Le cinéma de Daniel Kamwa

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C'est l'un des meilleurs comédiens et réalisateurs africains. Le public l'a découvert dans les années 70, au théâtre d'abord, puis au cinéma, surtout avec son film culte Pousse-Pousse. Cet ouvrage qui présente son talent naturel campe l'ensemble de son œuvre cinématographique. En procédant à une lecture critique de cette œuvre, l'auteur fait ressortir l'aspect identitaire, au sens positif, des films de Daniel kamwa, films qui ont façonné ou influencé directement ou indirectement le mode de vie des jeunes Camerounais.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296446816
Nombre de pages : 179
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Le cinéma de Daniel Kamwa

Parcours esthétique et identitaire




CHARLES SOH T.





Le cinéma de Daniel Kamwa

Parcours esthétique et identitaire














L’HARMATTAN




































© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13048-7
EAN : 9782296130487 A Mongo Beti, le passant… la trace... Remerciements
Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont, à des degrés divers, aidé et
soutenu dans l’élaboration de ce livre : Jean-Marie Mollo Olinga,
Françoise Guerin et Maurice Canta pour leurs suggestions.
L’auteurFigure 02 D. Kamwa
Produire comment ? Pour qui ? Pourquoi ? Les enjeux sont
importants. La première difficulté est de réussir à faire des films
susceptibles de reconquérir un public habitué à consommer des
spectacles n’offrant le plus souvent qu’un cocktail dévastateur de
violence, de pornographie et de dépravation. On a, pour ainsi dire, à
sauver de la perdition toute une jeunesse qui a subi un sérieux lavage de
cerveau.
Daniel Kamwa
9Avant- propos
Mars 2008. Nous échangeons chaleureusement et amicalement à
l’entrée du cinéma théâtre Abbia à Yaoundé. Nous venons d’assister à la
projection de Mâh Saah-Sah, le dernier film de Daniel Kamwa. Certains
saluent le génie de l’artiste réalisateur. D’autres font le silence,
sceptiques. Les propos élogieux se mélangent aux critiques. Le débat
s’anime. L’interrogation est là, elle est au cœur de toute œuvre
artistique. Les amis, universitaires et cinéastes que j’ai invités à cette
soirée pour m’aider à comprendre cette dernière trouvaille de Daniel
Kamwa afin de l’inscrire dans son parcours artistique global sont
unanimes, au terme du riche échange, pour dire qu’un film sera toujours
plus que ce qu’on pourra en dire.
Les mots évoquent en effet assez difficilement la séquence, le raccord
d’un plan récolté sur le vif de l’action, la profondeur de champ. Si une
image vaut mille mots, ne vaudrait-il pas mieux, de temps en temps,
s’asseoir et poser des questions sur ces images qui en elles-mêmes sont
porteuses d’interrogations et de propositions ? N’est-il pas normal de
susciter des réactions, des sentiments, des verbalisations, des
réflexions… des livres aussi, autour des films ? De partager et échanger
des mots en prolongeant la profondeur de certaines œuvres
cinématographiques dont la durée de vie serait éphémère si les
spectateurs et les chercheurs ne s’en appropriaient pas?
Il s’agit ici, dans ce modeste ouvrage, de proposer, pour les
générations actuelles et à venir, une expédition esthétique dans l’œuvre
de Daniel Kamwa, et une synthèse actualisée des propos autour du
cinéaste. Nous avons retrouvé et condensé dans cet ouvrage ses paroles
et ses écrits, ainsi que la plupart des textes publiés sur ses films des
années 70 à ce jour. Nous avons tenté d’éclairer, de creuser la
filmographie de l’artiste sans prétendre aucunement à l’exhaustivité
analytique. Esthétiquement et thématiquement, nous avons navigué au fil
des films de Daniel Kamwa pour les comprendre et alimenter la lecture
filmique par l’écrit. Nous espérons ainsi susciter un échange nourri entre
le livre, les films, le milieu éducatif et le public cinéphile, cet ouvrage a
pour objectif de répondre à quelques questions essentielles, parmi des
milliers, dont les suivantes : si le nom de Kamwa est connu dans le milieu
cinématographique camerounais, africain et international depuis des
années, que savons-nous réellement des singularités précises de son
œuvre ? Quelles démarches esthétiques et identitaires en rejaillissent ?
11Daniel Kamwa est venu au cinéma tout à fait par hasard. Il a
commencé sa carrière comme acteur de théâtre en suivant, dès 1966, une
formation de comédien. Il a ensuite joué divers rôles dans plusieurs
pièces de théâtre en France, en Belgique, en Italie, en Iran et un peu
