LE CINÉMA DES ANNÉES QUARANTE PAR CEUX QUI L'ONT FAIT

De
Publié par

Yves Allégret, Maria Casarès, Jean Davy, Pierre Dux, Edwige Feuillère, Denise Grey, Ginette Leclerc
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 254
EAN13 : 9782296142022
Nombre de pages : 240
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Le Cinéma des Années Quarante

Par ceux qui l'ont fait

Tome IV Le Cinéma d'Après-Guerre: 1945-1950

Collection Champs visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions
Jacky LAFORTUNE, Craie a(c)tion dans la ville, 2000. Collectif, Cinéma et audio-visuel, 2000. Isabelle JURA, Des images et des enfants, 2000.

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7475-0011-X

Christian GILLES

des

Le Cinéma Années Quarante

Par ceux qui l'ont fait

Tome IV

Le Cinéma d'Après-Guerre:
Interviews exclusives

1945-1950

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Titres à paraître

Tome V : Les Années Cinquante (1951-1957) Française Ginette LECLERC (biographie)

: La Qualité

Journal d'une époque: 1945-1950

Pour la population civile le retour à la paix, après quatre ans d'Occupation, se traduit comme une bouffée d'air pur enfin retrouvée. Malgré tout, le cinéma français ne s'est pas si mal défendu pendant ces années difficiles et le bilan s'avère même incontestablement positif. Le film considéré à ce jour comme le chef-d'œuvre au niveau d'une création nationale, tant en France que dans le monde entier (ne représente-t-il pas la quintessence du talent français ?) c'est « Les enfants du paradis». Il paraît sur les écrans en mai 1945, après bien des mois de travail acharné. Le public et la critique l'accueillent avec enthousiasme. Depuis, son succès ne s'est jamais démenti. Le mythe qui l'entoure aujourd'hui couronne toute une équipe au plus haut degré de son achèvement artistique, en têtes Marcel Camé et Jacques Prévert. C'est aussi le moment où l'écran européen se permet de parler des souffrances encourues, de la Résistance, et bien timidement en France, des camps de concentration, des «collabos ». Comparativement, en Italie, le NéoRéalisme aborde ces sujets avec plus de vérité et de tempérament (<< Rome ville ouverte », « Vivre en paix », « Le soleil se lève encore»). Nouveau venu à la mise en scène, René Clément signe avec son document réaliste sur les cheminots, « La bataille du rail» (1945), un film symbole d'abnégation et de courage, qui se caractérise par un souci d'authenticité. La Libération de Paris est le morceau de bravoure final.

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Peu après, Clément devient le technicien indispensable à l'excellent scénario écrit par Noël-Noël, «Le père tranquille» (1946) qui montre avec délicatesse et émotion le visage des travailleurs de l'espoir, alors dans l'ombre. Mais si l'on rend hommage aux instigateurs de la liberté, c'est également l'heure des règlements de compte. Sous l' œil vigilant de Pierre Blanchar un Comité d'Épuration juge les activités de chacun. Sacha Guitry, Pierre Fresnay, Arletty, Ginette Leclerc, et en général tous ceux qui avaient participé au succès de la firme
« Continental»

- les cinéastes Henri-Georges Clouzot,

Henri Decoin - sont inquiétés.

Le Festival de Cannes L'après-guerre voit aussi la naissance d'un événement prestigieux, celle du Festival de Cannes. Annoncé pour septembre 1939, il est finalement reporté à cause des hostilités jusqu'aux beaux jours de 1946, sous le soleil de la Côte d'Azur. Couvert d'honneurs «La symphonie pastorale» (1946) est l'un des plus grands succès de la saison. Son héroïne, Michèle Morgan, reçoit le Grand Prix d'interprétation féminine pour sa composition d'une aveugle - elle y est effectivement remarquable - ce qui confirme son vedettariat, malgré une longue absence des écrans français.

