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Léopold Sédar Senghor et l'art vivant au Sénégal

De
206 pages
Cet ouvrage retrace l'histoire de l'émergence des arts contemporains sénégalais en soulignant le rôle considérable de L.S. Senghor en tant que président et homme de culture, mais aussi en tant que théoricien et amoureux des arts. A travers ses conceptions sur l'esthétique de l'art africain et la Négritude, et ses différents projets politiques, le "président-poète" a fait de cette époque "l'âge d'or" de l'art contemporain au Sénégal.
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Sophie Courteille

Léopold Sédar Senghor et l'art vivant au Sénégal

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechniqne; 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan

Hongrie

Espace Fac..des

L'Harmattau Sc. Sociales, BP243,

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Kinshasa Pol. et Adm. ;

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1053 Budapest

Université

de Kinshasa

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01900-5 EAN : 9782296019003

INTRODUCTION

Avec la colonisation, l'Europe découvre des peuples, des cultures, des formes d'expressions, qui lui étaient inconnus jusqu'alors. Les problématiques que soulèvent ces découvertes mélangeant attrait et répulsion vont marquer l'histoire mondiale du XXe siècle et par conséquent l'histoire de l'art occidental qui, jusqu'alors, n'évoluait que par rapport à un passé et un contexte européens. Face aux questions qui bouleversent les arts au début du siècle et à la révolte des artistes contre l'académisme, les arts non européens, dits alors «primitifs », vont s'imposer comme une réponse aux interrogations plastiques et métaphysiques des artistes. L'art africain en particulier suscitera l'engouement jusqu'à l'écœurement. Cet état de fait, l'histoire de l'art l'a beaucoup relaté. Mais qu'en a-t-il été pour l'art en Afrique? Quelles conséquences a eu cette rencontre de la civilisation européenne pour l'histoire de l'art africain? L'Afrique ne connaissait pas la peinture de chevalet, les musées, «l'art pour l'art ». A l'heure où le Musée du quai Branly ouvre ses portes, la reconnaissance des arts non européens est en marche. L'art contemporain de ces autres continents arrive tout doucement sur le devant de la scène, et particulièrement celui de l'Afrique avec l'exposition Africa Remix qui fait actuellement le tour de l'Europe. De plus en plus d'artistes s'imposent comme Chéri Samba ou Ousmane Sow. Dans cette dynamique, le Sénégal organise depuis maintenant 12 ans une Biennale de l'art africain contemporain à Dakar. Ce qui pousse à s'intéresser au

passé culturel de ce pays et aux événements qui l'ont amené à devenir l'ambassadeur de l'art contemporain en Afrique. Symbole de paix et de relative liberté politique sur le continent, le Sénégal fut l'un des premiers pays africains à mettre en place dès son indépendance une politique culturelle forte, fondée sur l'ouverture au monde et l'enracinement dans des valeurs africaines, à l'image de celui qui fut son président pendant vingt années: Léopold Sédar Senghor. Dakar était la capitale de l'Afrique occidentale française avant l'Indépendance; par conséquent, l'histoire du Sénégal a longtemps été mêlée à celle de la France. Les jeunes intellectuels de l'élite africaine envoyés en France pour leur formation dans les années 30, baignaient, eux aussi, dans ce climat d'effervescence des cultures nonoccidentales. Et ce sentiment correspondait pour eux à l'anticolonialisme qui se développait depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Se confrontaient alors leur désir de revendication et l'aubaine que représentait l'intérêt des avants-gardes européennes pour leur art et leur culture. Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal indépendant, fut l'un d'entre eux. Fondateur du mouvement de la Négritude, poète académicien, sa personnalité ambiguë l'amènera à mener une politique faite à la fois de compromis et de fermeté. Basant le développement de son pays sur l'idée que l'homme est au commencement et à la fin de toute chose, il souhaite faire de la culture son cheval de bataille. Rêvant de faire du Sénégal une « Grèce» de l'Afrique, il souhaite, grâce à sa politique culturelle, créer un mouvement de Renaissance de l'art africain mis en veilleuse par des siècles d'oppression.

