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LE REPORTAGE DE TELEVISION EN FRANCE DEPUIS 1959

De
272 pages
Résultat d'un travail de recherche dans les archives de l'Inathèque de France, ce livre analyse en profondeur un corpus de reportages français depuis 1959 (de "cinq colonnes à la une" jusqu'à "envoyé spécial"). C'est petit à petit qu'émerge sa thèse principale : le déplacement idéologique du centre de gravité du journalisme de télévision, d'un paternalisme social-chrétien à un libéralisme fataliste, est sous-tendu par la logique de l'inconscient.
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Collection Champs Visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot

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Dernières parutions

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cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8856-0

David Buxton

Le reportage de télévision en France depuis 1959
Le lieu du fantasme

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

à Agnès

Table des matières
CHAPITRE UN: FORME ET IDEOLOGIE
Journalisme d'enquête et journalisme d'examen La rupture Le type Roger Louis et le type François de Closets L'influence de l'Ecole des Annales L'émergence d'un journalisme professionnel Un partage formel entre commentaire et images La montée du spécialiste L'idéologie organique du journalisme de studio La prime à l'émotion Western Avenue (1992) : un exemple La configuration examen aujourd'hui

10 13 16 23 29 32 41 49 61 66 72

CHAPITRE DEUX: FREUD, REPORTER DE TELEVISION
Partir de l'image: la question de l'archive Psychanalyse et Histoire Le discours de l'Idéal Le symptôme social Retour à Western Avenue Freud sur l'Acropole Western Avenue, bis Méthodologie

81 89 96 101 105 109 113 115

CHAPITRE TROIS: ANALYSES (1959-60)
Le cadeau à la famille Robert "Des serpents derrière les géraniums" "Le miracle s'est produit" "S'habituer aux monstres" "Au petit matin, Sarcelles se vide" Comnlentaire de synthèse

117 127 135 139 144 152

CHAPITRE QUATRE: ANALYSES 2 (1966-72)
La kermesse lourde "Le peuple est fatigué La revanche des vivants "Quelque chose de tendu" Le berceau de l'humanité Commentaire de synthèse

157 161 165 170 177 183

CHAPITRE CINQ : ANALYSES 3 (1978-96)
"Le verdict final" "Présenter son flanc" De la Nation (1962) à la nation en péril (1987) "Un gibier facile" Le battement d'ailes du papillon Le vieil homme qui surveille et qui dirige tout

189 197 202 210 218 228

CHAPITRE SIX: CONCLUSION GENERALE
Le renversement du regard Un libéralisme malthusien "Les structures dissipatives" La reproduction forclose

239 246 251 261

Remerciements
Ce livre est la version allégée d'une thèse faisant partie d'un dossier universitaire présenté en vue d'obtenir l'habilitation à diriger les recherches et soutenu le 8 janvier 1999 à la Sorbonne nouvelle (Université de Paris ID) devant un jury composé de Michael Palmer, Jean-Pierre Esquenazi, Pierre Moeglin, François Jost et Erik Neveu que je remercie pour ses commentaires à la fois critiques et encourageants. Je remercie en particulier mon directeur Michaèl Palmer qui, confronté à une approche (mais pas à un domaine d'intérêt) assez loin de la sienne, m'a poussé à donner à la fougue qui m'animait un maximum de garanties scientifiques. Je suis reconnaissant à Anne Journiac, Pierre Journiac, Agnès Pavy et Edgar Roskis d'avoir relu, chacun, une partie du texte. Pierre Moeglin (Université de Paris XID) a eu l'amabilité de lire l'ensemble de la thèse dans une monture précédente, et d'écrire des commentaires critiques détaillés qui m'ont été très utiles. Jean-Jacques Lecercle (Université de Paris X) et John Lechte (Macquarie University, Australie) ont également fait des remarques critiques pour la partie concernant la psychanalyse; qu'ils en soient vivement remerciés. Un grand merci est également dû à mes camarades du groupe de travail "Médialogies" (Jean-Pierre Esquenazi, Frédéric Lambert, Kamel Regaya, Pierre Sorlin) qui a fonctionné entre 1992-95 et où j'ai pu exposer mes idées encore embryonnaires dans une ambiance rigoureuse et détendue. A l'Inathèque de France, Christine Barbier-Bouvet m'a grandement facilité l'accès aux documents audiovisuels antérieurs à 1986 entre autres services. Je remercie aussi les documentalistes de
I'Inathèq ue.

Mes étudiants à Nanterre ont subi mes analyses ces dernières années et m'ont fait bénéficier de leurs observations, dont certaines se retrouvent dans le texte. Je ne veux pas oublier mon collègue et ami Francis James, dont le livre (coécrit avec Hervé Brusini) a été le point de départ de ce travail. Beaucoup d'arguments, surtout ceux développés au premier chapitre, ont fait l'objet de discussions avec lui. Finalement, je tiens à saluer les journalistes à l'origine des documents traités ici, ce qui peut paraître paradoxal, vu l'optique implacablement critique qui est la Inienne. Systématiquement politisées, et à ce titre parfois "dures", les analyses proposées ici ne manquent pas de respect pour les auteurs, du Inoins je l'espère dans l'ensemble. Tout au long de cette recherche menée très librement, j'ai été animé par l'idée qu'un reportage soit une œuvre qui, le plus souvent, a le mérite de valoir la peine qu '011en discute. Par sa nature mêlne, ce travail est égalelnent destiné à susciter débat. Mes remerciements n'impliquent pas l'adhérence aux idées présentées, que j'assume seul.

5

"La seule chose que je puisse te dire avec quelque certitude..., c'est que je Ine suis arrêté "pile" (net, nettenlent) devant la question qui t'intéresse des "rapports" entre l'idéologie (ou les formations idéologiques concrètes) et l'inconscient. J'ai dit qu'il devait y avoir là quelque rapport, nIais en /1lênIe telnps je nIe suis interdit de l'inventer, -considérant que c'était pour nIai un problèlne provisoirelnent sans solution, pour lnoi ou peut-être pas seulelnent pour nzoi, -pour moi en tout cas. Et naturellement ell refusant d'aller plus loin, je refusais de suivre ceux qui, connus, avaient tenté d'aller plus loin, tel Reich ou d'autres... Aussi, quand tu nze poses "la question" : "colnment vois-tu une élaboration conceptuelle entre inconscient et idéologie ?", je ne puis que te répondre: je ne la vois pas. Si Freud vivait (et pensait aujourd'hui ce qu'il pensait de son vivant), et si tu pouvais lui denzander : "conl1llent voyez-vous l'élaboration du rapport entre la biologie et l'inconscient", il te dirait à peu près ce qu'il a écrit, à savoir qu'il y a sÛrelnent un rapport, lnais qu'illle voit pas COlllnZent l'élaborer conceptuellement. Toute question Il'Ùnplique pas forcénzent sa réponse. "

Louis Althusser, lettre datant de 1977 ( ? ), in Ecrits sur la psychanalyse, Stock/lMEC, 1993, p. 12.

