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Masson, Hervé dit Hervé Masson

De
464 pages
"Je suis un figuratif abstrait!" aimait à dire Hervé Masson dont l'oeuvre est contemporaine de celles des peintres de l'Ecole de Paris d'après-guerre. Venu à la peinture en 1941, il a introduit dans le cubisme les canons féminins de la statuaire hindoue et du groupe de Calcutta. Quoique brève, sa carrière politique dans une île courtisée par les grandes puissances en a fait une des figures marquantes du parti MMM dans les années 70. Au cours de ce retour à l'Ile Maurice le peintre allait retrouver les éblouissements de la lumière tropicale et les oeuvres atteindre une sérénité bouleversante.
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A Jacques Daras

Du même auteur
Hervé-Masson, catalogue de l’exposition Hervé-Masson à Dunkerque, Sans-Frontières, 1981. L’Île Maurice, Karthala, Paris, 1984 ; rééd. 2005. Histoire de la littérature française, sous la direction de B. Lecherbonnier, Nathan, Paris 1984. Naissance de l’Ecole moderne, 1791-1804, Nathan, Paris, 1989. Antilles 1789, la Révolution aux Caraïbes, en coll. avec L. Abenon, J. Cauna et L. Chauleau, Nathan, Paris, 1989. Camille Claudel-Auguste Rodin, la passion à quatre mains, Acropole, Paris, 1999. Marie et Pierre Curie, Unis dans la science, Acropole, Paris, 1999. Colette et Willy, Un amour à la Belle Epoque, Acropole, Paris, 2000. Tzara et Isou, contribution au colloque Tristan Tzara, le surréalisme et l’internationale poétique, Itinéraires et contacts de cultures vol. 29, Université Paris 13, L’Harmattan 2000. Géopolitique du monde contemporain, 1969-2000, Le Nouvel Autodidactique, Quillet 2000. Les Etats d’Afrique et de l’océan Indien, Cartes et dossiers, Dictionnaire Universel, Hachette-Edicef, Paris 1995, mise à jour 2002. Bécassine, une légende du siècle, Gautier-Languereau, Paris, 2005. Hervé Masson, rétrospective, en coll. avec Barbara Luc, catalogue de l’exposition 2005 au Mahatma Gandhi Institute, Maison des Mécènes, Port-Louis, 2005. À paraître : Deux flibustiers de Curepipe : Malcolm de Chazal et Hervé Masson, contribution aux Journées Malcolm de Chazal, Universités Paris 13 et Paris 3, 31 mai-1er juin 2002.
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr

© L’Harmattan, 2005 ISBN : 2-7475-8851-3 EAN 9782747588515

BERNARD LEHEMBRE

Masson, Hervé dit Hervé Masson
Peintre et homme politique de l’île Maurice 1919-1990

Biographie

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L’Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

Remerciements
Au terme de ce travail, je serais coupable d’ingratitude si j’omettais de remercier tous ceux qui m’ont soutenu dans cette entreprise. Leur liste est longue et en dépit de mon désir de les nommer tous - j’aimerai n’en oublier aucun -, force m’est de m’en tenir à un petit nombre. Que ceux que je ne cite pas ne m’en tiennent pas rigueur, car dans le corps du texte leur nom a été mentionné, si par inadvertance cela n’a pas été le cas je les prie de m’en excuser et de me le faire savoir afin que je puisse le moment venu pallier à ces omissions. Les premières personnes qui me viennent à la pensée se trouvent bien sûr être celles qui ont été à l’origine de la biographie et que j’ai cruellement fait souffrir durant trois années tant par ma méthode d’investigation souvent inquisitoriale que par mes conclusions éloignées de leurs propres visions de l’artiste : Brigitte et Sibylle Masson, sa fille et sa femme. Comme je suis conscient de n’avoir pas composé une hagiographie je leur suis gré de ne pas m’en avoir fait le reproche et d’avoir eu la délicatesse de ne pas m’imposer de censure. Si je n’ai pas pris la liberté de tout révéler de leur vie privée c’est que je ne me sentais pas autorisé à le faire dès lors que cela ne permettait pas une meilleure approche de l’œuvre comme du personnage public. Je dois dire ici que ce travail a été facilité grâce à l’accès aux archives familiales conservées à l’atelier par Sibylle et à la confiance dont elle m’a gratifié. J’espère n’avoir pas démérité au regard de celle-ci. Qu’il me soit aussi permis d’avoir un souvenir ému envers deux de mes correspondants mauriciens aujourd’hui disparus, Lucien Masson et André Decotter. A la veille de mourir, ces deux critiques ont puisé dans leurs dernières forces pour m’encourager et satisfaire ma curiosité, que leurs fils respectifs, Olivier Masson et Robert Decotter qui ont à cette occasion joué des rôles de messager, reçoivent ici l’expression de ma gratitude. Si je connaissais l’artiste depuis décembre 1973, date où j’avais effectué à l’île Maurice une mission d’information pour un comité de défense des droits des immigrés, en revanche j’ignorais tout des années antérieures passées en France à Recloses, Créteil et aux Amandiers. Je suis donc tributaire des témoignages précieux que les uns et les autres ont cru bon de déposer dans mon escarcelle et de leur accueil chaleureux chaque fois que j’ai eu la possibilité de leur rendre visite, je pense notamment aux amis et collectionneurs du peintre, Josiane et Claude Haza, Andrée et Claude de Jenken, Emilia et Robert Galardini, Janine et Robert Maurel, et à ses fils Dominique et Jacques Masson. Je garde présentes en mémoire les émotions que Jacques m’a fait partager au cours de la journée où nous sommes allés sur les lieux de son enfance à Recloses et au Petit-Pré et celles qu’Anaïs Bérard-Masson, la petite-fille de Paula et Loys, m’a procurées cet autre jour où elle nous a permis de voir et photographier les œuvres conservées par ses grands-parents. Cette remontée dans le temps m’a fait rencontrer les peintres Jean-Jacques Morvan et Pierre Argo, le sculpteur

