//img.uscri.be/pth/bd6f297466cb11c4c35bea5d1dbb4f4310c21788
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le cinéma de Michel Brault, à l'image d'une nation

De
347 pages
De tous les cinéastes québécois, Michel Brault est le seul à avoir été actif pendant plus de cinquante ans, de 1947 à nos jours. Son cinéma est un véritable miroir de l'évolution de la culture québécoise. Cinéaste du réel, sociologue de la caméra, il n'a toujours voulu qu'être témoin de l'événement profilmique. Cet ouvrage propose une lecture du corpus de Brault qui le situe simultanément à l'intérieur du cadre du cinéma québécois et dans le contexte plus large de l'histoire du Québec contemporain.
Voir plus Voir moins

Le cinéma de Michel Brault, à l'image
d'une nation

Champs visuels Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme. Dernières parutions Laurent MARIE, Le cinéma est à nous, 2005. Jean-Claude CHIROLLET, Numériser, reproduire, archiver les images d'art, 2005. Pascal VENNESSON, (sous la dir.), Guerres et soldats au cinéma, 2005. Sébastien ROFFAT, Animation et propagande. Les dessins animés pendant la Seconde Guerre mondiale, 2005. Rose-Marie GODIER, L'Automate et le cinéma, 2005. Jean MOTIET, Série télévisée et espace domestique. La télévision, la maison, le monde, 2005.

Elodie DULAC et Delphine ROBIC-DIAZ (coordonné par),
L'Autre en images, 2005 Mohamed ESSAOURI, Selon la légende et l'image, 2005.

Graeme HAYES et Martin O'SHAUGHNESSY (sous la dir.),
Cinéma et engagement, 2005.

Marie-Thérèse JOURNOT, Le

courant de

« l'esthétique

publicitaire» dans le cinéma français des années 80 : la modernité en crise, 2004. Pierre BEYLOT (coordonné par), Emprunts et citations dans le champ artistique, 2004. UIli PICKARDT, Travelling arrière, 2004. Stéphanie WILLETIE, Le cinéma irlandais, 2004. Roy MEREDITH, Mathew Brady, Photographe de Lincoln, 2004. Jean-Pierre ESQUENAZI (Sous la dir.), Cinéma contemporain, état des lieux, 2004.

André Loiselle

Le cinéma de Michel Brault, à l'image d'une nation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

75005 Paris

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

www.1ibrairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9060-7 E~:9782747590600

Nous tenons à remercier Michel Brault pour sa contribution à notre projet, Kerri (et Isabelle) Froc, Éliane Grenier et Émilien Plouffe pour leur précieux support, ainsi que tous ceux qui, de près ou de loin, ont facilité notre travail de recherche. Ce livre a été rendu possible en grande partie grâce à une subvention du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.

À la lecture de ce livre, je me rends compte que pendant une grande partie de ma vie je fonctionnais par instinct, je carburais à l'enthousiasme, je découvrais mon pays. Ainsi avant de tourner mon premier long métrage de fiction, Entre la mer et l'eau douce, je suis parti en auto et en bateau jusqu'à Blanc Sablon, à l'autre bout du Québec, pour prendre la mesure de ce pays. Vu d'ici je préfère la période où je fonctionnais par instinct. Aujourd'hui je suis plus conscient et tourmenté par la vérité, la vérité inatteignable derrière les visages et les paroles. Michel Brault 26 mai 2005

CHAPITRE

1

MICHEL BRAULT: TÉMOIN DE L'HISTOIRE DU (CINÉMA AU) QUÉBEC

Le père du cinéma vérité, Jean Rouch, a un jour déclaré que tout ce qui a été fait en France dans le domaine du documentaire depuis 1960 découle, en partie, de l'influence du Québécois Michel Brault1. S'il est vrai que le cinéma factuel français doit beaucoup au travail de directeur photo que Brault a réalisé en Europe au début des années 1960, tout le cinéma québécois depuis plus d'un demi siècle a été marqué par la vision de ce pionnier du septième art. Le nom de Michel Brault apparaît au générique d'un film pour la première fois en 1947, dans Le Dément du lac Jean-Jeunes de Claude Jutra. En 1999, Brault signe son dernier long métrage de fiction, Quand je serai parti... vous vivrez encore et en 2002, réalise son dernier documentaire, La Manic. De tous les cinéastes québécois, Brault est le seul à avoir été actif pendant plus de cinquante ans. Ne serait-ce que pour sa longévité, sans parler de l'admiration profonde qu'il inspire chez plusieurs jeunes cinéastes québécois2, il mérite amplement de faire l'objet d'une étude détaillée. Pourtant, aucun livre n'a encore été voué à sa carrière et son

1 Rouch cité dans Gilles Marsolais.. Michel Brault. Collection Cinéastes du Québec]] (Montréal~ Conseil québécois pour la diffusion du cinéma~ 1972) p.I o. 2 Pensons à L'Ange de goudron (200]) de Denis Chouinard~ qui rend hommage au premier long métrage de fiction de Brault, Entre la lner et l'eau douce ( ] 967)

œuvre, sauf pour un court ouvrage datant de 19723. À l'image d'une nation représente le premier texte d'envergure sur ce cinéaste. Michel Brault n'est pas qu'un réalisateur qui a pratiqué son métier pendant des décennies. Comme metteur en scène et chef opérateur, il a apporté une contribution incomparable au cinéma québécois. Il a collaboré à la production d'environ deux cents

films4et, selon une liste des « meilleurs films québécois» publiée
en 2003, il a participé au tournage de trois des cinq plus grands chefs-d' œuvre des quarante dernières années5. Des courts métrages qu'il a réalisés pendant les années 1950 aux œuvres magistrales que sont Pour la suite du monde (1963, avec Pierre Perrault et Marcel Carrière) et Les Ordres (1974), en passant par tous les films qu'il a photographiés pour Claude Jutra (Mon oncle Antoine, ]97]; Kamouraska, ]974), Anne Claire Poirier (Mourir à tue-tête, ] 979; La Quarantaine, 1982), Francis Mankievicz (Le Temps d'une chasse, 1972; Les bons débarras, ] 980) et bien d'autres, retracer la carrière de Brault n'est rien de moins que d'étudier toute l'histoire du cinéma québécois depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus encore, son cinéma est un véritable miroir de l'évolution de la culture québécoise dans son ensemble. En visionnant les films qu'il a réalisés et photographiés, on observe à la fois le développement d'un cinéma et le cheminement d'une culture. Mieux que quiconque dans I'histoire du cinéma au Canada français, il a su tout au long de sa carrière incarner par ses images le Zeitgeist ou l'épistème de chacune des époques qui ont marqué la société québécoise depuis plus d'un demi-siècle. « Collé à la réalité, amoureu3

4 Selon les informations du site web de Nanouk Films, la compagnie de production de Brault: www.nanoukfilms.com 5 Luc Perreault et Marc-André Lussier, « Nos 20 mei]]eurs films québécois », La Presse 1 novo 2003, p. Cinéma-1. Dans l'ordre les cinqs mei]]eurs films sont: Les bons débarras (Francis Mankiewicz, 1980), Le Déclin de /' elnpire anléricain (Denys Arcand, 1986), Le Chat dans le sac (Gi]]es Groulx, 1964), Les Ordres (Michel Brault, 1974) et Mon oncle Antoine (Claude lutra, 1971). En plus d'avoir realisé Les Ordres, Brault a aussi assuré la phototographie de Mon oncle Antoine et Les bons débarras. ]0

Marsolais.

sen1ent et respectueusell1ent

»6,

disait Guy Borremans, Brault a tou-

jours voulu être un témoin attentif des changements qui ont façonné la nation canadienne-française contemporaine. Pour reprendre la phrase de Louis Marcorelles, ses films ont la faculté« de nous jeter au cœur de I'histoire en train de s'écrire »Î. Comme le cinéaste luimême l'affirme, ses œuvres veulent témoigner du fait québécois pour que les hommes au pouvoir s'en inspirent8, elles veulent toujours avoir une portée sociale9. C'est pourquoi on l'a qualifié de
«

sociologue

de la caméra »10.

