Les Intermittents du spectacle

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Les intermittents du spectacle, population hétérogène revendicatrice d'une parole d'exposition de soi et de dénonciation sociale, symbolisent les maux d'une société visant l'uniformisation tout en dérivant vers le traitement inégalitaire de ses citoyens. Une population sans laquelle le Festival off d'Avignon ne serait pas ce qu'il est. Une redéfinition de la place des intermittents du spectacle dans la société et l'économie s'impose.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296197275
Nombre de pages : 215
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Les Intermittents du spectacle
de la culture aux médias

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions Arlette BOUZON et Vincent MEYER (sous la dir. de), La Communication des organisations. Entre recherche et action, 2008. Annabelle KLEIN (sous la dire de), Objectif Blogs! Explorations dynamiques de la blogosphère, 2007. Yannick ESTIENNE et Erik NEVEU, Le journalisme après Internet, 2007. Eric DACHEUX, Communiquer l'utopie, 2007. Joëlle Le MAREC, Publics et musées, la confiance éprouvée, 2007. Stéphane OLIVES!, Footnotes, une socioanalyse de communication par le bas... de page, 2007. Jean-Curt KELLER, Le paradoxe dans la communication, 2007. Pierre ZEMOR, Le défi de gouverner communication comprise. Mieux associer les citoyens? Conversation avec Patricia Martin,2007 Corinne MARTIN, Le téléphone portable et nous, 2007.

Sous la direction de

Nicolas Pélissier et Céline Lacroix

Les Intermittents du spectacle
de la culture aux médias

L'Harmattan

IlIustration

de couverture

Paul Rasse (crédit photographique)

Mise

sous forme

éditoriale

Céline Masoni Lacroix

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05556-8 E~:9782296055568

Avant-propos
Lecture anthropologique de la crise des intermittents
Paul Rasse La crise des intermittents constitue un sujet pertinent pour analyser les mutations du monde étroitement liées à la seconde révolution des moyens de communication, celle de la connectique (informatique et réseaux numériques). On en mesure encore mal les conséquences, mais cette mutation permet de dépasser certains blocages du système de production et de consommation de masse induits par la première révolution des moyens de communication: celle des transports, du train et des steamers à vapeur qui, au XIxèmesiècle, avaient permis, avec la rencontre du fer et du charbon, l'essor des grands bassins industriels. La cause des intermittents illustre et met en question certaines tendances fortes du modèle néocapitaliste actuel. Elle en éclaire la dynamique et nous engage à une réflexion critique sur les alternatives qui s'ouvrent à lui. Pour cette approche anthropologique et constructiviste de l'intermittence, nous nous efforcerons de situer notre sujet d'étude dans son historicité, dans un ensemble de transformations économiques et sociales en cours qui font sens. Un contexte induit par communication les nouvelles technologies de la

Revenons à la première révolution des moyens de communication, lorsque l'essor des transports a ouvert à la compétition les régions jusque-là isolées, repliées sur elles-mêmes. Elle a assuré la suprématie de l'industrie et du salariat sur le

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modèle de production familial, artisanal et agricole antérieurl. La mutation ne s'est pas faite sans mal, d'abord parce que les hommes ont résisté autant qu'ils ont pu, en préférant parfois la pauvreté pour rester libres et indépendants. Marx et Foucault, chacun à leur façon, expliquent longuement les difficultés que les premières manufactures ont rencontré pour s'imposer, confrontées qu'elles étaient à la pénurie de main d'œuvre qualifiée, et à l'indiscipline des travailleurs2. Elles se sont développées progressivement, au fur et à mesure que la division des tâches permettait la déqualification du travail pour briser les résistances de l'ouvrier de métier, en le mettant en compétition avec le prolétariat sans qualification. Tandis que la loi Le Chapelier (1791), en supprimant les corporations et en interdisant toute forme d'association, a empêché les travailleurs de s'organiser collectivement, et les a livrés désorganisés et désorientés à la toute puissance du capital, comme l'a dénoncé Marx à cette époque. Et si le XIxèmesiècle est un siècle de grande misère pour le prolétariat en pleine expansion, le xxème siècle lui est plus favorable. Le taylorisme (l'organisation méthodique de la division des tâches et de l'intensification du travail) et le fordisme (la fabrication de masse et à faible coût de biens de consommation standardisés) ont permis d'améliorer les conditions de vie matérielles, tandis qu'une fraction éclairée du patronat et des élus politiques, aiguillonnée par les syndicats, a conduit progressivement l'Etat à réglementer les conditions de travail et à garantir à tous l'accès à l'éducation comme la protection contre les risques liés à la maladie, au chômage et à la vieillesse. Mais le prix à payer a été celui de l'aliénation par le travail, et la perte d'authenticité dans la consommation de biens matériels et culturels standardisés de médiocre qualité, comme l'ont dénoncé les étudiants en 1968 et bien d'autres dans la décennie qui a suivi.