Les metteurs en scène Si l'on doit attendre encore dix ans pour que Jean

Renoir participe à un nouveau film français

(<< French

cancan », 1955) rentrent en revanche au pays Julien Duvivier et René Clair qui, respectivement avec

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: 1945-1950

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« Panique» (1946) et «Le silence est d'or» (1947), démontrent qu'ils n'ont rien perdu de leur talent d'autrefois. Arrivent également des États-Unis une nuée de films hollywoodiens - près de six années de productions patiemment entassées - qui ne demandent qu'à déferler sur les écrans d'Europe. Cette sortie massive - la proportion avoisine trois films américains pour un français - ne peut qu'affaiblir notre cinéma. Malgré un manque évident de moyens suite à l'appauvrissement entraîné par la guerre et à la lente réinsertion de chacun dans une vie normale, plusieurs longs métrages de qualité sont pourtant réalisés: « Antoine et Antoinette» (Jacques Becker, 1946), «Le diable au corps» (Claude AutantLara, 1947), « Quai des Orfèvres» (H. G. Clouzot) « Les amants de Vérone» (André Cayatte, 1948). Sous le ciel romain Christian-Jaque met en images l'épopée grandiose de Stendhal, «La Chartreuse de Parme» (1947), avec en vedette la nouvelle idole de la jeunesse, Gérard Philipe. C'est l'époque du plein essor des co-productions ave.ç l'Italie: «Au-delà des grilles» de René Clément, en 1948, « Les derniers jours de Pompéï» de Marcel L'Herbier, en 1949. Jean Grémillon réalise «Pattes blanches» (1948), Henri Decoin «Les amoureux sont seuls au monde» (1947), Pierre Chenal, revenu de son refuge argentin, « La foire aux chimères» (1946), Louis Daquin, « Le point du jour» (1948). Quelques nouveaux cinéastes apparaissent: Yves

Allégret

(<< Dédée

d'Anvers », 1947) Jacqueline Audry

(<< Gigi », 1948), Henri Calef (<< Jericho », 1945), JeanPaul Le Chanois (<< L'école buissonnière », 1948), JeanPierre Melville (<< silence de la mer », 1949). Le Le cinéma comique - ou plutôt la comédie - se porte bien. Les frères Prévert tentent de renouveler un genre parfois limité; mais après «Adieu Léonard» (1943), « Voyage surprise» (1947) ne rencontre pas le succès escompté. Jacques Tati révèle son esprit bien particulier dans «Jour de fête» (1947-1949). Noël-Noël et Jean

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Dreville travaillent ensemble à « La cage aux rossignols» (1944-1945) et aux « Casse-pieds» (1948). Carlo-Rim sort des sentiers battus avec « L'armoire volante» (1948) dont la vedette Fernandel est toujours en tête du box-

office. Rellys fait rire

(<< Les

aventures des Pieds

Nickelés », de Marcel Aboulker, 1947), Bourvil (<< Miquette et sa mère », de H. G. Clouzot, 1949) et Robert Dhéry (<< Branquignol », Robert Dhéry, 1949) commencent à se faire connaître.

Les acteurs L'éblouissement, le merveilleux, l' œuvre de Jean

Cocteau « La Belle et la Bête» (1946) en est assurément
l'une des plus belles illustrations, ne serait-ce que par les images d'Henri Alekan. Avec ce beau livre riche en moments féériques, Jean Marais s'impose définitivement comme le jeune premier numéro un du cinéma français. Athlétique et sain, il défendra cette image des années durant. Parmi la génération montante, il faut citer Gérard Philipe, bien sûr, mais aussi Georges MarchaI, Henri Vidal, Roger Pigaut, Michel Auclair, Serge Reggiani, Daniel Gélin, Jacques Dacqmine, Philippe Lemaire, Yves Montand. François Périer, Paul Meurisse, Bernard Blier sont des têtes d'affiche dont les compositions sont savoureuses et de qualité. Tino Rossi enchante toujours ses admirateurs (trices), bientôt rejoint par Georges Guétary et Luis Mariano.
« Monsieur Vincent» (Maurice Cloche, 1947) sacre Pierre Fresnay numéro un des « grands acteurs », titre de

gloire qu'il doit autant à sa popularité qu'à son talent. Cela après le décès de Raimu dont la dernière prestation,
« L'homme au chapeau rond» (Pierre Billon, 1946) a été

accueillie avec beaucoup d'éloges. Suite à l'insuccès de « Martin Roumagnac» (Georges Lacombe, 1946), Jean

