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Le temps des vamps 1915-1965

De
496 pages
Au début de la Première Guerre mondiale, le cinéma crée le personnage de la vamp. La première vamp, Théda Bara, est apparue en 1915 aux U.S.A…
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LE TEMPS DES VAMPS

1997 ISBN: 2-7384-4866-6

@ L'Hannattan,

MICHEL AZZOPARDI

LE TEMPS DES VAMPS

1915 - 1965 (CINQUANTE ANS DE SEX-APPEAL)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -- CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR

VINGT ANS DANS UN TUNNEL (Le cinéma ou est-allemandde 1946à 1966(NouvellesEditions Debresse) GUIDE DES FILMS JEAN TULARD (co-auteur)(EditionsRobertLaffont) LES DR6LESSES
(pièce en quatre actes)

JANE EYRE
(pièce en cinq actes, adaptation pour la jeunesse du roman de Charlotte Brontë)

MASSIMO GIROTTI l'acteur aux cent visages (en préparation) LA SCANDALEUSE RELIGIEUSE DE MONZA
(en préparation)

Collection

Champs Visuels

dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-PierreEsquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Philippe Ortoli, Clint Eastwood, lafigure du guerrier, 1994. Philippe Ortoli, Sergio Leone, une Amérique de légendes, 1994. Georges Foveau, Merlin l'Enchanteur, scénariste et scénographe d'Excalibur, 1995. Alain Weber, Ces films que nous ne verrons jamais, 1995. Jean-Pierre Esquenazi (e.d), La télévision et les télespectateurs, 1995. Jean-Pierre Esquenazi (sous la direction de ), Télévisions, la vérité à construire, 1995. Jean-Pierre Esquenazi, Le pouvoir d'un média: TF1 et son discours,

1995.
Joël Augros, L'argent d'Hollywood, 1996 Eric Schmulevitch, Réalisnl£ socialiste et cinéma, le cinéma stalinien,

1996
Georges Foveau, Chasseurs en images, visions d'un monde, 1996. Patricia Hubert-Lacombe, Le cinémafrançais dans laguerrefroide, 1946-

1956,1996.
Alain-Alcidre Sudre, Dialogues théoriques avec Maya Deren, 1996. Andrea Semprini, Analyser la communication, 1996. Khémaïs Khayati, Cinémas arabes, topographie d'une image éclatée, 1996.

Collection

Champs Visuels

dirigée par PieITe-JeanBenghazi, Jean-PieITeEsquenazi et BrunoPéquignot Dernières parutions:
Isabelle Papieau,
La construction

des images dans le discours sur la
et dénwcraties en Afrique Noire,

banlieue parisienne, 1996. Abdoul Ba, Télévisions, paraboles

1996.
Martine Le Coz, Dictionnaire Gérard Philipe, 1996. Pierre Barboza, Du photographique au numérique. La parenthèse indidelle dans l'histoire des imnges, 1996. Yves Thoraval, Regards ,çur le cinéma égyptien (1895-1975),1997. Dominique Colomb, L'es,mr de la communication en Chine, publicité et télévision au service de l'économie socialiste de marché, 1997. Jean-Pierre Esquenazi, La communication de l'information, 1997. Laurent Jullier, L'écran post-moderne, 1997. Gérard Leblanc, Scénarios du réel (Tomes 1 et 2),1997. Jean-Paul Desgoutte, L'utopie cinématographique. Essai sur l'image, le regard et le point de vue, 1997

A JEAN TULARD.

CHAPITRE I LES PREMIERES VAMPS.- (1915 . 1925) Depuis la plus haute Antiquité, l'homme a essayé de fuir les dures réalités de la vie. Il a tenté d'interposer entre le monde extérieur et lui-même, un monde privilégié, peuplé d'êtres exceptionnels. Il s'agit bel et bien d'un refuge sur qui l'Existence n'a aucune prise. Pour supporter de vivre, les GRECS avaient été forcés d'inventer le monde des Dieux qui se mouvaient dans l'univers éblouissant de l'Olympe. L'homme moderne a fait mieux: il a créé le monde des STARS cinématographiques qui se meuvent dans un univers conventionnel et la plupart du temps, imaginaire. Les Stars, comme autrefois les Dieux, apportent à l'Homme, l'apaisement et aimant et en souffrant à sa place. Tout comme leurs glorieux prédécesseurs de l'Olympe, elles viennent justifier la vie humaine en la vivant d'une manière idéale et fictive. La Star doit son existence quasi surnaturelle au spectateur ou à la spectatrice qui l'admire. De nos jours, l' admirateur est appelé "FAN". Cette appellation toute moderne résume en ce mot magique: l'enthousiasme du public pour ses idoles. Depuis que le cinéma a émis ses premiers balbutiements, une multitude de stars des deux sexes a déferlé sur nos écrans. Très vite, le public, en qui sommeillent un DON QUICHOTTE ou une MADAME BOVARY,les a idéalisés. La Star avait pour mission de plonger le spectateur non seulement dans ce monde du rêve et de l'illusion - qui est parfois si délicieux - mais aussi de le charmer. Elle se devait donc de déployer des trésors de séduction. A l'heure actuelle, le terme de "séducteur" ou de "séductrice" suffit à discréditer toute une catégorie d'acteurs que l'on désigne par ce nom. Le spectateur, pourvu d'une solide culture cinématographique, évoquera aussitôt ces beaux jeunes premiers pour cartes postales nantis d'un uniforme

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d'officier ou d'un smoking blanc dansant avec de séduisantes jeunes premières enveloppées dans une vaporeuse robe de bal. Il est trop évident que l'admiration des foules s'adressait non pas à eux mais uniquement à leur beauté physique, véritable pierre d'achoppement pour un acteur ou une actrice si elle n'est pas accompagnée de talent. Par le truchement des Cinémathèques ou de la Télévision, il nous est permis de retrouver ces premières stars du muet ou du début du parlant qui firent battre tant de cœurs. Il faut bien l'avouer: nous ne pouvons nous empêcher de réprimer un sourire à la vue de ces "élégantes" et de ces "élégants" qui semblent sortis d'un journal de modes ou chez le bon faiseur. "Comment nos parents ont-ils pu se laisser prendre aux poses sophistiquées d'une Greta Garbo, d'une Pola Negri, d'un Rudolph Valentino ou d'un Ramon Novarro ? Citons pour mémoire, la biographie fort romancée de" Mata-Hari réalisée par George Fitzmaurice en 1932 dont les deux interprètes principaux: Greta Garbo et Ramon Novarro s'efforcaient de prendre des poses pour nous faire croire à la grande passion qu'ils étaient censés éprouver. La froide sophistication de leur jeu n'arrive plus à nous émouvoir aujourd'hui.(1) Il est évident que l'aspect extérieur d'un acteur ou d'une actrice était déterminant pour sa réussite: c'est son physique qui lui permettait de tenir un emploi - le temps d'une décade ou quelquefois plus longtemps - si "l'irréparable outrage" des ans ne venait mettre le holà !. Evoquons quelques grands noms du cinéma international: Norma Shearer, Irene Dunne, Carole Lombard, Greer Garson, Vivien Leigh, Ava Gardner, Marilyn Monroe, Elizabeth Taylor, Michèle Morgan, Danielle Darrieux, Gary Cooper, Cary Grant, Laurence Olivier,
(1) Greta Garbo prendra sa revanche sur Mata-Hari quatre ans plus tard en incarnant la célèbre courtisane romantique Marguerite Gautier plus connue en France sous le nom de "La Dame aux camélias" dans le film de George Cukor.

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Richard Burton, Gerard Philipe, Alain Delon... leur physique avantageux a été le point de départ de leur éclatante réussite. Leur persévérance, leur intelligence, leur lutte opiniâtre pour se maintenir au firmament des "stars" a fait le reste. Hors du temps et par delà les modes, leurs noms ne se sont pas prêts de s'effacer de nos mémoires. Les vedettes féminines qui ont fait battre les cœurs de plusieurs générations de spectateurs devaient posséder - à l'écran, du moins! - les qualités morales accompagnant nécessairement la beauté physique: tendres amoureuses, épouses aimantes et dévouées, mères irréprochables: elles ont illustré toute une époque sentimentale où règnent les bons sentiments: la plupart de leurs films doivent déboucher immanquablement sur un "happy-end". Elles dispensaient à profusion le rêve, les illusions, la joie de vivre. Il n'est besoin que de consulter la filmographie d'une IRENE DUNNE ou d'une DANIELLE DARRIEUX pour s'en rendre compte: leurs films tournés avant-guerre nous charmaient et nous faisaient oublier les grisailles ou les morosités de l'existence. Pourtant le cinéma, tout comme la littérature ne pouvait se nourrir de jeunes filles en fleurs, d'adorables jeunes femmes ou d'épouses vertueuses. A la lumière, viendra toujours s'opposer l'ombre. Qu'on le veuille ou non, toute société sera toujours manichéïste : les bons seront toujours aux prises avec les méchants. Il appartiendra aux esprits subtils de cerner les ambiguités des humains afin de ne pas tomber dans le piège grossier de la simplification à outrance qui répartirait le monde en deux catégories d'individus !.La religion catholique est peut-être responsable de cette classification abusive. Dans l'Ancien Testament, ne nous dit-on pas que le Ciel était peuplé d'êtres purement spirituels servant d'intermédiaires entre Dieu et les hommes, et appelés Anges? - N'est-ce pas également l'Ancien Testament qui nous parle d'une seconde catégorie d'anges: les mauvais anges ou anges des ténèbres que Dieu a exilés

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après leur révolte? - Ces anges déchus ne seront-ils pas en éternel conflit avec les bons anges ou anges de lumière? Le Cinéma se devait de ne pas demeurer en reste avec l'Ecriture: au début de la Première Guerre Mondiale, en 1915, il crée le personnage de la VAMP; Deux actrices; l'Américaine THEDA BARA et la Française MUSIDORA devaient se disputer le privilège d'avoir été la première vamp à l'écran. Nous ne saurons jamais à laquelle des deux pionnières, il faudra attribuer la palme du mérite mais il convient, tout d'abord, de faire la lumière sur cette appellation de "vamp" dont tant d'actrices de renommée internationale devaient être affublées pendant près d'un demi-siècle. Si nous ouvrons le Dictionnaire du Cinéma et de la Télévision, nous pouvons lire sous la plume de deux éminents spécialistes du 7ème Art(l) que le mot "vamp" est un nom féminin tiré de "Vampire" et plus exactement du "Vampir", mot allemand d'origine slave. Le point de départ semble être une nouvelle de Rudyard Kipling: "The Vamp" - diminutif de Vampire - portée à l'écran par un certain Frank Powell en 1915 et rebaptisée: "A Fool there was". La vedette en était une parfaite inconnue Theda Bara qui allait bénéficier d'une publicité aussi invraisemblable que tapageuse. De son vrai nom Theodosia Goodman, Theda Bara avait vu le jour à Cleveland dans l'Ohio. Son père était un homme d'affaires d'origine polonaise et sa mère était française. La publicité l'affuble d'une généalogie fantaisiste: un père français peintre de profession, une mère arabe et princesse. Elle serait née en Egypte et aurait passé toute son enfance dans le désert qu'elle traversait en cavalière émérite, à l'âge de douze ans, sur un pur-sang arabe, faisant ainsi l'admiration des tribus de nomades. Un fellah égyptien- âgé de 110 ans !- lui avait prédit la gloire. Elle fit ses débuts non pas aux Etats-Unis mais à... Paris où elle vint
(1) Maurice Bessy et Jean-Louis Chardans ; Dictionnaire du Cinéma, Torne IV, page 470 - Pauvert, éditeur.

