Le rapport à l'oeuvre

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Les textes rassemblés dans ce volume sont issus d'un cycle de conférences ayant pour thème "Le rapport à l'oeuvre". Des littéraires, des comparatistes, des philosophes de l'art et des artistes venant des Antilles, de France, du Canada et de Grande-Bretagne éclairent de leur point de vue cette question. Le notion d'oeuvre est prise ici au sens de production littéraire, plastique et musicale. Evoquer l'oeuvre d'art amène à prendre en compte le créateur, le regardeur et le critique ; chacun entretenant avec l'oeuvre une relation privilégiée et à chaque fois singulière.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296427624
Nombre de pages : 252
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Le rapport à l'œuvre

site: www.Jibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9991-4 EAN : 9782747599917

Dirigé par Dominique Berthet et Jean-Georges Chali

Le rapport

à l'œuvre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fae..des

Sc. Sociales, PoL et Adm. ; BP243, KIN Xl de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artist!, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Edwin CLERCKX, Langage et affirmation, Le problème de l'argumentation dans la philosophie de Nietzsche, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Pierre GOUIRAND, Tocqueville, une certaine vision de la démocratie, 2005. Léopold MFOUAKOUET, Jacques Derrida. Entre la question de l'écriture et l'appel de la voix, 2005. Jean ZAGANIARIS, Spectres contre-révolutionnaires. Interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre. XIXe -XXe siècles, 2005. Jean-René VERNES, Le principe de Pascal-Hume et le fondement des sciences physiques. François CHENET (textes réunis par), Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, 2005. Fabien TARBY, Matérialismes d'aujourd'hui, de Deleuze à Badiou, 2005. Fabien TARBY, La philosophie d'Alain Badiou, 2005. Emmanuel FALQUE et Agata ZIELINSKI, Philosophie et théologie en dialogue, 2005. Xavier PIETROBON, La nuit de l'insomnie, 2005. Gustavo JUST, Interpréter les théories de l'interprétation, 2005. Jean C. BAUDET, Le signe de l'humain, 2005.

Les auteurs:

Max BELAISE, Dominique BERTHET, Jean-Georges CHALL Dominique CHATEAU, André CLA VER/E, Michel COLLOMB,
Jean-Louis JOACHIM, Jean KHALF A, Jean-Marc LACHA UD, Nathalie LA VAIL-BOURGADE, Bernard PAQUET, Alain ROGER, Agurtxane URRACA.

Le rapport à l'œuvre est publié avec le concours de L'IUFM de la Martinique

et de l'Université des Antilles et de la Guyane
Cet ouvrage entre dans le cadre des travaux du C.E.R.E.A.P. (Centre d'Etudes et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques) et du CERALEC (Centre d'Etudes et de Recherches Appliquées aux Langues, Littératures et Cultures Comparées)

TABLE DES MA TIERES
Avant-Propos: Dominique BERTRET et Jean-Georges CRALl................ Max BELAISE : La négritude césairienne à l'épreuve du métissage: d'un dépassement ou d'un antimétissage prophétique?

9

.

Il 33

Dominique BERTHET : L'émotion et le savoir.................
Jean-Georges CRALl: Vincent Placoly: conteur ou la projection esthétique d'un écrivain panaméricain

?.......

49 81

Dominique CRA TEAU : Le rapport esthétique à l 'œuvre d'art André CLA VERIE : L'auteur au miroir de l 'œuvre: une poétique du décentrement.................................... Michel COLLOMB : Le rapport à l 'œuvre chez Rainer Maria Rilke et Paul Morand Jean-Louis JOACHIM: ......

97

111

Alejo Carpentier ou le témoignage

permanent Jean KHALFA : Le sens en musique
Jean-Marc LACRAUD

.
.....

127 149 173

: Le regarde ur au risque de l 'œuvre.

Nathalie LA V AL-BOURGADE: L'ambiguïté du roman autobiographique et la problématique scripturaire: le cas de Chiquinho, de Baltasar Lopes..................................... Bernard PAQUET: Le temps de sa marque: de l'humide enfin sec................................................

189

205

Alain ROGER: Quand la vie imite le livre
Agurtxane URRACA : L'Afrique du Sud dans l 'œuvre de Maureen Quin : racines d'une culture,
sculptures de racines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . .

...

213

. ..

