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La représentation du massif vosgien

De
258 pages
À l'âge classique, les Vosges ne sont pour la plupart qu'un ailleurs répulsif, le monde de l'âpreté et de la laideur. Deux siècles plus tard, au temps du romantisme, la montagne vosgienne et ses habitants sont devenus objet d'étude et de passion. Entre 1670 - 1870 a lieu le basculement du discours et la conversion du regard à de nouveaux modèles d'appréciation. C'est donc une histoire des représentations que se sont faits les hommes du massif à différents moments qui est ici présentée au lecteur.
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La représentation du massif vosgien (1670-1870) Marie-José Laperche-Fournel
Entre réalité et imaginaire
À l’âge classique, les Vosges, modeste massif situé au nord-est de la France, La représentation
n’inspirent au mieux qu’indi érence, au pire aversion, et ne sont, pour la
plupart, à l’instar des autres montagnes de l’Europe, qu’un ailleurs répulsif, le du massif vosgien (1670-1870)monde de l’âpreté, de la laideur, voire de la sauvagerie. Car, à l’e roi qu’inspire
la nature répond l’horreur que suscite chez le voyageur citadin la vision
du montagnard vosgien. Deux siècles plus tard, en revanche, au temps du
Entre réalité et imaginaireromantisme, la montagne vosgienne et ses habitants sont devenus objet d’étude
et de passion, source de jouissance et de délectation esthétique. Entre ces deux
périodes – 1670 et 1870 – a eu lieu le basculement du discours et la conversion
du regard à de nouveaux modèles d’appréciation, à des visions nouvelles dont
l’auteur ici s’e orce de saisir les genèses et les déterminants. À travers les
discours des savants, praticiens, administrateurs et surtout voyageurs, érudits,
mondains ou bien esthètes…, c’est une histoire des représentations qu’on
propose au lecteur : des représentations que les hommes à di érents moments
se sont fait du massif , véritable reconstruction du paysage vosgien et de ses
habitants par le regard d’autrui. Espace perçu, rêvé, représenté, la montagne
vosgienne est aussi un espace vécu que chacun construit en fonction de la
représentation qu’il en a.
Maître de conférences honoraire, Marie-José Laperche-
Fournel est historienne moderniste ; spécialiste d’histoire
sociale et culturelle, c’est également une passionnée de courses
en montagne. Aussi, dans les analyses qui suivent, beaucoup
renvoient à l’expérience propre de l’auteur et à l’empathie qu’elle
entretient avec son sujet, les Vosges.
ISBN : 978-2-343-00540-9
27 €
La représentation du massif vosgien (1670-1870)
Marie-José Laperche-Fournel
Entre réalité et imaginaire
















LA REPRÉSENTATION DU MASSIF VOSGIEN
(1670-1870)
Entre réalité et imaginaire




















Marie-José Laperche-Fournel



























LA REPRÉSENTATION DU MASSIF VOSGIEN
(1670-1870)
Entre réalité et imaginaire














































































DU MÊME AUTEUR


La Population du duché de Lorraine de 1580 à 1720, Nancy, PUN, 1985.
eL’Intendance de Lorraine et Barrois à la fin du XVII siècle, Paris, CTHS, 2006.
Scandale à la cour de Lunéville. L’affaire Alliot, 1751-1762, Nancy, PUN, 2008
Les Gens de finance au temps du duché de Lorraine, Nancy, Editions Place Stanislas, 2011.






































































































Illustration de couverture :
Le lac Noir dessiné et gravé par François Walter ; extrait des Vues
pittoresques de l'Alsace de F. Walter et de M. l'abbé Grandidier,
Strasbourg, 1785 © Bibliothèque-Médiathèque de Nancy


















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00540-9
EAN : 9782343005409
INTRODUCTION

Ecrire un livre sur les Vosges peut paraître une gageure tant la
production sur le sujet est déjà pléthorique ! Il n’est de mois où ne paraisse
un ouvrage nouveau. En 1796, François de Neufchâteau revendiquait pour
les Vosges une place dans l’histoire, il semble avoir été depuis largement
entendu. Pourtant, pendant longtemps, les montagnes en général et les
Vosges en particulier n’ont guère intéressé l’historien. Selon Fernand
Braudel, espaces périphériques « hors du temps du monde » restés en marge
1des grands courants de civilisation, ces lieux n’ont pas d’histoire .
eNéanmoins, dès le XIX siècle, le massif vosgien devient le terrain privilégié
d’étude des géographes, des naturalistes ou bien des folkloristes qui
étudient les rites, les fêtes et les légendes. Puis, avec le développement du
tourisme, se multiplient les guides et les itinéraires et les historiens, à leur
tour, s’intéressent à la montagne vosgienne. Mais le massif chevauche trois
provinces – l’Alsace à l’est, la Lorraine à l’ouest et, dans une moindre
2mesure, la Franche-Comté au sud – et sept départements ; de ce fait la
3recherche est souvent fragmentée et les travaux juxtaposés , faisant perdre
unité à cet ensemble fortement typé. Par-delà les frontières provinciales et
4départementales, une même réalité existe de la Vasgovie , au nord, aux
portes de Luxeuil et de Belfort, au sud. Faire œuvre de synthèse est donc un
premier axe. Pourtant, là n’est pas l’essentiel. Ici, c’est une histoire des
5représentations qu’on propose au lecteur : l’histoire de la construction, au fil
du temps, du paysage « mental » des Vosges.

