Le patrimoine de nos régions : ruine ou richesse future ?

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Riche et diversifié, parfois en péril, le "petit patrimoine" local (constitué de biens, de pratiques et de sites exceptionnels) est un atout de diversification pour le développement des territoires. Sa valorisation dans un contexte de crise économique et environnementale ne répond-elle pas aux aspirations de quête d'identité, d'authenticité, et à la recherche d'une offre plurielle de qualité mêlant nature, culture, détente et savoir-faire ? Voici un outil pour envisager le patrimoine autrement et rendre accessible des outils de valorisation.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782336265797
Nombre de pages : 328
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Le patrimoine de nos régions : ruine ou richesse future ?

© L’Harmattan, 201 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13169-9 EAN : 9782296131699

Ouvrage coordonné par

M.-M. Damien et C. Dorvillé

Le patrimoine de nos régions: ruine ou richesse future ?
Exemples de dynamiques territoriales

Groupe de recherche interdisciplinaire en sport et tourisme (Université de Lille I et Université de Lille II)

L’Harmattan

« Le patrimoine de nos pays, la plus grande richesse de la France ». Fernand Braudel in L’identité de la France (Tome I)

« L’argent que l’on dépense pour lui n’est pas de l’argent gaspillé parce que la valeur qu’il produit demeure, voire augmente. Il est donc plus juste de le considérer comme un actif. Ces bâtiments, ces collections sont un capital social qui produit un flux de services sur une longue période » (Klamer A., Throrsby D. 2000) « Payer pour le passé : l’économie du patrimoine culturel », in UNESCO rapport mondial sur la Culture page 147.

Photo couverture : l’ascenseur à bateau des Fontinettes, exemple de patrimoine exceptionnel en déshérence Sommaire

Présentation des auteurs Christofle Sylvie, maître de Conférences, Nice-Sophia Antipolis, responsable du Master2 gestion et aménagement touristique et hôtelier Damien Marie-Madeleine, professeur, Université de Lille I Dorvillé Christian, maître de Conférences, Université de Lille lI, FFSEP UFR STAPS, sociologue Fleuriel Sebastien, professeur Lille I, Sciences Economiques Florent Luc, Ecole supérieure de Commerce de Troyes, responsable formation patrimoine et tourisme Franchomme Magali, maitre de conférences, Lille I Godeau Philippe, responsable Patrimoine, Parc Cap et Marais d’Opale Raspaud Michel, professeur Grenoble I Vancayzelle Gauthier, chargé de mission, Pays de Flandre

Sommaire Première partie : concepts et exemples de valorisation locale Chapitre -I - Territoire, terroir, paysage et patrimoine: regards croisés de la géographie et de la sociologie : M-M Damien (PR Lille I), Christian Dorvillé (MCF Lille II).................page Chapitre - II -Le carnaval de Bailleul:Luc Florent :(MCF, Ecole Supérieure de Commerce de Troyes)......................page Chapitre -III - Les jeux traditionnels nordistes entre patrimoine culturel local et sportification internationale : M. Vigne (Université. Paris V), Christian Dorvillé (MCF Université Lille II)............................................................page Chapitre - IV- La course cycliste Paris- Roubaix, un enjeu patrimonial? S. Fleuriel (PR LilleI), M.Raspaud (PR Grenoble) .........................................................................page Chapitre -V- Le Vendée Globe, patrimoine en gestation M-M Damien (PR Lille1) ……………………............ page

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Chapitre -VI- Le patrimoine rural méconnu et oublié: M-M Damien (PR Lille1)................................................ page 105 Deuxième partie : Acteurs, Méthodologie et outils de valorisation Chapitre – I - Acteurs nationaux (M-M Damien, PR Lille1) ........................................................................................ page 131 Chapitre - II - Méthodologie de valorisation d’un bien (M-M Damien PR Lille 1)............................................. page 165 Chapitre - III - Une valorisation par une labellisation nationale ou locale (M-M Damien, PR Lille1)................ page 171 Chapitre - IV - Un label local, « le village patrimoine », Gauthier Vancayzelle, chargé de mission ...................... page 209 9

Chapitre - V- Les labellisations internationales : le cas de l’inscription des beffrois du Nord- Pas de Calais et de Picardie au patrimoine mondial de l’Humanité (M-M Damien PR Lille1)......................................................... page 217 Chapitre - VI - Apport de la distinction écartée de capitale européenne de la culture : S.Christofle(MCF, Nice).......page 249 Chapitre - VII - Exemple de valorisation et d’animation : le cas d’un milieu naturel, Magalie Franchomme, MCF UFR de Géographie Lille I. ..................................page 279 Chapitre - VIII - Exemple de valorisation d’un inventaire du patrimoine bâti agricole: exemple de cahier de prescriptions architecturales , P.Godeau, Responsable du Service patrimoine, Caps et Marais d’Opale...................page

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Territoire, terroir, paysage et patrimoine: regards croisés de la géographie et de la sociologie

Marie-Madeleine Damien Professeur des Universités, Laboratoire TVES USTL UFR de Géographie, Lille I Christian Dorvillé Maître de Conférences FFSEP UFR STAPS – Lille 2 A la faveur du développement industriel, au XIXème siècle, on dresse l’inventaire des ressources du pays, donnant ainsi de la France un portrait géographique très complet et déterminant la vision que nous avons de l’organisation et de la distribution des paysages. A sa naissance, la géographie est l’héritière de cette histoire imprégnée de romantisme qui engendre parallèlement la notion de patrimoine. Comme l’écrit P.Roncayolo (Science et conscience du patrimoine, 1997), « la géographie semble prise entre deux logiques. Elle est avant tout une science de l’actuel et, à ce titre, elle s’intéresse aux rapports de l’homme et de la terre au moment présent, mais par ses méthodes, elle est aussi une science du commencement. ». Ceci conduit le géographe à s’interroger sur les causalités, les mouvements historiques relatifs à l’homme et aux paysages qu’il habite et qu’il valorise. De ce fait, le géographe devient alors historien et, cette dimension l'incite inévitablement à s’intéresser au patrimoine dans sa dimension historique,

