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La restauration monumentale en question

De
224 pages
L'institutionnalisation par la circulaire du 5 août 1985 des études sur les travaux de restauration des monuments classés est-elle une innovation dans la tradition du service des Monuments historiques ? A quoi fait-elle référence parmi les textes historiques et théoriques, est-elle simplement une mesure administrative ou témoigne-t-elle d'une ambition culturelle ? Le recours systématique aux études préalables a-t-il changé les modes d'intervention de la maîtrise d'oeuvre ?
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La Restau Ra tion monumenta Le
en question 
la circulaire du 5 août 1985 relative aux
études préalables et son application



































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56510-4
EAN : 9782296565104
CÉLINE HULLO-POUYAT





LA RESTAURATION MONUMENTALE
EN QUESTION
LA CIRCULAIRE DU 5 AOÛT 1985 RELATIVE AUX ÉTUDES
PRÉALABLES ET SON APPLICATION








Préface de Jean-Pierre Weiss






















L’Harmattan
du même auteur
Philippe Boulanger et Céline Hullo-Pouyat (éd.), Espaces urbains à l’aube du
eXXI siècle, Patrimoine et héritages culturels, PUPS, coll. « art’hist », 2010.La conservation des monuments du passé n’est pas une simple question de
convenance ou de sentiment. Nous n’avons pas le droit d’y toucher ! Ils ne nous
appartiennent pas. Ils appartiennent à ceux qui les ont construits et en partie à
toutes les générations d’hommes qui viendront après nous.
John Ruskin, Les Sept Lampes de l’architecture, Klincksieck, 2008.7remerciements
Mes remerciements vont tout d’abord à François Goven, sous-directeur
des Monuments historiques jusqu’en 2004, qui, en 2003, a encouragé, par
l’attribution d’une allocation de recherche et de formation ce travail sur les études
préalables.
Ma gratitude se porte tout particulièrement vers Jean-Pierre Weiss, directeur
du Patrimoine de 1983 à 1986, aujourd’hui Directeur Général de l’Agence
Publique pour l’Immobilier de la Justice (APIJ) et de l’établissement public du
TGI de Paris, qui a témoigné de ses convictions sur les procédures des travaux à
mettre en œuvre pour les monuments protégés.
Que Jean-Pierre Bady, directeur du Patrimoine de 1986 à 1990, aujourd’hui
conseiller maître à la Cour des comptes, reçoive ici l’expression de mes
remerciements les plus sincères de son témoignage sur l’application de la réforme
des études préalables.
Qu’Elisabeth Ballu, chef de mission du service Ingénierie et Références
Techniques à la DAPA (aujourd’hui direction générale des Patrimoines), reçoive
ma gratitude, ainsi que toute son équipe. L’intérêt qu’Elisabeth Ballu a porté
à cette étude, exprimé dès le début de la thèse, a permis de mieux orienter les
recherches aux archives du ministère de la Culture.
Jean-Daniel Pariset, conservateur général, directeur de la MAP, a contribué à
évaluer les fonds archivistiques susceptibles d’apporter des éléments à cette thèse.
Il a également encouragé l’attribution de l’allocation de recherche de la DAPA.
Qu’il reçoive ici l’expression de ma profonde gratitude.
Que Jacques Charpillon, sous-directeur des Monuments historiques de 1983
à 1985, trouve ici mes sincères remerciements de son accueil.
Je tiens à remercier Geneviève Le Louarn, IGMH, conservatrice régionale en
Bretagne au moment de la réforme des études préalables. Elle a notamment mis à
ma disposition un de ses articles sur les préalables, en voie de publication au
moment de la rédaction de la thèse, et a fait part de son expérience originale sur la
mise en place de tranches préalables en Bretagne quelque temps avant la réforme
de 1985.
Que Jean-Michel Leniaud, chef de la division des Afaires générales et de la
protection à la direction du Patrimoine de 1983 à 1986, actuellement directeur
d’études à l’École Pratique des Hautes Études et professeur à l’École nationale
des Chartes et à l’École du Louvre, veuille bien trouver ici l’expression de ma
6reconnaissance de son témoignage en tant que rédacteur de la partie documentaire
de la circulaire du 5 août 1985.
