Les artisans

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Publié le : vendredi 1 décembre 1989
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EAN13 : 9782296392595
Nombre de pages : 190
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LES ARTISANS Gens de métier, gens de parole

COLLECTION LOGIQUES SOCIALES

dirigée par Dominique Desjeux

Collection

Logiques

Sociales

Brigitte BRÉBANT,La pauvreté, un destin? 1984, 284 pages. J.-M. BEMBE,Lesjeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MlNGUET, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Lé travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIoP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome I : Le Mali, Tome 2 : Le Sénégal. 1985. Pierre COUSIN,Jean-Pierre BOUTINET, ichel MORFIN,Aspirations M religieuses des jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel DEBOUT,Gérard CLAVAIROLY, désordre médical. 1986, Le 160 pages. Hervé-Frédéric MECHERY,Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. Jean G. PADIOLEAU, 'ordre social. Principes d'analyse socioloL gique. 1986, 224 pages. F. Dupuy, J.-C. THOENIG,La loi du marché. L'électroménager en France, aux États-Unis et au Japon. 1986, 264 pages. P. TRIPIER(éd.), Travailler dans le transport. Recherches économiques, historiques, sociologiques. 1986, 212 pages. Claude COURCHAY, istoire du Point Mulhouse. L'angoisse et le H flou de l'enfance. 1986, 216 pages. F. FoscHI, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopération, clandestins. 1986. C. LERAY,Brésil. Le défi des communautés. 1986. J. BOUTINET(éd.), Les sciences sociales s'interrogent sur ellesmêmes. 1985.

Bernard ZARCA

LES ARTISANS Gens de métier, gens de parole

Publié avec le Concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

.

@

L'Harmattan,

1987

ISBN:

2-85802-809-5

INTRODUCTION

Ce livre réunit douze récits de vie professionnelle de gens de métier sélectionnés parmi de nombreux récits du même type. Cette sélection vise à donner une image fidèle de l'artisanat français d'aujourd'hui, c'est-à-dire traduire la diversité du monde de l'artisanat, tout en soulignant certaines constantes, telles certaines attitudes communes aux hommes de métier. Par image fidèle, il ne faut donc pas entendre représentativité. On ne saurait nous faire grief d'accorder tant d'importance à la marge: artisans d'art, compagnons, etc. La curiosité du sociologue y conduitrtaturellement; on y découvre parfois plus facilement les propriétés du centre. Il fallait cependant que soient représentés les différents âges et les différents statuts: de la jeune apprentie à l'artisan retraité, le compagnon, l'artisan solitaire, le petit patron et l'industriel potentiel, l'aide familial, le nouvel. installé comme l'ancien, l'installé de demain avec ses projets et l'installé d'hier avec ses regrets. Il fallait également trouver des cas correspondant à des itinéraires sociaux et professionnels contrastés: artisans de père en fils et anciens compagnons, enfants de paysans et enfants d'ouvriers, de petits patrons et de bons bourgeois, enfants des campagnes et enfants des villes, futurs hommes et femmes qui réussiront ou échoueront, qui chemineront dans le champ pour eux clos de l'artisanat ou qui le quitteront pour passer irrésistiblement au stade de la petite entreprise industrielle. Il fallait, plus encore, que tous les groupes de métiers soient représentés.: l'artisanat du bâtiment, celui de l'alimentation, l'artisanat de production, celui des services, l'artisanat 5

