Les industries de la culture et de la communication en mutation

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Les industries de la culture, de l'information et de la communication (ICIC) connaissent de puissantes mutations. A la concentration, à la financiarisation et à la mondialisation s'ajoutent les développements du Web. Quels sont les enjeux de ces mutations pour la configuration de contenus, pour la diversité culturelle et le pluralisme de l'information mais aussi pour l'éducation, qui connaît également des processus d'industrialisation? Comment ces mutations accompagnent-elles les mutations sociales, politiques et idéologiques?
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782336259291
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LES INDUSTRIES DE LA CUL TURE ET DE LA COMMUNICATION EN MUTATION

@ L'Harmattan, 2007 5.7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03772-4 EAN : 9782296037724

Philippe

Sous la direction de Bouquillion et Yolande

Combès

LES INDUSTRIES DE LA CUL TURE ET DE LA COMMUNICATION EN MUTATION

L'Harmattan

Questions Contemporaines (-Yolleetion dirigée par J P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland Série « Les industries de la culture et de la communication» dirigée par Philippe Bouquillion et Yolande Combès

Les industries de la culture et des l11édias (le cinéma et l'audiovisuel, le livre, la musique enregistrée, la presse et l'information), les arts et notamment les arts vivants, plastiques et dits numériques, les industries de la coml11unication (les l11atériels, les télécommunications, le Web), les industries éducatives (manuels traditionnels et numériques, les sites de soutien scolaire, les plates-formes et, plus généralel11ent.,tous les processus conduisant à faire de la formation une industrie) connaissent de très importantes mutations. Les modes de création, production, diffusion, prol11otion, valorisation sont bouleversés, tandis que les articulations entre les industries de la culture et des médias, les arts et les industries de la communication s'intensifient. Quels sont les enjeux de ces mouvements pour les « contenus» culturels, informationnels et artistiques, pour la diversité culturelle et le pluralisme de l'information? Quelles mutations sociales, politiques et idéologiques ces mutations des industries de la culture et des industries de la formation accompagnent-elles?

INTRODUCTION

LES MUTATIONS DES ICIC,

ENTRE MUTATIONS DES

FILIÈRES, DES CONTENUS ET DES SOCIÉTÉS
Philippe BOUQUILLION, Professeur à l'Université Paris 8, CEMTIl et Yolande COMBÈS, rofesseur à l'Université de Paris 13, LabSic2 P

Les industries de la culture, de l'information et de la communication (ICIC) connaissent depuis la fin des années 1970 de très importantes mutations, qui donnent lieu à des phénomènes parfois spectaculaires. Parmi les thèmes les plus fréquemment discutés peuvent notamment être cités: les mouvements de libéralisation ; les vastes opérations de rapprochement entre groupes industriels et pôles financiers conduisant, sur fond de mondialisation, à un niveau de concentration très élevé; les mouvements d'idées et d'acteurs autour de l'exception et de la diversité culturelles; le développement de nouveaux produits culturels, informationnels ou commuriicationnels accessibles par Internet ou à partir d'autres outils tels les téléphones mobiles; les mouvements de contestation des offres marchandes qui se marquent par le développement de petites structures de production s'adressant à des micro-marchés mais aussi par le développement des échanges de pair à pair; la redistribution des cartes entre offreurs de contenus, acteurs des logiciels, fabricants de matériels et opérateurs de réseaux; le développement de formes de contenus, telle la « télé-réalité », que l'on peut observer depuis quelques années en Europe. Comment penser ces évolutions? Constituentelles des mutations? Identifier des mutations suppose de mettre l'accent sur des changements radicaux. TIsne conduisent pas nécessairement à créer des situations inédites: à titre d'exemple, le degré de concentration de l'industrie du disque ou du cinéma est plus important avant la Seconde Guerre mondiale qu'aujourd'hui.

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INTRoDucnoN

Mais ces changements, ces mutations, transforment en profondeur et de manière durable le fonctionnement des ICIC par rapport à ceux qui étaient à l'œuvre précédemment. Les origines de ces mutations sont liées, pour une large part, aux grandes phases de libéralisation qui touchent les pays occidentaux depuis la fin des années 1970. Les ICIC ont été directement concernées par la fin des monopoles de l'audiovisuel, puis des télécommunications. De même, la libéralisation des échanges de biens, puis des services, malgré le maintien de certains dispositifs dérogatoires au nom de l'exception et de la diversité culturelles, a favorisé la transnationalisation des produits des ICIC. La libéralisation des échanges financiers contribue à la financiarisation des ICIC et au renforcement du caractère oligopolistique de ces marchés spécifiques. Ces mutations structurelles permettent aux acteurs industriels de déployer de nouvelles stratégies qui conduisent à la fois à renouveler les conditions d'activité dans les marchés anciens et à créer de nouveaux marchés. Les nouveaux entrants tentent de pénétrer des secteurs jusqu'ici protégés par des barrières réglementaires, tandis que les acteurs dominants cherchent à se protéger de la concurrence. Ces acteurs vont notamment s'emparer des technologies d'information et de communication (TIC) pour conduire ces actions. Nous

considérons ainsi les mutations comme des

«

construits sociaux controversés»

(LACROIX,MIÈGE et TREMBLAY, 1994). Les mutations sont liées aux stratégies développées par les acteurs dans des cadres socio-économiques et socio-politiques précis. L'une des manifestations de ces mutations est le brouillage des frontières entre des filières auparavant bien distinctes. Des rencontres se produisent entre ce que nous nommerons les industries de la culture et des médias (ICM) et les industries de la communication, qui recouvrent notamment l'Internet, les télécommunications et les industries des matériels. Des synergies se créent et concourent à l'émergence d'un ensemble que nous nommerons les industries de la culture, de l'information et de la communication (ICIC). Quoique cet ensemble soit très hétérogène, il nous semble qu'en émanent des tendances communes. Cela étant dit, les ICIC sont-elles des activités économiques comme les autres? Peut-on penser leurs mutations à l'aide des seuls outils conceptuels de l'économie industrielle? Les auteurs des théories contemporaines des industries culturelles, en particulier Bernard Miège (1984), insistent sur les spécificités de celles-ci. Les industries de la culture et des médias se distinguent des autres, notamment des industries de « grande consommation », tout en obéissant à des logiques de fonctionnement différenciées. Plusieurs « modèles» ou « logiques socio-économiques»

