Le voyage des objets

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La collection d'art primitif est un révélateur sans pareil des mentalités. Cet ouvrage parcourt ce qui sépare un objet rituel en service dans son lieu d'origine de ce qu'il représente pour nous, ici, abstrait, sur une étagère ou un meuble devenu malgré lui une sorte d'autel qui attend son dieu. Jusqu'au dérisoire, un curieux déplacement du sacré, mais certainement pas dépourvu de sens. Il n'y a pas là de passion pour un exotisme, mais pour quelque chose qui s'est figé dans la mémoire de l'Occident, une sorte d'éveil, de retour aux fondamentaux.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140005954
Nombre de pages : 112
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Le voyage des objets Réexion sur les motivations d’une collection d’Art primitif et son milieu
Gilles Gontier
eLre voyage des objets Gilles Gonti Réexion sur les motivationsd’une collection d’Art primitif et son milieu
Le voyage des objets
Réexion sur les motivations d’une collection d’Art primitif et son milieu
LE VOYAGE DES OBJETS Réflexion sur les motivations d’une collection d’Art primitif et son milieu
Gilles GontierLE VOYAGE DES OBJETS Réflexion sur les motivations d’une collection d’Art primitif et son milieu
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris www. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08840-2 EAN : 9782343088402
I L’AMBIGUITE D’UNE EXPERTISE COMMERCIALE  A entendre ce qui s’y dit, deux mondes se côtoient et s’opposent (il y a une hiérarchie) dans le domaine des objets ethnographiques : un mondepurement esthétique, élevé, raffiné, celui qui aurait nourri au tout début du 20ème siècle notre art moderne avec des formes d’art jusque-là inconnues, et celui de l’ethnographie proprement dite qui renvoie directement aux structures mentales des sociétés qui les ont inventées, sociétés absolument différentes, voire incompatibles à la nôtre, capables d’éveiller en certains d’entre nous, occidentaux, des curiosités qui ressemblent plutôt à un éveil.  Pour moi je pense qu’il n’y a aucune frontière de l’un à l’autre de ces deux mondes, que l’interpénétration est totale à tous les niveaux. On ne peut aborder le fond d’un tel complexe avec les catégories et dissections analytiques de nos habitudes de pensée.  Les antiquaires de cette spécialité prétendent le plus souvent dans leur discours être sous le feu exclusif du beau, des lignes, des formes, des volumes, des matières, des couleurs, rien que des émotions objectivées, reposant sur un jeu froid, dans lequel le mot même d’émotion paraît incongru : typiquement le langage de ce plaisir des raffinements esthétiques que cultive l’Occident dans sa recherche d’une beauté abstraite, spiritualiste plus que spirituelle, qui n’existe nulle part ailleurs qu’en l’image qu’il s’est fait de lui (l’humanisme). Un jeu trop isolé des mobiles qui font naître le réel désir de ce type si particulier de collection, c'est-à-dire la fascination pour un certain état de nature. Je ne crois à aucune pureté de l’esthétique.
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Le beau est toujours le beau de quelque chose, il n’y a pas de beau en soi.  Le seul jeu esthétique, d’une esthétique alors dépourvue de sens, est un jeu qui manque d’épaisseur. Je me refuse à croire que ce seul mobile suffise à introduire dans ce monde de l’Art primitif où rien ne peut être considéré en dehors d’un bouleversement culturel, d’un fort déplacement de nos valeurs, et même d’un engagement affectif, un sens qui va bien au-delà de ce qui ne serait qu’un intérêt pour quelque chose de seulementintéressantd’un point de vue documentaire.  Eventuellement, le côté inquiétant de l’ethnographie, dans la réduction qu’en propose depuis la Renaissance les cabinets de curiosités, pourra s’ajouter là pour introduire dans ce goût essentiellement esthétique un certain côté canaille avec lequel ce genre de collectionneur pensera épater son entourage. Mais l’épate cache peut-être un puits, une aspiration.  Chez nous, cette beauté des objets magiques, la dimension que prend cette esthétique dans cette perspective d’une religiosité débarrassée de la dogmatique vérité qui fait de nos religions des lieux maintenant inhabitables, tient par son essence à des sentiments agréablement contrariés. Nous abîmons en elle plus ou moins secrètement nos valeurs d’Occidentaux, non seulement nos valeurs esthétiques, mais encore morales et spirituelles, nous aimons malgré tout les savoir là profondément ébranlées, même si aucune vérité ne vient remplacer nos vieilles certitudes. Nous approchons par ces objets nus, quitte à en éprouver un malaise, une nature qui n’est plus notre jardin exclusif.  L’esthétique des objets magiques prend son sens justement dans la prévention que nous pouvons, nous, occidentaux, avoir, envers la magie. Non qu’il soit