Le présent ouvrage propose donc une lecture du corpus de Michel Brault, comme directeur photo et réaJisateur, qui le situe simultanément à l'intérieur du cadre spécifique du cinéma québécois et dans le contexte plus large de J'histoire du Québec moderne. Ainsi cette approche va au-delà de l'analyse traditionne]]e d'un cinéma d'auteur qui contemple l' œuvre du cinéaste en vase clos. Selon nous, le cinéaste n'est pas ce «grand génie» au talent universel qui transcende le temps et l'espace. TIest plutôt un véhicule à travers lequel les divers mouvements de l'histoire se manifestent. Le cinéma de Brault sert donc de point d'ancrage à partir duquel nous brosserons un tableau général de la société québécoise depuis la fin des années 1940 pour en élucider les structures culture]]es dominantes. Nous ne pourrons évidemment pas examiner tous les films auxquels Brault a collaboré ou analyser tous les mouvements culturels qui ont marqué l'histoire du Québec depuis la Seconde Guerre mondiale. Notre étude ne vise qu'à démontrer que, dans son ensemble, le cinéma de Michel Brault a su capter sur pe]]icule certains des aspects les plus importants de l'évolution de la culture qui l'entoure et à laquelle il participe. Notre analyse de plusieurs films
6 Guy Borren1ans,« La Morale à l'œil », Copje Zéro 5 (Montréal, Cinémathèque québécoise, mai 1980) p.29. 7 Louis Marcorelles, « "Les Enfants de Néant" de Michel Brault en ~'Quinzaine" », La Presse, 8 février 1969 (Dossier Michel Brault. Collection Cinémathèque québécoise). 8 Brault cité dans Marsolais, p. 28. 9 Maurice Elia, « Brève rencontre avec Michel Brault », Écran, ] 5 février, 1976, p.lO. JO Didier VaHée, « Les Noces de papier », VSD, 28 juin] 990, p. ]] o. Il

particulièrement significatifs sera donc accompagnée d'une lecture de l'histoire du Québec à la lumière de textes contemporains, autant populaires qu'académiques, qui constituent le discours que le cinéma de Brault reflète et contribue à énoncer. En plus de résumer les grandes lignes de notre argumentation, le présent chapitre examinera les débuts de la carrière de Michel Brault, de la fin des années 1940 au milieu des années 1950. Cette période coïncide avec la première vague de productions cinématographiques commerciales au Québec et les premières expressions de résistances face au régime ultra-conservateur qui dominait alors la société québécoise. Le second chapitre tracera l'émergence d'une conscience collective canadienne-française à partir de la fin des années] 950 et du début des années] 960. Brault et ses collègues documentaristes de l'Office national du film du Canada seront plus que des témoins passifs. IJs participeront activement à la création de cet esprit collectif. C'est aussi l'époque où la France commence véritablement à découvrir la culture québécoise. Une poignée de Canadiens, comme le chansonnier Félix Leclerc, s'était déjà fait remarquer par le public français, mais ce n'est qu'à partir des années] 960 que la culture québécoise devient une présence tangible en France. La collaboration entre Brault et Rouch (dans Chronique d'un été par exemple) illustre bien ce rapprochement entre les deux nations francophones. Le troisième chapitre analysera l'effort de modernisation, l'explosion culturelle et]' effervescence nationaliste qui marquèrent la « Révolution tranquille» des années] 960. En parallèle à cette course vers la modernité, une redécouverte du passé «précolonial» s'est aussi inscrite dans le projet nationaliste. Le cinéma de Brault, surtout Pour la suite du monde et Entre la mer et l'eau douce (1967), reflétera ces deux tendances complémentaires. L'effervescence des années 1960 fut brutalement anéantie en octobre 1970, quand le gouvernement fédéral canadien utilisa les forces armées pour écraser les quelques terroristes du Front de libération du Québec qui avaient kidnappé un politicien et un diplomate. Cet exercice de répression systématique transforma toute la culture québécoise et le chef-d' œuvre de Brault, Les Ordres, analysé dans 12

le chapitre quatre, fut l'une des expressions les plus lucides de ce tournant crucial dans l'histoire du Canada français. Après avoir affirmé leur spécificité nationale et avoir payé de leur liberté certains excès séparatistes, les Québécois officialisent le nationalisme en élisant, en ] 976, un gouvernement indépendantiste, le Parti québécois. Ironiquement, comme on le verra dans le même chapitre, il découlera de cette prise du pouvoir par le Parti québécois une diminution de l'intensité du nationalisme en vase clos. La« québécité » restreinte sera remplacée en grande partie par l'idéal d'une francophonie nord-américaine. Pendant cette période, Brault produit un bon nombre de films qui expriment clairement cette nouvelle ouverture face à l'Amérique française. Dans le chapitre cinq, nous examinerons la désintégration presque complète de la ferveur nationaliste québécoise au cours des années] 980, surtout après l'échec du référendum sur la souveraineté en mai 1980. TIrésultera de cette disparition du nationalisme une plus grande ouverture vers « l'Autre », qu'il soit francophone ou allophone. Ce chapitre examinera comment Brault, à l'instar de plusieurs de ses pairs, saura adresser la question du multiculturalisme dans son cinéma. Cependant, comme nous le verrons dans le même chapitre, en réaction à cette ouverture intemationaliste des années] 980, nous assistons au cours des années 1990 à un renouveau du nationalisme. Par contre, ce nationalisme est moins progressiste que nostalgique. Le Québécois se tourne vers un passé où il souhaite retrouver les souches d'une identité canadienne-française en voie de disparition. Les derniers films de Brault exprimeront cette quête des origines. TIne s'agit pas ici de prétendre que Brault a toujours été en harmonie parfaite avec l' éthos québécois ou que chacun de ces projets reproduit à la lettre tous les aspects de la culture canadienne-française. Ce que nous suggérons c'est qu'au cours des décennies, Braul t a été l'un des spectateurs pri vilégiés de l' évol ution du (cinéma au) Québec, et que si son œuvre ne génère pas nécessairement une copie confonne de l'imaginaire national, elle n'en esquisse pas moins une image très évocatrice. Observateur qui, caméra à l'épaule pour tourner Les Raquetteurs (1958) par exemple, regarde sans influencer mais n'hésite pas à se mêler aux foules 13

pour mieux les saisir sur le vif, il est à la fois témoin et participant, détaché et impliqué dans la culture. Sa version des évènements n'est pas celle du reporter objectif mais plutôt du chroniqueur actif, qui de par son témoignage contribue à la composition de ce dont il témoigne. Il n'est donc pas surprenant que le seul cinéaste interviewé par la revue d'histoire du Québec Cap-aux-Diamants, pour le numéro spécial dédié au centenaire du septième art, soit Michel Brault. Les historiens semblent reconnaître en lui « un témoin privilégié du cinéma québécois »11, un témoin qui a eu recours à la caméra pour documenter l'affirmation nationale d'une collectivité façonnée en grande partie par sa propre expression cinématographique. Brault, Jutra et le début d'une passion. Comme il le souligne dans cette entrevue pour Cap-auxDiamants, c'est tout d'abord avec Claude Jutra qu'il apprend « l'essence même de ce qui fait le cinéma» 12.Été] 947, Brault est étudiant au Séminaire de Saint-Jean, près de Montréal, sa ville natale. TIvient d'avoir dix-neuf ans le 25 juin et il est en charge d'un camp scout. Un jeune homme du nom de Claude Jutras, plus tard épelé «Jutra »13,vient tourner un court métrage au camp: un film d'aventure mettant en vedette des scouts qui sauvent un garçon sous l'emprise d'un fou dangereux. Après avoir complété le tournage, Jutra invite Brault à participer à la poste-production du Dément du lac Jean-Jeunes. Ils passeront les derniers jours de l'été