1 Voir à ce sujet L. FONTAINE, « Montagnes : représentations et appropriations », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, avril-juin 2005, p. 7.
2 Il s’agit des Vosges, de la Meurthe-et-Moselle, de la Moselle, du Haut et du Bas-Rhin, du
Territoire de Belfort et de la Haute-Saône.
3 Signalons toutefois l’existence depuis vingt et trente ans d’une association, d’une revue
(Dialogues transvosgiens) et des « Rencontres d’histoire des Hautes-Vosges » dont l’objectif est de
créer des liens entre les historiens des trois versants du massif et de faire des Vosges, une terre
de dialogue.
4 La Vasgovie – Wasgau en allemand – est le nom d’une région à cheval sur la frontière franco-
allemande située dans les Vosges du Nord, en France, et dans le sud du Palatinat, en
Allemagne.
5 R. CHARTIER, Au bord de la falaise. Paris, 1998, « Le monde comme représentation » p. 67-86.

7
Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques rappels s’avèrent
toutefois nécessaires. Espace vécu, le paysage est également perçu et il n’est
de perception sans représentation. Réalité – ce qui se voit – le paysage est
aussi un imaginaire, une construction mentale. Voir n’est pas seulement
recevoir mais c’est aussi interpréter le visible. Aussi le paysage est-il
construit par le regard qui filtre la réalité, interprète les éléments du réel, les
complète par d’autres issus de son imagination, de sa culture et de son
temps. Le milieu montagnard étant un puissant moteur pour l’imaginaire,
c’est cette construction du paysage vosgien par le regard d’autrui qui
intéresse ici. Aventure passionnante car, comme l’écrit Havelange, « le
regard est impur. Entre l’œil et le monde, il y a une perception médiatisée
par autre chose que la seule et trompeuse évidence de l’apparaître » ; des
médias qui, selon l’auteur, sont l’appareil sensoriel, le culturel et l’individuel
c’est-à-dire la manière selon laquelle, en chacun, se construit l’expérience de
6la perception .
La lecture du paysage varie ainsi en fonction des individus, des
groupes ; étant entendu qu’ici le mot « paysage » est pris au sens le plus
large du terme, c’est à dire « un pays donné à voir » qu’il soit naturel ou
humain ; le regard porté sur les populations montagnardes accompagne, en
effet, celui que le voyageur pose sur la nature. A chacun sa montagne et à
chacun ses Vosges. En fonction de leur appartenance sociale, de leur culture,
de leurs modes de pensée, de leurs projets, de leurs croyances et de leurs
émotions, les usagers et visiteurs du massif vosgien opèrent dans le paysage
des sélections, éliminant une partie de la réalité mais procèdent aussi à
quelques additions, ajoutant à leurs récits des aspects mémorisés ou
7fantasmés . Visions divergentes et regards singuliers d’un objet identique !
8Socialement construit, le regard se modifie aussi au cours des siècles . En
effet, chaque époque invente et institue ses propres modèles de perception et
les représentations évoluent avec le temps. Les changements de la culture,

6 C. HAVELANGE, De l’œil au monde. Une histoire du regard au seuil de la modernité, Fayard, 1998,
p. 14-27 et p. 373-375 et R. DEBRAY, Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident,
Gallimard, 1992, p. 41-59, 149, 204 et 212.
7 E. MORIN, La Méthode, t. 3, « Anthropologie de la connaissance », Paris, Seuil, 1986, p. 106-107.
8 A. CORBIN, L’Homme dans le paysage, Paris, 2001, p. 9, 13-16, 53, 57 et F. CHENET (éd.), « Le
paysage et ses grilles » dans Paysages ?Paysage ?, Actes du colloque de Cerisy-La-Salle, 7-14
septembre 1992, L’Harmattan, 1996, p. 29.

8
du goût et des pratiques sociales transforment les manières de voir et
entraînent un renouvellement des lectures. Ainsi en est-il de la promotion,
9au siècle des Lumières, de paysages tels que la montagne ou le rivage qui,
jusque-là en Occident, ne suscitaient qu’indifférence, appréhension, voire
répulsion. Quoi de commun, en effet, entre cette vision du site de l’abbaye
de Murbach par le moine bénédictin dom Martène, à l’aube du dix-
huitième, « un désert affreux, serré de tous côtés de hautes montagnes, qui
n’a point d’autres charmes que ceux que l’amour de la pénitence inspire » et
10la vision actuelle qui est celle d’« un cadre vallonné magnifique » . Entre
temps, il y a eu le lent éveil d’une sensibilité, une mutation du regard, une
autre lecture du paysage. C’est l’histoire de cette découverte qu’on se
propose ici de retracer.
Aussi les temps forts de l’étude se situent-ils entre les années 1670 et
1870. Car, pour saisir la genèse des lectures nouvelles, il faut auparavant
restituer les représentations antérieures qui fondaient l’aversion, voire la
edétestation. A la fin du XVII siècle, les Vosges sont encore une montagne
maudite, une contrée répulsive ; plus tôt aussi sans doute mais avant, les
témoignages sont rares et concernent surtout les villes, leurs monuments, les
mœurs de leurs habitants. Le point d’aboutissement correspond aux années
1860 car dès le second Empire et surtout après 1870, les Vosges deviennent
une terre de tourisme, un espace attractif. Entre ces deux périodes, la fin du
dix-septième et les années 1860 a eu lieu le basculement du discours et la
conversion du regard à de nouveaux modèles d’appréciation. Les Vosges se
sont offertes à la contemplation.