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faire du théâtre(1). Le metteur en scène Frank Powell la remarque et la ramena à Hollywood pour en faire l'héroïne du film déjà nommé. Elle ne devait plus arrêter de tourner jusqu'à la fin de la première Guerre Mondiale: les réalisateurs la confinant dans un sempiternel emploi de "vamp". Il semble bien que ce mot de "vamp" ait été créé en Amérique bien qu'il fût revendiqué, comme nous l'avons déjà dit, par l'actrice française Musidora. De son vrai nom, Jeanne Roques, cette dernière fut choisie par Louis Feuillade pour être l'héroïne de son film: "Les Vampires", tourné la même année que" A Fool there was" mais en France. Au moment où les Américains découvraient Theda Bara avec ses poses audacieuses et son "regard vampire", les Français s'éprenaient de Musidora et de son inoubliable "collant noir", jugé provocant à l'époque. "Sa fine beauté brune, ses grands yeux de velours firent d'elle, pour un temps, la coqueluche de Paris qui fredonnait: "Un maillot de soie, moulait ses formes d'ivoire"!(2) Tout comme Theda Bara, Musidora fut abondamment utilisée dans cet emploi de "vamp" dans de nombreux films de Louis Feuillade. Elle se tourna ensuite vers la mise en scène avec moins de bonheur et débuta dans le journalisme en 1930. VERS la fin de sa vie (elle mourut en 1957 âgée de soixante-huit ans), elle fut attachée à la Commission des Recherches Historiques de la Cinémathèque Française et aida Henri Langlois dans ses travaux. Spirituelle et cultivée, elle fut au temps du muet, une véritable actrice qui n'hésita pas à affronter des risques en se permettant d'incarner l'héroïne du célèbre roman de Colette: "La Vagabonde" en 1918. Elle eut encore quelques rôles intéressants jusqu'en 1925 qui ne réussirent pas à faire oublier celui d'Irma Vep des "Vampires", dont le célèbre "collant noir" fut réutilisé... quarante ans plus tard par Audrey Hepburn dans "Sabrina" réalisé par Billy Wilder.
(1) au Théâtre Antoine. (2) René Jeanne et Charles Ford: Les Vedettes de l'écran, pages 14-15.

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Theda Bara eut moins de chance qu'elle: les films qui suivirent "A Fool there was" furent médiocres mais remportèrent tout de même un gros succès auprès des foules: "La Fille du Diable", "La Tigresse". - Elle tenta également d'incarner des personnages historiques: "Salomé" ; "Cléopâtre" ; "Madame Du Barry" mais elle échoua complètement lorsqu'elle tenta de jouer un rôle d'ingénue à la Mary Pickford, avec "Kathleen MAVOURNEE", en 1919. Elle fut condamnée à tourner, par la suite, des films mineurs et cessa toute activité à partir de 1926 alors qu'elle n'avait que trente-six ans. Elle mourut du cancer le 6 avril 1955, deux ans avant MUSIDORA. Il serait temps de nous étendre un peu plus sur ce terme de "vamp" qui n'allait pas tarder à franchir l'Atlantique pour s'implanter dans tous les pays d'Europe. Il ne signifie plus grand'chose pour un "teenager" qui en ignore la plupart du temps, la signification. Aussi conviendra-t-il de lui expliquer qu'une vamp n'est rien d'autre qu'une "femme fatale" . Cette explication sera-t-elle suffisante pour un jeune des années 80 n'ayant jamais rencontré une femme de cet acabit? Fatale à qui? - ou à quoi ? - La femme n'est plus pour l'homme un être fragile et mystérieux qu'il s'agissait de conquérir mais une associée à part entière partageant les mêmes joies et les mêmes risques que lui. Il faudra alors se lancer dans une longue digression d'ordre cinématographique, éviter de tomber dans le pédantisme pour lui donner toutes les précisions nécessaires concernant les caractéristiques et les attributs de cette vamp... femme fatale par excellence ! Une vamp, bien qu'appartenant au sexe dit faible, ne devait montrer aucune faiblesse pour une personne du sexe opposé. Un homme n'avait que des devoirs vis-à-vis d'elle mais elle se réservait tous les droits. Les hommages, les témoignages de la passion masculine étaient accueillis avec une indifférence méprisante sans réussir à modifier son comportement: elle devait se méfier des pièges de la

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passion, garder la tête froide car il lui était interdit d'aimer. La seule passion autorisée était pour l'argent dispensateur du luxe, unique moyen pour accéder à cette vie élégante dont toute femme rêve. Une vamp digne de ce nom n'apparaîtra jamais en négligé: elle ne daignera se montrer que vêtue de robes longues de soie noire moulant artistiquement son corps et elle arborera toute la panoplie indispensable dans l'art de séduire: étole de vison ou renard blanc, longs gants noirs, bijoux et long fume-cigarette sans oublier un maquillage loin d'être discret et de bon goût: le rimmel et le rouge à lèvres seront utilisés à profusion dans le but de modifier et de durcir la physionomie. Il n'est pas étonnant que ces femmes fatales, coquettes, cyniques, vénales aient eu mauvaise presse. Ces anges maléfiques venus sur terre pour tenter et damner les hommes peuvent inspirer le désir mais non l'estime. Aussi, dès le début du cinéma parlant, la vamp maléfique disparut au profit d'un autre type de vamp: le vamp transformée en femme d'action. Le cinéma qui cherchait de plus en plus à s'affranchir de toute tutelle théâtrale avait soir d'aventures, d'exotisme et ne pouvait plus s'accommoder d'un type féminin stéréotypé à l'excès. Par opposition aux premières vamps du muet qui n'étaient que des objets érotiques ou maléfiques dont l'unique but était de séduire et de faire souffrir le représentant du sexe dit fort, les nouvelles vamps se lancent à corps perdu dans l'action: elles sont femmes d'affaires, aventurières, espionnes et même... femmes gangsters. La Première Guerre Mondiale, la révolution bolchevique et l'écroulement du tzarisme le démembrement de l'Empire austro-hongrois, la Guerre des Balkans sont des faits vieux à peine d'une décade que les cinéastes mettent largement à contribution. Leur but n'est pas de faire œuvre d'historiens mais d'utiliser l'histoire comme jadis le bon ALEXANDRE DUMAS: ce "clou auquel il accrochait ses sujets" deviendra pour eux un contexte idéal pour ourdir des trames romanesques où les vamps se meuvent dans un terrain privilégié.

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Les ETATS-UNIS ont été la terre de prédilection de ces femmes dites fatales: comme l'écrivait JEAN-PIERRE BOUYXOU : "Les grandes vamps tributaires d'un fastueux entretien de leur propre légende sont pour la plupart sinon américaines, du moins sous contrat dans les studios hollywoodiens" .(1)THEDA BARA devait avoir une nombreuse et éclectique descendance: BETTY BLYTHE, MILDRED HARRIS, MARGARET LIVINGSTONE, ESTELLE TAYLOR dont les noms n'évoquent plus rien aujourd'hui. Paradoxalement, les étrangères annexées par les Etats-Unis ont fait la gloire de leur cinéma: la Danoise, Asta Nielson, la Polonaise, Pola Negri, la Russe, Olga Baclanova(2), la Hongroise Lya de Putti (qui se suicida à l'avènement du parlant) et enfin les deux plus grandes: la Suédoise, Greta Garbo et l'Allemande Marlène Dietrich sont restées présentes dans nos mémoires alors que les noms de leurs concurrentes autochtones sombraient dans l'oubli. Ne passons pas sous silence, les belles vamps du cinéma italien! Dès la naissance du cinématographe, les Italiens qui- ont toujours eu la réputation d'être les hommes les plus galants et les plus passionnés du monde - se sont pris d'une belle passion pour leurs belles déesses de l'écran, appelées "dive" dans la péninsule. Les "dive" ne se contentaient pas d'influencer la tenue vestimentaire et le comportement des spectatrices (qui se devaient d'adopter leurs attitudes ou poses alanguies) : elles semaient surtout le trouble ou le désarroi dans le cœur des spectateurs. La "diva", traduction italienne du mot "vamp" a fait les beaux jours du cinéma muet italien: Francesca Bertini, Hesperia, et surtout l'extravagante Pina Menichelli au jeu outrancier qui se retira en pleine gloire alors qu'elle n'avait que 29 ans.
(1) JEAN-PIERRE BOUYXOU : article "CINE-REVUE n° 10 10 MARS 1971. (2) Elle fut l'inoubliable vedette féminine de "Freaks" (La Monstrueuse Parade") de Tod Browning: les nains du cirque la punissaient de sa coquetterie perverse en la défigurant.