229 247

Note

sur les auteurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Avant-propos
Dominique Berthet Jean-Georges Chali

Les textes rassemblés dans ce volume sont issus d'un cycle de conférences ayant pour thème «Le rapport à l'œuvre », organisé en 2002, à l'initiative de deux centres de recherches: le Centre d'Etudes et de Recherches Appliquées aux Langues, Littératures et Cultures Comparées de l'Université des Antilles et de la Guyane (CERALEC), et le Centre d'Etudes et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques de l'IUFM de la Martinique (CEREAP). A l'origine de ce cycle de conférences, un projet porté par l'IUFM de la Martinique et le département des Lettres Modernes de l'Université des Antilles et de la Guyane, en 2000, de travailler à la création d'une filière d'arts plastiques dans cette université. Les représentants de ces deux partenaires, au travers de leur centre de recherches respectif ont alors mutualisé leurs moyens pour initier ces conférences et donner ainsi un socle théorique à ce projet. Ces centres de recherches, dont les préoccupations concernent la littérature pour le CERALEC, l'esthétique et les arts

plastiques pour le CEREAP, ont voulu questionner ce thème de façon transversale et transdisciplinaire. TIs ont fait le choix de croiser les analyses, les points de vue, les regards et les disciplines, en invitant à s'exprimer des chercheurs des Antilles, de France, du Canada et de Grande-Bretagne. Des littéraires, des comparatistes, des philosophes de l'art et des artistes se sont donc succédés, pour éclairer de leur point de vue cette question du rapport à l'œuvre. La notion d' œuvre est prise ici au sens de production littéraire, plastique et musicale. Evoquer l'œuvre d'art amène à prendre en compte le créateur, le regardeur et le critique; chacun entretenant avec l'œuvre une relation privilégiée et à chaque fois singulière. Ces textes abordent donc plusieurs types de relations et mettent en valeur toute la complexité et la richesse de celles-ci. Par ailleurs, ces réflexions qui touchent la littérature, la poésie, la sculpture, la musique, la peinture, visent aussi des zones géographiques diverses: la Caraïbe, l'Europe, le monde lusoafricain, l'Afrique du Sud et le Grand Nord. Cela dit, dans le contexte géographique des Antilles en particulier, ces textes apportent une contribution utile à l'actuelle réflexion sur l'art et la littérature. Avril 2005

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La négritude césairienne à l'épreuve du métissage: d'un dépassement ou d'un antimétissage prophétique?
Max Belaise

La notion de métissage relève de l'idéologie du xxr siècle et, dans le même temps, la réalité qu'elle sous-tend est sujette à ambiguïtés, du fait même de son essence plurale et aussi de son caractère incohérent et chaotique en tant que phénomène. Seraitelle le corollaire de cette mondialisation qui suscite des craintes et qui provoque, paradoxalement, ici et là, des replis identitaires ? Une situation qui ferait de la néoculture cosmopolite, une espèce de tout-monde, leitmotiv du mouvement de la créolité, le remède aux effets pervers du tout-libéral marché mondial. En fait, cette notion n'est pas si récente puisque pour certains analystes elle constituait une des problématiques socio-politiques de l'Antiquité hellénique pré-socratique. C'est dire que nous sommes face à un phénomène qui a traversé les siècles, et qui, aujourd'hui, vient rallumer les lanternes des humanistes, des post-modernes - et, partant, pourquoi ne parlerions-nous pas d'humanisme post-traditionnel? Que faire donc face à la progression de ce phénomène? Ainsi, dans cette Amérique du Nord, le onze septembre 2001 aurait-il sonné le glas de la société blanche au profit de la culture brown, c'est-à-dire la

culture métisse? La composante biologique du phénomène, que l'écrivain René Depestrel qualifie d'épithète inéluctable, est aisément identifiable dans un monde d'échanges et de rencontres tel que le nôtre. En serait-il de même dans la composante culturelle? Surtout quand, pour des raisons historiques, des postures idéologiques (de supériorité d'une race, d'une culture sur une autre, par exemple) adoptées lors des premières confrontations entre les civilisations, se désiraient si indépassables (du fait d'un sentiment de supériorité scientifique, technique et culturelle) qu'elles récusaient par leur nature la version métisse. La négritude césairienne est l'une de ces positions née de l'histoire coloniale, précisément de la conscience en-soi-et-pour-soi de l'homme noir et qui visait un objectif: « La simple reconnaissance du noir, et la conscience que cela implique: passé de souffrances et d'humiliations, et revendication de la dignité d'homme »2. Césaire est formel quand il énonce ce concept de la négritude. Loyal à ce continent-mère, matrice des cultures des Noirs de la diaspora, il refuse tout mélange des cultures. « Il n'y a de culture que nationale »3, affirme-t-il au premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Il souscrit à l'idée d'une « famille de cultures africaines qui mérite le nom de civilisation négro-africaine »4. Lors de ce premier rassemblement des intellectuels noirs, dont Césaire est l'un des leaders5, il affirmera « qu'il ne saurait y avoir de culture métisse »6. Ce n'est pas qu'il ne reconnaît pas aux métisses l'aptitude à « fonder cette culture métisse »7, mais c'est qu'il refuse toute hybridation culturelle. Etait-ce là une souscription induite par l'idée que les hybrides - croisement contre-nature - sont généralement stériles? Ou refuse-t-il tout simplement cette idée de mélange qui dénaturerait l'identité (concept qui lui est cher) de ceux à qui celle-ci fut même ôtée lors de la colonisation? C'est à Nietzsche qu'il recourra pour se faire entendre. En effet, le philosophe défendait l'idée selon laquelle: « La culture est avant tout l'unité du style artistique dans toutes les manifestations vitales d'un peuple. Savoir beaucoup de choses et en avoir appris beaucoup, ce n'est pas un moyen nécessaire de culture et au besoin, cela s'accorde au mieux avec le contraire de