Shelomo Selinger, l’éditeur Bruno Durocher, la psychologue Aliette de Seyssel, le journaliste Philippe Leymarie et correspondre par la voie épistolaire avec les cousines Magda et Claire Mamet, Frank Avray Wilson, Mlle Edmée Le Breton, la fille d’Edmée Le Breton, Mme Lyane Domaingue, la fille du Dr Curé, François Bayle et Armand Maudave de Maizière, ou par le téléphone comme ce fut le cas avec Lucien Masson et Odile Dozol, une des sœurs jumelles d’Hervé, Nina Vidrovitch, Roland Balme, Monique Lepêtre et Jacques Peuchmaur des éditions Robert Laffont. J’ai à présent quelques dettes à reconnaître publiquement à l’égard d’Alain Paucard et de Claude Haza, fidèles d’entre les fidèles, qui m’ont prêté et autorisé à utiliser les documents manuscrits et sonores qu’ils avaient réunis lors d’entretiens avec le peintre. J’en ai fait mon miel et j’espère que le profit que j’en ai tiré ne les décevra pas. De même je dois adresser à Michel Dauberville de vifs remerciements pour le prix de son aide et la chaleur de ses encouragements. Se savoir appuyé par l’homme qui avait le plus contribué à promouvoir l’œuvre d’Hervé Masson sur le marché international de l’art au cours des années 60 a été un fantastique stimulant au moment où les perspectives d’une rétrospective semblaient de plus en plus hypothétiques. Des encouragements m’ont encore été donnés par mes amis du Centre d’Etudes littéraires francophones et comparées de l’Université Paris-13 de Villetaneuse et du Centre de Recherches sur le Surréalisme de l’Université Paris-3 de Censier en particulier à l’occasion des Journées Malcolm de Chazal de mai et juin 2002. Que Jean-Louis Joubert, Emmanuel Rubio, Henri Béhar et Bernard Lecherbonnier en soient ici remerciés. A ces noms, je dois encore associer ceux de Mauriciens établis en France, mais demeurés attachés à Maurice qui m’ont éclairé sur de nombreux particularismes de leur île natale, au premier rang desquels je place Catherine La Hausse de la Louvière et A-Ken Wong. Enfin cette biographie est redevable à l’historienne d’art, Barbara Luc, de son étroite collaboration. Celle-ci m’a en effet accompagné d’un bout à l’autre de cette enquête, éclairé sur les problèmes picturaux soulevés par la peinture d’Hervé Masson, et commenté toujours avec pertinence les chapitres de cet ouvrage au fur et à mesure de leur rédaction. Ses critiques et ses remarques ont beaucoup contribué à donner à ce travail sa physionomie définitive. Pour toutes ces raisons j’espère que cette édition concourra à lui témoigner ma reconnaissance et à pérenniser notre amitié. Ce livre a bien failli ne pas être au rendez-vous du Mahatma Gandhi Institute de juin 2005 à cause de la défection à la dernière heure de l’éditeur pressenti pour l’édition mauricienne. Par bonheur, Maïna Lecherbonnier et mon ami Denis Pryen ont volé à son secours et tout mis en œuvre pour qu’il paraisse dans les délais sous ses couleurs. C’est fait. J’en applaudis l’exploit et j’en félicite ses collaborateurs dont Chekib Abdessalam.

PREFACE

J’ai connu le peintre avant l’homme, les œuvres avant la personne, par conséquent la face la plus lumineuse du ténébreux Hervé Masson. La toute première fois c’est à l’automne 1961, à la galerie Bernheim-Jeune, à Paris. J’avais vingt ans. Je lisais Arts et les Lettres françaises. Je courais les expositions. Ce qui, en art et en littérature, était maudit m’attirait plus que tout. Quelle était sa personnalité ? Je ne l’imaginais pas. Sans doute avait-il l’allure des peintres que je côtoyais au Quartier latin : chevelu, barbu, négligé et vivant dans un atelier transformé en capharnaüm. Je le voyais en rapin célibataire, nullement en père de famille, ou en artiste mondain, nullement en ermite. J’étais fort éloigné de la réalité. Sa rencontre eut lieu beaucoup plus tard et hors de France, sous l’équateur, à l’île Maurice, en décembre 1973. Elle fut sans lien avec l’art et la peinture. Hervé Masson était devenu un leader politique. Il avait dirigé un journal révolutionnaire et venait de sortir de prison. Moi j’avais été mandaté par un comité de soutien aux immigrés pour attirer l’attention des autorités mauriciennes sur le sort de leurs ressortissants en Europe. Le climat pré-révolutionnaire qui régnait encore à cette date nous avait détournés des domaines de l’art et de la littérature. J’aurais toutefois les jours suivants le privilège de voir les dessins au crayon feutre exécutés durant son incarcération. À l’ordre du jour du premier entretien : le sort des émigrés. Le sujet était brûlant. Ses camarades de la révolution portaient un jugement sévère : chaque candidat à l’émigration était un déserteur. Aussi étaient-ils indifférents aux luttes des émigrants sur le territoire français. Hervé ne partageait pas cette opinion. Il connaissait pour l’avoir vécue la misère des expatriés, aussi pouvait-il admirer le courage de ceux qui luttaient sous d’autres cieux pour leur dignité. Ce matin-là, une crise de goutte l’handicapait. Or, quelques heures plus tard, quelle n’a pas été ma surprise de le croiser sur une chaussée de Curepipe courant à la tête d’un groupe de jeunes militants prêt à en découdre avec des partisans du camp adverse. Un des leurs avait été molesté et ses agresseurs s’étaient réfugiés à l’hôtel de ville. Dès son retour en France et durant dix-sept années, j’irai souvent le voir à l’atelier de la rue des Amandiers, - au moins deux ou trois fois par mois. Je l’avertissais toujours à l’avance. Il n’aimait pas les visites faites

