//img.uscri.be/pth/d5203f77e1e1d54d117a17bd1d5766e662f5e312
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Louis Dumoulin

De
251 pages
Le Japon, la Chine, la Malaisie, l'Indochine, Madagascar, l'Afrique du Nord, les principaux pays que Louis Dumoulin parcourut constituent l'atlas artistique de ce peintre voyageur. Dans un contexte dominé au 19e siècle par la rivalité entre la France et la Grande-Bretagne dans leurs politiques d'expansion coloniale, il vécut sous ces horizons lointains des aventures tumultueuses. De retour à Paris, il retrouvait le calme des galeries pour exposer les paysages qu'il rapportait de ses périples.
Voir plus Voir moins

LOUIS DUMOULIN

Michel LOIRETTE

LOUIS DUMOULIN
Peintre des colonies

Du même auteur

La Boîte brisée, 1998, LOTRA. Par les cornes de Belzébuth, 2000, LOTRA. Cool ! Le lycée coule !, 2003, OSMONDES. Chambres d’hôtel, 2006, ENTRE DEUX RIVES. Le Diable de l’île aux grenouilles, 2006, LOTRA. Turbulences dans le ciel de Provence, 2008, © GALEN. (Traduction de l’américain Real MOI Nina Galen) La Légende des Grands Causses, 2009, LOTRA.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13816-2 EAN: 9782296138162

C’était le type du parfait voyageur, dont l’estomac se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s’allongent ou se rétrécissent suivant la couche improvisée, qui s’endort à toute heure du jour et se réveille à toute heure de la nuit. Jules Verne

AVERTISSEMENT

e livre est un roman. Si les lieux, les faits historiques sont véridiques, les voyages bien réels, les aventures de Louis Dumoulin doivent beaucoup à mon imagination. Très appréciée du vivant du peintre, son œuvre connut, après sa mort en 1924, un long purgatoire. De temps en temps, ses tableaux japonisants sont exposés au feu des enchères et obtiennent d’excellents résultats. Cependant, aucune étude ne lui fut jamais consacrée. Seule Lynn Thornton lui réserve quelques paragraphes dans son très bel ouvrage les Africanistes, peintres voyageurs. Il était difficile dans ces conditions de décrire avec une rigueur d’historien la vie de cet artiste méconnu. Lorsque j’ai commencé mes recherches sur Louis Dumoulin, je voulais lui donner la place qu’il mérite d’occuper dans l’histoire de la peinture de la fin du 19e siècle et du début du 20e. Celle d’un postimpressionniste talentueux, témoin de son temps, qui rapporta de ses multiples voyages des tableaux d’un exotisme sagement contenu. Le Japon, la Chine, la Malaisie, l’Indochine, Madagascar, l’Afrique du Nord, pour ne citer que les principaux pays qu’il parcourut pendant plus de trente ans, constituent l’atlas artistique de ce peintre voyageur. Lorsqu’il exposait dans les galeries d’Alexandre Bernheim, de Georges Petit, de Samuel Bing ou d’Ambroise Vollard, les visiteurs découvraient émerveillés ces rivages mythiques situés à des milliers de kilomètres de la France. C’était, toutes proportions gardées, un chasseur d’images comme le sont aujourd’hui les grands reporters des chaînes de télévision. J’avais d’abord envisagé de publier un catalogue raisonné de son œuvre. Je me suis vite heurté à un obstacle 7

