Ma vie au cinéma ou Les années de bonheur

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296326712
Nombre de pages : 198
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MA VIE EN CINEMA OU LES ANNÉES DU BONHEUR

Du même auteur

Poèmes: Miroirs (Seghers Poésie 52) - Épuisé Les fruits de la mer (Librairie des lettres) Epuisé L'amour des choses (Enseigne du Verseau) Epuisé Dans ta demeure (Subervie) - Epuisé Juste avant le silence (Subervie) - Epuisé Livres pour enfants: Dans cette étable Le chasseur repenti, Mon beau sapin, Au royaume de casse-noisettes, Desc1ée de Brouwer (épuisés) Livres de Cinéma: Hulot parmi nous Les chemins de Fellini, Editions du cerf (épuisés) Une mémoire, Les fraises de septembre (l'Aire)

Geneviève

AGEL

MA VIE EN CINEMA OU LES ANNÉES DU BONHEUR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

@ L'Hannattan

1996

ISBN: 2-7384-4692-2

A Marie, ma petite fille, En souvenir du temps où la lune suivuü nos pas. Pour les châteClliX que nous nous sommes ojferts en Espagne et ailleurs. Pour nos rires et nos folies.

A Henri, mon mari, qui m'afait connaître
« L'Art

de l'amour de l'Art... ... du Cinéma

Remerciements

Je me suis servie pour les titres et dates des films du très utile Cinéguide d'Eric Leguèbe (Presses de la Cité 1992), de l'Avant-scène du Cinéma pour les chansons de la Ronde et de Méliès. Et de l'extraordinaire mémoire d'un Monsieur de 85 ans : mon mari.

A mes amis de jeunes se Claude Beylie Dominique Delouche Jacques Siclier... et Maryse A mes jeunes amis d'al.gourd'hui

et pour tOlgours Maguy Albet Antoine Faivre A tous les cinéphiles et à ceux qui ne le sont pas, pour qu'ils le deviennent Un merci affectueux à Dominique Auzel pour l'aifiche de couverture

En guise

d'avertissement

Qu'on ne s'attende pas à trouver ici le moindre point de vue historique ou critique, pas . plus qu'une vision exhaustive des images reçues au cours d'une vie de cinéphile. Les chefs-d'œuvre universellement reconnus ne seront pas forcément mentionnés dans ce voyage en Cinéma. Pourront même y figurer quelques œuvres mineures, voire d'un flagrant

mauvais goût et qu'on appelle

«

navets

Il.

C'est qu'elles auront touché en moi une plage heureuse de les y inviter et de les y retenir. C'est donc dans un esprit résonance)) que j'entreprends tite histoire du Cinéma. de «vibration et de cette drôle de pe-

Avec l'âge, on bouge moins, on prend le temps de se souvenir, se laissant envahir par des paysages et des événements qui ont compté, des visages aimés, des tableaux devant lesquels on a pleuré, des poèmes à se dire, des chansons à fredonner. Et tout cela avec le délicieux décalage que la mémoire toujours infidèle impose aux choses vécues. Elle en dispose pour les transfigurer, les démultiplier, miroirs pleins de songes et de mensonges. 13

Le Cinéma qui accompagna

mes amours, mes
1/

voyages, mes

((

couleurs et mes sons

a joué ce

rôle de prestidigitateur mystère de vérité.

qui fait de l'illusion

J'ai donc enfermé dans ma boîte à Cinéma quelques souvenirs qui surgissent lorsque je l'ouvre comme une petite musique d'images. Capricieuses, jamais tout à fait exactes dans leur transcription, n'obéissant à aucun déroulement logique, ou chronologique, elles se répondent et s'entrelacent telle que je les ai gar-

dées ou rêvées (( le long du corridor obscur et froid du temps 1/ 1.
Elle se déploient, compagnes de mes jours calmes, lumineuses et chaudes, et donnent à toute nostalgie un goût d'étemité.

1. Milosz. 14

Mon premier contact avec le Cinéma fut plutôt dramatique. J'habitais Marrakech, la ville dont on ne peut guérir. J'étais une petite fille bourgeoise dont on «préservait» farouchement les six ans et je n'allais donc jamais dans cette salle de patronage que des religieuses ouvraient de temps en temps au «spectacle» dans une avenue bordée de mûriers où l'on recevait sur la tête des graminées que l'on prenait pour des chenilles. Ce dimanche-là, ma mère ne put résister à l'insistance d'une amie qui voulait confier sa fille et moi-même à la «nurse» pour voir un
«joli » film.