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L'avènement du parlant n'étouffa pas ce culte du "divisme" dans le cœur des Italiens: en 1934, Max Ophuls, qui fuyait le nazisme, réalisa en Italie un merveilleux film intitulé: "La Signora di tutti" (LA Dame de tout le monde). Il pennettait de révéler au monde entier une nouvelle vamp appelée Isa Miranda. Elle devait faire une carrière internationale : sollicitée successivement en Allemagne, en Autriche, en France, puis aux Etats-Unis où les producteurs voulurent en faire un sosie de Marlène Dietrich. Elle rentra dans son pays natal au moment où éclatait la Seconde Guerre Mondiale et ne cessa de tourner jusqu'en 1977. Elle prouva qu'elle n'était pas seulement une vamp mais aussi une grande comédienne lorsqu'elle se transfonna sous la direction de René Clément en humble serveuse de restaurant pour les besoins du film "Au-dela des Grilles"(l). Cette inoubliable création lui valut le "Grand Prix International" pour la meilleure interprétation féminine au Festival de Cannes en 1949 et le prix "du New-York Film Goers" Association des Théâtres et Cinémas de New-York, attribué à la meilleure actrice étrangère de la saison 49-50. De nos jours, ce culte du "divisme" ne s'est pas éteint dans le cœur des Italiens: plusieurs générations se sont enflammées pour la talentueuse Clara Calamaï (l'inoubliable interprète d'''Ossessione'' de Lucchino Visconti, la provocante Silvana Pampanini (qu'Abel Gance sut très bien utiliser dans sa "Tour de Nesle") en attendant que Gina Lollobrigida et Sophia Loren viennent régner sur les écrans d'Italie. Les Allemands n'ont pas la réputation d'être aussi passionnés que les Italiens et pourtant ils ont eu leurs "vamps" eux aussi: la hiératique Brigitte Helm, révélée par "Metropolis" de Fritz Lang, la très grande danseuse, La Jana (disparue prématurément à l'âge de 35 ans et dont la mort provoqua un culte enflammé bien que posthume) et enfin
(1) Coproduction franco-italienne intitulée en Italie: Malapaga" "Le Mura di

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Zarah Leander dont la séduction due en grande partie au charme de sa voix rauque et troublante la fit idolâtrer durant les années 40. Une Allemande fut peut-être la plus grande "vamp" du cinéma mondial mais ce n'est pas dans le pays qui la vit naître qu'elle connut la gloire. Nous avons deviné qu'il s'agit de Marlène Dietrich: celle qui fut "Lola" de "L'Ange Bleu" : la Grande Catherine de "l'Impératrice Rouge" tourna en 1935 sous la direction de son réalisateur-Pygmalion, Josef Von Sternberg: "La Femme et Le Pantin", d'après le roman de Pierre Louïs. Danseuse de cabaret vénale, elle poussait au désespoir, un homme par sa cruauté savamment distillée durant tout le film. Elle incarnait ainsi parfaitement le mythe de la vamp maléfique venue sur terre pour désespérer et damner l'infortuné mortel qui s'éprenait d'elle. Jamais aucune autre vamp ne put rivaliser avec Marlène sur le plan de la cruauté car "La Femme et le pantin" avait porté le thème à la perfection. Les autres grandes vedettes d'Hollywood furent surtout des amoureuses pathétiques: Greta Garbo nous apparut comme une victime de la passion dans "Le Roman de Marguerite Gautier", "Anna Karénine" et "Marie Walewska". Joan Crawford qui transforma la mode du maquillage au milieu des années 30 fut également une grande amoureuse dans ses films. Plus tard, Lana Turner, Rita Hayworth et Elisabeth Taylor prirent la relève de leurs illustres devancières et firent battre également bien des cœurs. Une seule ombre au tableau: à l'exception de Musidora, aucune des vamps que nous avons passées rapidement en revue, n'est française. Les Français qui ont l'esprit cartésien craindraient-ils de se couvrir de ridicule en adorant ces êtres chimériques et abusifs, éloignés à mille lieues de la vie réelle? - Se contenteront-ils d'abandonner ce personnage encombrant aux étrangers? - Un critique a pu écrire à ce sujet:

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"La vamp existe partout, sauf en France".(I) En réalité, la vamp n'a pas été absente de nos écrans; toutefois, les Français l'ont dépouillée de son aspect arbitraire et conventionnel pour l'intégrer à la vie courante. Ils ont su recueillir avec intelligence l'héritage de la littérature des deux siècles
précédents pour en faire bénéficier le public

- celui

du ving-

tième siècle - par le truchement de leurs films. Pendant plus de deux cents ans, les romanciens, conteurs et auteurs dramatiques se sont délectés à nous décrire ces femmes en marge de la morale traditionnelle, désignées sous les appellations d'intrigantes, d'aventurières, de courtisanes, de mauvaises filles, de cocottes ou de petites femmes. Depuis l'Abbé Prévost, jusqu'à Emile Zola en passant par Balzac Alexandre Dumas Fils, Prosper Mérimée, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant et Edmond de Goncourt... que de grands noms et que de créations inoubliables : leurs Manon Lescaut, Nana Flore Brazier(2), Esther GOBSECK(3), Marguerite Gautier, Carmen, Sapho, Sidonie Chebe(4), Fifi(5), Madame Obardi(6}, ou Elisa(7), ont vécu une nouvelle existence sous les sunlights. Elles ont inspiré moult films - voire des remakes - et les cinéastes se sont complus, à leur tour, à les faire parler, aimer ou même chanter pour notre plus grand plaisir. Ils n'ont pas craint de les faire vivre à notre époque afin de prouver l'universelle portée de leurs personnages. Les siècles passent. .. mais les personnages des grands chefs-d' œuvre restent vivants, écrivait un critique éclairé. Ils forment une humanité idéale, plus jeune, plus passionnée que l'humanité réelle". Ce jugement pourrait être appliqué sans restriction aux grandes
(1) Jacques Siclier ; La Femme dans le Cinéma Français - Chapitre III.Page: 41 - (Editions du Cerf). (2) Héroïne de "La Rabouilleuse" (3) Héroïne de "Splendeurs et Misères des Courtisanes" (4) Héroïne de "Fromont Jeune et Risler Aîné "de Daudet (5) Héroïne de "Mlle Fifi " (6) "La mère d'Yvette "dans la Nouvelle de Maupassant (7) Héroïne de "La fille Elisa "d'Edmond de Goncourt.

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héroïnes de notre patrimoine qui nous firent tant rêver grâce à leur seconde jeunesse due à l'invention du cinématographe prenant la relève de la littérature. * *

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CHAPITRE II LA VOIE EST OUVERTE EN FRANCE (1926-1932)
Au début des années 20, Musidora pouvait se vanter d'être la seule vamp régnant sur les écrans d'un pays apparemment allergique à ce genre de personnages. Elle n'allait pas toute fois demeurer sans descendance. René Navarre, qui fut l'inoubliable Fantômas sous la direction de Louis Feuillade, remarque à Nice, une jeune femme âgée de 25 ans, dont le charme et la beauté sont loin de le laisser indifférent. Elle est issue d'un milieu aisé, s'est mariée trop jeune alors qu'elle avait à peine seize ans et vient de divorcer. Elle est libre de toute entrave et accueille avec joie la proposition faite par René Navarre d'entrer dans le monde du spectacle. Ce dernier engage la jeune femme et la recommande à Louis Feuillade, elle s'appelle Blanche Moulin mais c'est sous le pseudonyme de Gina Manès qu'elle s'illustrera dans les annales du cinéma. Au bout de quelque temps, le public va s'enflammer pour cette brune pulpeuse "aux yeux de phosphore" comme l'écrivit Colette. En 1926, elle est choisie par Abel Gance pour être une bien séduisante Joséphine de Beauharnais dans son célèbre "Napoléon" ; l'année suivante, elle trouvera un de ses meilleurs rôles grâce à Jacques Feyder qui lui confie le rôle de l'héroïne du roman d'Emile Zola: "Thérèse Raquin".(l) Il semble bien qu'aucune copie du film de Jacques Feyder n'ait été conservée par les cinémathèques et autres musées du cinéma muet français. Remettons-nous en donc au jugement des critiques de l'époque qui ont salué le film comme un chef-d'œuvre et l'interprétation de Gina Manès comme l'une des plus parfaites de l'histoire du cinéma. Thérèse Raquin, cette femme fatale qui pousse son amant au crime et devient la proie du remords est une des figures les plus attachantes de notre cinéma. Jamais Gina Manès ne
(1) Rôle repris vingt-cinq ans plus tard par Simone Signoret.

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devait trouver un pareil rôle. Le cinéma parlant allait lui permettre de briller encore quelque temps grâce à des films se déroulant dans le milieu si particulier et si envoûtant du cirque: "Grock" (Carl Boese, 1930) ; "Salto Mortale" (Edwald André Dupont, 1931) et surtout: "Une belle Garce" (Marco de Gastyne, 1931).(1) Dans ce dernier film, tiré d'un roman de Charles-Henry Hirsch, elle incarne à merveille la vamp maléfique venue semer le trouble dans un cirque en séduisant un dompteur et son fils. Elle usera, par la suite, de son influence pour faire entrer les deux hommes dans une cage où se trouvent des lions particulièrement redoutables. Peu lui importe si ses victimes vont risquer leur vie! Les hommes ne sont, à ses yeux, que des pantins qu'il s'agit d'asservir à ses lois et à ses caprices! Naturellement elle n'éprouvera aucun remords lorsque les hommes seront blessés par les fauves. Quelques films à succès font suite à "Une belle garce". Gina Manès vient d'avoir 39 ans (nous sommes en 1932) et éprouve soudain le besoin de quitter la France pour le Maroc. Elle devait reconnaître ultérieurement que ce fut la plus grands erreur de sa vie car, à son retour au pays natal deux ans plus tard, les producteurs lui firent grise mine. Elle sera obligée d'accepter des petits rôles, se contentant parfois d'une ou deux scènes, dans des films comme "Mayerling" (Anatole Litvak, 1935) au "Mollenard" (Robert Siodmak, 1937). Elle fera également du théâtre et on pourra la voir, en 1938, dans une pièce policière "Les deux Madame Carroll" où elle se tire à merveille d'un rôle de vamp provocante. Elle ne tournera qu'un seul film sous l'Occupation: "Les Caves du Majestic" (Richard Pottier, 1944) où elle tient un rôle fort modeste: Ginette, ancienne entraîneuse devenue dame des lavabos dans un palace où le commissaire Maigret vient enquêter à la suite d'un meurtre. Un peu plus d'un an auparavant, Gina Manès avait failli
(1) "Une belle Garce "fera l'objet d'un remake en 1947 : Ginette Leclerc succèdera à Gina Manès.