à l’improviste. Mes retards le mettaient en rage. J’avais souvent droit à des reproches, ce qui ne l’empêchait pas de m’offrir une pipe avant de prendre place en face de moi. Il m’accordait alors toute son attention et ne tenait aucun compte du temps qui s’écoulait, assis de l’autre côté de la table, le corps légèrement penché en appui sur ses coudes, la pipe dans la main droite, un briquet dans la gauche ou sur le rebord à sa portée. On conversait de tout et de rien, excepté de sa peinture. Je l’ai bien regretté depuis. Il luttait contre la peur de la cécité et la dépendance à l’alcool. Après ses opérations de la cataracte il s’évertuait ainsi à ne boire qu’après 18 heures. Durant toutes ces années où il ne quittait plus l’atelier une véritable complicité s’est instaurée entre Hervé et moi. Il m’encourageait dans mes recherches historiques et appréciait que je le tienne informé de mes lectures et de mes trouvailles aux Archives et à la Bibliothèque nationale. À ses yeux, je cultivais pour son pays natal une grande passion. En 1989 il m’avait demandé de réaliser un film documentaire sur sa carrière. À cause de son décès ce projet n’a pas abouti. Je ne m’en console pas. C’est pour m’acquitter de cette dette que j’ai accepté de composer cette biographie. Les notes accumulées en vue du tournage ont donné naissance aux premières lignes de ce livre. Ce travail est achevé et paraît grâce au dynamisme de mon éditeur à l’heure où la première manifestation de reconnaissance a lieu à l’Institut Mahatma Gandhi, à Maurice. Je remercie Denis Pryen d’avoir volé à son secours en accélérant sa publication, pour ne pas manquer ce rendez-vous. Me voici donc quitte. Beaucoup ne le reconnaîtront pas dans le prisme déformant de mon regard. Rien de plus normal : Hervé Masson était un être multiple. Comme il n’a pas été tendre envers ses amis, j’ai pris le parti de ne pas être tendre avec lui, afin d’être au moins fidèle à l’image que je me suis faite de lui et de rester fidèle à l’image qu’il se faisait de moi.

I Les heures bleues du Capricorne
Le peintre Hervé Masson est né le 17 janvier 1919 à Rose-Hill une petite agglomération urbaine de l’île Maurice érigée sur le plateau des plaines Wilhems au pied du Corps de Garde. Originaire de Lorraine, sa famille s’était établie sur ce territoire de l’océan Indien en 1753. Plusieurs membres s’étaient par la suite illustrés à l’Assemblée coloniale, pendant la Révolution, et dans la guerre de course livrée aux Anglais. Bien que britanniques depuis 1810, comme les autres vieilles familles franco-mauriciennes, les branches de son ascendance – maternelle et paternelle - étaient restées fidèles au culte catholique romain et, à l’époque de sa naissance, un oncle maternel, Joseph Mamet se préparait à devenir le premier prélat de l’île natif de la colonie. Une grande ferveur avait donc présidé à la cérémonie de baptême, le lendemain. Comme la jeune accouchée n’était pas en état de quitter la chambre c’est sa sœur aînée, Thérèse Mamet dite « Ma Vieille », qui avait porté l’enfant jusqu’à l’autel où se tenait l’oncle Joseph, « Tonton Père ». L’avaient suivie la marraine et le parrain : sa cousine « Lily », Eliane Esnouf née Bérenger, femme de lettres, et son beau-frère « Biko », Gaston Masson, médecin. Marie Joseph Lucien Hervé n’était pas le premier enfant du couple Masson, formé par son père Raoul et sa mère Paula et uni par le mariage depuis le 14 janvier 1915. Deux garçons l’avaient précédé : Marie-Joseph Loïs en décembre 1915 et Marie-Joseph Lucien en mai 1917. L’aîné qu’on appelait Lolo était bien portant. Le cadet trop chétif avait, quant à lui, quitté ce monde huit mois avant l’arrivée d’Hervé, peu de temps donc après sa conception.1 Durant cette troisième grossesse la mère avait été préoccupée par la question légitime de savoir si l’enfant qu’elle portait était une fille ou un garçon. À quelques semaines de la délivrance elle avait consigné dans le Journal de Bébé2 qu’elle allait tenir jusqu’en août 1920 : « ce sera une fille, sûrement. » Grâce à ce journal nous savons même quels prénoms la
1. L’enfant Lucien est décédé à Rose-Hill le 12 mai 1918. 2. Mme Paula Masson, née Mamet, Le Journal de Bébé, ms tenu de janvier 1919 à août 1920.

