Les objets messagers de la pensée inuit

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Transcription sculpturale d'une pensée chamanique par la pierre, l'os et l'ivoire, l'art inuit traditionnel est épiphanie d'un "réel magique" et matérialisation d'une cosmovision. D'une troublante beauté, les miniatures zooanthropomorphes des périodes Dorset et Thulé expriment, dans leur polysémie, une "esthétique de la fonctionnalité", ainsi qu'une vision animiste fondée sur la connaturalité entre les règnes et le métamorphisme.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390116
Nombre de pages : 244
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ISBN : 978-2-343-06841-1
24,50 eL’Institut Charles Cros
présente
LLes objets messagers de la pensée inuit Collection « Éthiques de la Création »
Giulia Bogliolo Bruna
Les objets messagers
pensée inuit
Préface de Jean Malaurie
PostfaceGH Sylvie Dallet
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ZZZKDUPDWWDQIU
$50$77$1La collection «« Éthiques de la Création », proposée par l’Institut Charles
Cros (www.institut-charles-cros.eu) est coéditée depuis 2008 avec
l’Harmattan (www.harmattan.fr), sous la responsabilité éditoriale de
Sylvie Dallet, Georges Chapouthier & Émile Noël.
L’Institut Charles Cros traite et expérimente les relations des arts avec les
nouvelles technologies et les sciences, dans une dimension qui ouvre sur
les usages de société et questionne la transmission des savoirs. Cette
collection rassemble des textes de combat aux formes diverses, dans une
dimension éthique et interdisciplinaire conjuguée, qui valorise une
«r recherche-création» collective, attentive aux mutations contemporaines.
Chaque ouvrage est illustré d’un tableau original, réinterprété
graphiquement pour la publication par l’Institut Charles Cros.
Titres disponibles de la Collection « « Éthiques de la création » (rubrique
Publications, www.institut-charles-cros.eu )
Sylvie Dallet, Georges Chapouthier & Émile Noël (dir.) : La Création,
définitions et défis contemporains, 2009.
Élie Yazbek (coordonné par), Images et éthique, 2010.
Sylvie Dallet & Émile Noël (dir.), Les territoires du sentiment océanique,
2012.
Sylvie Dallet & Élie Yazbek (dir.), Savoirs de frontières (Image, écriture,
oralité), préface Kenneth White, 2013.
Élie Yazbek & Éric Delassus (dir.), Éthiques du Goût, préface Hervé
Fischer, 2014.
Sylvie Dallet, Kmar Bendana & Fadhila Laouani (dir.), Ressources de la
Créativités, une expérience franco-tunisienne, 2015.
Giulia Bogliolo Bruna, Les objets messagers de la pensée inuit, préface
Jean Malaurie, postface Sylvie Dallet, 2015.
Remerciements dessin original et crédits maquette :
Vero Béné, Objets énergie notebook, gouache et stylo sur papier japon.
Dessin original réalisé d’après les objets de la collection d’art inuit de
Giulia Bogliolo Bruna.
Josiane Lépée (josianelepee@ateliermetiss.com) : graphisme couverture
5 SSommaire
Préface Jean Malaurie p. 9
Éthique de la recherche et quête de vérité
Remerciements p. 25
Avant-Propos p. 27
Introduction Méta-physique du Nord ; à la rencontre des p. 33
Pygmées boréaux, des Hommes-Poissons et des Hommes à
kayak.
Partie I Quand la pensée chamanique se matérialise en objet p. 59
Chapitre I Inter-mondes, l’œil du sacré p. 61
Chapitre II : Le Temps des Origines : Androgynes, Animaux- p. 73
humains et Venus hyperboréens
Chapitre III : Dans le creux de la main, un monde en miniature p. 99
Encart photographique I--VIII
Partie II Les temps mêlés des rencontres : Archéo-genèse et p. 121
métamorphose des objets métis
p. 123Chapitre I : Phénoménologie des Premières Rencontres
p. 157Chapitre II : Le langage muet des objets : logiques métisses
p. 185Chapitre III : Quand l’occulte se fait objet : les tupilait
Conclusion p. 207
Bibliographie p. 213
Postface Sylvie Dallet p. 223
Énigmatiques cailloux du petit Poucet : les objets au cœur de la
pensée inuit
7 PPréface de Jean Malaurie
(Directeur-fondateur du Centre d’Études Arctiques, EHESS-CNRS, Paris ;
Ambassadeur de Bonne Volonté de l’UNESCO pour les questions arctiques
Fondateur-Président d’honneur de l’Académie Polaire d’État
de Saint-Pétersbourg)
Éthique de la recherche et quête de vérité
Éthique : Science de la morale ; art de diriger la conduite
(Définition du Robert)
Vertueux ? On doit examiner les comportements des chercheurs, et
particulièrement en sciences sociales si fragiles, parce qu’elles ne
sont “scientifiques” que de nom.