C

quasi infranchissable : le recensement systématique de ses tableaux. En effet, si la consultation des dossiers le concernant aux Archives Nationales et de la France d'outre-mer m’a permis d’établir la liste officielle des achats effectués par l’État et les collectivités locales, il s’est révélé malaisé, sinon utopique, de retrouver la trace des peintures qui font partie de collections publiques. Elles avaient soit disparu, soit étaient dans un tel état qu’il était impossible de pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Les plus belles œuvres de Louis Dumoulin se trouvent aujourd’hui au Musée de l’abbaye de Saint-Riquier, au Musée Guimet à Paris, ou au Musée du Quai Branly. Elles ne sont que rarement exposées et il faut la plupart du temps solliciter l’autorisation des conservateurs pour pouvoir les admirer. Seule exception, le Musée du Louvre qui présente à l’entresol une vue surprenante de la Place du Carrousel lors de la construction du monument à Gambetta. C’est une acquisition récente puisqu’elle ne fut effectuée qu'en 1999. L’amateur d’art pourra aussi découvrir la fresque qui orne le grand amphithéâtre de l’École des Chartes à Paris représentant l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L’œuvre la plus regardée se trouve en Belgique, plus précisément dans le panorama circulaire où elle est dédiée à la bataille de Waterloo. Des millions de visiteurs l’ont vue sans savoir qui en était l’auteur. Il existe bien sûr des tableaux dans des collections particulières, mais, malgré de nombreuses démarches de ma part, ils furent difficiles à recenser. En revanche, j'ai pu collecter, grâce à ces recherches, une masse importante de renseignements sur Louis Dumoulin. Insuffisante probablement pour établir une biographie exhaustive de l’artiste, mais riche d’anecdotes qui m’ont permis d’évoquer les grands moments de son existence. Les actes de la vie privée souvent imaginés ont été replacés dans un contexte historique rigoureusement exact. 8

C’est en ce sens que ce livre est une biographie, mais une biographie romancée. Ce qui est éminemment vrai, c’est le rôle qu’il put jouer avec d’autres peintres, dans l'essor du colonialisme. Les militaires et les politiques ne furent pas les seuls à favoriser cette politique d’expansion. Le colonialisme nous paraît aujourd’hui comme une monstruosité du monde occidental, mais il ne faut pas oublier qu’il fut pendant très longtemps considéré comme un modèle d’humanisme. Le discours de Jules Ferry prononcé le 28 juillet 1885 et la réponse de Clemenceau résument à eux seuls le débat entre les tenants du colonialisme et ceux qui y étaient opposés. J’en cite de larges extraits en annexe parce qu’ils constituent le contexte dans lequel Louis Dumoulin évoluera jusqu’à sa mort en 1924. N’oublions pas qu’il participa à la plupart des expositions coloniales, qu’il fut président de la société des peintres des colonies et qu’il créa un prix destiné à récompenser les peintres dont les œuvres valorisaient les possessions françaises d’Afrique et d’Asie. La position de Clemenceau hostile à la conception du colonialisme telle que la défendait Jules Ferry était très minoritaire à cette époque et une majorité écrasante de députés soutenait Jules Ferry. Seuls Jaurès et l’extrême gauche exprimèrent leur opposition au colonialisme. Il régnait à ce moment une sorte de consensus sur la nécessité d’une expansion coloniale. La France devait, après la défaite de 1870, prouver au monde qu’elle était toujours une grande nation et la conquête coloniale confirmait cette ambition. Il fallut attendre 1930 pour que, dans un tract violemment polémique, les Surréalistes dénoncent le colonialisme et exigent le boycott de l’Exposition coloniale qui se déroulait cette année-là. De nombreux peintres voyageurs participèrent à cet engouement pour les colonies et appliquèrent la théorie selon 9

laquelle les « nations supérieures devaient aider les peuples inférieurs ». C’est dans cet esprit que Louis Dumoulin créa le Musée de Madagascar. Il était persuadé qu’en présentant aux indigènes les œuvres de Renoir, de Monet, de Matisse, de Derain… ils seraient pénétrés par la culture occidentale. La démarche de Louis Dumoulin niait les traditions artistiques ancestrales de ce pays, parce qu’il les ignorait. Nous sommes encore bien loin de la prise de conscience de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Cruelle ironie de l’histoire, les œuvres inestimables de ces peintres célèbres que Louis Dumoulin choisit d’exposer à Antanarivo, brûlèrent toutes pendant la nuit du 6 novembre 1995 dans l’incendie du Palais de la Reine, le Rova Manjakamiadana.