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petite fille désirée aurait reçus. La maman l’aurait appelée Thérèse, comme sa sœur aînée, le papa Paula, comme son épouse. L’éventualité de mettre au monde un garçon l’avait rendue perplexe, non à cause d’un prénom à choisir - cette question ne l’a pas vraiment préoccupée -, mais de la pensée de l’enfant décédé huit mois plus tôt. « Sera-ce le petit remplaçant du joli ange qui s’est envolé ? » Peut-on lire sur la première page de son journal. Rédigée à cet endroit une telle phrase nous apparaît aujourd’hui lourde de conséquence. Ne jetait-elle pas une terrible hypothèque sur le sort du nouveau-né. Quel essor pouvait-il prendre et quel épanouissement pouvait-il attendre s’il était vécu par sa mère non comme il aspirait à l’être, mais comme le remplaçant d’un frère absent qu’on l’obligerait à faire vivre par procuration. Dans cette perspective « le joli ange » risquait fort d’être un fantôme qui le hanterait et le poursuivrait toute son existence : lui reprochant le sacrifice de sa vie ? Cette disparition allait être un douloureux trait d’union entre les aînés. Le silence de la famille renforcerait ce lien. Les efforts déployés pour effacer cette mort d’enfant de la mémoire familiale aboutiraient au transfert du prénom du petit Lucien sur le dernier-né de la fratrie Masson : Lucien né en 1926. Ainsi, avait-on dépossédé définitivement le mort de son identité en sorte que les généalogistes ne connaîtraient qu’un seul Lucien omettant toujours de mentionner les dates de naissance et de décès de Lucien 1. Entre-temps deux paires de jumeaux avaient fait irruption dans la chambre réservée aux enfants : Paula et André en 1921, Odile et Michelle en 1924. Chez les Masson, l’exception gémellaire était donc la règle. On naissait jumeau avec ou sans double. Ceux qui étaient nés sans leur double passeraient leur existence à le rechercher pour panser cette blessure originelle produite par une absence vécue comme une amputation. Pour Hervé Masson, né de surcroît dans une atmosphère de deuil et la crainte de la cécité, la vie ne ressemblerait pas au cours d’un long fleuve tranquille. Arrivé au crépuscule de son existence il l'évoquera à deux reprises sous l'aspect d'un frère jumeau, dans la description d’une rêverie hypnagogique3 et à travers l’évocation du personnage éphémère de Frédéric, - « un enfant trop faible mort prématurément après quelques jours4 » -, révélant ainsi une sourde et ancienne souffrance : celle pro3. Hervé-Masson, « L’Homme-équateur », L’Ether Vague-Patrice Thierry, 1988, p. 41. 4. Hervé-Masson, « La Case Malédiction », roman autobiographique inédit, 1990, ms p.42.

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voquée par l'absence d’un double commun à Loys et à lui-même et mystérieusement disparu. En quelques années l'étage de la maison s'était transformé en une véritable pouponnière. Très tôt, pour tenir le ménage et s'occuper des enfants en bas âge, la jeune mère avait eu besoin d'aide. Dans son cas le recrutement de nénènes de couleur n'était pas seulement une question de standing social due à son rang, mais une nécessité imposée par son état de santé. Depuis la plus tendre enfance Paula souffrait des yeux. Longtemps ce mal avait été ignoré et la petite fille avait grandi sans recevoir de soins. Mais au cours de sa première grossesse, on s’était rendu compte de la gravité de son état. À la naissance de Loys son entourage avait eu à craindre le pire : Mme Masson ayant failli perdre la vue. Par bonheur, après six mois de cécité complète, la nuit s’était déchirée et la mère de Loys avait recouvré l'usage de ses yeux. Toutefois, pour préserver l'œil gauche, le moins atteint par le mal, sur les conseils de son médecin, le Dr Duvivier, elle s'était imposée à vivre quatre années sans lire, ni écrire ni broder. On imagine mal quel a été le sacrifice enduré par cette jeune femme éprise des belles-lettres à l'occasion de ces privations de lecture. C'est dans l'intervalle de temps écoulé entre les naissances de Loys et d'Hervé que, armée d'un stoïcisme devenu légendaire, elle avait eu à subir cette épreuve. Plus tard, pendant la guerre, de nouveau affectée par la maladie et toujours persuadée de l'inéluctabilité de la perte de sa vue, elle offrirait à son entourage un nouvel exemple de courage et de volonté en s'exerçant, cette fois-ci, un bandeau sur les yeux, à tenir un porte-plume et une aiguille à broder afin de ne pas se laisser surprendre, le moment venu, par la cécité. Toujours prête à se dévouer, Thérèse Mamet, sa sœur aînée était accourue à son chevet. « Ma Vieille » - c'est par ce sobriquet que les enfants Masson ont constamment appelé cette tante maternelle - n’avait pas hésité une seconde entre la cure de son frère, le chanoine Joseph Mamet, et la maison de Paula et Raoul Masson. Soixante ans plus tard, la rédaction des premières pages des Heures bleues du Capricorne montre qu’Hervé Masson avait gardé présente à la mémoire sa silhouette familière. « Ma Vieille » appartient à l'univers clos des veillées de sa petite enfance, source de merveilleux et de fantastique. Son souvenir était indissociable des récits fabuleux de « nénène Zita »5 qui ont tellement marqué l'imagination fertile du garçonnet. Attachée au service des filles Mamet à l'époque de leur jeunesse, cette nénène détenait le pouvoir
5. Hervé-Masson, « Les Heures bleues du Capricorne », p. 15-16, op. cit.

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extraordinaire de se déplacer en lévitation, de traverser les murs et parfois de venir la nuit hanter leur maison. Ainsi, bien des années avant de lire les récits initiatiques de Carlos Castaneda6 sur les pouvoirs des chamans indiens, Hervé Masson savait-il que certains êtres facétieux étaient tout à fait capables d'accomplir de tels exploits. Ma Vieille aidait donc Paula à tenir la grande maison de la rue Ambrose. Malgré son dévouement sans bornes elle ne pouvait pas prendre en charge l'entretien et l'élevage de ses neveux et nièces. Aussi y a-t-il toujours eu, à cette période, une petite cohorte de nénènes pour se relayer autour de ces espiègles garçonnets et les materner à l'ombre des badamiers et des eucalyptus du jardin. Parmi celles qui ont laissé dans le cœur des enfants Masson une empreinte indélébile nous aurons plusieurs fois l'occasion d'évoquer « nénène Argentine » et surtout « nénène Berthe »7 en raison de son attachement à la famille Masson. N'est-ce pas ces jeunes métisses d'origine malgache qui, en fin de compte, après les avoir nourris et sevrés, leur ont appris à marcher et, à bien des égards, les ont accompagnés sinon pilotés dans leurs premières expériences de la vie ? « Nénène Berthe fut ma seconde maman », continuait à déclarer en mars 2001 Odile, une des sœurs jumelles d'Hervé Masson. Au cours des premières années Paula Mamet n'avait guère eu à se plaindre de son union avec Raoul Masson. Des fiançailles tardives l'avaient préservée du célibat. À vingt-six ans, orpheline, sans dot, une jeune femme blanche - fut-elle jolie, intelligente et instruite comme elle perdait au fil des jours ses dernières chances d'être demandée en mariage par un beau parti dans une communauté aussi rigide et fermée que celle des Blancs de l’Île Maurice d'avant 1914. Certes, sa dévotion aurait pu lui faire suivre la voie de son plus jeune frère, Joseph, ou celle de sa cadette, Misite, devenue religieuse sous le nom de sœur Ursule, et entrer à son tour au couvent des sœurs de Lorette. Cette direction n'avait pas été choisie par l'aînée, Ma Vieille, restée célibataire et vieille fille pour élever ses plus jeunes frères et sœurs. Que seraient-ils tous devenus, après la mort de leurs parents et le terrible cyclone de 1892 qui avait ravagé l'île et mis à bas la maison familiale de Port-Louis, sans le dévouement de Ma