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Et c'est dans cette démarche politique que va s'opérer la rencontre de l'art négro-africain avec l'art européen. Senghor souhaite reproduire à Dakar une nouvelle École de Paris qu'il a admirée du temps de ses études. Se basant sur l'idée d'une civilisation de l'universel regroupant les apports positifs de chaque civilisation pour n'en créer qu'une parfaite, il décide de tourner les arts de l'Afrique vers la modernité européenne en y introduisant des techniques et des fins inconnues en Afrique. « L'art pour l'art » naît alors au Sénégal, et avec lui c'est toute une génération d'artistes qui va voir le jour, et se développer grâce aux moyens mis en œuvre. Mais Léopold Sédar Senghor va mesurer les enjeux que représentent les rapports difficiles entre l'art et le pou voir. Les artistes deviendront les porte-parole des idéaux de La Négritude, devenue, non plus simple mouvement littéraire panafricain, mais véritable idéologie politique au service de la construction d'une identité nationale. Lorsque la création artistique est influencée ainsi par l'idéologie gouvernementale, on s'interroge sur l'authenticité de cet art et sur son caractère propagandiste ou non. Il s'agit alors d'étudier le rôle de L. S. Senghor dans le développement des arts plastiques au Sénégal, de comprendre quelles furent ses motivations, ses ambitions. Mais aussi et surtout, ce que furent ses réalisations en la matière et ce qu'elles ont engendré. Enfin il s'agira d'établir ce qu'il reste aujourd'hui de ses rêves de grandeur et de renaissance au Sénégal.

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I. LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR A. Présentation:
Cette première partie vise à présenter la vie de Léopold Sédar Senghor. Pour cela, nous allons essayer d'observer son évolution selon trois angles. Tout d'abord nous verrons que sa formation est celle d'un homme de culture avant d'être celle d'un homme politique et que ses ambitions furent culturelles, même ecclésiastiques, avant d'être politiques. Ensuite, nous tenterons de résumer sa carrière politique et d'ébaucher les grands traits de sa pensée, afin de cerner un peu mieux son impact dans l'histoire du Sénégal. Enfin nous essayerons de présenter son œuvre littéraire ainsi que les grands événements de sa vie personnelle, avant d'appréhender ce qui fut le moteur de son existence: la reconnaissance de la civilisation nOIre. 1) Formation: Léopold Sédar Senghor est né à loal, le 15 août 1906, selon son acte officieP de naissance. loal est une petite ville du pays Sérère dans la province du Sine, à cent kilomètres de Dakar sur la petite côte. Léopold est le fils de Basile Diogoye Senghor, riche commerçant catholique de l'ethnie sérère, et de Gnilaine Ndiémé Bakhoum, l'une de ses cinq femmes, d'ethnie peulhe et musulmane. Malgré l'absence de conflits religieux entre ses parents, Léopold Sédar Senghor a subi dans son enfance une influence plutôt animiste. TI grandit dans sa famille maternelle comme le veut la tradition sérère à dominance matriarcale, auprès d'une «nourrice- poétesse» Ngâ et de