Que Fernand Charbonnel, responsable de la mission Études et Travaux en
1985, reçoive ici ma sincère et profonde reconnaissance de m’avoir ouvert l’accès
à ses archives et du temps qu’il m’a accordé lors de rencontres et d’échanges
épistolaires. Son témoignage unique et sa mémoire infaillible ont permis de
retracer la chronologie de la réforme des études préalables et ont permis de mieux
comprendre les motivations des initiateurs de la réforme, ainsi que la réalisation
et l’application de la circulaire du 5 août 1985.
Mes remerciements s’adressent à l’ensemble des architectes en chef dont les
études préalables ont été la source primaire de ce travail.
Je tiens à remercier vivement le directeur du Laboratoire de Recherche des
Monuments Historiques, Isabelle Pallot-Frossard, qui a encouragé les recherches
de ma thèse dès le commencement et qui a partagé son expérience de plus de dix
ans en tant qu’IMH.
Enfn, je remercie les responsables des DRAC.
Je tiens à exprimer ma gratitude à Françoise Hamon, professeur d’histoire du
Patrimoine, qui a accepté de diriger cette thèse.
8 9préface
Il faut le talent de Céline Hullo-Pouyat pour embarquer son lecteur à bord
d’une circulaire administrative afn de l’emmener en un parcours semé d’intrigues
découvrir les restaurations contrastées de monuments historiques comme le pavillon
du Roi du château d’Oiron, l’église Saint-Martin de Chapaize, la caserne Villars de
Moulins, le familistère Godin à Guise ou la chapelle Sainte-Claire d’Annonay.
Dans sa quête des théories et pratiques de la restauration des monuments
historiques au vingtième-siècle, Céline Hullo-Pouyat ne se laisse jamais distraire
de son absolue exigence scientifque par les anecdotes ou les afrmations des
spécialistes. Elle exige démonstrations, références historiques, sources, et quand
on ne les lui fournit pas, prend un aimable recul, en forme de révérence polie mais
impitoyable à ses interlocuteurs.
Elle est allée aux sources, elle, poser les bonnes questions à cette petite poignée
d’experts qui au fl des ans furent les décideurs ou les inspirateurs de la politique
française des travaux sur monuments historiques.
On peut donc lire son exigeant travail de recherche en étant assuré de n’y
trouver ni facilités ni complaisances. Sa belle écriture fait hommage à la langue et
ajoute au plaisir du voyage.
Que nous conte ce périple ? Que les architectes en chef des monuments
historiques laissés à eux-mêmes en vertu du monopole qui leur attribuait la
responsabilité exclusive de la protection de monuments de régions entières,
s’en étaient longtemps remis à leur seule expérience et à leur goût personnel
pour décider du contenu, de la forme et de l’ampleur des restaurations qu’ils
entreprenaient, sans se préoccuper outre mesure des budgets engagés, qui ne se
mobilisaient, de toute façon, que sur un nombre d’années aussi élevé qu’aléatoire.
Ce pouvoir absolu était tout au plus contrebalancé, de ci de là, par un avis
aléatoire de la commission supérieure des monuments historiques, rendu par des
inspecteurs généraux des monuments historiques, qui continuaient à exercer eux-
mêmes le monopole sur «leurs» propres monuments, compromettant ainsi leur
indépendance quand il s’agissait de juger du travail de leurs collègues.
La circulaire du 5 août 1985 n’entendait pas abolir les privilèges des architectes
en chef. Elle avait l’ambition de les canaliser en exigeant que l’objet de leurs
futures interventions soit décrit, chifré et culturellement justifé. Elle faisait, de
fait, ainsi passer le pouvoir d’engager l’argent public du maître d’œuvre à une
maîtrise d’ouvrage qui apparaissait promue à un rôle majeur.
8Les investigations de Céline Hullo-Pouyat dans le passé de cette histoire
administrative font remonter les souvenirs à la mémoire. À vingt-cinq ou vingt-six
ans de distance je fais volontiers l’aveu d’une tentation réitérée : celle de proposer
à Jack Lang de supprimer purement et simplement le monopole des architectes en
chef, désespéré de les voir enfn relever le déf culturel et technique qu’imposaient
à mes yeux leurs prérogatives.
Après tout, comme le rappelle notre exploratrice, ce monopole n’était pas
universel. Les Anglais et les Hollandais au moins s’en passaient sans déboires
apparents.
Le ministre ne m’aurait pas suivi. Non qu’il fut rétif aux polémiques et
provocations, mais il avait trop de sens politique pour ne pas deviner l’impopularité
qu’aurait eu la réforme, attisée par les «conservateurs» qui n’auraient pas manqué
d’assimiler la suppression du monopole au renoncement à la protection des
monuments.