6. Carlos Castaneda, « L’Herbe du diable et la petite fumée », Coll. Témoins Gallimard, 1972. 7. Hervé-Masson, « Les Heures bleues du Capricorne », p. 17-18 et 60, op. cit.

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Vieille ?8 Pas plus que cette sœur, exemplaire, Paula n'avait éprouvé ce qu'il convient d'appeler une vocation religieuse, ni n'avait désiré se retirer du monde. Au contraire : brillante écolière, elle avait été au début du siècle dernier la première jeune fille de l'île à passer avec succès l'examen du Senior Certificate of Cambridge9. À une époque plus récente une pareille prouesse lui aurait ouvert bien des voies, celles de l'université par exemple. Il n'en avait rien été en 1907, année où elle avait fêté son vingtième anniversaire. En ce temps-là, il n'était guère pensable dans les milieux modestes de la bourgeoisie de laisser partir vers le RoyaumeUni ou la France une jeune fille pour la réalisation d'un dessein autre que celui du mariage. Longtemps nourris en secret par la jeune Paula, des projets d'études plus poussées l’avaient portée vers la littérature de langue française et le dessin, matières qui l'intéressaient au plus haut degré et à l'égard desquelles ses mentors lui reconnaissaient du talent. Pour les concrétiser, il lui aurait fallu suivre l'exemple de son cousin, Auguste Esnouf, le futur écrivain Savinien Mérédac, parti en 1900 à Londres, avec une bourse d'Angleterre, et revenu avec des diplômes d'ingénieur trois ans plus tard. Ce qui, par ailleurs, aurait été permis à son frère Evenor et encouragé chez n'importe quel garçon doué de la bourgeoisie, était malheureusement défendu à une fille. Aussi, sans transiger, Ma Vieille s'était-elle opposée à ces projets d'aller étudier en France. Résignée, Paula avait obéi. Avec le temps elle s’était consolée. Les bruits précurseurs de la guerre avaient apaisé le feu intérieur qui continuait de brûler en elle, ravivé par ses lectures et les cours privés de français qu'elle dispensait alors aux enfants de la bonne société. Ses fiançailles avaient consacré son renoncement. Le voyage que Paula n'avait pas pu entreprendre, jeune fille, ses enfants l'entreprendraient plus tard. Tel avait été le vœu qu'en secret elle avait formulé et qui l'avait inclinée à accepter l'idée du mariage. Encore fallait-il qu'un prétendant fît sa déclaration ! Celle-ci aurait enfin lieu le jour où Léon Masson-Abraham, les mains gantées de blanc, comme le veut la coutume, était venu pour son fils Raoul demander sa main à l'aînée des Mamet. On était en 1913 au lendemain du jour de l'an. Dès cet instant, il n'est pas exagéré de le penser, la jeune femme a été animée par la volonté de vouer sa vie à la réalisation de ce rêve. Ce qu'elle a fait
8. Evenor Mamet, « Petit Paul, notes et impressions «, préface de Léoville Lhomme, Port-Louis 1914. 9. Cet examen britannique était l’équivalent du baccalauréat français.

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avec constance, détermination, contre vents et marées, en dépit des revers de fortune de son mari. Devenue Mme Raoul Masson, Paula Mamet allait se dévouer, corps et âme, à l'éducation de ses enfants, s’ingéniant à agir de telle sorte que la dégradation matérielle de son ménage ne puisse pas nuire à leur instruction ni à leur avenir. S'il n'en a pas été ainsi, comment comprendre la joie profonde qui rayonne dans chacune des lettres adressées à ses enfants et petits-enfants après que ceux-ci se seraient établis en France conformément à ses désirs ? Sur une photographie10 prise au moment de ses fiançailles avec Raoul, - un des rares documents de jeunesse la concernant, qui nous soient parvenus (austérité et modestie obligeaient!) -, Paula apparaît dans une robe blanche à manches longues et fermée jusqu'au menton dissimulant de cette façon aussi bien les formes du corps que la chair de sa gorge et de ses avant-bras. Au sommet de cette masse de tissu amidonné, émerge un doux visage aux joues rondes et au menton légèrement enveloppé où s'estompent déjà les fraîcheurs de l'adolescence. Le front affiche son aptitude à la franchise. Le cliché est conventionnel : le photographe l'ayant figée dans une attitude de soumission, légèrement en retrait du fiancé qui, lui, se croit obligé de tenir une pose de conquérant... à la manière de Tartarin, bombant le torse et un pied sur le lion imaginaire! Les yeux de la jeune femme fixent l'objectif avec une pointe de curiosité et de malice tandis que le regard de son futur mari a déjà pris son envol et plane en direction des nuages. Raoul paraît aux anges. On devine qu'il a dans la tête plein de projets. Est-ce à cet instant qu'encouragé par ses aînés le petit frère, -« fils » l’appelaient-ils -, avait pris la décision de quitter son emploi de fonctionnaire à l'administration de la Mauritius Railways, la société d'état des chemins de fer mauriciens, pour ouvrir une étude d'avoué aux Plaines Wilhems, être « attorney at law » dit-on à Maurice ?11 L'environnement familial de Raoul ne pouvait que le prédisposer à faire ce changement de carrière et à le propulser dans le monde des affaires. Il y a chez les Masson une tradition héritée de la flibuste qui associe les activités commerciales à l'esprit d'aventure. Être « attorney at law » avait plus d'allure et de prestige que simple employé de l'Etat, futce dans un bureau. L'oncle maternel de Raoul, celui qui sera l'éblouissant grand-oncle de Madeleine Mamet, Gaston Gébert, l'honorable député du Grand-Port régulièrement réélu depuis 1901, n'était-il pas lui-même
10. Photographie reproduite in Charles Moulin, « Loys Masson », Poètes d’aujourd’hui n° 88, Pierre Seghers 1962. 11. Entretien avec Lucien Masson du 24 mars 2001.