Dans cette préface, je m’interroge sur ce que j’ai vu et entendu dans
les sociétés dites primitives et traditionnelles. Il est intolérable
qu’un racisme latent autorise le chercheur à avoir des mœurs,
disons “faciles”, en ayant, comme on dit, sa “femme indigène” qu’il
n’hésite pas à abandonner au terme de sa mission.
Je ne commenterai que dans la mesure où il y a une descendance et
qu’elle n’est pas légalement établie.
Je me suis toujours élevé contre l’arrogance de l’explorateur
américain Robert Edwin Peary, promu Amiral et considéré comme
héros des États-Unis ; il avait d’une femme esquimaude mariée avec
un chasseur inughuit un fils qui n’a jamais été reconnu, mon ami
Kaalipaluk, auquel l’autorité danoise a permis d’ajouter le nom de
Peary. Mais il ne bénéficia d’aucune admission par la famille et
encore moins d’aides financières.
Lorsque le père accède à des rangs aussi élevés, et relevant de la
puissance qui s’affirme la première au monde et se targue d’être
porteuse d’une morale, l’anthropologue ou l’historien des pôles peut
s’interroger sur la hauteur de vue des analystes de sa vie, n’hésitant
pas à gommer ce “détail” qui laisse d’autant plus rêveur que ce
9 silence s’ajoute à celui opposé à de sérieuses impostures lors de ses
explorations cartographiques. Il s’interrogera davantage lorsque des
pratiques de pédophilie sont signalées, ici et là, et jusque dans les
pensionnats d’institutions religieuses catholiques, comme ce fut le
cas au Québec.
C’est intolérable et dévastateur pour la pensée salvatrice du Christ.
En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions
arctiques à l’UNESCO, je préconiserais un droit pour cette
organisation internationale d’exercer des poursuites légales. Elles
me paraissent d’autant plus nécessaires que très récemment, la BBC,
et en France, Arte, ont diffusé un film protestant contre des
pratiques de pédophilie et autre chez les Yanomami, de la part de
chercheurs occidentaux protégés par les institutions.
Par ailleurs, la BBC nous permet de découvrir que les services
spécialisés de l’armée américaine ont encouragé des enquêtes
biologiques très détaillées, conduite par un anthropologue
américain chez les Yanomami : prélèvements de sperme, de sang,
etc. Comme si ces peuples, à l’écart de l’histoire, étaient un
laboratoire pour les civilisations dites avancées.
Aujourd’hui, ces enfants, devenus adultes, protestent.
Je ne m’érige pas en grand juge mais, il est pour moi une morale. Si
je me reporte à l’enseignement humaniste que j’ai reçu, c’est le
respect absolu de l’autre. Pour moi, l’autre est toujours égal à
moimême et je suis, à cet égard, un républicain universel.
L’opinion publique, ce monstre à front de taureau... Tous sont
comme interdits et dans une extrême inquiétude devant son
pouvoir souverain.
C’est par des voies subtiles qu’une réputation lentement se construit
et peut se défaire en un instant : les collègues, la presse, la radio, les
medias, les on-dit, les non-dits, les insinuations et le dénigrement
font la loi. Cette agitation peut rappeler ces grands rochers des zoos
où les jeunes singes, avec des cris stridents, cherchent, en s’agitant
en tous sens et en s’encourageant gestuellement, à faire chuter le
vieux mâle.
10 Pascal a rappelé les pouvoirs de ce qui peut se transformer en
despote :
« L’empire fondé sur l’opinion et l’imagination règne quelque
temps et cet empire est doux et volontaire. Mais, celui de la force
règne toujours. Ainsi, l’opinion est la règle du monde mais la force
1en est le tyran ».
Je me suis interrogé, en son temps, sur le singulier destin du
Général Umberto Nobile qui était mon ami. C’est un grand sujet
d’interrogation que le rôle de 1’opinion dans le déroulement d’une
vie d’exception. Particulièrement lorsqu’elle est marquée par un
destin contrarié.