dans la « salle de montage» que Claude avait édifiée dans une cabane derrière la maison de campagne de la famille Jutrasl4. C'est le début d'une passion qui durera plus de cinquante ans et d'une amitié qui ne sera pas sans complication mais qui mènera à une collaIl Yves Lever, « Un témoins privilégié du cinéma québécois, Entrevue avec Michel Brault », Cap-aux-Diamants 38 (été] 994) pp.40-43. 12 Ibid. p.40. l3 Jutra laissera tomber le «s» final de son nom au début de sa carrière. Voir Jim Leach, Claude Jutra, Filnunaker (Montréal et Kingston, McGill-Queen"s University Press, 1999) p.9 14 Serge Dussault, « Michel Brault se souvient », La Presse, 3 I mai] 989, p.F6. 14

boration extraordinaire. L'intérêt de Brault pour la photographie avait déjà été soulevé un peu plus tôt au Séminaire alors qu'un ami, Guy Touchette, faisait de la photo amateur. Brault aime raconter qu' un jour, pour photographier un corridor sombre, Touchette avait préparé une exposition de plusieurs secondes de façon à augmenter la profondeur de champs. Pendant la prise de vue, un prêtre, vêtu de sa soutane noire, traversa le corridor. Brault, qui observait son

camarade, s'exclama:

«

ta photo est ratée! ». « Non, de répondre

Touchette, elle n'est pas ratée parce que le noir ne s'imprime pas, c'est la lumière qui s'imprime ». C'est à cet instant que Brault a commencé à développer un véritable émerveillement pour
«

l'action de la lumière sur une pellicule»

15.

Si Touchette lui donne sa première leçon de photographie, c'est avec Jutra qu'il explore, qu'il expérimente, qu'il découvre tous les principes du cinéma. TIsproduisent ensemble un court film expérimental, Mouvement perpétuel (] 949), qui vaudra à Jutra un Canadian Film Award pour le meilleur film amateur et attirera l'attention du célèbre cinéaste d'animation, Norman McLarenl6.
«

J'ai tout appris de [Claude]»17 dira Brault peu après la mort de

son ami en ] 986. Ailleurs, il avouera bien humblement que« c'est Claude qui était le génie. Moi je ne faisais que suivre» 18. TIest vrai que Claude Jutra était d'une intelligence remarquable (entré à l'Université de Montréal à 16 ans, il complète sa médecine à 21 ans) et très doué pour les arts. Fils aîné d'une famille bourgeoise libérale, ouverte à toute sorte d'idées nouvelles, il a grandi dans un milieu où il était tout naturel de passer ses étés à sonder les limites techniques de la caméra Bolex que son père lui avait offerte en cadeau. Pour Brault, issu d'une famille beaucoup plus stricte et conservatrice - son père est courtier à la bourse de Montréal -, ce fut une révélation que de pouvoir envisager l'option de poursuivre
Pierre Jutras~ «Entretien avec Michel Brault », Copie Zéro5 (Montréal, Cinémathèque québécoise, n1ai 1980) p. 5.
Leach, p~ 35. Michel Brault~ « L'Inaliénable continuité », Copie Zéro 33 (septembre 1987) p. 15. ]8 Brault dans une entrevue pour le documentaire Claude Jutra, portrait sur filin, (Paule Baillargeon~ 2002, Office national du film). 17 ]6

]5

]5

une carrière de cinéaste. N'eusse été de l'encouragement des Jutras, il serait sans doute devenu architecte, comme sa mère, petitefille de Félix-Gabriel Marchand (Premier Ministre du Québec de ] 897 à ]900), le souhaitaitl9. Pour plaire à ses parents, il fera un an de philosophie à l'Université de Montréal, en ]949-50, mais c'est le cinéma qui le passionne. En ] 950 il réalise un petit film intitulé Matin20 et avec quelques amis, Raymond-Marie Léger et Jacques Giraldeau, il travaille à un projet d'adaptation de l'Étranger (] 942) d'Albert Camus. Le long métrage ne sera jamais réalisé, mais l'ambition des jeunes cinéastes en herbe attire l'attention des dirigeants de l'Office national du film à Ottawa21. À l'été] 950, on lui offre un poste d'assistant caméraman à l'ONF, où il commence à apprendre son futur métier. Cependant, les conditions de travail, dans cette institution «francophobe»22 presque exclusivement anglophone à l'époque, sont difficiles et il n'y passera que trois mois23. Néanmoins, la technologie cinématographique continue de le fasciner. En ]95] , il fait partie du comité de rédaction de la revue Découpages: cahiers d'éducation cinématographique. Il rédige, entre autres, un article qui traduit bien son engouement pour la caméra. «Fonctionnement de la machine» offre un historique de l'invention de la cinématographie et une description détaillée de l'appareil de prise de vue, schéma à l'appui24. Ici Brault veut éveil-

ler chez le lecteur « le goût des recherches sur l'aspect matériel du
cinéma ». TIsouhaite que les cinéastes et critiques « qui travaillent aux solutions des problèmes esthétiques et sociaux sachent aussi
Michel Brault, « Autobiographie de Michel Brault» (Dossier Michel Brault. Collection Cinémathèque québécoise); Brault, «L'Inaliénable continuité », p.15. 20Voir la Filmographie de Brault dans Copie Zéro 5 (Monh'éal, Cinémathèque québécoise, mai 1980) p.30. 21 Pierre Jutras, « Entretien avec Michel Brault », Copie Zéro 5, p. 5-6; Raymond- Marie Léger, « Michel Brault ou la meilleur par », Copie Zéro 5, p. 1819. 22Léo Bonneville, « Michel Brault », Le Cinénw québécois, par ceux qui lefont (Montréal, Éditions Paulines, 1979) p. 131. 23Jutras, p. 6. 24 Michel Brault, « Fonctionnement de la machine », Découpages 8 (oct-nov 1951) pp. 22-24. 16 ]9

comment fonctionne la machine »25.Tout au long de sa carrière, son amour matériel de la « machine» cinématographique ne diminuera jamais. Pendant son séjour en France, pour le tournage de Chronique d'un été (1960) de Rouch et Edgar Morin, il collabore avec André Coutant, ingénieur pour le fabriquant d'appareils de prise de vues Éclair, pour perfectionner le prototype de la caméra Coutant-Mathot KMT26. En 1985, il est le premier réalisateur canadien à tester le potentiel du procédé Omnimax, qui fait usage d'une pellicule de 70mm, en tournant son court métrage Un monde en liberté/A Freedom to Move produit pour Expo 86 à Vancouver27. Et dès] 990, il est panni les premiers directeurs photo chevronnés à exprimer un enthousiasme certain pour la technologie vidéo digitale qui fait alors son apparition28. De plus, sa compagnje Nanouk Films, fondée en 1965 pour financer la production d' œuvres cinématographiques indépendantes, se dirige depuis l'an 2000 de plus en plus vers le multimédia29. Brault n'est pas que technophile, il est aussi cinéphile, cherchant toujours la poésie dans l'image.« J'ai toujours maintenu une alliance étroite entre la technique et le contenu, nous racontera-t-il, pour bien filmer, il faut avoir une moitié du cerveau qui est technique et l'autre émotive, une moitié qui calcule la lumière, combien il