9 Promotion du rivage magistralement étudiée par A. CORBIN, Le Territoire du vide : l’Occident et
le désir de rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988.
10 Dom E. MARTENE et dom U. DURAND, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la
Congrégation de Saint-Maur, Paris, 1717, p. 138 ; en ligne, www. alsace-passion.com/murbach,
consulté le 21 mars 2012. Au pied du Grand Ballon (celui de Guebwiller), l’abbaye bénédictine
de Murbach est située en Alsace méridionale.

9






10
Les Vosges, quelles Vosges ? Il est temps à présent de présenter
11rapidement la montagne vosgienne, l’objet du discours, des discours .
[Doc. : carte du massif vosgien]. Massif modeste situé au nord-est de la France,
cette montagne qui renaît à l’ère tertiaire lors du soulèvement du vieux socle
hercynien étire sur quelques 180 km ses crêtes émoussées, de Wissembourg,
au nord, à la trouée de Belfort, au sud. Large de quelques dizaines de
kilomètres, cette montagne « bonasse » selon le mot de Capot-Rey, éminent
géographe, possède un profil doublement dissymétrique. S’opposent en effet
les pentes abruptes du versant alsacien à l’est et le modelé tranquille du
versant lorrain qui s’incline doucement à l’ouest. Mais s’opposent aussi les
Hautes-Vosges cristallines au sud, le pays des ballons, ces sommets arrondis
qui dépassent fréquemment les 1000 m, et les Basses-Vosges gréseuses au
nord où les altitudes s’élèvent rarement au-dessus de 500 m. Pourtant
traditionnellement, on distingue trois ensembles : les Vosges du Nord ou
Basses-Vosges gréseuses situées au nord de la dépression de Saverne ; les
Vosges centrales ou Vosges moyennes délimitées au nord par Saverne et au
sud par une ligne Sélestat-Saint-Dié où les altitudes sont comprises entre 500
et 1000 m ; les Hautes-Vosges granitiques au sud, la partie la plus élevée et la
plus large du massif.

Commençons par celles-ci, les plus montagnardes des trois. Du
Brézouard (1228 m), l’un des plus beaux belvédères des Vosges au-dessus
du Val de Liepvre au Ballon d’Alsace (1247 m) s’étire du nord au sud, sur
une cinquantaine de kilomètres de long, une ligne de crêtes dont l’altitude
dépasse les 1000, voire les 1300 m. Ainsi le Ballon de Guebwiller – le Grand
Ballon (1424 m) – point culminant de la chaîne qui surplombe le pays
vosgien et la Forêt noire, ou le Hohneck (1362 m), cime herbeuse et
caillouteuse au cœur même des Hautes-Vosges cristallines, ou bien encore, à
la jonction de la Lorraine, de l’Alsace et de la Franche-Comté, le Ballon
d’Alsace qui domine les petits lacs d’Alfeld, de Sewen et les vallées de

11 On se reportera à quelques ouvrages généraux : A. TROUX et A. QUILLE, Les Vosges.
èmeGéographie et histoire, Saint-Dié, 8 éd., 1951 ; J.-R. ZIMMERMANN, Les Vosges. De Saverne au
Ballon d’Alsace. Des Mille Etangs au Donon, Nancy, éditions Place Stanislas, 2011 ; L. SITTLER,
Dans les Vosges du Nord, éditions Sutter, 1957 ; G. GUERY, Une géographie des Vosges, Epinal,
Agi’s, 2004, p. 12-31. Voir aussi le passage excellent consacré au massif vosgien dans La France
sous la direction de D. FAUCHER, Paris, Larousse, 1952, t. 2, p. 321-332.

11
Masevaux et de Giromagny, sans oublier, bordant la route des crêtes, le
Kastelberg (1350 m), le Rainkopf (1305 m) ou le Markstein (1266 m). Enfin,
dans les Vosges comtoises, à l’ouest du Ballon d’Alsace, le Ballon de
Servance (1216 m) surplombe les vallées de la Moselle et de l’Ognon et la
Planche des Belles-Filles (1148 m) offre un vaste panorama sur les Vosges
méridionales et le Territoire de Belfort. Ici, les glaciers quaternaires ont
élargi les vallées, creusé des cirques où s’enchâssent des lacs tels, sur le
versant alsacien, les lacs Noir et Blanc, le lac des Truites, le Schiessrothried
ou l’Altenweiher ou, sur le versant lorrain, les lacs de Blanchemer, des
Corbeaux, sans parler des plus célèbres d’entre eux, les lacs de Gérardmer,
Longemer et Retournemer ou bien encore, dans les Vosges comtoises, l’étang
des Belles-Filles, niche glaciaire cernée d’arbres sur le flanc du Ballon de
Saint-Antoine (1127 m). Ici, les versants rapides, le décor rocheux et les
arêtes vives donnent parfois au relief un caractère alpestre. En remontant
vers le nord, du val de Sainte-Marie au pays de Saverne et de Dabo, sont les
Vosges moyennes, des Vosges surtout gréseuses caractérisées par des
hauteurs érodées et partie la plus étroite du massif. Toutefois, au nord-est de
la vallée supérieure de la Meurthe, quelques sommets avoisinent les 1000 m
tels le Donon (1009 m), le Climont, le Champ du Feu ou le Schneeberg et
particulièrement pittoresque est la région de Dabo-Wangenbourg qui, de la
vallée de la Bruche à Saverne, étale ses horizons de pitons dénudés, ses
falaises de grès et ses vastes étendues forestières ; en revanche, au sud de la
Meurthe, le grès donne vers Epinal et Senones de vastes reliefs tabulaires
qu’on appelle ici « forêt ». Enfin, au nord de Saverne jusqu’à la frontière du
Palatinat, s’étalent les Basses-Vosges qui ne sont plus de vraies montagnes.
Ici, le grès sans partage domine, trouant de rose le sombre manteau forestier
qui marque fortement de son empreinte le paysage alentour. Les altitudes
sont modestes mais les versants sont escarpés, les vallées sinueuses et
profondes et les buttes nombreuses où s’accrochent des ruines féodales. Et,
si le sommet le plus élevé de la contrée, le Wintersberg au-dessus de
Niederbronn, ne s’élève qu’à 580 m, la région néanmoins est dite
montagneuse car il existe, en dépit des différences, des caractères communs
à l’ensemble du massif.