10

PREMIÈRE PARTIE DE PARIS À PORT-SAÏD

CHAPITRE 1

’homme qui descendit du train ce jeudi 24 août 1922 à Motteville, avec sa fine moustache, sa casquette à rabats et son pantalon de golf aurait pu être pris pour Sherlock Holmes. En réalité, Maurice Fremiot qui venait de Paris était journaliste. Après un voyage harassant dans un wagon de 3e classe qui empestait la sueur et la chique à tabac, il redoutait de rester confiné plus de trois heures dans une diligence de campagne surchauffée, sous un ciel couleur d’encre qui lui faisait craindre l’imminence d’un orage. Il espérait arriver en milieu d’après-midi chez Louis Dumoulin, un peintre des colonies qu’il avait pour mission d’interviewer. C’était le rédacteur en chef du magazine L'Illustration, Monsieur Gaston Sorbets en personne, qui l’avait dépêché en plein mois d’août pour préparer le numéro spécial consacré aux artistes coloniaux. L’orage ayant fini par éclater, c’est sous une pluie battante qu’il arriva à Veules-les-Roses. Il courut jusqu’à la grille du Puits-Fleuri, une villa habitée l’été par les Dumoulin et qui « croûtonnait au flanc de la falaise », aux dires de Léon-Paul Fargue, un poète ami de Dumoulin. Car ce n’était pas un effet du hasard si cet artiste avait été choisi pour ce numéro. Non seulement il était devenu célèbre grâce à son Tour du Monde de l’Exposition Universelle de 1900 et à son Panorama de la bataille de Waterloo, mais il s’était lié d’amitié avec les personnalités les plus diverses des arts et des lettres. Pierre Loti, le violoniste Paul Viardot avaient fait du Puits-Fleuri leur lieu de villégiature favori. Des marchands de tableaux et des antiquaires comme Ambroise Vollard, Georges Petit ou Samuel Bing s’y rencontrèrent parfois. 13

L

Des hommes politiques aussi, comme le radical Georges Clemenceau ou le socialiste René Viviani. Et bien sûr, Edmond Lepelletier, célèbre pour ses dix-sept duels et ses romans. Maurice Fremiot tira le cordon de la sonnette et attendit que l’on vînt lui ouvrir. Son expérience de journaliste était toute fraîche. Engagé quelques mois plus tôt par L’Illustration, grâce à un oncle, actionnaire principal du magazine, il n’avait exercé jusqu’alors que comme reporter au Petit Télégramme Dieppois, dans la rubrique des faits divers. Tâche peu valorisante pour quelqu’un qui avait d’autre ambition que d’être un simple échotier de province. Comme le portail restait fermé et qu’il pleuvait toujours autant, il tira frénétiquement le cordon de la sonnette au risque de l’arracher. Il entendit alors une voix s’écrier : « Ne vous impatientez pas, j’arrive, j’arrive, attendez un instant ! » Une femme d’une soixantaine d’années, plutôt grassouillette, aux cheveux frisés grisonnants, vint lui ouvrir. — Vous êtes, sans doute, le journaliste de L’Illustration. Nous vous attendions, mon mari et moi. Georges, notre neveu nous avait prévenus de votre visite. Excusez mon époux, il n’a pas pu vous accueillir. Il souffre de vertiges et préfère rester allongé. Avec le temps orageux que nous subissons depuis quelques jours, il est patraque. D’ailleurs, nous n’allons pas tarder de revenir à Paris pour consulter notre médecin. Mais entrez, je vous prie. Le journaliste dut franchir un pont de style japonais qui surplombait un bassin à poissons rouges. Puis il gravit avec la maîtresse de maison l’escalier menant à une terrasse dont chaque pilastre supportait un dragon aux dents acérées et au dard flamboyant. Ces monstres irascibles semblaient veiller comme des chiens de garde sur la demeure. Un des murets s’ornait de caractères extrême-orientaux qui plongèrent Mau14