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Gabin a bien du mal, en revanche, à reconquérir sa place enviée d'avant-guerre. Il est vrai qu'il est revenu des

États-Unis avec les cheveux blancs...
Fernand Ledoux s'impose dans des compositions fort différentes les unes des autres. Marcel Dalio et Erich von Stroheim reviennent eux aussi d'Hollywood. Louis Jouvet emporte toutes les adhésions dans son rôle de l'inspecteur Antoine de « Quai des Orfèvres» (H. G. Clouzot, 1947) tandis que Michel Simon (<< Non coupable », 1947) et Pierre Brasseur (<< Maître après Dieu », 1950) continuent à montrer ce que signifie vraiment l'expression « monstre sacré» . Jeunes espoirs féminins, Dany Robin, Andrée Clément, Danièle Delorme, Claudine Dupuis, Suzanne Flon, Jeanne Moreau commencent à faire parler d'elles. A leurs côtés, les vétérantes Gaby Morlay et Françoise Rosay font toujours preuve qe ce métier impeccable qui les caractérise. En tête des référendums, Danielle Darrieux, Michèle Morgan et Edwige.Feuillère sont les trois comédiennes de grande envergure. Elles animent les passions, font battre les cœurs, appellent l'admiration. Tout près d'elles on peut facilement ranger Micheline Presle, Madeleine Robinson, Jany Holt, Hélène Perdrière, Blanchette Brunoy. Après le succès de « Dédée d'Anvers» (1947) Simone Signoret devient rapidement une présence recherchée pour sa troublante sensualité (<< Manèges », 1949). Avec son beau visage énigmatique, Maria Casarès trouve la consécration dans son incarnation personnelle du masque maléfique d'« Orphée» (Jean Cocteau, 1949). Edith Piaf fait entendre sa voix rauque aux accents bouleversants, Sophie Desmarets déploie une fantaisie

bien sympathique".Renée Faure et Josette Day

(<< La

révoltée », 1947) apportent leur touchante féminité. Aidées par leur extraordinaire abattage Viviane Romance (<< Maya », 1949) et Ginette Leclerc (<<Eaux troubles », 1948) demeurent toujours les reines de la séduction animale.

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La production

Au sein de la production commerciale, on refait gentiment les adaptations des succès déjà portés à l'écran: « Le maître de forges», « La porteuse de pain», « Tire au flanc ». L'inclination générale tend à retrouver pourtant un réalisme propre aux œuvres de l'immédiat avant-guerre dont « Une si jolie petite plage» (Yves Allégret, 1948) est assurément l'un des ,sommets. En 1950, Robert Bresson tourne son «Journal d'un curé de campagne» qui sans nul doute amène une nouvelle écriture cinématographique tandis que « Justice est faite» (André Cayatte, 1950) adopte le ton du reportage exhaustif. Mais le grand succès populaire - et polisson - de l'année revient à «Caroline chérie» (Richard Pottier, 1950) où explose une nouvelle « bombe sexuelle» : Martine Carol.

Personnalités choisies

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Viviane Roma.Ilc,e Henri Sauguet Simone Valère

Philippe AGOSTINI Paris, 1910

Assistant de Georges Périnal et d'Armand Thirard, Philippe Agostini devient après guerre l'un des opérateurs les plus estimés de sa profession. Après avoir collaboré aux films de Robert Bresson, Claude Autant-Lara, Jean Grémillon, Marcel Camé, Max Ophüls, il décide de passer lui-même à la réalisation: «Le naïf aux quarante enfants» en 1958, «Le dialogue des Carmélites» en 1960. Le cinéma de ces années du cinéma noir et blanc doit beaucoup au travail des opérateurs. Et justement « Les Dames du Bois de Boulogne» (1944-1945), « Sylvie et le fantôme» (1945), interprété par Odette Joyeux, son épouse, «Pattes blanches» (1948), «Julie de Cameilhan» (1949), « Gibier de potence» (1951) doivent aussi beaucoup au talent d'Agostini.

