//img.uscri.be/pth/680995e109b132ad6d04227c88e5b7d216315fb2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA MORT DISSOUTE

De
351 pages
Le propre des Etats autoritaires, c'est bien de dire qu'il n'y a pas de disparus, mais des absents qui reviendront. Il y a une infamie de la disparition sur laquelle on n'a pas assez réfléchi. La disparition est un événement dont on ne peut même pas dire qu'il a eu lieu parce qu'on ne peut pas le localiser. Le disparu est soit totalement absorbé par la loi, c'est la radicale mise au secret (le statut nuit et brouillard ), soit totalement anarchique. Il rompt l'essence du pacte existentiel sans lequel il n'y a pas d'action politique. Le disparu disqualifie et gangrène toute communauté : il est aussi le hors-la-loi de la philosophie politique.
Voir plus Voir moins

La mort dissoute
Disparition et spectralité

Collection Esthétiques Dirigée par Jean-Louis Déotte Comité de lecture: Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Pierre-Damien Huyghe, Jean Lauxerois, Daniel Payot, Jacques Rancière, André Rouillé, Peter Szendy.

Correspondants: Humbertus Von Amelunxen (Allemagne), Martine Déotte-Lefeuvre (Afrique), Jean-Louis Flecniakoska (USH Strasbourg), Anne Gossot Gapon), Carsten Juhl (Scandinavie), Germain Roesz (Ars), Georges Teyssot (USA), René Vinçon (Italie).

Pour le présent volume Couverture: photogramme du filin V Vlageà (ythère d'Angelopoulos

Sous la direction de Alain BROSSAT et Jean-Louis DEOTIE

La mort dissoute
Disparition et spectralité

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2682-8

Des mêmes auteurs

Alain Brossat
L'épreuve du désastre. Le XXè1l1esiètie et les tamps, Albin Michel, 1996. _Fêtessauvages de la démotratie, Austral, 1996. Le Corps de l'ennemi. Hyperviolent'e et démotratie, La Fabrique, 1998. L'Animal démotratique - notes sur la post-politique, Farrago, 2000. Pour enfinir avet la prison, La Fabrique, 2001.

Jean-Louis Déotte
Portrait, autoportrait,Avec E. van de Casteel et M. Servière, Osiris, Paris, 1987. Le Musée, l'origine de l'esthétique, collection Philosophie en tommun, L'Harmattan, Paris, 1993. Oubliez! Les mines, l'Europe, le Musée, collection Philosophie en tommun, L'Harmattan, Paris, 1994. Hommages. LA tradition distontinue., Avec S. Couderc, Ouvrage collectif, Collection Esthétiques, L'Harmattan-Musée d'Amiens, Paris, 1997. LeJeu de l'exposition,Avec P.D. Huyghe, ouvrage collectif Gournées de Beaulieu), Collection Esthétiques, L'Harmattan, Paris, 1998. L 'Homme de verre, Esthétiques ben;aminien es, Collection Esthétiques, n L'Harmattan, Paris, 1998. L'époque de la disparition. Politique et esthétique, L'Harmattan, collection Esthétiques, avec Alain Brossat, ouvrage collectif, Paris, 2000. L'époque de l'appareil perspet1if (BmnellestfJt~MatfJiavel, Destartes), L'Harmattan, Collection Esthétiques, Paris, 2001.

Remerciemen ts

J. Neefs
Madame Paris.

et J. Poulain (Collège de la Recherche - Paris VIII), la directrice de la Maison de l'Amérique Latine à

Introduction
Alain Brossat

Parmi les nombreux effets de choc produits par les attentats du 11 septembre 2001, mentionnons celui-ci: la plus puissante, la plus "sanctuarisée" des nations du monde occidental découvre qu'elle n'est pas immunisée contre ce type de crime dont la singularité s'énonce comme disparition - disparition des corps, difficulté à dénombrer les victimes, empêchement des rites accompagnant la mort des proches... «Pas de corps, pas de cimetières, et chaque jour des funérailles à N ew York », titre un journal, un mois après l'événement, réactivant des images et scènes familières - mais sous d'autres latitudes et en d'autres circons tances 1. Photos des disparus affichées par leurs proches à proximité de leur lieu d'évanouissement, cérémonies substitutives où sont évoqués leurs noms et leur biographie... Voici qu'à leur tour les Etats-Unis d'Amérique connaissent l'épreuve de ce que des régimes brutaux, souvent portés à bout de bras par la CIA, le Pentagone et la Maison Blanche ont infligé à leurs propres peuples (au Guatemala, au Chili, en Argentine...). Il faut bien se plier à l'évidence: la pulvérisation ou la désintégration des corps, la dissolution de la mort font désormais partie intégrante d'un régime de la violence et de la politique qui, sans cesse, gagne de nouveaux espaces. A l'heure où s'écrivent ces lignes, il n'est question que d'ensevelir Ben Laden et ses comparses dans les tunnels et galeries où il sont supposés réfugiés, par l'effet de bombes à effet de pénétration foudroyante - œil pour œil, décombres pour décombres, disparition pour disparition...

1

Article

d'Annick

Cojean,

Le Monde du 10/10/2001.

L'effet tétanisant des attentats est d'avoir rendu caduc le partage entre ces parties du monde où les disparitions sont couramment associées à la violence politique et d'autres où prévaudrait, sous la forme de l'Etat de droit et de la bonne gouvernance biopolitique, l'intégrité des personnes et l'immunité des corps. Le 11 septembre, c'est la peste de la disparition poursuivie par d'autres moyens et étendue à la surface du globe entier. L'événement de la disparitionva alors se reproduire en boucle. Le citoyen américain a été frappé d'effroi en découvrant les effets d'une agression dont le propre est d'effacer les traces des victimes, au point que pour lui, seuls des monstres ont pu s'en rendre coupable. Prendra alors forme la notion d'une rétorsion si foudroyante qu'elle inclut, naturellement, le pur et simple effacement des perpétrateurs (ou plutôt de leurs commanditaires
et complices

-

les

assaillants

ont

intégré

le schème

de

la

disparition au point de s'auto-dissoudre dans l'accomplissement même du crime). C'est ainsi que le secrétaire américain à la défense Donald Rumsfeld déclarait, le 20 novembre 2001, à propos des poches de résistance talibanes, persistant en Afghanistan: «Les Etats-Unis ne sont pas enclins à négocier des redditions. Et nous ne sommes pas non plus en mesure, vu le peu de forces que nous avons sur le terrain, d'accepter des prisonniers. »2. Le message est clair: que disparaissentces combattants arabes, tchétchènes, pakistanais (etc.) ralliés à la cause des talibans et à celle de Ben Laden. Quelques jours plus tard, plusieurs centaines d'entre eux étaient, de fait, massacrés lors d'une supposée mutinerie de prisonniers dans la ville de Mazar-e-Sharif... Et ce n'est qu'un début. La question se pose d'ores et déjà: si un jour
« Les islamistes étrangers de Kunduz risquent de se faire massacrer », Le Monde du 22/11/2001. Le mépris de toute espèce de jus in belloqui s'exprime dans cette déclaration apparaît d'autant plus choquant qu'il émane de cette même administration qui, en d'autres circonstances, soutient ardemment le principe des juridictions internationales destinées à juger les criminels de guerre et les criminels contre l'humanité. 2