Les mutations des ICIC, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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sont proposés afin de rendre compte des spécificités de ces activités ainsi que des différences existant entre elles. Lorsqu'il présente, dans sa contribution, les cinq logiques -le flot, l'éditorial, le club, l'économie du compteur et le courtage informationnel-, Pierre Mœglin souligne que chacune d'elles rend compte de la façon dont les différentes filières s'organisent afin de faire face à l'incertitude de la valorisation. Cette incertitude constitue, pour cet auteur, la principale caractéristique des ICIC. Il rappelle que ces industries sont dans une situation de crise permanente (MŒGLIN,1990). Chaque logique exprime donc un mode particulier de gestion des incertitudes. Ces logiques constituent un système de règles du jeu commun aux différents acteurs. Ce système est dans un premier temps défini par ces derniers, mais, dans un second temps, il vient contraindre leurs stratégies. Les logiques font en effet référence à une sorte de contrat implicite entre industriels. Ainsi, elles concourent à stabiliser sur le long terme, dans une logique de mouvement « structurant/structuré », le fonctionnement de ces industries, de l'étape de conception jusqu'aux marchés finaux, en passant par les étapes de la production elle-même, comme l'a souligné Bernard Miège (1990). C'est-à-dire qu'elles peuvent être considérées à la fois comme une grille de lecture des phénomènes en cours et comme un mode de structuration des filières. De plus, elles rendent compte, au-delà des aspects économiques, de logiques d'offre solidement établies, d'usages ou de pratiques également construits de longue date. De même, les ICIC sont ancrées dans un cadre socio-politique ; elles concourent à la vie politique, à la construction des territoires et des identités. Cet ancrage, dont les logiques rendent aussi compte, explique l'existence de réglementations contraignant les stratégies industrielles. La période actuelle offre aux ICIC des occasions de profonds changements, mais ceux-ci se déploient en tenant compte des spécificités des modes de structuration des différentes filières, des champs de pratiques ainsi que des implications sociétales des ICIC. Afin de prendre la mesure des mutations et des enjeux qu'elles soulèvent, tant sur les plans industriel, d'usage ou sociétal, il peut être intéressant, comme le suggère Pierre Mœglin, de considérer les logiques non pas seulement en tant que règles du jeu établies entre acteurs, mais aussi en tant qu'idéaux-types, c'est-à-dire en termes de grilles de lecture ou de tableaux de pensée homogène de la multitude des phénomènes observés, comme le précisait Max Weber (1965, p.180-194). Ainsi considérées, les logiques permettent, souligne Pierre Mœglin, d'évaluer les mutations des ICM. En se transformant, les filières s'éloignent ou se rapprochent d'un modèle idéal-typique, voire empruntent à plusieurs d'entre eux, et les stratégies des nouveaux entrants contribuent à en inventer d'autres. Il sera alors possible de saisir le « sens» des mutations en cours à un triple niveau. Tout d'abord, celui de l'organisation des filières et de l'état des marchés. Ensuite, celui

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INTRoDucnoN

des contenus, en insistant sur les changements qui se produisent dans la nature des produits ou des services de relation en lien avec les transformations des modes de valorisation. Enfin, nous pourrons considérer les ICIC comme un fait social total en intégrant notamment l'analyse de leur dimension politique et des enjeux réglementaires. À ces trois niveaux seront examinées les ruptures mais aussi les continuités que connaissent les ICIC. De même, nous verrons que les mutations conduisent à des affirmations du contrôle des acteurs industriels ou du contrôle politique et social, mais aussi à des ouvertures. Les filières en mutation Les mutations qui interviennent à ce niveau témoignent d'une part d'une continuité, voire de l'accentuation de phénomènes anciens et sont, d'autre part, porteuses de changements importants pour les ICIC, voire de ruptures. Les filières anciennes se maintiennent a contrario des discours prophétiques qui, avec la télématique à la fin des années 1970 et l'Internet au début des années 1990,

annonçaientnotammentla mort du « papier »,c'est-à-dire du livre et de la presse,
ou de la télévision hertzienne généraliste. Ces anciennes filières connaissent des reconfigurations mais demeurent vivaces, tandis que la concentration améliore leurs perspectives de valorisation. La presse et le livre en constituent des illustrations. Les télévisions dites de broadcasting, dont le financement repose sur la publicité, représentent encore un pan essentiel du secteur télévisuel. La musique enregistrée est une filière qui perdure également. Étudiant la recomposition de cette dernière, David Vandiedonck souligne que si les « majors », qui produisent la musique de divertissement, connaissent des difficultés indéniables, d'autres segments sont florissants, en particulier l'édition de musique classique ou les « petits» éditeurs musicaux. Il remarque également que les difficultés de cette filière sont récurrentes et que les crises les plus aiguës sont l'occasion de coups de force - telle lanceinent du CD en 1980 - qui renouvèlent fondamentalement les conditions d'activité de la filière et relancent sa rentabilité. Le maintien des anciennes filières peut néanmoins recouvrir des transformations des rapports entre« grands» et « petits» acteurs. Au sein de la musique enregistrée, et également dans les autres filières, certains des petits acteurs continuent à jouer un rôle de sous-traitants pour les majors. Dans le domaine de la création et de la production en particulier, ils ont notamment pour fonction de découvrir des talents, tandis que d'autres s'affirment aussi comme des indépendants. Positionnés le plus souvent sur des marchés de taille réduite, ils acquièrent une maîtrise des différents niveaux de la filière, de l'amont vers l'aval.

Les mutations des ICI C, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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Au titre des permanences, mentionnons également l'importance du degré de concentration ou de centralisation du capital atteint aujourd'hui dans les filières d'industries culturelles dans les principaux pays occidentaux. La concentration est une caractéristique ancienne et largement intrinsèque aux ICM. Elle contribue, en effet, à la gestion de l'incertitude, notamment parce qu'elle confère aux acteurs industriels dominants d'importants pouvoirs de marché, qui faussent largement la concurrence. Ce phénomène ancien s'accentue depuis la fin des années 1990. Toutefois, ses formes actuelles sont porteuses d'importantes mutations. Concentrations horizontales et verticales se conjuguent et, avec la financiarisation, contribuent à expliquer les réaménagements, voire les bouleversements qui se produisent au sein des filières et l'évolution de leur rapport de force. La concentration au sein des télécommunications est une constante historique qui s'explique par des raisons économiques, l'importance du coût de la construction des réseaux, l'importance des coûts fixes, voire la logique de monopole naturel. Sur le plan politique, la volonté de contrôler le territoire mais aussi d'assurer une égalité de traitement de celui-ci, grâce au service universel ou aux subventions croisées, ont plaidé pour l'instauration d'un monopole. Catherine V énica rappelle combien les tendances à l'intégration verticale jouent un rôle historique clé dans la constitution de l'industrie des télécommunications à la fin du XIXesiècle, puis lors de sa libéralisation et enfin de nos jours, à l'heure où les opérateurs de télécommunications développent des actions en direction des contenus. Trois changements radicaux peuvent être observés au niveau des filières. Tout d'abord, une méta-filière de l'audiovisuel, et plus particulièrement de l'audiovisuel « payant », se constitue ou se renforce, comme le souligne Philippe Bouquillion. Ainsi, des contenus se trouvent désormais étroitement articulés sur le plan socioéconomique avec des dispositifs de diffusion et de valorisation, en particulier des réseaux câblés et des bouquets satellitaires. Ces articulations apportent de fortes synergies dont profitent les différents niveaux de la filière. L'intégration capitalistique est une dimension importante de cette articulation. Les différents niveaux qui composent cette filière, en particulier les réseaux de chaînes de télévision payante et la production de contenus dits premiums, notamment la production cinématographique, tendent à se rassembler au sein des mêmes entités capitalistiques. Aux États-Unis notamment, la filière de la télévision payante, qui correspond à la logique dite du club privé (LACROIX TREMBLAY, et 1991), est de plus