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nécessaire d’y « croire » pour comprendre et en désirer quelque chose, mais que la magie, sa conception, ouvre un monde parallèle au réel, une manière d’espérer qui ne peut nous être tout à fait étrangère : l’espérance est chez beaucoup d’entre nous le champ d’inavouables et très personnelles superstitions. Aussi sommes-nous engagés là avec une naïveté et des appréhensions quasi enfantines. Nous sommes fragilisés et livrés à tout et n’importe quoi.  C’est exactement ce qui fait notre fébrile exigence d’authenticité, ce qui nous rend particulièrement sensible le fait d’avoir été trompés, ce qui nous blesse lorsqu’un objet que nous avons aimé se révèle finalement n’être le témoin d’aucun vécu, d’aucune « sauvagerie ». C’est un abîme qui s’ouvre dans cet objet, ce faux qui a été fait pour contenter ce qui ne peut être en nous qu’une faiblesse et un mensonge, un folklore, un besoin d’être rassuré. On nous a pris pour un touriste. Nous retombons à chaque fois dans le flasque, le glacé, inodore et hermétique réservoir culturel de la charmante et pure beauté, l’aseptique beauté avec laquelle nous nous sommes leurrés, tout à fait impropre à répondre de cette inquiétude première qui avait motivé notre premier regard sur ce monde et son approche. Nous reconnaissons alors brutalement notre déception face au visage pas toujours très limpide de l’Occident qu’incarne cet objet morne qu’est un faux.  Nous arrivons sur le marché de l’Art primitif, dans cet état incertain, souvent fébrile, mais avec cette exigence dont nous ne savons pas encore mesurer toute l’inquiète profondeur. Nous sommes possédés de la naïveté des affamés.  J’avais besoin d’évoquer cetétaten guise d’introduction, pour dresser un cadre à ce qui va suivre. *
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 A cause de mes petits moyens, mais aussi et surtout par goût des surprises que réservent les hasards d’une chasse, j’ai toujours préféré chiner que d’acquérir des objets en galerie. J’aime jouer. C’est aussi prendre un risque, c’est s’obliger à progresser dans le sentiment qu’on doit se faire de l’authenticité d’un objet. Il n’y a pas vraiment de recette en la matière, quelques observations précises, quelques connaissances des matières et de leurs manières de vieillir, des formes, des styles, mais pour ce qui est de la sincérité d’un objet le sentiment est tout.  J’ai possédé à mes débuts de collectionneur un masque Bambara « vieillard », dont l’un des plus anciens, sinon actuellement le plus ancien des antiquaires parisiens de cette spécialité, à qui je l’avais montré pour savoir s’il était authentique, m’avait dit d’un ton assez ambigu, sans répondre directement à ma demande : vous pouvez le garder.  Cette réponse m’avait plongé dans un abîme de perplexité puisque l’expression me laissait entendre que l’objet serait seulement bien fait, joli, réussi du point de vue de l’art, sans être authentique, c'est-à-dire sans avoir eu de vie religieuse chez un peuple d’Afrique. C’était certainement de l’art, africain si l’on veut, mais le témoin de rien, d’aucune Afrique, sinon de celle qui a besoin de notre argent, pas forcément la plus passionnante.  Cet antiquaire, dont je n’étais pas encore client, m’avait très aimablement proposé de lui montrer tous mes objets. Il se proposait quelque part de me « former » en me donnant son avis, en m’ouvrant les yeux sur les qualités et défauts des objets que j’avais collectés par moi-même au hasard de ma chine. Je ne fus pas longtemps à rencontrer les limites de ce désintéressement.
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 Aujourd’hui je pense qu’il n’est pas impossible que ce petit masque que je n’ai pas conservé, n’ait pas été produit pour le marché européen, mais par la survivance d’une tradition qui malgré son relâchement actuel ne produit pas toujours que des horreurs.  En tant que chineur et client de rabatteurs africains il me passe par les mains une foule de ces objets « dégénérés » du point de vue du style, rarement séduisants, qui sont encore sculptés pour les besoins de rites qui peu à peu se défont sous les coups de l’Islam (plus rarement aujourd’hui des missionnaires chrétiens), et de la modernité. Il arrive que naissent sous l’herminette de sculpteurs formés avec moins de rigueur que leurs pères ne l’avaient été, quelque fantaisie que l’ancienne tradition n’eût pu accepter, mais qui aussi exprime quelque chose d’original et vrai dans l’isolement fragile des survivances.  Une esthétique décadente n’est pas nécessairement moins intéressante du point de vue de l’art que le pur produit d’une tradition académique. Elle n’est pas non plus indifférente du point de vue de la spiritualité. Cet objet, tout récent qu’il soit, n’a pas été exécuté pour l’exportation, pour nous amateurs occidentaux, mais bel et bien parce qu’il signifie quelque chose en Afrique pour les africains, et donc aussi pour nous, assoiffés de quelque chose qui dans notre histoire nous aurait échappé.
*  Nous connaissons tous ces clichés qui ont été pris en Afrique après guerre, dans les années 60, et plus récemment encore, de danseurs masqués saisis dans la dynamique d’un rite ou d’une procession… Les objets qu’on y voit ne sont pas toujours très beaux, du moins ils sont beaucoup moins racés que ceux très anciens qu’on peut voir chez les grands antiquaires. Mais peut-on les dire
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