12

un Tribunal international est mis en place pour juger les crimes commis en rapport avec les attentats du 11 septembre 2001, Donald Rumsfeld ne devrait-t-il pas être appelé à comparaître en sa qualité d'initiateur de cet incontestable crime de guerre? Dans le même temps, ce responsable politique des opérations militaires américaines exprimait ouvertement sa "préférence" personnelle pour une disparitionde Ben Laden, plutôt que pour sa présentation ou son apparitiondevant une juridiction, quelle qu'elle soit. Il y avait, en ces journées où prenait rapidement tournure la victoire sur le terrain des Etats-Unis et de leurs alliés, quelque chose de terrifiant dans ce message à double sens répercuté sans fin par les médias: que disparaissent !es Arabes! - les quelques centaines ou milliers de ralliés à la cause de l'islamisme militant concentrés en Afghanistan dans l'explicite du discours, bien sûr mais quand les mots prennent leur envol... Une nouvelle configuration fait ici son apparition,dans laquelle la confusion entre le politique, le culturel, le religieux et le racial s'intensifie. Cette confusion porte un nom qui, prémonitoirement, fut le chiffre des guerres d'effondrement de la Yougoslavie de Tito: l'ethnie, l'ethnisme. Assurément ce principe de redistribution est appelé à se développer: la "lutte antiterroriste" a pour horizon la guerre totale de sujets d'autant plus rigoureusement assujettis au discours ethnique qu'ils sont plus flottants ou difficiles à astreindre à des identités monologiques et préconstituées Qa population des Etats-Unis, les "AraboMusulmans", etc.). Jamais, chez nous où aucun attentat n'a eu lieu, la police n'a plus rigoureusement contrôlé aufat'iès que depuis que nous sommes "en guerre contre le terrorisme". En d'autres termes, plus les pouvoirs et les sociétés occidentaux entrent dans ces dispositions sécuritaires, et plus sera inextricable l'enchevêtrement entre "défense de l'ordre démocratique" et intensification de pratiques policières (locales ou mondiales) dont le principe est l'urgence absolue et la forme l'exception en quête de légitimité. Comme le disait un syndicaliste policier, répondant aux objections des associations s'inquiétant des mesures de circonstances conférant aux forces de l'ordre des prérogatives jusqu'ici réservées

13

aux magistrats: comment pouvez-vous mettre en balance la protection de votre droit à fa vie et l'obligation d'ouvrir le coffre de votre voiture - avez-vous quelque chose à cacher? La "prétention universelle" du tant réputé droit à fa sécuritéapparaît ici plus que litigieuse, ne s'appliquant qu'à des violences escomptées, et fort peu à la somme des violences effectives qui passent aux pertes et profits de l'économie libérale. La remobilisation du paradigme de l'exception légitime et nécessaire ("les circonstances exceptionnelles") enchaîne directement sur la nouvelle séquence dans l'époque de la disparition qui s'est annoncée le 11 septembre 2001. On n'a jamais été aussi loin du schéma de la tranquille conquête du monde par le paradigme et l'institution démocratiques.

14

PARTIE l

Guerre moderne, exposition de la masse, disparition
Alain Brossat

« Sensation angoissante

difficile à décrire, que celle de se savoir sans couverture, et surtout du corps acquiert une certaine sensibilité ))

dans la guerre moderne, dès qu'on n'est plus protégé par des cuirasses et

par des talus de terre. Chaque partie

douloureuse, parce qu'on a conscience de risquer une balle à tout instant.

Ernst Jünger, Le Boqueteau 125

Plus on se rapproche des formes modernes de la guerre, et plus celle-ci revêt le caractère d'une pure et simple exposition de la vie nue à des moyens de destruction des corps toujours plus performants. On passe de la notion traditionnelle de l'affrontement des corps guerriers, d'une lutte armée entre deux individus ou deux groupes (où il est question de vivre ou mourir, de vaincre ou être vaincu) à celle d'une exposition de plus en plus massive, jusqu'à être totale dans la guerre nucléaire, d'un corps collectif à une violence exterminatrice. Cette exposition prend son sens stratégique dans le fait même qu'elle est l'inévitable contrepartie de la prise de même nature que s'assure une puissance sur le corps global de ce qui représente pour lui une menace supposée ou réelle. On ne peut qu'être frappé par ce paradoxe: au temps de la bataille d'Azincourt (1415), les chevaliers qui constituaient l'élite des combattants étaient protégés par de lourdes armures, des heaumes, leurs chevaux eux-mêmes portaient des protections du même type. Ceci, essentiellement contre des armes offensives qui étaient des lances, des épées et des flèches tirées par des arbalètes. Or, plus on avance dans l'ère des armes à feu (fusils et artillerie), à peine balbutiante au temps d'Azincourt, plus on dispose d'armes dont les capacités destructrices vont s'accroître sans cesse (de

17

l'arquebuse au fusil à répétition, puis au fusil d'assaut d'aujourd'hui capable de tirer des centaines de balles par minute), et plus les corps des combattants vont se trouver exposés: les armures sont abandonnées car elles entravent la mobilité et sont inefficaces contre les projectiles à grande vitesse, les combats se déroulent en formations toujours plus denses et nombreuses, une masse de fantassins toujours plus importante est exposée à la mitraille. Seule une discipline toujours plus rigoureuse imposée aux soldats pourra produire cette image qui nous est familière: celle de groupes de fantassins présentant un large front et continuant d'avancer en rangs serrés sous la mitraille tandis que tombent sans fin des grappes de soldats (ainsi que I<.ubrick le met en scène dans Barry l:Jndo n). Comme le montrent les images hallucinantes des assauts sur les tranchées pendant la Première guerre mondiale, cette figure trouve sa limite distincte avec l'invention de la mitrailleuse qui rend caduque toute perspective de progression d'un groupe de fantassins en terrain découvert, lorsqu'il est exposé au tir de cette arme (voir ici Les hommes contre,
Les sentiers de la gloire).

