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Le Caire

De
392 pages
Le Caire historique est le centre ancien du Caire actuel, la capitale de l'Egypte et la plus grande ville du Moyen-Orient et de l'Afrique. La conservation de ce centre, classé patrimoine mondial depuis 1979, constitue un défi difficile à relever depuis de nombreuses années sans aucune solution globale. Cette recherche aboutit à une proposition de stratégie globale de conservation-réhabilitation qui s'adapte et évolue à travers le temps, en se substituant à l'approche statique d'un schéma directeur
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LE CAIRE
Une cité mère à sauver
Culture, urbanisme, société

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12076-1 EAN : 9782296120761

Mahmoud ISMAIL

LE CAIRE
Une cité mère à sauver
Culture, urbanisme, société

L’HARMATTAN

Collection « UniversCités » Dirigée par Wafik Raouf
Une collection pour l'interaction des cultures Lancé parallèlement à la revue périodique interculturelle EurOrient (http://www.eurorient.net), « UniversCités » se renouvelle, après la parution de quatre titres, en se développant grâce aux Éditions l'Harmattan, et reste fidèle à sa vocation interculturelle, liant l'Orient à l'Occident, dans leurs diverses dimensions : géographique, historique et culturelle.

- Consignes et objectifs de la collection UniversCités : . Elle s'intéresse principalement à des travaux universitaires, comme des thèses récemment soutenues dans divers domaines tels que l'histoire, la sociologie, les sciences politiques etc. . Ce travail académique devra être porteur d'une originalité et d'une objectivité reconnues et appréciées par un jury, dont le rapport devra accompagner le texte. . L'Établissement ne recevra pas la thèse en elle-même, mais le résumé concentré de la problématique posée, en 2 à 3 pages maximum. . Sans réponse au-delà de 3 semaines, il sera entendu que le sujet ne sera pas retenu. . En cas d'admission du texte, un processus se mettra en place en vue d'une éventuelle publication. . Selon les consignes fournies à l'auteur, celui-ci se chargera de remanier le texte, en le réduisant aux normes et aux détails techniques, afin de le rendre publiable en ouvrage. . La dernière étape, c'est-à-dire la publication, ne s'effectuera qu'après la signature d'un contrat précisant les droits et les charges de l'auteur.

Wafik Raouf wafik_raouf@hotmail.com 89 Avenue du Roule - 92200 Neuilly

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Au début du XXIe siècle, et près d'un siècle et de mi après la fondation de la discipline "urbanisme" par l'architecte espagnol Ildefonso Cerdá1, nous pouvons dire que nous sommes aujourd'hui bien informés sur la ville contemporaine, sur les mécanismes politiques et économiques qui l'ont produite et sur les techniques qui en déterminent les formes et les structures. De même, nous sommes avertis de ses carences et des contraintes que, chaque jour, elle fait subir à ses habitants. Mais cette ville croît plus vite que notre capacité à l'organiser. Nous la questionnons, alors que ses réponses sont déjà sous nos yeux. Sommes-nous en mesure de reprendre l'initiative et de déterminer le cadre de son développement, ou devons-nous nous contenter de patrimonialiser les dépôts qu'elle laisse dans sa course aveugle ? Cette ville contemporaine, que nous pouvons qualifier de postindustrielle ou ville de la révolution technologique, présente un avenir homogène, globalisant, massificateur, etc. Les termes sont variés, l'idée est la même. Nous vivons une ère où les systèmes de télécommunication jouent un rôle fondamental dans la vie des hommes. Nous nous trouvons face au monde du travail et des achats virtuels, face à un monde de réseaux. Si, dans le passé, nous concevions l'espace de la ville comme une réalité tangible que nous pouvions créer et détruire, nous parlons aujourd'hui du "cyberespace". À l'égard de cette ville contemporaine avec son urbanisation diffuse, il y a deux discours opposés. D'un côté, on craint la disparition de toute spécificité identifiant une culture particulière ; de l'autre, on considère que la "mondialisation, loin d'être une simple dilatation universelle du procès de production industrielle occidental, se fonde tout au contraire sur un mode de valorisation des spécificités de chaque région du monde2". Une des conséquences du premier discours a été dénommée par Françoise Choay comme "inflation patrimoniale3". Cette inflation patrimoniale provoque à l'heure actuelle des effets tels que l'élaboration constante de chartes internationales de conservation agissant sur toutes sortes d'héritage historique et l'intérêt croissant pour la restauration et la réhabilitation du patrimoine architectural et urbain. En l'absence de choix entre ces deux discours, la ville s'est vue artificiellement partagée en espaces voués d'une part au développement, et d'autre part au patrimoine. Utile à l'époque où il fallait combattre les ravages de la rénovation urbaine, cette politique, opposant les espaces du permis aux espaces de l'interdit, a préservé de
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CERDÁ, Ildefonso. La Théorie générale de l'urbanisation, présentée, traduite et adaptée par Antonio Lopez de Aberasturi. Paris : Éditions du Seuil, 1979. 2 BAUDOUIN, T. "La dimension immatérielle du patrimoine de la ville dans le processus de mondialisation", p. 86, in : Patrimoine urbain et modernité, actes de la journée organisée par le laboratoire Théories des Mutations Urbaines (I.F.U.), 7 novembre 1995. Champs-surMarne : I.F.U., 1996. 3 CHOAY, Françoise. L'allégorie du patrimoine. Paris : Seuil, 1992, 278 p.

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nombreux noyaux historiques des villes en France et en Europe. Elle s'avère aujourd'hui inféconde, en l'absence de projet global intéressant toutes les catégories d'espaces. La ville nous apparaît ainsi dans toute sa complexité, et nous invite à rechercher le croisement d'objectifs et de compétences jusqu'ici confinés dans des espaces strictement dévolus. En même temps, le patrimoine bâti est un héritage qui ne cesse de s'accroître par l'annexion permanente de nouveaux biens, par l'élargissement du cadre chronologique qui le constitue et celui des aires géographiques à l'intérieur desquelles ces biens s'inscrivent. "Cela entraîne des conséquences importantes : pour perdurer, toute création architecturale aura recours à l'acte de conservation, et donc à un arbitrage matériel et affectif entre passé et avenir. Cela relève d'une assurance de solidarité entre générations.4" De leur côté, les architectes invoquent le droit des artistes à la création. Ils veulent, comme leurs prédécesseurs, marquer l'espace urbain et ne pas être relégués hors les murs ou condamnés, dans les villes historiques, au pastiche. Ils rappellent qu'à travers le temps, les styles ont aussi coexisté, juxtaposés et articulés dans une même ville ou un même édifice : la séduction d'une ville comme Paris lui vient de la diversité stylistique de ses architectures et de ses espaces. Ils ne doivent pas être figés par une conservation intransigeante. Ils demandent une conservation qui leur permette de continuer à créer au sein même des monuments historiques, comme c'était le cas de la pyramide du Louvre. Plusieurs comportements peuvent alors se manifester : pour les uns, l'ancien serait ce qu'il faut dépasser pour assurer au progrès une libre carrière. Pour d'autres, le sentiment ressenti pour le passé doit être celui d'un enracinement de nos modernités dans une continuité. Encore faut-il traiter de telles perspectives d'avenir en y favorisant la complémentarité des formes dans la pratique d'une communication qui s'oriente vers deux voies possibles : "garantir le rôle provoqué par la conservation grâce à un enseignement adapté qui s'impose ; lui donner la possibilité de générer de l'inédit, si l'on ne veut pas que le patrimoine reste figé car s'il engendre l'inertie, il aboutit à l'épuisement par manque d'intérêt, à l'absence d'entretien qui annonce l'abandon et, à terme, la disparition.5" Les propriétaires, quant à eux, revendiquent le droit de disposer librement de leurs biens pour en tirer les plaisirs ou les profits de leur choix. Les voix discordantes de ces opposants sont aussi puissantes que leur détermination. Chaque jour en apporte la preuve. Pourtant, les menaces permanentes qui pèsent sur le patrimoine n'empêchent pas un large consensus en faveur de sa conservation et de sa protection—principes qui sont officiellement défendus au nom des valeurs scientifiques, esthétiques,
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BOIRET, Yves. "Place du patrimoine face à la création architecturale", Lettre de l'Académie des Beaux-Arts, Architecture et patrimoine, n° 34, automne 2003, p. 6. 5 Ibid.

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mémoriales, sociales, urbaines, dont ce patrimoine est porteur dans les sociétés industrielles avancées6. Nous constatons également l'attention grandissante portée aux problèmes du noyau historique des villes, ce qui reflète, avant même d'exprimer une exigence culturelle, l'anxiété de tous ceux qui, alarmés par les conditions d'aujourd'hui, cherchent dans le passé un remède pour l'avenir. Ce n'est pas là une fuite devant les responsabilités du présent, une volonté d'ignorer la réalité, souvent dramatique, du milieu où l'on vit, mais bien au contraire une recherche des causes qui ont marqué, voire déterminé, la destinée des villes, transformant ces lieux de civilisation en magma confus d'activités7. Le Caire, aujourd'hui la plus grande ville du monde arabe et du continent africain, est assez représentatif de ce magma contemporain. En un demi-siècle d'expansion, la métropole a absorbé bien des lieux chargés d'histoire. Le Caire figure parmi ces villes que rien n'empêcha jamais d'exister, de séduire, de s'étendre et de fronder. Située aux portes de l'Orient, reliée par le Nil tant à l'Afrique qu'à la Méditerranée et par la même à l'Occident, la ville du Caire jouit d'une situation géographique exceptionnelle et, bien qu'entourée de toutes parts de solitudes désertiques, elle est une ville de contacts et de confluences. Avec ses quelque 30 000 hectares de surface et ses 20 millions d'habitants, elle prend place parmi les mégapoles les plus importantes de la planète, au cœur du monde arabe. Fascinante en raison de sa longue histoire si mouvementée, étonnante par sa capacité de résistance aux contraintes d'un milieu difficile, elle sait s'adapter aux difficultés nouvelles qui résultent du poids énorme d'une démographie galopante. C'est indiscutablement ce que l'on appelle une capitale et pas seulement pour des raisons administratives et politiques, mais également et surtout pour ces mystérieuses raisons socioculturelles qui, du monde pharaonique à nos jours, président à l'éclosion de ces foyers culturels que sont les villes égyptiennes. Le destin de ces sortes de ville est impénétrable et surprenant. Contrairement à toute autre ville islamique, le Caire a maintenu indiscutablement sa position comme capitale quatorze siècles durant, sans interruption. À certaines périodes, il s'agissait seulement d'une capitale provinciale ; cependant, sous les Fatimides et les Mamelouks, c'était pour des siècles une capitale impériale. Pour l'Égypte, le Caire fut toujours la capitale. Différent de la Syrie, de l'Andalousie, du Maroc, de la Perse, etc., où plus d'une ville avaient de la grandeur urbaine ou architecturale à afficher, en Égypte, le Caire a toujours été le centre de tout, des arts comme des activités. Les nouvelles fondations urbaines par les émirs, les sultans ou les
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CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 13 et 14. CERVELLATI Pier Luigi, SCANNAVINI Roberto, DE ANGELIS Carlo. La nuova cultura delle città. Milano : Arnoldo Mondadori editore S.p.A., 1977, traduction en français. TEMPIA E. et PETITA A. La nouvelle culture urbaine, Bologne face à son patrimoine. Paris : Seuil (coll. Espacements), 1981, 188 p.