La circulaire se voulait rédemptrice. Elle était sincèrement inspirée de la volonté
de développer, autour de l’architecte en chef, une fédération de compétences
pluridisciplinaires.
J’espérais tout particulièrement l’arrivée des archéologues, dont la rigueur
scientifque m’apparaissait indéniable.
Céline Hullo-Pouyat dit peu de choses de l’hostilité qui accueillit ces directives,
parce qu’elle ne lui pas été décrite, rappelle toutefois que mon successeur dut les
imposer à une majorité d’architectes en chef qui refusaient ce carcan. Elle fait bien
la part, dans son récit, au soutien que la démarche recueillit fnalement dans le
milieu des architectes en chef. Leur compagnie fnit par se rallier au mouvement.
Une rencontre fortuite, quelques années après mon départ de la direction
du patrimoine, me ft croiser la compagnie au grand complet dans un aéroport
international. Ils revenaient d’une mission à Rome ou s’y rendaient, je ne sais
plus. Je voulus éviter de les saluer, ils ne m’avaient pas laissé que de bons souvenirs.
Mais eux vinrent à moi, et l’un me dit leur reconnaissance pour l’instauration des
études préalables.
Je comprends mieux l’aveu à la lecture du travail de Céline Hullo-Pouyat.
Pourtant l’ambition ne parait pas avoir été atteinte. «L’occasion d’une réfexion
sur la théorie de la restauration était manquée» fait remarquer Céline Pouyat au
détour d’un paragraphe. Cela tient moins, selon moi, à la limite des capacités
d’apprentissage des architectes en chef, que je crois élevée, qu’à l’essence même
de la mission de protection : sur place, aussi fdèle que possible. Mais à quoi ?
L’Histoire manque à ce rendez-vous de culture. On se prend à vouloir énoncer des
énigmes pédagogiques pour forcer la réfexion absente. Ainsi deux monuments
proches, conçus à la même époque pour le même usage avec les mêmes inspirations
architecturales, devraient-ils être restaurés à l’identique ou tout au contraire ofrir
au public deux versions contractées de leur histoire propre ?
10 11Aucune doctrine de restauration ne peut prétendre à l’universalité. Mais
l’incarnation dans les pierres anciennes des moments de notre Histoire, grande
ou petite, vaut bien que l’on convoque les savants du moment, d’origine et de
disciplines diverses, pour qu’ils bâtissent des doctrines, puis en guident l’évolution
en les confrontant aux pratiques et aux savoirs des restaurateurs. Et si le public se
mêlait de ce débat, l’afaire serait gagnée. Après tout, en honorant le rendez-vous
que je lui avais fxé en inventant la journée du Patrimoine, il a bien gagné son
droit au débat.
Il est toujours temps d’édifer cette doctrine, et la lecture du livre de Céline
Hullo-Pouyat en donne fort l’envie.
L’auteur nous allèche en ponctuant son travail de quelques révélations sur les
débats hors de nos frontières, et sur les grandes options qui peuvent guider les
choix de restauration.
La troisième partie de son ouvrage, consacrée précisément à l’exploration des
doctrines, nous révèle ces grands repères que sont la réintégration, la restitution,
la référence à la logique touristique et économique, l’harmonisation (des strates
historiques), la restauration à l’identique, naturellement, avec cette question
malicieuse posée par l’auteur : mais que veut dire : identique ?
Entretemps, Céline Hullo-Pouyat nous a emmenés visiter quelques jardins
historiques où la notion de monument historique a bien failli s’égarer, et l’épisode
laisse songeur : la leçon vaudrait-elle pour plus que les jardins ?
En fn de compte, l’auteur, si enthousiaste à la découverte de la démarche des
études préalables, se prend à douter. Et si tout cela était sans lendemain, n’avait
été qu’un instant d’utopie ?
Allons donc, son livre proclame tout le contraire, mène avec talent le combat
pour la préservation de la Culture, le plus important qui soit à un moment de
l’Histoire où l’accélération du temps menace.
Voilà pourquoi on le lira de bout en bout avec un intérêt jamais déçu.