sociale, économique mais aussi géologique, et à un patrimoine principalement in situ. Lucien Febvre disait de la géographie qu’elle était « la science des lieux ». Mais ce recours aux disciplines parallèles comme l’histoire, la sociologie, la géologie a permis à la géographie d’aller au-delà de la simple description des paysages et des sols, de l’accumulation et de la juxtaposition de données sur les cartes, et de dépasser le simple examen de l’influence de l’homme sur la terre et de la terre sur les hommes. L’étude des paysages ruraux et urbains incite le géographe [Derruau, Les structures agraires dans le monde (1969)] tout en gardant son indépendance, à prendre en compte la notion de patrimoine omniprésente sur ces espaces dans ses dimensions plurielles. L’apport du géographe au patrimoine comme l’affirme P.Roncayolo réside dans « cette dialectique subtile entre une science des lieux et une approche historique » et, j’ajouterai sociologique, voire ethnologique et agronomique (Derruau 1969). Il confère au patrimoine d’autres dimensions. Il introduit la civilisation matérielle parmi les curiosités et le pittoresque, faisant un lien entre l’imaginaire et le matériel, dimensions essentielles du patrimoine. Cet apport de la géographie s’est étendu aux pays coloniaux, aujourd’hui émergents, grâce notamment aux travaux de Jean Delvert sur le paysan cambodgien et à ceux remarquables de Pierre Gourou sur Le paysan du delta Tonkinois (1936), livre d’ethnologue autant que de géographe ou d’historien sans oublier ses leçons de géographie tropicale (Paris 1971) préfacées par F.Braudel où l’Afrique est bien présente, tout comme dans son ouvrage « Terres de bonne espérance ». Aussi, sociologues et ethnologues, notamment, Claude Lévi-Strausss, auteur de « Tristes Tropiques », l’appellent au comité de direction de la Revue française d’anthropologie. Pour ce dernier, il semble essentiel de faire le lien entre l’ethnologie et la géographie humaine. Tous ces travaux forment un ensemble scientifique qui transcende le terrain. Pierre Gourou consacre sa thèse secondaire à « l’esquisse d’une étude de l’habitation annamite dans l’Annam septentrionale et centrale « françaises » (1936). Pour lui, « la géographie représente le désir de comprendre les paysages tels qu’ils sont ; eux-mêmes sont un aboutissement de l’histoire sur une certaine surface, qui n’est pas déterminante. Les Chinois ne sont pas Chinois parce qu’il y a dans la Chine quelque chose qui ferait qu’ils soient 12

chinois. « Les Chinois sont Chinois parce qu’il y a une civilisation chinoise. (1993) ». Dans le même champ, on peut citer également, sur les Caraïbes, le géographe Guy Lasserre et sa magnifique thèse sur la Guadeloupe : étude géographique (1961). L’appréhension géographique globale des biens, c’est-à-dire du site remarquable ou du bâti (monuments, usines, moulins, maisons...), des savoir-vivre et savoir-faire humains, dans le paysage, dans leur milieu ou dans leur contexte, constitue un apport considérable pour l’identification, la compréhension et la valorisation de tout patrimoine. Elle confère au patrimoine non seulement un nouvel enjeu, mais elle fait de lui un atout pour le développement local puisqu’elle le territorialise, et de ce fait favorise à terme sa patrimonialisation, c’est-à-dire sa réappropriation si le bien était plus ou moins en déshérence par la population locale et/ou sa réaffectation à son usage primitif ou à un nouvel usage, donc sa transmission aux générations futures. Mais, les particularismes de ces biens (matériels ou immatériels) et lieux ne sont-ils pas à la base des identités paysagères définies plus ou moins subjectivement au sein des espaces variés que possède la France, chacune pouvant constituer à elle seule, un ou plusieurs territoires, en fonction de son échelle et de la topographie des lieux, comme nous l’observerons à plusieurs reprises. La notion de territoire reste une notion pour le moins polysémique en sciences sociales. La généralisation de l’emploi du terme montre que le territoire est devenu une notion stratégique pour l’action publique et un objet d’interrogation pour les chercheurs. Depuis les travaux des éthologues, le territoire a, si l’on peut dire, investi le champ de sciences telles que l’anthropologie, la sociologie, l’économie… à travers des études relatives à la « territorialité », c'est-à-dire l’identification de groupes humains particuliers ou marginaux à un territoire. L’intérêt des géographes français fut en revanche plus tardif bien que ce concept se trouvât au cœur des travaux de Pierre Gourou. Dans le Dictionnaire de la géographie de Pierre George, publié en 1970, le terme n’apparaît que sous les rubriques « aménagement» et « organisation de l’espace ». Il est vrai que les géographes disposaient déjà de la notion de « milieu » et de celle de « lieu ». Nous pouvons déjà repérer trois types de territoires : les territoires politiques (circonscriptions électorales....), les territoires administratifs (communes, départements...), les territoires économiques (bassin d’emploi, zones d’embauche…). Mais, ici, par territoire, nous 13

entendons plutôt territoires de vie, vécus par tout un chacun, auxquels on s’identifie, lieux d’identité, de mémoire, de projet. Ce territoire comporte une certaine idée : l’appropriation. Un territoire est une portion d’espace que les hommes s’approprient par la force, sinon à travers leurs activités et leur imaginaire. Il acquiert ainsi au fil du temps une « personnalité » qui le différencie des autres. Selon la jolie formule de Roger Brunet1, « il est à l’espace ce que la conscience est à la classe ». En référence à différentes recherches (Di Méo, 1998, Corneloup, 2004, Mao, 2004), il est possible d’entrevoir le territoire comme étant un espace social plus ou moins formel et structuré (prestataires privés, réseaux associatifs), où interagissent des acteurs (politiques, prestataires, pratiquants, médias, ...).Polysémique et porteur d’idées, « d’appropriation, d’appartenance ou, au minimum, d’usage » (Brunet, 2001, p. 17), le territoire est reconnu comme lieu d’identité culturelle et d’initiative, comme vecteur potentiel de développement. C’est cette notion de territoire que développe J.P. Augustin dans l’article « le territoire, une notion centrale pour comprendre la dynamique des pratiques sportives de nature » (2007) quand il précise que « le territoire est une réalité construite et reconstruite en fonction des conjonctures historiques, il reçoit son sens des processus sociaux qui s’expriment à travers lui» (p.302). Pour rester simple, on peut distinguer l’espace au sens large et le territoire. L’espace a besoin d’un qualificatif pour être précisé, il est un support possible de la vie et des activités : on parle alors de l’espace urbain, rural ou des systèmes plus complexes comme l’espace social, l’espace vécu et, on arrive ainsi, à la promotion du territoire. Le territoire est un espace géographique mais il se définit surtout par sa population, ses institutions, ses capacités à se présenter aux individus qui le composent et aux autres. B.Michon et T.Terret, (Pratiques sportives et identités locales, 2004) définissent le territoire comme un espace géographique à propos duquel un groupe humain développe des sentiments d’appartenance et d’appropriation. Le territoire perd sa définition spatiale pour devenir un concept de « maillage » et sur un même espace géographique se croisent ainsi plusieurs types de territoires qui répondent à des rationalités différentes, et qui se construisent selon des dynamiques distinctes. Cela étant, il est évolutif. La notion d’espace géographique apparaît donc comme une matrice pour les territoires. La décentralisation (loi de 1982 et celles qui l’ont suivie), n’a pas créé les territoires. Elle n’a pas bousculé les principes de 1789 pour
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R. Brunet, Le développement des territoires, L’Aube, (2004).