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khédives ont toujours eu lieu dans la région du Caire. Même Muhammad 'Ali, qui n'a pas hésité à changer les traditions locales et les règles esthétiques, ne pensa pas à fonder une nouvelle capitale. Il a préféré transformer Le Caire, comme l'ont fait ses successeurs. Arrivant dans la ville en 1325, le voyageur marocain Ibn Battûta décrit le Caire : "maîtresse de régions étendues et de pays riches, atteignant les dernières limites du possible par la multitude de sa population et s'enorgueillissant de sa beauté et de son éclat. C'est le rendez-vous des voyageurs, la station des faibles et des puissants… On dit qu'il y a au Caire douze mille porteurs d'eau et trente mille mocâri8 ; que l'on y voit sur le Nil trente-six mille embarcations appartenant au sultan et à ses sujets, lesquelles ne font qu'aller et venir, remontant le fleuve vers le Sa'îd9 ou le descendant vers Alexandrie et Damiette, avec toutes sortes de marchandises.10" Aujourd'hui, elle apparaît avant tout comme une cité populeuse, cosmopolite, à l'atmosphère bruyante et toujours animée ; protéiforme, elle est l'héritage d'un passé prestigieux et sans cesse recomposé. Métropole dévorante sujette aux méfaits d'une pollution parfois accablante, menacée aussi par l'uniformisation accentuée d'un tissu urbain qui s'étend démesurément, elle est dynamisée depuis les récentes années par un étonnant développement économique ; poursuivant chaque jour sa croissance, elle s'étend actuellement au-delà même du Ring Road construit pour l'enserrer11. Toute l'histoire égyptienne est ainsi présente dans cette cité dont la véritable naissance ne remonte cependant qu'à 641 (fondation de Fustât par les conquérants arabes) et 969 (fondation de Qâhira par les Fatimides venus de Tunisie). En parlant du centre de la mégapole cairote, le terme de wast albalad ("centre-ville") renvoie à un espace précis—la ville "moderne" du XIXe siècle, fondée par le khédive Ismaïl ; quant à la ville dite "ancienne", elle continue à être désignée par des termes aussi divers que ville "orientale", "islamique", "médiévale", "fatimide", "historique", "Vieux-Caire"—bien que cette appellation se réfère plutôt au quartier copte, Masr al-Qadîma—ou "vieille ville". Nous pourrons parler de "zones traditionnelles", comme le suggère Mona Zakariya12 ou bien de Old Quarters of Central Cairo d'après Günter Meyer13 ou bien nous pouvons suivre Philippe Panerai dans sa
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Loueurs de bêtes de charge. La Moyenne et la Haute-Egypte avant la Nubie. 10 RAYMOND, André. Le Caire. Paris : éditions Fayard, 1993, p. 122. 11 RAYMOND André, GHISLAINE Alleaume, CORTEGGIANI Jean-Pierre, et al. Le Caire. Paris : Éditions Citadelles & Mazenod, coll. L'art et les grandes civilisations, les grandes cités, 2000, 494 p. 12 ZAKARIYA M., "Complémentarités des espaces d'habitat et de travail dans la vieille ville du Caire", Politiques urbaines dans le Monde arabe. Études sur le Monde arabe, n° 1, Maison de l'Orient, Lyon, 1984. 13 MEYER, Günter. "Manufacturing in old quarters of Central Cairo", pp. 75-90, in : Material on City Centres in the Arab World, Fascicule bilingue de recherche n° 19, Centre d'études et de recherches URBAMA. Tours : Université de Tours et CNRS, 1988.

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suggestion de la notion de "vieille-ville moderne"14. Quant au concept de "médina", remarque Mercedes Volait, il ne fait "pas—ou plus ? —partie du vocabulaire courant, alors qu'il est resté d'usage commun dans d'autres pays de la région15". Les documents officiels et les médias nomment cet ensemble al-Qâhira al-islâmiyya wa-l-fâtimiyya—Le Caire islamique et fatimide. Quant aux Cairotes, ils ne le désignent pas, au quotidien, par un nom générique, mais par des noms de monuments—"al-Azhar" ou "al-Husayn", le nom des deux grandes mosquées qui dominent le quartier—ou de lieux— "Khân al-Khalîlî", "al-Ghûriyya" ou encore "akhir Mûski" ("au bout de la rue du Mûski")16. Déclaré "patrimoine culturel de l'humanité" par l'UNESCO en 1979, le Caire islamique, le noyau historique de la ville du Caire, nommé récemment "le Caire historique", présente deux aspects exceptionnels. Le premier est qu'aucune ville dans le monde musulman ne possède la richesse architecturale de ses monuments, et dans le monde, seule Rome surpasse en variété, mais pas en nombre, cette richesse. Le second aspect est que, comme à Ispahan, Delhi ou Samarkand, les monuments du Caire rythment la ville. Ils servent de points focaux pour la perception et la prise en conscience de l'état de la ville et de son environnement urbain avant les changements physiques et sociaux du XIXe siècle. Par ailleurs, il y a une différence entre le Caire historique et les autres "villes-monuments" comparables du monde musulman. Dans toutes les autres villes, les monuments principaux, quelle que soit leur fonction, expriment le pouvoir et l'idéologie des dynasties impériales : les Ottomans, les Séfévides ou les Timourides par exemple. Avec l'exception partielle des bâtiments fatimides de la fin du Xe et du début du XIe siècles, ce n'est pas le cas du Caire, car les Mamelouks ne peuvent pas être considérés comme une dynastie classique et les monuments ottomans sont précisément remarquables pour ne pas avoir ce côté pompeux qu'ils ont ailleurs17. Une des questions importantes concerne les causes pour lesquelles le Caire est devenu si différent et si unique. Il n'y a aucune réponse claire à cette question. L'historien de l'art Oleg Grabar propose l'explication suivante : parmi les centres urbains majeurs du monde musulman médiéval, seul le Caire a fourni une multitude de conditions pour encourager
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PANERAI Philippe et AMMAR Leila. Le Caire : observations sur le tissu urbain de la ville ancienne, École d'Architecture de Versailles, LADRHAUS, 1991. 15 VOLAIT Mercedes, "Composition de la forme urbaine du Caire", Égypte. Recompositions, Peuples méditerranéens n° 41-42, 1988. 16 MADŒUF, Anna. "Cohérence et cohésion d'un espace, une présentation de la ville ancienne du Caire", Egypte/Monde arabe, n° 22, 2ème trimestre, 1995, Le Caire, CEDEJ, p. 97. 17 GRABAR, Oleg. "The meaning of history in Cairo", pp. 1-24, in : The Expanding Metropolis coping with the Urban Growth of Cairo, Proceedings of Seminar Nine in the series, Architectural transformation in the Islamic World, held in Cairo, 11-15 November 1984, The Aga Khan Award for Architecture. (Notre traduction).

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l'investissement dans l'architecture et la construction à grande échelle. Parmi ces conditions, nous pouvons citer : des sources continues de richesse provenant du commerce pendant presque 500 ans ; l'absence d'invasions destructrices qui se sont étendues à la plupart de l'ouest asiatique jusqu'au seizième siècle ; un mélange réussi de communautés religieuses et ethniques indigènes ; un mélange conséquent des institutions intellectuelles et sociales et des activités commerciales qui a attiré des immigrants de tout le monde musulman et également, d'une manière plus contrôlée, du monde non musulman ; la présence de monuments majeurs facilement visibles des civilisations plus anciennes, classiques et particulièrement ceux de l'Égypte ancienne, qui sont entrés dans le royaume des mythes aussi bien qu'ils ont servi comme carrières ; la présence particulière, dans le temps des Mamelouks, d'une classe de protecteurs et commanditaires issue des "esclaves" militaires et associée à la bourgeoisie locale et aux ulémas à travers la complexité d'un système juridique. Aucun autre centre du monde musulman n'a fourni ce grand nombre de facteurs en vigueur, ce qui a créé au Caire à la fois un patronage conséquent et des moyens pour investir dans la construction18. Mais la possibilité d'investir dans les domaines de l'architecture et de la construction n'explique pas forcément cet investissement. Autre chose a stimulé la construction comme forme majeure d'expression, en s'opposant par exemple à la fabrication ou la collection des objets, (bien que les deux activités aient eu lieu). Une réponse partielle à cette seconde question émerge quand nous évoquons la permanence remarquable des formes architecturales cairotes. Alors que les constructions en Iran et en Turquie, sans parler d'Italie, ont exprimé, à partir du treizième siècle, des expériences novatrices et quelquefois des idées pionnières, l'architecture cairote a exploité et perfectionné, patiemment et avec imagination, des formes très traditionnelles de composition spatiale et des décors de la surface : cours, portiques, dômes, iwans, muqarnas19, entrelacs géométriques, grandes bandes de calligraphie, et ainsi de suite. Les monuments mamelouks du Caire racontent encore et encore la même histoire avec un langage bien établi, parce qu'il n'y avait pas le besoin de chercher un nouvel idiome architectural pour exprimer de nouvelles formes. Une culture, en paix apparente avec elle-même, qui a vu dans les proclamations des bâtiments le meilleur et le plus expressif moyen pour se rappeler ses propres valeurs reconnues et, comme ses monuments se copiaient l'un l'autre, rivalisaient l'un avec l'autre, se remplaçaient parfois, mais rarement, l'un l'autre, ils entraient toujours en dialogue avec ceux qui les avaient précédés.

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Ibid., pp. 3 et 4 (notre traduction). En architecture, division en plusieurs niveaux d'un arc contenant une niche, moyennant une multitude de petits pendentifs ou niches qui forment une structure en forme d'alvéoles, à fonction purement décorative.

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Nous pouvons évoquer le rapprochement entre ces monuments mamelouks et la civilisation mercantile occidentale à la fin du XIXème siècle, qui construisait, où elle arrivait (y compris au Caire et à Istanbul), ses banques, ses compagnies d'assurance, ses musées et souvent ses universités dans le style néoclassique modifié. À notre avis, au-delà de l'existence des ressources et d'un patronage, il y avait au Caire, surtout au temps des Mamelouks, une confiance culturelle personnelle et un accord unanime sur les formes architecturales demandées et leur raison d'être. C'est cet accord qui était nécessaire pour que le patronage et les ressources s'investissent dans l'expression architecturale et pour la pérennisation de cette expression. Une promenade à travers le cœur médiéval du Caire représente aujourd'hui encore une expérience vivifiante, ainsi qu'elle pouvait l'être déjà dans les siècles passés. Cependant, la ville historique connaît un processus de transformation rapide qui affecte son tissu urbain et son caractère unique. Ses nombreux monuments s'abîment aussi à une vitesse alarmante. Avec des monuments qui se dégradent et l'intrusion de nouvelles constructions disgracieuses, il est difficile de prédire combien de temps cette expérience sera encore valable. Cette ville, riche de son patrimoine architectural et urbain, est l'objet de notre livre et particulièrement la question de la conservation de ce patrimoine. Travaillant dans ce domaine depuis quelques années, nous avons remarqué que Le Caire historique était l'objet de nombreuses études de conservation et de réhabilitation. Ces études s'accumulent depuis presque une trentaine d'années sans aboutir à une action concrète sur la ville. Cette situation critique a obligé l'Unesco, dans les années 1980, de classer Le Caire historique sur la liste du "patrimoine mondial en péril". Notre propos porte précisément sur cette énigme. Pour nous y repérer, nous remonterons en première partie le temps en quête des origines du patrimoine historique en Égypte et le processus de sa conservation, mais non d'une histoire ; nous utiliserons des figures et des repères concrets, mais sans souci d'inventaire. Nous estimerions que les acteurs pionniers, avec les institutions qu'ils ont pu créer, ont tracé les grandes lignes de ce processus de conservation, ce qui pourrait nous éclairer sur la situation actuelle et nous fournir des pistes pour le futur. Mais avant de nous lancer dans cette quête, nous avons jugé indispensable de consacrer un premier chapitre au développement de ce phénomène en Europe, en nous inspirant des travaux majeurs écrits par les acteurs pionniers comme Hugo, Ruskin, Riegl, Sitte, Boito, Giovannoni, … dans un esprit se voulant assez proche de l'analyse de Françoise Choay dans son incontournable ouvrage "L'allégorie du patrimoine20". L'amour des savants français de l'Expédition de Bonaparte pour les antiquités et leur zèle à les documenter graphiquement marquèrent un premier pas en faveur de leur conservation. Une autre étape très importante
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CHOAY, Françoise. Op. cit.