Jean-Pierre Weiss
Directeur Général Agence Publique pour l’Immobilier de la Justice (APIJ)
Directeur du Patrimoine, Ministère de la Culture, 1983-1986
10 1113liste des abreviations
ABF : architecte des Bâtiments de France
ACMH : architecte en chef des Monuments historiques
BO : bulletin ofciel
CoBRA: Conservation-Based Research and Analysis (étude préalable anglaise)
COREPHAE : commission régionale du Patrimoine historique, archéologique
et ethnologique
CMH : conservateur des Monuments historiques
CRBF : conservation régionale des Bâtiments de France
CRMH : conservateur régional des Monuments historiques
CrMH : conservation régionale des M
CSMH : commission supérieure des M
DAPA : direction de l’Architecture et du patrimoine
DDOE : dossier documentaire et des ouvrages exécutés
DRAC : direction régionale des Afaires Culturelles
EP : étude préalable
IGMH : inspecteur général des Monuments historiques
IMH : inspecteur des M
JO : journal ofciel
MAP : médiathèque de l’Architecture et du patrimoine
PAT : projet architectural et technique
SNT : service national des travaux15introduction
« Lors de vos recherches en archives, pourriez-vous essayer de trouver des
détails de conception et de réalisation des tentures en soie du Grand Foyer de
l’opéra et de déterminer si l’ensemble des projets de l’architecte ont été réalisés ? »
Dans le cadre de la restauration du grand foyer de l’opéra Garnier à Paris, j’avais
été chargée par l’ACMH compétent territorialement et le directeur du Laboratoire
de Recherche des Monuments historiques, de conduire une étude historique sur les
décors du grand foyer (toiles maroufées de Baudry, stucs, vases monumentaux de
la manufacture de Sèvres et tentures aux fenêtres de la loggia) . Deux questions, en
particulier, devaient être résolues : Charles Garnier avait-il projeté d’autres décors
non réalisés ? Pouvait-on retrouver des traces des tentures des fenêtres déposées au
edébut du XX siècle et identifer leur couleur et leurs motifs ? Ce fut ma première
confrontation pratique avec les études préalables et mes premières interrogations :
quelles étaient les attentes exactes de l’ACMH et à quel usage précis était destinée
1la documentation produite dans le cadréet ude lpr’ éalable  ?
Ma seconde confrontation avec les réalités de la restauration se produisit lors
de tournées d’inspection avec un conservateur anglais des monuments historiques
d’English Heritage, dans la région de Northampton où j’avais découvert une
approche diférente de la restauration. En efet, au cours de visites de chantier
de restauration avec l’équipe de Glynn Coppack, conservateur des monuments
historiques dans la région East Midlands, j’avais pu observer des pratiques qui
me parurent divergentes de celles de la France. Tout d’abord, lors de travaux de
consolidation de Wigmore Castle (Herefordshire) château en ruine construit du
e eXIII au XV siècle, il avait été décidé par le conservateur et l’équipe d’archéologues
associés au projet, d’efectuer des fouilles et des relevés exhaustifs puis de remblayer.
À la question : pourquoi ne pas mettre en valeur le site, suggestion fréquente
dans les projets de restauration en France, une seule réponse était donnée : « Te
2only way to hand over cultural heritage for the future generation . is to fll in »
Ensuite, à plusieurs reprises, il est apparu que les conservateurs des monuments
historiques et les architectes restaurateurs en Angleterre aient porté un regard
restreint sur les pratiques de la restauration en France : selon eux, la restauration
1 Le recours à l’italique est employé pour distinguer le document normalisé (EP) selon la circulaire
du 5 août 1985 d’un document régulier (étude préalable).
2 « La seule façon de transmettre le patrimoine aux générations futures est de remblayer ».stylistique d’Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) serait encore latente en France.
L’un des conservateurs de l’équipe qui ne partageait pas cette analyse, avait cherché
à monter un programme d’échanges avec un homologue français, mais en vain.
Il m’a semblé alors que cette absence d’échanges entre les deux pays limitait
l’amélioration des pratiques de restauration et ne favorisait pas une réfexion
théorique. J’ai voulu mieux comprendre les approches théoriques et pratiques de
la restauration architecturale. Pour cela, j’ai choisi d’explorer une réforme récente
modifant les conditions de restauration monumentale en France.
3La réforme administrative, défnie par la circulaire du 5 août , qui 1985
institutionnalise le recours systématique études aux préalables avant toute opération
de travaux sur un édifce classé Monument historique, suscite des questions de
deux ordres.