1 Paul Rasse, La rencontre des mondes, Diversité culturelle et communication, Paris, Armand Colin, 2006. 2 Karl Marx, Le Capital, 4e section du livre 1er,tome 2, trad. fr., Paris, Ed. Sociales, 1973 (1re éd. 1867), p. 56, et Michel Foucault, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1976, p. 143 et suivantes. 8

Chiappello et Boltanski signalent très justement que la force de ce qu'ils appellent «l'esprit du capitalisme» est d'avoir toujours su récupérer les grandes aspirations sociales pour permettre au système de se transformer et de maintenir sa suprématie3. Sans doute ne soulignent-ils pas assez comment les nouvelles technologies de la communication lui ont permis de reprendre du souffle et de résoudre un certain nombre de problèmes qui menaçaient ses bases. En effet, ainsi que l'explique Mattelart, la division des tâches s'est développée de façon concomitante avec les progrès des techniques de communication, notamment parce qu'elle suscite une masse croissante d'informations, indispensables pour décomposer, recomposer, contrôler, coordonner la fabrication de chaque élément, qu'il faut acheminer et distribuer4. Et cela ne pouvait se faire jusque-là que dans la proximité. En l'état de développement des moyens de circulation de l'information, il n'y avait pas d'autres possibilités que de maintenir tout le monde ensemble5. Ceci avait engendré la construction d'immenses complexes industriels comme l'usine Ford sur les bords de la Red River, qui employait jusqu'à 100 000 personnes pour fabriquer ses automobiles à la chaîne. Mais les usines trop grandes étaient devenues des forteresses pyramidales, oligarchiques, ultrahiérarchisées et bureaucratiques, propices à l'exacerbation des luttes syndicales, incapables de prendre la mesure des mutations du monde qui allaient en s'accélérant. Les progrès de l'informatique couplés à ceux de la télématique, en permettant la gestion et la circulation de masses considérables d'informations auront permis, non seulement de démanteler les usines géantes devenues ingérables, mais encore d'approfondir et de redistribuer la division du travail à l'échelle mondiale, en fonction des opportunités d'accès à une main d'œuvre
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Gallimard, 1ère édition en 1999, rééd. 2004, 843 pages. Voir aussi Anne Querien, « Le capitalisme à la sauce artiste, retour sur le nouvel esprit du capitalisme », Multitudes, n° 15, hiver 2004, p. 251 à 261. 4 Armand Mattelart, L'Invention de la communication, Paris, La Découverte, 1994. 5 Guillaume Duval, L'Entreprise efficace à J'heure de Swatch et de Mac Donald's. La Seconde vie du taylorisme, Paris, Syros, 1998, p. 87. 9

Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris,

aux plus bas coûts possibles, tout en maintenant, voire en améliorant, le contrôle des processus de fabrication. Les régions les plus avancées, où étaient implantés les centres de décisions, ont ainsi pu se débarrasser du travail parcellisé, à la chaîne, critiqué et dénoncé comme aliéné, pour ne conserver que la partie la plus créative, innovante des processus: les choix stratégiques, la conception, la recherche, le développement, le financement, le marketing, la publicité et la distribution. Dans le même temps, en s'inspirant des méthodes managériaIes japonaises, les industriels ont porté leurs efforts sur les attentes de la clientèle pour améliorer la fiabilité des biens de consommation. Le contrôle de la qualité, facilité par l'informatisation des spécifications, y a largement contribué, tandis que la globalisation du marché planétaire offrait aux consommateurs, la possibilité d'accéder à des biens de consommation matériels autant que culturels tout aussi standardisés, mais sans cesse renouvelés et diversifiés. Et cela a permis à « l'esprit du capitalisme », pour reprendre l'expression de Boltanski et Chiapello, de recycler les aspirations et les critiques "soixante-huitardes" à l'égard de la consommation. Dans les pays développés, les méthodes managériales tayloriennes ont été progressivement abandonnées pour libérer les initiatives et donner à chacun plus de liberté dans son espace de travail, pour que chacun puisse révéler ses potentialités, exprimer ses talents et contribuer aux processus d'intelligence collective nécessaires à la compétitivité des entreprises. Sans doute est-ce pour cela que, dans les années 1990, le concept de projet s'est imposé un peu partout, dans les entreprises comme dans les services et la culture. Sans doute aussi, est-ce parce qu'il correspondait parfaitement à la nouvelle donne, qu'il a perduré parmi les technologies managériales des dirigeants, alors que, dans le même temps, bien d'autres méthodes périclitaient aussi vite qu'elles avaient suscité de véritables engouements. Le succès, la vitalité et la persistance du concept de projet tiennent à ce qu'il parvient à conférer du sens et de la cohérence au travail en miettes des personnes absorbées par des activités qui les mettent tour à tour en relation avec d'autres univers, d'autres 10