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l’organisation du territoire de la Nation (création des communes, sur la base des paroisses, et des départements). Elle a rajouté des niveaux mais elle a surtout enclenché une dynamique favorisant l’autonomie des acteurs territoriaux en légitimant les solidarités et les projets territoriaux. La décentralisation aura été un déclencheur… In Le territoire, nouveau paradigme des sciences sociales, p. 720, Recherches actuelles en sciences du sport, 2004. Le territoire se présente comme un espace enrichi par le sens que les sociétés lui confèrent et sur lequel elles agissent, qu’elles contrôlent et qu’elles construisent (G. Di Méo, Géographie sociale et territoires, 1998). Il s’agit alors d’explorer les manières dont les hommes « se représentent, conçoivent et produisent les rapports à l’espace » et de souligner « l’énorme besoin de sens, d’action, de mouvement mais aussi de racines qu’affirment nos sociétés soumises au doute et à l’incertitude » (p.34). La notion d’émergence et de médiation territoriales permet de montrer comment les groupes produisent, à partir de représentations ancrées dans leur espace social et leur espace vécu (A. Frémont, La région, espace vécu, 1999), des pratiques identitaires qui renforcent la cohésion sociale. Par exemple, l’accélération des mobilités urbaines remet en cause les équipements sportifs standardisés des villes centres et les équipements de proximité sur le modèle du quartier et favorise la recherche de pratiques diversifiées dans des lieux ouverts comme en témoignent les pratiques familiales en milieu naturel (succès de la randonnée, du tourisme équestre…). Un territoire s’imprègne d’une image et de formes emblématiques qui constituent un accès filtré pour des segments de clientèle. C’est le sens de la formule de J. P. Augustin : « On peut parler des territoires qui nous habitent autant que des territoires que nous habitons »2. La multiplicité actuelle des échelles territoriales (intercommunalité, pays…) peut se décliner à travers la notion de « multi-territorialité » (J.P. Augustin, 2004) qui questionne les politiques d’aménagement. M. Garcia et W. Genieys dans leur ouvrage « L’invention du pays cathare. Essai sur la constitution d’un territoire imaginé » (L’Harmattan, 2005), montrent la création d’un territoire imaginé au cours des années 1980, dans le cadre d’une stratégie de développement socio-économique du département de l’Aude. Le pays cathare qui n’a d’autre racine historique que la présence des Cathares au

In Le territoire, nouveau paradigme des sciences sociales, p. 720, Recherches actuelles en sciences du sport, 2004.

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Moyen-âge3, est devenu une entité territoriale dans le seul but d’encourager une dynamique régionale et locale ? Cette histoire des Cathares a servi de support à la création d’un territoire imaginé, le pays « cathare », utilisant le cadre d’aménagement et de développement des « pays » prôné par la Datar sous la pression ou à la demande de l’Union européenne. Ce processus d’invention territoriale, cette identité servant de ressource symbolique majeure, fait fi de la réalité historique. Pour ne donner qu’un exemple, les monuments que l’on présente aux touristes comme des châteaux cathares sont des citadelles dont la construction est postérieure au mouvement cathare… Il ne faut donc pas négliger les facteurs immatériels qui contribuent à la définition et à la qualité du territoire: dimension idéelle, référents symboliques, images porteuses de sens et de valeurs qui confèrent au lieu une attractivité particulière. Cette perspective théorique, le processus de conversion de l’espace en territoire, suscite dès lors réflexion sur le pilotage, la gouvernance du territoire : accord, compromis... entre les différents acteurs qui sont à l’œuvre dans l’ancrage territorial et son devenir. Le territoire est donc associé à l’idée d’appropriation du sol, à la localisation d’activités économiques, culturelles, sportives et progressivement à l’idée de région. Mais depuis l’explosion d’Internet, « la toile » est perçue comme un immense défi aux territoires au point que certains chercheurs ont prédit leur fin4. La notion de réseaux, fondée sur l’horizontalité des relations (jeux d’acteurs, échanges etc.) peut remettre en cause les frontières matérielles et dynamiter le modèle de territoire figé. Un monde en réseau contrarie certainement l’existence de territoire, ces réseaux structurent les territoires selon de nouveaux axes que ce soit ceux de la gouvernance, d’habitabilité… Face à la question des identités contemporaines et à la tendance à l’ubiquitisation (tendance à être de plusieurs lieux et milieux à la fois selon P. Chazeaud, Cahiers Espaces n° 66), grâce au progrès technologique tels Internet, téléphone portable, on peut considérer que le territoire joue un rôle essentiel de médiation, de régulation entre l’individu et ses différents lieux de vie. Du fait de « son nomadisme », « l’homo mobilis » éprouve un attachement de plus en plus fort à son ou ses territoires évocateurs de ses
La religion cathare symbolise aujourd’hui la riche civilisation de langue d’oc, qui périt sous les assauts des « barbares du Nord » lors de la croisade des albigeois au XIIIème siècle. 4 B. Badie, La fin des territoires, Fayard, 1995.
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racines, de son appartenance ou synonymes de détente et de bonheur. Le perçu et le vécu d’un territoire constituent avec la globalisation, des facteurs indissociables de leur attractivité quelles que soient leurs échelles (commune, région, pays,). A leurs images réelles ou imaginaires on associe des paysages, des couleurs, une luminosité, des odeurs, une gastronomie et des produits de terroir, un folklore, des savoir-faire, un art de vivre et de respirer, un je ne sais quoi qui fait qu’on aime s’y retrouver et y séjourner. On y trouve une atmosphère et une ambiance, un art de vivre, qui font que l’on s’y sent bien, à l’aise et capable de s’y ressourcer. Toutes ces valeurs et perceptions font corps avec le territoire et appartiennent au patrimoine local. C’est cette trilogie, qualifiée par les anglo-saxons de « lore » auquel ils associent « landscape » et « leisure », qui conquiert le visiteur ou le touriste et, qui suscite aussi la réappropriation du territoire par ses habitants. Ceci constitue le « patrimoine au sens large » du lieu et, c’est de plus en plus ce « patrimoine global embrassant paysages et activités» que l’on souhaite transmettre aux générations futures, et non, cette église classée isolée, qui, sans sa place et les bâtis qui l’entourent, ne représente plus rien dans l’imaginaire de chacun. On est alors loin de la définition du patrimoine au sens XIXème siècle du terme, ce patrimoine ne s’assimile nullement à l’inventaire des Monuments de la France établi à l’initiative de Mérimée. Il s’agit d’un patrimoine pluriel. A côté, des beffrois inscrits sur la liste du patrimoine mondial, le concept s’étend au « gal » de Gauchin, aux carrières de Marquise, aux Grands Monuments mais aussi aux paysages socioculturels évolutifs tels les paysages miniers pris dans leur globalité, comme on peut les découvrir du Mémorial de Vimy (terrils, sites industriels, habitats, tracé du front en 1917 observé dans les champs labourés de la plaine de Loos en Gohelle, affleurement du calcaire épousant l’ex- ligne Siegfried). Paysages en voie de banalisation pour ces derniers, car on peut se poser la question, avec la tertiarisation de l’économie (entrepôts logistiques et zones commerciales stéréotypées…), de leur devenir. Demain, ils peuvent perdre leur âme pour être empreints d’une modernité à l’origine de nouveaux lieux de sociabilité, cafétérias, centres commerciaux standardisés qui ne se démarquent que par la plus ou moins grande convivialité de leur accueil.5
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Le patrimoine est diversité et reflet des multiples pays qui font la pluralité mais aussi l’identité et la richesse de la France et de nos régions. Ce patrimoine divers et vivant doit être capable de susciter l’intérêt, de générer de l’animation et de l’activité pour se régénérer lui-même afin de « se léguer » aux générations futures. L’important n’est donc pas qu’il soit inventorié, même si, nous le verrons, c’est souvent une étape nécessaire, mais qu’il soit réapproprié, patrimonialisé et territorialisé. Car l’attachement qu’on éprouve pour un lieu réside dans son identité qui résulte de l’association de l’image que l’on se fait du territoire, de ses unités paysagères, de son patrimoine, de sa culture, de ses habitants et de leur manière de vivre et d’accueillir. Parmi ces facteurs, les unités paysagères jouent un rôle majeur par leurs variétés et leur échelle mesurée car façonnées par l’homme au fil des siècles, « l’idéal d’harmonie entre les hommes eux-mêmes, la nature et les hommes »(Y.Lugingrül 2001) qu’elles suggèrent forgé par la Culture. C’est à elles que se rattache l’immatériel, tels cieux, récits, batailles, légendes, contes, personnalités, films, frontières oubliées... et que la toponymie du lieu (Pelouse des Fées, gouffre des Elfes, le puits de l’enfer...) vient aussi nourrir. Ceci est vrai de la Flandre maritime, de la Provence comme du Val de Loire... de tous les territoires. Ce sont leurs paysages que l’homme s’approprie à sa façon. C’est là l’apport majeur de la géographie au patrimoine associé à des valeurs qui appartiennent au social, à l’écologie et à l’esthétique. C’est cet apport qui va faire évoluer sans nul doute dans les années soixante la notion de sauvegarde du patrimoine. A cette époque, on commence à s’interroger alors sur la fameuse règle du rayon de protection, relatif aux monuments et sites inscrits ou classés. De cette réflexion et de la pression de l’automobile sur la ville, du risque d’une nouvelle éventration urbaine à l’haussmannienne, vont naître l’idée de Malraux de créer le secteur sauvegardé (Loi du 4 août 1962) puis le désir de l’UNESCO d’inscrire sur la liste du patrimoine mondial les paysages exceptionnels. Parmi les premiers sites inscrits sur cette liste figurent en 1982, les Alpes de M .Von Linne, la Laponie (1986) pour leur patrimoine naturel et culturel C’est cette même préoccupation qui conduit à la création en France des ZPPAU dont l’une des premières fut 18