Le premier groupe d’interrogations porte sur la genèse et les intentions des
rédacteurs. La réforme est-elle une étape décisive dans l’histoire du service des
Monuments historiques et dans la pratique de la restauration  ? Dans quelle
tradition s’inscrit le recours aux études avant travaux ? Est-ce une réforme propre
au service des Monuments historiques  ou est-elle calquée sur des procédures
expérimentées ailleurs ? De quoi sont constituées ces nouvelles études préalables ?
Comment sont-elles intégrées dans le projet de restauration  ? Cette réforme
a-t-elle déclenché un débat théorique  ? Est-elle seulement un instrument de
régulation et de contrôle économique ou procède-t-elle d’une réfexion orientée
vers l’élaboration d’une doctrine de la restauration ?
Le second groupe de questions porte sur les conséquences du recours aux
études préalables : ont-elles induit des propositions nouvelles de restauration ?
Plus précisément, la découverte d’un état antérieur documenté par l’iconographie
et par les traces archéologiques, a-t-elle fait apparaître ou réapparaître une
pratique dénoncée par certains historiens de l’art  : celle de la restitution au
nom de l’unité de style  ? Le spectre de Viollet-le-Duc serait-il de retour  ? La
destruction, la reconstruction et l’altération ont été dénoncées sous des prétextes
« d’harmonisation » et de « retour à un état plus lisible » et documenté. Il s’agit
donc d’examiner ici le rôle que ces études ont réellement joué dans la pratique de
la restauration monumentale.
Si les débats sur la restauration picturale connaissent la faveur des chercheurs,
le domaine de la rmonumentale en France n’en est qu’à sa genèse.
Les études portant sur la notion de patrimoine bâti et les politiques générales
du patrimoine sont nombreuses. En revanche, l’évolution de la conservation-
restauration par l’analyse des études préalables paraissait être un champ à
exploiter. Dans sa contribution à l’ouvrage collectif Pour une histoire des politiques
3 Circulaire relative à l’organisation des études et travaux sur les monuments historiques classés,
n°63-150, 5 août 1985, BO, ministère de la Culture, n°32, janv.-fév. 1986.
16 17du patrimoine, Pascal Ory suggérait que l’exploitation des dossiers de restauration
pourrait permettre une analyse culturelle de la restauration (Ory 2003 : 31).
Le présent travail veut s’inscrire dans le double contexte des recherches
universitaires à caractère scientifque et des débats publics. Il est centré sur un
épisode précis de l’histoire récente du service des Monuments historiques, mais
n’a pas l’ambition de faire une analyse générale des deux décennies passées. Il se
propose de décrire la réforme administrative défnie par la circulaire du 5 août
1985, d’en examiner la genèse, d’en défnir les objectifs et les modalités à travers
l’étude du contexte administratif ; enfn, d’observer ses efets immédiats et diférés
sur le patrimoine par l’étude de cas. Ce travail ambitionne donc de se situer à la
croisée de plusieurs orientations : l’histoire administrative, l’histoire culturelle et
l’histoire de l’art.
Ce travail s’inscrit dans l’histoire administrative car, par la normalisation
des études préalables, le service des Monuments historiques a eu recours à un
instrument issu de la réforme du code des marchés publics de 1973 qu’il a adapté
aux exigences et particularités des monuments classés.
Il s’inscrit aussi dans l’histoire culturelle car l’étude des conséquences de
l’étude préalable appartient au temps long de la vie d’un monument. En efet,
documenter précisément un édifce et dresser un bilan complet des connaissances
dont on dispose à partir des sources archivistiques, iconographiques et des analyses
des matériaux est un objectif qui dépasse le temps d’exercice des administrateurs.
Ces approches n’ont-elles pas aussi pour mission de transmettre la mémoire des
édifces, leurs transformations et leurs restaurations les plus récentes, de concevoir
et de réunir la documentation de demain pour les futurs architectes, pour les
gestionnaires du patrimoine et pour leurs publics  successifs  ? Pour éclairer ce
point, on devra examiner les dossiers de travaux, leur contenu et leur accessibilité.
Voilà donc un autre objet de cette étude qui, à travers une série d’exemples,
eexaminera si la conservation de la mémoire des interventions siècle au XXest
réellement assurée.
Depuis 1980, de nombreuses études ont été publiées en France non seulement
sur l’identifcation et les usages successifs du patrimoine mais aussi sur le passage
du concept de monument historique à celui de patrimoine. Ces publications
relèvent de plusieurs disciplines  : histoire de l’art, histoire culturelle, histoire
institutionnelle et juridique. Quatre orientations peuvent être distinguées  : la
naissance du sentiment patrimonial, l’histoire culturelle et institutionnelle, les
études sur la restauration et sa pratique, et enfn les travaux consacrés à la gestion
du patrimoine monumental.