Dans le tréfonds des croyances populaires - et sur l’origine
desquelles il serait intéressant de réfléchir davantage, dans la
tumultueuse et brutale rencontre des peuples premiers avec les
Blancs -, il est des rôles impartis à chaque nation pour des raisons
propres à la géographie, à l’histoire et à la psychologie ; on ne voit
aucun grand motif désignant l’Italie, puissance méditerranéenne,
comme une nation polaire.
Le partage des responsabilités est peut-être absurde, mais l’opinion
publique commune réserve plus de crédibilité à des explorations
scientifiques lancées par des nations riveraines de l’océan Arctique
plutôt que par d’autres. Et cette croyance est si fortement ancrée
qu’elle parvient à oblitérer l’histoire.
Les trois héros polaires briguant le titre officiel de conquérant du
Pôle sont Américains, ce qui n’étonne personne en raison des
efforts techniques immenses consentis par les États-Unis.
Faut-il donc, encore et toujours, rappeler que ces trois héros
2américains se sont révélés être des imposteurs, leurs prétendus
exploits n’ayant pu être corroborés scientifiquement, et ayant
abusé l’opinion au cours de querelles reposant sur des arguments
1 Blaise Pascal, Pensées, n°665-311.
2 F. A. Cook (1908), Amiral R. E. Peary (1909), Amiral R. E. Byrd (1926).
11 3éthiques très discutables ; faut-il rappeler une nouvelle fois, et au
risque de lasser, que l’expédition Norge (1926), dirigée par
Umberto Nobile, était celle d’un dirigeable de construction
italienne, piloté par son propre constructeur, et redire aussi qu’en
survolant, une seconde fois, le Pôle, avec l’Italia, Nobile achevait,
au terme du deuxième voyage d’un dirigeable, des vols polaires
porteurs de grands espoirs sur le plan de l’exploration scientifique?
Avec des nacelles, descendant le chercheur sur la banquise, à la
demande, in situ. Or, il est difficile de faire admettre à l’opinion
que la première expédition qui ait identifié le Pôle comme une
mer libre gelée est d’origine italienne.
En vérité, l’opinion réserve, dans son inconscient collectif, une
sérieuse efficacité aux nations anglo-saxonnes et germaniques, et
très particulièrement aux peuples de confession protestante.
Il est des pays d’entreprise, de culture, des peuples de bouffons,
mais aussi des contrées encore sauvages en voie de développement
et il y a le tiers-monde. Ces idées anciennes règnent encore dans les
esprits et notre inconscient collectif ; elles favorisent même
l’éclosion d’un ethno-tourisme. Et ces préjugés (bien nommés) sont
si profondément ancrés que l’opinion commune arrive à en gommer
l’histoire.
C’est pour moi un grand sujet d’interrogation que le peuple italien,
si redouté et admiré lorsqu’on l’appelait “romain”, paraisse depuis le
Risorgimento, cantonné par le jugement public, la pensée
commune à des destins mineurs.
3 Jean Malaurie, Ultima Thulé, deuxième édition revue et augmentée, Paris,
Editions du Chêne, 2000. Pôle Nord 1983. Histoire de sa conquête et problèmes
econtemporains de navigation maritime et aérienne, Actes du X Colloque
International du Centre d’Études Arctiques, sous la direction de Jean Malaurie,
coordination Sylvie Devers, préface de Jean Malaurie, Paris, Editions du CNRS,
1987, 385 pages.
12 J’ai été très touché lorsque, à la mort du général Umberto Nobile,
la presse italienne, et particulièrement romaine, a rappelé ce
combat que j’avais conduit en sa faveur par mes écrits, par mes
interventions médiatiques, en soulignant la personnalité de ce
grand homme méconnu.
Il en est de même sur le plan scientifique. Consultez une
bibliographie sur les peuples du Grand Nord ; très rarement, vous
lirez des références italiennes. Or, si l’on s’interroge sur
l’anthropologie sociale, indissociablement liée à l’histoire de la
pensée, particulièrement dans ce passage volontaire de l’homme
naturel à l’homme politique qui le construit patiemment de
générations en générations, comment ignorer les traités de Cesare
Beccaria, célèbre juriste, fondateur du droit pénal, ou les
sombres tragédies de Vittorio Alfieri et son traité sur la
Tyrannie témoignant de son horreur des appels au peuple qui
peut fomenter, en son sein, le pire ? Il a gardé une détestation de
la terreur vécue à Paris.
Son œuvre témoigne également des souffrances de l’homme
ressentant les limites métaphysiques de sa triste condition.