celle de La Beuvrière (Pas-de-Calais) visant à protéger un ensemble remarquable d’architecture flamande espagnole abandonné à lui-même pour partie (grange de la ferme de la prévôté). Puis suivent, l’initiative bretonne du label Petites Cités de Caractère en 1977 et la création du label ville d’art et d’histoire (1985), ceci favorise la transformation de la ZPPAU en ZPPAUP et sa vulgarisation. Etablies en zones urbaines comme rurales, elles facilitent la protection, la sauvegarde et la mise en valeur d’un patrimoine très diversifié; leurs mises en place traduisent la volonté des collectivités territoriales d’en faire un atout pour leur développement local, même si les élus y recourent encore en 2010 avec beaucoup d’hésitations, jugeant la démarche trop lourde. Mais, c’est pourtant, ce courant et cette lecture du paysage qui favorisent la prise en compte du patrimoine vernaculaire, de l’habitat d’abord, des savoir-faire visibles à travers les aménagements agraires et urbains, des savoir-être et vivre, des techniques de mise en culture sans oublier les mémoires collectives et les souvenirs. Car, le paysage, autre concept polysémique se charge de sens au fil du temps comme le montre l’Histoire du paysage français (Pitte 2003), il est patrimoine par essence. La Convention européenne du paysage (Florence 2000) stipule que « le paysage désigne une partie de territoire perçue par les populations dont le caractère résulte de l’action des facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations » et reconnaît son appropriation locale. Les géographes actuels s’accordent pour le définir comme « un agencement matériel d’espace naturel et social appréhendé visuellement de manière horizontale ou oblique par un observateur » (Tissier in Levy et Lussault 2003). Que l’on mette l’accent soit sur la perception collective par les populations (dimension politique, médiatique, économique…) ou sur le vécu individuel, sur le ressenti (dimension esthétique,...), « le paysage n’est pas une notion qui s’accommode de la contemplation passive » (Tissier 2003). Le paysage est à la fois un état matériel et une construction mentale (Christian Glusti in Libres regards d’un géomorphologue sur le paysage 2008). La complexité du paysage résulte d’un état matériel fruit de multiples processus et d’une construction mentale perçue en fonction des grilles de lecture de l’observateur. L’auteur du plan relief d’Arras n’observait pas la ville et l’Arrageois comme le touriste d’aujourd’hui, leurs préoccupations et leurs perceptions diffèrent, ils n’ont pas les mêmes besoins, les mêmes attentes même si tous partagent un vif intérêt pour ce patrimoine urbain. Il en est de même de la vision du Mont Blanc vu par 19