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la culture, la barbarie, ce qui veut dire le manque de style ou le pêle-mêle chaotique de tous les styles »8. Césaire opte pour cette idée de Nietzsche qui entend se dépouiller des mélanges en tout genre. TI récuse le pêle-mêle chaotique; a contrario, il revendique un enracinement à une africanité pure. A bien interpréter sa posture d'alors, on peut émettre l'hypothèse qu'il récusait toute idée de «brunité» qui, selon l'essayiste hispanique (états-unien) Richard Rodriguez9, représente l'avenir culturel et biologique nord-américain. Pour Césaire, qui est un métis biologique et culturel, comme le décline Christian LapoussinièrelO, le métissage produit « des personnes inconsistantes» II. Une posture étonnante pour ce chantre de la négritude, défenseur des valeurs nègres, qui est en même temps un génie de l'humanisme. On peut convenir que ces postures se réconcilient chez lui, puisqu'il récuse toute lecture antithétique de celles-ci, et prend résolument l'option de la négritude - jusqu'à nos temps de mondialisation / globalisation : « TIfaut garder la foi et garder la négritude >P, confesse le poète plus de soixante dix ans après l'émergence du concept de la négritude. D'autant qu'il considère aujourd'hui que « la spécificité nègre, la spécificité antillaise, la spécificité martiniquaise» 13,n'est pas contradictoire avec l'essence humaniste en tant que telle, à savoir que l'histoire se caractérise par la rencontre de peuples et d'emprunts de culture conséquents sans que ces échanges ne se posent en obstacle à la constitution de cultures spécifiques historiques. Sa défense se voulait une prise de conscience avant d'aller vers d'autres horizons culturels mieux armés parce que valorisés. Sa négritude était ce qu'il qualifie de « rampe », autrement dit cette rampe de lancement vers ces nouveaux horizons totalement humains, voulant et désirant l'homme où qu'il se trouve, à l'instar de son brillant élève Frantz Fanon: «TI n'a été ni plus ni moins que mon élève »14, aime à dire celui qui est considéré comme un maître par le président Jacques Chiracls. C'est là, toute l'alchimie humaniste de Césaire telle que la lit un de ses fils spirituels: Daniel Maximin. Pour ce dernier, l'humanisme césairien se décline: « Indépendamment des Noirs, des Blancs, de l'Amérique, l'Asie, l'Europe et l'Afrique »16. 13

Cependant, cette position contre le métissage peut-elle résister à ce métissage qui guette toutes les cultures? Son concept de négritude est-il dépassé par cette notion de métissage? A-t-il, lui-même, évolué dans sa pensée, à l'instar de son ami de toujours, le poète sénégalais L.-S. Senghor? La pensée de Césaire, du fait même des contradictions qu'elle semble véhiculer, demande une ré-interrogation / ré-interprétation objective. Cet article s'articule donc sur trois moments: - L'humanisme métissé de Senghor, - La réalité métisse à laquelle Césaire appartient et qui donnerait à penser que son discours est contradictoire, - L'idée césairienne du métissage où l'on voit qu'il récuse le métissage par absorption au profit d'un métissage de superposition des cultures liées entre elles par des échanges réciproques et fondées de même sur le respect réciproque des valeurs humaines. Aussi sera-t-il utile de préciser cette notion de métissage dans son acception moderne, et chercher si, dans la pensée du poète celle-ci n'aurait pas été présente, malgré cette prise de position de 1956. Autrement dit, il importe de réfléchir sur cette notion de métissage du point de vue du contexte antillais, une ère culturelle qui regorge de vitalité. Le métissage du monde antillais est-il une réalité si évidente qu'il se laisse découvrir aisément? Ou alors serait-il simplement une illusion, voire une représentation imaginaire des tenants de l'exotisme folklorisant ? Il s'agira de voir ensuite si la négritude césairienne est dépassée ou si elle était une parade pour résister.
La problématique notionnelle du métissage

En effet, cette récente notion que d'aucuns hésitent à qualifier de concept - c'est le cas du linguiste canadien Alexis NOUSSl7, pose problème quant à sa définition. Que faut-il mettre derrière? Les avis diffèrent d'un auteur à l'autre, ce qui rend difficile toute entreprise de qualification. Ainsi, l'anthropologue François Laplantine estime que « le métissage n'est pas une fusion, ni un syncrétisme, mais une confrontation, tout le contraire d'un mélange» 18.
14