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avant de siéger au Conseil législatif arpenteur juré, c'est à dire homme de loi ? Le frère de Gaston, l'oncle Frédéric, n'était-il pas depuis peu notaire à Mahébourg ? Quant à ses propres frères ils avaient bien réussi : à 43 ans Léon Masson prospérait dans l’import-export avec Madagascar et l’Afrique du Sud où il avait effectué de longs séjours, à 38 ans le Dr Gaston Masson était un médecin de renom qui avait ses entrées au Château du Réduit, lieu de résidence des gouverneurs. Même Marguerite, sa sœur était mieux lotie que lui : ne venait-elle pas d'épouser Léon Mamet, le directeur de l'école St-Stanislas, une fameuse école privée de Rose-Hill ? Lui, le benjamin de la fratrie des Masson, se pouvait-il qu'il demeurât plus de temps dans l'ombre et la médiocrité ? Raoul rêvait grand. Il voyait loin. À ce moment-là, il pouvait compter sur l'appui de Paula, l'expression de celle-ci, lisible sur le cliché, ne laisse pas de place au doute. Malheureusement au lieu de chercher à faire de sa compagne une collaboratrice qui l'aurait secondé et aidé à gérer son étude, il avait agi en époux conservateur et l’avait bridée : lui imposant un cycle de maternités rapprochées. À sa décharge il convient de préciser qu'à cette époque il était mal vu de faire travailler les femmes dans les familles blanches de l’Île Maurice. Adrienne, la veuve d'Hermidor de Robillard, mère de Sibylle future compagne d'Hervé Masson, en ferait la triste expérience après la mort de son mari : contrainte de trouver une source de revenus pour élever ses deux fillettes, elle s'expatrierait en Afrique du Sud où elle aurait la possibilité de travailler sans être méprisée. Quant à Paula, éduquée dans la religion catholique et grande dévote, elle était disposée à donner à son mari comme au Seigneur autant d'enfants que la bonne nature le lui permettrait. Dans les familles de la bonne bourgeoisie de l'île, il n'existait pas d'autre salut pour les épouses. La mémoire familiale a perdu le souvenir de l'étude ouverte par Raoul Masson. Où était-elle située, à Rose-Hill ou à Mahébourg ? Personne de nos jours ne parvient à la localiser. Cette déficience est éloquente. Elle permet d'évaluer le degré de souffrance endurée par la famille à cause d'elle. C'est une des fonctions de l'oubli d'anesthésier les grandes douleurs à seule fin de donner une nouvelle chance à la vie. À quoi bon remuer le passé quand celui-ci ne recèle rien de valorisant ? En revanche la maison construite sur le terrain acquis par Raoul, à peu près à la même année que l'étude, a laissé des traces profondes dans la mémoire de ses fils aînés. Chacun en a pieusement entretenu l'icône. La maison où les huit enfants du couple Masson ont vu le jour était une grande et belle bâtisse à étage, sise dans le centre de Rose-Hill, rue Ambrose, à proximité de la route Royale.
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Une photographie, reproduite dans l’ouvrage de Charles Moulin consacré à Loys12, nous montre la belle façade. C'est une maison coloniale, traditionnelle, construite en bardeaux sur des soubassements en pierres de taille noires. Des colonnes en bois soutiennent l'étage et les combles du toit. L'argamasse en terrasse devait être enduite d'un mélange de chaux. À l'étage comme au rez-de-chaussée, décorées de lambris ajourés et protégées par de solides balustrades, les varangues sont ouvertes sur toute la longueur de la façade. On accédait à l'intérieur par un large perron de pierre qui occupait le centre et donnait sur une allée du parc. Dans des pages inédites, rédigées en 1962, Hervé Masson fait une description sommaire mais significative des êtres de la maison natale : « De plain-pied avec la véranda sacramentelle, il y avait le bureau paternel, le grand salon blanc et la chambre conjugale : ces trois pièces occupant toute la façade d'au moins vingt mètres. Derrière le bureau venaient la belle salle à manger rouge, l'office et l'immense cuisine. (...) Gravitant autour de ces pièces-clefs, on comptait encore deux chambres d'enfants, une chambre d'ami, deux cabinets de toilette et une belle salle de bains au centre de laquelle s'élevait une baignoire de ciment. »13 Dans son souvenir, cette superbe villa, édifiée à la mesure du rêve de son père, est associée à une période de prospérité. « Son étude d'avoué marchait bien. La clientèle affluait car, tout bohème qu'il fût, mon vieux ne laissait pas d'être fort retors en matière de loi. Il s'entendait mieux que personne à débrouiller les affaires les plus compliquées, à dénouer les ficelles des héritages les plus contestables, à établir la validité des prescriptions les moins reconnues, à jongler en un mot avec les textes, articles, paragraphes et autres paradoxes du Code. Certes, il ne répugnait pas à défendre à l'occasion la veuve et l'orphelin, mais cela ne l'empêchait nullement d'assurer la défense - et pourquoi pas l'agression - de cent petits financiers rapaces. Chinetoques et hindous moustachus formaient le plus clair de sa clientèle et c'était en vérité une clientèle très rentable. Il n'y a pas en effet plus procéduriers que ces Orientaux recuits à la sauce de l'Occident. Le Code Napoléon est un délice dont ils font grosse consommation. Des Gargantua du Code, ces pseudo-Orientaux. Or, le code et le paternel faisaient bon ménage. Mon père gagnait gros à cette époque. »14
12. Op. cit. 13. Hervé-Masson, « Auto-bio-psychographie », manuscrit dactylographié de 1962, archives Haza, f. 6. 14. Ibid., f. 28.