son oncle maternel Tokor Waly, animiste analphabète qui lui enseigne le mysticisme et les secrets de la nature. Léopold, «le lion », Sédar, «celui-qui-ne-connaît-pas-Iahonte» en sérère, évolue dans une atmosphère familiale heureuse, où domine la figure de sa mère adorée. Toute sa vie Senghor restera attaché à cette période qu'il nommera dans ses écrits et ses poèmes le «Royaume d'enfance », enracinement essentiel selon lui, dans les valeurs de ses origines, de cette société « communielle » et proche de la nature. En 1913 son père, le trouvant trop turbulent, décide de l'envoyer à l' «école des blancs» malgré les réticences de sa mère très attachée à lui. TIs'agit en fait de la mission catholique de Joal, où à 7 ans Léopold apprend le catéchisme et les bases du français auprès du Père Léon Dubois. TI part ensuite pour le collège de St Joseph de Ngasobil, tenu par les pères du St-Esprit, où il reste de 1914 à 1923. On y lit sur le fronton «soyez nègres avec les nègres afin de les gagner à Jésus-Christ ». Senghor explique souvent que c'est à cette éducation très stricte qu'il doit le goût de la discipline qui lui manquait étant enfant. Déjà empreint de mysticisme, l'apprentissage de la religion catholique est pour Léopold Sédar une évidence et une révélation. Puis, jusqu'en 1927, il sera au collège séminaire de Libermann à Dakar, pour y étudier le grec et le latin mais aussi dans le but de concrétiser ses nouveaux souhaits, devenir prêtre et enseignant. Mais un incident va le faire changer de vocation. Devenu un leader d'opinion dans son dortoir, il ose demander des couches plus confortables aux Pères. Ceux-ci lui répondent qu'un «broussard» ne saurait se prendre pour un « civilisé ». Ce genre de remarque de la part des prêtres le fait revenir sur son ambition religieuse. TIquitte alors le séminaire pour l'école laïque où il sera reçu aux deux parties du

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baccalauréat, avec la mention assez bien. Grâce à son professeur de latin, il obtient une demi-bourse d'études littéraires (250 francs par mois) et part pour la France en octobre 1928. Arrivé à Paris, on l'oriente au lycée LouisLe-Grand, à la Sorbonne, en khâgne dans une classe qui compte parmi ses rangs, Georges Pompidou, dont Léopold deviendra très vite l'ami. TI obtient sa licence ès Lettres l'année suivante, s'inscrit en Lettres Classiques et passe avec succès son mémoire de DES sur «l'exotisme dans l' œuvre de Baudelaire », mention honorable. Moins chanceux, et déstabilisé par la mort de son père, il échoue au concours de l'École Normale Supérieure. Puis en 1933, obtenant la nationalité française, il s'inscrit à l'Agrégation de Grammaire mais échoue à l'oral. Dépité, il part visiter ce qui sera pour lui, plus tard une grande source d'inspiration, la Grèce. En 1934, il suit les cours en linguistique négro-africaine de Lilas Homburger à l'École des Hautes Etudes et ceux de Paul Rivet, Marcel Mauss et Marcel Cohen à l'Institut d'Ethnologie de Paris. Mais sa nouvelle citoyenneté française l'appelle déjà et l'oblige à effectuer son service militaire au 150ème régiment de Verdun, puis au 23èmerégiment de la ville de Paris. Un an plus tard, alors qu'il vient de finir son service, il obtient enfin l'agrégation de Grammaire et est nommé professeur au lycée Descartes de Tours, où il fait la classe à des élèves de 6ème.TIenseignera ensuite au lycée Berthelot de St-Maur-des-Fossés, en banlieue parisienne. Mais sa jeune carrière est interrompue par la déclaration de guerre, en septembre 1939. TI est alors mobilisé dans une caserne parisienne et très vite réformé à cause de sa mauvaise vue. Mais, sans grand répit, en 1940, il est rappelé sous les

drapeaux et fait prisonnier à la Charité-sur-Loireet erre de
camps de prisonniers en camps de prisonniers jusqu'à ce que sa mauvaise santé l'oblige à être libéré. TI est alors

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également démobilisé par la France et renvoyé à l'enseignement à St Maur des Fossés. Marqué par son expérience, il intègre la Résistance dans le Front International Universitaire. En 1944 il est chargé de la chaire d'études négro-africaines pour les langues et les civilisations à l'École nationale d'Outre-Mer. TIest alors l'auteur de nombreux articles sur les particularités grammaticales des dialectes sénégalais pour lesquels il se passionne. Dans un même élan, il obtient l'année suivante une bourse de six mois au CNRS, pour étudier la poésie orale sérère et wolof dont il veut faire sa thèse de doctorat d'état. TIpart alors pour le Sénégal où sa carrière politique le rattrapera et le fera abandonner ses ambitions de chercheur. 2) Carrière politique a- Les prémices Pour comprendre son changement d'orientation lors de son retour au Sénégal en 1945, il faut remonter au premier sursaut de sa conscience politique, qu'il doit grandement à l'influence de son premier ami français: Georges Pompidou. Celui-ci lui parle très tôt des grands penseurs socialistes et l'encourage dès 1930, deux ans après son arrivée en France, à intégrer le groupe des étudiants socialistes. Parallèlement, il fait la connaissance de personnages tels que Léon Gontran Damas et Aimé Césaire. Comme il fréquente beaucoup les cercles d'intellectuels d'origine africaine, il est élu président de l'Association des étudiants de l'Ouest africain. Touché par la mort du premier député sénégalais, Blaise Diagne, son tuteur et ami, il soutient la candidature de Lamine Guèye, de tendance socialiste. Dès son arrivée à Tours en tant qu'enseignant, son militantisme syndical s'intensifie:

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membre de la S.F.I.O. (Section française de l'internationale ouvrière) du parti socialiste, il donne des cours de Français aux ouvriers de la Bourse du Travail. Mais sa première action politique marquante, il la devra à ses qualités d'orateur, à sa formation d'homme de lettre, et à ses convictions sur la grandeur de la civilisation noire. En septembre 1937, il est invité par le gouverneur de l'A.O.F, Marcel Coppet, pour faire une intervention lors d'une conférence pour l'Association Foyer-France-Sénégal, à la Chambre de Commerce de Dakar. Présenté comme le premier agrégé noir, son discours, Le problème culturel en A.O.F, va choquer son audience faite de conservateurs. Il y dresse les fondements de sa critique contre la politique d'assimilation perpétrée dans les colonies, et prononce cette phrase qui restera comme l'emblème de sa pensée: « assimiler mais ne pas être assimilés ». Il écrit alors en 1944 avec Robert Lemaigen et le prince Sissowath Youvetong, La Communauté impériale française. Un recueil de trois textes qui seront fondamentaux dans les processus d'indépendance des colonies françaises. Enfin, il débutera sa carrière politique par son élection en 1945 en tant que député socialiste du Sénégal à l'Assemblée Constituante, en même temps que Lamine Guèye qui l'a aussi persuadé de s'engager dans la politique. b- La marche hésitante vers l'Indépendance La conférence de Brazzaville de 1944, qui ne laissait aucune chance à l'indépendance des colonies, et l'échec de l' ~~ Union française », assez complexe, dépassée par les événements et finalement très peu égalitaire, entraîne le mécontentement de plus en plus d'africains. HouphouëtBoigny, porte-parole et leader d'opinion ivoirien, dénonce l' « impérialisme» et prône la « libération de l'Afrique ».
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Il influence fortement la création en 1946 à Bamako (Mali) du R.D.A (RassemblementDémocratiqueAfricain). Cette mouvance, boycottée par les socialistes, encore très influencés par l'Europe, est alors représentée dans toutes les colonies sauf au Sénégal: Lamine Guèye et Senghor sont tous deux les députés socialistes, leaders d'opinions sur la scène politique sénégalaise. Mais, petit à petit, Senghor va réaliser l'enjeu de la poussée indépendantiste des peuples en Afrique. Il va se détacher du
« conservateur

», Lamine

Guèye,

trop

«francisé»

et

politiquement orienté vers la bourgeoisie des villes, alors que Senghor est, lui, un élu des campagnes. En 1947, Léopold Sédar Senghor fonde la revue Condition Humaine. Grâce à cet espace de liberté, il dénonce la vision de Guèye qui affirme ceci: «nous pouvons tout faire avec la France, tout avec la République, rien sans la France, rien sans la République »2.En 1948, la rupture est marquée, et Senghor se sépare du S.F.I.O pour fonder son propre parti: le B.D.S. (Bloc démocratique sénégalais) qui, contrairement au S.F.I.O, ne dépend pas d'un parti français. Cette marque d'attachement au peuple sénégalais, et son intérêt pour les chefs religieux (très influents au Sénégal), vont porter leurs fruits: aux législatives de 1951, Senghor est réélu alors que Mamadou Dia, son bras droit prend la place de Lamine Guèye, qui lui n'est pas réélu. La mouvance B.D.S. prend alors la majorité. Mais même si le peuple soutient la vision antiassimilationniste de Senghor, celui-ci n'est pas pour autant, à cette époque, pro-indépendantiste. Contrairement aux militants du R.D.A, que Senghor qualifie de « territorialistes»,puisque ceux-ci souhaitent l'indépendance sans condition de chaque colonie, il se définit comme un « fédéraliste ». Selon son idéal, Senghor est plus favorable à une Afrique unie regroupant les colonies de l'AO.F. et