reste de pellicule, et l'autre moitié qui pleure ou qui rit »30. À la
même époque que Découpages, il fonde un ciné-club avec Claude SyIvestre, Cinéma 16, où l'on présente aux amateurs canadiensfrançais les films étrangers que la censure très stricte des années 1940 et 50 interdisait dans les cinémas commerciaux du Québec, tell' excentrique Médium (1951) de Gian Carlo Menotti. En ] 952, il écrira d'ailleurs un article qui schématise l'architecture idéale
Ibjd. p.22. 26 Gjlles Marsolajs, L'A venture du cinéma direct revisitée, (Laval, Les 400 coups, 1997) p.193; Jutras, p.l O. 27Chrjstjane Ducasse, « Le cjnéma en ljberté », Qui fait quoi (15 maj -15 jujn 1986) p.9. 28André Caron, « En route vers la mutatjon du cjnéma des années 90 », Séquences 145 (mars, 1990) p.23. 29Vojr Ie sjte web: www.nanoukfilms.com 30Dans une courrjel que Brault nous a faÏ! parvenjr le 13 avrH, 2005. 17
25

que toute bonne saHe de ciné-club devrait adopter pour optimiser l'expérience du spectateur3l. Il va passer des week-ends à New y ork avec Jutra et d'autres amis pour voir les films qui ne se rendront jamais à Montréal, surtout les productions russes interdites dans un Québec agressivement anticommuniste à l'époque. Brault se souvient particulièrement de Romance sentimentale (] 930) de Grigori Aleksandrov, qui l'a beaucoup influencé32.Il visionne tous les vieux classiques disponibles à la cinémathèque de la bibliothèque de Montréal33. En plus des articles techniques, il publie aussi dans Découpages des analyses détaiHées des chefs-d' œuvre du sep-

tième art. Avec Sylvestre, il se pose la question « existe-t-il de la poésie au cinéma »34 et pour y répondre, il décortique le documentaire Rythme de la ville (Miinniskor i stad, ] 947) du Suédois Arne

Sucksdorff. Bien sûr, la poésie existe au cinéma: eHeest « la résurrection des lieux et des personnages communs» dans ce « documentaire où la parole n'est même pas nécessaire ». [La poésie] se fera par l'image. Et l'image est nécessairement la reproduction d'une réalité [...] Le cinéma, à cause de l'essence de son art, nous semble donc pouvoir arriver à une poésie incarnée. Le spectateur est dans l'obligation de découvrir dans la représentation de l'image la source cachée de la poésie [...] Vive le cinéma qui, ne prétendant que montrer, nous dispense de la fraude de dire lourdement35. Ces mots écrits par un jeune homme de vingt-trois ans qui n'a pas encore vraiment découvert sa vocation énoncent à merveille la perspective qui caractérisera l'œuvre de Brault tout au long de sa carrière: une poésie du réel où l'image domine la pa-

role, où « la technique, malgré sa précision ultra-parfaite, rest[e]
31Michel Brault et Jean-Paul Pothier, « À la recherché d'une bonne place », Découpages 9 (janvier-février, 1952) pp. 16-19. 32 Lors d'une conversation, le 26 mai 2005. 33Jutras, p.6. 34 Michel Brauh et Claude Sylvestre, « La Poésie au cinéma », Découpages Il (mai 1952) p.6. 35Ibid. p.7-8.
]8

souple et subordonnée à l'expression poétique »36.Plus de quarante ans après avoir écrit cet article, il réitère que l'idéal serait de tourner un film sans parole37. Ironiquement, dans le cas de Pour la suite du monde, certains critiques seront aveugles aux images magnifiques de Brault, et ne se préoccuperont que la parole, qu'ils associeront au travail du co-réalisateur, Perrault. Nous y reviendrons au troisième chapitre. À l'opposé de la poésie de Rythme de la ville, on retrouve la médiocrité des comédies musicales hollywoodiennes des années
1940. Dans un essai sur I'histoire de ce genre
«

qui exerce actuel-

lement la plus extraordinaire fascination sur la masse des spectateurs », Brault critique avec véhémence la pratique contemporaine

qui « ridiculise un Bing Crosbyconsciencieux aux côtésd'une Dorothy Lamour douteuse (la série des Road to...) [...et] prostitue presque une bonne nageuse telle que Esther Williams qui ne sait tout au plus que nager »38.Alors que Hollywood semble incapable de produire autre chose que des navets, la comédie musicale peut jouir d'une vitalité authentique quand elle se retrouve entre les mains d'un cinéaste comme René Clair. Les œuvres de Clair plaisent en effet beaucoup au jeune Brault car cet homme, « no I du cinéma français [qui] compte parmi les plus purs poètes de l'écran », sait « mettre la musique au service de l'image »39.Brault ne cacherajamais son préjugé favorable envers l'aspect visuel du cinéma et son dédain pour le vedettariat à l'américaine. Sur un ton un tant soit peu élitiste, il écrit, chez Clair c'est toujours l'image qui prime, donc l'œuvre cinématographique. Ses chansons, sa musique, sont au service de l'art, non au service d'un engouement particulier ou au service de la gloire d'une vedette, fut-elle chanteuse, dan36

Ibid. p.8. André Duchesne, « Lauréat du prix Albert-Tessier] 986 - Michel Brault en mouvements perpétuels », L'œil régional (Beloeil) ] 7 décembre] 986. 38 Michel Brault, « Essai d'un historique de la comédie musicale », Découpages 6-7 (été ]951), p.IO 39 Michel Brault, « René Clair ou Pour une comédie musicale authetique », Découpages 6-7 (été] 95]) pp. 49, 5]. 37 ]9

seuse, baigneuse, poitrineuse, etc [...] René Clair est toujours resté dans la plus pure tradition des grands maîtres du cinéma parce qu'il fut d'abord un artiste de l'image et l'on aura beau dire, même pour ce genre de cinéma, l' appelions-

nous opérette, comédie musicale ou « musical» tout simplement, le réalisateur qui n'admet pas cette vérité n'est qu'un vulgaire et banal montreur de vedettes4o. Étant donné cet amour de l'image pure et simple, il n'est pas étonnant qu'avant de devenir chef opérateur, puis metteur en scène, Brault commence déjà à exprimer sa conception d'une poésie visuelle par un type de photographie commerciale qui évite les artifices. En mai] 952, il épouse Marie-Marthe Tardif] et, pour gagner sa vie, devient photographe se spécialisant dans le portrait de mariage. Pour se démarquer de la compétition, il ne travaille pas en studio mais offre plutôt à ses clients de les photographier chez-eux, dans leur environnement naturel42. Cette pratique lui permettra de développer une aptitude incomparable pour l'utilisation de la lumière ambiante. Jutra dira au sujet de l'incroyable talent de photographe de son ami: «Les images de Michel sont d'une beauté époustouflante et on ne sait ni pourquoi, ni comment [...] On dirait un magicien ou un sorcier à qui les éléments obéissent. La caméra est sa baguette »43. De plus, à l'époque d'Images à la sauvette (1952), Brault découvre l' œuvre photographique d'Henri CartierBresson. Ce qui l'impressionne le plus chez Cartier-Bresson c'est l'insistance de ce dernier à ne jamais retoucher les cadrages de ses photographies et ne jamais demander au sujet de refaire un geste ou d'adopter une pose. Brault cherchera toujours à appliquer cette mé-