en plus intégrée. Ces rassemblements capitalistiques semblent particulièrement importants pour la survie d'activités de prototype telle cinéma. Toujours partiellement inscrit dans la logique éditoriale, bénéficiant encore largement des financements issus des broadcasters (modèle de flot), le renforcement de la concentration et de l'intégration verticale fait du cinéma l'un des principaux

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INTRODUCTION

éléments offerts par le club privé. Cette inscription au sein de la télévision payante (logique du club privé) est la condition sine qua non de l'existence de cette activité du fait du risque très élevé que présentent les productions cinématographiques, qui sont des prototypes très coûteux. Ce coût important et, en conséquence, le faible nombre de films de premier rang produits annuellement (la production cinématographique se caractérisant par sa relative rareté), conduisent les acteurs de la télévision payante et les broadcasters à financer une part très significative du coût total de production, voire à intégrer cette activité en leur sein. Le niveau aval, celui des réseaux câblés ou des bouquets satellitaires, en profite aussi largement. Ensuite, des filières des ICM sont parasitées par d'autres acteurs, en particulier les acteurs des industries des matériels ou les fournisseurs d'accès à Internet. Là aussi, comme dans l'audiovisuel, de nouvelles articulations entre contenus et dispositifs de diffusion-valorisation, et donc de nouvelles formes d'articulation verticale, se produisent. D'une part, la musique peut être considérée comme un contenu dont le téléchargement illégal constitue un des moteurs du développement de l'accès à l'Internet haut débit. Le même mouvement se produit, ou se dessine, selon les espaces géographiques, avec les films et les téléfilms. Cette situation a d'ailleurs conduit certains auteurs (BOMSEL LE BLANC,2000) à proposer une taxe sur les et abonnements à Internet qui pourrait alimenter les fonds des sociétés d'auteurs. La proposition d'une licence globale peut également s'interpréter de la sorte. À ce sujet, il convient toutefois de rappeler, à la suite de David Vandiedonck, que le piratage de CD constitue un manque à gagner nettement plus important que celui qui est généré par les téléchargements illégaux et les gains en provenance des téléchargements légaux. D'autre part, la musique enregistrée s'articule directement avec l'industrie des matériels, comme en témoigne l'iPod d'Apple. Pour autant, cette articulation ne conduit pas à une intégration capitalistique verticale qui permettrait des solidarités financières entre les différents niveaux de la filière. Les reversements des industriels des matériels aux fournisseurs de contenus sont établis en fonction des rapports de force, en l'occurrence défavorables, jusqu'à présent, aux fournisseurs de contenus, en situation conjoncturelle difficile, et favorables à Apple. Ils sont donc limités et, selon les dires des fournisseurs de contenus, ne permettent pas de valoriser leurs productions. A fortiori, ils ne compensent pas les manques à gagner liés aux échanges illégaux. En somme, encore très largement ancrée dans l'ancien modèle éditorial avec une valorisation qui s'effectue grâce à l'inscription du contenu sur un support matériel vendu au consommateur final, l'industrie musicale est amenée à évoluer vers d'autres modèles économiques. La dématérialisation des contenus et leur vente, toujours au consommateur final, mais sous

Les mutations des ICIC, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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le contrôle d'un intermédiaire qui, de fait, s'empare de la fonction d'intermédiaire incontournable entre le consommateur final et le producteur du contenu, n'est certainement pas un mode viable d'exploitation pour l'industrie de la musique enregistrée. Cette industrie perd une partie des financements correspondant au mode ancien, encore dominant, sans que le nouveau mode puisse compenser cette perte.
Enfin, des acteurs venus de différentes filières - des contenus, des matériels, de l'Internet, des logiciels ou des réseaux - développent différents dispositifs ou « plates-formes» dans lesquels ils détiennent, ou cherchent à détenir, la « fonction centrale ». Les acteurs des contenus, ceux de l'Internet, tel Google, ou des logiciels, tel Microsoft, les fabricants de matériels, les opérateurs de télécommunications sont en concurrence ou travaillent en collaboration afin de proposer des dispositifs permettant d'accéder aux contenus. Tous tentent de s'emparer de la fonction centrale, comme l'indique l'encadré ci-dessous.
Certains acteurs anticipent une mutation supposée des lieux de production

de la valeur qui remet en cause, de manière parfois radicale, leur métier de base. Ainsi, dans le domaine des télécommunications, les nouvelles technologies de diffusion sans fil et le développement de la voix sur IP sont supposés multiplier les moyens de transport de l'information. Du fait de ces évolutions, le coût de transport de l'information est appelé à baisser et cette activité à devenir plus concurrentielle. Les opérateurs de télécommunications, qui se sentent menacés, tentent soit de déployer des réseaux à très haut débit, soit, en association avec des offres de téléphonie fixe et mobile, de devenir des portails et d'être des agrégateurs de contenus et de services. Ils tentent ainsi de profiter de leur maîtrise d'une masse de clients abonnés et de la facturation. De même, les fabricants de matériels veulent lier des contenus et des services aux outils qu'ils proposent afin de devenir eux aussi des agrégateurs de contenus car la production de matériels n'apparaît plus, à elle seule, comme une activité suffisamment rentable. Certains équipementiers passent des alliances avec des acteurs des contenus, par exemple Nokia, qui a acquis en 2006 la plate-forme de diffusion musicale Loudeye disposant des droits de diffusion de plus de 1,6 millions de titres. Cette stratégie n'est pas nouvelle,. Sony la met en œuvre depuis longtemps, sans d'ailleurs en retirer de grandes synergies. Toutefois, les prises de participations actuelles sont plus « ciblées» et réduites; Loudeye, si l'on reprend cet exemple, n'est pas un producteur discographique mais un acteur de la musique sur le Net. Apple, grâce à un accord avec Disney, diffuse

sur ses appareils des films et des téléfilms. Notons que cette fois-ci,

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INTRODUCTION

contrairement au cas précédemment présenté parasitée par d'autres acteurs, les équipementiers