Dans une de leur récente contribution ces deux auteurs reconnaissent le caractère aporétique et non pas résolutif9 de cette notion. Car les modèles ne sont pas les mêmes suivant les régions, c'est-à-dire suivant les rencontres culturelles qui les ont vu naître. Cependant, en définissant ce que ne serait pas le métissage, nos deux auteurs affirment en fait que « le métissage ne peut être la substitution comblée et rassasiée qui, après avoir incorporé l'autre, estime qu'il ne doit plus rien à personne, ni l'adoption (ou restitution) passive de la culture des autres et en particulier du passé des autres, passé simple par exemple qui commanderait encore au présent. Il se constitue d'une manière tremblée, par superposition et surimpression, dans l'adaptation des temporalités qui se rencontrent et se conjuguent »20. Cette définition atteste bien qu'il n'est pas question d'abdiquer de sa culture pour endosser une autre culture, au nom de ce métissage. En somme, il s'agit de préférer à la fusion l'alliage duquel devrait sortir un matériau résistant car composite. A bien considérer, pour de nombreux auteurs contemporains, ce métissage est un phénomène qui semble être permanent dans l'histoire humaine. Il ne daterait pas d'aujourd'hui mais s'observerait depuis l'Antiquité. C'est d'ailleurs là que réside la difficulté pour le définir car il est polysémique et traverse les époques. C'est ainsi qu'Edouard Glissanr1 rappelle que, dans la Grèce présocratique le métissage culturel est identifiable. D'autres références plus contemporaines peuvent être données pour dire ce fait de métissage et/ou le décrire: il suffit de penser à tous les courants culturels (L'Europe des Lumières par exemple) qui se sont hybridés pour donner naissance à différents genres artistiques et intellectuels. Ce n'est donc pas un phénomène strictement moderne que l'on aurait du mal à identifier, mais un phénomène bien plus ancien sur lequel les modernes se penchent davantage. Glissant, en l'inscrivant dans la problématique de la Totalitémonde, concept dont il est un le principal théoricien, estime que ce métissage ne doit plus apparaître « comme une donnée maudite de l'être, mais de plus en plus comme une source possible de richesses et de disponibilités »22. On ne peut donc en faire l'économie sous couvert d'une incapacité à le défmir, au risque de 15

sombrer dans une léthargie culturelle, de refuser de regarder le monde en face, mais aussi de refuser de prendre part à ce débat qui vise à une réflexion critique quant à sa définition. Ce qui pose problème, d'autant plus que le métissage se confond avec une autre notion très proche, à savoir la créolisation. A cela, la réponse de Glissant consiste à considérer la créolisation comme « un métissage avec une résultante qui va plus loin et qui est imprévisible »23. Cette résultante « va plus loin que les données d'origine »24,précise-t-il. Pour Glissant, on ne peut prévoir ce qui va se produire suite à une créolisation. Il cite les créolisations modernes qui résultent des migrations de population et de leur regroupement dans un pays d'accueil. C'est le cas des Antillais en France, c'est le cas des hispaniques aux U.S.A. Le métissage, qui est échange de lieux communs25, est plus maîtrisable et prévisible. Aussi envisage-t-il le métissage comme une mécanique. Cependant, le métissage ainsi envisagé est peut-être valide dans le cas de la biologie, grâce aux lois de la génétique26. Dans le domaine de la culture, cela ne va pas de soi. Les résultats peuvent surprendre, voire décevoir. D'ailleurs, il suffit de relever les

contradictions - ou évolutions?

-

de la pensée de Glissant. Car

deux ans après ces définitions, dans le dernier numéro de la revue Rue Descartes, revue du Collège international de philosophie de Paris, Glissant, dont la pensée a guidé la conception du numéro sur l'étranger dans la mobilité, déclare: « Le métissage n'est valable que lorsqu'il produit de l'inattendu et de l'imprévisible, et de l'imprédictible (...) On ne peut prévoir les résultantes d'un métissage des cultures »27. En définitive, on se retrouve dans ce cadre aporétique qu'évoquaient Laplantine et Nouss. Car, outre cette difficulté à définir chez Glissant, on rencontre une autre position qui fait des termes des synonymes, c'est-à-dire des termes dont les acceptions se recoupent, d'où cette pensée du chercheur canadien Gilles Bibeau: « ces deux termes servent plutôt à nommer ces authentiques recompositions qui possèdent un système formel de règles, qui fabriquent du sens et qui expriment une nouvelle identité composite »28.Ce chercheur énonce un postulat dont on ne

16

peut faire l'économie: « Chaque métissage est unique, particulier
et trace son propre devenir»
29.