40

Idid. pp. 51-52. Nous tenons à remercier Marie-Marthe qui a accepté de lire notre manuscript et de nous faire quelques suggestions judicieuses. 42Elia, p.? 43Claude lutra, «Au Québec, c'est sûrement Michel Brault qui est le cineaste le plus present, le plus versatile, le plus prolifique, le plus constant» Copie Zéro 5 (Montréal, Cinémathèque québécoise, mai 1980) p.2] 4] 20

thode44qui permet de saisir « l'instant décisif» par lequel le sujet
et son milieu expriment leur vérité. Pourtant, à la même époque où il vénérait la poésie réaliste de Clair et la spontanéité de Cartier-Bresson, qui préconise d'éviter l'artifice, ennemi de la vérité humaine45, Brault gagnait sa vie et apprenait son métier en travaiHant comme assistant de Jean-Yves Bigras à la réalisation d'un film commercial foisonnant d'artifices, La petit Aurore, l'enfant martyre ( 195 ])46.Ce mélodrame excessif d'une popularité ahurissante auprès du public canadien-français47, qui dramatise la triste vie de la petite Aurore (Yvonne Laflamme) torturée à mort par sa belle-mère (Lucie Mitchell) et son père (Paul Desmarteaux), n'est guère représentatif de la beauté de l'image réaliste si chère à Brault. Mais sa participation à Aurore, bien que marginale, doit être mentionnée car elle témoigne du large éventail de sa collaboration au développement du cinéma au Québec, qui va du purisme expérimental esthétisant de Mouvement perpétuel au populisme lucratif d'Aurore. De plus, en ] 953, alors que la télévision canadienne n'avait à peine qu'un an, il a collaboré avec son ancien copain d'université Giraldeau à la production des Petites médisances, une série d'une quarantaine d'émissions de quinze minutes réalisée pour la télévision d'État de Radio-Canada. Ces courts scénarios consistaient à observer les gens à distance avec un téléobjectif. Brault a admis beaucoup plus tard dans sa canière que ces premières expériences de tournage sur le vif, mais à distance, était plutôt satirique, car il se moquait un peu des gens ordinaires qu'il filmait en cachette48. Qui plus est, il avouera qu'il y avait quelque chose de légèrement voyeuriste dans cette pratique « té44 Elia p.7; Lever p.40. 45Henri Cartier-Bresson,

«L'Instant décisif », Inwges à la sauvette. (Paris, Éditions Verve, 1952). 46Bonneville, p.130; Lever, p.40; « Filmographie, » Copie Zéro 5, p.30. Notons que plus de cinquante ans après la sortie de la version originale d'Aurore, un « remake» à gros budget a envahi les écrans du Québec en 2005. 47 Alonzo Le Blanc, Aurore, l'enfant nwrtyre de Léon Petitjean et Henri Rollin (Montreal, VLBéditeur, 1982) p. 87-95
48 Lever, p.40

21

léobjective »49.II abandonnera presque complètement le téléobjectif pour le grand angulaire à partir de ] 956, quand il retournera travailler à l'Office national du film, maintenant établie à Montréal, et commencera à jeter les assises de ce qui allait devenir le cinéma direct. Nous étudierons cela plus en détail dans le prochain chapitre. Voyeuriste ou non, Les petites médisances forme, avec La petite Aurore d'une part, et les articles de Découpages et les expériences avec Jutra d'autre part, les trois axes de l'apprentissage de Brault, à la fin des années] 940, début des années] 950. Ce qui est remarquable c'est que ces trois axes correspondent précisément aux diverses forces en présence dans la culture québécoise de l'après-guerre, soit un populisme soumis à la tyrannie de la tradition, un élitisme artistique qui aspire à la liberté en s'attaquant à toutes les règles du décorum, et un progressisme de la jeunesse bourgeoise qui, tributaire de son éducation catholique conservatrice, aspire à aider la populace canadienne-française mais souvent de façon complaisante. Brault dans la « Grande noirceur» Michel Brault a passé des centaines d'heures dans la grande noirceur des salles de cinéma au cours des années] 940 et 50, à regarder les dizaines de films qui allaient influencer sa propre pratique cinématographique. Mais à l'extérieur des cinémas, une grande noirceur plus opprimante l'entoura tout au long de son adolescence et de sa vingtaine: la « Grande noirceur» qui assujettit le Québec du milieu des années 1930 à ] 960. Brault a grandi à une époque dominée par l'idéologie conservatrice de Maurice Duplessis, chef de l'Union nationale et Premier ministre du Québec de 1936 à sa mort en 1959, avec une brève interruption pendant la guerre. Orateur charismatique, fervent défenseur de l'autonomie québécoise contre les politiques centralisatrices du gouvernement fédéral d'Ottawa, Duplessis était un homme redoutable dont l'intransigeance et l'autorité sont légendaires. Quelques semaines à
49

Marsolais,

Michel Brault, p.34.

22

peine après sa première prise du pouvoir en 1936, il déclarait sa position de dirigeant incontesté du parti et du gouvernement en ces L'homme qui me fera changer d'idée n'est pas encore né »50. Duplessis est admiré par certains historiens non seulement pour cette force de caractère indéniable, mais aussi pour ses politiques économiques libérales ouvertes au capitalisme américain et son nationalisme canadien-français inébranlable. Ce nationalisme duplessiste fut toujours, du moins en apparence, près de l'Église5], alors gardienne de la langue française et de la foi catholique au Canada. Berceau d'un patriotisme basé sur une historiographie hagiographique, dont le plus brillant auteur fut l'abbé Lionel Groulx52, l'Église glorifie la pureté de la« race» française face aux menaces constantes de l'étranger anglais. François-Albert Angers, entre autres, maintient que Duplessis a « établi les bases qui ont rendu possible vers la fin de son régime la renaissance d'un mouvement indépendantiste »53en n'hésitant jamais à dire à ces interlocuteurs canadiens-anglais que le Québec pourrait bien se retirer de la confédération canadienne si les autres provinces continuaient à l'accuser d'être un obstacle au progrès54. Cependant, si quelquesuns font l'éloge de Duplessis, la majorité des historiens le critique très sévèrement pour avoir isolé le Québec dans un étau traditiona50 Duplessis cité dans Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec IV, 1896-1960 (Sillery, Éditions du Septentrion, 1997) p.228. 51Michel Sarra-Bournet, «Duplessis et la pensée économique de l'Église », Duplessis: Entre la Grande Noirceur et la société libérale, sous la direction de Alain-G. Gagnon et Michel Sarra-Bournet (Montréal, Les Éditions QuébecAmérique, 1997) p.173-180 52 Notre maître, le passé (trois séries publiées entre 1924 et 1944) est l'oeuvre historique la plus importante de Groulx. En 1922, il publie aussi, sous le pseudonyme d'Alonié de Lestres, un roman intitulé Appel de la race, dans lequel le hero, Jules de Lantagnac, un francophone vivant dans le milieu anglophone d'Ottawa, opte de résister à l'assimilation, quitte sa femme anglaise, Maud Fletcher, et s'oppose au gouvernement fédéral pour assurer la survie de la race canadienne-française. 53François-Albert Angers, « Les relations fédérales-provinciales sous le régime Duplessis », Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, p.23]. 54 Ibid. p.234.
23

termes:

«

J'ai été le chef, je suis le chef, et je resterai le chef [. . .]

liste où religion oppressive, valeurs rurales archaïques, antisyndicalisme et anti-intellectualisme ne laissaient guère place à la ., 55 mo d ernlte et au c h angemenr -.

Après la mort de Duplessis on a appelé « Grande noirceur» cette période de conservatisme pour la distinguer de la « Révolution tranquille », ère de modernisation et de laïcisation entamée en 1960 par le gouvernement libéral de Jean Lesage56. Pourtant, s'il est vrai que la Révolution tranquille marque une rupture avec le conservatisme de la Grande noirceur, il ne faudrait pas croire que le Québec tout entier fut complètement immobilisé dans le carcan duplessiste de ] 936 à I959 et que l'arrivée au pouvoir de Lesage représenta un revirement radical et absolument inattendu. Bien que Duplessis ait effectivement dirigé la province avec une main de fer, plusieurs mouvements de résistance incluant artistes, intellectuels, travailleurs, et même quelques membres du clergé, dès la fin de la Seconde guerre mondiale, se sont érigés contre le Chef et ont pavé la voie à la modernisation, bien avant la victoire des libéraux en 1960. À vrai dire, on peut même remonter jusqu'aux années] 930 pour voir les premières manifestations, quoique timides et parfois malavisées, de la modernité en devenir. L'année de la prise du pouvoir par Duplessis, 1936, les Jeunesses patriotes, un regroupement nationaliste, organisent des conférences où on commence déjà à débattre la notion de séparation du Québec, qui sera au cœur du discours politique des années 1960 et 70. À peu près en même temps, d'importants rassemblements de travailleurs affirment l'unité de la classe ouvrière. Mais les ouvriers prennent aussi bien soin de proclamer leur dévotion au catholicisme pour clairement se distinguer du mouvement commu55 Voir le débat sur les perspectives positives et négatives du régime duplessiste dans Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, entre autres,

