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Les styles prénatals dans les arts et dans la vie

De
249 pages
A travers l'analyse de comportements quotidiens et d'oeuvres artistiques, ou du comportement de personnes handicapés, les auteurs développent une théorie d'interprétation à partir des phases de la vie intra-utérine sous la forme d'une série de sept styles. Celle-ci laisse des traces indélébiles qu'on perçoit avec plus d'évidence chez les enfants, les artistes, les handicapés. Ces sept styles (concentrique-pulsatif, balançant, mélodique, tournoyant, rythmique, imago-action, cathartique) fournissent un horizon diagnostique et prospectif pour tout parcours évolutif.
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Les styles prénatals dans les arts et dans la vie

Collection Arts & Sciences de l’art
dirigée par Costin Miereanu Interface pluridisciplinaire, cette collection d’ouvrages, coordonnée avec une publication périodique sous forme de Cahiers, est un programme scientifique de l’Institut d’esthétique des arts et technologies (unité mixte de recherche de l’université Paris 1, du CNRS et du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche).

Institut d’esthétique des arts et technologies

IDEAT

UMR 8153 - CNRS/Université Paris 1 47, rue des Bergers - 75015 Paris Tél. : 01.44.07.84.63 - Email : asellier@univ-paris1.fr © IDEAT - CNRS/Université Paris 1 - L’Harmattan, 2009

© L’Harmattan, 2009

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-09514-4 EAN : 9782296095144

Stefania Guerra Lisi et Gino Stefani

Les styles prénatals dans les arts et dans la vie
Traduit de l’italien par Francesco Spampinato

Couverture : Jean-Pierre Dubois ©

Présentation

 ouvrage développe une théorie des « styles expressifs » fondée sur la vie prénatale permettant d’interpréter les expressions artistiques (arts plastiques, poésie, musique, danse, etc.), les comportements psycho-corporels de la vie enfantine et adulte, ainsi que les comportements qualifiés d’« insensés » chez les personnes ayant des handicaps plus ou moins graves. Le point de départ est la vie prénatale. Celle-ci, avec ses archétypes universels et ses empreintes individuelles, laisse des traces profondes et ineffaçables tout au long de la vie d’un individu. Ces traces ressortent de manière évidente dans l’activité artistique et à l’âge enfantin, et sont reconnaissables également dans les comportements des personnes handicapées, même atteintes plus gravement. Cette optique est inscrite et fondée dans la « Globalité des Langages », discipline conçue, pratiquée et enseignée par Stefania Guerra Lisi depuis plus de trente ans. Dans le développement de la vie prénatale, les auteurs identifient sept phases, en correspondance avec sept styles psychomoteurs, à savoir sept styles expressifs caractérisés par des potentiels artistiques évidents. La recherche naît de l’expérience artistique et pédagogique de Stefania Guerra Lisi (Guerra Lisi, Stefani et al. 1997, « Introduzione ») au début des années quatre-vingt : une exposition sur le gribouillage