Ce qui précède ne nous écarte pas de la tentation de confronter le concept césairien à ce métissage affirmé qui traque toutes les cultures pour les soumettre au processus de syncrétisme d'absorption, à moins que ces postures intellectuelles n'aient été que des vues de l'esprit ou une parade prophétique. Ne faut-il donc pas tout simplement faire dans l'empirique en observant la réalité des cultures et leur appréciation par différents écrivains, en renonçant à donner une définition qui risque d'être partiale, subjective, voire européo-centrée ? Cette posture va dans la lignée de la pensée du vieux poète qui se refusait à rechercher cette hybridation dans le contexte historique de la colonisationdécolonisation. Sa conception se récapitulerait-elle dans une sorte d'antimétissage, c'est-à-dire dans une posture antithétique par rapport à un phénomène historique qui semble par surcroît inexorable, de sorte que, comme un couple inséparable, le métissage rime avec l'antimétissage? Laplantine et Nouss ont conceptualisé cette notion en relevant « qu'elle présuppose une nature humaine essentialisée ou le plus souvent une culture particulière déjà constituée, un monde dans lequel les places et les fonctions, l'ordre et les valeurs sont données de toute éternité et existeront pour toujours »30.Serait-ce la portée de la négritude qui pour ses concepteurs, en tant que culture des peuples noirs, devait être indépassable ? S'agissait-il de souscrire à ces caractéristiques que recensent les deux chercheurs que nous venons de convoquer?
Le métissage: l'authenticité des îles

Il n'est pas besoin d'être biologiste pour relever la diversité phénotypique que recèlent nos calebasses-d'îles (Césaire parle de « la calebasse d'une île »). Cette diversité rend compte de ces rencontres ethniques qui se sont déroulées sur les scènes insulaires historiques31, qu'elle restitue à la mémoire de chacun. Car chacun peut témoigner des différentes appartenances ethniques qui 17

constituent son horizon familial. Un tel phénomène, qui plonge ses racines dans l'histoire du peuplement de ces Amériques insulaires, s'offre à la perspicacité de ceux qui font le détour dans ces régions. Les plus savants d'entre ces visiteurs ne manquent pas d'en faire l'analyse anthropologique, biochimique, génétique, etc. Des analyses biophénoménologiques qui rappellent que le métissage a d'abord été l'objet d'étude des biologistes avant que les sciences humaines, dites sciences molles, s'en emparent. Mais est-il besoin de connaître les secrets de la matière vivante pour être en mesure de prendre l'ampleur du métissage antillais? S'agit-il d'être des fils et filles d'illustres biologistes pour décoder le vivant? Le poète semble, avec sa seule intuition poétique, être en mesure, comme le signifie en sa qualité de poète Edouard Glissant, de « trouver par-dessous le réel, et par-dessous les apparences du réel, des lignes de forces que d'autres ne voient pas forcément ouvertement »32.Cette propension à interroger la « chair du monde» le place sur la trajectoire de cette vérité du réel que poursuivent les philosophes. Cette démarche fut celle de L.-S. Senghor après sa visite historique de 1976 «au pays natal» de son ami de toujours et dans l'île sœur de la Guadeloupe. Il put, en

effet, partager son sentiment sur cette réalité phénotypique

-

génotypique, ajouteraient les biologistes - en ces termes: « Cette négritude, que les Antillais ont depuis longtemps revendiquée, ce métissage, qu'ils auront à assumer, voilà les caractéristiques essentielles de l'environnement humain »33. Cette phrase en apparence anecdotique traduisait pour son auteur une réalité indépassable, tant elle serait constitutive de sa métissude : comme doctrine, promesse, pour un à-venir commun34 de l'homo sapiens sapiens. Il ne s'agissait pas seulement de décrire un environnement physique, rut-il paradisiaque, comme celui des îles antillaises, mais d'aller bien plus loin en dépassant une logique touristique ou même scientiste. La seule qui anima le poète, c'est celle de l'émerveillement face à cette mosaïque humaine, face à cet arc-enciel ethnique, attendu qu'il n'était pas devant un fait indéfini. Et il entendait que ces anthropoi puissent assumer l'héritage biologique et culturel du monde, de ce monde qui s'était naguère invité à la table de l'histoire antillaise. Le propos senghorien étonne et 18

détonne, car dans ces îles, en quête d'elles-mêmes, l'autre discours, celui de l'autre père de la négritude, restait fondateur. Et même les tentatives pour tuer le père (celles des écrivains de la créolité, considère-t-on le plus souvent) n'ont pas entamé le capital de sympathie des peuples antillais pour le chantre pointois35. Mais Senghor faisant fi de ces considérations, taisant, selon nous, les termes de son propos de 1976 qui laissaient entendre que « La négritude en tant que culture des peuples noirs ne saurait être dépassée» - propos qui avait d'ailleurs frappé nos jeunes consciences informes -, participait à l'inauguration d'une ère nouvelle: celle du métissage culturel. En effet, cette notion accompagnée de l'épithète culturelle ne date pas de vingt ans. A cette période on n'évoquait que le métissage des scientifiques. La différence entre le discours de 1976 et celui d'après 1976, notamment à partir de 1978, atteste de la contradiction de la posture évolutive de Senghor et met en évidence une certaine rupture avec la négritude qui ne symbolisait dès lors qu'une étape vers ces latitudes métisses qu'il ne manquera pas de vanter. Le métissage représentera dans sa poétique, l'étape ultime, celle du fleurissement après bourgeonnement de la première étape: celle de la négritude. On peut, de facto, légitimement s'interroger sur la posture du poète africain. Etait-il en train de rompre avec le concept monolithique de la négritude? Ou avait-il consommé cette rupture? Auquel cas, y avait-il déjà des indices de rupture? Dans ce texte de 1978, on lit cette pensée: « Noirs et Blancs des Caraïbes, sait-on si les répressions et les révoltes les coupent les uns des autres, ou si ces chocs ne les lient pas plus profondément qu'ils ne le pensent? TIsse sont haïs, et mêlés, avec cette goutte de sang des Indiens caraïbes, qui, comme la touche vermillon de Corot, donne au tableau sa note originale. Voici de l'ébène bleue au blond agressif, l'arc-en-ciel de l'humanité antillaise, qui forme une chaîne sans solution de continuité, où chaque élément, loin de s'opposer aux autres, appelle d'autres nuances et les relie entre elles. Par-delà la singularité de chaque île, existe un patrimoine commun: ce métissage biologique et culturel, ainsi que cette façon propre aux Antillais de sentir, de 19