C'était un film de guerre des plus atroces et qui se terminait par l'image d'un soldat devenu fou, hurlant sa douleur et son horreur sur un terre-plein. Je sus beaucoup plus tard qu'il s'agissait de « Quatre de l'Infanterie» que nos
bonnes sœurs avaient dû prendre du genre comique troupier. pour un film

J'eus ce soir-là un peu plus peur qu'à l'ordinaire avant de m'endormir, mais peut-être viennent -elles de là mon aversion maladive pour la violence, et cette peur ancrée en moi de ma propre folie. Un ami me racontait avoir été terrifié au même âge par la sorcière de Blanche15

Neige offrant ses pommes empoisonnées. Étaitce en assimilant toutes les femmes à celle-ci qu'il était devenu homosexuel? Ma deuxième approche eut lieu quelques années plus tard en matinée dans un grand cinéma d'Alger. Nous étions seules dans une loge avec ma grand-mère et je vis une histoire triste qui finissait bien avec une scène qui m'avait particulièrement frappée. Un couple séparé. Dans un berceau un enfant va peut-être mourir. La mère veille. Tout est blanc. Il me semble que l'actrice avec son visage de lune tendre et espiègle devait être Claudette Colbert. Le père arrivait, dont je n'ai jamais su qui l'interprétait. Il sortait d'un joli paquet enrubanné une boîte à musique blanche elle aussi, avec des chevaux de bois qui tournaient au son d'une mélodie. L'enfant renaissait à la vie. Le couple se reformait. Ma grandmère et moi étions en larmes. Est-ce depuis ce jour que j'adore musique et les collectionne? les boîtes à

A la même époque, débarquant d'Alger à Bordeaux et comme chaque fois que nous mettions le pied en France, nous allions au Cinéma. Il me semble que la salle s'appelait le Paramount. illuminée comme un palais en fête, escalier et tapis rouge, les ouvreurs en redingote bleu vif à revers rouges et boutons dorés, casquettes et gants blancs. On jouait un film musical dont le titre Parade d'amour m'excitait autant que le décorum de la salle. Maurice Chevalier et Jeanette Mac Donald en étaient les acteurs-chanteurs. Je ne me rappelle 16

rien de très précis sur ce film si ce n'est un couple chantant et dansant l'amour, elle, vaporeuse avec un accent délicieux, lui sanglé dans un uniforme rutilant. Et j'apprenais que l'amour pouvait se dire en chansons. Mes parents n'aimant pas vraiment le Cinéma, je dus attendre assez longtemps pour retourner dans les salles obscures. Le théâtre me devint familier et surtout l'opéra où me conduisait un soupirant qui me déclarait sa flamme par chanteur interposé. Et moi qui étais naïve comme on l'était à cette époque, je trouvais incongru qu'il tînt absolument à me prendre la main dans les siennes alors que je me pâmais

aux accents de Puccini

«

Que cette main est

froide, laissez-moi la réchauffer ». J'arrivais à Toulouse où mes amis de tennis me parlaient d'un « prof formidable» qui comparait Homère, l'Enéide et Corneille au Cinéma, inscrivant force travellings fléchés au tableau. Ils me racontaient aussi leurs soirées cinématographiques dans des petits ciné-clubs de la ville. L'un de ces garçons tint à me faire connaître ce personnage extravagant qui les fascinait. Trois mois après nous étions fiancés, six mois après mariés. C'est ainsi qu'avec l'amour, le 7e art entra dans ma vie et transforma mon être et ma façon de vivre. Il y avait sans conteste chez ceux qui aimaient l'Image quelque chose de différent, un plus, une complicité bien sûr, nous étions encore des pionniers, mais aussi une ferveur, une légèreté. Une passion qu'on ne trouvait pas ailleurs. Nous échappions aux cadres. Une drogue dçmce s'infiltrait en nous.
17

Trois films devaient alors dans une sorte de mimétisme influer sur le sens et la couleur de ma vie. Vous ne l'emporterez pas avec vous. Il devait bien y avoir au départ quelque chose en moi qui correspondît à ce portrait de famille complètement « dingue Il et dont la vie n'était que caprice, folie, liberté. Le père immature, la mère anticonformiste, les enfants artistes. La commedia dell'arte chez soi à longueur de journée. Issue de famille conventionnelle où on parlait de « jolie guerre I), de « belle fortune Il, de « beau mariage Il et de « bel enterrement Il, je
trouvais là le piment et l'essor pour une vraie libération intérieure et avec quelques élèves j'entraînais mon agrégé de mari dans des aventures peu conformes à la notoriété provinciale. On aménagea un grenier où venaient les poètes, on joua des pièces, les tables toumèrent et le dimanche à cinq ou six on criait comme des forcenés dans les cours des vieux hôtels particuliers jusqu'à ce que des silhouettes guindées et visiblement choquées apparaissent aux fenêtres. J'ai bien dû déposer cette graine au fond de mes enfants, car, la pauvreté aidant, notre jeunesse à cinq, ne fut qu'inventions, folie douce, et facéties. Curieusement du même auteur et d'une manière plus grave je rencontrai l'inaccessible ailleurs, le havre de paix, le repère intérieur sous le nom d'une montagne sacrée, Shangrilà, située au Tibet. Ces Horizons perdus sont sans doute, mais je ne le savais pas encore, au départ de mon amour du désert, de mon goût de l'érémitisme. Est-ce cela que le grand Audiberti cherchait aussi quand il venait « faire Tibet)1 sur un balcon de Toulouse? 18