12
12Il s’agit du climat, de la présence forestière et des formes de l’habitat.
En matière climatique, les Vosges présentent des tendances continentales
marquées : les hivers sont longs, rigoureux et neigeux et les étés parfois très
chauds et orageux. Certes le massif étant orienté nord-sud, le versant lorrain,
exposé de plein fouet aux influences océaniques, a des précipitations
abondantes alors que le versant alsacien, plus abrité, est moins enneigé et
plus ensoleillé. Mais que l’on soit au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest, les
Vosges sont par excellence le pays des forêts. Omniprésente au nord du
massif, la forêt est partout : forêts de hêtres, de chênes ou bien de résineux
qui couronnent les zones sommitales, revêtent les croupes qui séparent les
13vallées, escaladent les versants raides et exposés au nord . C’est seulement
au-delà de 1000 m qu’elle laisse place aux chaumes, ces vastes pelouses et
landes d’altitude qui recouvrent les sommets érodés les plus hauts. Enfin, il
est une troisième caractéristique commune à l’ensemble du massif : les
formes de l’habitat. Dès le Moyen Age, à l’exception de quelques pentes
difficiles et de quelques zones boisées, la montagne vosgienne est
humanisée, constituant un îlot de dissémination au milieu des plaines à
habitat groupé d’Alsace et de Lorraine. Que l’on soit à La Bresse, dans le
pays de Salm, à Dabo, dans le Val de Villé ou dans celui d’Orbey, l’habitat se
disperse. En montagne, les écarts et lieux-dits se multiplient sur les pentes et
les villages d’ordinaire renferment plusieurs hameaux ; en un semis
désordonné, fermes et granges s’éparpillent sur les versants accidentés et les
14replats ensoleillés . Voilà rapidement présenté l’espace sur lequel vont
e ediscourir, du XVII au XIX siècle, des visiteurs venus de l’extérieur ou
quelques natifs du lieu, cultivés et lettrés.


12 Au point que selon O. Kammerer, l’alliance des termes « forêt » et Vosges va l’emporter dans
e les textes, du Haut Moyen Age au XVI siècle, sur l’alliance des termes « montagne » et Vosges.
Cf. O. KAMMERER, « Les Vosges sont-elles une montagne au Moyen Age ? », Actes des congrès
de la société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 2003, vol. 34, p. 27.
13 Aujourd’hui, près de 60% du massif sont couverts de forêt contre 40 % pour l’ensemble de la
France. Voir « Moyennes montagnes. Vie ou survie ? Dossier Vosges », Revue de Géographie
alpine, 1995, 3, p. 164.
14 Prolonger avec G. SAVOURET, « La structure agraire et l’habitat rural des Hautes-Vosges »,
Publications de la société de géographie de Lille, 1942, p. 5-58.

13
Les représentations étant incorporées à des individus socialement et
culturellement situés, il est indispensable avant toute analyse, dans un
premier temps, de présenter les textes et les auteurs porteurs et émetteurs du
discours. La personnalité de ceux-ci – c'est-à-dire leurs origines, leurs
valeurs, objectifs, croyances, façons de voir le monde…– influe largement
sur leur vision paysagère. Presque tous sont observateurs extérieurs, gens
du dehors, étrangers à la montagne qui portent leur regard sur le massif
vosgien et ses populations. En fait, les gens du cru, souvent analphabètes ou
tout au moins largement étrangers à l’écrit, n’évoquent guère leur milieu. On
parle peu, il est vrai, de ce que l’on vit au quotidien.

Ensuite, l’essentiel du propos consiste à reconstituer les
représentations que ces hommes à différents moments se sont fait du massif,
en débusquant les nouveaux modèles d’appréciation du paysage vosgien et
des populations locales, en analysant comment la montagne vosgienne
d’espace maudit, objet d’appréhension, voire même d’aversion, devient au
fil du temps source de jouissance et de délectation esthétique au temps du
romantisme. Une révolution du regard, du discours, qu’avant les Vosges
avaient connue les Alpes, dont il importe de mettre à jour les multiples
racines, de détecter les signes avant-coureurs, de repérer les genèses, les
ruptures et de dévoiler les conditionnements intériorisés qui font qu’un
groupe à un moment donné, derrière l’entrelacs des lectures, partage un
même système de représentation. Sans oublier, chemin faisant, de
déconstruire quelques clichés car il ne suffit pas d’énoncer les
représentations, encore faut-il en comprendre les soubassements profonds.
Pour être éclairante, une histoire des représentations doit, sans cesse,
s’interroger sur l’écart qui existe entre celles-ci et le réel.