partout en Afrique. Il s’est accompli en devenant réalisateur et en jouant
le principal rôle dans la plupart de ses films. En même temps, il prêtait
sa voix pour doubler les films américains.
Au-delà des défis relevés par le talentueux cinéaste, qu’a apporté le
cinéma de Daniel Kamwa dans l’imaginaire collectif des Camerounais,
des Africains et de la communauté internationale des cinéphiles? Que
pouvons-nous toucher, goûter, regarder et sentir dans ses films ? Par
quel fragment ? Quelle écoute ? Quel angle ? Quel éclairage ? Comment
recoller les morceaux sans dénaturer l’œuvre originale ? Comment relier
et intégrer des films qui s’étalent sur une quarantaine d’années dans un
continuum d’idées, de déroulement d’une pensée cohérente ? Comment
capter cette pensée sans prétendre détenir d’illusoires vérités ? Tel est le
propos de cet ouvrage : Formuler et répondre humblement à quelques
interrogations autour du parcours de l’artiste Kamwa en nous défendant
d’admirer béatement, ou d’attaquer bêtement ses films.
Charles SOH T.
12I.
Le cinéma au Cameroun : naissance et premiers
pas
Les historiens situent la naissance du cinéma camerounais autour des
années 1960 avec la sortie de Point de vue N°1 de Urbain Dia Moukouri.
Un peu avant, en 1963, Sita Bella et Jean-Paul Ngassa avaient réalisé,
avec la collaboration de réalisateurs français, respectivement Tam-Tam à
Paris et Aventure en France. Ces trois oeuvres ont stimulé d’autres
jeunes cinéastes, notamment Thomas Makoulet Zanga et Loïse Lecourt
Nkoua, qui ont à leur tour réalisé une série de courts métrages entre 1968
et 1972.
La trajectoire historique du cinéma camerounais est similaire à celle
des autres pays d’Afrique francophone : création d’actualités (Cameroun
Actualités), suivi de la mise en place de la première structure
administrative de promotion du cinéma national en 1964. A partir de
1968, ces structures s’étoffent avec la création de la Direction de la
Cinématographie en 1972 et le Fonds de Développement de l’Industrie atographique (FODIC) en 1973. Grâce à cet organisme phare, le
cinéma camerounais connaît ses heures de gloire. La créativité est en
verve, la production est soutenue, les sorties sont régulières : Le prix de
la liberté (1978) de Dikongue Pipa, Notre fille (1980) de Daniel Kamwa,
Ribo ou le soleil sauvage de Henry-Joseph Nama (1978), Les Brûlures
d’Urbain Dia Moukouri (1978). En une décennie d’existence, le FODIC
dont le budget annuel s’élevait à 500.000.000 (cinq cent millions de
FCFA), aide à la production de 41 films camerounais, ce qui place le
Cameroun au deuxième rang en Afrique francophone, derrière le
Sénégal, qui produit 53 films à la même époque. Même si on peut
reprocher à ces films d’être majoritairement des courts métrages, on ne
peut s’empêcher de reconnaître que pour un pays africain à peine sorti de
la période coloniale (indépendance en 1960), c’était un signe
encourageant pour l’avenir de la production cinématographique
nationale, le court métrage ayant fait ses preuves partout ailleurs comme
étant avant tout une école d’apprentissage du métier. Cet élan fut
malheureusement brisé par la crise économique des années 1980 qui
entraîna la fermeture du FODIC et le démembrement complet des
structures d’aide à la production cinématographique au Cameroun.
131. Diversité culturelle, Afrique en miniature
Peut-on, doit-on parler d’un cinéma camerounais alors que le pays
rassemble dans son espace géographique les cultures les plus diverses
représentatives de la quasi-totalité des cultures et des peuples d’Afrique ?
Situé au fond du Golfe de Guinée, le Cameroun est à la fois traversé par
la zone sahélienne, la savane et la forêt humide et dense. Ses peuples
sont, selon les régions, des pasteurs nomades, des éleveurs, de vigoureux
cultivateurs sur les flancs des collines de l’Ouest, ou même des pygmées
au fond des forêts du Sud et de l’Est. Dans cet espace se côtoient les
peuples divers qui ont en commun d’appartenir au même pays. Chaque
ethnie se reconnaît et trouve sa place dans cet espace pluriel, creuset
d’échanges, de tolérance et d’harmonieuse cohabitation. Par-delà cette
diversité réelle, il existe des éléments culturels constitutifs du socle de la
nation, sortes de dénominateurs communs qui cimentent une unité
profonde, enfouie dans los racines du terroir. Partout au Cameroun, en
forêt comme en savane, on vénère les ancêtres, la piété est tournée vers le
passé malgré la forte présence des Eglises chrétiennes (au Sud) et de la
religion musulmane (au Nord). Dans ce pays, l’influence des religions