de réparation et l'artisanat d'art; métiers des campagnes et métiers des villes, métiers en déclin et métiers prospères, métiers de tradition et « nouveaux» métiers, métiers de haute qualification et métiers modestes, etc. Seront ainsi révélées les structures de marché propres à chaque métier, le champ des rapports de force entre artisans concurrents, entre artisans et compagnons, entre artisans et fournisseurs, entre artisans et clients. Selon les caractéristiques du métier, ce champ a ses enjeux et donc des règles de fonctionnement dont il faut souligner la spécificité même si elles relèvent de principes généraux. L'artisan, le petit patron ont des projets à l'échelle d'une vie tout entière. Il est impossible de comprendre la mentalité de tels agents sans analyser leur trajectoire. Cette analyse permet de répondre à une double interrogation: quelle est la logique d'un cheminement professionnel? Quelle est celle du champ dans lequel s'inscrit,..en tout ou partie, un tel cheminement? Il est bien évidemment exclu d'effectuer des comparaisons entre trajectoires et positions dans tel ou tel champ professionnel en ne faisant varier qu'un facteur et en maintenant les autres constants. Un tel travail systématique est incompatible avec l'approche du réel par le recueil de récits de vie professionnelle. Il faudrait en recueillir des milliers pour faire ce type d'analyse qui n'a, au surplus, de pertinence qu'appliqué à des informations simples, de nature. statistique. Toutefois, les récits sont présentés par paires. Ces rapprochements ou oppositions ont différentes fonctions. Ils permettent de repérer les pôles de l'espace des cheminements: la mentalité traditionnelle d'un ouvrier indépendant, petit électricien de quartier, est ainsi opposée à l'esprit d'entreprise d'un petit patron potentiel, affûteur travaillant en sous-traitance pour des entreprises de sa région; de souligner le fait que des réponses différentes peuvent être apportées à des problèmes similaires par des agents inégalement pourvus en capitaux de différentes espèces et ayant cependant acquis tous deux le sens de l'effort exigé par les métiers astreignants de l'alimentation; d'analyser les mécanismes de fonctionnement d'une institution élitaire à laquelle le pays doit beaucoup de ses meilleurs ouvriers: l'itinéraire d'un jeune homme de la bourgeoisie qui a utilisé le Compagnonnage comme une bonne école professionnelle pour devenir ébéniste est ainsi rapproché de celui d'un fils de paysan qui, ayant atteint le sommet de la hiérarchie du métier 6

de charpentier, croit tout lui devoir; de caractériser la logique narcissique qui prévaut dans les métiers d'art en analysant les relations qu'entretient une jeune apprentie avec son maître, restaurateur de tableaux, et celles qu'a établies un bijoutiercréateur avec ses clients; de spécifier l'artisanat féminin, en opposant la volonté promotionnelle d'une' coiffeuse célibataire ayant adhéré pleinement à l'idéologie que sécrète sa profession à celle d'une épouse d'artisan-décolleteur qui, tout en aidant son mari, est restée extérieure au métier et n'a réalisé qu'à travers ses enfants son désir d'émancipation socioculturelle. Le choix d'évoquer l'artisanat rural traditionnel traduit le souci de donner à voir un univers culturel dont il ne restera bientôt plus trace. Le récit de vie ne constitue pas une illustration, par on ne sait quelle restitution du « vécu », de ce que l'analyse statistique aurait permis de démontrer. Au contraire, pour qui considère les relations statistiques comme des faits - certes construits et non point « donnés» -, il est nécessaire d'élucider les processus sociaux qui rendent ces relations intelligibles. Le récit de vie aide dans une certaine mesure à cette élucidation. On ne saurait toutefois ériger en Méthode cette manière d'approcher le réel. En analysant les rapports sociaux dans lesquels se sont inscrites les différentes étapes d'un cheminement professionnel, puis en montrant ce que l'enchaînement de celles-ci doit à la confrontation de l'habitus aux structures objectives du monde social, nous croyons tirer parti de cette approche qui fournit un matériau d'analyse en associant l'interviewé de la manière la plus naturelle, et peutêtre en cela la plus vraie, au travail du sociologue. C'est dans la mesure où celui-ci se pose des questions qu'il en formule d'autres à l'adresse de l'interviewé. Le plus grand leurre serait de laisser croire à la spontanéité du discours. Selon leur rapport au langage, lui-même en grande partie déterminé par leur trajectoire so'ciale, les individus auront plus ou moins souvent besoin qu'on les questionne pour se raconter. Mais il va de soi qu'ils n'aborderont pas toujours spontanément, voire qu'ils tenteront d'éluder, certains problèmes que d'aucuns, sociologues de métier, jugeront importants. Il est toujours tentant de transfigurer la réalité pour donner une image idéale de soi-même. Il appartient à l'interviewer d'écouter et parfo!s d'intervenir pour souligner une contradiction et obliger ainsi l'interviewé à s'expliquer. Certaines questions 7

.