Si on étudie le panthéisme ou l’animisme, on ne peut oublier
Virgile, Ovide et ses Métamorphoses, Lucrèce et son De natura
ces grands rerum et surtout Giacomo Leopardi. Assurément,
auteurs ne se réfèrent pas à l’Arctique ou aux Inuit, mais
l’anthropologie est d’abord une réflexion approfondie sur
l’évolution et doit renvoyer le lecteur aux écrits fondamentaux. Et,
à ce titre, des œuvres majeures de langue italienne se doivent
d’être citées tout comme des classiques de langues allemande,
française, russe, espagnole, tout comme ceux de langue anglaise,
et pourquoi pas japonaise, indienne ou chinoise.
grands courants de la Il est impossible de réfléchir sur les
comédie humaine sans se référer à Goethe, Shakespeare, Kant,
Hume, Rousseau, Balzac, Zola, Melville, Dostoïevski... Faut-il
poursuivre ?
13 Je m’arrête, car je risquerais d’être condamné comme “littéraire”,
par conséquent hérétique dans ces cénacles qui se veulent
spécialisés et “scientifiques” dans le cadre de “modèles” et de
structures anthropologiques.
Par son remarquable ouvrage, Les objets-messagers de la pensée
inuit, qui reprend et approfondit des thèses explorées dans son livre
précédent, Apparences trompeuses. Sananguaq. Au cœur de la
pensée inuit, Giulia Bogliolo Bruna a introduit l’Italie dans cet
aréopage assez jalousement fermé de chercheurs américains,
canadiens, anglais, danois, russes, français, allemands, japonais,
s’interrogeant, livre après livre, sur les peuples du Grand Nord et
leur mystère.
J’ai eu l’honneur d’avoir, parmi mes auditeurs, dans les années 70, le
fondateur du premier Istituto Geografico Polare (Fermo), le Dr.
Silvio Zavatti ; et, par la suite, Madame Giulia Bogliolo Bruna ;
pendant de longues années, elle a suivi régulièrement mon
séminaire aux Hautes Études en Sciences Sociales et a conduit ses
travaux dans le cadre du Centre d’Études Arctiques dont elle est
devenue une disciple fervente. Son esprit est subtil, attentif et
soucieux de vérité.
Dans les années 1990, elle m’a interrogé sur les orientations qui
me paraissaient les plus souhaitables.
Sans hésiter, je l’ai invitée à rechercher dans les textes les
témoignages des toutes premières rencontres, si brèves aient-elles
été, entre les Inuit et l’Occident. Et ce livre, particulièrement
tourné vers les messages de l’art inuit, leur cohérence
philosophique, témoigne de la vigueur de sa pensée et sa volonté
exploratrice.
Un des apports les plus important de l’anthropologie et de la
géographie humaine chez les Inuit ces dernières décennies a été de
faire comprendre qu’il y a un souci spirituel - ce terme étant pris
faute de mieux - chez ces peuples boréaux.
14 Ils ont très tôt, plusieurs dizaines de siècles avant notre ère,
conscientisé la mort. La preuve en est que, 500 ans avant notre ère,
en Tchoukotka, comme en Alaska et dans les îles du détroit de
Béring, l’art de Denbigh, Ipiutak, Punuk, est hautement
sophistiqué. C’est une géométrie des signes dans l’espace qui reste à
déchiffrer.
Dans l’Allée des baleines (Tchoukotka), que j’ai explorée en 1990,
j’ai cru devoir analyser cet espace chamanique comme un haut lieu
d’initiation, pour cette alliance entre ce qui est ici-bas, avec les
forces de la matière, et ce qui est dans le ciel, dans le cosmos : lune,
soleil, étoiles.
À l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, que j’ai fondée,
dans un discours à l’École du Parti à Leningrad, avec l’appui du
président Mikhaïl Gorbatchev, en novembre 1990, nous avions le
souci d’aider les vingt-six ethnies sibériennes à déchiffrer, dans les
œuvres d’art en ivoire gravées, leur philosophie animiste ; d’être, en
quelque sorte, les “champollions” de ces hiéroglyphes méconnus par
les historiens et anthropologues occidentaux.
Cette géométrie dans l’espace peut être lue comme une carte pour
l’âme du mort, en recherche des invisibles dans le noir, en route
vers les limbes, où les morts en sursis attendent qu’une nouvelle vie
s’affirme ici-bas, dans l’homonymie ; alors il rejoindra cette
nouvelle existence.
Le très haut et le bas (l’homme sur la terre) sont reliés.