penser, de s'exprimer, d'agir »36.Aucun doute sur ce diagnostic, il est réellement synonyme du métissage dans ses composantes pigmentaire et culturelle autrement dit physique et spirituelle, ou encore « déterminante parce que fondamentale et importante »37.Au point que le verdict, sans appel, se récapitule dans cette formule: « Dans les îles, c'est le métissage qui est l'authenticité »38.TIn'y aurait d'autres expériences pour exprimer ce que sont ces Afro-antillais de la diaspora. Senghor à ce moment a déjà emprunté cette voie qui le fera considérer par la suite comme le chantre du métissage. TIsuffit de se référer au discours qu'il prononça, dès 1974, lors de son allocution en hommage à l'écrivain métis guatémaltèque Miguel Anguel Asturias. TI commence par mentionner l'argument démographique qui est de taille en mettant l'accent sur le très grand nombre de métis qu'il y a sur notre planète. Ce qu'il retient d'Asturias, c'est son aptitude à dépasser l'antagonisme indoespagnol que ce dernier appelle « l'antithèse entre l'indigénisme et l'hispanité ». Comment procède-t-il ? Par quel(s) artifice(s) parvient-il à cette réconciliation conceptuelle et civilisationnelle qui force l'admiration du poète? Senghor avance l'argumentation suivante: « Asturias montre, non pas en droit mais dans les faits, que le conflit n'était pas sans solution, que les contradictions, à la réflexion, n'étaient pas insolubles, mais que, pour les résoudre, il fallait les dépasser, non pas en les niant, mais en les fondant dialectiquement, l'une dans l'autre, comme dans l'amour »39. En quelque sorte, la solution ne consistait pas à chanter une thèse au détriment de l'autre mais davantage à tirer profit du multiple pour ne dire que « l'un ». Une telle thèse s'oppose au paradigme de la négritude que l'académicien prôna jusque là au détriment des thèses occidentalistes. Toute sa dialectique à propos du parcours de son ami métis rompt avec ses positions antérieures. Elle est l'opposée de celle de son ami poète martiniquais qui, lui, ne vante pas le métissage de l'ami commun perdu, sans pour autant oublier cette dimension existentielle, mais valorise son méritant parcours d'écrivain qui sut éclairer ses semblables, et qui, désormais, « s'est installé à l'horizon de tous les hommes ». Aussi Césaire, dans Moi laminaire, lui écrivit-il ces vers: 20

« Miguel s'asseyait à même le sol disposant un grigri dans l'osselet de ses mots quatre mots de soleil blanc quatre mots de soleil rouge quatre mots de serpent corail... »40 Senghor, dans le texte-hommage, définit déjà son métissage, à travers la vocation qu'il assigne aux artistes et plus particulièrement aux poètes, qui à l'instar de Asturias désireront: « Bâtir la civilisation de l'Universel, qui sera celle du métissage des civilisations différentes »41.Est-ce ce début de réalisation, informelle, qu'il identifiera deux ans plus tard lors de sa visite antillaise? En effet, n'avait-il pas relevé la dextérité avec laquelle Asturias manipulera la langue de Cervantès pour son combat, en la pliant, en la bouleversant, en l'abâtardissant, et en l'enrichissant, comme le poète sud-américain l'écrivît en préfaçant Senghor? Et ne serait-ce pas cette même alchimie linguistique à laquelle il sera le témoin sous les latitudes antillaises? Si bien qu'il écrira ces lignes: « Les créoles de toutes les îles réinterprétant les langues indo-européennes à travers leurs structures morphologiques africaines, les brisant et les reconstruisant» 42.Ce métissage qu'il a identifié sous nos latitudes était pour lui l'avenir.
Du dépassement de la négritude