rice Fremiot dans un abîme de réflexion. Il s’étonna presque de découvrir une villa de style normand, avec colombages et toit de tuiles plates. L’intérieur n’avait toutefois rien de normand. Le journaliste eut plutôt l’impression de pénétrer dans le vestibule d’un padischah ottoman. Les murs étaient drapés de lourdes tentures cramoisies et le sol jonché de tapis de prière persans. Allongé sur un sofa, un homme semblait assoupi. Près de lui, une petite table hexagonale marquetée de carreaux de mosaïque, un service à café oriental et un narguilé avec son long tuyau et sa pipe. Il flottait dans l’air une odeur sirupeuse de patchouli et d’encens. — Louis, tu as de la visite. C’est Monsieur Fremiot, le journaliste de Paris. Celui dont Georges nous a parlé. L’homme mal rasé, les cheveux clairsemés et hirsutes, le teint blafard, et qui portait une redingote noire ornée de la rosette de la Légion d’honneur se frotta les yeux comme s’il émergeait d’un mauvais rêve. — Cher Monsieur, Georges de Bouhélier, notre neveu, m’a vaguement expliqué que vous souhaitiez me poser des questions. Si c’est sur Veules-les-Roses, sachez que je ne vous apprendrai rien. Même si je viens ici depuis de nombreuses années, je ne suis qu’un saisonnier. Je n’y passe que le mois d’août et les autochtones sont bien mieux placés que moi pour vous parler du casino, des cressonnières ou de la plage. — En fait, répondit Maurice Fremiot, la station balnéaire n’intéresse guère mon Journal. Mon rédacteur en chef souhaite consacrer un numéro spécial de l’Illustration à la société des peintres des colonies dont vous êtes le président. Vous venez de décorer le Pavillon de Madagascar à l’Exposition coloniale de Marseille. L’exotisme fascine nos contemporains. Les romans de Pierre Loti, de Claude Farrère, sont dévorés par tous ceux pour qui Saigon, Colombo, Yokohama ne sont que des points sur une 15

carte de géographie et qui, grâce aux écrivains et aux artistes, explorent ces villes lointaines et découvrent les richesses qu’elles recèlent. Je dois vous avouer que je suis intimidé à l’idée d’interviewer un peintre de votre renom, un maître dont les tableaux ornent tant de musées et de galeries. Je débute dans le journalisme et je crains de ne pas être à la hauteur de votre réputation. En observant la mine angoissée de son interlocuteur, Louis Dumoulin ne put réprimer un sourire : — Ne soyez pas modeste, mon jeune ami. Vous savez, tout le monde a dû commencer un jour ! Pour moi, c’était, il y a trente-six ans. Le 5 janvier 1886 et j’ai l’impression que c’était hier ! Comment souhaitez-vous organiser cet entretien ? Je préfère ce mot bien français au terme anglosaxon d’interview1 que je déteste. Je déteste d’ailleurs les Anglais depuis que j’ai failli croupir dans un de leurs cachots en Égypte, tout ça, parce que nos amis britanniques me prenaient pour un espion ! Enfin, je dois reconnaître que je leur dois aussi la vie, je vous raconterai en quelles circonstances. Disposerez-vous de suffisamment de temps et de patience pour écouter toutes mes aventures ? — J’espère. Le journal m’a offert le séjour à l’Hôtel des Bains2. Accepteriez-vous de me recevoir deux ou trois heures pour me raconter votre vie de peintre colonial, parler de vos tableaux, de vos voyages ? On dit que vous ne tenez pas en place, que vous êtes un véritable globe-trotter ? Est-ce vrai ? — Ce fut vrai. Maintenant mon plus grand parcours est celui que j’effectue de Paris à Veules-les-Roses
1 2

Terme en vogue dans la presse depuis peu. Le seul hôtel de Veules-les-Roses à cette époque.