Le Centre d’Études Arctiques (CNRS/EHESS, Paris) a été un haut
lieu d’échange pendant 60 ans. Il s’est voulu résolument
pluridisciplinaire et plurinational : un Inuit du Groenland a suivi
pendant trois ans mes cours ; mais aussi des Italiens, Danois,
Finlandais, Franco-Allemands, Canadiens, Américains, un Syrien,
4des Africains (Togo et Béninois d’Afrique noire).
4 Tété-Michel Kpomassie, L’Africain du Groenland, préface de Jean Malaurie,
Paris, Editions Arthaud, 2015.
15 Je veux rendre hommage dans cette préface à Giulia Bogliolo Bruna,
une brillante historienne des contacts géohistoriques entre
Amérindiens, Inuit et explorateurs, et fervente militante de ce
Centre d’Études Arctiques. Je l’en remercie ; elle a également été
une pénétrante analyste de mon œuvre dans un remarquable
ouvrage, Jean Malaurie. Une énergie créatrice. Cette nouvelle
publication est un témoignage de la vitalité de la pensée italienne
forte de son immense capital humaniste.
Les séminaires du Centre d’Études Arctiques ont été prestigieux,
d’autant que l’assistance était volontairement réduite à vingt-cinq
personnes, choisies, selon la règle, par le Directeur d’études et par
les participants.
Parmi ceux-ci a été particulièrement active et brillante l’excellente
anthropologue Dominique Sewane, qui a coordonné De la vérité en
5ethnologie - séminaire de Jean Malaurie 2000-2001 , ouvrage centré
sur la difficile et aléatoire quête de la vérité chez les peuples
racines. Dans ce livre, le professeur Marc Tadié, neurochirurgien,
s’interroge sur les « Perceptions extrasensorielles des populations
primitives », le procureur Richard Bouazis et le Commissaire
Delarue sur la notion d’enquête et de délit, Edmond Bernus et
Anne Marie Bidaud sur le témoignage que constitue la
photographie, l’archéologue Chantal Jègues-Wolkiewicz sur les
vestiges de la préhistoire dans la Vallée des Merveilles (Nice).
6De la vérité en ethnologie ..., un séminaire que j’ai dirigé, avec
grand plaisir et même jubilation.
Il n’a jamais été une seule vérité, mais des vérités qui peuvent se
conforter l’une l’autre, mais tout aussi bien se contredire.
5 Jean Malaurie, De la vérité en ethnologie, Séminaire de Jean Malaurie
20002001 au Centre d’Études Arctiques (École des Hautes Études en Sciences Sociales,
Paris), Coordinatrice Dominique Sewane, Paris, Economica, Collection
“Polaires”, 2002.
6 Jean Malaurie, De la vérité en ethnologie…, op.cit.
16 Dans l’ethnohistoire, il est particulièrement essentiel d’instruire le
fait. L’histoire des sciences est riche de facteurs qui sont parfois
occultés ; bizarrement, ils n’étaient pas jugés être dans la ligne
des paradigmes en cours ou à la mode. De fait, ils étaient
ignorés et par conséquent éliminés.
Ce n’était pas une conspiration mais une auto-censure. Or,
l’analyse historique doit être libre, totalisante et d’une précision
extrême. Sinon, elle s’autodétruit.
Rappelons-nous les détours d’une enquête policière. La découverte
d’un cheveu, d’un papier de cigarette ou d’une empreinte sur un
verre, peut l’orienter tout à fait différemment.
Il est remarquable que dans les travaux sur les Esquimaux polaires
du Nord du Groenland, et particulièrement sur les mythes, certains
faits aient été négligés ou oubliés.
Pur ? Impur ? C’est là une grande question. Avaient-ils bénéficié
de rencontres d’étrangers avant qu’ils ne soient décrits en
18911892, par Robert Edwin Peary, et, par la suite, au terme de ses
huit missions à la conquête du Pôle ? Dans ces récits, ainsi que
ceux du célèbre docteur Frederick Albert Cook, il est fait
allusion à un peuple sauvage en des termes qui laissent supposer
qu’il avait été à l’écart du monde pendant des siècles et des siècles.
Païen, archaïque ! Et des “animaux humains”, selon une remarque
de Joséphine Peary, compagne du célèbre explorateur, dans son
très vivant Journal ; et ce contexte d’“hommes sauvages” s’inscrit
dans notre imaginaire de lecteur avec des stéréotypes.