de la musique enregistrée scellent leurs alliances avec

les acteurs des contenus par des liens capitalistiques : le président d'Apple, Steve Jobs, est ainsi le premier actionnaire individuel de Disney. Ces industriels du contenu, quant à eux, veulent tout d'abord trouver des débouchés complémentaires et se positionner sur des moyens de diffusion qui sont supposés devenir très importants, les outils en mobilité et le Net. Ils veulent ensuite éviter de passer sous les fourches caudines des équipementiers, comme c'est le cas dans le domaine de la musique enregistrée. Enfin, ils veulent prévenir, en particulier dans le domaine de la vidéo, le développement des échanges illégaux de pair à pair. Les acteurs des contenus peuvent alors proposer des offres sur le Net, éventuellement en changeant les modes de valorisation de leurs produits au profit de la publicité. La nouvelle stratégie de certaines majors de la musique
enregistrée est de proposer en ligne leur catalogue
«

gratuitement

», c'est-à-dire

sans contrepartie financière pour le consommateur final. Cette offre se valorise par la publicité que l'internaute télécharge en contrepartie de l'accès aux fichiers musicaux. éphémère Dans d'autres cas, le consommateur final acquiert un droit d'usage (un nombre limité de visionnage ou d'écoute ou une durée de vie

limitée du fichier). Les industriels du contenu peuvent aussi s'associer volontairement à des fabricants de matériels, comme cela est précisé ci-dessus. De même, des acteurs des ICM acquièrent des sites dits du Web collaboratif ou
«

Web2.0

»

- tel News Corporation avec My Space, dont l'audience est fort
- qui peuvent constituer de puissantes plates-formes de vente de

importante

leurs contenus. La quatrième famille d'industriels représente les acteurs de l'Internet, notamment Google et Yahoo, et les producteurs de logiciels, en particulier Microsoft. Fort de sa position dans le domaine des logiciels, Microsoft tente de se positionner comme un industriel en position d'interface obligatoire entre les contenus et services et les consommateurs. Toutefois, les stratégies du géant des logicielS se heurtent à différentes résistances, dont celle des instances européennes de régulation de la concurrence. De récentes décisions de la

Commission

européenne

tentent

d'empêcher

Microsoft

d'étendre

sa

domination à la diffusion des contenus sur Internet. Les acteurs de l'Internet, quant à eux, bénéficient et, pour une part, impulsent le développement de l'économie de l'Internet. Le nombre de foyers connectés à l'Internet haut débit a fortement augmenté ces dernières années, tant en Amérique du Nord qu'en Europe occidentale. La dimension marchande de l'Internet s'est ainsi considérablement développée, en particulier grâce à l'essor très important du marché publicitaire de l'Internet. Des industriels, tels Google ou Yahoo, sont au centre de la rencontre entre les ICM et l'Internet. Ils développent des plates-formes

Les mutations des ICIC, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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proposant plates-formes directement

à titre payant l'acquisition peuvent proposées présenter

ou la location de produits

des ICM. Ces

deux avantages par rapport à celles qui sont

par les acteurs des contenus. D'une part, elles peuvent

offrir plus aisément des produits de différents fournisseurs de contenus. D'autre part, les industriels de l'Internet disposent de sites bénéficiant déjà d'une forte notoriété, tel Yahoo Unlimited, et maîtrisent différentes techniques centrales dans l'économie de l'Internet, notamment les techniques de guidage de l'internaute mais aussi les logiciels de ciblage de la publicité, qui permettent de valoriser les produits à la fois par des financements directs (en provenance des consommateurs finaux) et par des financements publicitaires. Ces sites souffrent

en revanche, comme tous les sites proposant des produits « payants », de l'existence des logiciels de « craquage », qui permettent de détruire les protections techniques des fichiers dits
«

protégés

». Nombre

d'acteurs

des contenus

considèrent désormais que ces fichiers sont en fait non protégeables. Si cette représentation devait se généraliser, la logique même des Digital Rights Management (DRM) serait remise en cause, comme nombre de dispositions de la loi DAVS/. Ce phénomène favorise d'ailleurs l'articulation entre le Web collaboratif et le Web marchand. En effet, les sites du Web collaboratif proposent des contenus produits par des amateurs, mais depuis peu, grâce à des accords passés avec des acteurs des contenus, dont des majors, ils proposent

aussi des produits « professionnels»
soit des produits promotionnels

offerts par ceux-ci. Ils peuvent proposer (bandes-annonces, clips), soit des films,

téléfilms ou chansons. Ces produits peuvent éventuellement être insérés au sein des productions d'amateurs. Le financement de ces offres repose pour l'essentiel sur la publicité. Des acteurs, tel Google, du fait de la forte domination de la publicité sur Internet, peuvent, mieux que tout autre type d'acteurs, rendre rentables de telles plates-formes. Ceci peut contribuer à expliquer pourquoi Google, en octobre 2006, a acquis pour plus d'un milliard et demi de dollars le site You Tube, dont les revenus publicitaires, avant cette opération, étaient quasi inexistants. Google, plus qu'aucun autre acteur, est en mesure de valoriser You Tube du fait de sa domination des techniques et du marché de la publicité sur Internet (maîtrise des logiciels de ciblage individuel, plus large éventail de supports publicitaires, maîtrise du guidage des internautes, réputation auprès des annonceurs). Les acteurs de l'Internet disposent d'un autre avantage pour être au cœur de la rencontre entre l'Internet et les ICM : ils peuvent en effet associer promotion et publicité. À titre d'exemple, un acteur des ICM qui accepte de faire la promotion de ses livres ou de ses films sur Google perçoit une partie des recettes publicitaires générées par ces pages. Philippe BOUQUILLION

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INTRODUCfION

L'ensemble de ces mouvements au niveau des filières illustre le constat formulé par Pierre Mœglin dans cet ouvrage. La définition traditionnelle d'un média comme une association exclusive entre les mêmes contenus, contenants et un mode de financement n'est plus opératoire ou, du moins, plus systématiquement. En réalité, plusieurs médias ou offres de services peuvent cohabiter sur un même dispositif d'offre. Ainsi, un téléphone avancé ou un pocket PC peuvent être des outils de communication interpersonnelle (téléphonie, courriers électroniques), des médias d'information, des outils d'écoute ou de visionnage de programmes audio ou audiovisuels, des outils de production de texte, etc. Les initiatives se multiplient sans qu'il soit évidemment possible de déterminer quelle sera la pérennité de ces offres. D'une part, les promoteurs de chaque dispositif d'offres doivent coopérer avec d'autres acteurs, souvent très différents d'eux. Ces coopérations peuvent prendre la forme d'alliances et, plus rarement, de prises de participation au capital des sociétés
«