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publiée dans Brandale Interventi de Savone (1981), une intervention à la Biennale de Venise (1983), la préparation du Tunnel Synesthésique et du Laboratoire de Synesthésie dans l’exposition pour non-voyants Les mains du gardien à la Galerie d’Art moderne de Rome (1983). L’analyse comparée des premières traces et des racines du « signe » de l’art contemporain permet de détecter des traits communs dans le passage du formel à l’informel, de l’articulé à l’inarticulé, et conduit à la formulation de styles intuitivement saisis comme une métaphore ancestrale de l’« agrégation de l’énergie dans la matière ». Du chaos à la condensation du dessin (étymologiquement lié à l’action de dé-signer, et donc au signe), voilà le processus inconsciemment revécu par l’enfant, dans différentes cultures, par le handicapé, indépendamment du diagnostic, et par l’artiste, parvenu, au xxe siècle, à la « nullification » comme mouvement de libération, de régénération, de resignification dans le plaisir de sa propre trace. « Narcisse est la fuite du monde dans le bois obscur ; penché sur le miroir rêvant de la source, il cherche dans sa propre image une nullification vertigineuse de soi et du monde » (Formaggio 1973 : 106). La recherche de Guerra Lisi en MusicArThérapie dans la Globalité des Langages avec des cas graves de handicaps psychophysiques a confirmé l’existence de traits communs dans ces processus qui maintiennent en vie chaque être humain grâce à un principe de com-plaisance, une « prise de plaisir ». Ce plaisir s’exprime à travers des « stéréotypies » et des « autostimulations sensorielles » marquées par des choix sensoriels sophistiqués et subjectifs, où ressort la genèse psycho-sensori-motrice de la personne humaine : « chorégraphies de l’utérus » permettant de revaloriser la régression (souvent considérée comme négative) non seulement en tant que stratégie de survie, mais aussi comme tentative de régénération. Ainsi se manifeste l’inépuisable capacité « esthétique psychophysiologique » de l’être humain, la fonction vitale de sa constitution symbolique et imaginative, toujours active même dans des situations existentielles extrêmes. Une telle capacité fait de l’art la soupape de sûreté de l’humanité, surtout dans des périodes historiques « déhumanisantes ». La conscience des styles prénatals naît donc du rapprochement des manifestations expressives humaines, tellement différentes à

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l’apparence : de la vie prénatale à la première enfance, jusqu’aux comportements pathologiques et aux expressions artistiques : expressions de la diversité sur la base d’empreintes/im-pressions communes. Ce parcours de recherche a rencontré celui de Gino Stefani autour de la compétence musicale commune. Les potentiels de sens étudiés dans l’expérience musicale, tant dans le quotidien que dans des circonstances particulières, trouvent leurs racines profondes dans le corps, grâce à leur nature essentiellement synesthésique. C’est pourquoi le musical s’est révélé comme une représentation prégnante, sinon globale, du vécu corporel. Il n’est pas étonnant qu’une telle continuité et symbiose entre une sémiotique de la musique et la Globalité des Langages trouve ici un terrain particulièrement fécond, et que, parmi les métaphores désignant les styles prénatals, quelques-unes aient une acception originaire de nature musicale. En définitive, ce qui est proposé ici est à la fois une « esthétique psychophysiologique » et une « sémiotique ». Sur la base de cette esthétique/sémiotique, l’homme reconnaît dans certaines formes, où qu’elles se trouvent, des fonctions humaines données. Cette optique permet d’expliciter le rapport entre la vision d’une forme et la reconnaissance de sa valeur archétypale, et de relier les formes les plus diverses de notre univers : des formes physiques, liées aux lois gravitationnelles, jusqu’aux formes psychiques, où la perception humaine transpose les formes de la nature par analogies en formes mentales. Une telle sémiotique est, en même temps, une « séméiotique », dans la mesure où elle fournit des appareils pour diagnostiquer des comportements pathologiques « insensés » comme autant de symptômes d’une condition obsessionnelle ou régressive correspondant à une certaine phase évolutive prénatale ; elle permettra, dans ce cas, la mise au point de parcours thérapeutiques spécifiques. *** Le volume s’ouvre par la présentation du cadre de référence de la recherche (Préludes). Dans la section suivante (Modèles), les sept styles sont décrits sous forme de prototypes, et chacun est suivi d’occur-

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rences significatives tirées de différentes expressions artistiques – arts plastiques, architecture, poésie, musique, théâtre, danse, etc. – de diverses cultures et époques. La dernière partie (Parcours) recueille des interprétations ultérieures d’auteurs et d’œuvres qui traversent plusieurs styles, et des lectures de différents processus, comportements et expressions, toujours à l’aide des modèles élaborés. En raison du caractère multiple de la théorie de référence et de l’amplitude de la perspective de recherche, qui va du quotidien au spécialisé, l’ouvrage s’adresse à un public ample et diversifié. En particulier, il se propose comme un outil original pour la formation des enseignants d’école qui interviennent dans les disciplines expressives verbales ou non verbales, pour les chercheurs et les étudiants en sciences humaines (lettres, arts, psychologie, pédagogie), pour les éducateurs, animateurs, assistants de communauté et pour le personnel sanitaire. *** Nous ne pouvons omettre de remercier les étudiants des cours de Globalité des Langages et de Sémiotique musicale des Universités de Rome et de Bologne ayant participé à notre recherche, non plus que les enseignants et les opérateurs socio-sanitaires de nombreux centres et institutions où l’on a pratiqué cette discipline, ni surtout les enfants, les artistes et finalement les handicapés qui nous ont fait voir et vivre plus en profondeur ces dimensions humaines.