Si l'on met de côté l'adoption du casque lourd (en acier) pendant la Première guerre mondiale, protection bien dérisoire con tre les éclats d' 0bus et les pilonnages d'artillerie lourde, l'évolution de la guerre depuis la fin du Moyen-Age semble marquée par l'accentuation continuelle de ce trait: la vulnérabilité croissante et la disponibilité croissante à l'extermination des corps humains exposés à la guerre. Avec la généralisation des bombardements aériens, sur les villes notamment, la Seconde guerre mondiale est le théâtre de la poursuite inexorable de ce processus: désormais, ce sont les civils qui, au même titre que les combattants sont "disponibles" aux moyens de destruction en masse que sont les armements modernes: c'est la destruction de Coventry, Hambourg, Dresde, Tokyo, etc. En attendant Hiroshima et Nagasaki. La guerre moderne se définira donc en ce sens comme une exposition toujours plus totale de la vie nue. John I<.eegan, un historien militaire renommé parle de

18

«ces soldats nus de la Somme et de Waterloo, que nous avons vu résister et mourir à découvert », ajoutant: « En d'autres lieux et la plupart du temps, les hommes ont connu les mêmes conditions de guerre que depuis deux cents ans: lenteur de la progression, boue qui colle aux semelles, même "nudité" (...)L'un des traits les plus cruels de la guerre moderne est que le soldat <est> de plus en plus convaincu de n'être qu'un fétu de paille. »1 On notera l'accent porté sur cette notion de "nudité", appliquée au soldat moderne - et ceci chez ce théoricien même qui n'est pas du tout un philosophe de la guerre mais un professeur d'école militaire. Dans les guerres les plus contemporaines, ces guerres "pourries" qui n'osent pas dire leur nom, comme nombre de guerres africaines d'aujourd'hui (Angola, Soudan, Congo, Burundi...), on retrouve ce trait avec l'utilisation massive des mines antipersonnelles : dans ce cas, c'est la vie nue de toute une population qui est prise en otage dans le présent comme pour l'avenir, et ceci pour des dizaines et des dizaines d'années. Lors de la levée en masse présentée par Danton en septembre 1792 (<< e l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace »), on D est encore dans une figure de la guerre où le combattant, lors même qu'il fait masse, se présente comme un sujet collectif de la guerre, s' exposan t au risque de la mort en étant porté par le sens de ses intérêts vitaux et l'intensité affective qui le supporte ("l'enthousiasme" qu'invoque Danton). Avec les guerres napoléoniennes, se produit ce fatal décentrement des combattants réduits à la condition de masse de manœuvre déplacée et exposée à son gré par le génial stratège qui, seul, sait ce qu'il en est de l'instant décisif réputé décider du sort des batailles. Tout se passe comme si depuis le temps d'Austerlitz et Waterloo n'avait fait que s'appesantir cette condition nouvelle de la masse combattante ou non, considérée comme pure et simple masse exposée ou encore matériau vivant disposé pour les besoins stratégiques de la guerre et de par les conditions mêmes de la guerre moderne.

1 John

Keegan, Anatomie de la bataille - Aiincourt 1916, Agora, Pocket, 1995.

1415 - Waterloo 1815 - La Somme

19

Cette notion, Jules Romains en propose une formulation suggestive lorsque, à propos de la bataille de Verdun, il évoque la figure du "million d'hommes" : « Ils <les poilus?> découvraient les propriétés physiques antérieures et comme indifférentes à toute stratégie, du "million d'hommes" : sa fluidité, son aptitude à réparer sur place les trous qu'on lui fait; à envelopper, engluer, amortir la pointe qui le pénètre; à ployer sous le coup, à s'incurver sans le rompre; à s'allonger par coulure à travers tout le territoire pour y tendre une frontière provisoire et vivante, le "million d'hommes" se trouvant juste appartenir au même ordre de grandeur que les dimensions des Etats... »2

Dans cette optique, la guerre tend à se transformer en machine consommatrice de vies humaines, tandis que passe au second plan l'antagonisme entre deux sujets en guerre. La guerre devient "absurde" en ce sens précisément: les buts de guerre deviennent indistincts ou dérisoires là où s'impose, au premier plan, la vision accablante de l'anéantissement d'une masse humaine unique, fusionnée dans la mort anonyme. Jules Romains, à nouveau: « Pour alimenter, rien que du côté français, la grande machine du front, il faut pouvoir lui jeter dans la gueule un Poitiers toutes les vingt-quatre heures, un Mâcon matin et soir, un Guéret ou un Draguignan quatre fois par jour. Moyennant quoi la machine ronfle »3. On passe donc de l'homme combattant à l'homme tuable, du sacrifice guerrier à la fabrique de cadavres. Une séquence s'ouvre, qui culmine avec les camps d'extermination. Il ne s'agit plus tant de mobiliser ses forces pour se battre en acceptant le risque de la mort que de rendre disponible pour une destruction réglée une masse de vies humaines, une réserve ou un capital de vie(s) humaine(s). Le vainqueur de l'affrontement sera celui qui conservera une réserve en matériau humain là où son adversaire
aura consumé ou consommé tout son capital de viande humaine

-

2 3

Jules Romains, Ibid.

Verdun, Les Hommes de bonne volonté, t. XVI, Flammarion,

1938.

20

c'est la bataille de Verdun et l'effondrement consécutif du dispositif militaire allemand, c'est Stalingrad aussi. On assiste à une inversion par rapport à la figure de la guerre traditionnelle dans laquelle la puissance se manifeste comme capacité à tuer ou mettre hors de combat des parts de la force ennemie. Ici, la puissance se manifeste au contraire dans la capacité d'exposition durable de son propre capital vivant à une destruction en masse. L'émergence de cette nouvelle notion de la guerre se manifeste distinctement au cours de la Première Guerre mondiale avec l'apparition de la disparitionen masse,se substituant à la mort au combat de soldats dans des lieux et circonstances identifiables, attestées par la présence d'un cadavre destiné à être relevé et inhumé selon un certain mode rituel. Au cours des premiers jours de 1'0ffensive de Verdun, les pertes enregis trées du côté français se présentent, selon J. Romains, comme suit: tués: officiers, 243 ; hommes de troupe, 7714. Disparus: officiers, 560, hommes de troupe, 32939 ; blessés: officiers, 794; hommes de troupe, 27189. Le nombre extraordinairement élevé de disparus indique ici distinctement ce nouveau caractère de la guerre consistant, pour un Etat, à exposerà la disparitiondes parts de son propre capital de vie, escomptant que l'adversaire manifestera dans cet exercice une moindre capacité, endurance ou constance. Ce trait de la guerre moderne n'a fait que s'amplifier au cours de la Seconde guerre mondiale où les bombardements massifs des métropoles étaient destinés à produire l' effondremen t du "moral" de l'ennemi. On voit bien ici comment le temps des camps s'emboîte dans celui des guerres modernes, tout en s'en exorbitant: dans les guerres modernes, l'exposition du corps de la masse à la mort s'opère sur un mode aléatoire: tel succombe au bombardement, meurt dans l'assaut, tel autre en réchappe "par miracle"; par ailleurs, cette exposition conserve un lien avec la rationalité instrumentale: il s'agit bien encore, pour un Etat, de conduire une bataille, de déployer un jeu de puissance. Dans le temps des camps, l'exposition de la masse est ciblée: tel groupe en particulier sera voué à la désolation ou l'extermination totale; mais cette exposition est suicidaire pour ceux-là même qui la pratiquent, elle