Au total, ici, il s’agit moins de dire ce qu’étaient les Vosges dans les
siècles passés que de dire ce qu’elles paraissaient être ou ce qu’on pensait
qu’elles étaient. Toutefois, l’histoire des imaginaires est toujours étroitement
associée à celle des réalités. D’après Augustin Berque, « même représenté, le

14
15paysage s’abreuve aux réalités d’un lieu, d’un moment » et l’on ajoutera,
d’un individu ou d’une société. Et, à l’inverse, à leur tour, les représentations
influencent l’expérience vécue du paysage, rythment les comportements et
déterminent les pratiques.


15 A. BERQUE, Le Sauvage et l’artifice, Paris, Gallimard, 1986, p. 158.

15



Première partie
REGARDS CROISÉS



L’étude attentive des conditions et des postures d’énonciation est ici
un préalable indispensable car toute histoire des représentations ne peut
faire l’économie de celui qui regarde, l’observateur qui opère dans le
paysage des sélections, des jugements de valeur en fonction de ses attentes,
16de ses croyances, de ses émotions, de ses projets et de ses expériences .
Aussi, avant toute analyse des textes, doit-on quelque peu s’attarder sur la
nature des sources consultées, l’origine des auteurs et leur substrat culturel,
l’objectif du voyage…. Tout ceci étant mis au service du projet
préalablement défini : l’analyse des visions du massif et de ses habitants des
années 1670 aux années 1870.
Sources capitales pour qui s’intéresse aux représentations, les sources
17littéraires sont ici largement privilégiées car elles sont un instrument
efficace pour restituer les sensibilités et les visions d’autrefois. Ne sont-elles
pas le reflet de la réalité vécue, le véhicule des images, les productions de
l’imaginaire collectif, en un mot, le moyen de repérer les mutations des
systèmes de représentations ? Il s’agit parfois de quelques lignes glanées au
détour d’une lettre telle celle, célèbre, que Voltaire, le 12 juillet 1729, adresse
à Bertrand-René La Pallu, intendant de la généralité de Lyon, lors d’un de
18ses séjours à Plombières ; plus souvent il s’agit de quelques feuillets
19extraits, par exemple, des Mémoires de Gœthe ou d’un ouvrage de plusieurs

16 Voir à ce sujet R. BRUNET, « Analyse des paysages et sémiologie » in A. ROGER (dir.), La
Théorie du paysage en France (1974-1994), Champ Vallon, 1995, p. 9 et 19.
17 Pour prendre une connaissance d’ensemble de la documentation consultée, se reporter à la
liste des sources manuscrites et imprimées qui figure en fin de volume.
18 VOLTAIRE, Correspondance, t. 1, La Pléiade, Gallimard, 1977, lettre 239.
19 ère Voir les Mémoires de Gœthe, traduites par la baronne de Carlowitz, Paris, 1855, 1 partie,
livre X, p. 234-239.

17
dizaines, voire de quelques centaines de pages telles les Lettres vosgiennes de
20dom Pierre Tailly . D’entrée de jeu, précisons que les sources
iconographiques – peintures, gravures, lithographies… – qui ont pourtant si
fortement contribué à la constitution d’un imaginaire paysager seront à
l’occasion convoquées mais sans être jamais au cœur du propos ; elles ont
21été déjà abondamment et excellemment utilisées par d’autres . D’ailleurs si
le paysage pictural souvent fait accéder au paysage naturel et si la peinture
est la mise en forme de ce qu’il faut voir, la littérature n’en demeure pas
22moins première . Le corpus est relativement vaste et suffisamment
composite pour être significatif car le risque existe de glaner quelques textes
au hasard de la documentation et de leur accorder un peu trop vite valeur
de paradigme ; il est constitué pour l’essentiel de textes accessibles et
connus. Mais des textes ici sollicités différemment, revisités pour répondre
au projet préalablement défini et qui tous comportent, à propos de la
montagne vosgienne et de ses habitants, un jugement de valeur d’ordre
esthétique, moral, sentimental ou idéologique.








20 Les Lettres vosgiennes de dom Pierre Tailly, éditées à Liège en 1789, comportent 233 pages.
21 Pour se limiter à quelques titres, voir par exemple P. AHNNE, « Les Vosges et les arts
plastiques » dans Les Vosges et le Club vosgien. Autour d’un centenaire (1872-1972), Strasbourg,
1972, p. 201-205 ; P. AHNNE et M.-Ch. HAMM, Visages romantiques de l’Alsace, Contades, 1984 ;
e eF. PETRY, « Invention du paysage et identité au XIX et XX siècle en Alsace », Revue d’Alsace,
2005, p. 277-364 ; L’Alsace pittoresque : l’invention d’un paysage 1770-1870, Catalogue de
l’exposition du Musée Unterlinden, Colmar, 2011.
22 Voir F. DAGOGNET (dir.), Mort du paysage ? Philosophie et esthétique du paysage, Actes du
colloque de Lyon, Champ Vallon, 1982, p. 127, 136 et A. CAUQUELIN, L’Invention du paysage,
Plon, 1989, p. 70, 81-84.

18

Chapitre premier
UN FAISCEAU DE DISCOURS

La documentation est suffisamment abondante et variée pour imposer
une classification fut-elle élémentaire, voire parfois sujette à caution.
Viennent largement en tête les relations de voyages – plus des trois
cinquièmes du corpus mais un genre polymorphe – suivies par les enquêtes
et rapports – un septième des cas – complétées par la lecture de quelques
guides, essais et poèmes qui, tous, traitent des Vosges.