Préludes

Du cosmos au giron
L’homme participe du flux et reflux de yin et yang, de l’unité et de la multiplicité du monde qui offre toutes les possibilités, un monde à la fois identique et en transformation perpétuelle. Maurice Béjart.

 corps en mouvement est la meilleure expression de cette continuité d’opposés simultanés, mais le présent est imprégné de passé, suscité ou ressuscité par l’attitude associative des sens. Rien n’est un simple « maintenant » pour le corps. Lorsque nous modelons l’espace, cette matière immense est régénérée par chaque geste contenu dans cet espace ; et le temps, à partir de la toute première pulsion vitale, vit chez nous et nous modèle peu à peu, il nous fait et défait « dans le temps ».

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Une sémiotique-esthétique psychophysiologique
Pour comprendre les Styles prénatals qui demeurent dans l’expression humaine, il est nécessaire de saisir que dès les débuts de la vie, nous sommes contenus par l’espace vital, cet espace étant contenu, à son tour, dans le temps psychobiologique qui anime notre vie. C’est cette interaction qui donne naissance à la suite de mouvements-traces que nous reconnaissons universellement sous forme de Styles psychomoteurs dans les arts, dans les comportements et dans leurs traces polysensorielles.

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Cette recherche permanente dans la Globalité des Langages (Guerra Lisi 1987, 1996, 2006) rapproche l’art de vivre (spontanément activé chez les êtres vivants, y compris les humains, malgré toutes leurs différences) de l’expression artistique (en tout temps, dans tous les lieux et dans toutes sortes de manifestations). L’objet d’une telle recherche est l’ensemble des connexions établies par une « sémiotique-esthétique psychophysiologique » reliant les formes les plus diverses de notre univers : les formes physiques des lois de la gravitation et les formes psychiques issues de la perception humaine et du vécu. À partir des formes et des transformations du corps sensoriel, la perception traduit les réalités de la nature en analogies dans les formes mentales. L’attitude proprement humaine de « percevoir qu’on perçoit », cette double réalité psychophysique reliant le monde extérieur au monde intérieur, suscite le plaisir de la correspondance entre soi et le monde ; ce « réfléchissement » narcissique Homme-Nature est une « com-plaisance », une « prise de plaisir ». D’un point de vue anthropologique, les êtres humains sont caractérisés par une redondance créative qui dépasse les fonctions d’adaptation permettant de survivre dans un milieu naturel et social. Il est légitime d’affirmer que l’expression de cette prise de plaisir est l’art. C’est ce sens esthétique qui fait estampiller des coquillages sur un bol préhistorique, au-delà de sa fonction de contenir, et évaser son pourtour pour verser graduellement le liquide dans un « bec », en reproduisant ainsi par réfléchissement l’attitude tonique des lèvres protruses buvant sans laisser tomber une goutte. L’épaisseur du prolongement rectiligne du bord circulaire est adaptée à la prise pouce-index : le manche, dans toutes ses variantes, correspond à la main (l’Hu-main). Il suffit d’ailleurs d’imaginer les multiples solutions esthétiques, en tout temps, inspirées de la fonction de « prise sur la réalité » pour comprendre que le besoin de « com-plaisance » encourage un investissement d’images analogiques : l’objet simple du bord est de plus en plus décoré avec des volutes florales, des formes d’oiseau, d’escargot, etc. Dans toute culture « primitive », par rapport à des découvertes anthropologiques capitales telles que la roue, le fer, etc., chaque objet quotidien est une occasion pour exprimer autre chose que sa fonc-