peuvent provoquer des remises en question ;mais il faut sentir jusqu'où il est possible d'aller. Nous avons écouté et questionné, plusieurs heures durant, des artisans plus ou moins proches par l'âge, les origines et l'idéologie. Ce ne fut sans doute jamais assez; ce fut toujours suffisant toutefois pour que nous puissions les apprécier. Le plus souvent, le contact avait pu être établi grâce à un intermédiaire. L'anonymat de l'interviewer s'en trouvait ainsi partiellement levé. Cependant, l'importance revêtue par chaque cas est relativement indépendante du mode de contact. Elle dépend moins de l'âge que de l'aisance verbale de la personne interviewée, beaucoup moins de cette aisance que de la particularité d'une expérience qui peut appeler de plus nombreuses questions sociologiques. Nos interventions pouvaient orienter l'interviewé vers tel ou tel sujet, mais aussi et le plus souvent devaient constituer des demandes de précisions dont le sociocentrisme du locuteur masquait à ce dernier la nécessité. Il pouvait aussi nous arriver de nous exclamer, de rire, tant la conservation avait pris un cours naturel. L'interviewer est-il d'ailleurs astreint à une attitude de « neutralité» ? Il n'est pas sûr que cette « neutralité » soit une garantie d'objectivité. Un minimum d'attention complice est requis pour que l'interviewé continue à parler de

son cheminement professionnel et donc, d'une certaine manière, de sa vie. Le sociologue est fortement impliqué dans la situation qu'il a provoquée. Un long silence qu'il ne saurait

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rompre risquerait de « bloquer » la personne qui a accepté de
se livrer. Sont précisés page Il les différents modes de contact des personnes interviewées ainsi que l'accueil qu'elles nous/ont réservé. Il va de soi que la situation elle-même déterm.ine partiellement le style du discours: l'interviewé s'adresse à quelqu'un qui est censé maîtriser la langue mieux que lui, aussi tâche-t-il de bien parler; il s'applique, du moins tant qu'il n'a pas perçu, dans l'attitude de l'interviewer, quelques signes d'acceptation de qui il est, en dépit de la distance sociale, variable selon le cas, qui l'en sépare. Nous avons tâché de conserver la forme du récit en.. « traduisant» le discours oral en discours écrit, plus ou moins fidèlement sans doute, mais toujours avec le soricide restituer la richesse du concret, c'est-à-dire le dense réseau des significations sociales qu'il supporte. Il était cependant impossible de tout conser8

ver: la prononciation n'est pas en général restituée, les interjections, certaines répétitions. sont le plus souvent supprimées, des parties entières de l'entretien jugées peu pertinentes ne sont pas rapportées!, l'ordre du discours oral n'est pas toujours respecté: sont rapprochées des séries de questions. et de réponses portant sur un même thème, que nous y soyons revenu nous-même, en cours d'entretien, lorsque nous le jugions opportun, ou que l'interviewé y soit revenu de son propre chef; car le récit ne suit pas un ordre chronologique absolu: l'interviewé peut, à tout moment et par association, se souvenir de faits ou d'événements relatifs à une étape de son cheminement dont il a déjà parlé et les raconter alors2. Il faut distinguer, dans ce qui est dit au cours d'une interview, les faits objectifs (par exemple, le fait d'avoir été apprenti dans tel métier, durant telle période, etc.) et les jugements sur ces faits (<<c'était dur, le patron était une peau de vache ») qui constituent des données. que, faute de mieux, on peut appeler «subjectives» et qui informent tout autant sur la subjectivité présente du locuteur que sur son passé nécessai-

rement reconstruit. Il y a donc lieu d'analyser ces « données
subjectives» en les référant à l'ensemble du cheminement socioprofessionnel de l'individu: l'appréciation de la pénibilité des conditions d'un apprentissage passé peut être fort différente, à l'âge mûr, selon le chemin que l'on a parcouru depuis3. La tonalité du récit nous renseigne donc plus. sur une trajectoire que sur un moment particulier du passé. Celui-ci ne peut être restitué tel qu'il a été. vécu. Reconstruit par l'interviewé, il l'est également par le sociologue qui interprète son discours. Lorsqu'un pâtissier de quarante-cinq ans dit qu'il avait fait son choix professionnel à sept ans parce que: «la pâtisserie, il y avait. quand même une recherche artistique dans le métier », on ne peut affirmer que l'enfant qu'il fut

1. Ceci est indiqué dans le texte par les signes: (...) qui doivent être distingués des signes: ..., lesquels marquent une hésitation de l'interviewé, un court silence, l'inachèvement de l'expression d'une idée. 2. Il va de soi que sont perdus les signes de la communication non verbale. Est cependant indiqué entre parenthèses ce qu'était à certains moments le ton particulier de la voix, afin d'aider à la compréhension du texte. Est également parfois indiquée entre parenthèses l'idée que l'interviewé n'avait pas exprimée oralement. 3. Cf. chapitre 2 : le pâtissier qui a réussi et le boulanger qui a échoué ont « gardé» un souvenir différent de leur apprentissage. 9