1. Les récits de voyages, un genre polymorphe
Les plus utilisés, mais pas exclusivement, sont les relations de voyages
surtout sous forme de correspondances, secondairement de journaux et
mémoires, enfin de quelques guides et itinéraires. Le récit de voyage est un
e egenre florissant aux XVIII et XIX siècles car voyager, au siècle des
Lumières, est chez les élites une pratique sociale usitée qui se prolonge à
l’âge romantique, grande époque de pérégrinations, le spleen et le besoin
23d’exotisme poussant plus d’un individu au départ . Au dix-neuvième, tous
les grands écrivains furent de grands voyageurs qui, dans des écrits
intimistes, ont laissé au lecteur d’aujourd’hui leurs impressions du moment.
Pour la plupart d’entre eux, ces récits sont de première main ; pourtant
certains dérogent à la règle commune tel celui de l’académicien Alfred
Cuvillier-Fleury accusé par ses détracteurs d’avoir composé son livre –
Voyages et voyageurs (1854) – avec des fragments pillés dans divers articles,
de dates et de provenances différentes. Et le critique dans la Chronique de la
Quinzaine d’étriller Cuvillier en ces termes : « de quoi se compose l’ouvrage

23 Voir J. CASSOU, « Du voyage au tourisme », Communications, 10, 1967, p. 25-34 où l’auteur
traite du romantisme, grande époque de voyage.

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de M. Cuvillier-Fleury ? De quelques lettres écrites autrefois durant ses
voyages […] et d’articles sur les écrivains qui ont eux-mêmes raconté leurs s, depuis Jacquemont jusqu’à M. Th. Gautier » et le commentateur de
conclure puisque « les impressions de l’auteur n’ont plus la valeur d’une
observation personnelle et spontanée, il semble plus simple au premier
24abord de recourir aux livres des voyageurs eux-mêmes » . Mais, dans
l’ensemble, Cuvillier-Fleury reste une exception ; l’essentiel des récits sont,
ici, écrits à la première personne.
Loin d’être unitaire, le discours est d’une grande diversité formelle : il
s’agit de notes prises sur le vif ou de matériaux retravaillés, nourris de
lectures plus que d’observations ou bien encore de notations consignées au
25jour le jour de façon chronologique . Il s’avère donc nécessaire d’établir un
recensement élémentaire. Car, selon Roger Chartier, spécialiste en la matière,
« il n’est pas de texte hors le support qui le donne à lire […] il n’est pas de
compréhension d’un écrit quel qu’il soit, qui ne dépende des formes dans
26lesquelles il atteint son lecteur » . Tout texte possède une matérialité, une
historicité. Donc, gardons nous de dissocier ici le fond et la forme.

Lettres, correspondances

Les récits sélectionnés se présentent le plus fréquemment sous forme
de lettres adressées à un ou plusieurs destinataires. La forme épistolaire est
en effet chère aux voyageurs de l’époque. Apparue dans le récit de voyage
vers le milieu du dix-septième, elle s’affirme dans la seconde moitié du dix-
27huitième . Secteur longtemps négligé des écritures du Moi, les
correspondances sont une des voies privilégiées qu’utilise l’historien pour
traquer les sensibilités au quotidien et renseigner sur les perceptions et sur

24 En ligne, voir le site wikisource.org/wiki/Chronique de la quinzaine…/12, consulté le 20 mai 2010.
25 Sur l’écriture du voyage, voir I. LABOULAIS dans D. DINET, J.-N. GRANDHOMME et I.
LABOULAIS, Les Formes du voyage, Actes du colloque de Strasbourg, 22-23 novembre 2007,
Strasbourg, 2010, p. 395 ; en ligne, A. GUYOT « Le récit de voyage en montagne au tournant des
Lumières», Sociétés et Représentations, 1, 2006, p. 117-133. Site www.cairn.info/revue-societes-et-
representations-2006, consulté le 15 février 2011.
26 Se reporter à R. CHARTIER, « Le monde comme représentation », Annales E.S.C., nov.-
déc.1989, p. 1512-1513.
27 Genre mal défini, le récit de voyage évolue au cours des siècles tant sur le plan formel que
stylistique et idéologique. Tel est l’objet du livre de F. WOLFZETTEL, Le Discours du voyageur.
eLe récit de voyage en France du Moyen Age au XVIII siècle, PUF, 1996.

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les représentations. Ici, en l’occurrence, le corpus épistolaire se compose
e ed’une cinquantaine de lettres écrites aux XVIII et XIX siècles. De Voltaire,
on retiendra les lettres écrites de Plombières à René La Pallu en juillet 1729
et celles adressées du même lieu à dom Calmet et à la duchesse de Saxe-
28Gotha en juillet 1754 ou bien encore celles envoyées de Colmar et Prangins
au comte d’Argental, son ami, en mai 1754 et en janvier 1755. En 1786,
Madame de Staël, mariée de fraîche date, suit ses parents à Plombières et
livre à son époux, largement son aîné, ses émotions et impressions diverses
sur cette région des Vosges, dans neuf lettres rédigées durant son court
séjour. C’est encore de Plombières, en 1787, que dom Tailly bénédictin de
Châtenois rédige une douzaine de lettres qui, en dépit d’un style encombré
de longueurs, sont d’un grand intérêt. La même année, toujours depuis
Plombières, Eléonore-Françoise de Sabran, jeune et veuve, adresse une
29douzaine de lettres au chevalier de Boufflers alors en poste au Sénégal.
Dans cette correspondance très connue entre les deux amants, la comtesse
ebavarde à propos de tout et à propos des Vosges. Au XIX siècle, le corpus
épistolaire se limite à quelques séries de lettres telles, en 1821, les Lettres d’un
Provençal, en réalité dues à la plume d’un Vosgien natif d’Epinal soucieux
d’en déguiser l’origine – Charles Charton (1800-1876) – peintre des mœurs
et des paysages de sa contrée d’origine ; celles également rédigées par
l’écrivain Mérimée qui, inspecteur des Monuments historiques, traverse les
Vosges en 1836, en 1845-1846 puis en 1848 ou bien encore celles écrites par le
peintre Delacroix qui, malade depuis six mois, fréquente Plombières en août
1857 et y revient l’année suivante en juillet 1858, souffrant toujours
d’un « maudit mal de gorge » ; l’artiste chez qui « le spectacle de la Nature
30[est] une nécessité de [l’] être » entretient avec la baronne Juliette de Forget,
son amie, une correspondance nourrie. N’oublions pas Berlioz qui, depuis
Plombières où il séjourne à deux reprises pendant l’été 1856, rédige au jour
le jour, sous forme de lettres, des récits qu’il adresse au rédacteur du Journal
31des Débats ; enjoué, il évoque sur un ton plein d’humour et avec une verve
cocasse les traits saillants de la contrée avec force notations sur les
caractéristiques des populations locales. Quant à Xavier Thiriat, c’est dans