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de l'AE.F. soutenues par la France. Mais la Conférence de Bandung en 1955 et l'appel des 24 états déjà indépendants remettent alors en cause sa prudence. TIvote tout de même contre la Loi Cadre de 1956 qu'il considère comme néfaste à l'unité africaine. Celle-ci accorde la semiautonomie aux territoires d'Outre-mer et crée des conseils de Gouvernement de huit états autonomes en AO.F. (y compris le Sénégal). En 1958, à la suite d'une conférence des responsables africains à Dakar, les non-partisans du R.D.A décident de se regrouper dans un parti, le P.R.A. (Parti du regroupement africain). La section sénégalaise se nomme l'U.P.S. (Union progressiste sénégalaise). Senghor et Lamine Guèye, fraîchement réconciliés en sont les chefs de file. La même année, De Gaulle décide de créer un collège consultatif chargé de la rédaction de la nouvelle Constitution: le Comité consultatif constitutionnel où sont élus Senghor et Lamine Guèye. Le nouveau projet de Constitution est soumis à un référendum dans tous les pays: si le pays concerné vote pour, il devient alors membre de «La Communauté », sinon il devient immédiatement indépendant. Le P.R.A se prononce tout d'abord contre, puis décide de laisser le choix à chaque section nationale, ce qui entraîne de grands conflits, et des séparations au sein de l'U.P.S. La mouvance la plus importante, dont Mamadou Dia et Senghor font partie, décide alors de voter pour, considérant qu'il s'agit ainsi

d'éviter une rupture immédiate avec la France, sans pour
autant perdre la possibilité d'accéder à l'indépendance plus tard. Et le OUI l'emporte au Sénégal. Mais la Communauté s'avère un échec. Le pouvoir encore trop fort du chef d'état français, prenant toutes les décisions importantes, le manque d'homogénéité et d'égalité, vont pousser les anciennes colonies à demander petit à petit leur indépendance. Dans son désir de fédérer l'ouest

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africain, Senghor trouve alors comme soutien le Soudan français, le Dahomey et la Haute Volta. Cependant, la France, qui préfère le maintien de nombreux petits états, est contre cette fédération. Alors, aidée d' HouphouëtBoigny qui s'oppose aussi à cette idée, elle fait pression sur les pays concernés. Finalement le Dahomey et la Haute Volta vont y renoncer. Cependant le Soudan français tient tête, et en janvier 1959 naît la Fédération du Mali, composée du Soudan français et du Sénégal. Senghor est alors élu président de la Fédération du Mali et Modibo Keïta, président du Soudan. TIs se partagent le pouvoir. L'année suivante Senghor, décide de demander solennellement l'indépendance de la Fédération au président De Gaulle. S'attendant à un «NON », il est agréablement surpris et stupéfait lorsque De Gaulle la lui accorde volontiers en lui promettant aide et soutien, sans que la France n'impose de conditions impératives. Le 4 avril 1960, c'est la proclamation de l'indépendance de la Fédération du Mali. Mais dès le mois d'août, une suite d'événements et de divergences en matière de politiques, va conduire à l'éclatement de la Fédération. La proximité du président Keïta avec le R.D.A., et son désir de former un État unique, vont alerter L. S. Senghor. Le 20 août 1960, à la suite d'une réunion du gouvernement sénégalais, on accuse un soudanais, commandant en chef de l'armée nommé par Keïta sans l'accord du Ministre de la Défense, de vouloir s'emparer du pouvoir. Le Sénégal décide alors de se retirer de la Fédération du Mali et proclame l'indépendance de la République sénégalaise. La Constitution sénégalaise est alors rapidement écrite. Elle est la réplique quasi-identique de la Constitution française, l'élite étant alors de formation française, et la dépendance économique encore réelle.