Nom

Age à l'interview 66

Date de l'interview 1978

Sexe

Origine sociale père: Ouvrier dans l'artisanat décédé Ouvrier à la SNCF

Nadeau

H

Vernier

38

1980

H

Rivière

45

1978

H

Petit patron restaurateur

Martineau

42

1979

H

Mère divorcée, non remariée, femme de ménage

Lavigne

91

1978

H

Pa ysan sans terre

Godinet

73

1978

H

Artisan Maréchal-ferrant

Fléchet Frémont

57 59

1980 1980

F F

Fonctionnaire moyen Ouvrier SNCF

L'ami du trait

49

1978

H

Paysan propriétaire

Langer

29

1979

H

Petit patron d'origine bourgeoise Professeur Petit patron restaurateur

Amelin Noya

24 50

1979 1978

F H

Métier d'apprentissage Modeleur sur bois dans moyenne entreprise Ajusteur dans moyenne entreprise

Statut et cheminement professionnels Artisan électricien solitaire en retraite Artisan affûteur nouvellement installé, visant à employer une dizaine de salariés Artisan pâtissier employant trois salariés Ouvrier boulanger s'étant mis à son compte dans le passé et ayant échoué Cordonnier réparateur de village, sans salarié A repris l'entreprise paternelle, retraité Femme d'un artisan décolleteur Artisane-coiffeuse ayant une apprentie et parfois une ouvrière Maître-charpentier employant trente-et-un ouvriers à des travaux de grande qualification Ouvrier ébéniste sur le point de s'installer dans « le faubourg» Apprentie non déclarée Artisan bijoutier créateur solitaire

Mode de contact

Accueil

Voisin

Chaleureux et détendu, en présence du conjoint Chaleureux, très motivé par l'idée de faire part de son expérience

Connaissance commune

Pâtissier dans artisanat

Connu au cours d'une enquête statistique sur les artisans Connaissance commune

Très cordial et intéressé

Boulanger dans artisanat

Intéressé mais mal à l'aise. Pénible de raconter l'histoire d'un échec Peu loquace, rencontre de deux univers très éloignés Très cordial et visiblement heureux de parler du métier Très cordiale et très motivée Cordiale et très intéressée

Cordonnier

Connaissance commune

Maréchal-ferrant chez son père

Connaissance commune

Coiffeuse

Connaissance commune Connaissance commune

Charpentier

Connaissance commune

D'abord un peu réticent mais sûr de lui et passionné

Menuisier ébéniste

Ami commun

Bienveillant et intéressé

Restauratrice de tableaux Bijoutier

Connaissance Connaissance commune

Réticente Chaleureux et passionné

.

pensait en ces termes. Par contre, on peut faire l'hypothèse que l'adulte attribue une telle pensée à l'enfant parce qu'il fait partie de l'élite de sa profession dont il marque ainsi les traits distinctifs. Un pâtissier du même âge, ayant échoué professionnellement, n'"adopterait probablement pas la même démar-

che narrative. On poùrrait ainsi utiliser le récit de vie comme
un matériau d'analyse des mécanismes de reconstitution d'une trajectoire. Les propriétés objectives de celle-ci, et notamment sa pente, permettraient de rendre raison des différences entre stratégies narratives qu'il est possible de distinguer. Nous ne nous sommes pas assigné un tel objectif de recherche, laquelle pourrait être conduite à partir du matériau même que nous avons utilisé dans une autre perspective. Nous avons attendu que le temps de la sympathie ou de l'antipathie que l'on éprouve spontanément à l'écoute d'un récit de vie et dont il n'est pas toujours facile de se défaire, se soit écoulé, avant de le commenter. Nous aurions voulu que seule l'empathie nous guidât dans ce travail; il n'est pas sûr que nous ayons toujours réussi. Il conviendrait que ces récits avec leurs commentaires puissent être lus comme des histoires. Si nous avons distingué typographiquement le texte de l'entretien (en plus petits caractères), uri même texte mélange le résumé de certaines données de fait et le commentaire interprétatif. Au début de chaque récit, sont indiquées, pour en fixer le contexte qui lui confère sa tonalité et une part de sa signification non immédiatement lisible, la position de la personne interviewée, dans le champ de sa profession d'une part, sur la courbe de son itinéraire d'autre part. Si possible, quelques informations sur le métier lui-même et, éventuellement, sur la population des artisans qui l'exercent, permettront d'effectuer plus précisément ce positionnement. Nous donnons, pages 10-11, un tableau résumé des principales caractéristiques des personnes interviewées. Les noms qui leur ont été attribués sont purement imaginaires. Si nous tutoyons certaines d'entre elles, c'est que nous les avions déjà rencontrées dans des circonstances où nous nous étions
tutoyés. "