21

relève de ce qu'Hannah Arendt désigne comme une "fuite dans l'imaginaire", elle n'accroît pas leur puissance mais signale leur délire. Ernst Jünger parle, à propos de la configuration historique et civilisationnelle nouvelle où s'impose cette nouvelle façon de faire la guerre, de mobilisation totale: la guerre devient une formidable machine, un gigantesque processus industriel où ne se distinguent plus civils et guerriers, front et arrière. La guerre elle-même devient le grand paradigme de la vie moderne, les années de paix ne sont que des entre-deux-guerres. Mais si, dans la perspective jüngerienne, la figure du travailleur (derArbeiter) réalise la fusion, au temps de la mobilisation totale, de celle de l'ouvrier et de celle du soldat, le modèle qu'il présente demeure essentiellement tourné vers une exaltation de la praxis: celle de l'Etat qui, entré dans ce processus de "totalisation", se montre apte à rendre disponible à la réalisation de ses fins et mettre en mouvement (mobilmachen)le matériau humain placé sous sa coupe. En ce sens, ce que présente Jünger n'est que la version extrême, enragée, de ce récit de la modernité qui fait coïncider mouvement de l'Histoire et destin de l'Etat. Dans la mobilisation totale, l'Etat absorbe la société, il en réduit toutes les hétérogénéités à la condition unique de l'êtretravailleur - et, en ce sens même, ce modèle hypervolontariste est totalitaire, donnant libre cours au subjectivisme débridé de l'Etat qui insuffle la vie à ce Golem qu'est le travailleur disponible sans limite pour la réalisation des fins du totalerStaat en formation. Le récit de la modernité que nous essayons de jalonner ici est articulé selon des notions tout différentes: non pas tant la mise en mouvement de la masse, son devenir-productif sous la houlette de l'Etat totalisateur que l'entrée dans la séquence où l'on voit le volontarisme productiviste et le subjectivisme étatique s'effondrer et baliser cette topographie: celle de l'exposition sous des formes multiples de la masse à des pratiques de destruction dont la forme extrême est la disparition - un anéantissement sans trace. Au cœur de cette séquence sont installés non pas l'Etat total et le travailleur, mais le disparu et le survivant, entendus comme production de l'Etat, mais aussi bien du marché, devenus fous.

22

Notre histoire inclut désormais cette dimension d'une expérimentation sur la résistance du matériau humain exposé à des pratiques "extrêmes" tendant, de façon concertée ou non, à sa destruction. En ce sens, G. Agamben n'a pas tort de dire que la question la plus constante que pose cette histoire est bien celle de savoir ce qu'est le reste de l'humain après que l'on a détruit et éradiqué dans un groupe d'hommes tout ce qui le rattachait à l'humanité4. Simplement, l'emblème surexposé du t:amp et du musulman évoqué par Agamben est peut-être ici l'arbre qui cache la forêt: ce qui est en cause, c'est ce programme détraqué d'une biopolitique mondiale qui rend toujours plus indistinctes la production du vivant et son exposition à la désolation, la mort en masse et la disparition. La guerre, tout particulièrement au XXème siècle, a été naturellement l'un des terrains d'expérimentation privilégiés de cette nouvelle condition (sans être le seul, loin de là). Au cours de la Première guerre mondiale, les poilus des tranchées, puis au cours de la Seconde, les populations civiles - les uns et les autres entendus comme matériau de cette expérimentation - ont manifesté, dans ce rôle peu enviable une endurance que ne soupçonnaient pas les stratèges militaires. Ainsi, ni l'Angleterre pendant le Blit~ ni l'Allemagne ou la Japon à la fin de la guerre n'ont succombé sous les coups de cette exposition destructrice. Et il aura bien fallu que des batailles, des opérations militaires offensives sur mer et terre de grande ampleur surviennent pour que se rompe l'équilibre des forces. C'est en un sens la grande leçon historique du XXème siècle: exposé toujours plus massivement, plus radicalement, plus diversement aux conditions de sa destruction et de sa disparition, du matériau humain manifeste une capacité de résistance insoupçonnée - mais au prix d'une dissociation toujours plus patente entre deux notions de la vie: celle qui perdure comme survie, et celle qui se déploie comme projet. Dans les rues de toutes les grandes métropoles du tiers monde, des bandes d'enfants abandonnés ou fugitifs figurent cette autre notion de la vie entendue à la fois comme reste ou déchet et comme ce qui est
4 Giorgio Agamben, Ce qui reste d'AuschwitiJ Payot, Rivages, 1999.

23

soumis à une impitoyable clause de disparition - la grande majorité d'entre eux n'atteint pas l'âge adulte. Plus la vie commune est soumise au régime d'apparition tyrannique, délirant et illusionniste du marché, et plus est voué à s'accroître le cortège hétérogène des disparus. Si l'on reprend le fil de la guerre, il se constate aisément qu'à l'âge nucléaire, la configuration dans laquelle promotion de la vie et exposition à la mort deviennent inextricables se "totalise" : le propre du pouvoir nucléaire est bien la décision d'un souverain, consistant à exposer la totalité de la population soumise à son autorité à un danger d'extermination totale, en contrepartie de la capacité dont il se dote de faire peser la même menace sur la vie nue d'une nation ou d'un bloc de nations étrangères. La mise sous condition d'une "vitrification" atomique de l'existence de son propre peuple est la prérogative du souverain qui entre dans le jeu de la dissuasion nucléaire. Comme l'a montré Foucault, le berger biopolitique qui veille sur le bon état de son troupeau dévoile ici son autre face dans cette figure exorbitante de la souveraineté qu'est la thanatopolitique portée à son extrême - la prise d'otage atomique d'une population entière par son maître même, l'exposition d'un corps national au risque de l'extermination atomique (de la suppression de la vie elle-même, dit Foucault) pour prix de l'entrée dans le club fermé des puissances nucléaires5. On est ici loin de la figure traditionnelle du sacrifice guerrier où un souverain consent à la perte de parts (généralement minimes) du capital de vie humaine qu'il régente pour parvenir à une fin q~'il s'est assignée. Il s'agit, dans la configuration nucléaire, de spéculer sur l'impossibilité pour l'adversaire de consentir à une perte entière de son capital de vie nue (de son troupeau). De spéculer sur le caractère impraticable d'une souveraineté entièrement bunkérisée qui ne régenterait plus qu'une topographie morte (Hitler en avril 1945). La situation nucléaire est donc un jeu "post-guerrier" avec la figure totalement infigurable et suffocante
5 Michel Foucault, "Il faut défendre Gallimard - Seuil, 1997. la Société", Cours au Collège de France 1976,