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perdre la vie dans des circonstances particulièrement éprouvantes. Fortement marquée par le monde du cirque auquel elle devait trois de ses plus grands succès, elle avait toujours rêvé de jouer, un jour, pour "de vrai", un rôle de dompteuse Le moment arriva où la belle Gina, encore séduisante malgré ses 49 ans, put réaliser son rêve. Jérôme Madrano, le directeur du célèbre cirque du même nom, avait pensé que le nom de Gina Manès, familier aux amateurs du cirque, serait une attraction supplémentaire en même temps qu'une source de profit pour son nouveau spectacle. Sa tâche consisterait à présenter les tigres avec lesquels travaillait, à l'époque, le dompteur Roger Spiessert, dit Spessiardy, frère du directeur du Cirque Pinder. Gina Manès devait s'attaquer là au rôle le plus dangereux de sa carrière. Dès le soir de la Générale, le vendredi du 13 novembre 1942, les tigres refusèrent de lui obéïr et l'un d'eux, la blessa grièvement. Elle put se rétablir après plusieurs opérations et une douloureuse convalescence mais son corps porta toujours la marque de cicatrices. L'une d'elles était si visible à la tempe, près de son œil, qu'un journaliste écrivait, peu de temps après l'accident: "on tremble en pensant que la griffe aurait pu arracher à jamais du visage de Gina, cet étrange regard de jade que l'écran a rendu célèbre". (1) Déçue par la France, elle s'expatria au Maroc, une seconde fois. Quelques petits rôles lui sont dévolus dans des coproductions parmi lesquelles nous pouvons citer: "La septième porte", (1947) et "Noces de sable" (1948), d'André Zwoboda ou bien encore: "La Danseuse de Marrakech" de Léon Mathot (1949). Gina Manès s'établit, à la même époque, à Rabat, où elle ouvre une école de comédiens, obtient une Chaire d'interprétation cinématographique au Conservatoire de la ville et fonde avec la journaliste, Anita Estève, le club cinématographique local. Ne trouvant pas la compréhension et l'aide souhaitées de
(1) Claude Sylvane : Ciné-Mondial, n° 74 - 29 janvier 1943.

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la part des autorités locales, elle retourne vers la Mère-Patrie pour essayer de renouer avec le cinéma. De 1954 à 1965, elle tournera encore dans une vingtaine de films se contentant d'une apparition fugitive ou d'une banale figuration dans des bandes mineures. A 78 ans, elle décide de se retirer pour toujours et va s'établir dans une résidence pour personnes du troisième âge située dans le Béarn. Dans la vie, Gina Manès s'est montrée sous un aspect radicalement opposé au personnage de vamp imposé par le cinéma. La femme nous émeut plus encore que l'actrice aujourd'hui: la séductrice s'efface devant la lutteuse courageuse qui s'est heurtée constamment à une adversité permanente, à une sorte de malédiction de la Providence qui la freinait ou l'arrêtait dans toutes ses entreprises. Cette malédiction, qui se traduisit par un continuel "non" du destin, s'abattit sur toutes les vamps de notre cinéma. Elle les a souvent foudroyées en pleine gloire. Si quelques-unes d'entre elles ont pu lutter de toutes leurs forces pour remonter le courant, d'autres se sont enlisées pour toujours dans les eaux troubles de l'adversité. Foudroyée en pleine gloire fut Janie Marèse, révélée au début du parlant. Elle aurait pu devenir la seule vamp capable de rivaliser avec Gina Manès. Elle était issue d'un milieu bourgeois et avait été élevée au couvent. Très jeune elle prend des leçons de chant et devient chanteuse d'opérettes. Ses dons vocaux lui permettent de débuter au cinéma dans l'adaptation que fait Marc Allegret de la célèbre opérette: "Mam'zelle Nitouche". Son premier emploi est celui d'ingénue: elle a pour partenaire Raimu mais réussit tout de même le tour de force de ne pas être éclipsée par le grand monstre sacré. Quelques mois plus tard, Jean Renoir l'arrache à un emploi dans lequel elle aurait pu être confinée à jamais pour la faire basculer dans la catégorie des "vamps". Jean Renoir s'inspire d'un roman de Georges de La Fouchardière, auteur spécialisé dans la gaudriole, pour en faire un bouleversant drame naturaliste. TIs'agit de "LaChienne",

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que l'on peut considérer comme le prenrier film parlant de Jean Renoir. ("On Purge Bébé"), réalisé en quatre jours, n'étant qu'un "film alimentaire" et qui, après plus d'un denri-siècle, n'a pas pris une seule ride. Janie Marese, âgée seulement de vingt-trois ans, s'identifie à merveille au personnage qui lui a été demandé d'incarner.- "La Chienne", c'est elle: c'est Lulu Pelletier, cette jeune prostituée qui va entrer par hasard dans la vie d'un honnête caissier d'une maison de commerce qui le vole et le bafoue avec la complicité d'un souteneur. Elle sera l'instrument de la déchéance du caissier en le poussant à devenir un voleur pour satisfaire à ses exigences mais ses artifices se retourneront contre elle: elle humilie sa victime à un tel point que, exaspéré, le "pantin" poignardera sa maîtresse avec un coupe-papier. Le souteneur sera accusé à sa place et finira sur l'échafaud. Un an après "L'Ange bleu" et quatre ans avant "La Femme et le Pantin", Janie Marèse vient s'illustrer dans ce personnage de "vamp maléfique" que l'on croirait venue sur terre uniquement pour perdre l'homme qui a eu la faiblesse de s'éprendre d'elle et qu'elle transforme en pantin. Lulu Pelletier, "la chienne", n'est pas une séductrice éthérée à la manière des personnages du cinéma muet, c'est un être bien réel que le spectateur a devant lui. Fini le règne des vamps chimériques du cinéma muet, - "L'Héroïne" de la "Chienne" ouvre la voie à cet emploi de "belle garce" que Gina Manès puis Viviane Romance et Ginette Leclerc devaient tenir pendant de nombreuses années. Dotée d'un riche tempérament dramatique, elle aurait pu être aussi célèbre que ses consœurs si elIe n'avait été enlevée aussi prématurément en pleine gloire. "La Chienne" qui aurait dû rapporter à son interprète féminine la gloire et l'argent fut, bien au contraire, sa tunique de "Nessus". Janie Marese était entourée dans le film de Jean Renoir, de Michel Simon qui jouait avec son talent coutumier le rôle du caissier et d'un nouveau venu, qui devait se spécialiser, par la suite, dans les personnages de mauvais garçon: Georges Flamant, incarnant le souteneur. Les trois interprètes se montrèrent

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remarquables dans la "Chienne" mais ils eurent le tort de vouloir continuer à s'identifier à leurs personnages dans la réalité. Jean Renoir, dans son livre de souvenirs paru plus de quarante ans plus tarde!), nous dit que: "envoûtés par leur propre interprétation des rôles, les protagonistes avaient fini par ressentir les sentiments des personnages". Michel Simon était tombé réellement amoureux de Janie Marese qui avait préféré, comme dans le film, Georges Flamant, plus jeune et naturellement plus séduisant que son rival. L'aventure se termina tragiquement. .. non pas par un meurtre comme dans l' œuvre de Renoir mais par un accident de voiture. Georges Flamant s'était acheté, avec les cachets de "La Chienne" une grosse automobile américaine. Il voulut partir en vacances avec sa belle partenaire avec laquelle il allait peut-être former un nouveau couple idéal aussi bien à la ville qu'à l'écran mais la chance ne leur sourit pas. Georges Flamant eut un accident avec sa voiture et Janie Marèse fut tuée sur le coup(2). Michel Simon s'évanouit au cours de l'enterrement et Georges Flamant, traduit devant les tribunaux, resta éloigné des studios pendant plusieurs années. Nous le retrouverons au milieu des années 30 comme partenaire attitré de Viviane Romance. Avec son palmarès cinématographique des plus légers-seulement trois films - Janie Marèse demeure l'une des vamps les plus parfaites de notre cinéma. Si son souvenir s'est perpétué de nos jours jusqu'à nous, c'est au grand Jean Renoir qu'elle le doit. Nouveau Pygmalion, il sut transformer cette petite bourgeoise qui n' "avait qu'une chose contre elle, son accent trop distingué"(3) en un merveilleux petit animal sensuel, "d'une vérité, écrira plus tard Jacques Sic1ier,pulvérisant toutes les incarnations de Viviane Romance, Ginette Leclerc et autres
(1) Jean Renoir: "Ma vie et mes films", Chapitre 20, page 99. (2) l'Accident eut lieu le 14 Août 1931. (3) Jean Renoir - op. cit. Page 100

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spécialistes. "(1). Janie Marèse fera école, certes, mais sa disparition prématurée ne peut que nous faire regretter l'importance considérable qu'elle aurait pu prendre dans le cinéma français des années 30. La fin tragique de Janie Marèse, l'exil "marocain" de Gina Manès vont priver notre cinéma de ses deux plus beaux fleurons. L'emploi de vamp désormais vacant est remplacé par d'autres catégories de personnages se parant également de mille séductions: cocottes, aventurières et même espionnes occupent le devant de la scène. Le cinéma pille la littérature, le théâtre, ou l'histoire pour le plus grand plaisir de son public mais le plus souvent ces femmes - auxquelles de grandes actrices de la scène prêtent leurs traits n'ont qu'une existence purement romanesque et frisent le conventionnel. Elles nous attirent, un instant, pour s'effacer aussitôt de nos mémoires.

(1) Jacques Siclier : La Femme dans le Cinéma Français VIII.- Page 76. 25

- Chapitre

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CHAPITRE III COCOTTES, AVENTURIERES ET ESPIONNES La "petite femme entretenue" - plus communément appelée "cocotte" - a fait les beaux jours du vaudeville sous la troisième République. Il n'est pas étonnant que ce personnage qui émoustillait nos grands-pères ait été très vite annexé par le cinéma parlant. COLETTE DARFEUIL, de son vrai nom EMMA-HENRIETTE FLACQUET, a tenu cet emploi, sans faiblir, pendant plus de trente ans au cours des cent-dix films qu'elle a tournés. COLETTE DARFEUIL voit le jour à Paris au début du siècle, vers 1905. Elle perd très jeune son père et est envoyée en pension à Orléans mais les études ne l'intéressent guère sauf lorsqu'il s'agit de jouer la comédie. En grandissant, la petite Emma-Henriette Flacquet découvre la danse et le cinéma qui ne tardent pas à devenir ses deux grandes passions. Nous sommes en 1920: la future Colette Darfeuil, âgée d'une quinzaine d'années, accompagne dans un studio de cinéma une amie qui espère avoir un engagement. Assise bien sagement sur une chaise, elle attend son amie lorsque passe un administrateur de la maison à la recherche d'une jeune personne pour tenir un petit rôle. On fait faire un bout d'essai à Mademoiselle Flacquet... lequel s'avère satisfaisant. Il n'en faut pas davantage pour qu'elle soit engagée. Ce n'est pas un conte de fées mais les choses se passaient souvent ainsi au temps héroïque du cinéma muet. Elle tourne d'abord de tout petits rôles dans des films oubliés mais fait ses vrais débuts dans "Mots croisés" de Pierre Colombier en 1925 où elle est une ingénue. Son activité est immense: cinq ou six films par an ! - Les rôles qui lui sont dévolus ne sont pas encore ceux de "petite femme" : il faudra attendre que le cinéma se mette à parler pour qu'elle devienne la "femme légère" attitrée du cinéma français.