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Ainsi, poussé par le goût du luxe, l'avoué s’était-il lancé dans de folles dépenses et avait-il cru nécessaire de recruter très tôt une nombreuse domesticité. « Le train de vie de mes parents exigeait un boy pour servir le whisky, un cuisinier pour fignoler les carrys et les fricassées, un jardinier pour entretenir la roseraie et le potager, une femme de chambre pour coiffer madame, une nénène pour les fils aînés et une "petite nénène" pour les puînés. Je manquerais d'exactitude si j'oubliais de citer, au moins pour mémoire, le menuisier ivrogne, Carvalho, qui chaque dimanche venait donner un coup de main à mon père qui adorait bricoler. Il y avait aussi Louise, la couturière, toujours amoureuse et plus souvent encore enceinte. »15 Sans doute Hervé Masson embellissait-il la réalité à bon escient pour revaloriser l'image d'un père infortuné. Mais ses évocations n'altèrent pas le sentiment laissé en lui par la grande maison, paradis perdu d'une « enfance hallucinée ». Par la suite, aucune habitation de ses parents n'exercera la même magie. C'est en effet sur cette propriété qu'il avait découvert le monde. Toutefois, le monde qui s'offrait à lui dans sa petite enfance était si bien clôturé qu'il n’avait pas pu soupçonner qu'il en existait un autre, à l'extérieur, fort différent. Les enfants, nés sous ce toit, n'ont donc pas appartenu à un milieu social aussi défavorisé que le prétendent les récits de Loys Masson et la légende noire colportée par Claude Roy avec complaisance dans son Esquisse d' portrait de Loys Masson en préface Des bouteilles dans les un yeux puis d'une réédition du roman Les Tortues16. À sa parution en février 1985, cette préface avait agacé Hervé Masson qui ne partageait pas cette vision misérabiliste de leur enfance indûment entretenue par l'œuvre de son frère. À son avis Loys était tombé dans ce travers avec la publication d'un roman en grande partie autobiographique, La douve17, qui avait fait pleurer le Tout Paris littéraire du milieu des années 50. Interrogée à son tour sur les raisons de ce penchant à s'inventer une enfance martyre, leur sœur Odile, très ironique, n'a pas hésité à confier : « Mon frère Loys avait une conception romantique de la littérature
15. Ibid., f.28-29. 16. Claude Roy, « Esquisse d’un portrait de Loys Masson », in Des bouteilles dans les yeux, Robert Laffont 1970, texte repris en préface de la réédition de Les Tortues, Robert Laffont 1985. 17. Loys Masson, « La douve », Robert Laffont 1957.

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héritée de notre mère : à ses yeux pour être un grand écrivain, il fallait à tout prix avoir eu une enfance pitoyable! »18 Plus sévère envers son grand frère, Hervé Masson devait souvent répéter à ses proches : « C'était plus fort que lui, il fallait toujours que Loys se montre plus misérable qu'il ne l'était en réalité! Ce n'était pas par pingrerie qu'il agissait ainsi, il a toujours été généreux envers moi et mes enfants -, mais c'était un trait détestable de son caractère : la pleurnicherie ! Il fallait toujours qu'il pleurniche sur son sort. Sur ce registre, il s'est accordé à merveille avec sa femme ! » Loys était d'autant plus mal placé pour se plaindre qu'il était né dans une vieille famille européenne installée de longue date dans la colonie. Or, nul ne peut comprendre les rapports humains et sociaux existant dans cette île à cette époque s'il néglige ce fait primordial que Maurice était une société multiraciale dominée par la communauté blanche. Minoritaire en nombre, à peine sept mille membres, cette communauté était constituée par les familles des descendants des colons français venus s'établir sur ce territoire au dix-huitième siècle et pour cette raison désignés sous le nom de Franco-mauriciens19. Or, en ce premier quart du vingtième siècle, la couleur de la peau discriminait les Blancs des Créoles et des Indiens et les plaçait, d'entrée de jeu, comme un héritage de droit divin, tout en haut de la hiérarchie sociale. Cette réalité commençait à être vivement dénoncée et contestée par les autres communautés ainsi que venait de le faire, quelques semaines avant la naissance d'Hervé Masson, le poète créole, Wilfrid Moutou qui, dans un long poème dédié à la mémoire de Rémy Ollier, avait écrit ces alexandrins : Pour juger le mérite, on recherchait d' avance L' origine et le nom, la couleur, la naissance, L' homme n' rien quand son teint était bronzé était Tandis qu' était tout quand il était rosé.20 il Toutes constituées au dix-huitième et au dix-neuvième siècles, sous l'esclavage puis sous le « coolie trade », les principales formations sociales de la colonie avaient, à cette date, encore très peu évolué. Certes,
18. Entretien téléphonique du 28 mars 2001 avec Odile Dozol. 19. Bernard Lehembre, « L’Île Maurice », collection Continents, Karthala 1984, réédition 2005. 20. Wilfrid Moutou, « Coup d’œil rétrospectif », cité par Jean-Georges Prosper in Histoire de la littérature mauricienne de langue française, Editions de l’océan Indien, 1978.