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Chapitre I

Forme et idéologie
Comment traiter le contenu des magazines de reportages à la télévision d'une manière qui ne tende pas à réduire cette dernière au rôle de simple support? Comment saisir la spécificité d'uneforme qui marie paroles et images? Poser ces questions d'emblée, c'est prendre conscience à quel point forme et contenu sont indissociables dans le magazine de reportages; celui-ci ne saurait être réductible à un communiqué politique ou à une annonce publicitaire, sa crédibilité en dépend. Une influence extérieure, si puissante soit-elle, agit sur des pratiques relativement autonomes déjà en place avec leurs propres critères de validité, leur propre rapport à la vérité. Pour ces raisons, j'ai décidé d'écarter de mon objet d'étude les pressions politiques exercées sur le journalisme de télévision de l'extérieur, ainsi que les déclarations explicitement partisanes des journalistes ou même les indices subtils tendant à identifier le camp auquel ils appartiennent, I autant de (petits) manquements chroniques à l'existence d'un champ professionnel autonome. J'ai également décidé d'écarter le journal télévisé, dont le contenu, en dehors des événements imprévus, est largement défini par les stratégies politiques et promotionnelles du moment. Selon moi, c'est dans le reportage de magazine, forme endogène rendue possible par la caméra légère, qu'on doit chercher le centre de gravité du journalisme de télévision, sa capacité à tenir selon ses propres critères un discours de médiation sociale.
1 Quelques exemples classiques parmi des dizaines: le "dérapage'! de Roger Gicquel (lice soir, la France a peur") parlant d'un attentat terroriste en 1976 ; le ton énervé de Jean-Marie Cavada s'adressant à un responsable syndical lors de la grève des cheminots en 1995.

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Ainsi fais-je le postulat de l'existence d'une idéologie organique du journalisme de télévision, idéologie qui possède un centre de gravité englobant di vers sty les et points de vue 2 ; ce, afin d'éviter la tendance

anecdotique des discussions du traitement de l'actualité dans le journal télévisé. L'analyse part d'une relecture critique de Voir la vérité: le journalisl1ze de télévision de Hervé Brusini et Francis James, 3 à ce jour le seul ouvrage conséquent sur le journalisme de télévision en France qui aborde son objet du côté des pratiques professionnelles. Souvent cité, mais peu repris depuis sa sortie, ce livre, du fait de sa constance théorique dans un domaine qui en est singulièrement dépourvu, mérite mieux que d'être consigné à un passé révolu. Car la question qu'il pose est à tous égards fondamentale: comment faire une histoire de l'information télévisée qui ne soit pas la simple projection d'une autre histoire, technique ou politique selon les cas? Et comment en faire une histoire sociologique, c'est à dire sans héros, ni vilains? Ce que je voudrais défendre dans ce travail, c'est que le déplacement formel du centre de gravité dans le journalisme de télévision mis en évidence par Brusini et James, du terrain au studio, s'accompagne d'un déplacement du centre de gravité idéologique que je caractériserais schématiquement, en devançant mes analyses des reportages, comme le passage du personnalisme au malthusianisme.4
Par "idéologie organique", terme dérivé de la notion gramscienne "d'intellectuel organique", je veux dire une vision du monde (de classe), qui organise et structure des pratiques professionnelles, mais qui n'est pas (entièrement) réductible aux idées défendues par un camp politique. Serge Halimi parle d'un "noyau dur" de journalistes d'élite (regroupés jusqu'à récemment dans la Fondation Saint-Simon), où se croisaient la gauche "moderne" et la droite "modérée" (Les nouveaux chiens de garde, Liber, 1997, p.95). J Presses Universi taires de France, 1982. 4 Le personnalisme: philosophie à la fois chrétienne et humaniste fondée par Emmanuel Mounier (1905-50) qui considère la dignité de la personne humaine comme valeur ultiIne face aux nationalismes et aux totalitarislnes de droite et de gauche. On voit l'importance stratégique d'une version laïcisée de cette philosophie pour le discours journalistique: pouvoir adresser les problèmes sociaux depuis un lieu hautement moral, n1oderniste, et au-delà du clivage gauche-droite. Le malthusianisrne : classiquement, la doctrine préconisant la restriction démographique du côté des pauvres (en s'appuyant sur la rareté des terres cultivables), d'après l'économiste Thomas Malthus (1766-1834), et par extension, une politique de ralentissement volontaire de la croissance économique. Dans le contexte du journalisme de télévision, c'est le discours qui justitie (le plus souvent par fatalité ou par "réalisme") la politique néo-libérale suivie depuis les années 1970 2