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Pourtant, Emma-Henriette Flacquet, qui a adopté le pseudonyme plus séduisant de Colette Darfeuil, apparaît dans un rôle pathétique de femme du monde dans le film d'Abel Gance: "La Fin du Monde". Il faut dire qu'elle est plutôt mal à l'aise et très peu convaincante dans le personnage de Geneviève de Murcie délaissant l'homme épris d'elle pour revenir, à lui, repentante, au dénouement. Si "La Fin du Monde" fut un échec retentissant, ce n'est nullement à Colette Darfeuil qu'il le doit mais aux outrances lyriques d'Abel Gance qui alourdissaient jusqu'à la rendre ridicule l'action de ce qui aurait pu être le "premier film de science-fiction français". (1) Elle a un peu plus de chance avec Robert Wiene, le célèbre réalisateur du "Cabinet du Docteur Caligari" qui la dirige dans la version française du "Procureur HaIlers" ; elle y incarne Roucha la Rouge, l'égérie d'une bande de malfaiteurs. Un autre réalisateur allemand de qualité Robert Siodmak la fait tourner la même année (nous sommes en 1931) dans la version française d'un film policier: "Autour d'une enquête". Dans ces deux productions, Colette Darfeuil fait preuve de qualités dramatiques, accompagnées d'une sensualité provocante qui ne seront plus exploitées que très rarement par la suite. Nous ne pouvons que le déplorer car elle aurait pu prétendre à la succession de Gina Manès et de Janie Marèse et s'illustrer dans ces personnages de garces pulpeuses où Viviane Romance et Ginette Leclerc devaient faire merveille quelques années plus tard. Le réalisateur Pierre Weill que Colette épouse au début des années 30, porte la responsabilité de la médiocrité des films qui suivront. Il l'oriente vers ces rôles de "petite femme" sortis tout droit des vaudevilles qui se jouaient sur la scène du Palais-Royal. "Voici Dimanche" (1929) ; "Le Béguin de la Garnison" (1932) ; "Train d'Amour" (1935) et "Trois dans un moulin" (1936). Elle fait également partie de
(1) On y voit un groupe de savants s'unissant pour sauver le monde d'une comète qui veut le détruire. Le jeu de certains acteurs, en particulier Victor Francen, est outré et sombre dans le ridicule.

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la distribution de tous les vaudevilles les plus célèbres de l'époque dont les réalisateurs-tâcherons ont pour nom Jack Forrester, Maurice Cammage, Roger Lion au René Pujol. Quelques titres de ces films devenus invisibles aujourd'hui mais qui firent les délices du public du samedi soir: "Le Chéri de sa Concierge" (1934) ; "Mâm'Zelle Spahi" (1934) ; "Les Bleus de la Marine" (1934) ; "Et Moi, J'te dis qu'elle t'a fait de l'œil" (1935) ; "La Caserne en Folie" (1935) ; "La petite Dame du Wagon-Lit" (1936) ; "Prête-moi ta Femme" (1936) ; "J'arrose mes Galons" (1936) ou "out va très bien, Madame la Marquise" (1936). Colette DARFEUIL se promène d'un film à l'autre revêtue de robes échancrées ou de dessous affriolants: elle n'est pas avare de ses charmes et se fait photographier de façon à bien montrer ses jambes qui sont fort belles. Elle arbore son éternel sourire et adresse un clin d'œil malicieux au spectateur qu'elle prend pour témoin de son irrésistible séduction. Dans "LES BLEUS DE LA MARINE" elle est l'épouse infidèle du brave FLORENCIE qu'elle trompe avec le séduisant jeune premier ANDREX. La caméra ne nous montre pas leurs ébats mais nous voyons les vêtements des deux amants qui viennent s'étaler sur une chaise proche de leur lit ; c'était déjà une grande audace pour l'époque. A l'inverse d'une MARLÈNE DIETRICH, d'une GINA MANÈS ou d'une JANIE MARESE qui asservissaient puis détruisaient leurs infortunées victimes, COLETTE DARFEUIL n'est jamais méchante; elle n'est qu'une vamp pour rire: ses fonctions de cocotte lui interdisent la perversité. Elle semble avoir été créée pour apporter à l'homme du plaisir et de l'agrément tout en l'aidant à dépenser son argent le plus largement possible. Prenons un exemple typique: dans "TOUT VA TRÈS BIEN, MADAME LA MARQUISE", elle nous apparaît sous les traits d'une Bretonne venue tenter sa chance à Paris et devenue la maîtresse richement entretenue d'un marquis. Lorsque son brave benêt de frère (incarné par NOEL-NOEL) arrive à Paris, elle lui cache sa véritable

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situation et se fait passer pour une femme de chambre. Nous sommes dans le domaine du vaudeville et tout s'arrange à la fin pour un dénouement heureux. De 1929 à 1939, COLETTE DARFEUIL a tourné plus de soixante-quinze films: en Egypte, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Belgique. On lui propose de se rendre à Hollywood mais elle refuse. Serait-ce possible que cette "petite femme à perpétuité" sur les écrans et qui se révèlera toute différente dans sa vie privée n'ait tourné que des films médiocres? En se penchant sur cette liste invraisemblable de films tournés à la cadence de cinq ou six par an, il est possible de s'apercevoir que certains méritent d'être tirés de l'oubli... Détachons bien vite la première version réalisée par BERNARD DESCHAMPS en 1932 du "ROSIER DE MADAME HUSSON" où COLETTE donne, avec beaucoup de brio, la réplique à un Fernandel débutant ainsi que la première version de "La Maison dans la "Dune" que Pierre Billon réalise en 1934 d'après le roman de Maxence Van Der Meersch. Elle y incarne avec beaucoup de justesse Germaine, une femme de petite vertu mariée à un contrebandier, Sylvain, (fort bien interprété par Pierre-Richard Willm). Elle le trompera avec son pire ennemi, le douanier Lourges et provoquera ainsi l'inévitable affrontement entre les deux hommes... débouchant sur un drame. La prestation de Colette D<:nfeuildans "La Maison dans la dune" n'est pas indigne de celles de Janie Marèze dans "La Chienne" ou de Gina Manès dans "Une Belle garce". Elle préfigure les incarnations les plus éclatantes de Viviane Romance et de Ginette Leclerc; cette dernière devait reprendre, d'ailleurs, le rôle de Germaine dans une nouvelle mouture du roman de Maxence Van Der Meersch dix-sept ans plus tard en 1951. Dans "La Maison dans la dune", Colette Darfeuil affrontait pour la seconde fois, et à quelques mois d'intervalle, une jeune actrice "blonde, flexible, svelte et poétique"(l), vouée
(1) Philippe Van Thieghem : Les Grands Acteurs Contemporains Pages: 47-48 - Collection: Que Sais-je? -.

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aux rôles d'ingénue, Madeleine Ozeray. Le cinéma parlant perpétuait les traditions du muet: à l'ombre s'opposera éternellement la lumière: à la vamp maléfique, par conséquent, l'homme pourra préférer la pure ingénue. Ce fut le cas dans une évocation romancée du célèbre séducteur "Casanova" mise en scène par René Barberie en 1933. Ivan Mosjoukine, âgé de 44 ans et déjà sur le déclin, prêtait ses traits fatigués au légendaire vénitien. Il était pris momentanément dans les filets d'une séduisante courtisane, la Corticelli qu'incarnait Colette Darfeuil à laquelle il préférait, à la fin du film sa sœur cadette, aussi vertueuse que sa sœur était débauchée. Les emplois, tout comme au théâtre, étaient respectés: Madeleine Ozeray, l'ingénue, et Colette Darfeuil, la vamp, se tiraient fort bien de leurs rôles. Elles devaient donc se retrouver dans "La Maison dans la dune" ; à Madeleine était confié, cette fois-ci, le personnage de la frêle Pascaline que le héros du film, le contrebandier Sylvain, préfèrera à sa femme, la volage Germaine... Près de trente ans plus tard, Vadim ne devait agir autrement: dans sa libre transposition de l'œuvre du Marquis de Sade: "Le Vice et la Vertu" s'affrontaient pour la nième fois le bien et le mal incarnés par Cathérine Deneuve et Annie Girardot. Le cinéma sera toujours éternellement friand de ce duel d'actrices qui permet souvent de stabiliser leur réputation. En 1936, elle est l'une des principales interprètes de la version parlante de "Michel Strogoff" où elle est la tzigane espionne, "Sangarre", aux ordres du traître Ogareff, magnifiquement campé par Charles Vane!. Il est dommage que ce beau film dû à Jacques de Baroncelli soit devenu invisible car, comme le dit si bien Jean Tulard dans son Dictionnaire du Cinéma; "on y respire le souffle de l'aventure, les Russes et les Tartares semblent sortis tout droit des gravures des vieilles éditions Hetzel, et Baroncelli, reste fidèle au récit de Jules Verne".(l)
(1) Jean Tulard: Dictionnaire du Cinéma, Tome It Page 48.