le peintre Conrad Witz, la Pêche miraculeuse (1444), première représentation du Mont Blanc (Joutard 1986) et de notre vision contemporaine, le paysage passe du statut de décor de toile de fond au statut de scène centrale. Depuis la fin du XIXème siècle, l’essor du tourisme, de l’alpinisme, du ski, de l’urbanisation et de l’aménagement du territoire a fait que le Mont Blanc a perdu son statut de montagne interdite (Joutard 1986) pour devenir un lieu de référence quasi mythique et un nom de pays relié au monde entier par le lien internet (http//www.pays-mont-blanc.com). Le territoire est paysages mais paysages évolutifs aux facettes culturelles multiples, des patrimoines, en eux-mêmes, au sens noble du terme tels que les consacre l’UNESCO dans sa convention de 2002 et par l’inscription d’un ensemble de grands sites et paysages à travers le monde : Falaises de Bandiagara en pays Dogon, Baie de Somme, Val de Loire, la Seine à Paris... et demain peut-être le Bassin minier du NordPas de Calais, le site des Caps ? Mais l’homme au fil des siècles, qu’il soit occidental, africain ou ressortissant de tout autre continent, a toujours perçu ces identités paysagères et leurs nuances, a su y identifier des terroirs révélant leurs particularismes locaux insoupçonnés au premier regard. N’importe quel finage de village de montagne ou de commune viticole (Champagne, Coteaux du Layon...) interpelle ? Il nous montre combien le milieu a pu être et est de nouveau aujourd’hui finement appréhendé par l’homme après parfois une phase d’oubli dans les décennies 1960 à 1990. Découpé selon une trilogie, le finage comporte généralement, dans les pays viticoles, hormis certains vignobles (Bordelais), trois terroirs complémentaires : forêt au sommet du coteau, vignes sur ses flancs aux pentes ensoleillées et bien égouttées, village à mi-pente sur le front de côte pour le pays Champenois, ou sur le replat ou terrasse dominant la rivière pour les Coteaux du Layon, prairies de fond de vallée et cultures sur le plateau émergeant. Ces villages comme ces trois terroirs constituent à nouveau des ensembles patrimoniaux, sources de développement local. Cette notion de terroir est ancienne. Le géographe Pierre George considérait dans son dictionnaire de la Géographie (1970), ce terme comme le mot piège de la géographie agricole car pour certains 20

géographes, il qualifie une unité physique sous le rapport de l’agriculture : un flanc de butte mais aussi un territoire aménagé par l’homme et qui ne doit donc pas ses seules qualités à la seule nature physique. Pour d’autres, dans son sens élargi, le terroir est un « territoire présentant certains caractères qui le distinguent au point de vue agronomique des territoires voisins » ; il désigne l’espace géographique considéré comme homogène du point de vue de son sol, de son sous-sol, de son relief (pente, exposition), de sa ressource en eau, de son climat... Une unité de terroir est donc, pour le géologue P. Laville, « un volume de biosphère caractérisé par un groupe spécifique de valeur stable ». Mais ceci ne suffit pas, car il faut prendre en compte l’interaction de l’homme sur ce milieu, ses pratiques culturales, son savoir-faire et l’ancienneté des productions. C’est cet ensemble qui fait la notoriété d’un produit. C’est ce terroir qui est aujourd’hui au cœur des appellations d’origine, et les chercheurs de l’INRA et de L’INAO le définissent « comme un espace géographique délimité dans lequel une communauté humaine, construit au cours de son histoire, un savoir collectif de production fondé sur un système d’interactions entre un milieu physique et biologique et un ensemble de facteurs humains. Les itinéraires socio-techniques mis en jeu révèlent une originalité, confèrent une typicité et aboutissent à une réputation pour un bien originaire de cet espace »6. Le produit issu du terroir (vin, fromage, noix, châtaigne des vallées schisteuses des Cévennes ou des hautes vallées de la montagne Corse cristalline et alpine...) possède une notoriété fondée sur des qualités naturelles dues à son origine géographique. Ce produit est original par ses caractéristiques propres mais aussi par le contexte de sa production, il reflète le lieu où il est produit, les savoir-faire locaux, culturels mais aussi les variétés et espèces locales adaptées à ce milieu déterminé. Il fait, avec le terroir, la fierté des populations locales, et à ce titre il mérite une labellisation (AOC, appellation d’origine protégée). Ces produits sont donc des biens patrimoniaux, car fruit d’une longue tradition, et il est toujours difficile de réintroduire sur un territoire une production disparue. Il arrive même que ces savoir-faire hérités transcendent parfois leur terroir et s’étendent à des terroirs voisins donnant lieu à une appellation commune tel l’Anjou village ou le champagne. Ainsi aux confins de la géographie émerge toute une dimension sociale et collective du patrimoine, presque anthropologique.
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N°7/8 Géosciences mars 2008

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Cette prise de conscience de la diversité du patrimoine est affirmée collectivement au XIXème siècle dans le Tyrol ou en Ecosse, où l’on prenait déjà en compte la diversité du patrimoine y compris sous son aspect naturel. Mais, la notion de patrimoine populaire est bien antérieure, comme en témoigne la littérature latine et grecque, voire babylonienne et extrême-orientale. Cette dimension s’accentue dans les pays anglo-saxons, après la seconde guerre mondiale, à l’instigation d’associations, et ce, d’autant plus, que le patrimoine occidental des Etats du Nouveau Monde est ténu (Australie et Nouvelle-Zélande, Amérique du Nord...) et que le patrimoine endogène ou indigène reste ignoré ou méconnu. Cette manière d’appréhender et de regarder autrement l’endroit ou les lieux où l’on vit ou séjourne gagne plus tardivement la France. Ce n’est qu’à la fin de la décennie quatre-vingt que cette tendance y apparaît. Plusieurs faits y contribuent outre le déracinement déjà évoqué, la désindustrialisation incite à s’interroger sur les ressources vives et cachées des territoires et ouvre le débat sur l’intérêt de conserver ou de détruire ces symboles du labeur humain. Progressivement, sensibilisés ici par les écrivains (Julien Gracq, Henri Vincenot, Auxois, Colette, Mme de Sévigné...) ou les historiens (Braudel...), là par les acteurs de la vie culturelle, les élus, les techniciens du développement redécouvrent le patrimoine de leur territoire et réalisent qu’il constitue un levier pour le développement local. En effet la notion de patrimoine a beaucoup évolué en France depuis le XVIIIème siècle. Comme l’écrit Pierre Nora dans son ouvrage « Science et conscience du patrimoine » (Editions du Patrimoine 1997) : « il est clair que l’on est passé d’un âge du patrimoine à un autre, de l’âge historique à son âge mémoriel. D’un patrimoine de type national à un patrimoine de type symbolique et identificatoire. D’un patrimoine hérité à un patrimoine revendiqué. D’un patrimoine visible à un patrimoine invisible. D’un patrimoine étatique à un patrimoine social, ethnique ou communautaire. D’un patrimoine restreint à un patrimoine généralisé ». Alors tout devient possible, mais, restons mesurés. En effet, si la patrimonialisation confère au territoire une image nouvelle et une plus grande attractivité, une fidélité et un attachement des touristes et visiteurs, elle s’accompagne d’un investissement parfois sans compter de la population locale suscitant un bénévolat important et un engouement. 22