8

Ma deuxième thèse, qui émergera petit à petit, est que, dans la mesure où le journalisme de télévision n'est pas réductible à la rationalité politique, les termes même de ce déplacement, tant au plan formel qu'au plan idéologique, sont structurés par la logique de l'inconscient. C'est mon deuxième postulat: le journalisme de télévision n'est pas un discours purement rationaliste, loin de là. Ainsi, mon objet est le contenu des reportages de télévision en France, d'un point de vue historique, idéologique, et psychanalytique. Dans cette phrase, tous les substantifs et tous les adjectifs ont, en principe, la même valeur. Il ne s'agit pas donc d'une étude du reportage de télévision en tant que tel; autant dire que mon objet n'existe pas comme donnée empirique, il a fallu que ce soit construit. La référence à la psychanalyse, et à ce que le terme "idéologique" implique de non dit, suggère en soi ma préférence pour un nombre limité d'analyses en profondeur, de "lectures symptomales" ; il n'est donc pas question de traitement thématique (et d'une certaine manière statistique) d'un large corpus, ni d'une glose essentiellement descriptive sur le contenu "manifeste" des reportages. Un long préambule (deux chapitres) avant d'aborder des analyses concrètes m'a semblé nécessaire, car il a fallu non seulement construire un objet d'étude mais aussi forger des concepts adéquats. Ainsi l'objet est-il à comprendre dans le double sens du mot: un objet construit dans la théorie (le reportage comme "symptôme social"), et un objet ou "objectif" de l'étude (travailler sur cet objet théorique pour en dégager un savoir non trivial). Le livre de Brusini et James constitue pour moi un premier travail de conceptualisation qu'il a fallu affronter, quitte à le détourner pour mes propres fins. Point de départ qui est donc stratégique: si ce livre néglige des questions idéologiques, il est très fort, en revanche, sur des forn'les et des manières de faire. Dans la mesure où on peut lire celles-ci comme des expressions figées de conflits idéologiques internes au champ, en amont des considérations de contenu, ce point de départ s'impose pour qui veut éviter une approche immanente du "texte" journalistique. Dans la lignée de Brusini et James, l'argument avance dans un premier temps par une analyse des déclarations d'intention et des commentaires faits par les journalistes de télévision eux-mêmes. 5
au nom des contraintes objectives imposées par la o10ndialisation du marché, contraintes fondées en dernière instance sur celle, "naturelle", de la rareté des ressources. 5 A cette fin, j'ai travaillé à partir des archives écrites du Centre de Documentation de l'INA à Bry sur Marne. Là où la page du journal ou de la revue n'est pas indiquée

9

Ce n'est qu'au deuxième chapitre qu'on aborde le reportage en tant qu'objet d'analyse, toujours déjà archive, mais où les approches formelles et idéologiques révèlent leurs limites. Ces limites, qui s'expliquent par la nécessité de prendre en compte la dimension irrationnelle du reportage, non réductible à l'analyse socio-politique, feront l'objet d'un deuxième chapitre consacré à l'application de la psychanalyse aux sciences humaines. Là aussi, il s'agit moins de justifier l'importation d'une théorie externe, prête à être plaquée sur les reportages afin de créer des effets de connaissance, que de poursuivre la construction d'un objet théorique et de dégager des concepts pertinents.

Journalisme d'enquête et journalisme d'examen
Brusini et James distinguent deux champs discursifs: le journalisme d'enquête, qui tire sa légitimité de la présence sur le terrain d'un témoin professionnel qui donne à voir les traces visibles de l'événement; et le journalislne d'exanzen plus analytique, qui met en avant le spécialiste sachant expliquer le réel affranchi "de la servitude de l'événement" (Pierre Desgraupes, présentateur de Cinq colonnes à la

Une).

6

Dans le journalisme d'enquête, qui caractérise la première

période de la télévision française jusqu'au milieu des années 1960, le commentaire n'ajoute peu ou rien à l'évidence primaire que constitue l'image: "la volonté de voir et montrer tout en même temps fait de la description l'acte de parole majeur porté sur l'événement". Le reportage de télévision, c'est l'expérience vécue du journaliste en situation; il s'agit donc d'un mode de savoir résolument enzpiriste, la compétence professionnelle venant d'une acuité, d'une sensibilité supérieures, d'un "œil irradié" qui voit mieux que le commun des mortels. Au milieu des années 1960, selon Brusini et James, la nécessité d'un niveau d'explication plus abstrait de l'actualité s'affirme dans la plupart des discours professionnels. Peu à peu, une actualité invisible émerge, perçue en termes de "problèmes" ou de "phénomènes de société". Actualité dépendante donc de la construction préalable d'un
dans les références qui suivent, c'est parce qu'il s'agit de coupures de presse datées, Inais non paginées. A quelques exceptions près, j'ai tenu à exploiter d'autres sources que les citations trouvées dans le livre de Brusini et James. 6 Presse Actualité, 51, été 1969.

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objet journalistique; le terrain perd sa prépondérance au profit du studio, lieu d'explications et de débats, ou les éléments d'un dossier (témoignages, interviews, interventions savantes) sont examinés de façon contradictoire. Le résultat de cette évolution, où l'unité de base du journalisme à la télévision n'est plus l'événement mais le thème, c'est un décalage croissant entre image et texte, le commentaire se détache de l'image pour dire ce que l'image ne parvient pas à montrer. Accéder à l'abstraction afin de rendre compte d'un phénomène qui n'a ni lieu, ni durée fixes passe par l'émergence et par la généralisation d'imagesprétextes, qui n'apportent rien en termes strictement informationnels, images de bâtiments ou de promeneurs metonymiquenzent ou nlétaphoriquement liées au discours qui les surplombe. Pour Brusini et James, il s'agit d'une "terminologie que les professionnels ont euxmêmes adoptée. Elle qualifie l'emploi d'images dont le rapport au sujet traité est très imprécis. Par exemple, des images de pipeline, camionciterne, station-service, à propos de n'importe quelle question relative au pétrole; de l'augmentation du prix du "super" au carburant comme "source d'énergie"." 7 Le concept d'image-prétexte, qui prend dans la bouche d'un journaliste comme François de Closets une connotation péjorative, mérite d'être approfondi. L'emploi d'images-prétextes permet de traiter en images un objet politico-journalistique construit: ainsi, pour donner un exemple vu par l'auteur, dans un reportage sur le trou de la sécurité sociale, le commentaire s'accompagne des images de mains (féminines et blanches) comptant une liasse de billets. Les images-prétextes sont donc non limitatives par rapport au commentaire; ces mêmes images pourraient servir de décor pour n'importe quel sujet lié à l'argent (dans n'importe quel pays dont la population est à dominante européenne) : crise des hôpitaux, des universités, déficit de l'Etat, poids de l'argent dans le football etc. Ce qui gouverne l'emploi des images-prétextes et en définit les limites, c'est le principe de non-contradiction: l'exemple cité plus haut paraîtrait incongru dans le cas d'un sujet identique traitant de l'Afrique noire par exemple (les mains anonymes sont blanches). On peut utilement compléter la définition donnée par Brusini et James en disant que l'image-prétexte est une image qui tend à gonlmer les indices de lieu et de temps afin de servir de support décoratif à un commentaire généraliste ou abstrait. Il ne s'agit donc pas d'une catégorie d'images mais d'un certain rapport établi entre
7