Or, il a été systématiquement omis de rappeler que, en 1853-55,
est arrivé avec l’expédition américaine de l’Advance, dirigée par
Elisha Kent Kane, chez les Esquimaux polaires, un
SudGroenlandais, nommé Hans Hendrick, d’éducation chrétienne
morave, c’est-à-dire de tradition piétiste, dans la ligne hussite. Il a
déserté l’expédition, a pris femme – Meqo – parmi les Inughuit ;
il a vécu six années parmi ce peuple païen, alors complètement
isolé.
17 d’autant mieux sa vie parmi ces que ses Je connais Inughuit
Mémoires ont été publiées à Londres en 1898 et que son
arrièrepetit-fils était mon ami ; il s’appellait Sakaeunnguaq et il était
chaman.
En 1950, lors de mon hivernage, il a naturellement évoqué son
aïeul et sa pensée de chrétien ; Sakaeunnguaq tenait fièrement à
s’appeler Hendriksen. Il apparait, dans les Mémoires Sakeus de
Hans Hendrick, que les Inughuit ont appris alors qu’il était un fils
de Dieu ressuscité d’entre les morts, après avoir été homme
jusqu’à sa trente-troisième année ; il fut crucifié par les siens, il
prêchait le pardon et l’humilité mais aussi la renonciation aux
étonné les Inuit qui étaient biens de ce monde, ce qui avait fort
pauvres parmi les pauvres et à la limite de la survie. Il leur avait
enseigné ce qu’il avait appris lorsqu’il fut converti par les Frères
Moraves dans le Sud du Groenland, c’est-à-dire que l’homme naît
mauvais, pêcheur, frappé du malheur héréditaire d’un péché
originel qui le condamne aux enfers éternels s’il ne se convertit
pas au Dieu Jésus.
La sémiologie n’est peut-être pas assez affinée pour saisir dans
quelle mesure les mythes, la pensée d’un peuple totalement isolé
pendant deux siècles, et ceci est certain, avant le 10 août 1818,
date de sa découverte par le capitaine écossais John Ross, a été
par les propos d’un étranger à son peuple, lui contaminée, altérée
révélant une philosophie aussi extraordinaire et dramatique que la
pensée chrétienne.
J’en avais fait l’observation, à Rio, en septembre1987, au célèbre
anthropologue brésilien Darcy Ribeiro. Et je l’avais interrogé en
ces termes : « Avez-vous tenu compte, dans vos travaux sur une
population qui vous paraissait tout à fait sauvage dans vos journaux
de campagnes, tenus entre 1949 et 1951, chez les Urubus-Kaapor
7(récemment encore cannibales), de ce fait capital ? »
7 Darcy Ribeiro, Carnets indiens. Avec les Indiens Urubus-Kaapor, Brésil, préface
de José Pasta Jr. et préface de l’Auteur, adresse de Jean Malaurie, Paris, Plon,
Collection “Terre Humaine”, 2002.
18 ème 8Au XVI siècle, le bourguignon calviniste Jean de Léry (né à La
Margelle, Léry, Bourgogne vers 1534 - mort dans le Canton de
Vaud vers 1613) avait été missionnaire dans ces vastes régions ; et
je lui ai fait alors constater : « Il est donc difficile, pour vous, de
dire que cette pensée sauvage est vierge. « Sauvages » ? Serait-ce
une illusion ? ».
Nous avons vite convenu que rien n’est plus transmissible qu’une
vision religieuse chez les sociétés premières.
Au fil des rencontres avec les étrangers, elle s’infiltre dans les
consciences, ce qui oblige l’anthropologue, qui se doit d’être aussi
un historien très fin de ces microsociétés, à repenser le mythe
dans son évolution continue au cours de contextes culturels
multiples dont il doit rendre compte, autant que possible, dans sa
construction complexe.
Darcy Ribeiro m’a alors questionné : « Où en êtes-vous donc avec
votre nouvelle histoire “totale” de Lucien Febvre et de Fernand
Braudel- les Annales -, sur les métissages des cultures ? ». Je devrais
en effet - selon lui - davantage m’interroger sur ce problème
essentiel, au cœur de l’identité du Brésil, qu’est le métissage. « En
tant qu’homme politique – il a été Ministre très actif de l’Education
et fondateur de l’Université de Brasilia – ces métissages culturels
successifs me sollicitent intensément dans mes réflexions ». Et
d’ajouter : « Que dit le pénétrant Philippe Ariés, l’historien des
mentalités, et Robert Mandrou, sur ce qui se communique sans
concept et en sous texte ? ».