travailleurs, ou des données virtuelles dispersées aux quatre coins du monde, dans des espaces immatériels et désynchronisés. Combien de temps chacun d'entre nous passe-t-il maintenant, seul dans la nuit scintillante du Web, à communiquer par mail, serveurs et banques de données interposées, avec des acteurs anonymes, sans autre visage que le design et l'ergonomie des pages d'écran, et dont la personnalité s'expose au mieux par des émoticônes standardisées et quelques phrases laconiques sous forme de mails, tombant par centaines chaque jour dans les boîtes aux lettres virtuelles, où s'accumulent les sujets, les objets, les auteurs? Face à cette fragmentation des collectifs de travail, des existences singulières et des tâches personnelles, le projet reste seul en mesure de rassembler les micro-contributions ultra spécialisées des uns et des autres et de les regrouper, de les réarticuler entre elles pour leur conférer sens, signification et réalité. Outre les fonctions classiques de mise en forme et d'explication d'une intention, de préparation et de planification des façons d'y parvenir, le projet devient le moyen de recomposer, dans le même espace symbolique, des actions entreprises sur des lieux et en des temps de plus en plus dispersés. De façon à ce que chacun, s'il pousse ses pions sur un échiquier virtuel, ait toujours en mémoire qu'il inscrit ses coups dans un jeu collectif global6. Les nouvelles méthodes managériales mobilisent l'intelligence de tous et permettent aux individus d'avoir le sentiment de se réaliser, d'exprimer leurs talents, de cultiver leur authenticité. Elles ont pour contrepartie un stress croissant des personnes, écartelées en de multiples activités individuelles et collectives, toujours à voyager physiquement ou virtuellement, pour aller de l'une à l'autre, toujours à explorer de nouveaux espaces de relation et à recomposer leur environnement. Les plus dynamiques, les mieux préparés, les "biens fournis" en capital social, ayant accès à des réseaux de sociabilité opérants s'y épanouissent; les plus ambitieux, mobilisés, offensifs, peuvent raisonnablement espérer y progresser; mais malheur aux moins forts, aux fatigués, aux vieillissants, accrochés à des repères qui
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Voir Paul Rasse, Conception, management et communication de projets
éditions, 2006, p. 19.

culturels, Grenoble, Territoriales

Il

n'existent déjà plus! Dès qu'ils ne sont plus dans le mouvement, ils sont éjectés, marginalisés, exclus du cœur bouillonnant où tout se joue, alors que d'autres balises s'allument déjà plus loin qu'ils ne voient et offrent des opportunités dont ils ne peuvent plus se saisir. L'entreprise les maintient parfois dans des postes moins exposés, tandis qu'elle offre à tous un minimum de sécurité, la possibilité d'attendre, de se repositionner entre l'achèvement d'un projet et le début d'un autre; mais qu'advient-il des indépendants, des contractuels, des intermittents, de tous ceux dont elle s'efforce d'extemaliser les contributions pour gagner en flexibilité? Les technologies de l'information et de la communication ont rendu possible la dispersion des entreprises en de petites unités immergées dans le tissu social des pays les plus avancés et les plus puissants, à l'affût des aspirations et des transformations du corps social, pour les anticiper, les accélérer, surfer sur elles, imaginer et dégager des espaces de rentabilisation possible du capital investi. Car les entreprises sont à la fois inductrices de transformation et en prise sur elles pour pouvoir les poursuivre.. Pour garder leur avance, créer, inventer, susciter de nouvelles habitudes, des modes et des tendances, il faut que la cité, la société qu'elles habitent et où elles sont implantées, se transforment elles aussi. Il faut qu'elles s'approprient les innovations et les utilisent pour se réinventer de façon permanente. On imagine combien la présence de toutes sortes d'artistes, de créateurs, de réalisateurs, de critiques, contribue fortement à cette dynamique. Dans ce contexte, la figure en pleine expansion "d'intermittent du spectacle", acteur de projets culturels sans cesse renouvelés, facteur d'innovation, recomposant création, travail et consommation, réinventant les rapports salariaux, nomade parmi les nomades, apparaît comme un bel objet de prospective pour analyser les voies d'un monde nouveau tissé par les réseaux de communication.