classiques côtoie celle des cultes traditionnels.
Au lendemain de l’indépendance, un réseau de villes s’est implanté
au Cameroun (Douala, la capitale économique, Yaoundé, la capitale
politique, Garoua dans le Nord, Bafoussam à l’Ouest, Bamenda dans le
Nord-ouest et Buea dans le Sud-ouest), et le village rencontrait la ville
dans un choc des cultures. La structure sociale traditionnelle était ainsi
transformée par les nouveaux comportements liés à l’urbanisation.
Chacun se sentait libre, tout se payait, les bidonvilles étaient plus
nombreux, les emplois se faisaient de plus en plus rares. La situation n’a
pas beaucoup changé aujourd’hui, bien au contraire. La population est
jeune, surtout en milieu urbain, qui est celui du cinéma, car les premiers
réalisateurs camerounais recherchaient leur public parmi les citadins,
parmi la jeunesse enthousiaste des villes. Le réflexe didactique fait que
ces premiers réalisateurs ont d’abord cherché à éduquer les masses au
lieu de se mettre servilement à la remorque de leur clientèle comme c’est
le cas en Europe et aux Etats-Unis. Ayant souvent fait de bonnes études à
l’étranger et ayant été formés dans les écoles occidentales, ils revenaient
pour puiser dans leurs racines les thèmes de leurs films : choc entre la
culture occidentale et africaine, choc entre l’ancien et le nouveau, conflit
de générations, etc.
14Dans cet environnement, le septième art s’est implanté presque au
forceps, imposé par la seule volonté de quelques pionniers. On se serait
attendu à ce que les légendes, les épopées de la forêt vierge et des
savanes, les contes de fée inspirent les premiers films camerounais. Il
n’en a rien été. En l’absence d’un art véritablement figuratif, le cinéma
camerounais s’est d’abord voulu documentaire (raconter une histoire
simple comme La grande case bamiléké, premier film de Jean-Paul
Ngassa), puis s’est employé à éduquer les masses.
2. La formation des cinéastes camerounais
Pour comprendre ce qui a pu apporter quelque matériau esthétique,
technique et thématique au cinéma camerounais, il faudrait évoquer la
littérature orale. Dans ce pays, souvent, le soir, au coin du feu, des
histoires sont contées, des épopées sont récitées avec une certaine
solennité. Les grands parents rassemblent leurs progénitures et leur font
des contes à travers lesquels sont véhiculées des valeurs telles
l’honnêteté, la bravoure, l’intégrité, au détriment des comportements
avilissants come la fourberie, la lâcheté, le mensonge, etc. Dans la culture
du Nord Cameroun où le griot joue encore un rôle important, l’art de bien
dire est hautement prisé. Ailleurs, dans le Sud et l’Ouest Cameroun,
beaucoup de fêtes sont marquées par des exhibitions de danses. Les
deuils, les veillées funèbres, les mariages, les naissances, les baptêmes et
la célébration de la nomination d’un parent à un haut poste de
responsabilité dans l’administration sont autant d’occasions d’expression
artistique, de danses, de chants, etc. C’est en fait autant de théâtres
populaires animés par des professionnels traditionnellement reconnus,
qui vont de village en village pour l’animation, en retour d’un plat de riz,
de banane-plantain arrosé d’une bière et du vin de palme, et parfois aussi,
d’un peu d’argent. Il y a à travers ces « ballets » une « histoire », une
manière de faire, de vivre, d’envisager la joie, la tristesse, la souffrance et
la mort. C’est une philosophie de vie traduite par le plaisir du
mouvement, de l’émotion esthétique, de la communion des gestes et des
musiques populaires reprises en chœur par les foules présentes.
Cette philosophie de vie a inspiré bien des séquences des films
camerounais sans en être le socle, ni le support permanent de sa source
d’inspiration. Elle a surtout servi d’école de comédie à quelques acteurs
et réalisateurs camerounais, dont Daniel Kamwa, qui a commencé sa
carrière par le théâtre populaire avant de passer derrière la caméra. Ainsi,
formés au théâtre, certains se sont rendus à l’étranger où ils ont suivi des
formations pratiques (service d’information, télévision, comme par
15exemple Thomas Makoulet), d’autres y ont suivi des stages (Daniel
Kamwa au Cours Simon et chez Peter Brooks). Il y en a comme Arthur
Si Bita qui ont une formation universitaire et sont venus au cinéma plus
tard. Quelques autres ont suivi la « voie royale » des Ecoles de formation
professionnelle aux métiers du cinéma en France. Beaucoup ont été
acteurs et un petit nombre a été formé à Moscou, à Belgrade, à Rome ou
au Canada. Ces formations ont-elles exercé une influence déterminante et