Michael Behiels,

«

Duplessis, le duplessisme et la prétendue reconstitution du
«

passé»

pp.317-326; Dorval Brunelle,

La société iUibéraleduplessiste »

pp.327-347; et Gilles Bourque, Jules Duchastel et Jacques Beauchemin, «Mais qu'est-ce donc qu'une société libérale» pp. 349-375. 56Jocelyn Létoumeau, « La Révolution tranquille, catégorie identitairedu Québec contemporain », Duplessis: Entre la Grande Noirceur et la société libérale, p.116-118

24

niste condamné par ]'Ég]ise et Dup]essis, qui déposera en 1937 ]a
« Loi du cadenas », autorisant ]a police à fermertout établissement

consacré à la cause bolchevique5? Comme plusieurs autres mouvements modernes, le fascisme s'infiltre aussi au Québec, comme dans le reste du Canada d'ailleurs. Quoiqu'il soit ridicule de prétendre que ]e fascisme exerça une profonde influence sur la politique canadienne-française, il n'en demeure pas moins que certaines pratiques gouvernementales se rapprochent dangereusement de cette idéologie. Par exemple, la législature québécoise adopta en 1936 une loi interdisant aux marchands juifs de travailler le dimanche, car on jugeait cette pratique injurieusement anti-chrétienne. Dans ]a seconde moitié des années 1930, le Parti national social chrétien, dirigé par Adrien Arcand, un admirateur d'Hitler et de Musso]ini, attira plusieurs partisans canadiens. Heureusement le parti d'Arcand sera démantelé dès le début de ]a guerre58. Parmi les développements plus prometteurs, 1936 voit aussi la fondation de ]a Société Radio-Canada. Quelques stations de radio existaient déjà depuis les années 20, mais le mandat pancanadien de Radio-Canada a mené à ]a création d'un vaste réseau radiophonique anglophone et francophone qui rejoignait les quatre coins du pays. Ironiquement, ]a création de cet organisme fédéral canadien favorisera le développement du nationaJisme québécois moderne. En offrant à ses auditeurs des radio-romans produits localement comme Un homme et son péché ( 1939-1962) de ClaudeHenri Grignon59, la radio transmettait dans presque tous les foyers
57Lacoursière, p. 229-232. La crainte du communisme chez Duplessis est presque pathologique. Tous ceux qui, comme moi, ont grandi dans la région de Trois-Rivières, la ville de Duplessis, connaîssent ]' anecdote du Pont Duplessis, reliant Trois-Rivières au Cap-de-Ia-Madeleine. Didié au Chef en ] 947, le pont

s'effondre suite à un froid sibérien (ou plutôt, canadien!) le 3] janvier] 951. «
C'est un coup des bolchevistes », s'écria le Chef, incapable d'admettre qu'il ne s'agissait que d'un défaut de fabrication qui a rendu la structure incapable de suporter un mercurede moins 25 degrés. Voir à ce sujet, Pierre Godin La Fin de la grande noirceur. La Révolution tranquille Vol.J (Montréal,Les Édition Boréal, 199]) p. 64-65 58Lacoursière, p. 2]2-216. 59 Une hom/ne et son péché ne fut pas seulement un succès à la radio mais aussi à la television, sous le titre Les belle s histoires des pays d'en haut ( 1956-] 970), et 25

du Québec des voix aux accents familiers et des histoires aux personnages attachants auxquels les Canadiens français pouvaient s'identifier. Pour les historiens Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, l'impact de la radio sur la vie culturelle ne saurait être surestimé. D'un côté, elle permet à de nouveaux groupes d'avoir un accès direct et régulier à des activités culturelles dont ils avaient été pratiquement coupés j usqu' alors [. . .] De l'autre, elle offre aux créateurs professionnels - musiciens, dramaturges, comédiens, écrivains - un marché élargi, et donc une source de revenus appréciables. Cela est particulièrement vrai au Québec où, du fait de la langue, la pénétration de la radio américaine est moins forte qu'au Canada anglais, ce qui favorise une abondante production d'émissions locales. On peut dire que du milieu des années] 930 jusqu'à celui des années] 950 environ, la radio connaît un véritable âge d' or60. L'arrivée de la radio, qui coïncide avec la popularité grandissante d'artistes de la scène comme les comédiens vaudevillesques Olivier Guimond père et Rose Ouellette, alias La Poune, et la chanteuse folk Marie Travers, alias La Bolduc, marque en quelque sorte les débuts de la culture populaire québécoise, qui deviendra l'une des pierres angulaires du nationalisme indépendantiste des
années 1960. Le public fut enchanté
«

de participer à cette nouvelle

culture et d'entrer de plain-pied dans le monde moderne dont elle est la manifestation la plus séduisante »6].

La modernité continue de s'installer pendant « la guerre de
1939-] 945, tragédie pour l'Europe, mais occasion pour le Québec de s'ouvrir sur le monde et de devenir pendant quelques années
au cinéma en I949 et de nouveau en 2002. 60 Linteau, Paul-André, René Durocher, Jean-Claude Robert, François Ricard, Histoire du Québec Contenlporain. TonIe IJ. Le Québec depuis 1930 (Montréal, Éditions du Boréal, 1989) p. I76 61 Ibid. p.l8 I.
26

l'un des centres artistiques et intellectuels les plus actifs de la francophonie »62. Les artistes européens qui fuient leurs patries d'origines devant les invasions nazies et viennent s'installer au Canada, ainsi que les soldats et correspondants de guerre canadiensfrançais qui reviennent au pays après plusieurs mois en France ou en Angleterre, rapportent avec eux à Montréal de nouvelles idées qui auront une influence déterminante sur la culture québécoise. Des peintres comme Alfred Pellan et Paul-Émile Borduas découvrent l'abstraction moderniste. La littérature canadienne-française commence à se frayer une place dans le monde occidental, avec des œuvres comme Bonheur d'occasion (1945) de la FrancoManitobaine devenue Montréalaise, Gabrielle Roy. De plus, le 25 octobre] 939, l'Union nationale de Duplessis perd le pouvoir, et le libéral Adélard Godbout devient Premier ministre du Québec. Godbout, qui demeura à la tête du gouvernement jusqu'au retour de l'Union nationale en 1944, est infiniment plus progressiste que Duplessis. Le gouvernement de Godbout reconnaît officiellement les droits des travailleurs syndiqués63, accorde le vote aux femmes, accepte de participer au programme fédéral d'assurance-chômage et crée Hydro-Québec, premier pas vers la nationalisation des ressources hydroélectriques de la province, une cause que René Lévesque allait raviver au début des années 196064. Si le Québec fait des pas de géant vers la modernisation aux débuts des années 1940, plusieurs Canadiens français voient néanmoins chez Godbout un politicien faible qui n'a pas su défendre l'autonomie du Québec. On l'accuse de courber l'échine devant le gouvernement fédéral centralisateur de William Lyon Mackenzie King, surtout en ce qui a trait à la conscription de 1942, à laquelle les francophones s'opposent, alors que les anglophones y souscrivent65. Un éditorial du 22 juillet] 944, dans le quotidien intellectuel à tendance nationaliste Le Devoir, montre bien comment God62 63

64

Ibid. p.l84. Ibid. p.311.

