cahiers destinés aux livres ou aux spectacles. .. Cette tendance nous paraît être une réponse de la presse quotidienne au développement de la presse magazine. Nous remarquerons ici que la fonnule de la présentation en cahiers très représentée à l'étranger a moins séduit le lecteur français. Pour circuler dans cet espace du journal, un sommaire est proposé dans certains journaux. Celui-ci prend plusieurs formes. Le Morlde a semblé hésiter entre la première et la dernière page pour retenir à la Une l'annonce de quelques informations et un «mini sommaire)) ne mentionnant que le titre des rubriques. Libératiol1 propose aussi à la Une un sommaire sélectif. Pendant quelques mois il a retenu une formule intéressante, mais coûteuse: la première page de chaque rubrique proposait à son tour !'essel1tiel ou une sélection de quelques informations développées par la Sllite. Chaque rubrique était considérée comme un journal dans le journal, avec une U,le et d'autres pages, ce qui permettait différentes entrées sans feuilletage. Le Figaro ne note que les rubriques et beallcoup de quotidiens n'ont pas de sommaire. La stratégie retenue modifie le parcours de lecture. La présence d'un sommaire à la Une pennet de faire accéder à cet espace privilégié lIn plus grand nombre d'informations et de guider le choix du lecteur. A la fin du journal il n'a pas la même fonction incitative, il répond à la demande du lecteur à la recherche de tel ou tel sujet. Enfm, son absence impose le feuilletage. La tendance acnlelle, dans la presse nationale, est de permettre au lecteur de plus en plus pressé d'entrer directement dans la rubrique qui l'intéresse et de lire une inforlnation stratifiée à différents niveallX ; c'est la raison d'être des annonces à la Une.

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A l'intérieur donc de ce dispositif général, chaque journal choisit son identité manifestée dans son aspect matériel: son format, son nombre de pages. Cette unité morphologique propose un ordre de lecture et est elle-même divisée en sous unités rédactionnelles qui sous-tendent l'organisation de l'ensemble: les rubriques. Étymologiquement rnbrica signifie « titre en rouge des lois )), donc élément considéré comme important pour baliser une lecture, le reste du texte étant imprimé en noir. Nous proposons de défmir la rubrique comme un sous-ensemble du journal comportant un certain nombre d'articles sur un thème ou un lieu, qui se répète régulièrement et témoignant de son existence, topographiquement et typographiquement, par un titre aisément repérable. Les rubriques sont pour l'information présentée dans les journaux, ce que sont les classes paradigmatiques pour la langue. Depuis la restructuration de la rédaction et la nouvelle maquette, Le Monde, qui remet en question le morcellement et le cloisonnement de l'information, préfère le terme de
« séquences» :

teL'obsession, en ce printemps 1994, était d'améliorer la lisibilité du Monde, de nous permettre d'éclairer au plus près l'actualité de cette fm de siècle. De rompre, aussi, avec notre capacité à disséminer des informations-sœurs aux quatre coins du journal. (... ) Une expression inconnue jusqu'alors dans la rédaction fit une irruption remarquée: 'chemin de fer'. Trois petits mots singuliers pour désigner notre nouvelle Bible: quelques 80 feuillets énumérant, page par page, les emplacements rédactionnels des séquences du journal. » (... ) La nouvelle fonnule du Monde proposera sept séquences rédactionnelles.» (Le Monde 08/01/95)
te

Seules les pages intérieures sont organisées en rubriques; la Une et la dernière fonctionnent différemment. Maurice Mouillaud oppose les pages externes et les pages internes: celles-ci sont fermées par le titre-rubrique qui les couvre, celleslà sont ouvertes à n'importe quelle catégorie d'information. L'accès à celles-ci est la nature de l'information, l'accès à celleslà en est la valeur. Cette affmnation est à nuancer pour la dernière page où s'inscrivent pel1 à peu des rubriques fIXes. Les énoncés se sont trouvés progressivement classés au fur et à mesure que leur éventail s'est accru. Au début du siècle, le journal a ouvert ses colonnes à des informations nouvelles pour lui et il fallait organiser la distribution d'une matière de plus en plus abondante. «La presse s'est mise à vouloir rendre compte de toute l'activité sociale du pays et des événements qui

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