La première famille de publications porte sur l’émergence de la notion de
patrimoine dans la société française. Elle est due à des historiens de l’art et de
l’architecture, tels que Roland Recht, André Chastel, Bruno Foucart, ou encore
à l’urbaniste Françoise Choay. La genèse du concept et le rôle qu’il a joué dans
16 17l’histoire française ont été longuement abordés. Les auteurs observent l’apparition
d’une volonté de conservation, en dégagent les causes, et défnissent des phases
successives d’intérêt (Babelon et Chastel 1980).
La seconde orientation des travaux porte sur l’histoire institutionnelle,
développée notamment par des auteurs comme Françoise Bercé, Jean-Michel
Leniaud, Pascal Ory, Dominique Poulot, Jean-Yves Andrieux, ou encore Philippe
Poirrier.
S’inscrivant dans la continuité des travaux de Paul Léon (1874-1962), les
travaux de Françoise Bercé ont permis de dresser en trente ans une histoire du
e eservice des Monuments historiques du XIXau XX siècle (Léon 1951, Bercé
e1979). Françoise Bercé a souligné qu’au cours du dernier quart du XX siècle, les
acteurs de la restauration n’ont pas privilégié la conservation stricte car le besoin
de « renouveler » l’image d’un monument encourage les architectes à formuler
des projets ambitieux pour créer un «  événement  » (Bercé 2000). Les débats
animés suscités par la restauration du château de Falaise (Calvados) et les projets
controversés de l’architecte italien Andrea Bruno illustrent cette tendance à la
réinvention moderne du monument (Bercé 2000 : p. 138, 141 et 142).
Au cours des trente dernières années, les essais de Jean-Michel Leniaud ont
contribué à défnir des phases de la politique du patrimoine permettant de
retracer son histoire de la Révolution à nos jours (Leniaud 2003  : p.  33-34).
Pour la période récente, l’auteur porte un regard critique sur le rôle de l’État
dans la gestion du patrimoine (Leniaud 1989, 1992, 1994 et 1995). Selon lui,
le temps n’est plus à un État centralisateur et normatif. L’État doit redéfnir son
rôle pour s’adapter aux nouvelles exigences sociales et culturelles dont l’évolution
a conduit à prendre en considération des «  mémoires plurielles  » (Leniaud
2003 : p. 42-44). Dans son article « Le patrimoine : l’afaire de tous », Jean-
Michel Leniaud condamne les colloques qui ont dénoncé l’infation patrimoniale
au proft de défnitions normatives qui laissent de côté les spécifcités locales
(Leniaud 2001 : p. 9-39). Non seulement l’État-centralisateur défnit les règles
et délimite la sélection des édifces à protéger, mais il intervient également dans
la restauration monumentale en prescrivant des «  prestations architecturales
(…) [qui] contribuent à l’uniformité culturelle du pays ». Jean-Michel Leniaud
condamne en particulier l’étude préalable, non pas qu’elle soit inutile en elle-
même, mais parce qu’elle est imposée aux propriétaires sans tenir compte des
spécifcités de l’édifce, de l’urgence des travaux et des moyens dudit propriétaire.
Sous la direction de Jean-Michel Leniaud, des thèses de l’école des Chartes
font le point sur des périodes récentes et balaient plusieurs décennies de politique
du patrimoine, comme le travail de Xavier Laur La ent, politique du patrimoine
monumental d’André Malraux à Michel Guy (1958-1974) (Laurent 2003).
Cette étude est particulièrement utile au sujet traité ici, car elle souligne que
depuis l’après-guerre, les propositions de réformes se sont succédées en vain,
18 19tant pour modifer le statut des ACMH que pour organiser les travaux (Laurent
2003  :  p.  69). Depuis le début du siècle, le mode de rémunération ainsi que
le rôle de l’inspection font l’objet de débats au sein de l’administration. Xavier
Laurent rappelle que malgré plusieurs rapports rédigés dans les années 1960-
1970, rien n’a changé. Deux autres thèses ont souligné le rôle décisif joué par
certains administrateurs, ainsi celle de Caroline Poulin à propos de l’action de
Louis Hautecoeur (Poulain 2001) ou celle de Stéphanie Corcy-Debray sur Jérôme
Carcopino, permettant d’évaluer le rôle de personnalités au sein des institutions
(Corcy-Debray 1999).