Brusini et James, op. cit., p.135. Il

commentaire et image (des images d'un concert de musique gospel à Los Angeles peuvent dans un autre contexte servir de prétexte pour parler de l'état des relations raciales aux Etats-Unis). Le reportage de télévision qu'on connaît aujourd'hui (que ce soit le sujet court dans le journal, ou long dans le magazine) est caractérisé par la coexistence de deux formes, le commentaire abstrait sur fond d'images-prétextes (forme examen), et l'interview du témoin en situation (forme enquête). Loin de disparaître, le magazine généraliste de reportages dans le style Cinq Colonnes à la Une (1959-68) a été relancé dans les années 1990.8
Quel que soit le jugement finalement porté sur ses arguments,
9

reconnaissons que le grand mérite de Voir la Vérité, c'est d'avoir construit un objet théorique spécifique: l'information télévisée n'est pas une donnée empirique à intégrer dans des théories générales redevables à la sociologie ou aux sciences politiques, mais une configuration de discours et de techniques, plus ou moins avoués, qui vise jour après jour à dire et montrer la vérité. Dans la lignée de Michel Foucault, Brusini et James conçoivent cet objet théorique comme un savoir appliqué, relativement autonome; à cet égard, le journalisme, qui tire sa légitimité d'une prétendue objectivité garantie par un système de règles et de contrôles établis par une communauté de professionnels, n'est pas si éloigné des sciences humaines (sociologie, histoire, ethnologie) en ce que son discours, pour idéologique qu'il soit, n'est pas entièrement réductible à des intérêts sectoriels, ni à une quelconque subjectivité. Autrement dit, et même si Brusini et James n'y font pas référence, c'est bien l'existence d'un chanlP journalistique (ou plus précisément un sous-champ de celui-ci) dont il est question. Dans le sens donné à ce concept par Bourdieu, le champ se caractérise par son autonomie: celui-ci existe dans la mesure où il n'est pas réductible à un autre domaine de la société (par exelllple, le champ politique), ni à un
8

La thèse défendue par Brusini et James ne prévoit pas le remplacement du terrain par le studio; le magazine de reportages a sa place dans le nouveau régime mais il n'occupe pas le même lieu discursif. 9 Rétrospectivement, on pourrait reprocher à Brusini et James leur optimisme quant aux possibilités journalistiques de l'alliage de la vulgarisation faite par des spécialistes et des nouvelles techniques graphiques et informatiques, optimisme qui "oublie" trop les contraintes d'ordre politique et marchande. Leur livre, écrit "cinq mois après... ce temps ouvert par l'avènement de la gauche au gouvernement" se risque à envisager "une transformation semblable, peut-être, à celle survenue dans le milieu des années 1960" (op. cil. p.34). Ce qui est implicite ici, c'est la radicalisation possible des acquis du journalisme d'examen.

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principe de totalité régissant toute la société (le mode de production

capitaliste). 10 Si l'on veut bien accepter qu'un sous-champ de journalisme audiovisuelexiste, quoiquede manièrefragile et limitée, Il
alors son historicité est aussi et surtout celle de la production de ses concepts, et pas seulement celle de ses contraintes politiques et sociologiques. Construire ainsi son objet théorique, c'est éviter une vision trop réductrice qui voie dans l'information télévisée la sÙnple expression des influences politiques ou mercantiles.

La rupture
De prime abord, il faut s'interroger sur le statut épistémologique de la rupture faite entre journalisme d'enquête et
journalisme d'examen, et située (en France) autour des années 1964-7.
12

Perçue comme une théorie descriptive susceptible d'être confirmée ou infirmée de façon empirique, une telle rupture ne résisterait pas longtemps à l'épreuve des faits. A maints égards, le journalisme de télévision des années 1990 est très loin de celui analysé par Brusini et James; grande est alors la tentation d'y ajouter d'autres coupures qui prennent en compte l'évolution de techniques et de pratiques et, fait
10

Voir Pierre Bourdieu (avec Loïc J.D. Wacquant), Réponses, Seuil, 1992, pp. 71-3 et sq. "Chaque sous-champ a sa propre logique, ses règles et ses régularités spécifiques, et chaque étape dans la division d'un champ entraîne un véritable saut qualitatif (comme, par exemple, quand on passe du niveau du champ littéraire dans son ensemble au sous-champ du roman ou du théâtre). Tout champ constitue un espace de jeu potentiellement ouvert dont les limites sont des frontières dynQnziques, qui sont un enjeu de luttes à l'intérieur du champ lui-même". (Pierre Bourdieu, Réponses, Seuil, 1992, p.SO). Dans l'optique de mon approche, qui se veut plus idéologique, le passage d'un journalisme de terrain à un journalisme de studio s'est effectué sur une période plus longue (jusqu'à la fin des années 1970, et même au-delà). Ce qui permet de consacrer la domination du studio par rapport au terrain, c'est l'ancrage de "la crise" comme horizon indépassable. A la lumière de la notion mise en avant par l'Ecole des Annales de "longue durée", cette question de datation, s'agissant d'un changement de mentalité, est secondaire. (Le terme de "rupture" est employé par Brusini et James, op. cit., p.24).
12 11

13

marquant, l'émergence de chaînes privées et la soumission généralisée à la "dictature de l'audimat". Tentation à laquelle il faut résister pour deux raisons. D'abord, la multiplication de "ruptures" tendrait à expliquer les pratiques journalistiques en fonction des contraintes externes (l'audimat, nouvelles lois, etc.), ce qu'on vise a priori à éviter; ensuite, multiplier les discontinuités, c'est forcément les banaliser, tendre vers une histoire composée de stades successifs définis en termes purement empiriques avec l'arbitraire (choix de critères) que cela suppose. Allons à l'essentiel: ce qui est en jeu ici, c'est la relative autonomie des techniques et des formes de journalisme, et donc la relative autonomie des technologies de pouvoir. Mais est-ce que la rupture en question existe? Comme Brusini et James le précisent, il s'agit d'une distinction entre deux "régimes de vérité", concept qu'emploie Foucault pou~ "l'économie de pouvoir" (relation circulaire entre institutions et discours) gouvernant les procédures et les techniques qui distinguent entre le vrai et le faux. La discontinuité entre deux régimes de vérité doit se justifier en termes autres qu'empiriques, ce qui nous oblige à rejeter, par exemple, une définition trop descriptive du journalisme d'examen qui le limiterait à la prépondérance du studio par rapport au terrain, ou à la dominance du commentaire sur l'image. Composé d'a priori fondamentaux régissant les pratiques et leurs discours d'accompagnement, le régime de vérité, à l'intérieur de son champ d'application, a sa propre temporalité: comme le disent Brusini et James, "l'histoire de la vérité à la télévision n'est pas scandée par les mêmes événements que son histoire juridique, politique ou technologique. La nomination d'un ministre de l'information, l'élaboration d'un statut inédit ou l'emploi d'une nouvelle caméra ne
détournent en rien son cours. Elle n'a pas non plus la même vitesse."
13