Mais, il faut rester prudent, car il faut préserver l’authenticité. En effet, il n’est pas si aisé de regarder son territoire autrement et d’en saisir les identités quand on y vit au quotidien et, la dynamique engagée génère presque toujours un nouveau patrimoine. La Vendée en est un exemple. La mobilisation des jeunes (JOC et JAC) des patronages des paroisses du bocage, de cette Vendée de l’intérieur, favorisée par leur fierté et leur générosité n’est-elle pas à l’origine du succès du Puy du Fou, même si aujourd’hui, beaucoup d’entre eux, s’interrogent sur le caractère patrimonial de cet événementiel ? Cependant, cette mise en scène ne futelle pas un véritable déclic dans la patrimonialisation du territoire, l’amélioration du cadre de vie, le développement de l’offre et de l’attractivité touristique et économique du Haut bocage ? Le Puy du Fou dans sa dimension événementielle n’est-il pas un nouveau patrimoine du XXème siècle ? N’en est-il pas de même du Vendée Globe, né d’un hasard, de la rencontre d’un navigateur, conquis par le charme du petit port sablais et qui, devenu l’ami du maire, obtiendra de ce dernier l’appui nécessaire à l’organisation de la première course autour du monde sans escale avant que chaque vendéen qu’il soit de la côte ou de l’intérieur ne se l’approprie pour en faire sa fierté. Devenu, Vendée Globe, cet événement sportivo-médiatique ancré dans le territoire est celui de toutes les classes sociales, des espaces ruraux et urbains, c’est l’alliance du littoral et du bocage, frères ennemis héréditaires, ainsi s’amorce une cohésion territoriale inespérée !... Le film bienvenu chez les Chti’ aura-t-il le même effet déclencheur pour la région Nord-Pas de Calais ? On comprend que le patrimoine fasse aujourd’hui en France l’objet d’un consensus. Il apparaît souvent comme l’élément fédérateur des nouveaux territoires issus de la décentralisation (communautés de communes, pays...) et un atout non délocalisable pour le développement local, et source de projets structurants... Présent dans chaque charte de parc national ou régional, de pays et dans chaque projet territorial, il permet d’émarger à un programme (Leader .Interreg ) et à un fonds européen FEADER. Chaque région ou département le place au cœur de ses préoccupations et, ce d’autant plus qu’ils traversent ou qu’ils viennent de vivre de profondes mutations économiques. Des régions comme la Bretagne l’ont inscrit précocement au cœur de leur développement économique dès la décennie soixante-dix à tel point que l’Armorique constitue sur ce plan, le laboratoire du développement local français, avec ses PAT (Pays d’Accueil 23

Touristiques), ses petites cités de caractère, ses villes d’art et ses pays d’art et d’histoire... Le monde politique est de plus en plus convaincu du potentiel de développement qu’il représente pour l’économie française demain, mais sa valorisation exige des investissements soutenus. Bien sûr, il reste des récalcitrants et des prédateurs, mais ils se font plus rares que par le passé. L’ouvrage de Braudel, L’Identité de la France (1986) semble faire aujourd’hui beaucoup d’adeptes. En effet, il y décrit admirablement cette très grande richesse en s’appuyant sur les auteurs locaux: « Chaque village, chaque vallée, a fortiori chaque « pays » - ces petites unités locales, pays de Caux, pays de Bray dont le nom dérive du pagus gaulois, chaque ville, chaque région, chaque province ont leurs originalités nettes. Et pas seulement les particularités que signalent, de façon éclatante, les paysages et les multiples marques que l’homme a ajoutées mais aussi une culture vécue « une façon de vivre et de mourir, un ensemble de règles définissant les rapports humains fondamentaux entre parents et enfants, entre hommes et femmes, entre amis et voisins » (Michel Belotte, 1973, la région de Bar- sur- Seine ; in l’identité de la France). Limitée hier à un monument ou à un site classé ou inscrit, à un bien mobilier, en raison de ses caractères esthétiques, cette notion de patrimoine a été officiellement prise en compte et étendue dans l’espace en trois temps : création du secteur sauvegardé (1962), de l’Inventaire (1964), de la ZPPAU (1983) puis de la ZPPAUP (1991), sans oublier pour les campagnes, le rapport Chiva (1994). Ces outils et documents consacrent la vision du géographe. Ils intègrent tout paysage urbain ou rural, modes de vie, d’habiter et d’être (événements, folklore, contes, légendes, langues...) qui les animent..., leur âme sans oublier la modernité, ce patrimoine en gestation. Isaac Chiva préconise « une politique pour le patrimoine culturel rural » qui a pour objet de « préserver en bon état les paysages ruraux auxquels on reconnaît, à juste titre beauté et pittoresque... obtenus grâce aux moyens d’aménagement mis au point par les sociétés rurales... que la révolution technique, productiviste et contemporaine conduit à considérer comme dépassés, voire inutiles. Cet ensemble de biens immobiliers et paysagers façonnés par les sociétés d’agriculteurs et d’éleveurs grâce à des techniques qui en sont indissociables est un des enjeux de toute politique de sauvegarde du patrimoine culturel rural ». 24