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Les acteurs de la culture en réseau Dans le champ de la culture, tout le monde s'observe et se tient. Aucune institution, si prestigieuse soit-elle, aucun artiste, aucun directeur artistique, aucun conseiller, aucun critique, ne peut, à lui seul, établir et faire durer une réputation s'il ne réussit à partager ses convictions avec d'autres. Et cela vaut davantage encore pour la création contemporaine, où les critères de jugement classiques (le vrai, le beau, la virtuosité, I'habileté, 1'harmonie, etc...) ne sont plus d'un grand secours. Personne ne possède la vérité, mais tous y contribuent, quand ils croisent leurs jugements, en débattent et au final s'accordent à reconnaître l'excellence ou au moins l'intérêt, la valeur de telle ou telle création (et des artistes qui y ont contribué), jusqu'à en faire sa réputation. Celle-ci s'impose alors à tous, autant pour ses qualités intrinsèques, que parce qu'elle cristallise l'assentiment général. Au sein des débats esthétiques, l'unanimité est exceptionnelle. Chacun tient par le regard et l'appréciation des autres. La réputation des artistes a trait autant à leurs réalisations du moment, qu'à leur biographie, à leur histoire personnelle et à l'inscription de celle-ci dans l'histoire collective de leur discipline artistique. Les artistes sortent de telle ou telle école d'art, sont passés par tel ou tel cours, ont travaillé avec tel ou tel maître et se sont produits dans des lieux qui sont eux-mêmes plus ou moins réputés, et dont ils ont pu faire la réputation, en même temps qu'ils l'utilisaient pour établir la leur. Et chacun apporte sa part d'innovation, de création, en même temps qu'il subsume, qu'il résume et dépasse celle de ceux qui l'ont précédé. Car aucun artiste, si maudit soit-il, n'existe seul. Une réputation ne se décrète pas, mais se construit peu à peu, au mieux dans une spirale ascensionnelle, faite de petits pas en avant, de passage par des lieux de légitimation du parcours et de reconnaissance par les acteurs en place dans le champ. Dans un monde connexionniste, nous précisent Boltanski et Chiapello, tout dépend de la mobilité, de la capacité à circuler, et pour cela à se fondre dans la masse, à perdre ses aspérités, à se liquéfier. En même temps, pour exister, pour séduire et intéresser les autres, il 13

faut se démarquer, affirmer sa personnalité7. Une carrière réussie, explique Pierre-Michel Menger, passe par une mobilité ascendante au sein d'un monde stratifié de réseaux d'interconnaissances et de collaborations récurrentes8. La dynamique de projet fait et défait les équipes, au fur et à mesure des réalisations. Les groupes, ajoutet-il, se cooptent, ont tendance à se recruter et à s'appareiller par niveaux d'acteurs, les plus réputés allant ensemble, avec plus de moyens et de facilités, devant d'autres moins réputés, mais pouvant espérer grimper à leur tOUf.Car rien n'est plus inégalitaire, conclutil: «que la logique d'appariement par niveaux de qualité et de réputation (...). Il dessine un chemin de crête étroit entre la consolidation des rentes réputationnelles et la contestabilité permanente de ces réputations par les nouveaux arrivants» 9. Mais pour cela, il faut durer, il faut pouvoir s'investir à fond dans un projet et en même temps rester disponible pour d'autres opportunités, pouvoir nouer des relations avec de nouveaux réseaux, qui offriront plus tard d'autres possibilités. Dans certains domaines où le jeu est plus ouvei4 celui-ci peut engendrer, par effet de mode ou d'opportunité, et sous réserve d'un minimum de talent, des ascensions rapides. Le monde du show business nous offre bien des exemples de carrières fulgurantes, qui doivent néanmoins parvenir à se stabiliser et à asseoir la présence des vedettes. Car personne n'accorde à un nouveau venu, si génial soit-il, la notoriété que d'autres ont patiemment construite au fil des années, en tissant une à une les mailles d'un solide réseau, où s'établissent la reconnaissance et la légitimité de leur parcours ou de leur œuvre.. Longtemps, le monde de la culture a été dominé par « le fait du Prince» hérité d'une conception aristocratique, ancienne, des politiques culturelles, qui voulait que quelques personnes seulement aient à décider de ce qui était bon ou mauvais, beau ou laid, des dépenses somptuaires qu'il convenait d'entreprendre pour le prestige du Roi, qui imposait ses goûts à tous. Et cela a perduré bien après les révolutions, la culture étant justement le dernier lieu
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Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit., p. 561.