alliées ». Les acteurs industriels sont alors à la fois des concurrents et des alliés,

comme cela se produit dans des secteurs émergents (RALLET, 996).lls entretiennent 1 donc des relations de « coopétition ». Ces différents mouvements sont révélateurs des mutations en cours sans qu'on puisse voir émerger des contrats entre les acteurs qui dessineraient un nouveau système de règles pérennes et viables pour tous. D'autre part, comme le suggère Pierre Mœglin lorsqu'il souligne le caractère caduque de la notion de média, les modes d'articulation entre des contenus, des contenants et des modes de valorisation sont multiples, d'où la difficulté, pour les acteurs industriels, d'adapter ces trois élément les uns par rapport aux autres. En effet, comment s'adaptent les contenus, en particulier les contenus les plus classiques des ICM (informations de presse, programmes audiovisuels, musiques enregistrées, livres, etc.), aux logiques socio-économiques (par exemple les modes de rémunération des divers ayants droit) mais aussi aux contraintes ergonomiques et d'usage liées à ces nouveaux outils (téléphones avancés, PDA, pocket PC, micro-ordinateur, etc.) ? Les logiques de diffusion et de valorisation multi-supports conduisent-elles à adapter les contenus aux spécificités d'un ou de plusieurs de ces nouveaux dispositifs? Ou les contenus sont-ils toujours conçus en fonction de leur modes antérieurs de diffusion et de valorisation, ces nouveaux dispositifs étant alors considérés comme des compléments encore un peu marginaux? En retour, comment les dispositifs de diffusion et de valorisation adaptent-ils leurs paramètres ergonomiques mais aussi, le cas échéant, les conditions d'achat des outils et les modèles économiques de valorisation des contenus et des services aux spécificités socioculturelles, d'usage, de coûts de ceux-ci? Comment arbitrent-ils entre les différents contenus et services auxquels ils permettent l'accès? On le comprend, une grande incertitude règne. Toutefois, les stratégies industrielles sont fortes.

Les mutations des ICIe, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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Les mutations des modes de production et de valorisation des contenus Les contributeurs de cet ouvrage abordent le thème des mutations des contenus à partir de deux interrogations qui portent sur l'influence réciproque des phénomènes de concentration et de rationalisation liés aux logiques multi-supports et sur la manière dont ceux-ci peuvent conduire à reconsidérer les conditions de valorisation de ce champ, voire leurs formes. En premier lieu, certaines contributions s'intéressent aux liens entre concentration et contenus. La concentration est-elle un élément d'homogénéisation des contenus ou n'a-t-elle qu'une faible influence, voire une tendance à favoriser la diversité des « contenus» ? Ces thématiques sont d'une grande actualité, comme en témoignent, à leur façon, les travaux de l'Observatoire français des médias ou le rapport Lancelot3. Deux points de vue opposés sont développés. D'un côté, l'avantage de la concentration, en accroissant la taille des groupes industriels, serait de maximiser les moyens financiers dont ils disposent et qui peuvent ainsi être alloués à des tâches de production de l'information ou de création de contenus originaux. D'un autre côté, les détenteurs des entreprises culturelles et médiatiques étant en tout petit nombre, ils peuvent exercer un pouvoir quasiment sans contrôle sur l'expression journalistique et la production de l'information. Les dangers ont trait également aux exigences de rentabilité prêtées aux groupes économiques et financiers propriétaires de ces entreprises. L'oscillation des autorités publiques et de régulation entre ces deux points de vue traduit bien leurs difficultés à appréhender les enjeux éditoriaux de la concentration et de la financiarisation. Avec d'autres auteurs (MIÈGE, 2000-A), Éric George souligne la complexité de cette relation. Les points de vue divergent. Christian Pradié (2003) envisage la financiarisation comme conduisant nécessairement à une standardisation des produits informationnels et culturels. Bernard Miège (2000-A) a réfuté l'existence de liens mécaniques entre la propriété et la configuration des contenus, en particulier parce que cette dernière, au sein de chacune des ICM, est très liée aux modèles socio-économiques auxquels chaque filière obéit. Le caractère central du travail informationnel et culturel dans la valeur des produits culturels limite d'ailleurs les possibilités de standardisation (BOUQUILLION, 2005). Christian Robin montre que, dans certains pans de l'industrie du livre, la hausse de la concentration ne s'est pas traduite par une baisse de la qualité des produits. S'opposant aux conclusions de Christian Pradié, Christian Robin souligne qu'au sein

de l'édition, nombre de petites firmescontrôlées par des individus,donc non « financiarisées », proposent des produits très standardisés. Afin de penser les enjeux éditoriaux de la concentration et de la financiarisation, il convient en particulier d'observer les changements organisationnels, notamment dans les modes de

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INTRODUCfION

production, de diffusion, de valorisation et de promotion des contenus qui interviennent après les opérations de concentration. De même, la gouvemance financière qui est supposée rationaliser les actes de gestion des différents services en fonction d'objectifs de rentabilité financière, en reste pour l'essentiel, du moins en France, au stade de la communication financière (BOUQUILLION, 2(05). En revanche, les opérations de concentration peuvent favoriser des articulations industrielles entre acteurs des contenus et des réseaux du même espace géographique ou relevant d'espaces distincts. Quoi qu'il en soit, fort peu de décisions contraignantes sont prises par les autorités publiques de régulation à l'encontre des stratégies industrielles. Ces dernières conduisent à un renforcement inédit de la concentration. Or, les autorités européennes de la concurrence avalisent la plupart des opérations de concentration au nom de l'efficacité économique, comme le souligne Philippe Bouquillion dans sa contribution. En second lieu, les formes de rationalisation à l'œuvre dans les ICIC peuvent parachever le contrôle des firmes sur les contenus mais elles permettent aussi la production de contenus originaux. Deux formes de rationalisation à l'œuvre au sein des entreprises culturelles, et qui pèsent sur les contenus, sont étudiées dans cet ouvrage. La première est relative au positionnement des acteurs et notamment à leurs choix éditoriaux face aux concurrents. Elle permet de saisir l'importance des facteurs symboliques dans les industries culturelles. L'exemple des Éditions du Seuil, étudié par Hervé Serry, montre que les choix éditoriaux résultent d'un arbitrage entre les moyens dont disposent les entreprises, fort limités au départ dans le cas du Seuil, et les choix opérés par les autres acteurs de l'édition. Les entreprises sont ainsi insérées dans un champ - celui de l'édition en l'occurrence -, c'est-à-dire un système de relations où la position des uns dépend de celles des autres. Les rapports entre les acteurs sont inégaux et concurrentiels. Or, le moyen d'entretenir cette concurrence est d'acquérir du capital symbolique, voire de changer l'échelle des valeurs et des légitimités, l'objectif étant alors de convertir le capital symbolique gagné en capital économique. Ainsi, la pensée chrétienne et personnaliste des fondateurs, leurs choix éditoriaux et organisationnels (vulgarisation de la culture légitime, captation de capital symbolique, limitation des investissements, responsabilisation des personnels) forment un tout cohérent correspondant au fait que les Éditions du Seuil, dans les années 1950 et 1960, sont un « nouvel entrant », faiblement doté de capital économique et symbolique. Cette recherche de positionnement explique les choix éditoriaux innovants du Seuil. En somme, l'économie des industries culturelles, dans une perspective bourdieusienne, est une économie des biens symboliques au sein de laquelle les questions économiques et les rapports de sens sont imbriqués. La valeur des produits des industries culturelles est liée à leur valeur distinctive. Hervé Serry insiste sur la nécessité d'envisager la singularité

