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MARCEL DUCHAMP ou l'éblouissement de l'éclaboussure

De
128 pages
Marcel Duchamp est célèbre pour avoir rajouté des moustaches à la Joconde, pour avoir glorifié une pissotière à l'égal d'un objet d'art. Trop célèbre, il ne consacrait à ces dérisions iconoclastes que deux ou trois heures tous les 6 mois. Alors que chaque jour, presqu'en secret, au prix d'un travail de plus de quinze années, ce négateur pesait les mots d'un poème, légende d'un vitrail hérétique - Le Grand Verre - dans la transparence duquel flamboie le soleil du oui. Les écritures de ce recueil sont l'humble miroir de cet éblouissement.
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Marcel Duchamp
ou

l'éblouissement de l'éclaboussure

Collection L'art en bref
dirigée par Dominique Chateau
[Publiée avec la participation de l'Université du Centre de Recherche sur l'Image

de Paris I Panthéon Sorbonne]

À chaque époque, le désir d'art produit non seulement des œuvres qui nous éblouissent ou nous intriguent, mais des discussions qui nous passionnent. L'art en bref veut participer activement à ce débat sans cesse renouvelé, à l'image de son objet. Appliquée à l'art présent ou passé, orientée vers le singulier ou vers le général, cette collection témoigne d'un besoin d'écriture qui, dilué dans le système-fleuve et engoncé dans l'article de recherche, peut trouver à s'épanouir dans l'ouverture et la liberté de l'essai. À propos de toutes les sortes d'art, elle accueille des textes de recherche aussi bien que des méditations poétiques ou esthétiques et des traductions inédites.
Ouvrages parus : Maryvonne Saison, Les Théâtres du réel Jac Fol, Arts visuels & architecture: Propos à l'œuvre Dominique Chateau, L'Art comme fait social total Ouvrages à paraI"tre : Catherine Desprats-Péquignot, Roman Opalka: une vie en peinture Carl Einstein, La Plastique nègre (Negerplastik) André Le Vot, Gustave Courbet: au-delà de la Pastorale Dominique Chateau, Duchamp et Duchamp Raphaël Lellouche, Espèces d'art, L'Art post-minimal Salvador Rubio Marco, Comprendre en art, L'Esthétique de Wittgenstein Daniel Serceau, Mizoguchi et la question du rêve au cinéma Christian von Erhenfels, Sur les qualités de forme
~ l'Harmattan, 1998 ISBN 2-7384-6687-7

Jean Suquet

Marcel Duchamp
ou

l'éblouissement de
l'éclaboussure

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

Le Scorpion et la Rose, Christian Bourgois, 1970 Une Chimie greffée de chimères, Le Parler de la Lune aphasique, 1972 Miroir de la Mariée, Flammarion-Textes, 1974 Le Guéridon et la Virgule, Christian Bourgois, 1976 Le Grand Verre rêvé, Aubier, 1991 Regarder l'heure, sur le ciel de Marcel Duchamp, L'Échoppe, 1992 In vivo, in vitro, L'Échoppe, 1994 Oubli sablier intarissable, Liard, 1996

L'esprit qui n'est que Jeu de ses désirs m'enflamme, Et la chair qui n'est qu'eau pleut des eaux sur ma flamme, Mais ces eaux là pourtant n' esteignent point ce Jeu. Jean de Sponde

Étant donnés, dans l'obscurité, ]0 la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage... Marcel Duchamp

Ce recueil reprend des causeries prononcées: à Paris, sur le seuil du 23 de la rue Saint-Hippolyte où Marcel Duchamp crayonna sur le mur de sa chambre la première mise en place du Grand Verre. Les élèves du collège de Manneville-sur-Risle qui en réalisaient une magnifique copie grandeur nature s'impatientaient de savoir oui ou non si la machine marchait. À Venise, au Palazzo Grassi, comme à Rouen, à l'École Régionale des Beaux-Arts, j'ai raconté la même histoire, La même à Châteauroux, au collège Marcel Duchamp. La même encore, à Paris, au Musée d'Art Moderne, à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, au Musée du Jeu de Paume. Et je ne sais où au gré des ondes. Et j'en oublie,.. Pèlerinaient ainsi dans les siècles passés des porteurs de la bonne parole qui allaient de clocher en clocher faire chanter les couleurs de la lanterne magique des vitraux, Pèlerin d'un autre culte, je me contente de diapositives qui dans cette plaquette sont traduites en noir et blanc et « au trait» pour être reproduites in-texte sur le papier courant. De causeries en commentaires je reprends donc, et souvent mot pour mot, maintes formules de mes livres précédents, humbles échos du poë'me de Marcel Duchamp. La répétition, je veux dire la récitation par cœur, est voulue quasi génétiquement par une œuvre dont le titre se termine par le mot: 9