16

et vice versa. Raconter ma vie ! Pour quelqu’un que je croyais modeste, vous manifestez une bien belle audace ! Si vous pensez qu’en quatre coups de cuillères à pot vous serez capable d’évoquer une existence tout entière consacrée à la peinture et aux voyages ! Vous risquez de manquer de temps ! Le matin, je ne suis pas en forme du tout. En début d’après-midi, je fais la sieste et je ne suis fréquentable qu’à partir de 15 heures comme aujourd’hui, et pas trop longtemps, car la patronne veut que l’on dîne tôt. Enfin, si vous avez le courage de m’écouter et de prendre quelques notes, cela me changera des sempiternelles promenades au bord de la mer que mon épouse m’impose pour mon bien. Je crois que je suis venu ici pour la première fois en 1868, ou du moins n’ai-je conservé de souvenirs qu’à partir de cette année-là. J’avais tout juste huit ans. Mon père, peintre lui aussi, avait fait fortune non avec à ses tableaux, mais grâce aux pépites d’or qu’il avait amassées en Amérique du Sud. À son retour en France, il avait acheté plusieurs terrains à Veules-les-Roses et bâti sur l’un d’eux un simple chalet. C’était à la fin du Second Empire et nous passions en famille comme aujourd’hui, quelques semaines de vacances au bord de la mer. Par la suite, mes parents firent construire une maison, le Gros Orme et y ajoutèrent un atelier. Puis, ce fut à mon tour d’édifier le Puits Fleuri, une villa nippo-normande comme je me plais à l’appeler. Nous l’avons aménagée, mon épouse et moi-même au gré des souvenirs que nous conservions de nos voyages à travers le monde. Le jardin japonais et la décoration intérieure de ce salon constituent une sorte de condensé de nos pérégrinations. Mais si 17

vous le voulez bien, commençons dès aujourd’hui à évoquer cette journée de janvier 1886, où je décidai de quitter mon Maître, 3Benoît Chancel.

3

Peintre né à Lyon le 9 mars 1819, mort à Paris le 11 avril 1891.

18

CHAPITRE 2

e jour-là, je fus saisi d’un fou rire irrépressible en sortant de son atelier, rue des Martyrs. Je songeai à son air hébété lorsque je lui déclarai que je ne remettrais plus les pieds chez lui. Je ne regrettais qu’une chose, c’était d’avoir tant tardé à prendre cette décision. Depuis plusieurs mois, je ne supportais plus de nimber toute la journée des angelots joufflus et niais sous des cieux bleus d’azur. Depuis que j’étais employé comme apprenti par ce peintre expert en art saint-sulpicien, je ne peignais que les parties du tableau qu’il jugeait indignes d’un artiste de sa valeur. Les fonds, les arrière-plans, les personnages de second ordre qui n’avaient d’autre rôle que de mettre en valeur les figures principales : le Christ, la Vierge Marie, les Apôtres et les Saints du paradis. J’estimais que je valais mieux qu’un simple apprenti. On m’a raconté qu’à cinq ans, je manifestais déjà des dispositions artistiques peu communes. À un âge où les enfants barbouillent des maisons biscornues ou des bonshommes avec de grosses têtes et des bras en fil de fer, je dessinais à la perfection la trogne des maraîchers de Levallois et leurs carrioles brinquebalantes remplies de carottes, et de choux-fleurs. Ces hommes s’arrêtaient pour boire un café arrosé de calvados dans un bistro des Batignolles, situé à proximité de l’immeuble où logeaient mes parents. Nous formions une famille d’artistes. Comme je vous le disais, mon père, Eugène Dumoulin, avait connu dans sa jeunesse un parcours singulier. Après avoir étudié à l’école des Beaux-Arts et reçu l’enseignement d’Ingres et de Blondel, il s’expatria en Amérique du Sud où il mena la vie aventureuse d’un chercheur d’or. Il eut la chance de découvrir une mine 19