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fut le déchiffrement de la langue hiéroglyphique par Champollion, ce qui va ouvrir les portes de l'égyptologie savante et l'intérêt scientifique pour les antiquités égyptiennes. L'effort de Champollion et des gens de haute envergure comme Rifa'a at-Tahtawi, premier chef de mission de boursiers égyptiens en France au XIXème siècle, a aidé l'Égypte à prendre conscience de ses antiquités et à s'approprier son patrimoine antique. Mais un grand mérite revient, à l'évidence, à l'égyptologue français Auguste Mariette, fondateur du premier Service des Antiquités en Égypte et du premier musée égyptien. L'autorité acquise par Mariette Pacha l'incita à reprendre les propositions déjà suggérées au Vice-Roi Muhammad 'Alî par Champollion, concernant la protection des antiquités pharaoniques, à une époque où Prosper Mérimée œuvrait avec tant d'efficacité pour le patrimoine français. Il a fallu attendre un autre architecte français amoureux de l'art et des monuments de l'Islam, Ambroise Baudry, pour fonder le Comité de conservation des monuments de l'Art arabe, ce qui fut une étape décisive pour le processus de conservation du patrimoine en Égypte. La majorité, sinon la totalité, des monuments du Caire historique qui sont parvenus jusqu'à nous sont le fruit du travail inlassable de conservation que le Comité avait entrepris durant les 75 années de son existence, avec un intérêt progressif qui s'était construit au fil des ans pour la ville ancienne tout entière, en d'autres termes pour le patrimoine urbain. "Posons donc comme axiome que le premier monument historique du Caire est l'ancienne ville, toute l'ancienne ville […]. Cette considération primordiale ne devrait jamais être perdue de vue par ceux qui, pour des buts divers, […] viennent modifier l'aspect de la ville21", écrivait Edmond Pauty, l'architecte français expert du Comité, dans son rapport adressé à S.M. Le Roi en février 1929 concernant la conservation de la ville ancienne. C'est le sommet de sensibilité envers le patrimoine urbain de considérer toute la ville ancienne comme le premier et le plus important monument du Caire. Pour analyser la situation actuelle et pouvoir formuler des propositions appropriées pour la problématique de la réhabilitation/conservation du Caire historique, nous avons avancé plusieurs hypothèses que nous tentons de vérifier au fur et à mesure de l'avancement du livre. Dans la première partie, nous essayons de vérifier notre première hypothèse, selon laquelle la conservation du patrimoine serait à considérer comme un apport venant d'Europe occidental vers l'Égypte et non comme un phénomène universel ni comme une idée endogène, issue du contexte égyptien. Ensuite nous analysons l'histoire du processus de patrimonialisation au niveau des antiquités pharaoniques et des monuments islamiques pour vérifier nos deuxième et troisième hypothèses, à savoir, d'une part que la primauté de l'intérêt et de la conservation du patrimoine pharaonique
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Comité de conservation des monuments de l'Art arabe. Fascicule Trente-Cinqième : Exercice de 1927-1929. Le Caire : Imprimerie F.E. Noury & Fils, 1934, p. 175.

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accordée pendant plus d'un demi-siècle avant le patrimoine musulman aurait donné au premier le temps et les moyens pour mûrir l'expérience, ce dont le second n'aurait pas bénéficié ; d'autre part que le changement social de 1952 avec la révolution des Officiers libres, le départ des étrangers et la disparition du Comité de la conservation des monuments de l'Art arabe aurait interrompu un processus continu après moins de 75 ans pour lui substituer un organisme d'État qui aurait hérité cette responsabilité sans une vraie croyance dans sa mission comme c'était le cas auparavant. Dans la deuxième partie, nous analysons la géographie historique de la ville du Caire, pour nous éclairer sur le développement urbain à travers les différentes époques et la situation actuelle de la ville ancienne. L'enjeu de cette partie est d'approfondir, d'une part, les questions de la production puis la destruction physiques, relatives aux extensions, densification et percées, de ce qui sera ultérieurement désigné comme patrimoine architectural et urbain ; d'autre part, de souligner et mettre en lumière la production au XIXème siècle, à l'époque de Muhammad 'Alî, de règles et d'institutions de gestion urbaine au sein desquelles les règles et institutions de conservation du patrimoine auront à prendre place. Nous avons respecté, dans cette géographie historique, l'ordre chronologique de l'histoire comme fil conducteur, tout en restant conscient que le produit urbain de la ville historique, à la conservation de laquelle nous œuvrons aujourd'hui, ne s'est pas réalisé dans cette linéarité temporelle. En plus, pour mieux comprendre la logique du tissu urbain aujourd'hui, nous avons élaboré une analyse spatiale de la ville ancienne tout en soulignant l'impact des transformations urbaines successives sur le tissu existant (i.e. produit antérieurement) tant en termes de démolition que de densification, réaffectation des édifices, etc. Dans le dernier chapitre de cette partie, nous analysons les défis que rencontrent les études et les projets de conservation du Caire historique aujourd'hui, tout en notant les efforts réalisés au cours des dernières années en matière d'infrastructure et d'environnement urbain de la ville ancienne. Dans cette deuxième partie, en analysant l'histoire du Caire historique, nous essayons de vérifier notre quatrième hypothèse, à savoir qu'étant la capitale de l'Égypte et le centre de toutes les activités depuis plus de quatorze siècles, Le Caire historique a accumulé une richesse patrimoniale considérable. Cette richesse serait une arme à double tranchant compliquant les problèmes de conservation, compte tenu de l'importance de la pression urbaine dans la mégapole du Grand Caire. L'analyse spatiale nous conduit à une constatation importante : la majeure partie du tissu ancien de la ville historique est presque intacte et nous pouvons suivre son évolution bien documentée sur des cartes remontant au XVIIIème siècle. Ceci donne toute sa valeur au tissu urbain et justifie, de notre point de vue, une intervention pour la réhabilitation de la
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LE CAIRE, UNE CITÉ MÈRE À SAUVER CULTURE, URBANISME, SOCIÉTÉ

INTRODUCTION GÉNÉRALE

ville ancienne. À travers l'analyse des défis de la conservation, nous essayons de vérifier que : la vision morcelée des décideurs relative à la ville historique et leurs intérêts contradictoires sont parmi les causes principales de la dégradation de la ville. Les conclusions de cette analyse des défis de la conservation avec les conclusions de la première partie vont nous guider pour pouvoir formuler des recommandations issues de la réalité du contexte historique, socioéconomique et administratif du Caire historique. Dans la troisième partie, nous avons adopté une orientation opérationnelle et prescriptive, surtout pour exprimer une volonté de se confronter à la question de l'intervention et un moyen de sensibilisation des acteurs et des responsables du patrimoine du Caire historique. Nous avons voulu mettre en lumière quelques paramètres de prise de décision et proposer une démarche de conservation/réhabilitation qui ne sacrifie pas l'intérêt de la population au souci d'une vision esthétisante. En premier lieu, nous avons analysé le profil socioéconomique des habitants du Caire historique et leur contexte urbain pour répondre à la question "pourquoi et pour qui réhabiliter ?" Notre hypothèse est que la négligence de cet aspect socioéconomique était parmi les causes d'échec de beaucoup d'études précédentes, étant donné que la population de la ville historique représente une partie intégrante du contexte patrimonial urbain et devrait être prise en compte dans n'importe quelle proposition de réhabilitation/conservation. En second lieu, nous nous exprimons en faveur d'une stratégie globale de réhabilitation/conservation qui s'appuie sur les conclusions et les résultats des différentes analyses élaborées dans les parties précédentes et s'oriente en référence à une réflexion quant à la démarche du Comité de conservation des monuments de l'Art arabe. Nous démontrons la nécessité de cette stratégie globale et nous formulons nos propositions pour les différentes composantes qui la constituent : une volonté politique ; une compréhension du territoire de réhabilitation à travers l'analyse des activités, de l'environnement, du cadre légal de développement, de l'état des lieux du patrimoine et du marché urbain ; une définition précise des objectifs ; un partenariat public/privé ; et un dispositif de gestion et d'évaluation des opérations. Après une discussion des approches alternatives de réhabilitation, nous proposons une conception urbaine basée sur l'identification de cinq zones principales et complémentaires dans la ville historique, chacune avec un caractère particulier, rencontrant des intérêts spécifiques et répondant aux besoins de leurs groupes cibles. C'est un cadre de références conjuguant des perspectives générales d'urbanisme, des recommandations en matière d'architecture, d'environnement paysager, de gestion sociale, de développement économique…, avec une vision globale capable d'accueillir des programmes évolutifs et d'assurer la cohérence des actions engagées au fil du temps sur Le Caire historique.
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LE CAIRE, UNE CITÉ MÈRE À SAUVER CULTURE, URBANISME, SOCIÉTÉ

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Le dernier chapitre de cette troisième partie est consacré au patrimoine historique qui est au cœur du processus de conservation/réhabilitation. Nous suggérons des moyens et des dispositifs nécessaires pour la mise en œuvre d'une politique de conservation au sein de la stratégie globale proposée. Nous discutons de l'entretien et de la conservation spécifique des groupes de monuments qui représentent la particularité du Caire Historique et ceci à travers l'étude de leur contexte urbain proche, des possibilités de réutilisation appropriée et la question importante des nouvelles constructions dans le contexte historique. En effet, avec la présence d'un pourcentage important de terrains vacants au sein de la ville ancienne, la stratégie proposée d'une double démarche, combinant réhabilitation et conservation, se prête également à un troisième volet concernant la rénovation urbaine et la création architecturale de qualité. Notre démarche est résumée dans l'organigramme de la figure 1.

ANALYSE HISTORIQUE
Processus de patrimonialisation en Occident
(PREMIÈRE PARTIE – CH. I)

ANALYSE SPATIALE
Le Caire Historique, objet de la recherche
(DEUXIÈME PARTIE – CH. I, II ET III)

Processus de patrimonialisation en Égypte
(PREMIÈRE PARTIE – CH. II, III ET IV)

PROPOSITIONS POUR UNE STRATÉGIE GLOBALE DE RÉHABILITATION ET DE CONSERVATION
(TROISIÈME PARTIE – CH. II ET III)

(DEUXIÈME PARTIE – CH. IV)

Défis pour la conservation

(TROISIÈME PARTIE – CH. I)

ANALYSE SOCIO ECONOMIQUE

Figure 1. Organigramme général du livre.