L'analyse d'un régime de vérité porte donc sur la configuration abstraite qui relie les éléments isolés et disparates (image-prétexte, commentaire sur images, commentaire en plateau, témoignage, débat, terrain, studio, reporter, spécialiste, animateur, etc.) et qui les rend intelligibles. Ainsi défini, le concept de vérité se mesure à d'autres formulations théoriques: bien évidemment, les mêmes formes empiriques (type d'émission, statut du journaliste, techniques professionnelles) existent avant comme après la ligne de coupure dessinée. Au sein d'une autre configuration, cependant, elles n'ont ni le même sens, ni la même fonction. La "coupure" est un "événement
13

Brusini et James, op. cit., pp. 22-3.

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discursif" qui marque un réaménagement interne de la configuration de discours et de pratiques, un déplacement d'emphase qui se manifeste dans l'érnergence de nouveaux objets autrefois inconcevables, de nouvelles fêlures. A ce point de l'exposé, il convient tout de même de justifier la réalité de la rupture entre le journalisme d'enquête et le journalisme

d'examen. l4 Quelles sont les preuvesavancéespar Brusini et James?
Le livre commence par la juxtaposition de deux discours professionnels spontanés que voici: "la première manière de faire de télévision télévisée, c'est de dépêcher sur les lieux de l'événement un cameraman" (Pierre Corval, rédacteur en chef adjoint du journal télévisé, 1958) ; "Nous ne sommes pas chasseurs d'images... Entendons-nous, nous ne refusons pas le film en tant que tel, mais nous ne le choisissons que pour servir d'insert ou de rupture ou quand c'est un document

exceptionnel"(Jean-LouisGuillaud,producteur, 1967). 15
Indéniablement, la manière de concevoir le rôle de l'image a changé entre-temps. "Nous sommes là en présence d'une différence, d'une coupure. Une ligne sépare deux époques. Deux époques qui, l'une après l'autre, sécrètent une atmosphère mentale singulière -comme le dit Marc Bloch- et en imprègnent les émissions", affirment Brusini et James. Mais qu'est-ce qui fait qu'une différence devient une coupure?16
14

Il faut préciser toutefois que, chez Brusini et James, les concepts "enquête" et "examen" sont des emprunts 111étaplzoriques e ce qui, chez Foucault dans Surveiller d et Punir, réfère au passage au 19ème siècle d'une justice "inquisitoire" à une justice "disciplinaire", marquée entre autres choses par l'observation minutieuse et la construction de dossiers. Cela dit, et même s'il faut un grand travail d'historien, les pistes ne manquent pas pour fonder "généalogiquement" le journalisme dans les pratiques juridiques. Comme l'affirme Gérard Leblanc, "ce sont les pratiques juridiques qui ont donné naissance au mot "information". Aujourd'hui encore, "ouvrir une information" fait partie de l'instruction d'une affaire" (Treize heuresNingt heures, le Inonde en suspens, Hitzeroth, Marburg, R.F.A., p.13). Remarquons également la sirnilarité formelle entre la théorie des "cinq W" (who? what? where? ,;vhen ? why?) qui constitue le sens commun d'un journalisme anglo-saxon, et les "sept questions souveraines" mises au point par les criminologues au 19ème siècle (quoi? qui? quand? où ? de quelle façon? avec quoi? pourquoi? (voir Théodore Reik, Le besoin d'avouer. Psychanalyse du crÙne et du châtÙnen(, Payot, 1997, p.17). 15 Brusini et James, op. cit., p.9. 16 Il Ya un glissement sémantique gênant chez Brusini et James: la "coupure" (p.18) se transforme en "rupture" (p.24). C'est ce dernier terme que je préfère retenir, celui

15

D'après les auteurs, c'est lorsqu'on peut parler d'une différence entre régimes de vérités, donc entre" structures" : "les attitudes, les idées, les valeurs des hOlllmes de télévision, leurs techniques, leurs usages, ne sont pas des fragments dispersés, disparates; un lien fort les rassemble,

les ordonne en une seule et même forme, le régime de vérité". 17 La notion de coupure/rupture utilisée par Brusini et James a une valeur surtout opératoire; elle deviendrait moins métaphorique
dans la mesure où on parvient à établir des liens réels (fussent -ils

purement discursifs) entre le journalisme et la pratique judiciaire, entre le laboratoire et le studio de télévision. Reste que sur le plan chronologique, il est difficile de prétendre que la coupure entre l'enquête et l'examen décelée par Brusini et James est du même ordre que celle dont parle Foucault. L'importance de la différence chronologique milite contre le recours excessif (ou pire exclusif) à la
notion de causalité discursive.
18

Le type Roger Louis et le type François de Closets
II manque néanmoins deux choses à la démonstration de Brusini et James pour qu'on puisse parler véritablement de "rupture" : d'abord, l'évidence d'une analyse critique de ce qui a précédé la rupture par les journalistes eux-mêmes; ensuite, dans un domaine qui tire sa légitimité de l'application d'une expertise professionnelle, l'évidence d'un lien conséquent entre celle-ci et un savoir constitué. La meilleure preuve d'une critique interne au champ se trouve non pas dans les déclarations de l'époque (les journalistes étant trop soucieux d'aller au devant, de concrétiser l'élargissement du champ) mais dans l'hommage à Roger Louis (représentatif des pionniers du journalisme de télévision)

de "coupure" renvoyant à des questions d'épistémologie (bachelardienne) hors de la portée de cette étude.
17 18

ibid., p.18, 19.

Encore une fois, c'est la question de l'autononÛe réelle d'un champ par rapport aux facteurs politiques, économiques et, pour ce qui me concerne, idéologiques qui est en jeu ici. On connaît l'aversion de Foucault pour le mot "idéologie" et pour la théorie psychanalytique; si j'évoque cette question de la causalité "non-matérielle", c'est pour indiquer un problènle de fond dans les sciences humaines. Pour l'instant, toute tentative de solution sur le plan purenlent théorique me semble prématurée.