J’ajouterais pour le lecteur qu’il faut relire les Carnets indiens de
Darcy Ribeiro qui nous fait réfléchir sur les problèmes
fondamentaux de “diffusion” que les géographes et les historiens
connaissent de longue date.
J’ai alors suggéré à Darcy Ribeiro de relire la Grammaire des
civilisations de Fernand Braudel et naturellement Alfred Métraux.
8 Jean de Léry, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil, 1578.
19 9J’ai fait allusion à Pia Laviosa Zambotti : « La mentalité sauvage,
affamée de sacré, est une pensée ouverte et il est des paramètres
dus à des contaminationes qui mériteraient d’être inscrits dans les
priorités de recherche » ; nous avons évoqué alors Le Candomblé
10de Bahia de Roger Bastide - ce si regretté sociologue et
psychiatre -, dont Darcy Ribeiro respecte profondément la forte
personnalité ainsi que la méthode qui permet de scruter la
naissance d’un système de pensée qui fait fusionner, chez les
Yorubas déportés, plusieurs doctrines différentes - africaine,
indienne et même chrétienne - apparemment inconciliables.
Lire, relire, entre les mots, sous les mots, en cassant même les mots,
avoir une lecture critique des textes, se méfier du
« logocentrisme » chez ces peuples de culture orale : et nous avons
abordé alors, tous deux, le grand œuvre d’ouverture de
déconstructionnisme de Jacques Derrida. C’est comme dans la
musique, Mozart faisant remarquer que l’essentiel est entre les
notes.
Pur ? Impur ? C’est le moment de le re-re-dire. Ces pensées des
peuples, prétendument sauvages, le sont-elles en vérité ? On doit
avoir le souci de replacer toute observation, dans le contexte, au
carrefour de l’anthropologie et de l’histoire, si lents soient les
processus : c’est réaffirmer la nécessité scientifique, dans une
perspective ethnologique, d’une anthropologie narrative et
réflexive, avec, et je me répète, une rigoureuse critique du mot, du
texte, une analyse évènementielle interne que, dès 1955, la
collection Terre Humaine, avec ses deux livres fondateurs Les
Derniers Rois de Thulé et Tristes Tropiques, a affirmé.
Tout lire, et quelles que soient les langues. Tout dire… et
notamment sur soi-même, premier filtre.
9 Pia Laviosa Zambotti, Origines et diffusion de la civilisation. Paris, Payot, 1949.
10 Roger Bastide, Le Candomblé de Bahia, Rites nago, Préface de Fernand
Henrique Carroso, ancien Président de la République du Brésil, introduction de
Jean Duvignaud, adresse de Jean Malaurie. Paris, Plon, Collection “Terre
Humaine”, 2000.
20 Si les sciences sociales - très critiquées par les sciences dures et
parfois à juste titre - veulent être respectées, elles doivent
répondre à des critères de vérité absolue et à cette obligation des
obligations : la vertu du témoin, l’éthique du chercheur.
L’anthropologie réflexive, oh combien, une évidente nécessité.
J’ai déjà dit qu’il était désolant, lorsqu’on lit un ouvrage d’un
anthropologue ou historien américain ou anglais sur les
Amérindiens ou les Inuit, de noter que, dans la bibliographie,
reflet de la pensée de l’auteur et de ses enquêtes, aucun ouvrage de
langue européenne non traduit désormais n’y figure. Quelle
désinvolture ! Si le chercheur doit témoigner ainsi publiquement
d’une telle inculture, comment donner créance à ses travaux ?
S’ajoutent, dans cette crise majeure des sciences sociales, des
chapelles d’idées avec des réseaux aux mauvaises mœurs de
copinage universitaire et médiatique. Le marxiste voulant ignorer,
et le bousculant, le collègue d’esprit libéral, le structuraliste celui
qui ne l’est pas, le fils voulant tuer le père sans parler des querelles
entre psychanalystes.
La recherche n’est plus un sacerdoce mais une carrière.
C’est une ardente obligation, pour nous chercheurs, comme dans
toute enquête, d’explorer tous azimuts et, à tous prix, de tenter
de comprendre celui qui a des idées et des itinéraires contraires
aux vôtres. Rien n’est pire, dans ces disciplines fragiles que sont
les sciences humaines, que l’esprit de chapelle.
La vertu du dialogue appartient au découvreur.
Je relisais récemment Hans Egede, premier missionnaire du
Groenland, en achevant mon nouveau livre consacré à l’animisme
11inuit qui m’a personnellement très marqué dans ma quête de
vérité spirituelle.