24

d'une exposition si intégrale de la vie nue à la puissance des armements (à la capacité exterminatrice de l'Etat) que le passage à l'acte devient impossible. Ici, c'est la guerre elle-même qui disparaît, qui s'abîme. Plus exactement la guerre "totale" dont la généalogie remonte à la bataille de Fleurus et que scandent le Chemin des Dames, Verdun, Stalingrad, Dresde - jusqu'à Nagasaki. Dès lors semblent ne plus pouvoir prendre corps que des guerres dites locales, partielles, surplombées et conditionnées par le grand interdit (ou l'infigurable) de la guerre totale. Dans cette topographie va apparaître une notion très paradoxale - celle de la non-exposition (ou immunité) comme marque de la suprématie. La vraie maîtrise guerrière se signale aujourd'hui dans l'inversion de cette figure que la situation nucléaire avait portée à son extrême degré d'intensité: par cette capacité sans précédent dans l'histoire que manifeste un souverain à entrer dans un conflit armé sans exposer aucunement son capital de vie nue, pas même celui de ses soldats. Ou du moins, par l'objectif qu'il s'assigne d'assurer non seulement à la population qu'il contrôle et régente un état d'extériorité radicale au champ de la guerre et de ses conditions d'exception, mais davantage, d'assurer à ses soldats un état d'immunité quasi-total - c'est la doctrine du "zéro mort". Comme le montrent le développement dans un certain nombre de pays ayant participé à la guerre contre l'Irak de ce qu'il est convenu d'appeler le "syndrome de la guerre du Golfe" (des pathologies touchant les soldats de la coalition, liées à des médicaments anti-radiations dont on leur aurait imposé la prise, à titre plus ou moins eXpérimental ou alors à l'exposition à des stocks d'armes chimiques de l'ennemi), la mise en œuvre de cette nouvelle doctrine laisse encore la place à un certain nombre de "bavures". Mais il n'empêche: il apparaît que, du côté des vainqueurs ou des maîtres, ceux qui sont déjà entrés dans cette topographie nouvelle de la guerre, la plupart des (rares) morts lors de la guerre du Golfe ou de la guerre du I<'osovo n'ont pas été tués par l'ennemi lors d'affrontements guerriers, mais ont été les victimes d'accidents sanitaires ou autres, survenus à l'occasion de manœuvres, d'essais, de préparatifs, etc.

25

Dans des guerres comme celie qui a suivi l'annexion du I<.oweit par Saddam Hussein ou bien celle du I<'osovo, sont aux prises des adversaires qui mettent en œuvre des modes guerriers absolument hétérogènes: Saddam, Milosevic conduisent, fondamentalement, des guerres du XXèmesiècle, en ce sens que celles-ci sont fondées sur l'exposition intégrale de la vie nue de leurs peuples, civils et militaires confondus, et sur les moyens militaires « classiques» tanks, artillerie lourde, infanterie mobile, mais aussi tranchées et tactique défensive (bunkers dans le désert irakien, chars « enterrés» de l'armée serbe au I<'osovo...). Leurs adversaires, eux, ont déjà changé de siècle en ceci qu'ils conduisent des guerres à distance, des guerres technologiques dont le propre est de désorganiser, paralyser, démoraliser l'ennemi par des actions ciblées, plus précises que massives, tout en se tenant hors de sa portée: le rendre aveugle, plutôt que le réduire en bouillie. Dans un cas, nous sommes dans les suites de la guerre totale inventée au XXème siècle - mobilisation totale de la société pour les fins guerrières, militarisation de la société, disparition de la distinction entre front et arrière, suppression violente de tout ce qui offre la moindre résistance à ce processus d'unification derrière ces buts de guerre, "totalisation" idéologique - Saddam, Milosevic, des figures dont les affinités avec le totalitarisme se discernent aisément. Dans l'autre cas, nous avons affaire à une situation tout à fait différente, puisque l'on voit la règle du monde en paix - l'immunité des corps - valoir même lorsque les puissances occidentales entrent en conflit armé avec des "Etats voyous" (rogue states) déterminés. Une figure rigoureusement inverse même, puisque, dans les démocraties "sanctuarisées", on voit apparaître une opinion publique "dédoublée" : prête, d'une part, à valider le rôle de redresseur(s) de torts divers que s'arrogent les puissances occidentales en des circonstances variées, à l'échelle mondiale (I<.oweit, ex-Yougoslavie, Timor...), y compris par des moyens militaires; mais prompte, de l'autre, à crier au scandale dès lors qu'il devrait s'avérer que ces interventions puissent coûter la vie à quelques uns des soldats des armées occidentales qui y son t engagées.

26

On en arrive, ces derniers temps, à une situation plus qu'étrange lorsque les médias parlent couramment des "pertes de la guerre du Golfe", sans autres précisions, à propos des victimes supposéesdu fameux "syndrome" - des victimes occidentales, donc, qui se décomptent non pas en masse mais en individualités; ceci alors même qu'une constante du récit occidental de la guerre du Golfe depuis une décennie a été de tramer la disparition de la question du nombre de morts dans le camp de l'armée irakienne: non pas la falsification de ce chiffre, mais son pur et simple évanouissement comme fait inscriptible (digne d'être inscrit) dans un récit de cette guerre - cent mille, deux cent mille, trois cent mille soldats de Saddam tués - la question ne sera pas posée. Le contraste entre le nouvel intérêt médiatique pour les victimes supposées du "syndrome" et l'effacement des traces des morts irakiens est une manifestation entre autres de cette absolue hétérogénéité entre les deux modes guerriers qui se font face ici6. Que les quelques dizaines ou centaines de victimes supposées (des morts ou des vivants) du "syndrome" pèsent infiniment plus lourd dans le récit occidental de la guerre du Golfe que les centaines de milliers de morts irakiens est une bonne indication du nouveau régime biopolitique mondial (pour parler comme Agamben) qui tend à s'installer; un régime fondé sur une rigoureuse double comptabilité: d'un côté, dans les espaces intégrés et protégés par l'institution démocratique entendue comme sanctuaire de pacification, une règle toujours plus contraignante d'immunisation des corps, tellement contraignante que la mort violente d'un soldat de métier tend à y faire problème, voire scandale. Ceux qui s'engagent désormais dans les armées occidentales en cours de professionnalisation accélérée tendent à considérer comme toujours moins supportable que puisse être inclus dans le contrat qu'ils passent avec l'armée ou l'Etat le risque de la mort violente; et de l'autre côté, là où persistent ou apparaissent des points d'achoppement ou des pôles de résistance au cours de la globalisation libérale-démocratique, systématisation
6 Voir à ce propos l'article d'Olivier Razac "La guerre du Golfe: pertes irakiennes", Drôle d'époque,n06, Printemps 2000. falsification et

27

d'une politique de l'abandon et la disparition considérée comme aboutissement d'une exposition totale des corps: la disparition comme question du nombre des morts irakiens va de pair avec l'abandon des cadavres et trouve son écho ou ses correspondances dans l'abandon des Tutsis rwandais à leur triste sort pendant le génocide ou des musulmans de Srebrenica au leur lors de la prise de la ville par Mladic et sa troupe. Mais il ne s'agit pas ici que de la guerre et de ses théâtres annexes. D'une manière croissante, sont juxtaposées deux règles, qui valent, chacune, dans des mondes hétérogènes: selon la première, en application dans les sanctuaires du "premier monde", chaque vie importe, doit être défendue, sauvée, protégée, garantie; les morts se comptent toujours un par un, ils ont un nom. Selon la seconde, en vigueur dans les mondes abandonnés, les pertes et les disparitions (malnutrition, famines, épidémies, sida, guerres civiles, génocides, catastrophes naturelles...) s'évaluent globalement, la statistique est reine, les morts font masse et leur trace s'efface. Recto et verso de la biopolitique mondiale. Ce n'est pas ici une règle (humanitaire, immunitaire, juridique) qui ferait face à une exception malheureuse, là où elle ne parvient pas à s'étendre ou s'appliquer, ce serait plutôt la même règle (biopolitique, globalisatrice) qui tendrait à se diviser en deux, à se diffracter en rayons divergents: dans un cas prévaut la dynamique de la pacification, et de l'immunisation, dans l'autre celie de l'abandon et de la disparition.