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Citons encore un très beau drame historique réalisé en 1938 par Maurice Tourneur "Le Patriote" où elle incarne avec beaucoup de truculence la favorite du tzar Paul 1er(1), la princesse Lopouchina, le seul personnage de l'histoire à apporter un peu détente au spectateur au cours du film. Colette Darfeuil se sépare d'avec le réalisateur Pierre Weill pour épouser le producteur de films René Bianco qu'elle a connu au Quartier Latin, au moment où celui-ci terminait ses études de droit. C'est lui qui produira les derniers films de sa femme tournés avant que la Seconde Guerre Mondiale n'éclate: "L'Avion de Minuit" (1938) ; "Sidi Brahim" (1938) ; et "Quartier sans Soleil" (1939) où la belle vedette tourne le dos aux rôles légers et fort peu vêtus pour se lancer dans des compositions dramatiques dignes de "La Maison dans la Dune" et "Escale".Si Colette Darfeuil mena toujours une vie heureuse auprès de son mari René Bianco, il n'en fut pas de même pour d'autres actrices spécialisées dans le même emploi. Edith Mera, d'abord danseuse dans des revues, puis chanteuse d'opérettes, devait tourner plus de vingt films en moins de cinq ans(2). Séduisante, dotée d'un corps magnifique, elle est bien oubliée de nos jours. C'est à peine si les "rats de cinémathèque" se souviennent d'elle pour l'avoir vue dans "Mam'zelle Nitouche" de Marc Allegret où elle était confrontée à Janie Marèze ou dans "Les Trois Mousquetaires" d'Henri Diamant-Berger (1933) où elle était une bien perverse Milady de Winter. Comme dans toutes les belles histoires d'amour du temps passé le héros (le célèbre d'Artagnan, en l'occurence) hésitait entre la vamp et la touchante ingénue incarnée dans le film par Blanche Montel. La carrière d'Edith Méra va, dès lors, suivre une courbe ascendante. Elle est la partenaire de Fernand Gravey dans une charmante comédie: "Le Père prématuré" puis obtient
(1) Incarné par Harry Baur. (2) de 1930 à 1935.

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un grand succès en 1935 avec "Les Sœurs Hortensias" tiré du roman d'Henri Duvernois. Pourtant, si l'actrice est comblée, la femme n'est pas heureuse. Elle passe par des périodes d'instabilité ou de doute. Elle se remet souvent en question et s'insurge contre l'étiquette de vamp qui lui a été décernée après ses prestations dans "Les Trois Mousquetaires" ou "Fédora". On va même qu'à la surnommer la "Marlène Dietrich" française, mais cette appellation a le don de l'irriter tout particulièrement. "Ma nature s'oppose à la convention psychologique de la vamp, déclarait-elle à des amis. A vrai dire, je serais plutôt sentimentale et romantique. Les succès à l'écran sont vains et illusoires s'ils n'ont aucun prolongement dans la vie réelle. "Ma vie me fait parfois l'effet d'une coquille vide que rien n'a encore rempli", ajoute Edith Méra lorsque ses amis veulent savoir si elle est heureuse. Ce "tedium vitae" devait se traduire par un suicide au véronal... manqué, fort heureusement. Un soir de 1934, on la trouva inanimée dans sa loge, au théâtre. Les journaux parlèrent d'un chagrin d'amour mais on ne devait jamais connaître les vraies raisons. Edith Méra en réchappa et reprit goût à la vie. Dans les studios Paramount, on la voyait souvent chanter ou se mettre à exécuter une danse russe(l). Il semblait qu'elle respirât alors la joie de vivre. Edith reniait son passé de vamp pour ne songer qu'à la griserie du présent; elle aspirait avant tout à être une femme heureuse. Elle mène une vie plus calme auprès de sa mère qu'elle adore et son compagnon le plus fidèle est... un chat persan "dont les yeux rappellent les siens"(2). Son bonheur devait être de courte durée: elle a une affection qui semble bénigne à la lèvre; il ne s'agit que d'un "simple bobo" dit Edith à sa mère devenue très inquiète. Elle ne se rend pas compte que la septicémie la gagne. Elle sera opérée mais c'est déjà trop tard: Edith s'éteint dans une
(1) Elle était d'origine slave. (2) Lucie Dorain : Les Faits Divers du Cinéma: Cinémonde : Décembre 1954.

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clinique parisienne à peine âgée de trente ans en février 1935. Trois ans et demi, après Janie Marèse, disparaîtra l'une des plus brillantes représentantes du sex-appeal français. Notre cinéma ne semble pas avoir de chance avec les vamps: des deuils aussi prématurés qu'imprévisibles le privent brutalement de ses plus précieux ornements. Aussi oubliée aujourd'hui qu'Edith Méra est Lyne Clevers qui tourna une bonne quinzaine de films au début des années 30 dont plusieurs avec Colette Darfeuil : "Marnzelle Spahi", "Minuit, Place Pigalle" (1934). Brune piquante, il lui arrivait de chanter des couplets assez lestes dans ses films. Jacques Feyder, qui l'avait dirigée dans "Le Grand jeu" où elle apparaissait en chanteuse de beuglant, lui confia un rôle assez important dans sa fameuse "Kermesse Héroïque" en 1935. Autres "vamps pour rire" sont Nita Raya et Gaby Basset. Née à Paris en 1914, la première appartient à la grande période du music-hall d'avant-guerre. Brune, piquante, elle aussi, douée d'un corps admirable, elle est sollicitée par le cinéma qui lui fait interpréter des rôles de "petite femme" ; actrice, danseuse, femme entretenue... tels sont les trois visages à l'écran de NITA RAYA qui abandonna très tôt le cinéma à la veille de la Seconde guerre mondiale. Après avoir formé un couple inséparable avec MAURICE CHEVALIER, elle le quittera tout en restant en d'excellents termes avec son illustre partenaire. Elle meurt subitement en 1966. Un de ses rôles les plus populaires demeure celui de Suzanne, jeune etjolie touriste entretenue par un riche, gros et ridicule homme d'affaires (incarné par PAULEY; "rondeur" bien connue du cinéma d'avant-guerre) dans "AU SON DES GUITARES", réalisé par PIERRE-JEAN DUCIS EN 1936. Elle attire dans ses filets (sans jeux de mots!) un beau pêcheur corse incarné par TINO ROSSI. Ce dernier quittera son île natale pour venir la retrouver dans la Capitale mais il comprendra bien vite qu'il n'a représenté qu'un caprice estival dans l'existence de cette jolie Parisienne habituée aux hommages des hommes riches dont le cœur bat sous un portefeuille bien garni. Comme l'exige la tradition cinématographique à cette époque où le spectateur nageait en pleine

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convention, le beau TINO (alors âgé de 29 ans) se consolait avec l'ingénue de service incarnée ici par MONIQUE ROLLAND. AUTRE convention de l'époque: toutes les vamps du cinéma français étaient brunes alors que les ingénues étaient blondes. La blonde ingénue avait pour mission d'apporter réconfort et apaisement au héros dupé mais qui, par un effort de volonté suprême, arrivait à s'arracher des bras de la fatale enjôleuse, véritable piège à homme que représentait la vamp. De toute façon, la "petite femme" entretenue n'est pas redoutable car elle libère assez vite sa victime qui trouvera le bonheur final avec une pure ingénue. NITA RAYA devait encore faire quelques apparitions du même genre dans "LES ROIS DU SPORT" (réalisé par PIERRE COLOMBIER en 1937), où elle était Lili, petite femme de moralité douteuse, complice de l'escroc Burette (magistralement incarné par JULES BERRY). Elle était chargée de séduire un brave garçon de café devenu riche - ou du moins se croyant tel ! - à la suite de la course annuelle de sa corporation. Sa victime n'était autre que le grand RAIMU. Elle tourna, la même année sous la direction du même réalisateur dans la célèbre opérette filmée: "IGNACE". Sa victime était, cette fois-ci, un colonel mûrissant auquel le jovial comique marseillais CHARPIN prêtait ses traits. Dans ce vaudeville obéïssant aux lois du comique troupier, les emplois traditionnels du théâtre de boulevard étaient présentée avec bonheur; il Yavait la petite femme - autrement dit la sémillante Loulette représentée par Nita Raya mais aussi l'ingénue, Monique, représentée par Claude May, spécialiste de ce genre de rôles, la tyrannique colonelle, se substituant à la duègne du répertoire de la Commedia dell'Arte, chargée de faire rire le spectateur(1)et même la jolie soubrette. "Ignace", dont Fernandel était la vedette entourée par d'excellents auteurs habitués aux règles du vaudeville, a valu à Nita Raya de ne pas sombrer dans un oubli total aujourd'hui.
(1) Dans "Ignace" l'incomparable Alice Tissott, se tirait à merveille du rôle.

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Sans être aussi séduisante que Nita Raya, Gaby Basset retint également l'attention au début des années 30. - Elle excelle dans des rôles de midinette, de petite femme entretenue, de soubrette sans jamais accéder au vedettariat. Son plus beau titre de gloire reste celui d'avoir été la première épouse de Jean Gabin qu'elle avait connu en faisant du music-hall. Leur union fut brève mais ils eurent le temps de tourner ensemble un film en 1931 intitulé: "Chacun sa chance" . Si la "petite femme entretenue" nous vient directement du théâtre avec toute une tradition polissonne et égrillarde, il en va différemment, en ce qui concerne l'aventurière ou l'espionne. Les soubresauts et les conséquences de la Première Guerre mondiale en Europe favorisent l'éclosion d'un nouveau type de femme: l'aventurière au passé indéfini, aux origines obscures mais dotée d'un réel pouvoir de séduction qui lui permet d'attirer les hommes dans ses filets. Edwige FeuiIlère qui n'était pas encore "la Grande Dame du Cinéma français" se spécialise vers la fin des années 30 dans cet emploi. Elle remporta l'un de ses plus grands succès dans un film au titre éloquent. "J'étais une aventurière", réalisé par Raymond Bernard en 1938. Elle nous apparaissait sous les traits de la belle comtesse russe Vera Vronsky, ruinée par la Révolution Bolchevique et reconvertie dans l'escroquerie. Après avoir écumé les palaces de Vienne, elle venait sévir dans ceux de La Côte d'Azur avec l'aide de deux aigrefins. La fin du film était morale: la belle aventurière s'éprenait d'une de ses victimes (qu'interprétait le séduisant Jean Murat) et renonçait à sa vie d'escroqueries pour devenir une femme rangée. Si le film se laisse encore revoir sans ennui; c'est à l'interprétation d'Edwige Feuillère qu'il le doit; tour à tour cynique, spirituelle, mutine, la future "Grande dame du cinéma français donne libre cours à sa fantaisie.(1) Elle sera encore sollicitée pour des rôles
(1) Dix-huit ans plus tard en 1956, elle reprend le même rôle dans un remake diri*é par le même réalisateur et intitulé: "Le Septième Commandement.