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Quelle est votre position sur la fameuse polémique: fautil tourner en extérieurs ou retrouver les studios? Si une scène de votre scénario se situe aux ChampsÉlysées autant aller s'installer là-bas pour la régler, les décors sont alors inutiles! Je n'ai en ce qui me concerne aucune en vie de trancher et n'ai pas de préférence particulière pour le tournage en studio comme je n'en éprouve pas non plus pour celui en extérieurs. Je pense, en revanche, que les deux méthodes, bien employées, peuvent présenter des qualités. La prise de vues dans la rue apporte aux situations le réalisme dont elles peuvent en effet avoir besoin pour pleinement s'affirmer. Certaines scènes, par contre, seront beaucoup mieux photographiées en décors, surtout si ceux-ci sont très beaux. Malgré cette absence de parti-pris, je trouve qu'il est cependant criminel d'oublier les studios. Avec quels metteurs en scène avez-vous aimé travailler? J'ai pris grand plaisir à collaborer à de nombreux films,

en particulier ceux de Claude Autant-Lara (<<Douce»)
mais je n'oublie pas non plus de longs mois de travail avec Jean Grémillon ou Robert Bresson. La réalisation d'un film est tributaire de mille choses et il ne faut jamais oublier que notre travail est avant tout une «question d'équipe». Celle-ci est plus ou moins importante suivant le désir du metteur en scène à vouloir s'entourer de nombreux conseillers, ou au contraire en petit comité s'il décide de faire pratiquement tout luimême. Reconstituer la station Barbès dans le film de Marcel Carné, «Les pottes de la nuit» était-il véritablement nécessaire? Imaginez toute une équipe mobilisant le trafic pendant plusieurs jours pour les besoins d'un tournage, ce n'était pas possible... D'autant plus que ce lieu bien précis

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s'avérait déterminant: Jacques Prévert y avait centré en effet, plusieurs scènes importantes. Alexandre Trauner a œuvré d'une façon merveilleuse et il s'agit d'un de ses plus beaux travaux. A ses débuts, on reprocha à Robert Bresson son indécision. Était-elle fondée? Si certaines de vos sources ont pu prétendre que Robert Bresson était indécis, je puis moi vous affirmer que j'ai rarement vu une œuvre comme la sienne, c'est-à-dire menée avec autant de continuité dans la ligne directrice de ses idées. Si vous regardez sa filmographie vous ne pourrez ressentir qu'un sentiment de plénitude et de prolongement auxquels s'ajoutent d'indéniables constantes au niveau du style, ce qui contredit catégoriquement cette notion de soi-disant «vague artistique ». Ayant collaboré au tournage des « Anges du péché» et des « Dames du Bois de Boulogne », je peux vous assurer qu'il"faisait preuve d'une technique aussi constructive qu'élaborée. Comment vous situez-vous vis-à-vis de votre metteur en scène? Nous sommes à son service avant tout et même si nous pouvons de temps à autre apporter des idées personnelles nous devons toujours rester sous son contrôle exclusif et exécuter ses conceptions du scénario. Est-ce à dire que vous êtes devenu vous-même metteur en scène à cause d'un manque de liberté d'expression? On ne peut être libre car si vous l'êtes, vous ne le servez pas et quels que soient les liens que l'on puisse entretenir avec un metteur en scène, ce sera toujours « son» point de vue. C'est pourquoi j'ai décidé de m'atteler personnellement ~ des sujets qui m'étaient chers, dont
« Le dialogue des Carmélites» en collaboration avec le

Père Bruckberger. Et nous avons de plus bénéficié d'une

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remarquable distribution: Madeleine Renaud... Comment définiriez-vous religion. ..