16

prononcé peu après sa mort en 1982 par Pierre Desgraupes.19 L'hommage, qui figure dans un numéro spécial du magazine Le Nouveau Vendredi (FR3) entièrement consacré à Roger Louis, vaut d'être cité in extenso:
"Pour moi, [Roger Louis] incarnait un type de journaliste qui était déjà en voie en disparition, qui a disparu aujourd'hui, c'est peut-être un jeu de mots un peu atroce de dire que Roger Louis incarne un genre disparu mais c'est vrai, c'est ce que j'appellerais le journalisme de rencontre, c'est ce qu'on appelait autrefois un grand reporter en y attribuant un sens un peu littéraire aventureux; aujourd'hui, on fait un journalisme d'investigation, un journalisme de dossiers, et il faut faire ce journalisme-là qui est sérieux, qui doit être fait par des gens très compétents, donc quelquefois très spécialisés, mais Roger, c'était un autre type, c'était un globe-trotter, c'était un type de l'époque de Jules Verne un peu, comprenez, comme Kessel, comme tous les gens qui ont fait du grand reportage à France Soir, à Paris Soir avant la guerre, surtout à France Soir après la guerre, comme St. Exupéry, comme Roger Vaillant, et étaient doués pour rencontrer les gens, voyez, c'est à dire, partout où il allait, il rencontrait toujours quelqu'un, je ne sais pas comment il faisait, je ne sais comment rencontrer les gens, je ne suis pas très sociable, mais lui, que ce soit au Congo pendant la guerre ou pendant la paix, ou que ce soit n'importe où, dans la banlieue, il rencontrait toujours des types et c'étaient des types assez extraordinaires, il les rencontrait comme certaines personnes rencontrent des gens au bistrot le soir et puis on se met au zinc et on reste là une heure, deux heures, trois heures, on parle, voyez, et quand il est revenu, il ramenait toujours des rencontres. "Les grands reportages de Roger Louis à Cinq Colonnes à la Ulle, même à l'époque des guerres (il en a fait beaucoup, beaucoup de guerres, il a

Roger Louis (1925-82), enseignant de mathématiques et de philosophie à ChateauThierry, 1946, responsable local du mouvement de IEducation Populaire, fondateur des télé-clubs dans l'Aisne en 1951, président de la Fédération Nationale de Télévision Educative et Culturelle, 1952, producteur de la série Etat d'urgence sur le monde rural, 1954, et Le 111agazineagricole, 1957, devient grand reporter à Cinq Colonnes à la une en 1960. Ecarté de la télévision après la grève de mai 1968, il ne revient qu'en 1981. Pierre Desgraupes (1918-93), études de lettres et de philosophie, journaliste radiophonique (1944-58), collaborateur à de nombreuses revues littéraires, producteur de télévision dès 1953 : En votre âl11e conscience; Verdict; et Lectures pour tous, co-producteur et présentateur de Cinq colonnes à la une (195968), avant de devenir directeur de la première chaîne (1969-72), et président d'Antenne 2 (1981-4). 17

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fait toutes les guerres coloniales à peu près, au Congo, en Algérie, à SaintDomingue), eh bien, de tous ces endroits-là, il ramenait des personnages dans sa giberne comme un chasseur ramène du gibier et c'était sa puissance. Je ne crois pas qu'il était très doué pour allalyser une situation, ce qU'ail fait aujourd'hui, voyez, politiquement, il n'était pas fait pour rencontrer des ministres, il était fait pour rencontrer des gens et ça, c'est quelque chose de fabuleux, qu'on ne trouve plus aujourd'hui; et moi, j'ai un tas de souvenirs des gens du Congo qui étaient devenus presque légendaires à Cinq Colonnes, on parlait d'eux comme des personnages de la mythologie, voyez, il y avait un type qui s'appelait Manuel, c'était un Noir, alors c'est à dire chaque fois qu'il revenait du Congo, il y avait des amis qui revoyaient Manuel, il y avait une évolution des choses au Congo à travers ce que pensait Manuel, et Manuel c'était un type qui cirait les pompes dans la rue, comprenez, c'était pas le Ministre des Affaires Etrangères au Congo; et en Algérie, il a rencontré ce médecin qui était un des héros de Cinq Colonnes à la Une, on l'avait montré en ombre chinoise parce qu'il avait peur, il était menacé, après on ne l'avait plus appelé que le médecin d'Alger parce que peut-être dans la mémoire des millions de Français, ce type avait pleuré comme ça, et Roger savait trouver ces gens, voyez, il savait les rencontrer, et lui-même était (sic) à la fois une énonne qualité, un petit peu un défaut parce que quand il rentrait, il était imprégné de ce qu'il avait vu, voyez, ce qu'il fit qu'il changeait assez souvent son opinion. Alors s'il avait fait un reportage en Algérie (il restait assez longtemps sur le reportage -trois semaines, un mois), et il avait rencontré des gens de l'OAS, par exemple, avec beaucoup de difficulté, ben il revenait et il était un petit peu OAS et on était obligé de lui dire ça va pas, et inversement s'il avait rencontré des gens du FLN et il revenait, il était complètement pour le FLN. Moi, un jour, je lui ai dit, si tu vas à la Mecque, tu vas revenir musulman, c'était ça, Roger, voilà." 20

En dépit de ses qualités, Roger Louis est tout simplement consigné à un stade pré-professionnel du journalisme, à un stade de pré-journalisme, pourrait-on dire. Selon Desgraupes, Roger Louis ne sait pas faire ce que fait une nouvelle génération de journalistes, à savoir analyser une situation; il est assimilé aux littéraires comme Kessel, St. Exupéry et Vaillant, grands reporters à l'occasion, et aux

"Hommage à Roger Louis", Le nouveau vendredi, magazine diffusé sur FR3, le 25 juin 1982. C'est moi qui souligne.