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où les aristocraties se recomposaient, où les élites se reconnaissaient et se distinguaient. Et cela continue sans doute encore, par bien des aspects et dans bien des domaines. En même temps, le paysage se transforme pour faire place à un univers connexionniste en perpétuelle reconfiguration, qui bouscule la donne et substitue au pouvoir pyramidal la force des relations au sein de réseaux hiérarchisés, stratifiés par les personnes qu'ils relient entre elles. Même les plus puissants n'ont plus les moyens de décider seuls de l'édification d'une institution, de la réalisation d'un événement d'envergure ou de la canière d'un artiste. Les réalisations se font en croisant les financements, publics ou privés au plan local, national ou international, en mobilisant les moyens d'autres institutions déjà existantes, en rassemblant des équipes de professionnels détachés, de bénévoles plus ou moins disponibles, d'experts à temps partagé... bref, en puisant ici et là des budgets, des forces, des éléments qui sont généralement dispersés et par ailleurs déjà fortement sollicités pour d'autres activités. Dans ce contexte, ne résistent que les projets les plus convaincants, qui s'imposent à la raison de tous et donnent à chacun des participants le sentiment qu'il va progresser en s'y associant d'une façon ou d'une autre. Quant aux artistes et aux porteurs de projets, il leur faut sans cesse passer de l'un à l'autre. Il faut surtout anticiper, imaginer de nouveaux projets, les préparer, les défendre, chercher les moyens nécessaires, convaincre les décideurs déjà tellement sollicités... Et pour cela il faut du temps, pour la conception et la négociation des projets bien sûr, mais encore pour les castings, pour assister aux séances de sélection et pour recommencer quand on perd. Et puis, il en faut aussi pour maintenir son employabilité, pour rester dans le circuit (les canaux interconnectés du réseau, dirait-on maintenant). Pour se maintenir et se renouveler, il faut se tenir informé, être à l'affût des bons plans, multiplier les connections en croisant ses appartenances, de façon à être toujours dans l'air du temps, en avance sur les autres, et à minimiser les risques de s'échouer, de se perdre, quand un contrat se termine. Certains acteurs du paysage culturel qui participent à ces projets ont un statut de salarié permanent parce qu'ils sont 15

employés par des organisations culturelles (un théâtre ou une collectivité), qu'ils sont permanents d'un festival ou d'une compagnie, enseignants d'une école d'art ou d'un conservatoire, et qu'ils émargent sur bien d'autres statuts encore, plus ou moins flous, mais qui leur assurent un minimum de garanties et de stabilité pendant les périodes d'intermittence. Les statistiques tendent à montrer que leur nombre a diminué, du moins par rapport à la progression absolue du nombre de salariés occasionnels, mais aussi parce que bon nombre de postes de permanents ont été supprimés pour réduire les coûts de fonctionnement en faisant miroiter les avantages du statut d'intermittent. Et cela vaut surtout pour le spectacle vivant, où la part des permanents tend à se réduire à la portion congrue de 1 pour 25 (soit 1000 pour 25000 comédiens). En même temps, la flexibilité est devenue une des conditions de survie des structures permanentes. Les voies de l'intermittence 460 000 actifs travaillent dans le secteur de la culture, 58% dans les industries culturelles (édition, presse, radio et télévision, cinéma), 28% dans le spectacle vivant et les activités artistiques, auxquels s'ajoutent l'architecture (12%), et la conservation du patrimoine (8%). Ensemble, ils représentent environ 2% de la population active occupéelO. De 1990 à 1999, le nombre d'actifs dans les professions de l'audiovisuel et du spectacle a augmenté de 37%, contre 4% pour l'ensemble des professions au cours de cette même périodell. Au cours de ces vingt dernières années, le statut d'intermittent du spectacle a explosé, passant de 37 000 artistes et techniciens en 1986, à 125 000 en 2003 (d'après les données de la caisse des congés spectacles). Leur nombre a été multiplié par 3,4 durant cette période, et «aucun signe de ralentissement de cette croissance n'a été enregistré au cours des années plus récentes»