Les mutations des ICIC, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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de l'histoire de chaque entreprise culturelle, dont une part essentielle de l'activité consiste à transformer le capital économique en capital symbolique. Christian Robin envisage la rationalisation selon une définition plus canonique. TIsouligne que les TIC accompagnent une recomposition des procès de production, conduisant à externaliser certaines activités et ainsi à réduire le nombre de personnels salariés. Christian Robin appelle à compléter les approches macro et meso par des approches micro. TIinvite à étudier finement les nouvelles formes de division du travail ainsi que les transformations des statuts, des modes et des montants de rémunération des travailleurs culturels ou intellectuels. Les TIC concourent ainsiau processusde « prolétarisation» de ces travailleurs.. Changements organisationnels, économiques et symboliques sont alors intimement liés. En troisième lieu, comme nous l'avons noté précédemment, l'emprise de la logique aval sur l'amont conduit les distributeurs en ligne à vouloir s'emparer des contenus en créant de nouvelles conditions de valorisation. Les auteurs ont accordé une grande importance à ces questionnements. Dans leurs contributions apparaît la complexité à laquelle sont confrontés les acteurs soumis à l'injonction de conduire, voire de maîtriser des évolutions inédites et souvent problématiques. L'éclairage des situations apparaît alors d'autant plus difficile. Les réflexions développées engagent à la prudence. Elles résultent d'analyses des mouvements en cours, en particulier des stratégies d'acteurs, et supposent de prendre du recul par rapport aux discours ambiants. Ainsi sont mises en évidence les spécificités des nouvelles formes de stratégies marketing ou les positionnements d'acteurs face à la problématique du droit d'auteur, par exemple. Sont également soulignés les décalages entre, d'une part, les discours promouvant des changements fondés sur l'idée d'un usager actif et un certain déterminisme technique et, d'autre part, les conditions concrètes de la mise en œuvre de nouvelles formes de rationalisation. Si d'un côté les changements semblent aller de soi, de l'autre la réalité montre l'hétérogénéité des possibles
[BATARD, CoMBÈs, VANDIEDONCK, VÉNICA].

Ce qui se joue est de l'ordre d'un processus complexe de construction, déconstruction et reconstruction de la structuration industrielle et de la réalité sociale. TI renvoie à la recherche à la fois de rapports inédits entre acteurs et de nouveaux rapports d'usage. S'inventent aussi de nouvelles configurations industrielles, tant structurelles que fonctionnelles, et de nouveaux modes de régulation économique. Le ou les processus qui tentent de se mettre en place renvoient, comme on l'a souligné, à des changements de modes de structuration des filières. La musique en ligne est un exemple révélateur des stratégies agressives entre opérateurs de réseau, constructeurs de matériels et producteurs de contenus, mais aussi des jeux entre industriels et usagers, les premiers ne pouvant plus se contenter de définir des formes

rationalisantes d'encadrement voire de détermination d'usage pour imposer les

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INTRoDucnoN

modalités qui les servent, comme le montrent David Vandiedonck et Françoise Paquienséguy. Cet exemple est symptomatique de mutations qui obligent le chercheur à s'intéresser à une redéfinition de la représentation du consommateur. Les formes de rationalisation qui s'instaurent, de manière plus opérationnelle, obligent le chercheur à interroger les types de « technicisation » de la conception, de l'enchaînement des opérations et de la mesure des performances qui s'édifient lors de la mise en place des dispositifs techniques ou des ressources de contenus. Ces changements se notent d'ores et déjà soit dans des domaines proches des ICM, telle que l'auto-publication en ligne, soit dans des activités innovant es tels certains sites du Web collaboratif, soit dans des secteurs qui entrent en relation aujourd'hui avec les industries culturelles, à savoir les produits éducatifs et les arts numériques, comme le montrent Yolande Combès et Anolga Rodionoff. Nous émettons l'hypothèse selon laquelle ces mouvements peuvent s'étendre aux filièresplus « classiques» des industries culturelles. Plusieurs indices de changements sont à relever: L'actuelle production de contenus, voire de relations de services adjoints, tente de

.

s'inscrire dans une logique soit d'auto-production, soit de production « sur mesure
de masse» et/ou encore de dispositifs périphériques d'accompagnement
LEGENDRE].

[CoMBÈS,

.

Dans ces filières ou domaines, des formes originales de production ou de dis-

tribution apparaissent donc, fondées sur des processus de mutualisation à l'amont (le contenu est le résultat d'un travail collectif et souvent gratuit) et de servuction à l'aval. De fait, le consommateur est incité à participer à la production et/ou à réaliser une partie du service. Ces tendances visent plus à augmenter la productivité par la diminution des coûts à caractère constant qu'à optimiser des investissements. Cependant, les ajustements constants des relations de service en fonction des réactions des utilisateurs deviennent de plus en plus nécessaires et réclament la mise en place de formes de rationalisation spécifiques. . La conjonction de ce processus avec celui de l'internationalisation conduit les auteurs à s'interrogèr sur les difficultés à définir des configurations d'acteurs viables, ceci d'autant plus que le renforcement de l'industrialisation de la culture et de la communication s'accompagne d'une fragmentation des marchés. De fait, les articulations de plus en plus indispensables entre des filières industrielles qui fonctionnaient jusqu'ici de manière parallèle conduisent, comme

l'explique Catherine Vénica,au « renouvellement des productions et de leurs modes
de valorisation », montrant par là l'intérêt de cette absence d'étanchéité absolue entre filières des industries de la culture et de la communication. Cependant, les propensions à instaurer de nouvelles formes d'articulation industrielles entre réseaux, matériels et contenus ou services de relation ne conduisent pas, pour autant, à des formes d'industrialisation et de valorisation uniformes.