D’autres travaux universitaires conduits à l’École Pratique des Hautes Études,
abordent la question de la restauration dans une chronologie architecturale plus
large, tendant à démontrer l’ancienneté des pratiques de restauration. Ainsi, dans
e esa thèse de doctorat sur les églises famboyantes de Paris et (du du XV XVI siècle),
Agnès Bos consacre une partie aux interventions sur les églises parisiennes après
la Guerre de cent ans (Bos 2000). Anne Privat-Savigny analyse la reconstruction
e ehistoricisante des églises du et XIdu XII siècle détruites pendant les guerres
de religion et restituées au cours des siècles classiques (Privat-Savigny 2002).
ePhilippe Dufeux étudie le même phénomène au XIX siècle dans sa thèse : Un
siècle d’architecture religieuse, Lyon (1840-1940) (Dufeux 2002).
Une troisième orientation qui aborde l’histoire des doctrines et des pratiques
econservatoires s’est développée en Italie dès le siècle, XIX mais elle est plus rarement
représentée en France. Elle est illustrée par l’article de Léon Pressouyre, historien
d’art et archéologue, «  Restauration et dérestauration  : un débat d’actualité
sur la conservation des monuments historiques  », qui défnit le néologisme,
dérestauration  (Pressouyre  1980). La dérestauration «  consiste à abolir toute
trace d’une restauration pour retrouver un état antérieur, et si possible primitif
de l’œuvre  ». À l’occasion de projets de r(basilique Saint-Sernin à
Toulouse, cathédrale de Grenoble (Pressouyre 1980 et Bercé 2000 : p. 122-129),
ela question de la conservation d’éléments refaits au siècle, XIXfut soumise à la
4CSMH . Michel Parent, IGMH, reconnaissait que les acteurs de la restauration
eavaient nié jusqu’en 1980 les apports du XIX siècle (Parent 1980). Or, ces
apports étaient en mauvais état. Le service des Monuments historiques était donc
souvent confronté à la question de leur conservation. Léon Pressouyre précisait
que le concept de dérestauration avait été élaboré dans le milieu professionnel des
instituts de conservation à partir d’expériences propres au domaine de la peinture
et de la sculpture. Parmi les justifcations courantes de la dérestauration, la
destruction accidentelle est fréquemment invoquée ainsi que les ravages des deux
4 Françoise Bercé montre que l’élargissement du champ des protections a conduit les membres de
la CSMH à conserver des modifcations (après les avoir condamnées à la suppression) opérées au
eXIX siècle.
18 19guerres mondiales. Il indiquait alors que le ministre de la Culture André Malraux
eavait décidé d’entreprendre la dérestauration des peintures des peintr es du XIX
esiècle Couder et Alaux au proft des artistes du siècle XVI Rosso et Primatice à
Fontainebleau sans qu’aucune étude préalable n’ait été entreprise.
La quatrième orientation des travaux portant sur le patrimoine monumental
relève des professionnels de la gestion du patrimoine qui, au cours de colloques
et par des publications, font état de récentes interventions dont ils exposent le
parti et présentent les techniques et les matériaux mis en œuvre. La direction du
Patrimoine édite Monumental depuis 1992 dans le souci de rendre compte des
actions de protection et de restauration du service des Monuments historiques :
ACMH, IGMH historiens ou architectes, ingénieurs ou membres du Laboratoire
de Recherche des Monuments Historiques y publient leurs chantiers récents.
Cette revue reprend les objectifs de l’ancienne formule Les Monuments historiques
5de la France, publiée de 1936 à 1996. La revue Monumental n’ouvre pas le débat
sur les choix de restauration du point de vue architectural et technique ou sur les
usages de l’édifce, car elle a pour vocation de faire connaître les travaux tels qu’ils
ont été décidés et conduits par les acteurs du service des Monuments historiques.
Les Entretiens du Patrimoine constituent depuis vingt ans le point de rencontre
où historiens, philosophes et sociologues débattent avec les professionnels. C’est
ainsi qu’en 2001, François Macé de Lépinay, IGMH, s’interrogeait sur l’évolution
ede la notion de restauration depuis le siècle. XIX Il observait que la philosophie
edes professionnels de la restauration de la fn du siècle XXtendait davantage à
entretenir qu’à reconstruire, mais que les projets restitutifs étaient de plus en plus
fréquents.