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Chapitre premier

DE L'OUVRIER INDÉPENDANT AU PETIT PATRON

LA DÉBROUILLARDISE

ET LA VIE TRANQUILLE

« LE PETIT ÉLECTRICIEN DE QUARTIER»

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir...
LA FONTAINE

M. Nadeau est né à Paris en 1911. Il a pris sa retraite à 65 ans après avoir exercé seul et pendant près de quarante ans le métier d'électricien qui n'est pas celui qu'adolescent il avait appris. C'est un vrai parisien, son arrière grand-père était déjà un enfant de la capitale. Il parle avec un accent « parigo » que l'on n'entend pas souvent dans le onzième arrondissement, où il a grandi et où il a vécu la plus grande partie de sa vie, heureux d'y résider encore après sa retraite. Nous avons sympathisé et il a bien voulu nous raconter l'histoire de sa vie. Connaissant le vieux monsieur au regard malicieux, portant béret et promenant son chien, il nous est facile d'imaginer l'enfant qu'il fut, jouant dans le ruisseau avec d'autres « titis» de son âge, regardant travailler les artisans dont l'atelier s'ouvrait sur la rue, à la belle saison. M. Nadeau se souvient du monteur en bronze, du marbrier, du sableur, du découpeur 13

sur métal, du doreur, dont les échoppes bordaient le trottoir, et qui faisaient affaire avec les clients « sur le zinc du bistrot» où ils allaient boire « le coup de rouge ». Les gamins savaient les identifier par les surnoms qu'ils s'attribuaient mutuellement. Dans ces marques d'estime ou de sympathie, se réfléchissait la conscience collective des savoir-faire, mais aussi des travers de chacun.
Du PRÉ-APPRENTISSAGE AU MÉTIER

Le père de M. Nadeau était ouvrier-bijoutier. Il mourut en 1918. Sa veuve düt commencer à travailler, et le jeune enfant fut élevé par sa grand-mère. Après avoir obtenu son certificat d'études à quatorze ans, M. Nadeau entra en pré-apprentissage dans une usine parisienne qui employait près de six cents ouvriers et fabriquait des pièces métalliques pour la marine. Il fut engagé comme archiviste. Son travail consistait à : « distribuer aux ouvriers les plans des pièces à réaliser ». De la sorte, il put côtoyer de nombreux corps de métiers: tournage, fraisage, modelage, peinture, menuiserie, etc., entre lesquels il allait choisir celui qu'il apprendrait. Le pré-apprentissage, dont on a redécouvert le nom depuis quelques années, durait deux ans. Ensuite, l'apprentissage du métier s'étendait sur trois ans. C'est alors que l'adolescent commença à « sentir l'ambiance de la boîte» :
Vous aviez des compagnons, en principe, ça marchait plutôt avec des coups de pied au cul plutôt qu'autrement. Ils prenaient pas des gants, les gars. C'étaient pas des maîtres d'école. Ce qui m'attirait, c'est le bois, pas le fer. J'ai choisi le bois, voyez, c'est pas l'électricité... ! j'ai fait le modeleur, ça veut dire..., c'est faire un modèle en bois qui sert en fonderie. Le bois, c'était propre comme travail. On nous donnait un plan et il fallait faire un modèle (...). Il y a des petites astuces pour faciliter le travail au tourneur: les compagnons donnaient les ficelles du métier (...). y'avait beaucoup d'choses à réfléchir un peu d'la tête. On apprenait d'abord à se servir des outils à main, puis des machines. Petit à petit, on vous laissait naviguer tout seul: vous étiez p'tit compagnon avant de partir pour le service militaire (...). Apprenti, on prenait conscience qu'un gars qui connaissait bien son métier se permettait quand même de s'en imposer
-