Les mutations des ICI C, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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Ces évolutions, qui donnent une plus grande importance à la position en ava1,font apparaître des dispositifs multi-supports sur les contenus grand public conduisant à la superposition des différents modèles socio-économiques, comme le soulignent Catherine Vénica et Pierre Mœglin. L'apparition récente de nouveaux modèles socio-économiques, tels que le courtage et la coexistence de plusieurs modèles, portet-elle la marque de la diversification et de l'hybridation des modes de va1orisation ? Cette hypothèse est portée par plusieurs auteurs et montre à quel point la question de la valorisation reste la clé de voûte des théories des industries culturelles. Ce type d'industries a dû depuis longtemps trouver des modes de valorisation qui ne reposent pas uniquement sur l'objet en lui-même, mais sur d'autres référents plus abstraits comme l'audience, le temps ou des formes de contractualisation (forfait) qui ont conduit à déterminer différents modèles socio-économiques autres que le modèle éditorial, tels que le flot, le compteur ou le club. Ainsi, la valorisation fondée sur l'audience marque déjà cette emprise de l'aval. Elle procède, tout en n'étant jamais que cela, d'une représentation opératoire, résultat objectif d'un dispositif qui la mesure. Si l'on adopte le point de vue d'Antoine Hennion (1990), l'audience est ce composé, sans cesse remis en cause, entre des humains et des choses. Ce qui importe, c'est de saisir la complexité des médiations, c'est-à-dire des processus conjoints de naturalisation et de socialisation, et de les saisir dans l'accumulation des procédures statistiques, des instruments techniques et dans le travail d'appropriation ou l'analyse critique qu'en font les acteurs. Le temps, parce qu'il fait référence à des informations socia1es et non plus à des informations mathématiques, est devenu également, au moment du développement de la télématique, un équivalent permettant de mettre sur le même plan des informations objectivant des relations sociales extrêmement différentes, tout en proposant des niveaux de prix différenciés aux fournisseurs de services. En quoi les développements récents, en matière audiovisuelle (vidéo à la demande, podcasts), se situent-ils dans la continuité de modèles économiques tel que le compteur ou le flot? Et en quoi l'hybridation des modèles socio-économiques constituent-ils des vecteurs et des indicateurs de la nature des mutations ? Afin de répondre à ces questions, il paraît nécessaire de faire un détour pour saisir la nature des changements en cours dans les modes de valorisation. Les auteurs relèvent que l'utilisation extensive des réseaux favorise une ouverture pour les acteurs qui ont intérêt à définir de nouveaux modèles (tel que le courtage) ou de possibles hybridations de modèles existants. Les analyses fournies (en particulier celles de Mœglin, Legendre, Combès, Vandiedonck) permettent de comprendre pourquoi trois aspects doivent être conjugués afin de penser les formes de valorisation des contenus et des services de relation: la circulation élargie de l'information et de la communication au niveau international, une plus grande interactivité ou réflexivité qui favorise à la fois la personnalisation des services et l'accès

26

INTRoDucnoN

direct à l'utilisateur. L'internationalisation permet d'envisager l'utilisation de la médiatisation pour optimiser l'offre en la déployant auprès d'un plus grand nombre de personnes. La personnalisation, fondée sur le développement de services à valeur ajoutée, permet d'anticiper des revenus supplémentaires, surtout si on envisage le développement d'un marché des télé-services. Enfin, la rétlexivité favorise tant la résolution de problèmes, l'amélioration de la situation à travers le contact direct
avec

l'utilisateur et le transfert possible à d'autres usagers des solutions trouvées,

que des phénomènes de coopération entre fournisseurs de services. Ainsi, la mise en ligne de contenus sur des supports de plus en plus diversifiés et l'accès direct aux utilisateurs sont révélateurs de l'entrée de nouveaux acteurs (opérateurs de télécommunications, moteurs de recherche, développeurs d'outils logiciels, etc.) qui ont intérêt à rechercher un autre type de structuration de ce champ. Cependant, ils doivent jouer avec les structures industrielles en place, en particulier celles des contenus (médias, presse, éditeurs). La détermination d'un équivalent doit d'abord être établie par les acteurs, puis devenir ensuite un référent social. Cet équivalent porte sur la ou les formes de valorisation auxquelles tous les protagonistes concernés souscrivent. Son choix ne peut donc s'effectuer qu'au prix de médiations compliquées entre les offreurs de programmes ou de services qui détiennent les contenus, les intermédiaires qui ont le contact avec les usagers et qui assurent une fonction de prescription d'usage auprès des usagers/abonnés/clients, entre ces derniers et les annonceurs éventuellement (selon les cas), entre les protagonistes du domaine, entre les acteurs de la production et ceux de la diffusion, tous soumis à l'exigence d'élaborer collectivement les mécanismes de désignation de la valeur. Cette élaboration collective est souvent très conflictuelle, comme le montre le cas de la musique en ligne. Cette filière est en effet soumise à l'obligation de passer d'un modèle à un autre et/ou de gérer la superposition possible de plusieurs modèles. Ainsi, le concept de logique socio-économique permet d'identifier l'ensemble des phénomènes. Toutefois, les évolutions actuelles réclament de saisir les formes de cohérence qui tentent de se construire. Les ICIC, un fait sodal total Les ICIC doivent aussi être questionnées comme un fait social total - pour reprendre l'expression de Pierre Mœglin (2003) - car elles participent à la construction des sociétés. Elles favorisent l'accélération et le développement des échanges sociaux et, par là même, la création et la diffusion des représentations. C'est pourquoi on peut avancer que les mutations des ICIC portent et/ou traduisent les mutations des sociétés contemporaines. Ce positionnement, perceptible dans les contributions à cet ouvrage, inscrit ou rapproche leurs auteurs du courant de pensée