28 Durant l’hiver 1754-1755, Voltaire séjourne au château de Prangins situé sur le lac Léman,
près de Nyons.
29 Il s’agit de Stanislas-Jean, marquis de Boufflers (1738-1815), fils de la belle et spirituelle
marquise Marie-Françoise-Catherine de Beauvau-Craon.
30 E. DELACROIX, Journal (1822-1863), publié par André Joubin, Paris, 1931-1932, 14 mai 1853.
31 Quotidien politique et littéraire proche du pouvoir, le Journal des Débats s’adresse à la classe
dirigeante. Comme Chateaubriand, Hugo ou Balzac, Berlioz y collabora, entre 1835 et 1863. Ces
récits rédigés pour le Journal des Débats seront insérés par Berlioz en 1859 dans le recueil intitulé
Les Grotesques de la musique.

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une lettre adressée à son frère qu’il relate le voyage à la Schlucht qu’il
effectue en juillet 1860. Excursion mémorable puisque c’est la première fois
que l’auteur estropié des deux jambes, grâce à un petit âne attelé d’une
carriole qu’on vient de lui offrir, peut enfin dépasser l’horizon de la ferme
du Pré-Tonnerre et de la vallée de Cleurie pour aller herboriser en joyeuse
compagnie sur les sommets dénudés du Hohneck. Une véritable équipée
puisque les promeneurs, à l’aller, empruntent à l’ombre des sapins le
« Chemin des Dames » qui, presque à pic, monte de Longemer à la route
d’Alsace par le col de Balveurche ; à la redescente, plus prudents, après une
nuit passée dans l’abri de la Schlucht, ils utilisent la nouvelle route certes
32encore en travaux mais déjà praticable . Sous forme de lettres, la littérature
de voyage voit émerger la subjectivité et, multipliant les digressions
anecdotiques, adopte volontiers un style vivace et spontané. Un net
contraste avec le ton sec, sobre et laconique et qui se voulait objectif de la
relation « classique » telle qu’elle existait au Grand Siècle.

Les journaux

Relevant aussi de l’écriture autobiographique, le journal est l’une des
autres formes que revêt le récit de voyage. Récit fragmentaire et discontinu,
il est comme la correspondance constitué de notes qui ont été prises sur le
vif. Ainsi le journal rédigé par Victurnienne de Mortemart, une enfant qui
compte à peine dix ans ; elle relate le voyage de trois mois effectué en
compagnie de ses parents entre Paris, Strasbourg et Besançon, entre le mois
de mai et le mois d’août 1769. Sur ce carnet de bord scandé par les diverses
étapes de son périple dans l’Est est scrupuleusement noté tout ce qu’elle
perçoit et aperçoit. Elle découvre la campagne lorraine, alsacienne et
33parcourt les Vosges livrant sa vision personnelle des espaces parcourus .
Fait suffisamment rare pour être souligné, il est, dans le corpus, un second
journal féminin, celui de Sarah Newton rédigé sous le premier Empire.
Descendante du célèbre physicien anglais et demoiselle de compagnie de la
marquise de Coigny avec qui elle passe une saison à Plombières en 1807, elle
confie à son journal de voyage, en des pages pleines de charme, ses
ravissements naïfs. A son tour Delacroix, en 1857 et 1858, note au jour le

32 La lettre adressée par Xavier Thiriat (1835-1906) à son frère Louis est datée du 24 juillet 1860
et a été publiée à la suite du Journal d’un solitaire sous le titre de Voyage à la Schlucht par
èreGérardmer, Longemer et Retournemer, Paris, 1 éd. 1866, réédité à Paris en 1874, p. 231-271.
33 Se reporter à l’avant-propos de L. GIGAULT qui a transcrit et annoté ce journal dans
Mademoiselle de Mortemart. Un merveilleux voyage. Le journal d’une enfant pendant l’été 1769,
Strasbourg, 2006, p. 11-20.

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jour dans son journal intime, chef d’œuvre littéraire, ses réflexions et ses
impressions personnelles. Témoignage sur l’homme et témoignage d’une
époque, ce Journal complète avec bonheur sa Correspondance et révèle le
regard de l’artiste sur les paysages vosgiens sous le second Empire. C’est
eraussi au Journal qu’il tient du 1 janvier au 31 décembre 1860 que Thiriat,
autodidacte et solitaire, confie ses émotions et chante les beautés de son pays
natal, cherchant dans la nature une consolation à ses infirmités. Comme la
correspondance, le journal de voyage se prête à toutes sortes de réflexions
personnelles et autres développements anecdotiques.