28

Le génocide arménien et l'enjeu de sa qualification (réflexions sur « l'affaire Veinstein »)
P. T évaruan A

((

notre époque, les discours et les écritspolitiques sont pour l'essentiel
Des événements comme la continuation sur le Japon, peuvent que la plupart de la britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le

une défense de l'indéfendable. domination lancement de la bombe atomique mais seulement

bien sûr être défendus, des gens ne peuvent pas

avec des arguments Ainsi pétitions

reprendre à leur compte, et qui ne s'inscrivent pas dans les buts professés par les partis politiques. part en euphémismes, le langage politique de principe consiste-t-il pour une grande et pure confusion. Des villages sans

défense sont bombardés par l'aviation, les habitants sont ~fJassés vers la campagne, le bétail est passé à la mitrailleuse, les maisons sont incendiées: on appelle cela pacification. Des millions de pqysans se font voler leur ferme et on de frontière. Des gens sont sont jetées sur les routes avec pour seul viatique ce qu'ils peuvent porter: appelle cela transfert de population, ou rectification emprisonnés pour des années sans jugement, l'Arctique: phraséologie Prenezpar totalitarisme adversaires on appelle cela élimination exemple un professeur ou abattus

d'une balle dans la

nuque, ou envoyés mourir du scorbut dans les camps de bûcherons de des éléments suspects. Une telle est nécessaire pour susciter les images qui leur correspondent. anglais qui vit à l'aise et qui défend le je crois qu'il faut 'Tout tuer ses Par russe. Il ne peut dire d'un trait:

toutes les fois qu'on peut en tirer un résultat profitable': quelque chose de ce genre:

conséquent, il dira plutôt

en concédant

volontiers que le régime soviétique affiche certains traits que les humanistes sont enclins à déplorer, nous devons, je pense, reconnaître qu'une certaine restriction du droit de l'opposition politique périodes de transition, confronté ont été amplement justifiées est un corollaire inévitable des et que les rigueurs ave~' lesquelles le peuple russe a été dans la sphère des réalisations concrètes. ))

George Orwell, « La politique et la langue anglaise », 1955

29

Les réflexions qui suivent ne porteront pas sur le génocide de 1915 en tant que tel, ni sur les massacres de masse qui le précèdent et le préparent dès la fin du dix-neuvième siècle, ni sur les massacres qui lui succèdent1, mais sur cequi s'en dit aujourd'hui dans le débat public. Et plus précisément sur ce qui s'en est dit à l'occasion de ce qu'on a appelé "l'affaire Veinstein" - une controverse qui a eu lieu à la fin de l'année 1998 à propos de la nomination, au Collège de France, d'un historien mettant en doute l'existence d'un génocide des Arméniens2. L'une des question que je voudrais poser est la suivante: quandon nie ou remeten doutela
qualification de "génocide", qu'est-ce qui disparaît ?

Il sera donc question de l'enjeu de la qualification des événements eux-mêmes - est-ce un génocide ou pas? - mais il sera question aussi de la qualification de ceux qui nient ou doutent de cettequalification: sont-ils négationnistes ou pas? La question peut sembler incongrue, tant la réponse semble évidente, mais elle a été posée par l'affaire Veinstein puisque massivement, le monde universitaire s'est mobilisé pour dire: Gilles Veinstein n'est pas néga tionnis te. Il m'a semblé aussi nécessaire de revenir sur la manière dont on a qualifié ceux qui ont qualifié Gilles Veinstein de négationniste par exemple Claude Mutafian, Yves Ternan ou Catherine Coquio, qualifiés de "champions de la cause arménienne", de "milieux arméniens" , ou encore de "lobby arménien". Je dirai enfin quelques mots sur la manière dont on a qualifié leur action contre la nomination de Gilles Veinstein. Car ce qu'on a présenté, dans les médias et dans le monde universitaire, comme une opération de "police du langage", comme une "chasse aux sorcières", comme une "remise en question des libertés les plus fondamentales" ou comme un "lynchage médiatique" a été en réalité tout autre chose: une œuvre politique absolument justifiée.
1 Sur le génocide lui-même, cf. Y. Ternon, Les Arméniens, Histoire d'un génodde, Points histoire, 1996. 2 Yves Ternon retrace les grandes lignes de cette controverse dans son dernier livre, Du négationnisme(éditions Desclée de Bouwer, 1999). On trouvera également dans ce livre les références des articles de presse que je mentionne par la suite.

30

Ce que peut le discours Avant d'en venir précisément au cas du génocide arménien, je voudrais commencer par quelques remarques plus générales sur le langage, afin de préciser en quoi le discours a le pouvoir de produire de l'apparition et de la disparition. Le discours a en effet le pouvoir de rendre réel ce qui ne l'est pas, de faire exister ce dont il parle: c'est ce que les linguistes ont appelé la dimension performative du langage. Par exemple, ce sont bien des discours qui ont construit ce qu'on a appelé "la question juive" ou "la question arménienne"3. Le discours construit donc le sensible, il produit de l'apparition ou de l'hallucination. C'est ce qu'on peut appeler, avec Pierre Bourdieu la dimension légendaire du discours, aux deux sens du mot: la légende qu'on raconte, et la légende de l'image, qui nous dit où il faut porter notre regard, puis ce qu'il faut voir et comprendre. Mais si le discours construit notre perception, s'il est la légende qui nous dit ce qu'il faut voir, c'est également parce qu'il produit de la disparition.En effet, le discours n'a pas seulement le pouvoir de nous faire voir ce qu'on n'avait pas vu, ou même ce qui n'existe pas, il a aussi le pouvoir de rendre invisible ce qui est visible. Par exemple, lorsque le discours antisémite oriente notre regard vers les Juifs de la finance, l'opération illusionniste qu'il réalise ~a
3 Le langage n'a donc pas seulement le pouvoir de produire du paraître, mais aussi de l'être: une fois émise sur la scène publique l'hypothèse d'une question juive ou arménienne, une fois cette thèse admise, le langage produit une gamme d'affects (mépris, peur, haine) qui elle-même se concrétise par des actes (injures, violences physiques ou législations d'exception). Et de fait, à partir d'un discours illusionniste, qui crée quelque chose à partir de rien, par exemple une peur à partir d'un danger inexistant - "péril juif", "péril arménien", "péril tutsi" - se construit un véritableproblème: une véritable question juive, arménienne ou tustsie, au sens où, comme l'a montré Sartre dans ses Réflexions sur la question juive, dès lors qu'existe à grande échelle l'antisémitisme, un démocrate lui-même ne peut plus décemment considérer que le Juif est un homme comme les autres: le Juif, dans cette situation spécifique produite par des discours, n'est pas un homme comme les autres, puisqu'il fait face à un danger spécifique, qui n'existe pas pour les nonjuifs. Il y a donc bien une question juive.