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tion, jusqu’à la camoufler, voire la négliger au profit de la fonction essentielle de la beauté. Plus on s’éloigne de l’usage par la prééminence de métaphores d’embellissement, plus l’objet se définit comme rituel, cultuel, culturel. Ainsi, le corps de l’homme (ce « singe nu », pour reprendre les termes de Desmond Morris) se recouvre-t-il d’attributs symboliques du pouvoir sur la réalité et, dans le même temps, de symbiose avec elle, en cherchant à les faire adhérer à sa conformation. La première tendance du « ramasseur » humain est le choix dans une nature aux couleurs et aux formes tellement variées qu’on tressaillit lorsqu’on reconnaît la « bonne forme » (étymologiquement liée au goût, comme le savoir est lié à la saveur). C’est plus qu’une promesse d’un plaisir futur, c’est la satisfaction de la superposition entre la réalité et la mémoire de la réalité. Le désir de rencontrer une « bonne forme » transforme le ramasseur en chercheur. Le ramasseur se mouvait dans l’inarticulé, en l’articulant grâce à la première expérience et à la réflexion : action double de la flexion pour saisir-ramasser et du reflet (affinité de forme) entre l’objet ramassé et la main qui le ramasse, entre l’objet et la perception visuelle, entre l’objet et les mémoires ancestrales qui ont permis de sélectionner un coquillage dans l’arabesque de petites pierres, une baie dans les fractales d’un arbre… Il est merveilleux de découvrir la beauté adhésive de la cavité d’une main face à la courbure d’un fruit, d’une corolle à l’iris-pupille de l’œil, d’un grain de raisin aux lèvres tendues. Ce sont des stimulations naturelles de mamelons-seins que la mythologie transforme en Maya, Sémélé, Cybèle, Proserpine, femmes merveilleuses à déflorer (dans une vision du monde machiste à cet égard). Plus il est difficile de trouver une châtaigne, un champignon parmi les feuilles sèches, plus le chercheur jouit et se fait plaisir en soustrayant à l’inarticulé du bois la bonne forme, reconnaissable, du fruit. Tout est simultanément inarticulé et articulé : comme dans les gribouillages, dans un monde gribouillé d’humains, d’oiseaux, de fleurs, de fruits, accrochés dans un enchevêtrement unique jusqu’à ce que le chercheur détecte celui qui coïncide avec l’image interne du désir en mesure de le libérer de l’embrouillement. Cet exercice de repérage développe les capacités associatives qui font résonner

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pour un instant les apparences en vertu des ressemblances chromatiques et formelles. C’est ainsi que se structure ce sens substitutif et consolatoire que l’on retrouve dans les situations d’urgence : un nouveau-né dans l’attente désespérée du lait se maintient en vie grâce au pouce dans la bouche, et un scientifique sur le point d’arriver à une découverte importante soutient sa lèvre supérieure avec son pouce. La tension développe l’attention sensorielle qui fait émerger de façon apollinienne la bonne forme, alors que l’abandon développe l’inarticulé de manière dionysiaque. L’ange prévaut dans une culture rationnelle qui éduque socialement à l’inhibition, et diabolise ce qui peut émerger d’un inconscient libre d’inhibitions. « On a souvent la même expression faciale, qu’on écoute un morceau de musique, qu’on goûte une bonne nourriture ou qu’on flaire une bonne odeur » (Wittgenstein, cité dans Pignotti 1993 : 53). On a désormais tendance à valoriser les perceptions associées dérivées non pas d’une jouissance esthétique unisensorielle, dans un seul sens, mais bien d’une jouissance synesthésique, polysensorielle, dans tous les sens. On met ainsi en valeur les sens atrophiés : le toucher, le goût et l’odorat, moins employés dans la communication, qui fait quant à elle référence à des schémas rationnels, verbalement rationalisés. Toucher, goût, odorat sont des mémoires ineffables, ne laissant aucune trace visuelle ou auditive. Il s’agit d’images d’impressions affectives, et pourtant plus précises et sans contours.