Eric Cléron, Frédérique Patureau, «L'emploi dans le secteur culturel en 2005 », Cultures en chiffres - DEPS, 2007-7, p. 1 et suivantes.
11 Développement culturel, n0145, sept.. 2004. 16

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concluent les analystes12. Néanmoins, depuis, avec la mise en place de la nouvelle législation, le nombre des allocataires indemnisés au titre de l'allocation VIII et X a diminué; cela est surtout dû au durcissement des conditions d'accès au statut. Ainsi en 2005.. 7 500 personnes ont perdu leur droit à l'indemnisation au titre des annexes VIII et X, parmi lesquelles 6 300 ont néanmoins pu bénéficier du fonds transitoire prévu pour les artistes et les techniciens ayant atteint le quota minimum de 504 heures en 12 mois, au lieu des 10 désormais exigés!3. Le problème vient de ce que dans la période 1986-2008, l'offre de travail a augmenté, mais deux fois moins vite que la masse des postulants. Ainsi, entre 1987 et 2004, le nombre d'intermittents a progressé en moyenne de 7,9% par an, et celui des jours travaillés de 4,9% par an14.Ce qui, selon d'autres sources, a entraîné une baisse de la durée annuelle de travail par intermittent (en moyenne 33%), comme de la rémunération annuelle (en moyenne de 26%), et cela touche bien davantage les artistes que les techniciens15. Au total, si l'emploi a fortement progressé, l'offre s'est aussi développée. Mais deux fois plus vite, ce qui s'est traduit par un accroissement de la précarité, d'autant plus que la protection offerte à certaines professions depuis 1936 par le biais du statut d'intermittent a, quant à elle, régressé. En dépit de ces difficultés, ce domaine d'activité continue d'être fortement attractif, notamment chez les jeunes et les plus diplômés. Si bien que les deux tiers d'entre eux ont un niveau de diplôme au moins équivalent à bac+2, contre un tiers seulement pour l'ensemble des actifs. 64% des travailleurs du cinéma et de la vidéo et 54% des actifs du spectacle vivant ont par ailleurs moins de 40 ans16.
12 «Tendance de l'emploi dans le spectacle », Culture en chiffres, 2007-1, p. 1-2. 13« Emploi et spectacle », synthèse des travaux de la commission permanente sur l'emploi national des professions du spectacle CNPS 2005-2006, Les notes de l'observatoire de l'emploi culturel, n047,2oo6. 14 «Éléments pour la connaissance de l'emploi dans le spectacle », Développement culturel, n0145, sept 2004. 15« Tendance de l'emploi dans le spectacle », Culture en chiffres, 2007-1, p. 2. 16 Eric Cléron, Frédérique Patureau, «L'emploi dans le secteur culturel en 2005 », Cultures en chiffres, DEPS, 2007-7, p. 3. 17

Ne faut-il pas y voir une richesse pour la société toute entière, le signe d'une dynamique à l'œuvre pour sa transformation, d'un enthousiasme de sa jeunesse pour des activités créatives, de réalisation et d'expression personnelles autant que collectives, qui la renouvelle et la réinvente en permanence pour la maintenir à l'avant-garde des mutations du monde? Et cela, en dépit des difficultés et des risques que tous connaissent et qu'on leur répète inlassablement. Sans doute, nombre d'entre eux espèrent, secrètement, au début au moins, en sortir par le haut, accéder à la notoriété, connaître le succès et toucher les revenus qui vont avec. Mais la plupart ne se font pas, ou plus trop d'illusions. Ils savent que nombre de difficultés les attendent, pour des conditions de sécurité d'emploi et de rémunération minimales... De fait, pour eux, les frontières entre travail et non travail, que les premières manufactures avaient tant de mal à ériger pour circonscrire le temps et le lieu de travail de façon à l'extirper de la vie quotidienne de l'artisan ou du paysan, dans laquelle elles se fondaient jusque là avec les autres activités domestiques ou de sociabilité, tendent à se défaire. Le nombre d'employeurs a été multiplié, il s'est fortement accru de 42% entre 1996 et 200317. Ainsi par exemple, une enquête sur les musiciens interprètes montre que sur 27 000 d'entre eux, qui déclaraient exercer cette profession, 25 000 étaient intermittents (ils n'étaient que Il 000 en 1982) et devaient multiplier les employeurs et les formes d'emploi, du concert à l'enseignement, en passant par diverses autres activités socioculturelles en direction des publics spécifiques (jeunes en difficultés, handicapés, prisonniers...), et même plus directement commerciales {diverses animations)18. Aux activités professionnelles directement rémunérées, s'ajoutent aussi les temps de préparation des projets et de recherche d'activité, comme de découverte de celle des autres. Bref, de participation active aux réseaux. La vie d'artiste ne s'arrête pas une fois quittés le lieu et le temps de travail. La nécessité de progresser
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Eric Cléron, Frédérique Patureau, «L'emploi dans le secteur culturel en