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vis-à-vis à un patron, déjà. Donc, on pensait de vouloir apprendre son métier le mieux possible. On s'disait: bon, j'vais apprendre un métier, comme ça, je me laisserai pas enquiquiner. Voyez l'état d'esprit qu'on pouvait avoir; c'était une arme, si vous voulez. Maintenant l'patronat, il faisait bien ce qu'il voulait quand même. Mais enfin, on n'était pas malheureux, surtout, on gagnait pas beaucoup, c'était plutôt une prime au début, puis on était payés à l'heure, mais c'était pas grand-chose (...). Je faisais partie des jeunesses communistes pendant mon apprentissage; parce que, dans ce temps-là, dans les usines, y'avait les communistes, mais y'avait surtout les croix de feu, des gars de l'Action française. Moi, j'lisais l'Humanité ou alors le Libertaire. Personne était syndiqué dans la boîte. La seule chose qui existait, c'était un truc de solidarité de tous les modeleurs de Paris. J'avais essayé de par moi-même de se grouper, de faire comme un p'tit syndicat de jeunes entre nous... On essayait de se soutenir au point de vue plutôt moral (...). CRISE ÉCONOMIQUE ET MOBILITÉ DE L'EMPLOI

J'ai dû quitter la boîte en 31. Y'avait plus d'boulot com'modeleur. J'suis allé aux tabacs. J'suis entré comme menuisier et je faisais des réparations dans les ateliers. Avant j'avais travaillé huit jours comme sertisseur de boîtes de conserve: fallait casser la croûte (...). Au régiment, j'y suis allé en 32. J'ai eu la chance d'ne faire qu'un an. J'étais biffin. Alors là, ça s'passe pas trop mal. J'reviens: y'avait pas encore beaucoup d'bo~lot non plus dans le modelage... C'était un métier qu'on gagnait très bien not'vie, mais l'boulot était rare. J'suis rentré chez up p'tit parfumeur. J'faisais des crèmes de beauté. J'étais logééhez ma grand-mère et fallait quand même faire bouillir la marmite. M. Nadeau n'était pas particulièrement attaché au métier qu'il avait appris. L'essentiel pour lui était de gagner sa vie. Il allait là où il pouvait trouver du travail, et c'est en général par connaissance qu'il en trouvait. Un petit artisan du quartier, sous-traitant d'une maison de luminaires, lui indiqua que celle-ci cherchait à embaucher des ouvriers, plutôt que de continuer à sous-traiter ses travaux. Il travailla à fabriquer des lustres entre 1934 et 1938 dans cette petite entreprise qui employait trois autres ouvriers. En 1936, il se maria.' Sa femme était entrée depuis peu au Crédit

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Foncier où elle ferait toute sa carrière d'employée de bureau. A l'époque, un ouvrier dont la femme travaillait, qui plus est en col blanc, était un ouvrier relativement aisé. Le couple partit en vacances aux premiers congés payés. La stabilité de l'èmploi de madame Nadeau assurait la sécurité du ménage. En 1"938,M. Nadeau fut licencié, la petite entreprise de luminaires qui l'employait fermait ses.. portes. Il retrouva cependant un emploi la"même année, à la Compagnie nationale des radiateurs. Il fut engagé comme modeleur-métal, avec un bon salaire. Il put alors acheter une voiture d'occasion. Très vite, dans cette grande entreprise. Il milita activement à la C.G.T. et devint trésorier du syndicat. Les ouvriers étaient idéologiquement divisés: entre communistes et croix de feu, on en venait souvent aux mains; et la solida-

rité de classe ne jouait pas inconditionnellement: « quand un
gars rentre, s'il est du même bord que nous, on l'aide, on lui passe des outils... y a quand même une entraide qui existe... Attention, il faut qu'il soit du même bord que nous, hein! parce que, si c'est un croix de feu, on le laisse flâner ».
DE LA MOBILISATION À L'INSTALLATION