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Première Partie
LA NOTION DE PATRIMOINE
DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

CHAPITRE I
DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE
Le patrimoine bâti fait actuellement l'objet d'un véritable engouement. "Le XXe siècle lui-même a forcé les portes du domaine patrimonial. Seraient sans doute classés et protégés à l'heure actuelle l'hôtel Impérial de Tokyo, chef-d'œuvre de F. L. Wright (1915), qui avait résisté aux séismes naturels, démoli en 1968 ; les ateliers Esders de Perret (1919), démolis en 1960 ; les grands magasins Schocken (1924) de Mendelsohn à Stuttgart, démolis en 1955 ; le dispensaire de Louis Kahn à Philadelphie (1954), démoli en 1973. En France, une commission chargée du "patrimoine du XXe siècle", a élaboré des critères et une typologie, pour ne laisser échapper aucun témoignage historiquement signifiant. Les architectes euxmêmes ne sont pas les moins concernés par la désignation de leurs œuvres au classement. "Le Corbusier avait, de son vivant, commencé à faire protéger ses réalisations, dont aujourd'hui onze sont classées et quatorze inscrites sur l'inventaire supplémentaire. La villa Savoye a donné lieu à plusieurs campagnes de restauration, plus coûteuses que celles de maint monument médiéval23." Pourquoi le patrimoine historique, architectural et urbain a-t-il conquis aujourd'hui un public planétaire ? Pourquoi sa connaissance, sa conservation et sa restauration sont-elles devenues un enjeu pour les États du monde entier ? Ni sa valeur pour le savoir et pour l'art, ni son rôle attractif dans nos sociétés de loisirs ne constituent des explications suffisantes. La recherche d'une réponse, qui engage plus profondément la nature de cet héritage dans son rapport avec l'histoire, la mémoire et le temps, passe en premier lieu par un retour aux origines des notions de monument et de patrimoine. De l'Europe où elles prirent naissance, la notion du patrimoine et les pratiques patrimoniales se sont répandues dans le monde entier, même dans des pays comme le Japon qui vivait ses traditions au présent, qui ne connaissait d'histoire que dynastique, ne concevait d'art ancien ou moderne que vivant, ne conservait ses monuments que toujours neufs grâce à leur reconstruction rituelle, l'assimilation du temps occidental passait par la

HISTOIRE ET GENÈSE

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INTRODUCTION

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CHOAY, Françoise. L'allégorie du patrimoine. Paris : Seuil, 1992, p. 11.

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

reconnaissance d'une histoire universelle, par l'adoption du musée et par la préservation des monuments en tant que témoignages du passé24. La première Conférence internationale sur la question du patrimoine bâti et sa conservation, tenue à Athènes en 1931, et le premier Congrès international des architectes et techniciens des monuments historiques, tenu à Paris en 1957, ne comptaient que des Européens ; mais en 1964, au IIe Congrès international de la restauration de Venise, la Tunisie, le Mexique et le Pérou prirent part à la réflexion. En 1972, quatre-vingts pays des cinq continents adoptèrent la Convention du patrimoine mondial. Un tel engouement avait déjà été pressenti au début du siècle par l'historien d'art autrichien Aloïs Riegl, qui avait titré son analyse critique du monument historique Der moderne Denkmalkultus, Le culte moderne des monuments25. Pour André Chastel, ce culte pour le patrimoine coïncide avec la fin des illusions de l'ère technologique, de l'expansion et de la production à outrance et marque le début d'une démarche plus prudente. Le patrimoine apparaît comme un facteur d'équilibre, "une sorte de thermostat culturel tendant à ralentir, à canaliser, et, en tout cas, à équilibrer l'impératif général de la modernisation26." Si l'on parlait autrefois de monument historique, cette notion est aujourd'hui dépassée, ne représentant "qu'une part d'un héritage qui ne cesse de s'accroître par l'annexion de nouveaux types de biens et par l'élargissement du cadre chronologique et des aires géographiques à l'intérieur desquels ces biens s'inscrivent27." En France, trois catégories d'édifices étaient reconnues par la première Commission des monuments historiques en 1837 : les vestiges de l'Antiquité, les édifices religieux du Moyen Âge et un certain nombre de châteaux. Dans les années 1950, la nature des éléments protégés était toujours la même mais leur nombre avait considérablement augmenté. Aujourd'hui, les biens patrimoniaux comprennent autant l'architecture mineure (constructions privées non monumentales), l'architecture vernaculaire (constructions caractéristiques d'un terroir), l'architecture industrielle (bâtiments industriels, gares ferroviaires), que les ensembles bâtis, le tissu urbain ou des villes entières28. Ce consensus pour la protection du patrimoine ne doit pas masquer la pluralité des conduites qui lui sont associées. La section française de

ABE, Y. "Les débuts de la conservation au Japon moderne : idéologie et historicité", in World Art, Themes of Unity in Diversity, Acts of the XXVth Congress of the History of Art (1980), edited by LAVIN, I., vol. III. Pennsylvania : The Pennsylvania State University Press, 1989, p. 855 sq. 25 RIEGL, Aloïs. Der moderne Denkmalkultus. Vienne, 1903, trad. franç. D.Wieczorek, Le culte moderne des monuments. Paris : Le Seuil, 1984, 123 p. 26 CHASTEL, André. "La notion de patrimoine", in Les lieux de mémoire, II : La nation (sous la direction de Pierre Nora). Paris : Gallimard, 1986, p. 440. 27 CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 10. 28 Ibid.

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Première Partie

LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

l'Icomos29 mettait en évidence, dans un rapport de 1989, le fait qu'en dépit de l'importance des publications dans le domaine de la protection du patrimoine et malgré les nombreux congrès consacrés à la question, il existe entre les cultures des différences fondamentales dans l'interprétation des chartes internationales et dans la pratique de la conservation et de la restauration30. Le sens profond du monument historique chemine difficilement à travers les civilisations et les continents. S'il existe bien dans toutes les cultures un art de se souvenir, Françoise Choay démontre toutefois, dans L'allégorie du patrimoine, que la notion de monument historique qui sous-tend les pratiques patrimoniales n'est pas un invariant culturel. Cette notion, dont l'invention appartient à la Renaissance, est solidaire des concepts d'histoire et d'art, "d'un contexte mental et d'une vision du monde31" sans lesquels elle ne peut exister.

Quel est d'abord le sens du mot "monument" ? En français, le sens originel du terme est celui du latin monumentum, lui-même dérivé de monere (avertir, rappeler), ce qui interpelle la mémoire. "La nature affective de la destination est essentielle : il ne s'agit pas de faire constater, de livrer une information neutre, mais d'ébranler, par émotion, une mémoire vivante. En ce sens premier, on appellera monument tout artefact édifié par une communauté d'individus pour se remémorer ou faire remémorer à d'autres générations des personnes, des événements, des sacrifices, des rites ou des croyances32." Le monument est destiné à avoir un mode d'action sur la mémoire. Non seulement il la travaille et la mobilise par la médiation de l'affectivité, de façon à rappeler le passé en le faisant vibrer à la manière du présent. Mais ce passé, invoqué et convoqué, n'est pas quelconque : il est localisé et sélectionné à des fins vitales, dans la mesure où il peut, directement, contribuer à maintenir et préserver l'identité d'une communauté, ethnique ou religieuse, nationale, tribale ou familiale. Pour ceux qui l'édifient comme pour ceux qui en reçoivent les avertissements, le monument est une défense contre le traumatisme de l'existence, un dispositif de sécurité. Le monument assure, rassure, tranquillise en conjurant l'être du temps. Il est garant d'origines et calme l'inquiétude que génère l'incertitude des commencements. Il peut prendre différentes formes : tombeau, temple, colonne, arc de triomphe, stèle, obélisque, poteau-totem, etc. Il ressemble fort à un universel culturel. Sous des formes multiples, il semble présent sur tous les continents et dans quasiment toutes les sociétés, qu'elles possèdent ou non l'écriture.
29 International Council on Monuments and Sites (Conseil International des Monuments et des Sites), créé en 1964 sur la proposition de l'Unesco. 30 Bulletin de liaison de la section française de l'ICOMOS, n° 26, décembre 1989, p. 2. 31 CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 21. 32 Ibid., p. 14 et 15.

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MONUMENT ET MONUMENT HISTORIQUE

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

Cependant, le rôle du monument, entendu en son sens originel, a progressivement perdu son importance dans la plupart des sociétés, surtout les sociétés occidentales, et tendu à s'effacer, tandis que le mot lui-même acquérait d'autres significations, ayant une valeur archéologique à une certaine époque puis opérant un glissement vers des valeurs esthétiques et prestigieuses. L'effacement progressif de la fonction mémoriale du monument est dû principalement à deux raisons, l'une et l'autre inscrites dans la longue durée. La première tient à la place grandissante que les sociétés occidentales ont accordée au concept d'art à partir de la Renaissance. En donnant à la beauté son identité et son statut, en en faisant la fin suprême de l'art, le Quattrocento l'associait à toute célébration religieuse et à tout mémorial. Si Alberti, qui fut le premier théoricien de la beauté architecturale, a lui-même conservé avec piété la notion originelle de monument, il a néanmoins amorcé la substitution progressive de l'idéal de beauté à l'idéal de mémoire. La deuxième cause réside dans le développement, le perfectionnement et la diffusion des mémoires artificielles. Victor Hugo prononçait l'oraison funèbre du monument, condamné à mort par l’invention de l'imprimerie. Son intuition de visionnaire a été confirmée par la création et le perfectionnement de nouveaux modes de conservation du passé : mémoire des techniques d'enregistrement de l'image et du son, qui emprisonnent et délivrent le passé sous une forme plus concrète. Les deux notions "monument" et "monument historique", aujourd'hui souvent confondues, sont cependant, à bien des égards, opposables, sinon antinomiques. Tout d'abord, loin de présenter la quasiuniversalité du monument dans le temps et dans l'espace, le monument historique est une invention occidentale bien datée. L'expression "monument historique" est employée pour la première fois en 1790 par L. A. Millin. Elle apparaîtra dans les dictionnaires dans la deuxième moitié du XIXe siècle, mais son usage était répandu dès le début du XIXe siècle, notamment grâce à la création en France de la fonction d'Inspecteur des monuments historiques. Mais les premières formes de monument historique remontent bien avant ces dates, au XVe siècle à Rome, avec les "Antiquités". L'Europe occidentale mettait alors en place "les soubassements rationnels d'une discipline historique et critique qui postulait la linéarité d'une histoire universelle33". Parallèlement, une réflexion sur l'art se développait, tentant de comprendre, en dehors du savoir historique de l'art qui se constituait également à cette époque, une forme d'activité humaine qui ne relève pas de la science, qui échappe à toute conceptualisation et qui "ne se réalise que dans et par une expérience corporelle immédiate vécue au présent, qu'il s'agisse de sa production ou de sa perception. Après une première phase où les antiquités

et les monuments historiques étaient des objets d'étude dont on

33 CHOAY, Françoise. « Sept propositions sur le concept d'authenticité », Les Actes du colloque de Nara sur l'authenticité, p. 10.

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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

conservait essentiellement l'image et la description sans se soucier de leur sort matériel, une deuxième phase débute au XIXe siècle, dans laquelle les monuments historiques ont commencé à être eux-mêmes conservés. Deux conditions auraient favorisé l'émergence de cette conservation : d'une part, la désaffection religieuse remplacée par un nouveau culte, le culte pour l'art ; d'autre part, l'avènement de l'ère industrielle qui a bouleversé de façon irrémédiable les cadres de vie traditionnels et familiers34." Autre différence fondamentale, mise en évidence par Aloïs Riegl35 : le monument est une création délibérée dont la destination a été assumée a priori et d'emblée, tandis que le monument historique n'est pas initialement voulu et créé comme tel ; il est constitué a posteriori par les regards convergents de l'historien et de l'amateur, qui le sélectionnent dans la masse des édifices existants, dont les monuments ne représentent qu'une petite partie. Tout objet du passé peut être converti en témoignage historique sans avoir eu pour autant, à l'origine, une destination mémoriale. Inversement, rappelons-le, tout artefact humain peut être délibérément investi d'une fonction mémoriale. Le monument a pour fin de faire revivre au présent un passé englouti dans le temps. Le monument historique entretient un rapport autre avec la mémoire vivante et avec la durée. Ou bien il est simplement constitué en objet de savoir et intégré dans une conception linéaire du temps : dans ce cas, sa valeur cognitive le relègue sans appel dans le passé, ou plutôt dans l'histoire en général, ou dans l'histoire de l'art en particulier; ou bien il peut, de surcroît, en tant qu'œuvre d'art, s'adresser à notre sensibilité artistique : dans ce cas, il devient partie constitutive du présent vécu, mais sans la médiation de la mémoire ou de l'histoire36.