Cette rapide exégèse de la pensée de Senghor ne laisse aucun doute sur l'orientation qu'allait prendre sa pensée: elle allait évoluer vers ce qui fit sa réputation sur la fin de sa vie. TIdevint le chantre du métissage. Etait-ce une position du fait de circonstances personnelles: mariage avec une française, attachement assez fort à la culture française? Toutes ces raisons laissent penser que sa véritable raison était une raison sympathique. On ne décelait pas chez lui, la nature rebelle du volcan martiniquais qu'incarne Césaire. Certes leurs négritudes prirent des chemins différents, mais n'est-ce pas normal quand on sait que ce n'étaient pas les mêmes raisons qui présidèrent à leur engagement: la recherche d'une identité dans un cas, et bien plus, 21

son affirmation dans l'autre cas? Pourtant la même générosité habitait les deux hommes, le même humanisme au sens le plus fort du terme: un intérêt majeur témoigné aux problèmes de l'homme, de sa nature, de sa destinée, de sa situation dans le monde. Chez Senghor, la négritude finit par apparaître comme une condition vers cet universel, une étape vers ces horizons métis. Sa définition du métissage en porte la trace: «Pour se métisser, il faut d'abord être séparément. C'est pourquoi nous disons que chacun doit être métis à sa façon. Chacun doit s'enraciner dans les valeurs de sa race, de son continent, pour être, pour s'ouvrir aux autres races, aux autres nations pour s'épanouir et fleurir »43. Son métissage n'était pas une assimilation, rejoignant en cela les auteurs que nous avons cités. Elle était une ouverture conséquente à la réconciliation avec soi-même. Une condition pour éviter la schizophrénie culturelle que peuvent vivre certains peuples. Cette évolution, qu'on ne cessa de lui reprocher, ne semblait lui poser aucun problème de conscience. Estimant avoir assumé sa culture, il se sentait cette liberté pour la métisser. Une voie qui peut se comprendre à la lecture de son parcours. A-t-on d'ailleurs relevé qu'il employait, pour parler du concept de négritude, le pronom possessif: ma Négritude, quand Césaire employait l'article défini davantage: la négritude. Ce qui incline M. Hausser à penser «qu'elle ne paraît pas puiser aux même sources» 44 dans les deux cas. Les rapports au concept ne sont donc pas les mêmes, si bien que les conceptions qui vont découler ne seront pas non plus les mêmes. Ainsi, chaque « métissage », car il y en aura un chez Césaire, va se décliner sur le mode de l'unicité dans sa pensée. Cette unicité de l'appréhension est une appréciation que partagent la plupart des observateurs du phénomène. Dans le cas de l'ancien président sénégalais, il nous semble que cette option pour le métissage se manifeste assez tôt: son éloge à Asturias, dès 1974, qui ne l'empêchera pas d'évoquer sa vision de la Négritude, deux ans plus tard aux Antilles. Quatre ans après cet éloge, il trace ces lignes où ils tancent les Antillais d'accepter leur destin, après leur enracinement: « Ouverture vers l'autre, mais d'abord enracinement »45. Ce ne sera pas la 22

dialectique de Césaire: il refuse, dans une logique politique, d'abandonner son appartenance à la civilisation nègre. Cette logique relève d'une rhétorique qu'il récuse: « Pour être universel, nous disait-on en Occident [écrit le poète], il fallait commencer par nier que l'on est Nègre }}46. Mais Césaire dit bien qu'il n'a jamais refusé l'universalité. TI craint seulement les dilutions qui visent à faire taire définitivement. Loin de renier la réalité sociologique du métissage antillais, il semble d'ailleurs avoir pris la mesure de la psychologie propre des Antillais. N'estce pas au regard de la schizophrénie que nous mentionnions, ou d'autres pathologies de la colonisation, qu'il est amené à conclure que « Nous sommes des êtres compliqués }}? Est-ce la pathologie, mieux identifiée de ceux qui sont partagés entre deux cultures, à l'instar de ces deuxièmes générations de migrants? Pour Glissant il n'y a pas d'autre alternative pour surmonter la crise de l'être antillais que d'assumer « en chair }}cette situation. Mais est-ce aisé de résoudre les contradictions apparues dans l'espace social antillais au cours de la formation historico-culturelle, en réaction à la brutalité de la politique coloniale? TI s'agit précisément des méfaits psychiatriques de la décolonisation, une tare que F. Fanon dénonça avec autorité en son temps. Assumer ici s'inscrit dans l'idée d'un choix culturel, existentiel même, celui de dessiner soimême les chemins de son destin, celui de se guérir des maux occasionnés par la toute puissance coloniale. Césaire ne s'y trompait pas en observant que « L'Arnque ne s'en tirera pas à bon compte. Ce n'est pas parce que le colonialisme a disparu que le danger de désintégration arncaine a disparu. [...] A cela s'est ajoutée l'irresponsabilité politique et toute la palette d'un cynisme
partagé }}47.