2005 », Cultures en chiffres, DEPS, 2007-7. 18 Développement culturel, n° 140, juin 2003, voir aussi sur ce sujet Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit., p. 237. 18

dans la maîtrise de leur art, la quête de contrat, l'affût d'opportunités, impose aux artistes de rester en éveil, d'être en permanence habités par leur passion. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication aidant, le domicile est aussi souvent le bureau, le lieu de répétition, d'entraînement, de rencontre, de préparation des projets. Il se dilue à l'extérieur et s'emporte, au moins en partie avec soi, lors des déplacements fréquents et souvent longs en province et à l'étranger. Et si les intermittents sont en avance sur les nouveaux modes de vie, ils expriment une tendance qui tend à s'affirmer dans les autres domaines d'activité, où les NTIC et le réseau contribuent aussi à l'affaiblissement des frontières de l'entreprise; quand, dans un même lieu, les employés ne travaillent plus ensemble mais sur des projets différents qui les mettent en relation par écrans interposés avec des partenaires dispersés aux quatre coins du monde; quand les salariés ramènent du travail chez

eux et restent branchés avec leur collaborateurs; ou inversement,
quand, depuis leur bureau, ils utilisent l'Internet pour préparer leurs vacances, faire leurs courses, régler des problèmes domestiques... Les mutations qui s'esquissent et que les intermittents explorent doivent avoir pour contrepartie que la société, l'Etat, les collectivités et les employeurs garantissent à ces nouvelles formes d'activité un minimum de sécurité et de protection contre le chômage et les accidents de la vie. Il reste encore à inventer et à mettre en place une législation qui garantisse à chacun, plus que la reproduction de sa force de travail, le maintien de son employabilité au meilleur niveau, et donc, la possibilité d'améliorer sa formation, son information, sa participation aux réseaux, même quand les personnes n'ont plus d'employeur direct. Bien sûr, il faut réguler, évaluer, réglementer les conditions d'accès à ces formes de solidarité, tout en évitant de stigmatiser leurs bénéficiaires, pour en faire un droit collectif, comme les générations précédentes l'ont fait, au sortir de la seconde guerre mondiale dans une France et une Europe à reconstruire. Dans les pays où les formes de solidarité sont le plus développées, en Europe du Nord notamment, les populations acceptent plutôt facilement d'y contribuer, même si leurs impôts 19