31

création ex-nihilo d'un "complot juiP') ne tient que parce que ce discours détourne notre regard de la masse des ouvriers juifs, ainsi que des financiers non-juifs. Si, maintenant, l'on se demande ce que le discours fait apparaître ou disparaître, la réponse est: essentiellement de la violence. Par exemple, dans un discours sur l'immigration, quand on dit "clandestin" plutôt que "sans-papiers", on produit l'image d'un corps menaçant, et lorsqu'on parle d'une "reconduite à la frontière", on fait disparaître une violence: la violence étatique, qui apparaîtrait si l'on parlait plutôt d'''expulsion forcée"4. Ces deux opérations se retrouvent dans les structures génocidaires: d'un côté, durant toute la période qui précède et accompagne un génocide, le discours fait apparaître sa cible, le Juif, l'Arménien ou le Tutsi, comme un être menaçant; de l'autre, on euphémise la violence qu'on inflige, en parlant par exemple de "solution finale" ou de "transfert de population". Enfin, de nombreux auteurs ont montré à quel point, dans l'après-coup, la négation s'inscrit dans la continuité du génocide: après avoir fait disparaître un peuple, on fait disparaître les preuves du crime -on fait même disparaître jusqu'aux traces de l'existence de ce peuple (par exemple, en Turquie, on fait disparaître les croix sur des bâtiments arméniens) s. Pourquoi se battre pour un mot?

Sur l'importance de la qualification, une première objection existe: pourquoi autant d'agitation autour d'un mot? Pourquoi s'en prendre à Gilles Veinstein à cause d'un seul petit mot, génot'ide? N'est-il pas suffisant qu'il reconnaisse "une tragédie" ou "une amputation massive de la population arménienne" ?

4

Cf. P. Tévanian,

S. Tissot,

Mots à maux,

Dictionnaire de la lepénisation des esprits,

Dagorno, 1998. 5 Cf. Y. Ternon, Enqué'te sur la négation d'un génocide, Parenthèses, 1989 et M. Nichanian, "Le droit et le fait. Réflexions sur l'affaire Bernard Lewis", Lignes, n026, octobre 1995.

32

D'emblée, on peut répondre que l'objection se retourne facilement: car si vraiment la qualification importe si peu, pourquoi l'État turc lui-même ne reconnaît-il pas qu'il y a eu génocide? Si les mots importent peu, pourquoi Gilles Veinstein at-il pris la peine d'écrire un article pour contester la qualification de "génocide" ? Et pourquoi la revue L'histoire a-t-elle commandé cet article à Gilles Veinstein?6 Ce n'est donc pas à nous de répondre, ni aux associations arméniennes ni à Yves Ternan, mais à Gilles Veinstein. Une première réponse est donc la suivante: les campagnes pour une reconnaissance officielle et contre la nomination de Gilles Veinstein étaient justifiées parce que les mots sont importants, notamment le mot génocide, et que sur cette importance des mots, Gilles Veinstein lui-même est d'accord, ainsi que le gouvernement turc lorsqu'il menace la France de représailles au cas où le Parlement français prononcerait le mot génocide. Cette première réponse suffit largement à réfuter les discours agressifs qui ont été adressés à Yves Ternan ou à "la communauté arménienne". Mais on peut aller plus loin. Il est intéressant, notamment, si l'on veut comprendre pourquoi précisément l'enjeu est important, d'aller voir de près ce qui se dit dans un texte comme celui de Gilles Veinstein. Anatomie d'un discours négationniste

L'article de Gilles Veinstein propose quatre arguments principaux, qui relèvent non pas de la pure et simple négation, mais plutôt de la relativisation. Cela dit, ces quatre arguments relativisent jusqu'à un point où l'on peut bel et bien conclure que
6 On ne s'est pas assez interrogé sur ce détail: l'article qui a déclenché toute

l'affaire Veinstein est une commandefaite à Gilles Veinstein par la rédaction de la revue L'Histoire, pour figurer dans un dossier dont le titre omettait délibérément le mot génocide: "Enquête sur la tragédie de 1915 : le massacre des Arméniens". L'article de Gilles Veinstein, intitulé "Questions sur un massacre", est paru en avril 1995 dans ce dossier. Toutes les citations qui suivent proviennent de cet article.

33

le génocide n'est pas établi. Gilles Veinstein conclut même son article, dans la plus classique tradition négationniste7, en disant que "les thèses arméniennes" présentent l'histoire comme "une scène mythologique". 1. Gilles Veinstein commence par relativiserle nombrede victimes: il y a eu des morts, admet-il, mais "moins qu'on ne le dit" : plutôt 500 000 qu'un million et demi. Pour affirmer cela, Gilles Veinstein se fonde sur les travaux du démographe américain Justin Mac Carthy, dont le caractère très douteux a été mis en évidence par Frédéric Paulin8. Mais ce n'est sans doute pas le problème essentiel. Car, de toute façon, le génocide n'est en aucune manière une question de nombre de morts: qu'il y ait eu un quart, la moitié ou les trois quarts d'une population éliminée n'entre en ligne de compte dans aucune définition du génocide. Celui-ci ne se distingue des autres crimes
que par l'intention de détruire un groupe comme teP.

7 Sur cette tradition, cf. R. G. Hovanissian, "l'hydre à quatre têtes du négationnisme: négation, rationalisation, relativisation, banalisation", in Actualité dugénocidedesArméniens (coll.), Édipol-Centre national du Livre, 2000. 8 F. Paulin, "Négationnisme et théorie des populations stables. Le cas du génocide arménien", in H. Le Bras L'invention despopulations, Odile Jacob, 2000. 9 D'après la définition du juriste américain Raphaël Lemkin, le génocide est « un plan coordonnéd'actions différentes qui tendent à détruire les fondations essentielles de la vie des groupes nationaux, dans le but de détruire ces groupes mêmes ». D'après la Convention de 1948, «le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tels: a) Meurtre de membres du groupe; b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe; c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle; d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe; e) Transferts forcé d'enfants du groupe à un autre groupe» (article II). D'après le Code pénal français de 1994, c'est « le fait en exécution d'un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d'un groupe déterminé à partir de tout autre (ritère arbitraire, de commettre ou de faire commettre, à l'encontre des membres de ce groupe, l'un des actes suivantes :...» (suit une liste à peu près équivalente à celle de la Convention de 1948).