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aventuriers-globe-trotters, un type de l'époque de Jules Verne.21Son-art consiste à mobiliser des qualités humaines hors du commun, un don de sociabilité qui lui permet de rencontrer des types extraordinaires; sa capacité à transformer les hommes rencontrés en personnages de mythologie le rapproche du romancier. Il a, cependant, les défauts de ses qualités; son absence de point de vue spécialiste le rend trop influençable devant ceux qui partagent sa sincérité, son humanité. Un lapsus commis par Desgraupes trahit ce qu'il estime être les limites de cette approche: "[Louis] était à la fois une énorme qualité, un petit peu un défaut". Roger Louis était (et non pas avait) une qualité, c'est à dire, qu'il n'y avait aucune différence entre sa façon d'être et ses compétences acquises. Bien évidemment, aucune profession ne peut exister sans formalisation de compétences: on attend plus d'un médecin ou d'un avocat que des qualités humaines. Au delà de révocation sentimentale des qualités humaines de son collègue disparu, la minoration par Desgraupes des capacités proprement professionnelles de Roger Louis implique dans le même mouvement deux projets politiques distincts et deux manières de positionner Je journaliste de télévision par rapport au pouvoir. Roger Louis se met au zinc, dans la banlieue, et il discute des heures durant, démontrant sa capacité à intégrer les milieux populaires. Mais quand il revenait, "il ramenait des personnages dans sa giberne" comme un chasseur ramène du gibier. Ce que nous voyons dans cette métaphore de la chasse très répandue aux débuts de la télévision en France (et utilisée par Roger Louis lui-même), 22 c'est la forme de médiation
21

Desgraupes occulte le fait que la profession d'origine de Roger Louis était enseignant, ainsi que l'engagement de ce dernier dans le mouvement de l'éducation populaire. Ce qui passe à la trappe dans sa distinction implicite entre l'amateur et le professionnel, c'est la conception qu'avait Louis de la télévision comme outil pédagogique. Dans une interview donnée après sa mise à l'écart, Louis déclarait, "je n'étais pas journaliste, je n'ai pas eu à apprendre le 111étierpuisqu'on m'avait placé d'emblée dans la situation de celui qui a priori le connaît! 11m'a simplement suffi d'appliquer un certain nombre de principes qui étaient des principes de l'éducateur que j'étais" ("Roger Louis: il est capital d'utiliser la télévision en priorité à des fins d'information", Télé-Ciné, procès verbal, janvier 1969). Pour une monographie sur les débuts de Roger Louis à la télévision, voir Brigitte Jeannin, Roger Louis, 195060, les années de f0I111alion, mémoire de DEA, Université de Paris X-Nanterre,
archi vé à I'IN A. 22 "Mes émissions ont pris un parfum d'aventure à mesure que j'avais le désir d'aller dans des endroits où, a priori, cela sentait l11auvais... Je suis parti nez au vent..." Cité in Brusini et James, op. cit., pp. 54 ; 60.

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proposée par le journaliste de télévision: ramener par la seule force de la personnalité les classes dangereuses (le gibier), dans le giron civilisateur de la République. Sa compétence, si l'on peut parler ainsi, se fonde dans la capacité à établir un rapport avec des gens de bonne foi, ce qui implique un engagement essentiellement moral. La limite de cette conception du journalisme, bien décrite par Desgraupes, est la suivante: confronté à des gens de bonne foi des deux côtés d'un clivage politique majeur, le reporter ne peut plus jouer son rôle de médiateur. Tout autre est le type de journaliste représenté par François de Closets (né en 1933). Docteur en droit, diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques, il commence sa carrière à l'Agence France Presse où il sera envoyé spécial en Algérie, notamment durant les événements. A partir de 1962, .il se spécialise dans les questions scientifiques, devenant responsable des sciences exactes et de la technique à la revue Sciences et Avenir en 1964. Peu après, il est appelé à l'O.R.T.F. pour assurer la chronique scientifique (surtout le programme spatial de la N.A.S.A.) au journal télévisé. Vu son parcours par la suite, notamment lors de l'animation du magazine L'Enjeu durant la période 1977-86 où le journaliste spécialiste devenu économiste maison s'est fait le chantre d'un libéralisme à la française, on pourrait également appliquer ses remarques faites en 1967 aux sciences humaines. Remarques qui, elles aussi, méritent d'être citées in extenso:
Quelles sont les qualités requises pour être Ull bon infornlateur scientifique? F. de Closets- liA mon sens, essentiellement le don de clarification. Il faut savoir pouvoir toujours en comprendre la profondeur, immédiatement dégager les grandes lignes d'une information. Cela me paraît relativement simple, mais le fait est que les techniciens ou les ingénieurs sont rarement capables de cet effort. Il faut une tournure d'esprit, un entraînement et un travail constant pour parvenir à appréhender les problèmes dans un esprit de synthèse, plus que d'analyse fine. Ne peut-on dire tout de InêJ1ze que journalisnze et science sont
c0J11patibles ? "De toute ma con viction, je dis NON. Il est nécessaire de concilier journalisme et science. Le journalisme est, à mon sens, la meilleure technique de communication entre le monde scientifique et le public. Il serait catastrophique pour notre civilisation qu'il n'existe pas. Le monde scientifique doit se persuader de sa nécessité. Les exigences de rigueur du monde scientifique sont un aiguillon pour le journaliste. Le tout est de distinguer entre l'imprécision et l'inexactitude. le journaliste a droit à difficileJ1lent

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l'imprécision, à condition de souligner qu'il est imprécis; il n'a jamais celui d'être inexact. En respectant cette règle, on peut tout vulgariser. COlnn1entêtes-vous reçu dans les milieux scientifiques? "Beaucoup de scientifiques français, surtout dans la recherche pure, dans les milieux universitaires par exemple, ont une prévention certaine à l'égard des journalistes. Dans bien des cas, cette attitude négative est justifiée par toutes sortes d'erreurs de la presse. Mais lorsqu'on travaille en collaboration -j'insiste sur ce fait de l'étroite entente qui devrait exister entre scientifique et journaliste: elle devrait aboutir à la cosignature des articles,lorsqu'on accepte le contrôle sur tous les articles (pratiquement en faisant relire le manuscrit avant publication), alors le scientifique prend en considération votre métier. Pourquoi faut-il une Ùiforn1atîonscientifique? "Notre époque n'a de sens qu'en fonction du progrès scientifique et technique. Si vous restez complètement en dehors de ce développement, si vous n'y participez pas, au moins en vous tenant au courant de ce qui se passe et se prépare, ce siècle perd tout sa saveur. Je sais que beaucoup de contemporains ont sur notre époque un regard pessimiste. Ne pas aimer son époque est une chose triste; ne pas l'aimer quand elle se trouve être le temps le plus passionnant qu'ait jamais vécu l'humanité, c'est lamentable. Il faut donc amener tous les non-scientifiques à être présents à cette aventure. Le divorce avec notre temps n'est pas permis. Il faut inciter à l'optimisme, en permettant de participer à l'effort de la recherche scientifique." 23