durable sur la vision du monde des réalisateurs camerounais ? Si l’on
considère qu’un artiste est toujours le fruit artistique de son
environnement et du milieu qui l’entoure, force est de constater que les
réalisateurs camerounais ont été à la fois influencés par l’0ccident, le
souvenir de leur vie en Europe, et le socle, la culture africaine qui les a
nourris. La plupart de leurs œuvres expriment cette dichotomie, ce conflit
intérieur entre la culture africaine altérée, vernie par la culture
occidentale. Leurs œuvres ont été composées soit pour satisfaire le public
africain et aller dans le même sens que lui, soit pour s’opposer à lui et le
choquer pour le conscientiser. Le public visé par les cinéastes africains
est à la fois européen et africain, raison pour laquelle la plupart des films
camerounais sont produits en français, langue comprise par
l’intelligentsia nationale qui vit en ville et qui côtoie les Européens dans
les salles de cinéma.
3. Un pays Babel
Au Cameroun, le problème de la langue se pose avec acuité.
Réalisateurs et acteurs sont évidemment des lettrés, la langue française
ou anglaise leur est familière. Si au Sénégal trois ou quatre langues
coexistent et en Côte d’Ivoire, une vingtaine, au Cameroun, on en compte
une centaine. Pourquoi un cinéaste camerounais se priverait-il d’audience
en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Togo, au Bénin ou en Algérie, pour le
seul plaisir de faire entendre les dialogues en une langue locale du
Cameroun ? D’autant que les citadins, qui sont en fait le seul public
touché par les films, vivent dans des quartiers cosmopolites. Certains y
parlent un français raffiné, d’autres, plus nombreux, parlent une langue
véhiculaire quelconque (français de base, français camerounais, pidjin,
etc.). Nous y reviendrons.
4. Les structures administratives
Le cinéma camerounais a vu le jour grâce à la force de travail des
pionniers. Il a par la suite été aidé par quelques structures administratives
mises en place par le gouvernement. En 1964, en effet, le gouvernement
16crée Cameroun Actualités, qui remplace une structure coloniale de
production filmique qui existait depuis 1927 et qui avait notamment
contribué à la production de films ethnographiques. Progressivement
s’installent les structures administratives d’aide à la production, dont
notamment, la création de la Direction de la Cinématographie au sein du
Ministère de l’Information et de la Culture (1972), le tout culminant à la
création du Fonds de Développement de l’Industrie Cinématographique
(FODIC) en 1973.
Notons que le FODIC n’entrera effectivement en activité qu’en 1977
avec le financement du deuxième long métrage de Dikongue Pipa, Le
prix de la liberté. Dans le souci de rassembler tous les éléments de
production filmique au même endroit et dans un cadre digne de ce nom,
le gouvernement entame en 1979 la construction de l’immeuble du
cinéma (celui qui abrite actuellement les Ministères de la Culture et de la
Communication). Tout y était prévu. Ce bâtiment devait en effet abriter
la Direction de la Cinémathèque, Cameroun Actualité, le FODIC, les
services techniques, des salles de montage et des auditoriums ainsi
qu’une salle de projection. Grâce au FODIC, le Cameroun était au
peloton de tête des pays africains ayant compris que le cinéma était bien
plus qu’un art, une activité économique à part entière pouvant générer
des recettes par la billetterie et la taxe instaurée sur la projection en salle
de films longs métrages. Rappelons brièvement les principales missions
assignées par l’Etat au FODIC :
- Produire les films cinématographiques camerounais sur
financement direct avec le concours d’autres institutions
financières (banques, etc.) ;
- Réaliser les journaux filmés ;
- Améliorer les conditions de distribution et de location des films au
Cameroun ;
- Construire et moderniser les salles de cinéma ;
- Octroyer des prêts pour l’équipement des salles de cinéma ;
- Equiper les laboratoires, les auditoriums, les salles de montage ;
- Valoriser le cinéma camerounais en mettant à sa disposition
diverses formes de soutien financier.
Grâce aux actions du FODIC, le Cameroun disposait, dans les années
80, de près de 77 salles de cinéma sur l’ensemble du territoire national.
Chaque province était dotée d’au moins une salle entièrement équipée
pouvant abriter parfois plus de 500 spectateurs. La subvention de l’Etat
qui était passée de 25 millions en 1977 à 500 millions en 1979, permettra
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