34

Dans un courrier rendu public au moment de la polémique, Gilles Veinstein écrit, pour sa défense: «si le génocide est une amputation massive de la population
arménienne, alors il ne fait aucun doute que c'est un génocide ».

Cet énoncé est intéressant, car il veut dire bien entendu que si l'on définit le génocide autrement, le doute est possible, et même qu'il s'impose. Or, Gilles V einstein sait très bien que personne n'a Jamais défini legénocide le nombrede morts. Sa concession est donc par une concession de pure forme: une manière de dire, indirectement qu'il n'y a pas eu génocide. Gilles Veinstein dit en quelque sorte: c'est un génocide, si le génocide est ce qu'aucune
définition ne dit qu'il esflO.

2. Après avoir relativisé le nombre d'Arméniens morts ou disparus, Gilles Veinstein relativise à nouveau en comparant ce nombre au nombre total de morts turcs pendant la première guerre mondiale. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont il fait le décompte (très large pour les morts turcs, très strict pour les morts arméniensll), mais le plus important, là encore, est le principe même de cette comparaison. Car enfin, quel rapport y at-il entre ces morts turcs et la question du génocide? En quoi l'existence de morts turcs (que, soit dit en passant, personne ne conteste) est-elle incompatible avec l'existence d'un génocide des Arméniens? En rien évidemment: le génocide nazi, de la même manière, a eu lieu en même temps qu'une guerre, dont le nombre total de victimes est bien supérieur à celui des Juifs exterminés.
D'après le juriste hollandais Peter Drost, c'est «la destruction délibérée d'êtres humains pris individuellement en raison de leur appartenanœ à une collectivité humaine quelconque comme telle ». 10 Il est donc très étonnant de voir Pierre Vidal-Naquet, qui a tant étudié et combattu le discours négationniste, et qui en connaît toutes les ficelles, se satisfaire de cette concession, et écrire dans Le Monde que quelqu'un qui écrit cela ne peut pas être négationniste. Car si l'on admet que toute personne se prononçant sur ces questions est censée connaître la vraie définition du génocide, alors il ne fait aucun doute que l'énoncé de Gilles Veinstein est un énoncé négationniste. 11Cf. Y. Ternon, Du négationnisme,op. cit., 1999.

35

Dès lors, il faut bien admettre que mentionner comme le fait Veinstein les "victimes turques" est absolument hors de propos, du moins lorsque la question débattue est celle de la qualification des événements de 1915. Ce n'est en revanche pas hors de propos si le but de l'article est ce qu'il semble être dans le texte de Gilles Veinstein : relativiserà toutprix lagravité du tort subiPar lesArméniens. Par conséquent, même si cet usage des chiffres ne constitue pas à proprement parler un discours négationniste, force est en revanche de constater qu'il est une des topiques du discours négationniste qui circule autour du génocide juif, et qui accompagne la négation à proprement parler: l'opposition entre les morts juifs et les morts non-juifs, ou entre les morts des camps et les morts du Front ou des bombardements. Cette comptabilité des morts turcs et arméniens a également un autre sens, peut-être encore plus abject: pour sortir ainsi du sujet, pour mentionner, comme le fait Gilles Veinstein, les victimes turques de la guerre, alors qu'il est censé parler du massacre des Arméniens, il faut une raison de force majeure. Il faut se sentir investi d'une mission: réparer une injustice. Telle est précisément la posture que prend Gilles Veinstein: celle d'un justicier. Il y a selon lui une injustice à réparer, parce que, selon lui, on parle toujours des Arméniens, et jamais des victimes turques. Il écrit en effet, à propos de ces dernières: « s'il y a des victimes oubliées, ce sont bien celles-là». Ce discours, dont un équivalent existe dans la littérature antisémite (<< parle toujours des victime juives, et jamais des on Allemands morts au front »), est un discours abject, car il contient implicitement une question et une réponse qui sont abjectes. La question est: pourquoi parle-t-on toujours des Arméniens et jamais des morts turcs? Et la réponse: c'est à cause du "lobby arménien" qui trompe son monde. On ne reste d'ailleurs pas totalement dans l'ordre de l'implicite et du sous-entendu, puisque Gilles Veinstein conclut son texte en parlant de "thèses arméniennes", et en accusant ces "thèses" de : « construire une scène mythologique», « un assaut des forces du mal contre les forces du bien, hors de tout temps et de tout espace », « schéma reçu tel quel, sans esprit critique, par la plupart

36

de nos concitoyens, y compns dans les médias et la classe politique ». Ce schéma, conclut Gilles Veinstein, génère un "authentique racisme anti- turc" .

Ce sont donc finalement "les Arméniens" qui sont mis en accusation, et l'on apprend que s'il y a racisme, c'est un racisme an ti-turc, entretenu par "les thèses arméniennes". Tandis que dans l'empire ottoman, toujours selon Gilles Veinstein, "toute notion de racisme était absente"12. Venons-en maintenant aux deux derniers arguments de Gilles V einstein. L'un porte sur les mobiles, et relativise le caractère criminel de ce qui s'est fait; l'autre porte sur l'identité des responsables, et met en doute l'implication de l'État turc. 3. Sur la question du mobile, Gilles Veinstein nous dit : oui, on a déporté des Arméniens (ou du moins il y a eu "transfert de population"), et oui, pendant ce "transfert", il y a eu de nombreux morts, mais le but n'était pas l'extermination. Le but était, poursuit Gilles Veinstein, seulement la "solution du problème arménien". Là encore, l'argument pourrait s'appliquer au génocide nazi. Cela donnerait ceci: « le but de n'était pas l'extermination, mais la solution du problème juif ». Yves Ternan a très bien souligné le caractère scandaleux de cet argument - qui revient à adopter le point de vue des assassins - mais aussi safausseté d'un point de vue historique: car le "danger arménien" dont parle Gilles Veinstein n'a pas existé ailleurs que dans la propagande du gouvernement jeuneturc13.
12 Affirmation étayée d'un seul argument, bien faible: « si un Juif ou un Arménien se convertissait à l'islam, plus rien ne le distinguait des autres musulmans ». 13 Cf. Y. Ternon, Du négationnisme,op. cit. , 1999. Gilles Veinstein surévalue de manière grossière l'ampleur de la rébellion arménienne, et n'explique pas pourquoi la déportation a été organisée y compris dans des régions éloignées de la ligne de front. Yves Ternon rappelle par ailleurs que le total des Turcs assassinés par des activistes arméniens ne dépasse pas quelques centaines, ce qui fait un rapport de un pour mille. Il rappelle enfin que certains de ces assassinats, s'ils ne sont pas justifiables, s'expliquent par le désir de vengeance de certains Arméniens.

37