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La période 1820-1960 représente l'ère souveraine pour la reconnaissance et la stabilité du statut acquis par le monument historique avec l'avènement de la révolution industrielle. Ce statut peut être défini par un ensemble d'idées nouvelles et essentielles, concernant la hiérarchie des valeurs, où le monument historique a retrouvé son contexte spatial et temporel, son statut juridique et son traitement technique. En effet, l'avènement de l'ère industrielle comme processus de transformation, mais aussi de dégradation de l'environnement humain a
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RECONNAISSANCE ET STATUT ACQUIS DU MONUMENT HISTORIQUE, XIXE ET XXE SIÈCLES

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Travail fondateur de la première génération

Ibid. RIEGL, Aloïs. Op. cit., p. 35. 36 CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 23.

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

contribué avec d'autres facteurs moins importants, comme le romantisme, à inverser la hiérarchie des valeurs attribuées aux monuments historiques et à privilégier pour la première fois les valeurs de la sensibilité, notamment esthétiques. La révolution industrielle comme rupture avec les modèles traditionnels de production ouvrait une irréductible fracture entre deux périodes de la création humaine et donnait au concept de monument historique une application à l'échelle mondiale. En tant que processus irrémédiable, l'industrialisation du monde a contribué d'une part à généraliser et à accélérer la mise en place des législations de protection du monument historique, d'autre part à faire de la restauration une discipline à part entière, solidaire des progrès de l'histoire de l'art. Le tournant du XIXe siècle est marqué par un questionnement complexe des valeurs et des pratiques du monument historique, dont la lucidité a rarement été égalée depuis. Lorsqu'en 1964, l'assemblée de l'Icomos rédige la Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, le cadre théorique et pratique, à l'intérieur duquel s'inscrit le monument historique, est resté sensiblement celui qu'a construit le XIXe siècle37. En effet, la conscience de l'avènement d'une ère nouvelle et de ses conséquences a créé à l'égard du monument historique une médiation et une distance nouvelles, en même temps qu'elle libérait les énergies en faveur de sa protection. Le monde révolu du passé a perdu sa continuité et l'homogénéité que lui conférait la permanence du faire manuel des hommes. Le monument historique acquiert de ce fait un nouveau marquage temporel. La distance qui nous en sépare est désormais dédoublée. A partir des années 1820, le monument historique est inscrit sous le signe de l'irremplaçable, les dommages qu'il subit sont irréparables, sa perte irrémédiable38. Le monument historique acquiert une universalité sans précédent en rappelant à la mémoire affective la dimension sacrée des œuvres humaines. Dans la conception ruskinienne, quels que soient la civilisation ou le groupe social qui l'ont érigé, il s'adresse à tous les hommes sans exception. Ruskin et Morris39 sont ainsi les premiers, à concevoir la protection des monuments historiques à l'échelle internationale et à militer en personne pour la défense de cette cause. Dans la presse et sur place, ils enquêtent et combattent pour les monuments et pour les villes anciennes. Ruskin propose même, dès 1854, la création d'une organisation européenne de protection, dotée des structures financières et techniques adéquates. Quant à Morris, après s'être élevé contre la destruction d'un quartier populaire à Naples, il mène le combat au-delà des

CHOAY, Françoise. Op. cit., pp. 97-98. RUSKIN, J. "On the opening of the Crystal Palace", reproduit par TSCHUDI MADSEN, S. Restoration and Antirestoration. Oslo, 1976, p. 117. 39 William MORRIS (1834-1896), écrivain et décorateur britannique. Il renouvela l'art décoratif en Angleterre et influença l'Art nouveau. (Le Robert)
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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

frontières européennes, jusqu'en Turquie et en Égypte où il cherche à faire protéger les architectures arabe et copte40. Les Britanniques ont été des pionniers suivis par les Italiens, en particulier Gustavo Giovannoni41. Celui-ci, dès 1913, a élaboré le concept d'architecture mineure qui, dans une perspective plus générale que celle de ses prédécesseurs, moins morale, plus historienne et plus esthète, déborde et englobe celui d'architecture domestique. L'architecture mineure devient partie intégrante d'un nouveau monument, l'ensemble urbain ancien. Giovannoni considère qu'une ville historique constitue en soi un monument, par sa structure topographique comme par son aspect paysager, par le caractère de ses voies comme par l'ensemble de ses édifices majeurs et mineurs ; aussi, comme pour un monument individuel, il conviendra de lui appliquer identiquement les lois de protection et les mêmes critères de restauration, de dégagement, de réfection et d'innovation. Vers la fin du XIXe siècle, vint une réflexion seconde, critique et complexe surtout dans le dernier quart lorsque l'hégémonie de la doctrine de Viollet-le-Duc commence à être ébranlée par une démarche plus nuancée et mieux informée grâce aux progrès de l'archéologie et de l'histoire de l'art. Cette orientation est passée dans la pratique lentement et de façon anonyme. Elle fut cependant définie, mise en œuvre et défendue avec éclat par Camillo Boito42, un de ces architectes italiens qui, comme Giovannoni à la génération suivante, doivent l'originalité de leur œuvre et de leurs idées à une formation sans égale en France et dans la plupart des autres pays. Ingénieur, architecte et historien d'art, ses compétences lui permettent de se situer à l'articulation de deux mondes devenus étrangers : monde de l'art, passé et actuel, monde de la modernité technicienne. En Italie, les principes de Viollet-le-Duc avaient, comme ailleurs, inspiré la plupart des grandes restaurations, notamment à Florence, à Venise et à Naples. Ruskin et Morris les avaient directement attaquées à cause de leur nature proche d'une "reconstruction" plutôt que d'une "restauration", en les taxant de "mensonges historiques". Confronté à ces deux doctrines antagonistes, Boito emprunte le meilleur de chacune pour en tirer, dans ses écrits, une synthèse subtile. C'est à l'occasion de trois congrès d'ingénieurs,
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Il lance à cet effet une sorte de manifeste publié dans l'Athenaeum (1877), qui recueille aussitôt les signatures de nombreux écrivains et artistes tels Carlyle, Ph. Web, Burne Jones, Holman Hunt. 41 (1873-1943) Ingénieur, architecte et historien d'art, créateur de la chaire d'architecture à l'École d'ingénieurs de Rome, il fut à la fois théoricien et praticien de l'urbanisme et de la conservation des monuments et du tissu anciens. "Vecchie città ed edilizia nuova" (Nuova Antologia, 1913) est à la fois le titre de l'article dans lequel il présente pour la première fois sa doctrine, et le titre du livre dans lequel celle-ci a, en 1931, reçu une forme plus développée et plus complexe. 42 (1835-1914), après avoir poursuivi ses études en Italie, en Allemagne et en Pologne, il enseigne et pratique l'architecture et la restauration des édifices anciens à Milan. Il a fondé la revue Arte italiana decorativa ed industriale. On lui doit également Ornamenti per tutti gli stili (1888).

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

réunis à Milan et à Rome entre 1879 et 1886, que Boito fut conduit à formuler un ensemble de directives pour la conservation et la restauration des monuments historiques43. Celles-ci ont été intégrées dans la loi italienne de 1909. G. Giovannoni s'y réfère et y adhère sans réserve lorsque, en 1931, il dresse le bilan de "la restauration italienne des monuments en Italie", dans le cadre de la Conférence d'Athènes44. Toutefois, la démarche dialectique de Boito ne se révèle nulle part mieux que dans un essai écrit sous forme de dialogue, "Conservare o restaurare", qui parut dans son recueil Questioni pratiche di belli arti, en 189345. L'auteur y donne alternativement la parole à deux praticiens dont l'un défend les idées de Viollet-le-Duc, qu'il invoque et cite littéralement à plusieurs reprises, et l'autre les critique en se servant d'arguments empruntés à Ruskin et Morris (dont les noms ne sont pas mentionnés). Boito construit progressivement sa propre doctrine sur cette opposition. De Ruskin et Morris, il adopta sa conception de la conservation des monuments, fondée sur la notion d'authenticité. On ne doit pas seulement préserver la patine des édifices anciens, mais les additions successives dont les chargea le temps. Mais avec Viollet-le-Duc, contre Ruskin et Morris, Boito soutient la priorité du présent sur le passé et affirme la légitimité de la restauration. Celle-ci n'a lieu d'être pratiquée qu'in extremis, quand tous les autres moyens de sauvegarde (entretien, consolidation, réparations non exposées à la vue) ont échoué. Alors, elle se révèle le nécessaire et indispensable complément d'une conservation dont le projet même ne peut subsister sans elle. La plus grande difficulté consiste à savoir d'abord évaluer avec justesse la nécessité de l'intervention, à la localiser, à déterminer sa nature et son importance. Le principe de la restauration une fois admis, celle-ci doit acquérir sa légitimité. Pour cela, il faut et il suffit de la faire reconnaître en tant que telle. Le caractère rapporté du travail refait doit être marqué. Il ne doit en aucun cas pouvoir passer pour original. L'inauthenticité de la partie restaurée doit pouvoir être immédiatement distinguée des parties originelles de l'édifice, grâce à une mise en scène ingénieuse recourant à des moyens multiples : différence de style entre le nouveau et l'ancien, différence de matériaux de fabrication, exposition ouverte au public dans un lieu attenant au monument des parties anciennes supprimées, inscription sur les parties rénovées de la date de restauration et le plus important la description écrite et photographique des phases successives des travaux46.
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Elles avaient la forme d'une recommandation, véritable charte en huit points que Boito reproduit dans "Conservare o restaurare". 44 CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 126. 45 BOITO, Camillo. Questioni pratiche di belle arti : restauri, concorsi, legislazione, professione, insegnamento. Milan : Ulrico Hoepli, 1893. Trad. franç. d'un extrait p. 3-48, J.M. Mandosio, Conserver ou restaurer, les dilemmes du patrimoine. Paris : Les Éditions de l'Imprimeur, 2000, 109 p.
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BOITO, Camillo. Traduction française, Op. cit., p. 41.

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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

Les concepts d'authenticité, de hiérarchie d'interventions, de style restauratif ont permis à Boito de poser les fondements critiques de la restauration comme discipline. Il a énoncé un ensemble de règles qui ont été modulées et affinées depuis à mesure de l'évolution des techniques constructives, mais qui demeurent valables pour l'essentiel.