C

au Brésil qu’il exploita pendant plus de dix ans. À l’âge de trente-cinq ans, fortuné, il revint en France, épousa une jeune fille qui avait suivi elle aussi des cours de peinture. Le ménage aurait pu vivre aisément de ses rentes, mais les mariés préférèrent se livrer à leur passion commune pour la peinture. Ils s’installèrent dans un appartement des Batignolles doté d’un atelier. Mon père exposa régulièrement au Salon de 1837 à 1861 et connut quelques succès. Quant à ma mère, elle se contenta de peindre des fleurs ou des paysages à l’aquarelle, qu’elle jugeait indignes d’une exposition, et laissa à son mari les honneurs des cimaises. Mes parents avaient fondé de grands espoirs en moi. Dès l’âge de dix-huit ans, après des études secondaires au lycée Condorcet, ils décidèrent de m’inscrire chez un maître réputé. Ils n’ignoraient pas que je devrais emprunter les chemins de l’Art officiel si je voulais devenir un jour un peintre reconnu. C’est ainsi que j’entrai comme élève dans l’atelier de Gervex, un jeune artiste talentueux, ami de Renoir, séduit un temps par les théories impressionnistes, mais qui comprit vite les avantages d’une peinture plus académique. C’est à lui que l’on confia la réalisation de fresques au foyer de l’OpéraComique ainsi qu’à l’Hôtel de Ville de Paris. Cornaqué par Gervex, à seulement dix-neuf ans, je présentai pour la première fois une toile au Salon de la Société des Beaux-Arts de 1879. Cette même année, j’eus la douleur de perdre mon père. Ma mère hérita de l’appartement des Batignolles et du Gros Orme de Veules-les-Roses. Mais surtout, d’une jolie somme d’argent qu’elle plaça sur les conseils d’un notaire à l’Union Générale. Une banque de dépôt fort réputée qui promettait des taux de rendement exceptionnels. Si exceptionnels, qu’en 1882 elle fit faillite et les petits épargnants n’eurent plus que leurs yeux pour pleurer. Ma mère, ruinée, n’eut d’autre issue 20

que de donner des cours de dessin, mais ces leçons lui permettaient à peine de vivre. À contrecœur, elle dut renoncer à payer mes études chez Gervex qui devenu célèbre, exigeait des émoluments prohibitifs. Je fus donc embauché comme simple apprenti par Chancel, un camarade de mon père à l’École des Beaux-Arts. Ce vénérable artiste dont l’atelier se trouvait à Montmartre avait alors besoin d’un grouillot pour terminer les fresques qui devaient décorer l’Église SainteClotilde, dans le 7e arrondissement. Je regrettai amèrement de ne plus pouvoir suivre les cours de Gervex, car cet éminent professeur m’aurait préparé efficacement au concours d’entrée de la rue Bonaparte et j’aurais même pu postuler, à l’instar de Bouguereau, d’Armand Bernard ou de Jules Lenepveu, pour le Grand Prix de Rome. Peut-être aurais-je comme eux bénéficié d’un prestigieux séjour à la villa Médicis ? Une voie toute tracée pour être promu peintre officiel de la IIIe République et s’assurer ainsi des revenus réguliers grâce aux commandes exclusives de l’État. Depuis plus d’un mois, un tableau immense : l’apparition du Christ à Sainte Madeleine trônait sur un chevalet. C’était un travail préparatoire à l’une des fresques de l’Église Sainte-Clotilde. Je m’ennuyais à mourir dans cet atelier encombré de bondieuseries. Lassé de dessiner pendant des heures des auréoles au-dessus de la tête des angelots, j’avais décidé d’ajouter à cette scène édifiante un diablotin égrillard qui montrait ses fesses à la Sainte en prière. Le personnage ressemblait à s’y méprendre à Chancel, mais le maître qui ne plaisantait jamais avait crié au sacrilège et déclaré qu’il m’interdisait désormais de m’approcher de ses tableaux. Je devrais me contenter de nettoyer les pinceaux et les palettes. Ses imprécations ne m’effrayèrent pas. À vingt-six ans, j’avais envie de voler de mes propres ailes, de peindre comme je le sentais. J’exécrais les pâtes brunâtres gorgées de 21