Les mutations des ICIC, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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de l'économie politique de la communication. La plupart des chercheurs qui ont élaboré la théorie des industries culturelles en sont d'ailleurs issus, comme le souligne Gaëtan Tremblay, ce qui les a conduits à ne pas aborder les ICIC à partir des seuls modèles de l'économie industrielle classique. Cet éclairage du rôle sociétal joué par les ICIC nous semble donc essentiel à relever. Si les ICIC constituent un des vecteurs des mutations des sociétés et un élément essentiel de leur légitimation, il apparaît primordial d'en souligner la dimension idéologique. Dans cette perspective, Pierre Mœglin (2003-C, p. 27), dans un texte récent, aborde cette question à partir des modèles socio-économiques. TIsouligne qu'aux cinq logiques socio-économiques évoquées correspond, « plus ou moins explicité, un type d'usage renvoyant lui-même à un projet sociétal » spécifique. Aux modèles éditorial, de flot, du compteur, du club et du courtage se rapportent respectivement une représentation bourgeoise, de masse, individualiste, communautaire voire communautariste et d'assistance personnalisée de la culture et à travers elle de la société. Ces différentes représentations cohabitent aujourd'hui. Chaque modèle fait référence à un certain rapport entre individus et société et à un rapport particulier au monde. Comment cette analyse permet-elle de saisir l'enjeu des mutations sociales actuelles? Si on peut qualifier ces cinq « cultures» de concurrentes, comment donner sens à leur superposition? Leur examen, dans une perspective anthropologique, conduit à envisager chaque modèle comme un fait social total. Qu'introduit alors l'apparition d'un modèle différent des précédents? Quels types de changements recouvre-t-elle ? La logique du courtage, qui se développe avec l'Internet, semble correspondre à « un usager, individuellement sommé de faire des choix, de prendre ses responsabilités, de s'engager dans des décisions qui l'impliquent personnellement» (MŒGLIN,2003-C, p. 29). Cet individu, s'il prend trop d'initiatives, peut devenir un sujet d'inquiétude pour les industriels qui font reposer leur modèle écononiique sur un usager consommateur payant le produit (édition), soumis à la publicité (flot) ou recherchant la multiplicité des choix offerts par le club. Cette prise de conscience, par les industriels, des dangers que représente une trop grande autonomisation de l'usager face aux offres industrielles, expliquerait d'autant mieux leur volonté de discréditer l'usager-pirate en faisant de celui-ci la figure emblématique de 1'« usager-délinquant», du coupable par qui tous les problèmes arrivent. En effet, l'usager-pirate évolue hors des règles de l'échange telles qu'elles sont déterminées par les industriels. Reste à savoir s'il est guidé par un souci purement économique ou par la volonté de contester le contrat existant entre offreursetdemandeur&

28

INTRODUCI10N

En effet, à un autre niveau, comme le souligne Philippe Bouquillion, cette représentation de l'individu déviant permet de poser en des termes moraux les questions politiques et sociales, et ainsi d'exclure du champ des politiques publiques les questions économiques, en particulier les questions relatives aux ICIC. L'idéologie contemporaine de la communication, en disqualifiant l'intervention du politique, promeut alors une représentation de la société qui laisse aux forces du capitalisme une large marge de manœuvre, voire les place hors de tout contrôle social. La perspective critique, qui anime la plupart des contributeurs du présent ouvrage, les conduit à examiner le rôle des ICIC et des TIC dans la reproduction du capitalisme. Certaines contributions, sans nier la participation des ICIC au contrôle social, soulignent que leurs mutations sont également susceptibles de renouveler la vie politique. Jean-Guy Lacroix voit dans les développements actuels des productions culturelles, des ICIC et des TIC une opportunité pour l'émergence d'une nouvelle ère, la « conscientivité ». Succédant à la modernité, la conscientivité se caractérise par une rationalité et une rétlexivité embrassant l'ensemble des dimensions de la vie humaine et reposant sur de nouvelles formes d'individuation et de subjectivation. Selon Jean-Guy Lacroix, les productions culturelles, les ICIC et les TIC sont traversées par des logiques dialectiquement opposées, soit la transition vers la conscientivité, soit la reproduction élargie des rapports sociaux capitalistes. Afin d'apprécier le sens des tendances en cours, il invite à étudier certaines variables et notamment le travail culturel, la propriété des moyens de production, les droits d'auteur, etc. Gaëtan Tremblay, quant à lui, fait le choix de penser l'articulation des rapports entre information, communication et démocratie. Son analyse révèle la pluralité des espaces publics, accentuée par l'invention et l'expansion de nouveaux médias. Néanmoins, elle réfute à la fois une vision strictement manipulatoire du rôle des médias dans l'espace public et l'idéologie de la communication qui fait de ceux-ci des vecteurs « automatiques» de démocratie, en raison de leur nature technique «décentralisée ».Aux antipodes d'une vision fonctionnaliste de la communication et du déterminisme technologique, cet auteur envisage les espaces publics comme des sphères de conflits et de négociation de solutions collectives. Ainsi, il peut mettre en évidence que la pluralité découle moins de la diversité des techniques médiatiques que des divergences d'intérêts qui animent les différentes composantes de la société. Dans cette perspective, la pluralité s'explique principalement par la grande taille des sociétés démocratiques, dont la segmentation sociale, économique et culturelle est complexe. Fort de ce constat, il propose de croiser l'étude des mutations de l'espace public, de l'opinion publique et du service public, lequel évolue vers des formes marchandes. Dans cette perspective, il souligne la confusion existant aujourd'hui entre sphères publique et privée. Elle procède d'un double mouvement

Les mutations des ICI C, entre mutations des filières, des contenus et des sociétés

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parallèle. D'une part, on assiste à une publicisation croissante de la sphère et de la vie privées. La confusion entre fait divers, publicisation de l'intime et information d'intérêt public ainsi que le contrôle des échanges interindividuels rendu possible grâce aux TIC sont autant de manifestations de ce phénomène. La télé-réalité est un puissant vecteur médiatique de la confusion entre sphères publique et privée. D'autre part, une privatisation prégnante des médias et des ICIC réduit aujourd'hui la place du service public à la portion congrue. Ces questions, en lien avec les mutations de la propriété des ICIC précédemment abordées, posent la question du pluralisme de l'information. Dimensions politiques, économiques et idéologiques apparaissent ainsi intimement liées. Les différents auteurs réunis ici œuvrent de concert au sein d'un séminaire de la Maison des sciences de l'Homme Paris-Nord depuis 2004. TIsprésentent tout au long de cet ouvrage leurs problématiques, leurs hypothèses et leurs premiers résultats. Leurs contributions sont présentées en trois parties: la première porte sur les mutations des filières, la seconde sur les mutations des contenus et la troisième envisage les ICIC comme un fait social total. En conclusion, l'un des fondateurs des théories des industries culturelles, Bernard Miège, met en valeur, en s'appuyant sur les travaux des différents contributeurs, les mutations qu'ils identifient. Cette analyse propose une vision synthétique et globale des mutations en cours au sein des ICIC. Comme tout un chacun peut le constater, les ICIC sont au cœur de l'actualité et semblent traversées par des mouvements erratiques. Notre effort vise, au-delà de l'écume des jours, à identifier des tendances à long terme. Les transformations à l'œuvre au sein des ICIC renvoient à des mutations industrielles, politiques, sociales et idéologiques complexes. Aussi, l'objectif de l'ouvrage est moins d'apporter des réponses définitives aux questionnements soulevés que de proposer une réflexion et des axes problématiques dont nous n'ignorons pas combien ils doivent encore être enrichis.

NOTES
1

Centre

d'étude

des médias,des

technologies

et de l'internationalisation. dans le domaine des medias », Rapport remis au

2

Laboratoire des sciences de l'information et de la communication.
de concentration ministre, décembre 2005, 117 pages.

3 LANCELOT,Alain, « Les problèmes Premier

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