La structure qui relie
L’un des éléments les plus importants de l’ontogenèse est la fonction sensori-motrice dont s’occupe la neuropsychologie. Chez l’enfant, cette fonction est reliée à un appareil lui permettant d’être en communication avec la mère et le milieu environnant, pour pouvoir ainsi grandir physiquement et mentalement. Sur la base de l’esthétique psychophysiologique, chaque forme correspond à une fonction finalisée à la vie et, par conséquent, un alphabet d’archétypes formels universels s’inscrit dans la trans-formation du corps, dès sa première cellule.

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Ceux-ci sont reconnaissables dans les arts-articulations communicationnels. L’art de vivre de l’être humain, individu en communauté avec son espèce au-delà de l’espace et du temps vital, message et messager dans ses traces expressives, s’exprime dans une interaction homme-environnement qui détermine les lignes de force à la base des formes et des transformations. La forme est ainsi une empreinte de cette accommodation, faite de tensions internes en dialectique avec des tensions externes ; un point, une ligne, un plan, un volume se chargent de confiner et de con-finir, entre monde interne et monde externe. Pour prendre conscience de ce morpho-alphabet existentiel, il faut retrouver « ce savoir plus large, cette colle qui tient unies les étoiles et les anémones de mer […] en dépassant la frontière qui est censée renfermer l’être humain » (Bateson 1984 : 17). On découvre ainsi le sens des comportements apparemment insensés, grâce à l’aisthétiké, la capacité de sentir qu’a l’humain, qui lui vient de l’histoire de tout ce qui l’a précédé et lui a permis de se développer. Ainsi, cet alphabet nous permet-il de rapprocher l’enfant, le handicapé et l’artiste dans leurs expressions créatrices profondes. Les réflexions de Bateson sur les rapports entre esprit et nature, nourries d’une formation et d’une expérience artistique de base, convergent avec notre perspective ; notre expérience parallèle en pédagogie et en thérapie nous a permis, en effet, de saisir la continuité dont parle cet auteur : « enseigner aux psychiatres de Palo Alto et aux jeunes de l’École des Beaux-Arts de Californie en cherchant la structure qui relie le crabe à la langouste, l’orchidée à la primevère et tous les quatre à moi, à toi, et tous les six à l’amibe, d’un côté, et au schizophrène, de l’autre » (id., p. 21). L’humain possède en soi les signes de référence et les critères qui lui permettent d’examiner ces mêmes signes et critères dans le monde qu’il observe et crée. L’ontogenèse récapitule psychophysiquement les phases d’un développement psychomoteur, en tant que transformation à la fois de la structure extérieure et de la psycho-écriture proprioceptive intérieure liée à l’évolution du mouvement dans le liquide amniotique. Dans les années cinquante, un groupe d’études sur le psychisme fœtal analysait déjà d’une manière nouvelle la constitution de la « re-