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d'aventurière dans "L'Emigrante" et "Sans Lendemain" tournés à la veille de la Seconde Guerre mondiale et nettement inférieure au film de Raymond Bernard parce qu'ils n'arrivaient pas à éviter l'accueil du mélodrame. Dans ces deux films, Edwige Feuillère exerçait la même profession; entraîneuse de boîte de nuit. Dans "L'Emigrante" comme dans "Sans Lendemain, elle essayait d'échapper au milieu mais échouait pour être abattue d'un coup de revolver par un de ses anciens complices dans le premier... et s'éloigner à jamais d'un homme qu'elle aimait mais à qui elle cachait son passé dans le second. Bien que ces deux productions eussent remporté de gros succès auprès des foules, il faudra attendre le début des années 40 pour qu'Edwige Feuillère trouve des rôles dignes de son grand talent. Les aventurières venues d'Europe centrale seront fort prisées en ces insouciantes années 30. La grande Elvire Popesco, venue de sa Roumanie natale en 1923 pour les besoins d'une pièce de Louis Verneuil: ma Cousine de Varsovie", interpréta une bonne trentaine de films dont plusieurs étaient tirés des pièces qu'elle faisait triompher sur les scènes de boulevard. Elle ne se départit jamais de son accent roumain qui, loin d'être une pierre d'achoppement, fut un atout supplémentaire auprès du public français qui lui resta fidèle jusqu'à ce qu'elle décidât de prendre sa retraite. Elle eut moins de chance au cinéma qu'au théâtre car elle y fut la prisonnière d'un emploi fixe dont elle parvint rarement à s'évader. Pétulante, volcanique, autoritaire, elle s'impose après avoir fait irruption dans la vie d'un homme riche qui doit jouer le rôle du mécène et de la victime, ou plutôt du souffre-douleur de l'enjôleuse et abusive Roumaine. Contrairement aux vamps du cinéma muet, Elvire Popesco n'est pas foncièrement cruelle ou perverse. Son unique souci est de trouver l'homme riche susceptible de subvenir à tous ses besoins et lui offrir le collier de perles ou le manteau de vison dont elle a envie... Elle nous apparut successivement en comédienne richement entretenue dans "LE ROI" (Pierre COLOMBIER, 1936) ; "EUSEBE DEPUTE" (BERTHOMIEU, 1938) ; épouse d'un duc dans

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"L'HABIT VERT" (ROGER RICHEBE, 1937) ; en femme du monde en proie au démon de midi dans "DERRIERE LA FACADE" (YVES MIRANDE, 1939) ; en aventurière capteuse d'héritage dans "L'HERITIER DES MONDESIR" (ALBERT VALENTIN, 1939). Elle reprit ses plus grands succès de la scène à l'écran parmi lesquels: "MA COUSINE DE VARSOVIE" et "L'AMANT DE MADAME VIDAL" que LOUIS VERNEUIL avait écrit directement pour elle. Que ce fût à la scène ou à l'écran, tous les personnages crées par ELVIRE POPESCO eurent un air de famille: elle incarna à merveille l'étrangère, la femme venue d'ailleurs dont la réussite est due à un sex-appeal explosif et dominateur. Si elle fut à l'aise dans le comique boulevardier, elle évita toute sa vie les rôles dramatiques quoique certains fussent empreints d'une certaine mélancolie. Dans "PARADIS PERDU" d'ABEL GANCE (1939), elle sut être émouvante en princesse russe émigrée à Paris parce que chassée par la Révolution d'octobre 1917. A la fin de "MA COUSINE DE VARSOVIE", elle exprime pleinement sa mélancolie lorsqu'elle déclare: "On ne m'aime pas longtemps, moi.. . Est-ce que ça compte, la cousine de Varsovie?... Elle n'intéresse pas, elle amuse! .., Elle traverse les familles. .. elle fâche les gens; mais c'est pour mieux les raccommoder après!... Elle passe et, le dos tourné, on n'y pense plus!..." Cette tirade inattendue vient nous apprendre subitement qu'une aventurière (une "passante", conviendrait-il de dire, est capable d'avoir du cœur. Du rose avec la cocotte, nous passons au gris avec l'aventurière et enfin au noir avec l'espionne dont l'origine remonte aux conséquences de la Première guerre mondiale. "Ce que le cinéma français a pu raffoler des espionnes pendant l'hiatus séparant les deux guerres mondiales! Elles avaient grande allure, ces femmes volontiers fatales, vampires à leur proie attachée !", écrit JOE VAN COTIOM dans "Ciné-Revue". (1)
(1) Article consacré à VERA KORENE dans "LES IMMORTELS DU CINEMA".- (1978).

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VERA KORENE fut l'interprete la plus typique de cet emploi. Sociétaire de la Comédie Française depuis 1932, elle tourna une bonne douzaine de films jusqu'en 1939 dans lesquels elle était la belle espionne dont la mission était de séduire un officier ou un dignitaire de haut rang afin de s'emparer de documents ou d'importants secrets de guerre. La séduction et le talent indéniables de Vera Korène masquaient la psychologie conventionnelle d'un tel personnage qui finissait invariablement par s'éprendre de sa victime et se sacrifiait à la fin du film pour le sauver. Edwige Feuillère dans "Marthe Richard", Dita Parlo dans "Mademoiselle Docteur", Spinelly dans Boissière "et un peu plus tard Viviane Romance dans "Gibratar" avaient remporté de gros succès auprès des foules en s'illustrant dans le même emploi mais Vera Korène fut la plus persévérante notamment avec "Deuxième Bureau" (Pierre Billon.) : "Au Service du Tzar" (même réalisateur, 1936) ; "Double crime sur la ligne Maginot" (Felix Gandera, 1937) et surtout "La Danseuse rouge" (Jean-Paul Paulin, 1937), inspiré de la vie de la danseuse espionne, Mata-Hari, à laquelle Greta Garbo avait déjà prêté ses traits. Elle apparut pour la dernière fois à l'écran dans un film assez mélodramatique de Marcel L'Herbier: "La Brigade sauvage" en 1938. Pour une fois, elle dérogeait à ses habitudes pour être une touchante épouse d'officier russe à la veille des hostilités de 1914, soupçonnée d'adultère et abattue par erreur par une femme jalouse se croyant supplantée auprès d'un amant volage. La guerre interrompit les activités de Véra Korène qui reviendra sur les planches en 1946 mais ne fera jamais plus de cinéma.

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CHAPITRE IV SPLENDEUR ET MISERE D'UN MANNEQUIN NOMME MIREILLE BALIN Pendant quatre ans, aucune vamp authentique ne parut sur les écrans français. Le grand réalisateur Julien Duvivier vint mettre un terme à cette carence en nous donnant deux films en cette année 1936 : "La Belle Equipe" et "PEPE Le Moko", Dans ces deux célèbres productions, un homme, Jean Gabin, était le véritable héros de l'histoire mais les deux interprètes féminines, Viviane Romance (pour la "Belle Equipe" et Mireille Balin (pour "Pépé le Moko", tout. en n'étant que des "faire-valoir" de leur partenaire masculin, allaient gagner là leurs galons de vedettes et créer un type de "vamp à la française" assez éloigné du modèle hollywoodien, surtout en ce qui concernera Viviane Romance dont nous étudierons la carrière ultérieurement pour nous pencher sur le cas de Mireille Balin. Avec Corinne Luchaire(1) Mireille Balin mérite le titre peu enviable de Vedette la plus infortunée du cinéma français. Bien que sa gloire fût plus durable que celle de l'interprète de "Prison sans barreaux", Mireille aura été, tout comme elle, une victime de la Seconde Guerre mondiale qui les a frustrées de leur beauté, de leur santé, de leurs triomphes pour les engloutir dans le néant. Elle était pourtant très belle cette Mireille Balin qui mourut laide, pauvre et oubliée un 10 novembre 1968. Grande, le teint clair contrastant avec sa chevelure et ses yeux bruns en amande, elle avait véritablement un port de reine qui lui valut d'être mannequin à ses débuts.
(1) Corinne Luchaire, promue vedette à l'âge de 17 ans grâce à "Prisons sans Barreaux" de Léonide Moguy en 1937, tourna encore cinq films jusqu'en 1940. Fille du Journaliste Jean Luchaire fusillé à la Libération, elle se vit fra)?pée d'une condamnation de dix ans d'indignité nationale en 1945. Attemte de tuberculose, elle meurt en 1951 ayant tout connu de la vie, comme l'écrivit un journaliste: "la célébrité, l'amour, la fortune, l'opprobre, l'abandon, la pauvreté",

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Née en 1911 à Monte-Carlo d'un père français et d'une mère florentine, Mireille Balin, dont le prénom évoque toute la Provence, a hérité de sa mère un pur visage de madone. Pourtant, elle ne rêva jamais de faire du cinéma et elle envisageait sérieusement une carrière de mannequin. En 1929, elle n'a que dix-huit ans, elle se trouve engagée comme mannequin dans une maison de couture alors qu'elle s'était présentée pour travailler comme secrétaire. La jeune fille apprécie tout particulièrement le luxe qui l'entoure. Sa profession toute neuve de mannequin lui permet d'approcher des personnes appartenant à ce que l'on appellera plus tard la "jet society". Elle est sollicitée de temps à autre par la grande maison de couture Jean Patou puis est engagée par Martial et Armand. Madame Viallet, la directrice de la maison, trouve qu'elle a déjà beaucoup de classe en dépit de son inexpérience. Sa conscience professionnelle lui vaut l'estime de ses employeurs et sa photo ne tarde pas à être publiée dans de nombreux magazines féminins. On ne lui demande pas encore grand'chose : vanter les qualités d'une savonnette ou d'une étoffe mais la jeune Mireille est toute heureuse de voir sa photo figurer dans des journaux de mode. Son père qui avait été journaliste à la Tribune de Genève avait été partiellement ruiné par de catastrophiques opérations boursières: il s'était résigné à contre-cœur à l'idée que sa fille puisse commencer à travailler si jeune. Il était fier de cette enfant qu'il avait inscrite dans un cours privé extrêmement élégant de l'avenue Victor Hugo pour qu'elle puisse recevoir une éducation soignée. Très tôt, l'élève avait montré des dispositions pour les langues étrangères: l'italien, l'anglais et l'allemand... ainsi que pour le piano. A ses parents qui l'adoraient, Mireille n'avait pas osé dire qu'elle exerçait la profession de mannequin et ils pensaient qu'elle était secrétaire mais le pot aux roses fut découvert lorsque Monsieur Balin rentra chez lui un soir en vociférant: il tenait à la main un de ces magazines où s'étalait la photo de sa fille. Cette dernière laisse passer la bourrasque