11 Jean Malaurie, L’Allée des Baleines, Paris, Éditions Mille et Une Nuits, 2003,
réédition augmentée avec un avant-propos de Sergueï A. Aroutiounov publiée en
2008. Jean Malaurie, Uummaa : la prescience sauvage, à paraître.
21 Hans Egede, dans son ouvrage tout à fait remarquable sur sa
découverte des païens groenlandais, relate, en 1763, son
expérience de missionnaire chez ces Esquimaux encore “sauvages”.
Chacun sait qu’il était parti au Groenland, non pas pour
convertir des Esquimaux païens mais les Vikings, installés sur la
côte sud-ouest du Groenland depuis 982 ; ils ne pouvaient être,
selon lui, que papistes, hérétiques, n’ayant pas entendu la parole
de Luther.
En débarquant à Godthaab, qui allait devenir Nuuk, capitale
actuelle du Groenland, il ne rencontra aucun de ces farouches
Vikings venus d’Islande. Il se tourna donc vers les païens qui
devaient devenir ses ouailles et commença à tenter de les
évangéliser. Dans son récit, il décrit leurs mœurs et leurs pensées :
« […] ils [les Inuit] ont des usages judaïques comme de pleurer sa virginité,
se faire des marques sur la peau ou de se couper les cheveux en rond
comme le Seigneur l’ordonna aux enfants d’Israël. Quand je fais réflexion
à ces choses et à beaucoup d’autres, il est un usage, chez eux, qui
semble venir du judaïsme... Mais ces gens entrent dans la pensée d’un
certain auteur par rapport à ce qu’il a écrit touchant les Américains ;
savoir qu’il a trouvé parmi eux tant d’usages judaïques. Qu’il croit que
c’est une race juive, ou plutôt les descendants des enfants d’Israël qui
furent transférés en Assyrie et qui ensuite furent dispersés dans des pays
inconnus ».
12Hans Egede , avec sa naïveté d’historien de la Diaspora juive,
s’égare ; il évoque la tribu perdue. Mais il met le doigt sur un
problème qui ne peut cesser de nous préoccuper.
Pur, impur ?
èmeCes Esquimaux du XVIII siècle étaient-ils vierges de toute
rencontre avec les Vikings ? Les Vikings chrétiens qui ont navigué
le long des côtes, jusqu’ en terre d’Ellesmere (Fjord Alexandra, un
ème certain hiver du XIV siècle) et ont bataillé avec les Esquimaux
12 Hans Egede, Description et Histoire Naturelle du Groenland, traduite en
François par Pr. D.R.D.P., Copenhague et Genève, Chez les Frères C. & A.
Philibert, 1763.
22 qu’ils n’hésitaient pas à massacrer s’ils étaient récalcitrants,
n’ontils pas laissé traces de leurs pensées de Vikings et de chrétiens
dans le mental inuit ?
Très probablement oui, car dans les peintures naïves du chasseur
groenlandais Jacob Danielsen, dans les années 1850, on voit des
images dramatiques de raids Vikings chez les Esquimaux.
èmeEt ces mythes qui ont été rassemblés au XIX siècle par Heinrich
Rink ne doivent-ils pas être re-analysés à la mesure de cette
possibilité d’une contaminatio ? Je laisse au chercheur de demain
l’exploration de cette interrogation qui vaut pour l’ensemble du
front arctique, qu’il s’agisse de 1’Alaska, du Canada ou de la
Sibérie.
L’extraordinaire témoin Knud Rasmussen, auquel on recourt
toujours avec profit, avait été frappé, en 1923, lors de son
exploration de l’Arctique Central, par l’audition du célèbre mythe
de la naissance de la lune et du soleil. Il l’avait perçu, comme
visiblement repensé et altéré ; il enquêtait alors au sein d’un tout
petit groupe vivant au nord du territoire des Netsilik où j’ai
moimême patrouillé dans les années 1961.
Après une rapide enquête, il découvrit qu’un missionnaire
protestant était rapidement passé dans ces parages en 1903-1904.
Il est des paroles et des pensées qui ont des pouvoirs mystérieux,
dans la mesure où elles sont attendues, ce qui est le cas, chez ces
peuples angoissés par la mort et l’errance des esprits fantômes.


J’envie, en vérité, les chercheurs qui, tels Giulia Bogliolo Bruna,
vont explorer ce vaste et surprenant champ d’étude.

Bonne route, mes amis !
Jean MALAURIE
Juin 2015
23

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