Craig Brown, dir. Histoire générale du Cannda (Montréal, Éditions du Boréal, 1990) p.563 65 Lacoursière, p.290. 27

bout a perdu la confiance même des progressistes: «Quand M. Godbout dit qu'il veut rester sur le terrain provincial, il oublie qu'il s'est engagé, publiquement, et d'avance, à faire tout ce que M. King lui demandera »66. Duplessis revient donc au pouvoir en août 1944, se proclamant sauveur de la nation canadienne-française catholique67, plus conservateur que jamais et impatient de reprendre le contrôle de la province. Beaucoup plus qu'en] 936, il adopte en ] 944 une « position de résistance, qu'on peut dire totale »68face aux politiques libérales du gouvernement fédéral. Pour ses détracteurs, la résistance de Duplessis s'oppose « au progrès et à l'ouverture sur le monde» 69.Pour les partisans de ses politiques, cependant, il s'agit d'une régulation nécessaire pour le maintient de la société libérale. Le sociologue Jacques Beauchemin, par exemple, perçoit le discours de contrôle social et disciplinaire déployé par le régime duplessiste de l'après-guerre comme étant parfaitement adapté aux contradictions de la société libérale dont le Chef venait d'hériter: Le fait est que la société libérale peut difficilement tenir les promesses politiques du libéralisme, alors que ne sont pas encore réalisées les conditions d'une émancipation des classes populaires [...] la société libérale parvient difficilement à maîtriser les forces centrifuges de l'émancipation qu'elle libère et doit constamment rappeler à l'ordre. Dans cette société, les poussées émancipatrices, corrosives du point de vue de la régulation des rapports sociaux, sont contrebalancées
66 Alain-G. Gagnon et Louiselle Lévesque, « Le Devoir et la Gazette face aux gouvernements de Duplessis », Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, p.69-70. 67 « La province de Québec possède le seul gouvernement catholique sur cette terre d'Amérique: catholique convaincu et pratiquant (...) Nous considérons que le mandat qui nous a été donné vient en définitive de Dieu », dira-t-il quelques années plus tard. Sarra-Boumet, «Duplessis et la pensée économique de l'Église », p.178. Voir aussi Lacoursière, p. 332. 68Angers, p.231. 69 Gérard Pelletier, [Témoignages], Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, p.22. 28

par un appel à l'oubli de soi-même et à un ensemble de valeurs éthiques particulièrement répressives 70 . En d'autres termes, en résistant aux changements, ou du moins, en ralentissant le rythme du progrès encouragé par les gouvernements libéraux de Godbout à Québec et MacKenzie King à Ottawa, Duplessis n'a fait, selon Beauchemin, que bien gérer les tensions d'une société capitaliste en pleine évolution, mais qui n'était pas encore prête à assumer un tel mouvement vers l'État-providence. L'autoritarisme, surtout envers les organisations syndicales, n'est pour Duplessis, qu'une «condition nécessaire à la stabilité sociale, écrit Susan Mann Trofimenkoff, seule susceptible d'attirer les investissements créateurs d'emplois et d'améliorer les conditions de vie des travailleurs du Québec »71. Que les historiens et sociologues approuvent ou non les politiques de l'Union nationale, il semble que le peuple québécois y ait trouvé son compte, puisqu'en] 948 le parti de Duplessis fut réélu avec une majorité écrasante, s'accaparant quatre-vingt-deux des quatre-vingt-douze sièges de l'Assemblée législative du Québec72. Les libéraux de Godbout n'ont plus que huit sièges, et le Bloc populaire canadien, parti réformiste fondée en ]94273pour moderniser le nationalisme canadien-français, perd les quatre sièges qu'il avait obtenus en ] 944 et disparaît complètement de la carte. Des intellectuels qui lisent Le Devoir aux bourgeois anglophones, minoritaires mais puissants, qui lisent le Montreal Gazette, tout le monde, dirait-on, supporte l'Union nationale 74.Duplessis se dit à la fois défenseur de la langue et de la religion des Canadiens français et ami du big business, ce qui rassure les hommes d'affaires an70 Jacques Beauchemin, « Conservatisme et traditiona]isme dans ]e Québec dup]essiste: aux origines d'une confusion conceptue]]e », Duplessis: entre la Grande Noirceur et la société libérale, p. 46, 48. 71 Susan Mann Trofimenkoff, Visions nationales: une histoire du Québec, (Saint-Laurent, Éditions du Trécarré, 1986) p.366. 72 Gagnon et Lévesque, p.85. 73 Miche] Lapierre, L'Autre histoire du Québec, (Québec: Éditions TroisPisto]es, 2003) p.98. 74Gagnon et Lévesque, p.70-73
29

glaise Le Chef est devenu le maître incontesté de la situation. Dans son infinie bienveillance, il emploie ses pouvoirs de Premier ministre et de procureur général pour protéger les Canadiens français du communisme en «cadenassant» à gauche et à droite (surtout à gauche)75. Il donnera même au Québec son drapeau distinctif: le fleurdelisé qui, par sa croix et ses quatre lys blancs sur fond bleu symbolise les deux fondements de J'histoire québécoise: Ja religion et la France76. ]948 représente le sommet du pouvoir duplessiste.

L'Église semble aussi à l'apogée de sa puissance:

«

Les si-

gnes de sa richesse et de son pouvoir, observent Linteau, Durocher,

Robert et Ricard, n'ont jamais été si éclatants» 77. Les manifestations religieuses de l'après-guerre, à J'Oratoire Saint-Joseph de Montréal par exemple, attirent des dizaines de milliers de fidèles et les effectifs religieux sont plus nombreux que jamais: on compte un ecclésiastique par ] 00 catholiques. L'Église domine aussi l'éducation des jeunes Canadiens français, non seulement dans les écoles et collèges classiques, qu'elle dirige depuis toujours, mais aussi dans les colonies de vacances et les camps scouts, comme celui du lac Jean-Jeune, créé par Mgr.Anastase Forget, évêque du diocèse de Saint-Jean78. L'Église encourage même, jusqu'à un certain point, l'appréciation du cinéma79 chez les adolescents par l'intermédiaire de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), qui est à la source du mouvement des ciné-clubs et de la revue Découpages. Comme les éditoriaux de la revue l'indiquent explicitement, l'objectif de cette action catholique est d'éduquer les jeunes spectateurs et de faire la promotion d'un cinéma spirituel 80.Par sa parti75 Lacoursière, p.34] . 76 Trofimenkoff, p.359. 77 Linteau, et al. p.334 78 Voir le site web de la Base de Plein Air Jean-Jeune: www.iean-ieune.Qc.ca. 79 Pour mieux comprendre l'origine des rapports complexes entre le cinéma et la

religion au Québec, voir Germain Lacasse, « De Passions en passions: le cinéma des débuts au Québec », Une invention du diable? Cinénw des premiers telnps et religion, dir. Ronald Cosandey, André Gaudreault et Tom Gunning (Sainte Foy, Presses de l'Université Laval; Laussane, Éditions Payot, 1992) p.81-87. 80Yves Lever, Histoire générale du cinel1Wau Québec (Montréal, Boréal, 1995) 30