Tout est alors patrimoine, mais ceci ne veut pas dire pour autant que tout ce patrimoine sera demain transmis et, il semble nécessaire de repenser sa protection, sa conservation, sa restauration et sa réaffectation pour la rendre durable grâce à la sensibilisation de tous. Le patrimoine doit devenir un lien social intergénérationnel. La patrimonialisation réussie est participative, elle implique le citoyen qui se réapproprie alors son patrimoine. L’opération de restauration et de réaffectation du château de Sedan peut, malgré ses limites, être considérée comme exemplaire, les habitants en étant pour partie les propres actionnaires. A contrario, une action, telles les Maisons Folies (Lille 2004), illustre les limites des projets de valorisation patrimoniale à connotation culturelle « surimposée » : les habitants du quartier du Fort de Mons fréquentent fort peu le Fort, même à l’occasion d’événements exceptionnels, il reste pour eux un repère dans le paysage, mais il n’est nullement le cœur culturel du quartier. Les réflexions menées à travers la première partie de cet ouvrage sur différents territoires corroborent cette nécessité d’appropriation par les locaux. Donc, si le concept de patrimoine et la pratique du patrimoine se sont élargis ces dernières décennies comme le souligne Patrice Béghain dans « Le patrimoine : culture et lien social » (1998) et se sont « affranchis de la tutelle exclusive des critères esthétiques » sonnant le recul la « monumentalisation », il faut maintenant être en mesure de considérer l’articulation nouvelle entre le concept de patrimoine et la notion de territoire, qui place la démarche patrimoniale au cœur des enjeux collectifs. Certes, l’évolution des réglementations et de la législation favorise son intégration et, le Code de l’urbanisme rappelle depuis 1993 que « le territoire français est le patrimoine commun de la nation ». Cependant, cette évolution rapide fait que, et nous le verrons dans la deuxième partie, les outils de sa patrimonialisation restent à parfaire d’autant que leur mise en place s’accompagne d’hésitations. La suppression de l’avis conforme7 des Architectes des Bâtiments de France dans les ZPPAUP (Zones de protection du patrimoine architectural et paysager) nous interpelle en ce sens, alors que les associations de sauvegarde du patrimoine s’opposaient vigoureusement à cette remise en cause.8 9
Amendement Laure de La Raudière, de la loi dite « d’accélération de la construction et votée par le parlement». 8 Concertation gouvernement et associations de sauvegarde du patrimoine sur le volet paysager.
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Malgré des avancées, il reste beaucoup à faire dans ce domaine vu l’ampleur de la tâche face au risque de voir disparaître rapidement des ensembles patrimoniaux remarquables industriels ou ruraux par la banalisation des paysages !... Le patrimoine est loin d’être encore considéré par toutes les collectivités comme un enjeu pour leur développement et le bien-être social de leurs populations. Il reste un travail de sensibilisation important à effectuer, il doit être l’œuvre d’équipes pluridisciplinaires où le géographe comme le sociologue ont leur place, et ce, quel que soit le type de patrimoine, qu’il s’agisse du cross-golf pratiqué autrefois en Avesnois et redécouvert pour des raisons de développement durable par les Australiens et les Néozélandais ou du patrimoine rural de nos campagnes en passant par les espaces publics urbains (places, rues...), car tous ces biens matériels ou immatériels sont la richesse de nos territoires... Aujourd’hui, comme l’affirme Isaac Chiva, afin d’agir et « loin de répondre à une attitude passéiste ou à une illusoire quête des racines, une politique forte, complète, sérieuse de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine culturel rural apparaît comme une nécessité ». Et ceci vaut également pour le patrimoine urbain. Bibliographie : J.P. AUGUSTIN, 2004 In Le territoire, nouveau paradigme des sciences sociales, p720, Recherches actuelles en sciences du sport. B. BADIE, 1995, La fin des territoires, Fayard, Paris P. BEGHAIN, 1998, Le patrimoine culture et lien social, Presses de Sciences PO 116 pages, Paris. M. BELOTTE, 1973, la région de Bar- sur- Seine à la fin du Moyen Age, du début du XIIIème au début du XVIème siècle, 1973 in F.Braudel 1986 l’Identité de la France, Arthaud Flammarion, Paris .
Cette soit disant « volonté de moderniser les procédures » selon le Ministère de la Culture ne semble pas sans risque, même si ce dernier ne l’analyse pas comme l’abandon d’une prérogative de l’Etat dans le domaine du patrimoine ; la porte à de nouveaux dégâts semble ouverte même s’il est possible de saisir le ministère de la Culture.
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F. BRAUDEL, 1986, L’Identité de la France, Arthaud Flammarion, Paris. R. BRUNET, 2004, Le développement des territoires, éditions de L’Aube. P. CHAZEAUD, Cahiers Espaces n° 66. ISAAC CHIVA 1994, rapport « une politique pour le patrimoine culturel rural » Ministère de la Culture et de la francophonie ». R. DERRUAU, 1969, les grands types de structures agraires dans le monde, Editions Masson, Paris. CONVENTION EUROPEENNE DU PAYSAGE (Florence 2000). G. DI MEO, 1998, Géographie sociale et territoires, L’Harmattan, Paris. LUCIEN FEBVRE, 1946, Que la France se nomme diversité. A propos de quelques études jurassiennes, annales ESC pp 271-274 FREMONT, 1999, La région, espace vécu. M. GARCIA ET W. GENIEYS 2005« L’invention du pays cathare. Essai sur la constitution d’un territoire imaginé » édition L’Harmattan, Paris PIERRE GEORGE, (1970), Dictionnaire de la Géographie, PUF, Paris. PIERRE GOUROU, 1936, Le paysan du delta Tonkinois. CHRISTIAN GLUSTI 2008 in Libres regards d’un géomorphologue sur le paysage N°7/8 Géosciences mars 2008 P.LAVILLE, 2008, N°7/8 Géosciences mars 2008 Y.LUGINBÜHL, 2001, La demande sociale de paysage, Conseil national du paysage, séance inaugurale. B.MICHON ET T.TERRET, 2004, Pratiques sportives et identités locales, 27

TISSIER 2003 in Levy et Lussault. PIERRE NORA 1997, « Science et conscience du patrimoine », Editions du Patrimoine. JEAN ROBERT PITTE, 1983, Histoire du paysage français, volume I page 14. P.RONCAYOLO in Pierre Nora 1997, « Science et conscience du patrimoine », Fayard, Editions du Patrimoine, Paris.

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Le carnaval de Bailleul, élément clé de l’identité locale

Luc Florent Docteur en Géographie Maître de Conférence ESC Troyes Comme la plupart des villes du Nord de la France, Bailleul possède son carnaval. Il a lieu chaque année durant les cinq jours qui précèdent Mardi gras. Il ne s’agit pas comme à Dunkerque d’une succession de bals et de chahuts sur la Grand Place, ni d’un simple défilé de personnes costumées comme à Cassel. Le carnaval de Bailleul s’apparente davantage aux carnavals de la Belgique flamande. En effet, s’il y a bien un cortège de chars, les soirées sont dédiées à l’intrigue. Comme de l’autre côté de la frontière, il y a aussi l’élection d’un prince et d’une reine du Carnaval, des saynètes annonçant le début du Carême, une messe en costume… Il se place ainsi dans la droite ligne de la tradition catholique du Mardi Gras ou encore de la Fête des fous médiévale. On peut comme d’autres auteurs10 parler de « fête à l’envers » dans la mesure où durant cinq jours, les codes et les hiérarchies sociales tombent. Mais au-delà d’une simple fête, le Carnaval de Bailleul est aussi l’occasion de rappeler l’identité flamande de la ville. Car la ville se revendique comme telle. De nombreux bailleulois, jeunes ou vieux, parlent encore le flamand et la municipalité a mis en place une maison
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Fabre D., 1992, « Carnaval ou la fête à l'envers », Gallimard, Paris, 160p.