Mobilisé, M. Nadeau rejoignit son régiment avec trois jours de retard, prétextant une désorganisation du chemin de fer: - J'ai fait trois mois à peu près... trois mois, ça m'suffisait; moi la guerre, j'aime pas ça, j'aime la pêche... On tournait tout autour de Strasbourg, on s'baladait quoi, ça servait absolument à rien, comme toutes les guerres d'ailleurs, ça sert jamais à grand-chose (...). Y passe une note de service à la compagnie comme quoi on réclamait des professionnels: professionnels, moi j'dis qu'ça m'intéresse. On passe un test à L. Il était réussi, y'avait pas d'raison qu'ça réussisse pas. Alors je m'en vais chez Chausson à A. On m'a dit: des modeleurs, on n'en a pas besoin, par contre, ce qu'on a besoin, c'est des traceurs à plat. Traceur à plat: moi, j'ai jamais fait ça. Bon j'dis, moi, traceur à plat, on va essayer, hein! Je fais un essai, et puis ça a marché (...). Ça n'a pas duré longtemps ça. Puis, j'ai été au modelage, alors carrément. Là, on était payés, parce que la guerre, j'étais pas payé, mais là, j'étais payé (...). Là, j'y reste jusqu'à la débâcle. Après la signature de l'armistice, il entra commè chef d'atelier dans une usine de fonderie qui fabriquait des vannes pour la Reich-marine: 16

4t

- Chaque fois qu'il y avait la fonte, on mettait deux ou trois roulements à billes dedans, d'abord... : on sabotait..., alors les gars y pouvaient pas usiner, et on reprenait les trucs et on les refondait toujours .comme ça, si bien. que y remontait rien à l'aut'bout. Vous m'direz que le directeur, il était d'accord avec nous: dans l'ensemble, ça marchait tellement bien au point de vue sabotage qu'un jour, à vingt -cinq, ils nous ont envoyés à Berlin. On est allés en usine; je faisais des modèles. Y coûtaient très cher, quand on les vendait c'était de l'or: on avait passé beaucoup d'heures dessus, on n'était pàs pressés de les vendre (...). Aussitôt que j'ai eu la permission, j'suis revenu, quoi! Et puis j'ai dit: j'y retournerai pas. Je m'suis planqué. Mais j'avais pas d'carte d'alimentation. Il fallait que j'me débrouille pour casser la croûte. Je m'suis mis sableur chez un gars: j'avais un scaphandre - on pouvait pas m'reconnaître, làet alors j'découpais des pièces, je gravais des glaces. Je sortais pas. J'ai travaillé ce travail là jusqu'à la Libération (...). J'n'avais plus de contact avec le parti, le seul contact, c'est le jour de la Libération : ils ont fait des barricades. J'avais des armes et j'ai été leur porter. C'est tout ce que j'ai fait (...). Pendant la Libération, j'ai bricolé un peu. Comme je faisais du sablage - le sablage, y a beaucoup d'verre dedans - je faisais des petites lampes de chevet que je revendais, parce qu'il a fallu quand même que j'amène un peu de monnaie. Et puis comme ça, je m'suis mis artisan en luminaires... C'est les circonstances qui m'ont amené ...parce que j'avais été contremaître dans une maison de luminaires... et je m'suis dit: mon Dieu, on peut faire ça I... C'est pas que j'aurais pas fait mon métier à mon compte, mais fallait avoir un chantier de bois, fallait avoir des machines, j'avais pas les moyens, moi, j'en avais pas la queue d'un quand j'ai commencé.
M. Nadeau n'avait pas prévu qu'il s'installerait un jour à son compte. Il n'entra dans sa décision aucune volonté de promotion sociale; sans doute s'était-il dit qu'il valait mieux faire l'économie d'un patron et pouvoir ainsi organiser son temps au mieux de la convenance de son ménage. Le couple venait, en effet, d'adopter une fillette. Son épouse, employée de banque aux horaires rigides ne pouvait s'occuper de l'enfant que le soir. .Il s'en occupait à l'heure de midi. Cet homme, avant tout pr'atique, subordonnait le travail à la vie. Il n'était pas de ces artisans qui sacralisent leur métier et s'y investissent tout entiers 17

