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La satisfaction et la déception du spectateur au cinéma

De
268 pages
Alors que l'industrie cinématographique cherche à satisfaire le goût du public, la construction de la satisfaction pour un film est un sujet peu débattu. Le degré de satisfaction est le résultat d'un processus qui commence avant la projection et s'achève bien après celle-ci. C'est un parcours personnel et social, qui conduit le spectateur à rencontrer trois oeuvres : le film attendu, le film interprété et le film souvenir. L'ouvrage analyse la "carrière de spectateur" et constitue finalement une contribution à l'évolution du goût.
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Laurent Darmon
La satisfaction et la déception du spectateur au cinéma
Théories et pratiques
Préface d’Emmanuel Ethis
L O G I Q U E S S O C I A L E S
La satisfaction et la déception du spectateur au cinéma
Logiques sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Simon DULMAGE,Mutations et déterminisme chez Bourdieu, Epistémologie de la sociologie de l’art de Bourdieu, 2014. Béatrice JEANNOT-FOURCAUD, Antoine DELCROIX, Marie-Paule POGGI (dir.), Contextes, effets de contextes et didactique des langues, 2014. Yannick BRUN-PICARD,Plus loin que le développement durable : la durabilité, 2014. Jean-Michel LE BOT,Eléments d’écologie humaine, 2014. Claude GIRAUD,Qu’est-ce qui fait société ?, 2014. Nicole ROELENS,Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle. Tome 4 : poussées d’émancipation et violences colonisatrices, 2014. Khosro MALEKI,Introduction à la sociologie du mécontentement social, 2014. Jean PENEFF,Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de Chicago, 2014. Jean-Michel BESSETTE, Être socio-anthropologue aujourd’hui ?,2014. Alexandre DAFFLON, Il faut bien que jeunesse se fasse !Ethnographie d’une société de jeunesse campagnarde,2014. Jean PENEFF,Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de Chicago, 2014. Dominique MARTIN,Relations de travail et changement social,2014. Thomas PIERRE,L’action en force et les forces en action. Sociologie pragmatique des forces, 2014. Jean FERRETTE (dir.),Souffrances hiérarchiques au travail. L’exemple du secteur public, 2014. Sous la direction de Sandrine GAYMARD et Angel EGIDO,Mobilités et transports durables : des enjeux sécuritaires et de santé,2014. Simon TABET, Le projet sociologique de Zygmunt Bauman. Vers une approche critique de la postmodernité,2014. Pascale MARCOTTE et Olivier THEVENIN (dir.),Sociabilités et transmissions dans les expériences de loisir, 2014. Guillaume BRIE,Des pédophiles derrière les barreaux. Comment traiter un crime absolu ?,2014.
LAURENTDARMONLA SATISFACTION ET LA DÉCEPTIONDU SPECTATEUR AU CINÉMAThéories et pratiques
Préface d’Emmanuel Ethis
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04550-4 EAN : 9782343045504
PRÉFACE
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Que signifie le fait d’être satisfait ou d’être déçu par un film que l’on vient de voir au cinéma ? Est-ce que l’on est satisfait ou déçu de ce que l’on a vu ou bien est-ce que l’on est satisfait ou déçu au regard de la décision que l’on a pris d’aller voir, seul ou à plusieurs, un film qui n’a pas répondu aux attentes qui étaient les nôtres au moment où l’on a pris la décision d’aller voir le film en question ? Que signifie, au demeurant, décider d’aller voir un film ou – ce n’est pas tout à fait la même chose - un film plutôt qu’un autre ?
Entre le début des années 1950 et la fin des années 1970, certains chercheurs à l’image d’Herbert Simon, Richard Cyert ou James March ont tenté d’imposer au croisement des sciences politiques et de la sociologie des organisations l’idée que « la décision » constituait un objet sociologique à part entière et méritait une attention singulière au point d’institutionnaliser voire d’autonomiser un courant de recherche centré sur la sociologie de la décision. Aujourd’hui, comme le rappelle fort bien un texte de Philippe Urfalino intitulé « La décision fut-elle jamais un objet sociologique ? », les spécialistes de la chose ont remis profondément en question l’idée que la décision pouvait être un concept acceptable en sociologie et ce à l’aune d’une critique nourrie de la rationalité qui vise à distinguer la décision en tant que processus et la décision en tant que résultat montrant par là même que le concept de « décision » recouvrait des faits trop différents pour être rassemblés sous une même réalité sociologique. Au reste, tenter d’analyser que ce qui nous conduit à agir comme le résultat d’une ou de plusieurs décisions prises de manière rationnelle ne peut nous conduire qu’à des apories sociologiques. C’est ce que nous révèlent avec une grande justesse les travaux de Nils Brunsson et de Bengt Jacobsson (2000), qui prennent à revers le concept de décision pour nous montrer combien nos choix sont, en réalité, le résultat de soumission volontaire à des standards, sortes de normes à portée universalisante jamais énoncées comme telles mais qui se révèlent d’une efficacité redoutable dès lors qu’il est question de comprendre comment fonctionne un groupe ou un individu au sein d’un groupe. Ainsi, lorsqu’indécis, on se rend au cinéma avec une bande d’amis pour passer un bon moment ensemble, il arrive fréquemment que l’on s’en remette à la caissière du cinéma
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pour choisir à la place du groupe le film à voir. La raison de cette délégation du choix à un membre extérieur au groupe peut paraître a priori irrationnelle. Cependant elle relève bien de cette soumission à ce standard qui consiste à pouvoir, en cas de déception, critiquer ensemble à la sortie le choix de la caissière plutôt que de faire peser la critique sur un ou deux membres du groupe afin de maintenir l’unité dudit groupe pour le reste de la soirée. Si l’on est satisfait, en revanche, exit la caissière : les conversations vont s’évertuer à la faire disparaître pour ouvrir, si l’on est peu caricatural, sur un surenchérissement d’arguments plutôt centrés sur les prouesses techniques du réalisateur si l’on est un homme, plutôt centrés sur la qualité du récit si l’on est une femme.