Certains lieux du Valais ou de la Lozère quand il neige sur les monts, les sierras espagnoles, une qualité de repos et de silence intérieur nous rendent notre Shangri -là, devenu pour nous référence de sereine certitude. Il y eut enfin le couple de la charmante Greer Garson et de Robert Donat si pudiquement sensible dans Good by Mr Chips, histoire d'un professeur et de sa femme vivant en intimité avec les élèves. Nous y retrouvions l'idéal de notre propre vie. Tous ceux de la classe de seconde du Lycée Fermat avaient la porte ouverte à la maison. Ils arrivaient à toute heure dans notre minuscule appartement, partageaient le frugal repas et donnaient le biberon aux bébés. Il leur arrivait souvent de rester dormir à deux ou trois sur le tapis de notre unique chambre. C'était la fin de la guelTe et de l'occupation, nous avions eu faim, peur, cachant un anarchiste recherché et des amis en transit vers l'Espagne. On avait eu aussi d'exaltantes rencontres avec les poètes « résistants », Malraux
en uniforme et guêtres kaki, passait rue d'Alsace pendant le toumage d'Espoir. Les silhouettes « casquées et bien bottées » ne parcouraient plus la ville. Le juif Suss n'étalait plus son visage voulu répugnant sur les affiches immenses du « parc aux huîtres I). Et voilà que sur nos têtes encore meurtries, tombait comme une pluie d'étoiles, éclatait comme un feu d'artifice, le Cinéma américain interdit jusque là. Il réanimait notre imaginaire, nous disait que la vie pouvait encore être douce, belle, exaltante: c'était à la fois le baume et l'élixir. 19

PIazza, Gaumont, Trianon, les salles de Toulouse flambaient. On allait deux à trois fois par jour au Cinéma. Les présentations de films se multipliaient. Les premiers titres me reviennent, comme La. route semée d'étoiles avec la voix doucereuse de Bing Crosby et son air bon enfant. Les cloches de Sainte Marie avec le même, et le beau visage auréolé d'Ingrid Bergman, en religieuse qui rassurait l'Amérique puritaine avant de la choquer plus tard par son amour fou pour Roberto Rossellini. Ces comédies dramatiques nous faisaient rire et pleurer touchant en nous finalement ce qu'il y avait de plus spontané. Yves Salgues alors critique dans le Joumal local laissait s'épancher toute la sensibilité roma. nesque et romantique que nous aimions en lui. à ces histoires de Tout le monde ((marchait» combats psychologiques qui finissaient bien, naturellement. Et puis, il y avait des gags délicieux, comme ces religieuses prenant le fou-rire pendant le discours d'un recteur parce que le
((

))

chat jouait

avec son chapeau.

Je retiens dans le même temps une scène de POUTqui sonne le glas où Ingrid Bergman, fille de la montagne, rencontre un mercenaire américain sous les traits de GaI}' Cooper. Elle vit avec une vieille femme, l'admirable Katina Paxinou, qui a beaucoup vécu et garde une

grande

((

classe

II.

Un soir elles sont toutes deux

devant le miroir de leur pauvre campement. Maria - Ingrid demande à quoi l'on reconnaît l'amour, et l'autre de répondre (( Quand tu sen-

tiras la terre fille! II.
Les Ciné-Clubs
.

trembler
sortaient

sous

tes

pieds,

ma

de la clandestinité,

s'installaient

plus

confortablement,
20

s'étof-

faient. On y faisait des rétrospectives. Tous les films de René Clair nous sortaient de l'exil provincial et de la nostalgie d'une capitale qui aurait pu disparaître et renaissait de ses blessures. Leurs titres - hommages, Paris qui dort, Sous les toits de Paris, le Million, Quatorze Juillet et leurs décors, perpétuaient le mythe des mansardes, des toits gris, des placettes et des becs de gaz. Et aussi, les chansons des rues, les merveilleuses musiques d'Auric et surtout de Jaubert. Je ne connaissais pas encore Paris mais c'est par ce monde assez stéréotypé et manquant de « chair)l, que j'y entrais plus tard. Comme dans un rêve avant d'en déguster l'essence par d'autres voies et d'autres voix. Zéro de conduite fut une jubilation me rappelant sous le mode poétique mes cruautés de cancre, mes batailles de polochon, et la mise en sandwich entre deux matelas (mais oui!) d'une de nos surveillantes du lycée d'Alger. Je me sentais justifiée, je rentrais moi aussi, dans l'écran, bien avant La rose powpre du Caire. La pensionnaire que j'avais été retrouvait ce monde triste et doux au souvenir, gardant étrangement en elle un rejet et une nostalgie des dortoirs sinistres où se nouaient pourtant des amitiés qu'on croyait étemelles. Mon mari décida de fonder le premier CinéClub scolaire. Nous louâmes un film en 35 mm, Le jeune Tom Edison et la plus grande salle de Toulouse. Nous attendions mille élèves, il en vint cinquante, les professeurs n'ayant pas distribué nos tracts. Nous avions mis dans l'aventure, l'argent de notre mois, nous vivions du Capra,
21

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