sont élevés et atteignent, en moyenne, jusqu'à 50% de leurs revenus. Tandis qu'inversement, dans les pays où ces droits sont limités et les impôts faibles, les populations les trouvent encore trop élevés et inacceptables. Autrement dit, la question des intermittents cristallise les alternatives d'un choix de société: adapter les formes de solidarité pour les maintenir et les développer, ou en profiter à court terme pour les réduire, en commençant par ceux qui choisissent, ou sont contraints d'explorer, les voies d'un monde plus fluide, toujours plus ouvert. Outre la profusion des moyens technologiques et des biens de consommation, la société postmoderne offre en principe à l'individu des possibilités d'initiative, de réalisation personnelle, d'expression et d'épanouissement de sa personnalité, d'accès au monde des autres, de choix de son conjoint, de ses amis, sans commune mesure avec les sociétés traditionnelles. Mais c'est à la condition d'une plus grande solitude, d'un sentiment de fragilité des relations, d'une plus grande inquiétude quant aux choix possibles, d'une plus grande instabilité et surtout d'une plus grande frustration, tant les existences se révèlent, dans leur réalisation, en deçà de ce qu'elles auraient pu être, au regard des moyens disponibles. Dans une société que les nouvelles technologies de communication rendent toujours plus mobile, dans un contexte d'explosion des établissements, de filialisation des entreprises, d'essaimage ou de dispersion des individus, d' atomisation des existences désynchronisées les unes des autres, il devient indispensable d'inventer de nouvelles formes de solidarité, car elle conditionne la capacité des sociétés à se renouveler. Il s'agit de faire en sorte que le meilleur de ce monde-là ne demeure pas réservé aux élites et aux classes moyennes aisées, en ce sens où elles seules disposent d'un capital économique, social et culturel suffisant pour être à l'aise dans ces nouveaux univers et profiter au mieux des possibilités de réalisation personnelle qu'ils offrent, alors que les plus pauvres, comme toujours, en paient le prix fort en terme de dégradation et de précarisation de leurs conditions de vie et de travail. C'est cette alternative-là que révèle la crise des intermittents. 20

Bibliographie Boltanski, L., Chiapello, E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1ère édition 1999, rééd. 2004. Cléron, E., Patureau, F., «L'emploi dans le secteur culturel en 2005 », Culture en chiffres, DEPS, 2007-7. Duval, G., L'Entreprise efficace à l'heure de Swatch et de Mac Donald's. La Seconde vie du taylorisme, Paris, Syros, 1998. Foucault, M., Surveiller et punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1976. Marx, K., Le Capital, (1867), 4e section du livre 1er,tome 2, trade fr., Paris, Editions Sociales, 1973. Mattelart, A., L'Invention Découverte, 1994. de la communication, Paris, La

Querien, A., « Le capitalisme à la sauce artiste, retour sur le nouvel esprit du capitalisme », Multitudes, n° 15, 2004. Rasse, P., Conception, management et communication de projets culturels, Grenoble, Territoriales éditions, 2006. Rasse, P., La rencontre des mondes, Diversité culturelle et communication, Paris, Armand Colin, 2006. «Emploi et spectacle », Synthèse des travaux de la commission permanente sur l'emploi national des professions du spectacle, CNPS 2005-2006, Les notes de l'observatoire de l'emploi culturel, n° 47, 2006. «Éléments pour la connaissance de l'emploi dans le spectacle », Développement culturel, n° 145, sept. 2004.

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Introduction
L'héritage paradoxal dJun rendez-vous manqué Ce rendez-vous raté, c'est celui de l'édition 2003 du Festival d' Avignon. Notre équipe du laboratoire 13M (Université de Nice Sophia Antipolis) devait y présenter publiquement ses travaux, publiés dans l'ouvrage Le théâtre dans l'espace public, sous la direction de Paul Rasse19. Ce livre concrétisait trois années de recherches mettant en évidence la singularité esthétique, politique et surtout communicationnelle du Festival Off d'A vignon. Il associait des chercheurs du chantier «médias» à ceux du chantier «médiation culturelle et environnementale» de notre laboratoire, à partir d'un projet de recherche collectif proposé dans le cadre du précédent contrat quadriennal État/universités. Au plan institutionnel, ce projet a été soutenu et financé par le Conseil Régional Provence Alpes Côte d'Azur. Mais revenons à l'été 2003. Nous devions présenter notre ouvrage lors des «Controverses» organisées chaque année par l'association Avignon Public Off, structure chargée de l'organisation et de la promotion du «Off ». Cette rencontre a cependant été reportée, en raison de l'annulation du Festival « ln » faisant suite au mouvement social des intermittents du spectacle. Nous découvrions alors, sur place mais aussi dans les médias, cette catégorie de travailleurs artistiques très représentée en Avignon. Celle-ci se mettait en scène dans la rue, dans les journaux, mais aussi sur les lieux et dans les textes des spectacles survivant aux annulations, essentiellement dans le «Off ». Cette irruption bruyante dans l'espace public, avec les tonalités parfois dramatiques du cri de désespoir d'un univers social en crise profonde, a interpellé notre attention.

Paul Rasse, dir., Le théâtre dans l'espace public: Avignon Off, Aix-enProvence, Edisud, 2003, Ouvrage collectif avec la collaboration de Catherine Benzoni-Grosset, Alice Marrié, Nancy Midol et Nicolas Pélissier. 23

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