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En 1902, le grand historien d'art viennois Aloïs Riegl (1858-1905) avait été nommé président de la Commission autrichienne des monuments historiques, et chargé d'élaborer une nouvelle législation pour la conservation des monuments. Un an plus tard paraissait, en guise d'introduction à ces mesures juridiques, Der moderne Denkmalkultus (Le Culte moderne des monuments). Ce mince opuscule est un ouvrage fondateur. Il mobilise tout le savoir et l'expérience de l'historien d'art et du conservateur de musée pour entreprendre une analyse critique de la notion de monument historique. Celui-ci n'est pas abordé seulement dans une optique professionnelle, comme celle de Boito. Il est traité comme un objet social et philosophique. L'investigation du ou des sens attribués par la société au monument historique permet seule de fonder une pratique. D'où une double démarche "historique et interprétative47". Après avoir posé sans ambiguïté la distinction entre le monument et le monument historique, il définit ce dernier par les valeurs dont il a été investi au cours de l'histoire, il en dresse l'inventaire et en établit la nomenclature. Son analyse est structurée par l'opposition de deux catégories de valeurs. Les unes, dites de "remémoration", sont liées au passé et font intervenir la mémoire. Les autres, dites de "contemporanéité", appartiennent au présent. À cette structure duelle correspond la distinction entre valeurs pour l'histoire et l'histoire de l'art d'une part et valeurs d'art de l'autre. Mais Riegl ne s'est pas arrêté là. Parmi les valeurs de remémoration, il a, en outre, décrit, et aussitôt inscrit une valeur nouvelle qu'il voit émerger dans la deuxième moitié du XIXe siècle et qu'il nomme "valeur d'ancienneté". Celleci tient à l'âge du monument et aux marques que le temps ne cesse de lui imprimer : ainsi se trouve rappelée à la mémoire la transitivité des créations humaines dont le terme est la dégradation. À la différence de la valeur historique qui nécessite un certain savoir, l'appel de la valeur d'ancienneté est immédiatement perceptible par chacun. Elle peut donc s'adresser à la sensibilité "de tous, être valable pour tous sans exception"48. Cette valeur d'ancienneté est très proche de la valeur ruskinienne de piété. Toutefois, leur signification est bien différente : Ruskin milite pour une éthique et cherche à imposer sa conception morale du monument à une société que ses tendances propres entraînent en sens inverse. Riegl part, au contraire, d'un constat. La
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La contribution majeure d'Aloïs Riegl

CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 129. RIEGL, Aloïs. Op. cit., p. 71.

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HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

valeur d'ancienneté du monument historique n'est pas pour lui un vœu, mais une réalité. La facilité et la séduction que cette valeur exerce sur les sociétés laissent prévoir qu'elle sera la valeur dominante du monument historique au XXe siècle. La deuxième catégorie, les valeurs de contemporanéité, n'est pas moins riche et différenciée que la première. À côté de la "valeur d'art", Riegl place la valeur "d'usage", tenant aux conditions matérielles d'utilisation pratique des monuments. Selon Riegl, cette valeur d'usage concerne aussi bien les monuments que les monuments historiques, qu'ils aient conservé leur rôle mémorial originel et leurs fonctions anciennes, ou qu'ils aient reçu des affectations nouvelles, y compris muséographiques. Quant à la valeur d'art, Riegl la décompose en deux genres. La première, qualifiée de "relative", concerne la part de la création artistique ancienne demeurée accessible à la sensibilité moderne. La seconde appelée valeur "de neuf" concerne l'apparence fraîche et inentamée des œuvres. "Aux yeux de la foule, seul ce qui est neuf et intact est beau", cette valeur ressortit à "une attitude millénaire qui attribue au neuf une incontestable supériorité sur le vieux […]49." L'analyse de Riegl révèle donc les exigences simultanées et contradictoires des valeurs dont le monument historique a été chargé au fil des siècles. En toute logique, la valeur d'ancienneté, dernière venue, exclut la valeur de nouveauté et menace également la valeur d'usage et la valeur historique. Mais la valeur d'usage contrarie bien souvent la valeur d'art relative et la valeur historique. Ces conflits, esquissés déjà par Boito dans le domaine de la restauration, se manifestent encore dès qu'il s'agit de réemploi et, de façon plus générale, dès le classement des monuments historiques. Riegl montre qu'ils ne sont cependant pas insolubles et relèvent en fait de compromis, négociables dans chaque cas particulier, en fonction de l'état du monument et du contexte social et culturel dans lequel il se présente. C'est à partir des pistes symptomatiques ouvertes par lui dans le Moderne Denkmalkultus qu'on peut chercher aujourd'hui à penser le patrimoine historique.

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Dans les trois premières décennies du XXe siècle et jusque vers les années 1960, la conservation des monuments historiques continuait de concerner essentiellement les grands édifices religieux et civils (à l'exclusion de ceux du XIXe siècle). En Europe, malgré les campagnes nationales menées depuis le début du siècle par des associations privées, le "tourisme culturel" n'a pas encore reçu son nom ; il demeure le privilège élitiste d'un milieu social limité, aisé et cultivé. La mondialisation institutionnelle du

La Conférence d'Athènes de 1931

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RIEGL, Aloïs. Op. cit., p. 96.

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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

monument historique, tant souhaitée par Ruskin et Morris, ne progresse guère. La première conférence internationale concernant les monuments historiques se tint à Athènes, seulement en 1931. Deux ans avant celle des CIAM50 qui, sur les mêmes lieux, élabora la célèbre Charte d'Athènes. Cette conférence fut réunie par la Commission internationale pour la coopération intellectuelle de la Société des Nations, avec la coopération du Conseil international des musées (ICOM). Elle fut l'occasion de soulever la question des relations entre les monuments anciens et la ville, et de développer à ce sujet des idées et des propositions. Ses Actes furent publiés en 1933. Mais ces conceptions novatrices reçurent une publicité limitée. Elles furent formulées dans les marges du congrès, qui était, en principe, consacré aux problèmes techniques de la conservation et de la restauration et dont les participants étaient tous européens. On y relève en particulier trois communications remarquables, de Victor Horta, Gustavo Giovannoni et G. Nicodemi. Il est intéressant de relever, parmi les conclusions adoptées par la Conférence d'Athènes tout entière, l’idée d’admettre que la sauvegarde des monuments historiques intéresse la communauté internationale sans exception. La Conférence ne s'est pas bornée à énoncer ce principe ; elle est allée plus loin en prévoyant une procédure susceptible de donner une solidarité internationale à la question : des institutions et groupements qualifiés pourraient, de ce fait, soumettre à l'Organisation de coopération intellectuelle des requêtes manifestant leur intérêt pour la conservation de tel ou tel monument, sans que pareille initiative puisse être interprétée comme un empiètement sur la souveraineté nationale. La Conférence de 1931 a posé le premier pilier de la coopération internationale dans le domaine de la conservation. Un autre point intéressant, corollaire du précédent, auquel la Conférence a voué une attention particulière, est que la plus sûre garantie de conservation des monuments et œuvres d'art réside dans l'attachement que les peuples eux-mêmes leur portent. Aussi les experts ont émis le vœu d'une action appropriée des pouvoirs publics selon laquelle les éducateurs habituent l'enfance et la jeunesse à s'abstenir de dégrader les monuments du passé et leur apprennent à respecter les témoignages de toutes les civilisations. Nous remarquons également dans le point III "Mise en valeur des monuments" un intérêt particulier au contexte urbain des monuments, ce qui représente un début pour ce qui sera nommé "le patrimoine urbain". Comme il a été précisé plus haut, les participants étaient tous européens, mais l'Égypte—où avait été créée la première agence touristique, Cook's, qui exploitait notamment ses sites légendaires et où, en 1907, Pierre

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Congrès internationaux d'architecture moderne.

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Loti51 s'était plaint de l'implantation intempestive d'hôtels au voisinage des pyramides comme de l'abondance indiscrète des touristes—a été fortement influencée par les conclusions de la Conférence. L'architecte français Edmond Pauty, expert technique du Comité de conservation des monuments de l'Art arabe à cette époque, a donné un rapport très intéressant sur ces conclusions52. Ce n'est pas clair si lui-même y était présent ou bien s’il a eu accès ultérieurement aux conclusions. Son nom ne figure pas dans la liste des membres de la Conférence d'Athènes53 ; par contre deux autres noms d'experts étrangers travaillant en Égypte à cette époque y figurent : Jean Capart54, égyptologue et chef de la mission archéologique belge en Égypte et Jean-Philippe Lauer, architecte au Service des Antiquités au Caire. Le rapport de Pauty sera traité et analysé au chapitre IV sur l'histoire du Comité.

La conversion de la ville matérielle en objet de savoir historique a été provoquée par la transformation de l'espace urbain consécutive à la révolution industrielle : bouleversement du milieu traditionnel, émergence d'autres échelles en ce qui concerne les rues et les parcelles. C'est alors, par effet de différence et de contraste, que la ville ancienne devient objet d'investigation55. De nombreux facteurs ont contribué à retarder cette mise en histoire de l'espace urbain : d'une part, son échelle, sa complexité, la longue durée de la mentalité qui identifiait la ville à un nom, à une communauté, à une histoire ; d'autre part, l'absence, avant le début du XIXe siècle, de cadastres et de documents cartographiques fiables, la difficulté de découvrir des archives concernant les modes de production et les transformations de l'espace urbain à travers le temps.

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L'INVENTION DU PATRIMOINE URBAIN

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Dès le début des années 1860, dans le temps même où commencent les grands travaux de Paris, Ruskin alerte l'opinion contre les interventions qui détruisent la structure des villes anciennes, c'est-à-dire leur tissu. Pour lui, cette texture est l'âme de la ville, dont elle fait un objet patrimonial à protéger sans condition.

Ruskin et la valeur mémoriale

LOTI, Pierre. La Mort de Philae. Paris : Calmann-Lévy, 1909, réédition Paris : Pardès, 1990. 52 PAUTY, Edmond. "Note sur les travaux de la Conférence d'Athènes d'octobre 1931", in Comité de conservation des monuments de l'Art arabe, Exercices 1930-1932, Fascicule trente-sixième, Procès-verbal n° 276, Annexe II, pp. 192-194. Le Caire : Ministère de l'Instruction publique, 1936. 53 Conférence (la) d'Athènes sur la conservation artistique et historique des monuments (1931). Édition établie par Françoise Choay. Paris : Les Éditions de l'Imprimeur, collection Tranches de Villes, 2002, pp. 119-125. 54 Il était également le Conservateur en chef des musées d'art et d'histoire à Bruxelles. 55 CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 138.

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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

Ruskin est conduit à cette prise de position du fait de la valeur et du rôle qu'il attribue à l'architecture domestique, constitutive du tissu urbain. C'est la contiguïté et la continuité de leurs demeures modestes qui rendent des villes comme Venise, Florence, et Oxford irréductibles à la somme de leurs grands édifices religieux et civils, et fait de ces ensembles urbains des entités spécifiques. La ville ancienne tout entière semble donc bien jouer le rôle de monument historique. Ruskin a fait une découverte importante. À travers les siècles et les civilisations, sans l'intention ni la conscience de ses habitants, la ville a joué le rôle mémorial de monument : objet paradoxalement non élevé à cette fin et qui possédait le double pouvoir d'enraciner ses habitants dans l'espace et dans le temps. Mais Ruskin ne parvient pas à mettre cette découverte en perspective historique. Il refuse de composer avec la transformation de l'espace urbain en cours d'accomplissement et n'admet pas qu'elle soit requise par la transformation de la société occidentale. La reconnaissance et l'expression de la valeur historique de la ville ancienne préindustrielle commencent avec l'œuvre de l'architecte et historien viennois Camillo Sitte (1843-1903). "La ville ancienne apparaît alors comme un objet appartenant au passé, et l'historicité du processus d'urbanisation qui transforme la ville contemporaine est assumée dans son ampleur et sa positivité"56. En 1889, Sitte développait ces idées dans un ouvrage très fameux, Der Städtebau nach seinen künstlerischen Grundsätzen, traduit en français sous le titre L'Art de construire les villes57. Le livre de Sitte part d'un constat : l'absence de qualité esthétique dans la ville contemporaine. Cette critique accompagne une prise de conscience des dimensions techniques, économiques et sociales de la société industrielle et de la transformation spatiale qui l'accompagne. Le progrès technique façonne notre monde : il confère à l'espace urbain bâti une extension et une échelle sans précédent, lui attribue de nouvelles fonctions parmi lesquelles le plaisir esthétique ne semble plus avoir sa place. "Ce sont avant tout les dimensions gigantesques prises par nos grandes villes qui font éclater partout le cadre des formes artistiques anciennes. […], et l'urbaniste comme l'architecte, doit élaborer une échelle d'intervention propre à la ville moderne de plusieurs millions d'habitants […]. Il faut accepter ces transformations comme des forces données et l'urbaniste devra en tenir compte, comme l'architecte tient compte de la résistance des matériaux et des lois de la statique. […] Nos ingénieurs ont accompli de vrais miracles […] pour le bien-être de tous les citoyens" [mais] "la construction
CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 141. Vienne, Graeser. La première traduction en français est due à Camille Martin, Genève, 1902. Nous nous référons à la traduction de D. Wieczorek, L'Art de bâtir les villes, L'urbanisme selon ses fondements artistiques. Paris : Éditions du Seuil, 1996, 190 p.
57 56