même. À quoi bon chercher un autre chemin s'il est vrai que le long de celui qui m'a conduit jusqu'ici j'ai trouvé soleil, ombre, autant que j'ai pu le rêver. Je vais essayer de traduire en paroles les fuyants jeux de lumières qui m'ont enchanté, d'éclairer mon encre avec ce que j'ai cru comprendre des écritures. Heureusement dans mon catéchisme pour rire un schisme darde sa langue fourchue. Au lieu d'un malabar qui. crache la foudre, dieu-le-père est une femme ensorcelant le monde dans la spirale de sa voie lactée chair... Si je remets une nouvelle fois le cap sur les mêmes étoiles, ce fut à l'origine pour répondre à une sollicitation visant à faire connaître en Amérique où il n' y est pas habituel mon itinéraire à travers le Grand Verre. Sous le titre resté inédit: From the Splash to the Flash. Je remercie pour leur écoute attentive, pour leurs rires, leurs doutes, étudiantes et étudiants, connaisseurs ou profanes. Leurs questions pertinentes et, ma foi, impertinentes à bon escient, m'ont permis de huiler dans la transcription que voici certains jeux d'engrenages que trop d'imprécision faisait grincer. L'épreuve de la haute voix, le souci de garder en éveil l'attention, m'ont pressé d'aller au plus court, sinon au plus simple. Ces notes sur le vif, tout juste remises en ordre, enrichies par les interventions de ceux qui ont bien voulu prêter oreille à mon chant d'amour à la Mariée, présentent un accéléré de la mise à nu. Il va sans dire qu'elles sont loin d'avoir desserré le dernier noeud du dernier voile. Je suis heureux qu'il m'ait été loisible de confronter à l'exigence de jeunes esprits qui ne s'en laissent pas conter le récit du voyage que je crois possible entre les mots et les images, et d'éprouver combien l' œuvre de Marcel Duchamp, aujourd'hui encore, rayonne d'un étonnant pouvoir de fascination.

10

-I-

Marcel Duchamp voit le jour le 28 Juillet 1887 à cinq ou six lieues d'ici, à Blainville, où le Crevon faisait encore tourner quelques moulins à eau. À l'heure de sa naissance, au début de l'après-midi, le Soleil trône haut dans le ciel, la Lune, à l'horizon, se lève. L'enfant vit heureux dans une famille unie. Aux murs de la maison paternelle, une étude de notaire, sont suspendues les eaux-fortes gravées par un grand-père qui aimait les vieilles rues de la ville autant que les verts chemins de la campagne normande. Au salon, à la veillée, Madame mère joue du piano. Les deux grands frères s'affrontent aux échecs. Marcel partage leur passion, abandonnant ses jeunes sœurs à des jeux plus de leur âge. Le temps coule, facile, entre les pommiers en fleurs, les feux de bois, l'aquarelle et les sonatines. Les arts sont d'abord d'agrément. Duchamp n'en démordra pas. Bientôt les grands frères partent pour Paris. L'un, sous le nom de Jacques Villon, s'y consacre à la peinture; l'autre à la sculpture, tout en étudiant l'anatomie, non pas aux Beaux-Arts mais en faculté de médecine. En 1904, son baccalauréat de philosophie en poche, Marcel les rejoint. Tous habitent sur la butte Montmartre, versant Nord, où les jardins d'herbes folles et les vignes rabougries n'étaient pas encore en totalité lotis. Grâce à la protection de Jacques Villon déjà un peu connu, Marcel Il

qui a hérité d'un crayon affûté vend quelques dessins humoristiques soulignés de légendes aux mots plus affütés encore à une revue fort en vogue et parisienne en diable: Le Rire. Papa envoie de bon cœur des subsides. Marcel à son tour se frotte à la peinture. Les Impressionnistes sont ses premiers maîtres. Puis les Fauves. Enfin Cézanne. Deux ou trois tableaux à l'école de chacun, et il passe. Il fait ses gammes à la plume autant qu'avec le pinceau. Sont goût des couleurs n'a d'égal que sa gourmandise des mots. Il lit, et il illustre, le tendre et ironique poète amoureux de la Lune, Jules Laforgue. Les soleils contradictoires de Platon et de Nietzsche échauffent sa pensée. La mathématique de Poincaré, la science-fiction de Pawlovski l'initient aux mystères de l'hyper-espace et de la quatrième dimension. En 1911, âgé de 24 ans, Marcel Duchamp a accompli son noviciat pictural. Cette année-là son modèle préféré le fait père d'une petite fille. Dès lors, l'enfant, ce n'est plus lui. Le temps a pris un nouveau départ. L'heure presse. Heureux? Malheureux? Pas un mot. Il n'a jamais rien dit de cette naissance. Au contraire il a plusieurs fois affirmé s'être gardé férocement de toute progéniture. Bref, en 1911, le moment est venu de conquérir sa propre personnalité. Fort de la certitude que les seuls rivaux auxquels il doit se mesurer sont les cubistes, Duchamp adopte leur palette de teintes éteintes, leur dessin fragmenté. Mais il n'empoigne pas leurs guitares. Quitte à passer pour un brin arriéré dans le concert de nouveautés de ce début du siècle, il prend toujours plaisir à peindre des nus. Puis très vite il s'intéresse aux créatures qui font fureur à chaque coin de rues, qui électrisent l'air du temps: les machines. À commencer, tout bonnement, par un moulin à café qu'une flèche incongrue encerclant la poignée met en mouvement. Le mouvement, sa représentation, son analyse, voilà l'adversaire que désormais Duchamp va essayer de mettre à la raison. Aller d'un point à un autre en relevant la 12