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c- La présidence de la République: 1960-1980, 20 ans de règne. Le 5 septembre 1960, le collège électoral prévu à l'article 21 de la Constitution se réunit et désigne à l'unanimité Léopold Sédar Senghor comme président de la République. Et celui-ci demande alors à Mamadou Dia de prendre la présidence du Conseil. Mais le caractère de Dia, radical, partisan d'un développement moderne, d'un parti unique puissant, nullement intéressé par les intérêts des français ou des communautés religieuses, va très vite s'opposer au caractère plus prudent de Senghor. Lui, prône la conciliation avec les partis d'opposition, la Métropole, et les chefs religieux dont il mesure l'influence. Gerti

Hesseling explique avec pertinence dans son ouvrage, Histoirepolitique du Sénégal, que « les entreprises privées
qui étaient encore en grande partie dans des mains françaises, et les marabouts qui, à la campagne, faisaient la pluie et le beau temps, craignaient de perdre leur
influence si les réformes3 étaient appliquées »4.

Et dès 1962, le conflit éclate entre les senghoristes et les partisans de Dia. Voulant réorganiser le gouvernement, Dia se voit confronté à une proposition de motion de censure par les senghoristes. Cherchant à tout prix à empêcher son vote, il oblige les députés à quitter le Parlement, aidé par la gendarmerie. Les seuls s'y opposant sont retenus prisonniers et libérés dans l'après-midi par des parachutistes, sur ordre de Senghor. Au même instant, chez le président de l'Assemblée, Lamine Guèye, on vote la motion de censure, renversant ainsi le gouvernement de Dia. Senghor, se référant au texte de la Constitution, convainc l'armée de son entière autorité. Mamadou Dia est arrêté le lendemain et condamné par la suite à la détention à perpétuité. Senghor, extrêmement marqué par cet incident, décide de se prononcer en faveur d'un régime 19

présidentiel, et le chef d'état devient alors également chef du pouvoir exécutif. Concernant le multipartisme au Sénégal, et malgré les efforts de conciliation du président Senghor, il faut souligner qu'il fut quasi inexistant, car toujours réprimé jusqu'en 1974 par toutes sortes de lois réglementant la formation de parti politique ou d'associations. Ainsi, Senghor réussit sans peine à écarter ou à corrompre les principaux opposants. Une figure emblématique du Sénégal, comme l' écri vain et chercheur, Cheikh Anta Diop (dont l'Université de Dakar porte actuellement le nom) fut durant toute son existence dans l'illégalité politique, ses tentatives de formation d'un parti légal échouant à chaque fois. La voix étudiante fut étouffée, parfois dans la violence. Gerti Hesseling explique qu'« à partir de 1966, il fut impossible au Sénégal de critiquer la politique du gouvernement dans le cadre d'un parti légal d'opposition »5. Senghor estimait que les partis d'opposition ne pouvaient être tolérés, que s'ils «exprim[ aient] des critiques constructives et cherch[aient] à atteindre le même but que le parti au pouvoir, c'est à dire empêcher que les divers groupes sociaux ne se cristallisent en classes destinées à s'affronter »6. C'est pourquoi il répondait aux critiques en parlant, non pas d'un parti unique, mais d'un parti « unifié », multipliant les compromis et les offres de postes aux moins farouches des opposants, emprisonnant et bâillonnant grâce à la loi, les plus aguerris. Cependant en 1967, Senghor comprend, lorsqu'il est victime d'une tentative d'assassinat, qu'il récolte les fruits de sa politique de concentration du pouvoir. De plus, les évènements de 1968 vont de nouveau faire réagir Senghor, malgré sa réélection en tant que président de la République comme candidat unique, et malgré la victoire de l'u.P.S. aux législatives avec une seule liste. La

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