bitume que ce peintre académique employait à l’excès pour mieux rendre les clairs-obscurs. Je voulais abandonner les demi-teintes et jeter sur la toile des couleurs éclatantes. Du rouge vermillon, du bleu de Prusse ou du jaune de chrome comme les impressionnistes qui avaient introduit quelques années plus tôt la lumière dans leurs tableaux. J’avais rencontré Édouard Degas dans l’atelier de Gervex et celui-ci m’avait suggéré d’éclaircir ma palette et d’user de touches plus hardies. Chancel détestait ces barbouilleurs qui peignaient en plein air et ne respectaient pas les canons de la peinture classique. Il citait toujours en exemple l’Olympia de Manet, « une gourgandine sortie tout droit d’un claque du quartier de Notre-Dame-de-Lorette, avec son regard de catin et ses jambes trop courtes ». Et il ajoutait avec mépris « que penser de sa maquerelle de négresse qui avait le toupet de lui porter un bouquet de fleurs offert sans doute par un de ses clients ! » Mais, à l’époque, je n’avais peur de rien. En 1882, âgé d’à peine vingt-deux ans j’avais eu l’audace de déposer au Salon des Beaux-Arts deux tableaux, une vue du canal Saint-Martin et une autre d’une rue d’Héricy en Seine-et-Marne, alors que je savais pertinemment que la vénérable institution n’acceptait jamais plus d’une toile d’un jeune peintre. Je m’attendais à ce qu’un de ces deux paysages fût refusé et j’avais été tout surpris d’apprendre que la qualité de ma peinture l’avait emporté sur l’application tatillonne du règlement. Alors, ce jour-là, face à Chancel qui écumait de rage, je lançai ce cri de guerre, avant de claquer la porte de l’atelier : — Je préfère mon diablotin à vos anges qui ont l’allure de baigneurs en celluloïd ! Je crus qu’il allait succomber à une attaque d’apoplexie tant son visage devint cramoisi. J’avais rendez-vous à quelques pas de là avec mon exbeau-frère, Edmond Lepelletier, dans un café, la Nouvelle Athènes. Bien que celui-ci se fût séparé de ma sœur, je le 22

voyais régulièrement. Je jugeais qu’il pouvait m’être fort utile, car c’était un homme qui avait beaucoup d’entregent. Il savait toujours s’entourer d’amis bien placés. C’est ainsi qu’il devait ce soir-là me présenter Castagnary, le nouveau directeur du Ministère des Beaux-Arts. Le café se trouvait Boulevard de Rochechouart tout près du cirque Fernando. C’était un lieu de rencontres pour les peintres de Montmartre. Renoir y venait parfois. C’était à mi-chemin entre son ancien atelier, rue Saint-Georges, et le nouveau qui se situait sur la butte. Mais on y voyait toutes sortes d’artistes plus ou moins célèbres. Quand je pénétrai dans l’arrière-salle enfumée de la Nouvelle Athènes, Edmond Lepelletier s’était lancé avec Castagnary dans une de ces discussions enflammées dont il avait le secret. Il était question d’un article qu’il allait envoyer au journal Le Réveil, et qui faisait l’éloge du divisionnisme, un nouveau courant de peinture. — Je crois vraiment que les techniques de division de la lumière prônées par Signac et Seurat préfigurent une révolution picturale qui bientôt supplantera l’impressionnisme. Je viens de découvrir le tableau de Seurat Un dimanche à la Grande Jatte, c’est une vraie merveille. — Les modes évoluent, mais l’art est éternel, lui rétorqua Castagnary d’un ton sec. Je ne pense pas que les peintres célèbres, pas plus que les écrivains illustres obéissent à des théories aussi ingénieuses fussent-elles. Il ne suffit pas de faire partie des refusés pour être un artiste de génie. Qui se souvient encore d’Armand Gautier, ou d’Alphonse Legros qui exposèrent en 1874 avec leurs amis Renoir, Monet et Sisley ? Tenez, regardez cet homme en cotte bleue qui vient d’entrer au café, avec sa veste de toile blanche maculée de coups de pinceau, et son vieux chapeau défoncé ! C’est Paul Cézanne, il ne développe aucune théorie, mais je suis sûr 23