La référence (assez positiviste) aux méthodes scientifiques est explicite; comme le dit de Closets, les exigences de rigueur des scientifiques sont un aiguillon pour le journaliste. Le journalisme est affilié au monde de la science au point que de Closets parle de cosignature, d'étroite entente. Mais de Closets est loin d'être un simple passeur entre les scientifiques et les profanes. Sa vision est plus scientiste que scientifique; en d'autres termes, la référence à l'exactitude scientifique comporte un projet proprement politique. Notre époque n'a de sens qu'en fonction du progrès scientifique et technique, l'affirmation est on ne peut plus forte. Ce qui distingue au fond le projet défendu par de Closets, c'est la soumission de la politique (comprise dans le sens d'une guerre démodée entre idéologies) aux impératifs de la science et de la technique, comme il se doit dans une société moderne qui réussit à faire rejoindre le progrès social et le progrès technique.
23

François de Closets, Presse Actualité, 35, été 1967, pp.37-9.

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Projet qui vise à la rationalisation de la politique à travers l'élaboration rationnelle de politiques qui prennent en compte les contraintes objectives de l'économie de marché, horizon indépassable. Ainsi tous ceux qui n'aiment pas l'époque moderne sont montrés du doigt: "c'est lamentable". Mais la mission que se donne de Closets ne s'arrête pas là. La société moderne se caractérise par l'application directe des avancées scientifiques aux articles de consommation courante. Rester "en dehors de ce développement", ne pas "participer", porter sur l'époque "un regard pessimiste", ne pas "se tenir au courant", c'est tout simplement se priver de "la saveur" de la vie. Que faire de ces tristes âmes qui refusent d'adhérer à une époque si "passionnante" ? "Il faut inciter à l'optimisme", les "amener à être présents à cette aventure", faire en sorte que les gens y "participent", qu'ils jouent pleinement leur rôle en tant qu'agents économiques. Mais s'il faut inciter les téléspectateurs, par quels moyens y parvenir? Nous sommes au cœur du problème; est-ce que le journaliste dispose de techniques professionnelles qui lui permettent de jouer un rôle politique si stratégique? Le bon professionnel possède le don de l'éclaircissement et la tournure d'esprit (acquise par l'entraînement et le travail) pour parvenir à appréhender les problèmes dans un esprit de synthèse. Dans la démarcation proposée par de Closets, sont laissées aux scientifiques "la profondeur" et "l'analyse fine". Mais force est de constater que les qualités requises du bon professionnel ne sont nullement spécifiques au journalisme; mieux, ce sont exactement les mêmes qualités que celles possédées par la classe politique moderniste

issue de Sciences Po (comme de Closets) 24 ou de l'ENA, qualités
consacrées dans le rituel du Grand Oral. Si le journaliste peut jouer son rôle de médiateur, c'est parce que, sans être directement impliqué dans le champ politique, il maîtrise les techniques d'une nouvelle science (certains diraient pseudo-science), la communication, et les applique de manière neutre et non partisane. 25
24

Ainsi qu'Alain Duhamel et Anne Sinclair (le premier ayant été l'examinateur de la dernière). (Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber, 1997, p.87). 25 Le rapprochement fait ici entre le journalisme de spécialistes et les impératifs du marché se trouve également chez Jean-Marie Cavada : "Chez nous, le "savoirinventer" aujourd'hui encore reste très fort. Mais "le "savoir-exploiter", tout comme le "faire-savoir", sont des activités considérées cOlnme triviales ou en tout cas secondaires." (En toute liberté, Grasset, 1986, p. 164). Il est vrai que "la science de la communication" a trouvé une application dans l'enseignement des techniques de promotion et de vente.

22

Les techniques optimales de communication journalistique ont été formalisées à la demande de l'agence Associated Press en 1950 par Rudolf Flesh, qui proposa de réduire la longueur moyenne des phrases de 27 à 19 mots ainsi que la longueur moyenne des mots, et d'augmenter la quantité de mots et de phrases "personnels". Comme le dit Gérard Cornu, "ce sont les théories de Flesh qui sont à l'origine des études sur l'intelligibilité, la lisibilité et la mémorisation des messages, qui jouent maintenant un rôle prépondérant dans l'élaboration des

formes de communicationde la presse écrite et audiovisuelle".26 Pour
reprendre de Closets, "le journalisme est la meilleure technique de communication entre le monde scientifique et le public". Le journalisme est donc avant tout une technique de communication. Il n'est nullement question de procédures spécifiques adaptées à la télévision, mais plutôt d'une affirmation de la technicité supérieure de l'écriture journalistique, indépendamment du médium, et du contenu.

L'influence

de l'Ecole des Annales

Si la nature exacte du lien entre la science et le journalisme reste énigmatique chez de Closets, c'est moins le cas dans le texte suivant de Pierre Desgraupes. Dans une interview donnée à Presse Actualité en 1969, pour présenter sa nouvelle émission télévisée XXe Siècle (qui se veut une explication de notre époque à travers l'étude de ses grands problèmes), il s'explique:
"Actualité est un mot équivoque. Si vous appelez actualité ce dont on parle aujourd'hui, c'est une actualité valable pour aujourd'hui, une actualité en crise. Comme on dit qu'une appendicite est en crise! Il y a une actualité latente. De même que vous avez peut-être une appendicite latente qui fait que votre médecin vous conseillera de vous faire opérer maintenant et de ne pas attendre la crise. Ce qui va désormais nous intéresser, c'est la latence, ce n'est pas la crise. Vous me dites: vous retrouverez l'actualité. Bien sûr, nous retrouverons l'actualité. Mais ce que nous voudrions surtout, c'est que lorsque les téléspectateurs trouveront l'actualité en crise parce qu'un matin, en ouvrant leur journal, ils verront que le Viêt-cong a bombardé
26

Gérard Cornu, Les pratiques discursives de ltinfor/nation télévisée: problè111es théoriques, thèse de doctorat, Université de Grenoble III, 1983, p.185. Cornu renvoie à son tour au livre de François Richaudeau, Le langage efficace, Marabout, 1973.

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