La revue trimestrielle Bulletin Monumental publiée depuis 1834 par la Société
Française d’Archéologie est consacrée aux recherches historiques et archéologiques
menées par des professionnels (architectes, archéologues et conservateurs). Elle
a joué récemment le rôle d’une tribune ouverte à la réfexion : tel est l’article
«  Pourquoi lire Cesare Brandi  », rédigé par l’ACMH, Patrick Ponsot qui
considère la réforme des études préalables de 1985 comme « la transcription de
la Charte de Venise, ô combien tardive, en droit réglementaire français » (Ponsot
2003). Pour l’auteur de l’article, la circulaire du 5 août 1985 a précisément
défni les modalités des études préalables, formalisé les circuits de décision et
organisé la documentation des dits travaux. Dans ce même numéro de Bulletin
Monumental, les archéologues font part de leur expérience : avant de restaurer
cinq monuments religieux du haut Moyen-Âge en Aquitaine, ils avaient établi un
projet collectif de recherche dont l’objectif était de « comprendre le monument
5 La revue a duré de 1936 à 1939, puis de janv./mars 1955 (no1) à 1977 (no6) sous le Les titre
Monuments historiques de la France, puis sous le titrMe onuments historiques de janv./fév.  1980
(no107) à mai/juin 1996 (no202).
20 21dans sa durée, pour contribuer à le restaurer dans une perspective de conservation
du patrimoine et de présentation au public » (Boissavit-Camus, Barraud, Bonnet
62003) . Ce travail mené pendant six ans ne s’était pas limité à l’élaboration de
monographies d’édifces mais avait aussi pour vocation de démontrer que la
connaissance archéologique était indispensable à tout projet de restauration et
qu’elle constituait en soi un élément décisif pour les choix de restauration. Ainsi,
les auteurs de l’article indiquaient « qu’une telle reconnaissance devrait passer à
l’avenir, non par de rapides enquêtes menées plus ou moins dans l’urgence, mais
par ce que l’on pourrait appeler de véritables études archéologiques préalables,
cadre d’un dialogue durable entre les acteurs impliqués  » (Boissavit-Camus,
Barraud, Bonnet 2003 : p. 195).
Excepté l’article « Connaître pour Restaurer » de Geneviève Le Louarn, IGMH,
ancien CRMH, consacré aux études préalables et les évocations qu’en fait Jean-
Michel Leniaud, dans plusieurs articles, l’analyse de l’application de la réforme de
1985 n’a donné lieu à aucune analyse méthodique : probablement parce qu’il s’agit
d’une mesure récente, d’une réforme administrative précise et d’une application
en cours d’évaluation. L’article de Geneviève Le Louarn est en 2004 le seul article
consacré spécifquement aux études préalables. Pour elle, la circulaire du 5 août
1985 est un texte conforme à l’esprit de son temps qui vise à la rationalisation.
Dans le contexte des premières mesures de déconcentrations administratives,
l’État a tenté de mettre en place des procédures communes à l’ensemble de ses
services déconcentrés. Geneviève Le Louarn observe qu’indirectement, le rôle
scientifque de la maîtrise d’ouvrage a été afrmé et renforcé par une meilleure
7défnition du programme destiné à la maîtrise d’œuvr. e
Ce sont donc les membres du service des Monuments historiques qui ont, les
premiers, analysé la genèse et l’évolution de la réforme de 1985.
Cet ouvrage s’articule en trois parties. La première partie éclaire la genèse
de la réforme des études préalables, et précise le contexte administratif de la
circulaire du 5 août 1985. La deuxième partie porte sur l’évaluation de la réforme
à travers un corpus constitué de plus de 60 études préalables. La troisième partie
porte sur les conséquences de la réforme sur les pratiques de la restauration ainsi
que la place et le rôle qu’elle a pu jouer dans la réfexion théorique relative à la
restauration monumentale.
6 Les cinq monuments qui ont fait l’objet d’une étude archéologique préalable sont : Sainte-Quitterie
d’Aire-sur-l’Adour (Landes), Saint-Seurin de Bordeaux (Gironde), Saint-Martial de Limoges
(Haute-Vienne), Saint-Jean de Poitiers (Vienne), Saint-Philbert de Grandlieu (Loire-Atlantique).
7 Au moment de sa prise de fonction en 1983 en Bretagne, elle pratiquait le recours tranches aux
préalables, avec pour objectif d’efectuer un diagnostic du monument avant tout programme.
L’auteur partagea donc son expérience auprès de ses confrères régionaux qui voyaient en la réforme
de 1985 une responsabilité scientifque grandissante peu compatible avec leurs compétences.
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