Alida Valli, Jeanne Moreau, votre «attirance» pour la

Il s'agit d'attaches qui me sont tout à fait personnelles. Ma sensibilité profonde pour les sujets religieux s'est traduite par de nombreux travaux en collaboration avec le Vatican et l'Enseignement Catholique. J'ai ainsi réalisé « Tu es Pierre », un document que j'aime beaucoup. Quelles relations établissez-vous avec la peinture? La lumière de la peinture, l'opérateur la copie en fait instinctivement. Prenez un tableau de Rembrandt ou de La Tour, l'éclairage tient une importance primordiale. Tous les effets de couleur y sont artistiquement étudiés et ce sont alors les contrastes qui appellent la luminosité. Tandis que dans une œuvre de Monet la luminosité s'inscrit directement dans le domaine de la nature. Les rapports que le cinéma et la peinture peuvent entretenir sont à l'image de ces deux exemples, c'est-àdire multiples. Le peintre joue avec ses tubes de couleurs alors que l'opérateur doit faire vivre une mécanique et tirer d'elle un effet relatif à la scène en question. Si autrefois les techniciens - y compris le chef-opérateur - n'avaient pas droit aux honneurs, on reconnaît désormais à cette corporation une valeur réelle... C'est vrai et ce phénomène récent intervient, ce qui est paradoxal, au moment où la technique évolue et où ce métier devien't donc relativement plus facile. Or il y a une quarantaine ou une trentaine d'années, l'opérateur et toute l'équipe rencontraient beaucoup plus de problèmes! Toucher à la photographie ou au cinéma-amateur sont des habitudes entrées désormais dans les mœurs du temps! Juin 1981

Yves ALLEGRET Asnières, 1905 Touarre Pontchartrain, 1987

Jeune frère de Marc, Yves Allégret n'aborde que tardivement la mise en scène. Son long apprentissage d'assistant lui est cependant très utile, et c'est ainsi qu'il se forge un métier incontestable. Après-guerre, il s'illustre comme le meilleur représentant du film noir à la française, dirigeant son épouse Simone Signoret dans deux œuvres marquantes, « Dédée d'Anvers» (1947) et « Manèges» (1949) qui font d'elle une vedette.

Avec « Une si jolie petite plage» (1948) interpétré par
un Gérard Philipe fiévreux, Allégret donne à un genre en plein épanouissement un de ses plus beaux fleurons.
« Nez de cuir» (1951), avec Jean Marais, et surtout

« Les orgueilleux» (1953) tourné au Mexique, avec le couple Michèle Morgan-Gérard Philipe confirment, au cours des années 50, son grand talent.

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Pour l'une de vos premières collaborations au cinéma,

vous dessinez les costumes de

«

Ciboulette », le film de

Claude Autant-Lara. Suivant les propos de ce dernier

vous vous seriez inspiré du « Songe d'une nuit d'été» de
Shakespeare.. . Pour ce qui est des costumes, nous nous sommes surtout inspirés de l'époque où était située cette opérette (le XIXe siècle), quant aux animaux de la ferme proprement dit, effectivement, du «Songe d'une nuit d'été ». Seulement le sujet, dans l'optique où nous le traitions, et par là même, le scénario de Jacques Prévert, ne convenaient ni aux producteurs ni aux interprètes (en tête Simone Berriau - Ciboulette). Aussi Autant-Lara a-til dû faire face à d'écrasantes difficultés. Votre frère Marc était déjà à cette époque un metteur en scène estimé. Quelles similitudes, quelles différences aviez-vous avec lui? Je ne peux répondre à cette question. Elle ne m'intéresse pas et d'ailleurs aucune comparaison n'est possible. Nous avions simplement des vues très différentes sur ce qu'est le cinéma. Est-ce lui qui vous afait aimer le cinéma? Absolument pas. J'aime le cinéma depuis toujours, en tout cas bien avant la consécration de Marc. Vos films sont souvent plus sombres que ceux de votre frère. Disons que le désir de me rapprocher de la réalité m'animait davantage que lui. Ses films, tout honorables qu'ils soient, présentaient une vision alambiquée des faits. Il n'y a donc aucun point commun entre « Les petites du
Quai aux Fleurs» et « Manèges ».