du néerlandais de façon à faciliter son apprentissage. La réapparition des chants flamands dans les cortèges, les noms flamands des groupes, ou encore, les expressions employées découlent de cette logique. Face à l’arrivée massive de nouveaux habitants, à l’atténuation de la culture flamande ou encore à la mondialisation, le carnaval semble être un élément clé pour la conservation de l’identité bailleuloise et l’entretien d’une mémoire vivante. Il est un moyen pour les bailleulois de faire la preuve de leur appartenance à une communauté unique, ceci par le bon usage des rites, de la façon de faire la fête, de la connaissance des chants traditionnels… Bailleul, ville franco-flamande Historiquement Bailleul est une ville flamande. La première mention de la ville dans les textes date de 1093, mais il n’est pas improbable qu’il existât une communauté villageoise à l’époque romaine car le site perché était alors recherché. Au 11ème siècle, Bailleul fait partie du Comté de Flandre. La ville obtient en 1177 la possibilité d’ériger un beffroi et de posséder une cloche et obtient peu à peu son autonomie communale comme de nombreuses villes flamandes. A l’époque, la ville est clairement flamande et on parle et écrit le flamand. Bailleul grossit rapidement à la fin du Moyen Age. Elle dispose de sa milice qui combat à Bouvines contre le roi de France. La ville possède aussi son tribunal. Mais son influence est avant tout économique, Bailleul est une ville drapière dès le 12ème siècle. Elle participe depuis 1278 à la Hanse de Londres11 et tisse des draps de laine à partir de laine anglaise. La cité est commerçante et dispose de ses propres foires qui donnent lieu à des festivités. La ville est, un temps, espagnole au sein des Pays Bas méridionaux catholiques (par opposition aux Pays Bas septentrionaux protestants). Elle va durement subir les guerres de religion. Dans cette zone de contact, entre le monde protestant et le monde catholique, l’Eglise est très présente. La charité privée est très intense. Mais la forte piété catholique permet à la population de disposer de près de 100 jours chômés dans l’année. Les kermesses et ducasses sont nombreuses. Au
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Avec d’autres villes flamandes : Bruges, Ypres, Furnes Thorhout, Tournai et

Lille.

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16ème, Bailleul possède plusieurs écoles de rhétorique qui vont faire beaucoup pour la diffusion de la culture et la littérature flamande. La Flandre entre dans le royaume de France à partir du 17ème siècle. Bailleul passe au roi de France par le traité de Nimègue de 1678. Certains quittent la ville pour se réfugier dans des territoires restés flamands. L’autonomie communale est peu à peu remise en question : la milice est réorganisée, les impôts sont repris par le roi… Mais surtout, la francisation commence dans tous les domaines. Ainsi en architecture, le classicisme français vient remplacer le baroque espagnol (exemple du Présidial des Flandres). Au sein des sociétés de rhétorique, on déclame désormais en français. Le flamand décline rapidement. A partir de 1800, il cesse d’être écrit. Il n’est plus parlé dans les couches aisées de la société bailleuloise. Désormais la production de draps est très réglementée et on copie les draps fabriqués à Lille. Les draps bailleulois perdent rapidement de leur intérêt. La mise en place de nouvelles frontières vient ruiner le commerce local. L’industrie drapière disparaît à la fin du 18ème. Elle est remplacée par une solide agriculture avec des rendements plus élevés qu’ailleurs et par la dentelle. Avec le 19ème siècle les usines apparaissent. On tisse désormais le lin et le coton. Cependant, la culture populaire reste encore profondément flamande durant tout le 19ème. Mais le flamand est formellement interdit à l’école et la langue disparaît quasiment au tournant du siècle. Après les destructions de la première guerre mondiale, un puissant courant régionaliste resurgit. La ville est reconstruite dans un style Néoflamand. Un musée du folklore est installé dans le présidial. Ce renouveau de la culture flamande entamé durant l’Entre-deux-guerres se poursuit aujourd’hui. L’importance de la culture flamande est encore perceptible dans le nom des rues (Paperstraete, Dievenstraete…), de certains lieux-dits situés dans la campagne (Ravensberg), dans la mise en place d’une maison du néerlandais, … Si la ville a longtemps été spécialisée dans le textile comme ses voisines belges (draps et dentelles), l’agroalimentaire est ensuite venu remplacer cette activité traditionnelle (laiterie). Aujourd’hui, Bailleul est surtout une commune résidentielle12. La majorité des actifs travaillent en dehors
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La ville est située à 35km du centre de Lille.

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de la commune et particulièrement dans la métropole lilloise. La connexion avec l’autoroute et la présence de la gare SNCF, en font un lieu de résidence très prisé pour les Lillois à la recherche d’une meilleure qualité de vie. Finalement la ville réunit aujourd’hui des bailleulois « de souche », pour qui les traditions flamandes sont très importantes, et de nouveaux habitants moins au fait des coutumes locales et moins sensibles à ces traditions. Les bailleulois sont fiers d’être bailleulois. Beaucoup se revendiquent comme tels et les « exilés » reviennent en ville au moment du carnaval. Les jeunes qui sont obligés de partir pour leurs études, reviennent s’y installer par la suite. L’attachement à la ville est viscéral. Ceci n’est sûrement pas pour rien dans le dynamisme de Bailleul : le taux de chômage y est inférieur à la moyenne régionale et sa zone d’activités ne cesse de s’agrandir. Cet attachement très fort à la ville s’explique certainement par l’importance du carnaval. Celui-ci contribue au renforcement de l’identité bailleuloise et entretient le culte d’un passé commun. La fête est l’occasion pour beaucoup de se côtoyer, de se fréquenter, de se mélanger et surtout de se retrouver. Le carnaval, moment fort de la vie bailleuloise (cf. cahier photos) De nombreux bailleulois ont du quitter leur commune pour trouver du travail et pourtant une grande partie d’entre eux revient chaque année pour faire le carnaval. L’enquête exploratoire réalisée auprès de 150 bailleulois13 montre que pour 86 % d’entre eux, le carnaval est l’attraction principale de la ville. Il apparaît aussi que les 14 % citant autre chose sont essentiellement de nouveaux habitants. Il nous a semblé intéressant de demander aux différents bailleulois rencontrés, ce qu’ils pensaient du Carnaval. Qui fait carnaval ? L’enquête montre clairement qu’il n’y a pas d’âge pour faire carnaval. Notre échantillon de carnavaleux regroupe une population allant de 14 à 66 ans. Pour autant, la plupart des participants sont jeunes : la moitié a

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L’enquête a été réalisée auprès de 152 personnes rencontrées au hasard sur la Grand Place de Bailleul au cours du mois d’octobre 2007. L’échantillon est aléatoire simple non probabiliste.

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