Débrouillard, il n'avait pas pour autant l'esprit d'entreprise, encore qu'il sût vendre. Préférant la pêche à la guerre, il choisit d'allonger ses vacances, qu'il aligna sur celles, confortables pour l'époque, de sa femme, plutôt que de conquérir des marchés. L'essentiel était toujours pour lui de gagner sa vie; d'autant que cette vie, depuis 36, était meilleure pour les travailleurs, et que lui comme sa femme avaient « une grande fringale » de découvertes, de nature, de voyages et de bonheur tranquille. Il s'installa donc - le mot n'est pas de lui - et dans cet immédiat après-guerre où l'on manquait de tout, il n'eut point de difficulté à trouver de l'ouvrage: - J'ai fait des lampes de chevet, et puis après j'ai fait des luminaires, un peu plus et un peu plus... Je travaillais le verre, le cuivre, le bois, n'importe quoi, je n'avais pas de complexe. J'achetais les pièces en verre et je fabriquais la monture ou je vendais la monture nue chez des revendeurs de verrerie ou je les vendais complets. Je les mettais dans des caisses et je partais dans toute la France. J'vendais surtout à des grossistes ou à des magasins de lustrerie et puis, j'faisais le représentant en même temps. J'faisais tout. Je m'suis fait un noyau de clients. Et puis, mon Dieu, y'avait pas d'problème: si vous aviez des marchandises, vous l'vendiez (...). Au départ, j'ai donné des luminaires à faire dehors. Et puis, j'me suis acheté un tour et, à la fin, j'arrivais à faire tout chez moi, sauf le chromage que je donnais à faire à l'extérieur. Ça a duré cinq ans. Et puis, les grosses boîtes ont commencé à en faire; les grands magasins en voulaient bien, mais fallait leur faire quatre-vingt dix jours, alors, moi j'leur ai dit : j'suis pas banquier, hein, allez vous faire rhabiller! J'ai arrêté les luminaires pour la bonne raison, c'est que le Bazar de l'Hôtel de Ville, il me prenait tout ce que vous voulez, mais moi j'avais pas l'étoffe d'un gars qui pouvait attendre trois mois après son pognon. UNE FACILE RECONVERSION

Travailler pour des ëntreprises, c'était e~trer de plain-pied dans l'économie capitaliste et encourir des risques que cet ouvrier indépenda~t était loin de pouvoir assumer. L'artisanat qu'il pratiquait était adapté à l'économie marchande, mais à cette économie dont le rythme est celui des foyers et qui ignore les longs circuits de réalisation de la valeur. Pour sur18

vivre, il lui fallait aller directement aux particuliers. De la fabrication de luminaires aux installations et aux réparations électriques, le chemin ne fut pas long pour cet ouvrier sans complexe. M. Nadeau décontenancerait plus d'un professionnel par la facilité avec laquelle il démystjfie son métier: - Je me suis mis à faire de l'électricité, des installations chez les gens. Après, je me suis fait agréer par l'EDF pour faire des compteurs: j'étais «qualif-élec.». - Comment avez-vous appris l'électricité? - Oh moi, vous savez, l'électricité, moi, j'trouvais que c'était pas compliqué, quoi! Quand on fait des luminaires, c'est des fils électriques qu'on passe, qu'on assemble; quand on fait de l'électricité, c'est des fils électriques qu'on passe, qu'on assemble: ça revient toujours pareil. Vous savez, quand on a quelques bases, c'est pas compliqué. Faut avoir un peu de goût et savoir clouer une moulure (...). L'électricité, comme d'ailleurs beaucoup d'autres métiers, correspond à une gamme de travaux suffisamment large pour que puissent y travailler des hommes très inégalement compé-

tents. Tout « qualif-élec.» qu'il était, M. Nadeau se contentait
de mettre son savoir-faire au service d'une clientèle de quartier qui grossissait par ouïe-dire et qui appréciait le caractère per. sonnalisé des relations qu'il avait su établir avec elle. Cette clientèle était faite d'employés, souvent petits fonctionnaires, et d'ouvriers qui habitaient autour de la mairie du douzième arrondissement. La loi de 48 leur avait permis de racheter l'appartement qu'ils occupaient à un prix qu'ils pouvaient aborder. Propriétaires, ils. firent faire quelques travaux de rénovation. L'électricien qui avait pris un atelier dans un modeste passage du quartier - il précise: « pas une boutique» - était dans son élément: il n'y avait aucune distance sociale entre lui et ses clients.
LA BONNE VIE

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Un jour que nous bavardions ensemble sur le trottoir et que l'absence de magnétophone rendait à la confidence sa simplicité, le vieux monsieur nous avait raconté qu'à telle ou telle

personne âgée il avait bien réparé « le poste» en oubliant de
demander son dû. C'est qu'il n'était pas là à comptabiliser son temps. Il lui arrivait de s'attarder des demi-heures chez ses client~, non qu'il voulût « faire des heures SuP» pour arrondir 19

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