Ce petit exemple permet en quelques lignes d’approcher toute la difficulté qui existe pour comprendre ce qui façonne, au fond, la carrière de tout film qui est pris, on le voit, au milieu du réseau des relations sociales qui se tissent avant, pendant, après et parfois bien après son visionnage. Comme tout objet d’art et de culture, sa vertu première est de fabriquer du symbolique, de « faire symboliser ». Et c’est ce « faire symboliser » qui est au fondement de ce que l’on subsume parfois sous le concept de « jugement ». Ce même petit exemple nous aide à comprendre aisément qu’il n’est pas de jugement esthétique qui dépend strictement de l’esthétique de l’objet – en l’occurrence du film - que l’on juge, mais de l’expérience spectatorielle qui en découle. De plus, on peut se demander, à juste titre, si cette expérience spectatorielle, est, comme d’autres expériences de notre vie, cumulative ? Est-ce qu’elle nous est utile pour vivre d’autres expériences spectatorielles ? Est-ce qu’elle nous permet de mieux apprécier l’interprétation que l’on aura des films que l’on verra ultérieurement ou des films que l’on a déjà vu et que l’on reverra ? Resterons-nous sur notre première impression ou bien notre jugement s’affinera-t-il, se révisera-t-il, se ravisera-t-il ?
Ce sont toutes ces questions passionnantes qui ressortent d’une sociologie de la réception en actes et qui jalonnent ici l’ouvrage de Laurent Darmon. L’auteur nous fait voyager grâce à une érudition sans faille dans l’univers de ce que perçoivent, ou du moins de ce que disent percevoir, les publics de cinéma lorsqu’ils sont confrontés aux œuvres cinématographiques. Revisitant les grandes théories de la satisfaction, Laurent Darmon va nous conduire vers sa thèse – une thèse inédite – qui consiste à concevoir le film comme un objet culturel qui n’a de cesse d’être remodelé par le spectateur entre son premier visionnage – le plaisir ou le déplaisir qui s’y attachent – et la représentation qu’il s’en fera par la suite, une représentation sujette à évoluer dans l’aventure
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mémorielle que le film va vivre dans la conscience de « son public ». Sans la rigueur qu’il a su insuffler à son travail, l’auteur nous aurait sans doute conduits vers des impasses multiples. Or, c’est tout le contraire qui se produit ici et la lecture de cet ouvrage, non seulement nous apporte des réponses concrètes, mais nous ouvre également à de nouvelles perspectives quant à la manière dont le cinéma transforme notre condition de public susceptible de générer des « standards diffus de perception » paradoxaux en ce qu’ils ont à la fois de personnalisants et de bien moins individualisants que tout spectateur singulier se plaît à le croire.
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INTRODUCTION GÉNÉRALE
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Stanley Kubrick relevait qu’une lecture religieuse del’odyssée de2001 : l’espace(1968) était faite alors qu’il se considérait comme agnostique. Pour son film suivant,Orange mécanique(1971), le réalisateur anglais devait affronter la lecture fasciste qu’en faisaient certains. AvecBarry Lyndon (1975), il s’étonna qu’une vision nihiliste fût attribuée à la fin de son film.
Les réalisateurs ont l’habitude de dire que le film cesse d’être le leur quand il devient celui du public. Ils n’en maîtrisent plus l’interprétation qui en sera faite par les spectateurs au risque d’un éventuel écart entre le propos de ses auteurs et 1 l’interprétation qui sera faite par le public . Le film, création d’une communauté productrice, devient dans l’espace public un objet symbolique insaisissable. Plusieurs interprétations et avis sur un film coexistent dans l’espace social. Aucun film ne fait l’unanimité quant à ses qualités comme aucune interprétation ne saurait s’imposer à tous.
En cela, le film correspond bien à une singularité. Un film a beau être disponible à tous, souvent vu par des millions d’individus, parfois en même temps, il reste un objet singulier car comme l’indique Lucien Karpik (2007), « chaque interprétation requalifie le produit ». Le caractère reproductif de son support, davantage encore aujourd’hui qu’hier avec l’essor du numérique, amplifie sa dimension collective, mais ne change rien à sa singularité. Au contraire, le film s’inscrit par sa large diffusion dans un paradoxe social : sa singularité se démontre par la multiplication des expériences qui en sont faites. C’est dans la multiplicité que la singularité du film s’affirme.
ͳ - Cette réalité a été juridiquement actée par la cour d’appel de Paris ȋdécision du ͳ͸ mars ʹͲͲͻȌ qui a débouté le réalisateur Alain Cavalier qui s’opposait à la diffusion de son film Thérèse  ȋͳͻͺͻȌ dans une émission télévisée de débat sur la foi alors qu’il considérait qu’il avait seulement montré une « femme amoureuse d’un homme mort il y a près de ʹͲͲͲ ans »
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