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Camillo Sitte et la valeur historique

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HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

et l'extension des villes sont devenues des questions presque exclusivement techniques58." Le constat dressé par Sitte n'a pas pour lui d'intérêt en soi. En revanche, le questionnement qu'il est entrain de poser et les réponses qu'il propose portent plus d'intérêts. Les métropoles contemporaines sont-elles condamnées à l'absence de la beauté urbaine ? Peut-on concevoir et préparer un art urbain propre à la société industrielle ? Pour essayer d'y répondre, il commence par une analyse des agencements d'où les villes anciennes tiennent leur beauté, ce qui fait de Sitte le créateur de la morphologie urbaine à partir du paradigme de la place publique, et à l'aide de plans réalisés par lui-même dans des dizaines de sites et de centres anciens, il décrit et explique des configurations d'espace différentes d'une beauté que n'offrent jamais les places contemporaines. Mais l'intérêt de ces analyses n'est pas seulement historique. La ville ancienne peut encore nous donner des leçons. Sitte refuse l'idée de copier ou de reproduire les configurations spatiales anciennes59. La solution de l'antinomie entre présent et passé est néanmoins possible, à condition de recourir à un traitement rationnel et systématique de l'analyse morphologique. Selon Sitte, pour combattre l'inflexible régularité géométrique, nous avons besoin d'une théorie rationnelle qui analyse et nous aide à utiliser—mais avec une pleine conscience—les procédés qui, sans qu'ils en aient été conscients, ont guidé les créateurs aux époques où la pratique artistique était une tradition. À travers son analyse morphologique, il extrait les règles et les principes constants à travers le temps et l'espace : clôture, asymétrie, différenciation et articulation des éléments, etc. Ils sont, de par leur intemporalité même, applicables par l'urbanisme du XIXe siècle finissant. La certitude qui se dégage de l'œuvre de Sitte est que le rôle des villes du passé est déterminant et que leur beauté plastique demeure. D'après cette analyse, leur conservation est logique. Pourtant, Sitte n'a pas milité pour la préservation des centres anciens. Il n'exprime la préoccupation de "sauver, s'il est encore temps, nos vieilles villes de la destruction qui les menace toujours davantage60", qu'à deux reprises, brièvement, dans le cours de son livre qui répond à des préoccupations différentes. D'autres que lui ont développé la philosophie conservatoire et ont attribué une fonction muséale à la ville ancienne. Menacée de disparition, elle est conçue comme un objet rare, fragile, précieux pour l'art et pour l'histoire et qui, telles les œuvres conservées dans les musées, doit être placée hors circuit de la vie61. Mais comment peut-on effectivement conserver et mettre hors circuit des fragments urbains, sauf à les priver de
SITTE, Camillo. Op. cit., pp. 2, 113-114 et 117. Ibid., p. 119. 60 Ibid., p. 4.
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CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 148.

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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

leurs usages et éventuellement de leurs habitants ? Le problème commence à se dessiner. Il ne sera posé en termes explicites et juridiques qu'après la Deuxième Guerre mondiale. Cependant, au cours des premières décennies du XXe siècle, la figure et la conservation muséales acquièrent une dimension nouvelle, ethnologique, à l'occasion de l'expérience coloniale. Lorsque Lyautey entreprend l'urbanisation du Maroc, il décide de conserver les créations urbaines de ce pays, les médinas. La modernisation du Maroc respectera les fondations urbaines traditionnelles, et des villes répondant aux nouveaux critères techniques occidentaux seront créées parallèlement. A la même époque, les CIAM refusent la notion de ville historique ou muséale. Le Corbusier, dans le plan Voisin de 1925, propose de raser le tissu des vieux quartiers de Paris, remplacé par des gratte-ciel standards, et ne conserve que quelques monuments hétérogènes, Notre-Dame de Paris, l'Arc de Triomphe, le Sacré-Coeur et la tour Eiffel. Cette idéologie de la table rase des centres anciens n'a officiellement cessé de prévaloir en France qu'avec la création, par André Malraux, de la loi sur les secteurs sauvegardés en 1962. Contestés en Europe, les CIAM ont poursuivi leur œuvre dans les pays en voie de développement et déformé quelques-unes des plus belles médinas du Moyen-Orient, comme à Damas et Alep.

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Giovannoni dans son œuvre62 nous propose la synthèse et le dépassement de la ville ancienne comme historique et comme muséale. Sa synthèse constitue le socle de toute interrogation actuelle sur le destin des anciens tissus urbains. Il leur accorde simultanément une valeur d'usage et une valeur muséale en les intégrant dans une conception générale de l'aménagement territorial. Le changement d'échelle imposé au cadre bâti par le développement de la technique a pour corollaire un nouveau mode de conservation des ensembles anciens, pour l'histoire, pour l'art et pour la vie présente. Ce "patrimoine urbain63", que Giovannoni est sans doute le premier à désigner systématiquement sous ce terme, acquiert son sens et sa valeur non pas en tant qu'objet autonome mais comme élément et partie d'une doctrine originale de l'urbanisation. Il mesure le rôle novateur des nouvelles techniques de transport et de communication et prévoit leur perfectionnement croissant ce qui lui permet de penser en termes de réseaux et d'infrastructures. L'urbanisme est devenu territorial et doit satisfaire cette vocation qui caractérise la société de l'ère industrielle : se mouvoir et pouvoir communiquer par tous les moyens,. Pour Giovannoni, la société de communication, qui ne peut cependant fonctionner
GIOVANNONI, Gustavo. Vecchie città ed edilizia nuova. Turin : Unione tipograficoeditrice, 1931, trad. française de J.-M. Mandosio, A. Petita et C. Tandille, L'Urbanisme face aux villes anciennes. Paris : Éditions du Seuil, 1998, 350 p. 63 Ibid., p. 38.

Gustavo Giovannoni et le patrimoine urbain

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

à la seule échelle territoriale et réticulée, appelle la création d'unités de vie quotidienne. Les centres, les quartiers, les ensembles d'îlots anciens avec leur échelle peuvent répondre à cette fonction de nouvelle entité spatiale. À condition d'être convenablement traités, c'est-à-dire à condition qu'on n'y implante pas d'activités incompatibles avec leur morphologie, ces tissus urbains anciens voient même leur valeur d'usage assortie de deux privilèges : ils sont, comme les monuments historiques, porteurs de valeurs d'art et d'histoire et ils peuvent servir de catalyseurs pour l'invention de nouvelles configurations spatiales. Et c'est à ce titre qu'ils ont pu être intégrés dans une doctrine sophistiquée de la conservation du patrimoine urbain64. Nous pouvons résumer cette doctrine que Giovannoni a fondue en trois grands principes. D'abord, tout fragment urbain ancien doit être intégré dans un plan d'aménagement qui explique sa relation avec la vie présente. En ce sens, sa valeur d'usage est légitimée à la fois techniquement par un travail d'articulation avec les grands réseaux d'aménagement, et humainement par le maintien du caractère social de la population65. Ensuite, le concept de monument historique ne saurait désigner un édifice singulier indépendamment du contexte bâti dans lequel il s'insère. C'est pourquoi isoler ou dégager un monument revient, la plupart du temps, à le mutiler. Les abords du monument sont avec lui dans une relation essentielle66. Enfin, ces deux premières conditions remplies, les ensembles urbains anciens appellent des procédures de préservation et de restauration analogues à celles définies pour les monuments par Boito. Une marge d'intervention est donc admise que limite le respect de l'ambiante67, cet esprit historique des lieux, matérialisé dans des configurations spatiales.

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Avec la mondialisation des valeurs occidentales, il y a eu une expansion des pratiques patrimoniales. Cette expansion peut être symbolisée par la Convention concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel, adoptée en 1972 par la Conférence générale de l'Unesco. Ce texte calquait sur le concept de monument historique celui du patrimoine culturel universel : monuments, ensembles bâtis, sites archéologiques ou aménagés présentant "une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l'histoire de l'art ou de la science". Pour les pays prêts à reconnaître sa validité, la Convention créait un ensemble d'obligations concernant "l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel". Mais surtout, elle fondait une appartenance commune, une solidarité planétaire—"il

LE PATRIMOINE HISTORIQUE AUJOURD'HUI

CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 153. GIOVANNONI, Gustavo. Op. cit., pp. 188-190. 66 Ibid., p. 192. 67 Ce terme, intraduisible en français, désigne les effets, heureux sur la perception, de l'articulation des éléments du tissu urbain. (F. Choay)
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LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

incombe à la collectivité internationale tout entière de participer à la protection de [ce] patrimoine"—qui comporte la prise en charge des plus démunis par la communauté. La notion plus restrictive de patrimoine universel exceptionnel permet d'établir une liste commune de biens considérés comme patrimoine mondial. On connaît les sauvetages remarquables ainsi accomplis à Abou Simbel ou à Borobudur68. À l'échelle des États, le nombre de monuments inscrits sur la liste du patrimoine mondial tend à passer pour un indice de prestige international. La Convention adoptée en 1972, et ratifiée ou acceptée en 1975 par vingt et un pays répartis sur les cinq continents, compte en 1991 cent douze pays signataires. Nous assistons également à une expansion typologique du patrimoine historique : un monde d'édifices modestes, reconnus et valorisés par des disciplines nouvelles comme l'ethnologie rurale et urbaine, l'histoire des techniques, l'archéologie médiévale, a été intégré dans le corpus patrimonial, ceci sans oublier l'annexion par la pratique conservatoire de bâtiments de la deuxième moitié du XIXe siècle et du XXe siècle relevant, en partie ou en totalité, de techniques constructives nouvelles. C'est une triple extension typologique, chronologique et géographique des biens patrimoniaux que notre monde est en train de vivre. Cette extension est accompagnée par la croissance exponentielle du public visitant ces biens. Des records de visites qui inspirent l'inquiétude. Les effets négatifs du tourisme se font sentir partout dans le monde du patrimoine. Les conférences et les recommandations se multiplient jour après jour pour lutter contre les dégâts causés par cette industrie touristique. Le réemploi est sans doute la forme la plus paradoxale et difficile de la mise en valeur des biens patrimoniaux. Comme le montrèrent Riegl et Giovannoni, attribuer au monument une destination nouvelle est une opération difficile et complexe, qui ne doit pas se fonder seulement sur la destination originelle. Elle doit, avant tout, tenir compte de l'état matériel de l'édifice qui, aujourd'hui, demande à être apprécié au regard du flux de ses utilisateurs potentiels. Des difficultés apparaissent lorsqu'il s'agit de trouver une destination aux anciens édifices religieux, aux anciens palais, hôtels particuliers, hôpitaux, casernes, etc., qui furent des chefs-d'œuvre de l'architecture à leur époque. Les fonctions dites culturelles (musées, bibliothèques, institutions scolaires et universitaires, fondations) sont concurrencées par les fonctions utilitaires, de prestige (ministères, sièges sociaux, hôtels) ou courantes (bureaux, logements, commerces). Cependant, dans tous les cas, les travaux d'aménagement d'infrastructure exigent une maîtrise technique particulière. Souvent, seule subsistera une coquille vidée
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La valeur d'usage et le réemploi du patrimoine

CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 160.