qu’il exercera une bien plus profonde influence sur la jeune génération que tous vos divisionnistes qui ne font que s’inspirer des travaux scientifiques d’Eugène Chevreul sur le contraste simultané des couleurs ! Edmond Lepelletier était un personnage haut en couleur. Écrivain à ses heures, journaliste, homme politique de gauche, libre-penseur, anticlérical, il n’hésitait pas à affronter ses adversaires dans des joutes oratoires mémorables qui se terminaient parfois en duel. C’était en effet un redoutable bretteur qui avait à son actif plusieurs combats. La plupart du temps contre des maris jaloux. Car c’était aussi un coureur de jupons qui passait le plus clair de ses journées dans les cabarets ou dans les boudoirs de jolies créatures. Je m’abstiendrai de toute critique sur ce point. Je ne fus ni un amant ni un époux fidèles. Ce n’est pas par hasard si ma première femme m’a quitté, après seulement cinq ans de mariage. Je vous raconterai cela quand madame Dumoulin fera sa partie de bridge. Elle y retrouve ses partenaires à l’heure du thé au casino. Revenons à notre sujet si vous le voulez bien. Edmond Lepelletier pouvait être d’accord avec son interlocuteur, mais par principe, il était prêt à lui démontrer qu’il avait tort. Ce jour-là il se montra plus prudent qu’à l'accoutumée. Le Directeur des Beaux-Arts était en effet un fin connaisseur de la peinture moderne. Mon arrivée tomba à propos, car elle lui fournit l’opportunité de changer de sujet de conversation. — Monsieur Castagnary, permettez que je vous présente mon jeune beau-frère, Louis Dumoulin. Vous m’avez dit, je crois, avoir admiré ses œuvres au salon de 1882, dont un tableau fort réussi représentant une rue d’Héricy. — Tout à fait, je l’ai d’autant plus apprécié que je connais bien cette petite ville de Seine-et-Marne. J’ai 24

trouvé sa vue saisissante de vérité. Il faut que votre beau-frère utilise son talent. J’ai une proposition à lui faire. Le Ministère des Beaux-Arts a lancé un concours dans le cadre de la future Exposition Universelle de 1889. Il convient de faire découvrir aux étrangers, mais aussi aux Français les activités de nos provinces. Le Pavillon de l’Industrie sera décoré de grandes fresques qui évoqueront des aspects méconnus de notre agriculture et de nos usines. Or, il se trouve que deux candidats se sont portés pâles et que, sur les vingt-quatre sujets, quatre ne sont toujours pas honorés. Il s’agit des hortillonnages en Picardie et du Port de Boulogne en Artois, de la Manufacture de tabacs de Toulouse dans le HautLanguedoc et des cultures viticoles de Perpignan dans le Roussillon. Vous constaterez que le jury a fait en sorte d’accoupler des provinces voisines afin de faciliter le déplacement des artistes. Le gouvernement est très attentif au développement et à la modernisation des sites industriels et agricoles et il souhaite leur réserver une place importante dans l’Exposition. Qu’en pensez-vous, Monsieur Dumoulin ? Seriez-vous intéressé par ce travail ? — Dites-moi seulement quand je devrai commencer. Je suis libre de tout engagement depuis un quart d’heure à peine. — Le plus tôt possible. Votre dossier avec toutes les esquisses doit être impérativement remis le 1er juin au comité d’organisation via la Direction des Beaux-Arts, c’est-à-dire sous mon couvert. En conséquence, si je prends en considération la lenteur de notre administration, il serait judicieux que vous m’apportiez le fruit de vos cogitations avant la fin du mois d’avril. En un mot, il ne vous reste plus 25