cipation au camp scout, au mouvement des ciné-clubs et à Découpages, Michel Brault est tout à fait typique de la jeunesse bourgeoise bien éduquée et bien-pensante de l'après-guerre. Paradoxalement Brault, comme plusieurs jeunes de sa génération, participe à la culture catholique tout en y résistant. C'est une période, comme le soulignent les historiennes Nicole Neatby et Louise Bienvenuesl, où se chevauchent conservatisme et progressisme dans la pensée et l'action de la jeunesse canadiennefrançaise. Au début des années 1950, la lEC note que ses jeunes membres se désintéressent de plus en plus du catholicisme dont ils se réclament pourtant. Dans le même ordre d'idée, l'historien du cinéma québécois, Yves Lever, suggère que les membres de l'équipe soi-disant catholique de Découpages ne croient bientôt plus à leur propre politique éditoriale82. Un exemple révélateur de ce paradoxe de la participation-résistance des jeunes est l'affaire des Enfants du Paradis (1945). En février 1947, des étudiants de l'Université de Montréal voulaient présenter le film de Carné pendant leur carnaval d'hiver annuel. Étant de bons universitaires catholiques, ils avaient poliment demandé la permission à Mgr Olivier Maurault, recteur de l'Université, qui leur avait donné sa bénédiction. Quand le film, généreusement offert aux étudiants par le consulat français à Montréal, arrive au Bureau de censure de la province, on en interdit immédiatement la projection, avec l'appui sans équivoque de Duplessis. Les étudiants ne verront jamais le film, mais ils gagneront un allié de taille. Le représentant de l'ambassade française, Monsieur de Messières, interpréta cette censure comme une insulte à la France, mais surtout «une insulte à la jeunesse étudiante de Montréal qu'on ne jugeait pas assez intelligente pour voir se dérouler ce chef-d'œuvre du cinéma français ».
De nombreux articles et lettres ouvertes, soit de la part de membres
p.l29-130. 81 Louise Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène: l'action catholique avant la révolution tranquille (Montréal, Boréal, 2003) p.12. Nicole Neatby, Carabins ou activistes? L'idéalisme et la radicalisation de la pensée étudiante à l'Université de Montréal au te/nps du duplessis/ne. Montréal et Kingston, McGill-Queen's University Press, 1999. 82Lever, Histoire générale..., p.129-130. 3]

du clergé en faveur de l'interdiction ou d'étudiants contre la censure, furent publiés dans les journaux du Québec pendant le mois de mars] 947. Même de jeunes Québécois étudiant en France, comme Jean-Louis Roux, Jean Gascon et Jean-Paul Riopelle, se mêleront au débat pour dénoncer l'étroitesse d'esprit des dirigeants canadiens- français83. L'affaire des Enfants du paradis est somme toute sans grand impact, mais elle témoigne du mouvement de résistance à la culture de la Grande noirceur qui commence à s'étendre bien audelà de la Jeunesse étudiante catholique. Comme le dirait Foucault, puissance et résistance vont de pair. Plus la puissance des autorités politiques et religieuses s'accrut, plus l'opposition de la population se fit sentir. Si 1948 représente l'acmé du duplessisme, 1948-49 incarne aussi un point tournant dans la course vers la Révolution tranquille. Paradoxalement, cette résistance continue d'alimenter l'idéologie contre laquelle elle se dresse. La manifestation la plus publique de la résistance à Duplessis fut certainement la grève des mineurs de l'amiante de la région d'Asbestos. Entamée en février 1949, soit quelques semaines à peine après un court mais crucial arrêt de travail des enseignants laïcs84, la grève de l'amiante dura six mois, jusqu'en juillet, quand la médiation de l'archevêque de Québec, Mgr Maurice Roy, parvient à rapprocher les deux partis. Ce conflit « implique 5000 mineurs et porte à la fois sur des revendications salariales, le problème des poussières d'amiante, la cotisation syndicale et une forme de participation syndicale à la gestion »85.Duplessis ordonne l'intervention policière, mais les mineurs ne cèdent pas à l'intimidation souvent brutale. Au fur et à mesure que le conflit se prolonge, la cause des grévistes gagne de plus en plus de supporteurs. L'importance historique de cette grève découle en grande partie du fait que plusieurs groupes, traditionnellement en faveur de l'Union nationale, en viennent à s'opposer publiquement à la politique anti-syndicaliste duplessiste. Peut-être
83 Yves Tessier, Histoire du Québec: ] 994) p.206 84 Lacoursière, p.349-350. 85 Linteau, et al. p. 314. d'hier à l'an 2000, (Montréal, Guérin,

32

pour la première fois dans l'histoire du régime, des membres du clergé et des intellectuels bourgeois, comme Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, tiennent tête au Chef et se portent à la défense des ouvriers. Mais les paradoxes abondent. L'aide qu'apporte l'Église aux mineurs n'est certes pas à dénigrer. Par exemple, les quêtes effectuées dans les églises de différents diocèses du Québec récoltent plus de ] 60 000$, que l'on fait parvenir aux familles des grévistes86. Cette aide n'est cependant pas désintéressée. Il s'agit pour l'Église de défendre le syndicalisme catholique qui est, selon elle, la seule arme efficace contre le communisme87. De plus, l'approche de plusieurs clercs, quoique bien intentionnée, trahit leur inaptitude à concevoir les problèmes sociaux à l'extérieur d'un cadre religieux. L'abbé Groulx, entre autres, lance une grande «campagne de prières pour fléchir l'obstination des responsables »88.Mgr Joseph Charbonneau, archevêque de Montréal, sympathise profondément avec les mineurs, mais les sermons qu'il livre au nom du prolétariat, qui «contribue largement à l'étendue du règne de l'Église », se terminent par le dictat que l'aide aux grévistes «est un devoir de charité chrétienne »89. De la même façon, Mgr Douville, évêque de StHyacinthe, encourage énergiquement ses ouailles à participer à la cueillette de fonds pour aider les mineurs d'Asbestos, mais il ne formule pas son discours en relation à la crise socio-politique qui affecte le Québec. 11 justifie plutôt son appel aux paroissiens par la

doctrine de la charité chrétienne: « Toujoursl'Église s'est penchée
avec amour sur ses enfants qui souffrent »90. Et lors d'une grande manifestation publique sur la justice sociale, le 15 mai 1949, le Révérend Père Bradet, curé de Notre-dame-de-Grâce, défend avec force la cause des ouvriers qui essaient d'obtenir justice, mais pour lui tous ces problèmes sociaux résultent des mœurs légères des
86 Lacoursière, p.358. 87 Ibid. p.360. 88 Ibid. p.355. 89 « On veut écraser la classe ouvrière », Le Devoir, 2 mai] 949, p.3. 90 Arthur Douville, « Pour les grévistes de l'amiante: Quête et cueillette de vivre

dans le diocèse de Saint-Hyacinthe », Le Devoir, 4 mai, ] 949, p.2. 33

« individus aux pensées et aux sentimentspaïens,jouisseurs égoïs-

tes », qu'il faut convertir aux préceptes de la chrétienté. «La réforme des mœurs, déclare-t-il, doit précéder toute réforme sociale car, sans celle-là, ceJle-ci sera vaine »91.Toutes ces actions, qui semblent tournées vers le progrès, sont en fait constamment minées par des paroles qui réitèrent l'immutabilité de la doctrine catholique. Plus encore que l'Église, qui n'est finalement qu'égale à ellemême, c'est l'intelligentsia dont l'attitude est la plus révélatrice des contradictions de l'époque, car si elle se prétend progressiste, son discours expose son obédience à la pensée religieuse traditionnelle. Gérard Filion, rédacteur en chef du Devoir, a beau faire plusieurs commentaires réformistes dans ses éditoriaux, ses propos s'apparentent toujours au dogme de l'Église. Dans un éditorial où il critique l'Université Laval, à Québec, pour avoir empêché, sous la pression d'influences politiques et financières, un groupe d'étudiants de se rendre à Asbestos pour supporter les grévistes, il ne manque pas de célébrer la vocation catholique des universités francophones de la province: Nos universités ont un rôle éminent à remplir dans le domaine social. Qui donc enseignera la doctrine de l'Église et en cherchera des applications pratiques, si ce ne sont les universités catholiques. Mais elles doivent s'attendre à l'opposition [...] L'université doit être à l'abri des influences, politiques ou autres, qui cherchent à la dominer. Elle est au service de la vérité, non d'une vérité officielle commandée et conscrite, mais de la vérité tout court92. Son analyse de la grève, une fois le conflit résolu, est encore plus caractéristique de son manichéisme religieux:

91«La Réforme des moeurs doit précéder la réforme sociale: grande manifestation organisée par l'École Sociale populaire au Parc La Fontaine », Le Devoir, ] 6 mai] 949, p.3 92 Gérard Filion, « En face d'un dilemme? », Le Devoir, 23 avril] 949, p.l. 34