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Vouliez-vous vous démarquer en écartant volontairement vos sujets du circuit commercial traditionnel? J'ai toujours voulu concevoir mon métier en filmant des sujets qui non seulement me plaisent mais entraînent aussi une part importante de moi-même, de mes convictions sur l'existence. C'est ainsi qu'à l'encontre de tout le monde j'ai entrepris un film comme « Une si jolie petite plage».
«

La boîte aux rêves» avait été le premier film où, à un

générique, votre nom avait été crédité en tant que metteur en scène. Ce film a été tourné dans le Midi de la France, à la fin de l'Occupation. Le scénario présentait de nombreuses faiblesses et il ne s'agit que d'un film secondaire dans ma carrière. Viviane Romance en était l 'héroïne. Ne fut-elle pas à l'origine du scénario? C'est René Lefèvre qui est l'auteur de cette histoire dont Viviane lui aurait donné l'idée: une fille s'infiltrait dans l'antre bohème de plusieurs copains un peu ours (Frank Villard, René Lefèvre...) qui à tour de rôle tombent plus ou moins amoureux d'elle. L'intrigue se situait dans le milieu artiste et le plus intéressant, à revoir ce film aujourd'hui, est qu'il a pour décor véritable un lieu toujours très réputé: le Flore. Il est donc curieux quarante ans après de retrouver cet endroit

typiquement parisien où se réunissaient plusieurs « esprits
brillants ». «Les orgueilleux» est l'un de vos films les plus

célèbres.. .
C'est mon long métrage préféré. Et lorsque Michèle Morgan déclare qu'il est son meilleur film, je crois qu'elle n'a pas tout à fait tort.

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Vous avez souvent

choisi

Gérard

Philipe

comme

interprète:

«Une

si jolie petite plage », «Les

orgueilleux », «La meilleure part ». Qui était-il dans la vie? Alors qu'il était quasi débutant, je l'avais engagé pour un rôle mineur de « La boîte aux rêves». Gérard, mis à part ce physique avantageux dont il était pourvu et qui était à la base de son succès, savait se montrer volontaire et sensible. D'une pureté d'âme assez rare, il était le charme même. Notre amitié a été profonde et durable et nous avons fait de l'excellent travail ensemble. Avec quel acteur avez-vous ressenti la complicité la plus paifaite ? Avec Gérard justement, notre communion d'idées était exemplaire. Consciencieux, si merveilleusement professionnel, il ne se contentait pas de son rôle d'acteur et aimait également participer au traitement du scénario. Lors du tournage des «Orgueilleux », nous avons épluché chaque scène afin d'en tirer le maximum d'intensité et de ce fait parfaire notre travail. La meilleure part» n'est-il pas un film aux tendances politiques affirmées?
«

Le sujet du film - mettre en avant les sécurités élémentaires sur un chantier - se voulait le reflet des problèmes humains dans leur quotidienneté. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit pédant, bien au contraire, et la vision finale de l'Arabe qui inexorablement va prendre la place de celui qui vient de se faire happer par la machine est, je pense, assez révélatrice de mes positions. « La meilleure part» a été financé par l'EDF. Le film terminé, une projection a été organisée qui, comme vous pouvez l'imaginer, a un peu secoué les esprits!

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« Dédée d'Anvers» est un classique. L'interprétation de Jeanne Marken est remarquable... Suzy Prim avait été prévue pour ce rôle. Mais elle jouait son personnage comme une comédienne, alors que je recherchais davantage une «nature ». Après une semaine de répétitions, j'ai demandé au producteur l'autorisation de la remplacer par Jeanne Marken. Son rire strident dans «Manèges », qui devient presque obsessionnel, a confirmé cet excellent choix. Avez-vous rencontré des difficultés pour produire ces deux films ? Je pourrais dire qu'aucun n'a été facile à entreprendre, d'autant plus que mes sujets avaient un penchant évident pour la difficulté. La plupart se situaient en effet à contrecourant des modes et des idées reçues. « Une si jolie petite plage» a été particulièrement difficile à réaliser. « Manèges », qui s'est traduit par un lourd échec commercial, se révélait assez révolutionnaire dans le traitement de l'intrigue et dans sa façon même de raconter une histoire. J'avais tout spécialement soigné la bande son dont l'impact, si une bonne utilisation en est faite, peut amener des conséquences au départ insoupçonnées. Que pensez-vous du métier de cinéaste, aujourd'hui? Sans doute s'agit-il du plus beau métier du monde... Seulement il faut être tenace, courageux, avoir la santé et les nerfs en place, car si vous connaissez de grandes satisfactions, vous vous exposez aussi à des défaites souvent amères... Juin 1981

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