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lation d’objet » du fœtus au monde externe. Le point de départ était la compréhension de la perception interne des qualités du monde, inhibée au cours du développement des « objets internes ». Il s’agissait, plus précisément, d’étudier les « objets hérités » qui intègrent le concept d’instinct, la nature de la pensée magique primitive et l’imagination inconsciente qui se cache derrière la répression primaire. A. Rascovsky (1980 : 29) définit cette étude comme un développement des recherches de Freud et de Mélanie Klein sur la « prédominance du Moi fœtal qui suit l’attention transitoire des intégrations post-natales du Moi face à l’impact des angoisses paranoïdes et dépressives insurmontables. D’habitude, notre capacité limitée à supporter l’impact destructif de la réalité nous oblige à régresser pour avoir une satisfaction complète dans la régression fœtale du sommeil, et à rêver d’une sorte de transaction avec la nécessité de nous réintégrer au monde externe du fond de notre régression ». Les stéréotypies et les auto-stimulations sensorielles, observées comme un « art de vivre » dans la Globalité des Langages, remplissent une telle fonction ; et la même fonction est également remplie par l’œuvre d’art. Si « le Moi est avant tout une entité corporelle », comme le dit Freud, l’action artistique, dans son sens le plus primitif et physique concernant aussi le geste spontané du petit enfant et du handicapé, peut être considérée comme la quintessence d’une action adoptive psychosomatique. Celle-ci implique l’esprit et le corps dans le rapport avec la mère-mater-matière, dans une interaction constante d’espace-temps-intensité. La créativité est continue, entre monde interne et externe, grâce à un passé sensoriellement éveillé dans la transposition symbolique de l’acte présent, ainsi qu’entre inconscient et conscience de soi comme trace tangible, dans un pré-sentiment de la conséquence du geste. Pour la Globalité des Langages, les mémoires associatives inconscientes se réactualisent dans le vécu psychocorporel, en dédramatisant dans l’expression ses aspects émo-tonico-phoniques. Chaque action créatrice est un psychodrame autothérapique pour exorciser ses mémoires, notamment si elles sont traumatiques, pour les posséder au lieu d’en être possédé, à travers des choix esthétiques correspondant à une capacité spécifique et subjective de ressentir.

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Si l’on considère que l’homme est particulièrement doué pour l’autosatisfaction de ses traces (une « com-plaisance », au sens d’un « plaisir avec les autres »), il est possible d’envisager les chorégraphies de l’utérus (stéréotypies, autostimulations sensorielles) comme un rappel de ses préférences psycho-sensori-motrices dans un code universel. Ce n’est donc pas seulement la valeur consolatrice, mais surtout une tentative de communiquer, implicite comme dans l’œuvre d’art, qui est subjective et universelle à la fois. Malheureusement, ces comportements sont souvent définis comme insensés et discrédités sur le plan de la communication, en tant que comportements « autistes », par les contextes qui renient le corps et ses mémoires, à savoir son message psychophysique ancestral. Ce message ne peut être décodé que si l’on prend en compte l’association psychomotrice inconsciente avec les empreintes prénatales. Ces empreintes sont les garanties d’une « entente » émo-tonicophonique entre les individus de la même espèce, et le fondement de la capacité de transposer les vécus intersensoriels originaires en expression synesthésique et symbolique. Pour Rascovsky, la neurophysiologie et la psychanalyse ne sont peut-être jamais aussi proches que dans l’étude de la vie prénatale, car elles considèrent la fonction sensori-motrice comme une donnée ontogénétique neurophysiologique reliée au développement de l’appareil relationnel permettant au fœtus de communiquer avec le milieu-Mère, ce qui fait l’objet d’une enquête psychologique et analytique. Une telle enquête, comme le dit Rascovsky, « étudie les relations d’objet primitives, leurs dynamiques et leurs conséquences émotionnelles dans la vie mentale de l’adulte ». Une donnée caractéristique de la vie intra-utérine au cours des derniers mois de la grossesse est le sommeil, avec Rapid Eye Movements (phase REM) sous les paupières, ce qui demeure toute la vie lorsqu’on rêve. On sait que le sommeil REM a fait l’objet des recherches de la physiologie (notamment dans les cinquante dernières années), alors que la psychanalyse s’occupe du rêve. La racine d’une esthétique psychophysiologique est donc à retrouver dans ce vécu intra-utérin, intersensoriel, se transformant après la naissance en activité spontanée synesthésique et onirique. C’est la base du langage expressif imagé de l’enfant, du handicapé et de l’artiste.

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Les fluctuations de « l’action qui régit le Moi fœtal sont des constantes et font partie de notre vie habituelle. On ne les trouve pas uniquement dans des états pathologiques extrêmes. Le Moi fœtal est la racine intégrante et la partie la plus considérable de la totalité du Moi tout au long de son évolution » (id., p. 30). « Pour la compréhension du psychisme fœtal, il est nécessaire d’insister sur l’existence d’objets ou de représentations héritées endopsychiques et bidimensionnelles, indépendantes de tout rapport du sujet à un objet externe dont on aurait fait l’expérience au cours de la vie post-natale. » (id.)