Les propos du sage sont malheureusement confirmés par l'actualité de ce continent. Aussi avait-il compris la fragilité de ce métis antillais malgré les acquis positifs, il est vrai, de cette hybridation, des valeurs indéniables qu'il serait intellectuellement malhonnête de rejeter. « Ce que j'appelle la part positive du fait occidental aux effets peut-être tardifs. Ces valeurs universelles, lorsqu'elles sont humainement partagées font des anciens colonisés et colonisateurs des partenaires, si de surcroît nous en 23

sommes les bénéficiaires» 48. Pour ce faire, la condition sine qua non est l'avènement d'une conscience de soi antillaise aiguisée, celle d'un être qui se reconnaît comme métis culturel et aussi biologique. Par ailleurs, à écouter Césaire, on a le sentiment d'entendre Asturias, le métis, que louait Senghor. En effet, tout comme le Guatémaltèque, Césaire métissa la langue en la travestissant, d'une façon qu'appréciait Senghor chez son ami hispano-américain. Voici ce que ce dernier écrivait: «Dans son délire verbal, il multiplie les onomatopées, forge des mots nouveaux, qu'il lance. TI invente un style baroque: métis. D'autant plus métis que la langue espagnole dont use Asturias n'est plus celle du Siècle d'or. C'est une langue enrichie des apports méditerranéens »49. Césaire, le métis rebelle en fit autant: « Mais il se trouve que la langue dans laquelle je m'exprimais, c'était la langue que j'avais apprise à l'école. Et cela ne me gênait en rien, ne m'a séparé en rien de ma révolte existentielle, et du jaillissement de mon être profond. J'ai plié la langue française à mon vouloir-dire »50. TI s'agit de la même démarche qu'Asturias: saisir et retourner le langage contre ceux qui bâillonnaient le monde, selon Césaire, « adapter, plier, bouleverser, abâtardir et enrichir [la langue espagnole] avec une liberté nouvelle »5\ écrivait Asturias. En s'expliquant, il rappelle notre réalité multiculturelle : «Nous sommes, par la nature et par l'histoire, situés au carrefour de deux mondes. Nous sommes au carrefour d'au moins deux cultures. TIy a une culture africaine qui me paraît sous-jacente. Et c'est parce qu'elle est sous-jacente, oubliée, méprisée, qu'il fallait l'exprimer, la faire vivre à la lumière. L'autre était la culture évidente »52.En un mot le chantre antillais de la négritude entend assumer son double héritage, «réconcilier ces deux mondes »53, sans les abâtardir dans un quelconque moule qui prendrait pour nom le métissage. Un combat culturel qui ne s'opposait pas à la réalité ontologique antillaise. Mais l'éthique du combattant aspirait à une égalité de ces deux cultures qui constituent cet homo antillanus. TIa essayé de les réconcilier, avoue-t-il ! Aveu que nous traduisons comme cette volonté de les métisser, selon les définitions sus-évoquées. Lui-même se réclame de ce métissage: « Je me sens tout à fait à 24

mon aise aussi bien en me revendiquant du griot amcain et de l'épopée de Rimbaud, de Lautréamont »54. Il suit son ancien condisciple, mais sa raison critique se fixe à elle-même les limites que son égalitarisme de la culture amcaine et antillaise, voire de la culture universelle ne s'autorise à dépasser. Il refuse tout consensus, dont on dit qu'il est l'apanage des civilisations négroamcaines et se fait défenseur de l'antimétissage. Tout indique dans cette réalité conceptuelle que le métissage semblait déferler dans l'espace mondialisant, et gagner même le continent poétique césairien mais à chaque fois Césaire, inspiré, sut s'en prémunir. Et il pressentait même cette vogue. Laissons parler Ie poète: « Oui, je crois profondément que la civilisation universelle a beaucoup à perdre à réduire au silence des civilisations entières »55. N'est-ce pas vers elles que nous cheminons, à travers tous leurs supports de diffusion? Ne sont ce pas elles qui nous effraient par leur logique marchande et réifiante de la nature humaine?
Le prophétisme césairien via la négritude

L'antimétissage culturel est le courant de résistance que l'on voit apparaître ici et là. Il vise la même démarche que peut exprimer l'antimétissage biologique. Dans son cas, il s'agit de préserver les identités culturelles de toutes les invasions qui envahissent les espaces nationaux via la mondialisation56. En lisant Césaire et en appréciant sa détermination, on a envie de penser que sa réticence au métissage serait une intuition prophétique contre cet envahissement des minorités culturelles. Il aurait de par sa résistance inauguré cette voie qui s'ouvre contre ce métissage menaçant. Résonne chez le Césaire d'aujourd'hui le Césaire d'hier qui affirmait en 1956 que des «peuples ont été vidés de toute culture »57. Au fond, la colonisation dont il était question hier, situation d'aliénation des idiosyncrasies qui ont été colonisées, n'est qu'une figure de cette mondialisation dont les effets culturels interpellent bien des nationaux (A. Gilder, par exemple). Césaire relevait ce que disent certains critiques contemporains qui associent «mondialisation culturelle et 25

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