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

de son contenu par "curetage" : procédé intéressant s'il s'agit de préserver la morphologie d'un tissu urbain ; procédé discutable quand il se résume dans le sacrifice des structures et du décor intérieur d'un édifice69. Les centres et les quartiers historiques anciens livrent aujourd'hui une image des difficultés et des contradictions auxquelles se confrontent la mise en valeur et la réutilisation du patrimoine bâti. La conservation muséale des villes anciennes, maintenant investie par l'industrie culturelle, n'a pas disparu pour autant. Cependant les conceptions intégratives, formulées par Giovannoni dès 1913, semblent désormais prévaloir, au moins en principe. À partir de 1975, la question de l'intégration (des ensembles historiques) dans la vie collective est posée sur la scène internationale. En 1976, à Nairobi, l'Unesco adopte une Recommandation concernant la sauvegarde des ensembles historiques et traditionnels et leur rôle dans la vie contemporaine, qui demeure aujourd'hui l'exposé des motifs le plus complexe en faveur d'un traitement non muséal des tissus urbains anciens. Pour la première fois, la conservation vivante des ensembles anciens est présentée comme un moyen de lutter non seulement pour la sauvegarde de particularismes ethniques et locaux, mais contre le processus planétaire de banalisation et de normalisation des sociétés et de leur environnement. Depuis, la réappropriation et la mise en valeur de la ville ancienne sont devenues des opérations de prestige pour les nations. Tantôt la ville historique est, comme le monument individuel, transformée en produit de consommation culturelle : réemploi qui dissimule sa nature muséale. Tantôt elle peut être réinvestie à des fins économiques qui bénéficient symboliquement de son statut historique et patrimonial, mais sans lui être subordonnées. Ainsi, le patrimoine historique bâti ne cesse de s'enrichir de nouveaux trésors qui ne cessent d'être mieux mis en valeur et exploités. "L'industrie patrimoniale greffée sur des pratiques à vocation pédagogique et démocratique non lucrative fut lancée d'abord à fonds perdus, dans la perspective et l'hypothèse du développement et du tourisme. Elle représente aujourd'hui, directement ou non, une part croissante du budget et du revenu des nations. Pour nombre d'États, de régions, de municipalités, elle signifie la survie et l'avenir économique70." Malheureusement, "le conditionnement subi par le patrimoine urbain historique en vue de sa consommation culturelle, de même que son investissement par le marché immobilier de prestige, tendent à en exclure les populations locales ou non privilégiées et, avec elles, leurs activités traditionnelles […]. Un marché international des centres et quartiers anciens s'est créé." Ainsi, "au lieu de contribuer à préserver les différences locales et à freiner la banalisation primaire des milieux de vie, comme l'espéraient les rédacteurs de la Recommandation de Nairobi, la mise en valeur des centres anciens tend paradoxalement à devenir l'instrument d'une
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CHOAY, Françoise. Op. cit., p. 172. Ibid., p. 176.

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Première Partie

LA NOTION DE PATRIMOINE DANS LE CONTEXTE ÉGYPTIEN

banalisation secondaire. Certaines cités comme certains quartiers y résistent, servis par leurs dimensions, par leur morphologie, par leurs activités, par la force de leurs traditions, par leur simple richesse ou par la sagesse de leurs élus. Les autres se mettent à se ressembler si bien que touristes et sociétés multinationales s'y sentent identiquement chez eux71." D'après les discours institutionnels et médiatiques, les valeurs de savoir et d'art sont inchangées. Pour les spécialistes, historiens, archéologues, historiens d'art, architectes, ce patrimoine demeure effectivement un vaste champ de recherches et de découvertes. Le vrai problème est posé par le vaste public des individus pour qui la visite des monuments n'est pas une fin en soi, pour ceux qui, individuellement, attendent du patrimoine historique autre chose qu'une distraction, en espèrent une initiation au bonheur du savoir historique et aux plaisirs de l'art. Ce public est souvent abusé en masse par l'industrie patrimoniale. Cette frustration du grand public peut ainsi être comptée parmi les effets pervers de l'industrialisation du patrimoine. La prévention de ces effets seconds doit donc être conçue du double point de vue de la protection des monuments et de la protection de leur public. Elle apparaît alors comme une conservation au second degré que Françoise Choay a appelée "conservation stratégique72". Ce principe avec ses dispositifs traduit bien la crise actuelle des pratiques patrimoniales. Cette conservation seconde passe par une régulation des flux de visiteurs à travers des dispositifs de contrôle, des mesures pédagogiques, des politiques urbaines et beaucoup d'autres modalités qui restent à inventer. En matière de contrôle, la fermeture au public est une solution radicale qui a reçu de nombreuses applications dans le cas de monuments et de sites exceptionnels, menacés de destruction, tels la grotte de Lascaux ou les tombeaux de la Vallée des Rois ; la réduction des jours et heures de visite en est une autre, comme c'est bien souvent le cas pour les édifices cultuels et la réorientation des flux attirés par certains sites ou édifices célèbres vers des lieux et des circuits moins connus. La protection stratégique des tissus anciens passe par une voie indispensable : celle d'une prise de conscience générale suivie d'une action qui lui soit accordée. Depuis des années, les associations de défense s'orientent dans cette direction et s'opposent avec un succès croissant aux projets techniques ou spéculatifs qui lèsent leurs quartiers. L'œuvre de Giovannoni nous apprend que les centres et les quartiers anciens ne pourront être conservés et intégrés dans la vie contemporaine que si leur nouvelle destination est compatible avec leur morphologie et leur échelle. Ils ne résistent pas à l'implantation d'activités tertiaires majeures qui recréent, de
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Les valeurs intellectuelles et esthétiques

Ibid., p. 177. Ibid., p. 182.

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Première Partie – Chapitre I

HISTOIRE ET GENÈSE DE LA NOTION DE PATRIMOINE : UN APPORT D'EUROPE OCCIDENTALE

façon secondaire, les migrations journalières, le trafic et la consommation logistique. En revanche, ce patrimoine urbain est adapté à la demeure et à l'implantation des services de voisinage (petits commerces, écoles, dispensaires) qui lui sont associés et qui sont compatibles avec un minimum d'activités de recherche et de diffusion du savoir ou de l'art.

Dans ce bref aperçu, nous avons pu retracer les grandes lignes de la genèse de la notion de patrimoine. Ce patrimoine urbain est devenu la masse des ouvrages hérités à travers lesquels nous circulons, le plus souvent distraits et inattentifs et dont le plus grand nombre ne sera jamais même regardé. Ils nous appartiennent globalement, sans qu'il s'en suive toujours des actes précis d'appropriation. Ces objets curieux, proches dans l'espace mais si souvent mentalement éloignés de nous, semblent receler et révéler par leur seule présence on ne sait quels "trésors" de culture et d'histoire. À ce niveau, le sentiment du patrimoine est le sentiment de ressources, mal définies mais profondes, auxquelles nous avons, en principe, accès parce que nous sommes de ce pays et non d'un autre, et que nous nous situons dans la perspective d'une culture et non d'une autre. Celui où l'on aurait besoin d'une confirmation d'identité. Le patrimoine nous met d'une certaine manière en relation univoque avec la mort et le destin73. Nombreux sont ceux qui, aujourd'hui, travaillent pour la conservation de ce patrimoine. Ils s'ingénient à organiser une double conservation première et seconde et mettent en œuvre les moyens que leur offrent la science et la technique. Mais ces militants du patrimoine ne représentent qu'une minorité. Leur œuvre sera inutile si elle s'accomplit dans l'indifférence et si elle n'est pas appuyée par une prise de conscience à l'échelle des sociétés. C'est précisément le défi que rencontre le patrimoine aujourd'hui. Cette histoire particulière de l'Europe occidentale depuis la Renaissance a motivé et produit le processus de conservation et ses règles. Ces dernières font "système74" et devraient être acceptées ou rejetées comme telles, dans leur globalité. Les pratiques divergentes de certaines cultures mettent en évidence que ce système de règles est difficilement compris à travers le monde. Comment une société non-européenne, la société égyptienne cairote en l'occurrence, envisage-t-elle la protection de son patrimoine bâti ? Sur quels fondements se base-t-elle ? Comment cette pratique fut-elle instaurée dans cette société qui est notre objet d'investigation ? C'est ce que nous allons développer dans les prochains chapitres.
CHASTEL, André. "Qu'est-ce que le patrimoine ?", Urbanisme, n° 149, juillet-août 1971, pp. 50-51. 74 CHOAY, Françoise. "Sept propositions sur le concept d'authenticité", op. cit., p. 12.
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CONCLUSION

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LE PATRIMOINE HISTORIQUE DE L'ÉGYPTE AVANT ET APRÈS L'EXPÉDITION DE BONAPARTE
C'est au cours du XIXème siècle que le monument historique a acquis son statut en rappelant à la mémoire affective la dimension historique des œuvres humaines. Parmi ces œuvres, les monuments antiques de l'Égypte ancienne, constituaient dans l'esprit des pionniers, comme Ruskin et Morris, une partie intégrale de l'histoire de l'humanité qui méritait par évidence d'être protégée. Même Morris, après s'être élevé contre la destruction d'un quartier populaire à Naples, a milité en 1877 pour la protection des architectures égyptiennes appartenant à des époques plus tardives comme les architectures copte et arabe, soulignant ainsi une distinction rigoureuse entre le patrimoine qui sert et les restes archéologiques. Ces appels et ces idées venant de l'extérieur de l'Égypte, avec une évidence pour la conservation d'un patrimoine qui remonte à 7000 ans d'histoire, m’ont incité à poser la question du développement de cette notion de patrimoine à l'intérieur du pays lui-même, ainsi que celle relative aux attitudes de la société égyptienne et de ses différents acteurs par rapport à ces idées importées. Comme une synthèse parallèle à celle élaborée dans le chapitre précédent, la reconstitution des étapes de l'instauration de la notion du patrimoine en Égypte nous oblige à remonter l'histoire jusqu'à l'époque pharaonique. Depuis le temps des pharaons et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle et précisément 1798, date du premier contact entre l'Égypte et l'Europe moderne représentée par l'Expédition de Bonaparte, nous pouvons trouver des stèles, des décrets et des décisions qui parlent de l'entretien ou du soin de tel ou tel monument. Mais il faut préciser que, comme les autres civilisations sur terre, ces décrets et ces stèles restaient toujours dans le cadre du "monument" qui est un phénomène universel et non celui du "monument historique" et dans le cadre de l'entretien et non celui de la conservation. Parmi les plus fameuses histoires d'entretien de monuments que nous rencontrons à l'époque pharaonique, nous trouvons cette stèle en granit rose de Thoutmosis IV, datant de la XVIIIème dynastie, qui formait le fond d'une chapelle entre les pattes du Sphinx. Dans cette stèle, Thoutmosis IV raconte comment il a vu dans un rêve le Sphinx qui lui a demandé de le dégager des poussières et des sables en lui promettant le royaume d'Égypte. D'autres exemples existent également à l'époque gréco-romaine, à l'époque chrétienne et à l'époque musulmane, mais ils demeurent dans le cadre de l'entretien de
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CHAPITRE II

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INTRODUCTION