Représentations
Pour Rascovsky, les modalités de la pensée fœtale sont étroitement liées aux caractéristiques bidimensionnelles des objets internes fœtaux, contenus dans l’appareil psychique en nombre indéfini. C’est pourquoi ils sont considérés comme « idéaux », par opposition aux objets « réels » du monde extérieur, doués de caractéristiques tridimensionnelles. Une analogie fonctionnelle entre le monde physique et le monde psychique peut expliquer ce mécanisme : on plie une boîte pour qu’elle occupe moins de place, en passant ainsi du tridimensionnel au bidimensionnel. De même, les représentations mentales de la réalité sont retenues au cours de toute la vie à travers ce processus de réduction. Ce phénomène a des conséquences importantes dans le domaine de l’expression artistique. La peinture est l’art qui réfléchit le plus ce processus de représentation bidimensionnelle de la réalité tridimensionnelle. C’est pour cette raison que Léonard de Vinci la considère comme le plus grand des arts, en entendant peut-être par là qu’elle implique la plus grande transformation psychique de la réalité : de la réalité à l’esprit. En revanche, la sculpture transforme l’idéal bidimensionnel en réalité concrète. C’est le processus inverse : de l’esprit à la réalité. L’architecture est la partie de l’espace autour du corps, et ramène, par analogie immédiate et par métaphore, au rapport primaire contenant/contenu, d’un corps dans un autre corps. On pourrait la définir comme l’art le plus régressif, mais la musique, grâce à son enveloppement vibrationnel, recrée encore plus l’enveloppe amnioti-

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que active-activante-activée ; ce vécu est activé, en effet, par un corps spontanément sollicité dans la danse, par la mélodie de manière émo-tonique, par le rythme, par l’harmonie à travers les nuances métamorphiques du son. Lorsque le mouvement du fœtus est rendu impossible par les dimensions atteintes dans cet espace limité, le mouvement des globes oculaires sous les paupières dans la phase REM augmente. Cette activité proto-onirique fœtale est la démonstration d’une correspondance entre ontogenèse et phylogenèse, puisque l’activité de type REM ne serait présente qu’à partir des oiseaux. Sur la base des recherches en couveuse de Berrini et Carati (1977), un enfant prématuré supplée le manque d’espace par des contractions musculaires témoignant de son besoin de remplacer le contact cutané et de sa nécessité de se sentir « contenu ». La danse, le sport, le mouvement hypercinétique sont des modalités expressives conduisant à la même accentuation de la perception de soi comme émo-toniquement « auto-contenu ». Plus on dépense ses énergies psychophysiques dans une décharge motrice, moins on a recours à un investissement imaginatif et mental. La discipline militaire réalise ce principe au plus haut degré. Pour comprendre les comportements insensés, il faudrait les rattacher aux comportements évolutifs. L’évolution fœtale onto-phylogénétique montre un sommet évolutif en correspondance avec l’Imago-action liée à l’inhibition motrice : on développe le membre le plus puissant de l’être humain, le psychique, allant au-delà des limites physiques de l’espace et du temps. Une humanité qui, par induction sociale, développe davantage le mouvement (sport, boîte de nuit…) empêche le développement naturel d’une introversion (à l’âge de l’adolescence). Dans le but peutêtre de rester dans un état d’immaturité, on favorise un passage du Style rythmique au Style cathartique ne permettant pas la maturation de l’Imago-action. Certains artistes (Rossini et Vivaldi, par exemple) sont « faciles » à écouter parce qu’ils se situent, de préférence, dans cette décharge d’énergie superficielle.