Les Mémoires

Les relations de voyages prennent aussi parfois la forme de récits
rétrospectifs destinés à être publiés pour la postérité ; il s’agit des Mémoires,
un genre littéraire au croisement de l’autobiographie, de l’histoire et du
journal intime ; un récit toujours à la première personne rédigé une fois le
périple accompli, parfois longtemps après. Exilée après la Fronde sur ses
terres de Saint-Fargeau, Anne-Marie-Louise d’Orléans duchesse de
Montpensier se lance dans l’écriture de ses souvenirs parmi lesquels figure,
en août 1673, sa traversée des Vosges, de Raon à Sainte-Marie-aux-Mines par
Saint-Dié. Gœthe un siècle plus tard, en juin, juillet 1770, parcourt les Vosges
34du Nord avec ses deux amis, Weyland et Engelbach . Un périple alsacien
qu’il relate quarante-deux ans plus tard dans le second livre des Mémoires
paru en 1812, l’écrivain gagnant en réflexion ce qu’il a perdu en précision et
en intensité émotionnelle. En effet, c’est à cinquante-neuf ans qu’il décide
d’écrire le récit de sa vie ou plus exactement de faire la relation
d’événements antérieurs à son arrivée à Weimar, alors qu’il ne comptait
encore que vingt-six ans. En fait, c’est un vieil homme qui relate le voyage
accompli quarante-deux ans plus tôt par le jeune étudiant. Dans ce type de
récit, la distance temporelle est telle qu’elle pourrait faire douter, parfois, de
la véracité du propos.

Guides et itinéraires

Selon Stendhal « un journal de voyage doit être plein de sensation, un
35itinéraire, en être vide » . Aussi, a priori, les guides de voyage, plus
techniques, en raison de leur caractère instrumental, de leur prétention à

34 Sur ce voyage que Gœthe effectue en Basse-Alsace, en Lorraine et en Sarre du 23 juin au 4
juillet 1770, voir J. de PANGE, Gœthe en Alsace, Paris, 1925, p. 77-87.
35 STENDHAL, Œuvres intimes, t. 1, Journal (1801-1817), 28 juin 1813.

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l’exhaustivité et des stéréotypes qui souvent les encombrent, ne devraient
guère intéresser l’historien des représentations.

Aussi écarte-t-on d’emblée en dépit de leur célébrité les Wanderungen
durch die Vogesen (1821) de Christian-Moritz Engelhardt ou le Guide
pittoresque du voyageur en France de Girault de Saint-Fargeau qui, en 1836,
décrit les Vosges sur la route de Paris à Strasbourg ou bien encore le guide
qu’Adolphe Joanne consacre aux Vosges en 1861. Utiles pour résoudre les
difficultés du voyage, ces publications déroulent des listes de lieux à visiter
et développent un appareil pratique concernant les transports,
36l’hébergement et la restauration . En 1837, Louis-Prosper Cantener (1803-
1847), entomologiste et membre de plusieurs sociétés savantes, dans ses Vues
pittoresques trace, à partir de Wissembourg l’itinéraire d’un voyage dans les
Vosges afin, précise-t-il, « d’éviter à ceux qui seraient tentés de
l’entreprendre les inconvénients qu’ont toujours à redouter les voyageurs
novices » ; son objectif clairement affiché est de faciliter ces excursions
pittoresques grâce aux renseignements qu’il a pu recueillir. C’est ainsi qu’au
fil de l’itinéraire, il conseille aux amateurs de pittoresque de ne pas manquer
l’excursion au château du Trifels, ajoutant, détail pratique, qu’au bas de la
montagne, ils trouveront des rafraîchissements ; pour la visite du château de
Lichtenberg, à trois lieues de Niederbronn, il avertit que « la course est un
peu longue pour les dames » ; et, si par mégarde un voyageur vient à
s’égarer en montagne, il lui conseille de suivre le cours des ruisseaux sur les
bords desquels il est susceptible de trouver quelqu’habitation isolée.
Pourtant, l’auteur se défend d’avoir fait un travail qui « ressemblerait un
peu trop à ces cartes routières ornées de chaque côté d’une colonne
statistique » ; au contraire, dit-il, « nous parlerons d’après nos
37impressions » . Vers les années quarante, en effet, moment où apparaissent,
au dix-neuvième, les grandes collections de guides, certains ouvrages à la
limite des genres, écrits le plus souvent par des auteurs locaux, voient le
style littéraire l’emporter encore largement sur l’aspect documentaire ; ils
portent d’ailleurs le titre évocateur d’Itinéraire chez l’abbé Jacquel (1852) ou
de Promenades chez Bazelaire (1838) s’attachant davantage aux agréments du
paysage qu’aux contingences des déplacements. Le premier – Jacquel – qui

36 Pour une réflexion générale sur les guides, se reporter à G. CHABAUD E. COHEN, N.
e eCOQUERY, J. PENEZ (éd.), Les Guides imprimés du XVI au XX siècle, Belin, 2000. Voir aussi I.
CHAVE, « Des guides touristiques pour les Vosges (1830-1950) », dans Vosges, terre de tourisme.
Du siècle de Montaigne à nos jours 1500-2000, catalogue de l’exposition (17 novembre 2010-19
février 2011), Epinal, 2010, p. 18-19.
37 Vues pittoresques des Vosges publiées par L.-P. Cantener, Paris, 1837, p. 7-9, 15, 20, 33.

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