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et la vie reprendra comme avant. Tout basculera lorsque le metteur en scène Jean de Limur, après l'avoir remarquée lors d'un défilé de mannequins, viendra la soustraire à ses premières activités. IlIa recommande au grand réalisateur Georg-Wilhelm Pabst, venu s'installer en France pour fuir l'Allemagne nazie. Ce dernier cherchait une jolie fille pour jouer le rôle de la nièce de "Don Quichotte". Nous sommes en 1933 ; Mireille, dépourvue de toute formation artistique, se rend à Nice, sans enthousiasme, pour tenir un petit rôle. Elle ne se sent pas une vocation d'actrice et pense que ses débuts seront sans lendemain. Mireille Balin ne garde pas un très bon souvenir de sa première expérience cinématographique qui l'a laissée désemparée... Pourtant, elle reçoit la même année d'autres propositions pour des films anodins: "Vive la compagnie" ; "Le Sexe faible" et "Si j'étais le patron". Adieu pour toujours aux maisons de couture : le mannequin racé a gagné ses galons de starlette. Elle continue à habiter chez ses parents résignés à présent mais toujours remplis de préjugés à l'égard des gens du spectacle. En octobre 1933, au moment où la jeune fille commence à avoir sa photographie en couverture dans les magazines spécialisés de l'époque, "Cinémonde" ou "Ciné-Miroir" un homme va faire irruption dans sa vie: "J'ai aimé. Passionnément. A cette époque, j'ai donné le meil1eur de moi-même à un homme dont je veux taire le nom et que je ne désignerai que par son prénom: Raymond. Il avait quarante ans. Il était ministre... "(1) Trente-sept ans ont passé depuis ce jour où Mireille Balin rencontra pour la première fois l'amour en faisant la connaissance de Raymond Patenotre, un homme plein de contradictions. Riche, mondain, propriétaire de plusieurs journaux à gros tirages, il milite pourtant à gauche et devient à trente-trois ans ministre dans le cabinet de Léon Blum. Il s'empresse aussitôt de mettre ses journaux au service du Front populaire. Sa liaison avec Mireille Balin
(1) "Souvenirs de Mireille Balin dans "France-Dimanche", 21 juillet 1960.

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débute au moment même où l'on donne le premier tour de manivelle de "Si j'étais le patron". Il l'entoure de prévenances, la comble de cadeaux et annonce son intention de divorcer pour l'épouser mais Mireille souhaite conserver son indépendance. En 1934, le ministre de plus en plus épris de la belle starlette, l'installe dans un somptueux appartement de la rue Spontini dans le seizième arrondissement. Il la soustrait ainsi à l'emprise familiale mais son souci majeur est de faire renoncer sa jeune maîtresse à cette carrière de comédienne des plus hasardeuses. Comme il a la passion des voyages, il associe Mireille à ses périples: il lui fait connaître l'Egypte, l'Afrique du Nord et lui offre un yacht. Mireille a gardé de ses origines italiennes l'amour des pays du soleil. Elle vit un conte de fées sans être véritablement heureuse... Elle retrouve avec plaisir la Capitale où l'attend un nouveau film réalisé par Léo Joannon. Ce film au titre explosif: "On a trouvé une femme nue", elle faillit ne jamais le tourner : Raymond Patenotre, rendu furieux à la lecture du scénario, la met en demeure de renoncer au cinéma mais Mireille se montre intraitable. Exercer la profession de comédienne constitue le seul moyen d'acquérir son indépendance et de ne pas être ravalée au rang de femme entretenue. Léo Joannon était un réalisateur commerciale et ne voulait pas avoir d'ennuis avec la censure. Son film au titre raccoleur ne devait comporter aucune scène de débauche. Le sujet était du reste fort conventionnel: Mireille incarnait une fille d'aristocrate ruiné que l'on force à épouser un homme qu'elle ne connaît même pas. Elle demande comme une dernière faveur à son père de lui accorder un "répit" de dix-huit heures. Elle pourra ainsi "enterrer sa vie de jeune fille" en se rendant à un bal étudiant. Le "clou" du film était constitué par la scène où des étudiants arrachaient leurs vêtements aux jeunes filles invitées d'où "une débauche de

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croupes et de seins, et surtout, grande, mince, fuselée, Mireille Balin, dont l'unique appareil vestimentaire durant une bonne partie du film était une paire de souliers"(l). Le tournage du film fut particulièrement mouvementé: plusieurs personnes n'appartenant pas à l'équipe réalisatrice se faufilèrent sur le plateau; il Y avait des acteurs désœuvrés, des machinistes qui montaient sur des tabourets afin de mieux voir la nudité intégrale de cette starlette qui osait braver tous les tabous. Elle allait rester à jamais dans les annales du cinéma puisqu'elle avait osé faire ce que personne n'avait jamais fait. Allait-elle compromettre à jamais sa carrière naissante? Avant elle, il y avait bien eu une certaine Hedy Kiesler, devenue par la suite Hedy Lamarr, qui venait d'apparaître entièrement nue dans un film tchèque intitulé: "Extase", mais cela s'était passé loin de Paris. Tout comme sa devancière, Mireille Balin avait refusé de se faire doubler jugeant ce subterfuge inutile puisque le public sera persuadé qu'il vient de voir l'anatomie de l'actrice du film dont il vient de payer la place. Raymond Patenôtre, qui ne décolérait pas depuis toute cette publicité faite à ce film, achète le négatif des photos de la longue scène où sa maîtresse évoluait sans voiles, mais il y en avait déjà beaucoup qui circulaient. Il aurait bien voulu acheter toutes les copies du film de Léo Joannon tout comme l'avait fait le milliardaire qui avait épousé Hedy Lamarr mais cela était impossible d'autant plus que Mireille ne reniait pas son audacieuse prestation. De toute façon, "On a trouvé une femme nue" était un film insignifiant qui serait bien vite oublié. Un an plus tard, Edwige Feuillère allait provoquer un scandale du même genre en se montrant nue dans une scène de "Lucrèce Borgia" d'Abel Gance et son exploit effacera celui de Mireille Balin. La jalousie de Raymond a fini par lasser sa maîtresse qui souhaiterait rompre. Heureusement pour elle, des proposi(1) Henri Calpi : "Sex-appeal et érotisme, Ciné-Digest, N° 6 : octobre 1949.

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tions lui sont faites: d'autres rôles l'attendent et elle va se jeter à corps perdu dans une activité fiévreuse. Elle trouve ses premiers rôles dramatiques sous la direction d'un réalisateur oublié Michel Bernheim avec lequel elle tourne deux films. Le premier est un insupportable mélodrame: "Marie des Angoisses", tiré d'un roman de Marcel Prévost. Mireille est l'épouse sacrifiée d'un châtelain volage, tué dans un bouge à la suite d'une rixe. Condamnée à vivre auprès de sa belle-mère paralytique, l'infortunée, veuve choisit d'entrer au couvent. De ce très mauvais film, Mireille Balin ne garde pas un trop mauvais souvenir puisqu'il lui a permis de faire la connaissance de deux partenaires chevronnés: la grande Françoise Rosay et Henri Rollan, sans compter un jeune pensionnaire de la Comédie française nommé... Pierre Dux. Mireille qui n'a aucune expérience théâtrale n'éprouve aucune jalousie à l'égard de ses camarades de travail; aucun désir de faire du théâtre ne l'aiguillonne en dépit des conseils donnés par Edouard Bourdet. Elle l'avait écouté une seule fois et avait accepté de passer une audition: la pièce choisie avait été "On ne badine pas avec l'amour" et le résultat catastrophique. Cette timide tentative restera sans lendemain. Un second film avec Michel Bernheim: "Le Roman d'un spahi" dont l'intrigue est empruntée à un roman de Pierre Loti. Eve Francis, veuve de Louis Delluc, collabore pour la mise en scène et l'adaptation. Mireille Balin trouve ici un rôle précurseur de ceux qui contribuèrent à sa renommée. Elle est la demi-mondaine Cora, insouciante et frivole, qui pousse le beau spahi, Jean Peyral, follement épris d'elle, au bord du suicide. Cora appartient bel et bien à la lignée de ces vamps maléfiques décrites avec tant de talent par les littérateurs du dix-neuvième siècle. Pourtant, ce n'est pas Michel Bernheim ni son "Roman d'un spahi" qui permettront à sa vedette féminine de rester dans l'histoire du cinéma français mais Julien Duvivier qui lui offrira, en 1932, un rôle dans l'un des plus célèbres films français de tous les temps: le prestigieux "Pépé le Moko".

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L'intrigue du film de Julien Duvivier est trop connue pour être contée. Tous les fervents du septième art savent que Mireille Balin y incarne cette belle touriste venue de Paris, Gaby, qui débarque un jour en pleine casbah d'Alger où se cache le redoutable gangster Pépé le Moko. La rencontre de ces deux êtres si dissemblables dont l'unique point commun est leur origine parisienne provoquera un drame. Pépé retrouve, grâce à la jeune femme, la saveur de son passé enfoui dans sa mémoire et s'éprend violemment de cette "belle passante". Cette dernière est attirée par Pépé mais elle l'oublie très vite pour retourner à sa vie facile de femme entretenue. Pour la belle Gaby, Pépé n'aura représenté qu'un caprice de vacances vite effacé dès qu'elle aura foulé à nouveau le sol natal. Insouciante, inconstante, Gaby est une femme sensuelle capable de faire vivre quelques instants délicieux à son partenaire masculin mais elle n'est en aucune façon une grande amoureuse ou une vamp maléfique à la manière hollywoodienne. Tant pis pour l'homme qui s'éprendra d'elle: Gaby, tout en n'étant pas méchante, ne répondra pas à sa flamme. L'amour n'occupe qu'une place secondaire dans son existence dont l'unique but est la conquête du bonheur matériel. Avec "Pépé le Moko", Mireille Balin change ainsi d'emploi: elle n'est plus une banale jeune fille plus ou moins émancipée. Julien Duvivier l'a métamorphosée en vamp. L'année 1936 est décisive sur un double plan professionnel et sentimental. Elle a rompu avec son ministre dont le plus grand tort fut de la considérer comme un objet de luxe que l'on est fier d'exhiber en public. Mireille n'ignorait pas que cet l'homme n'avait jamais cessé de l'aimer mais son amour-propre, sa soif d'indépendance étaient plus forts que tout. Sans se l'avouer, Mireille souffre de cette rupture mais elle trouve bientôt un consolateur en la personne de Jean Gabin. Leur laisond débute au moment où commence le tournage du film de Duvivier: Mireille sait que sa durée ne sera pas éternelle mais elle se dit qu'il vaut mieux cueillir son bonheur dans l'instant. Le couple formé par Jean Gabin

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