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Point, ligne, plan
Dans l’optique des schémas représentatifs, il est possible d’affirmer que les éléments point, ligne, plan (tellement importants pour l’art du xxe : Kandinsky, Klee, etc.) correspondent aux représentations bidimensionnelles proprioceptives vécues à l’âge prénatal. Le point, comme placement, nidation de soi avec une pulsion rythmico-concentrique, est vécu dans une première phase dépourvue d’articulation (c’est le Style Concentrique-Pulsatif) et lié à la forme sphérique embryonnaire. Le fœtus retrouve le point plus tard, lorsqu’il est suffisamment développé pour que ses mouvements rencontrent les parois de son contenant utérin, comme « points de référence » autour de son centre actif (dans le Style RythmiqueDétaché). Finalement, le point est également présent dans l’impression de la première contraction expulsive de l’accouchement, comme « point de détachement » à la base du dos (Style Cathartique). La ligne est la représentation bidimensionnelle du mouvement des membres qui est à l’origine de la « mélodie cinétique » du liquide amniotique. Cette trace mentale du mouvement est de type sinusoïdale, étant donné le milieu aquatique environnant le petit corps. C’est ainsi qu’elle se manifestera dans les premières phases du gribouillage enfantin. Les Styles Mélodique articulé et Tournoyant se rattachent à cette représentation linéaire. Le plan est associé à la représentation de vagues de pression sur toute la peau, en métamorphose constante, selon les émos-actions maternelles, plus ou moins intenses ; c’est la résultante des flux engendrés dans le mouvement et enregistrés comme mémoires autoplastiques en clairs-obscurs. Toute la surface du corps est ainsi représentée de manière bidimensionnelle, comme en peinture dans l’étalement des couleurs, douées de nuances émotionnelles. Pour nous, le Moi fœtal est essentiellement un Moi perceptif qui accomplit la métamorphose embryonnaire-fœtale en suivant un processus d’identification aux représentations inconscientes génétiquement héritées. D’un point de vue musical, ces nuances vibrationnelles, transcrites sur la peau (physique ainsi que psychique), correspondent

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au sound, humeur chimique et timbrique spécifique à chaque émos-action. Une telle métamorphose en taches vibratoires est présente constamment dans le « vécu de la peau » et appartient à tout Style, mais surtout à l’Imago-action. Ici s’activent les mouvements oculaires (présents dès la 28e-30e semaine), en raison des limitations spatiales du corps, grandi désormais dans l’alvéole utérin, adhérent bien qu’élastique, et en substitution des mouvements des membres, maintenant impossibles. Les mouvements des yeux se développent proportionnellement à l’augmentation de l’inhibition motrice des membres, dans une atonie musculaire progressive, jusqu’à la maturation de mouvements oculaires rapides sous les paupières, dans la phase REM de la dernière période de la grossesse. « Le sommeil actif du fœtus s’organise par des mouvements oculaires rapides et complexes, inhibition de la motricité du corps, inhibition des afférences sensorielles ou périphériques et facilitation des voies sensorielles centrales. L’intégration des représentations “héritées”, éléments primaires de l’inconscient, et des formes primitives de perception, constituera la base pour la formation du noyau psychique prénatal en évolution continue, à partir duquel se développera le Moi de l’enfant à la naissance. » (M. Mancia, dans Rascovsky 1980 : 16) En conclusion, pour comprendre les origines d’une sémiotiqueesthétique psychophysiologique universelle qui émerge de l’ensemble des traits essentiels repérables dans les Styles prénatals, il est utile de les rapporter à la bidimensionnalité des représentations primaires : point, irradiations du point, cercles concentriques (1er Style, Concentrique-pulsant) ; ligne ondulée (2e Style : Balançant) ; ligne sinusoïdale articulée (3e Style : Mélodique) ; enveloppements en pelote (4e Style : Tournoyant) ; va-et-vient du centre rectiligne en étoile (5e Style : Rythmique-détaché) ; atmosphères en taches nuancées avec des émersions de formes (6e Style : Imago-action) ; accélération de signes-couleurs répétitifs jusqu’à la superposition (7e Style : Cathartique).