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la famille Masson n'avait rien en commun avec la caste des oligarques : ne possédant ni plantation de canne ni usine sucrière. Néanmoins depuis plusieurs générations le destin de ses membres s'est toujours confondu avec celui des catégories qui vivaient en étroite dépendance du pouvoir économique des sucriers ou de l'autorité coloniale britannique : fonctionnaires, hommes de loi, professions libérales. « Zot gran missié », au regard des masses laborieuses comme des artisans de village. De fait la minorité blanche qui détenait les rouages clés de l'économie veillait à ce qu'aucun de ses membres ne tombât jamais trop bas à seule fin de pouvoir cultiver en toute bonne conscience son sentiment de supériorité et de continuer à défendre jalousement ses prérogatives. Et si certains blancs en comparaison de leurs congénères se trouvaient dans le besoin, leur pauvreté ne ressemblait ni à celle des Créoles ni à celle des Indiens. Le pauvre blanc ayant toujours la ressource de vivre à crédit, d'entretenir un ou plusieurs domestiques, même s'il n'a pas de quoi payer ses gages, et surtout de pouvoir se soustraire à l'obligation de rechercher du travail en dehors de sa communauté. Sous la tutelle des Franco-mauriciens, vivotant de petits métiers urbains, d'artisanat, de pêche et de domesticité, les descendants des esclaves libérés, d'origine malgache ou mozambicaine, mais en grande partie métissés, forment la communauté créole. À Maurice, créole est synonyme de noir, de métis ou de mulâtre. La majorité d'entre eux a été convertie au catholicisme à la fin du dix-neuvième siècle sous l'apostolat du père Jacques Désiré Laval. Malgré leur adhésion à la religion romaine, leur foi et leur pratique ont conservé le souvenir des cultes de leurs aïeux auxquels, devenu jeune homme, Hervé Masson cherchera à se faire initier. Avec le temps une élite créole s'est peu à peu distinguée au sein de cette communauté qui, plus qu'aucune autre, souffre, dans sa chair, du mépris et de la discrimination raciale. Aussi, est-ce en son sein que des mouvements revendicatifs d'inspiration démocratique ont pris naissance à partir des années 1890, avec pour têtes de file des Rémy Ollier, des Eugène Laurent et plus tard des Maurice Curé. Ces hommes furent ainsi les premiers à remettre en cause le statut colonial de l'île en osant poser le principe de son retour dans l'empire français. Ces leaders créoles s'étaient convaincus qu'ils bénéficieraient d'une plus grande considération sociale en passant sous le régime de la république française. Le suffrage universel en vigueur à l'île de la Réunion entretenait cette illusion. Paradoxalement ils allaient voir se dresser contre eux les principaux défenseurs de la culture française à Maurice, les grandes familles
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sucrières franco-mauriciennes. Comme il convenait le suffrage censitaire étouffa leur mouvement dans les urnes de janvier 1921 : aucun candidat rétrocessionniste ne fut élu. Fils des immigrants, arrivés au lendemain de l'abolition de l'esclavage pour remplacer la main d'œuvre agricole sur les plantations, les Indiens ont longtemps occupé les derniers échelons de la hiérarchie insulaire. L'extension du défrichement et les efforts pour mettre sous canne le plus de superficie de terre possible ont exigé une importante main d'œuvre immigrée originaire du sous-continent indien. Dès la fin du dix-neuvième siècle, les populations de l'Inde, fixées définitivement dans l'île, formaient la communauté humaine la plus nombreuse de la colonie. En droit cette communauté était quasiment inexistante. Une telle situation ne pouvait guère durer. De l'avis même des fonctionnaires coloniaux l'exclusion des Indiens de la vie politique de l'île était une ineptie et ne tarderait pas à devenir dangereuse pour l'ordre public. Le mouvement de désobéissance civile préconisé en Inde par le mahatma Gandhi menaçait d'avoir des émules dans la colonie. Déjà le séjour d'un de ses lieutenants, Manilall Doctor, avait été une source d'agitation et de désordres. Ce point de vue était partagé par les libéraux et les démocrates. L'apparition d'une couche de petits planteurs propriétaires organisés avait modifié, dans les années qui ont précédé la première guerre mondiale, la physionomie de cette communauté méprisée. Bientôt, à la suite du boom sucrier, qui suivit la période d'après-guerre, on allait voir émerger du monde de la plantation une moyenne bourgeoisie indienne attachée à la terre et liée à l'administration coloniale. Ces petits planteurs et cette bourgeoisie nouvelle constitueront, au cours des années vingt, le plus gros de la clientèle de l'étude de Raoul. Hervé Masson était fier de compter parmi ses ancêtres un des premiers occupants français de l'Isle de France, nom qui fut donné à l’Île Maurice, après la prise de possession de celle-ci, le 20 septembre 1715, par le capitaine Dufresne d'Arcel. Cet ancêtre, Laurent Masson-Abraham21, n'est toutefois arrivé dans l'île qu'en 1753 pour se placer sous l'autorité du gouverneur général Lozier-Bouvet, soit plus d'un quart de siècle après les véritables pionniers de la colonisation française. C'était un jeune militaire âgé de vingt-deux ans et originaire de Thionville. Peu de temps après son débarquement il s'était établi au quartier du Port Bourbon dans le sud-est de l'île. À la Révolution, en qualité de « garde magasin général d'artillerie », il y était toujours avec un fils prénommé Paul. Enregistrés comme
21. Auguste Toussaint, Port-Louis, deux siècles d’histoire, 1936.

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habitants de la colonie, le père et le fils participèrent, le 18 avril 1790, à l'élection dans leur paroisse des premiers députés de l'Assemblée générale de la colonie. Elu, député suppléant à cette occasion, Laurent ne tarda pas à remplacer, à l'Assemblée générale, un membre démissionnaire. Le 14 octobre 1790, il fut désigné avec onze autres députés pour siéger au Comité permanent d'administration de cette assemblée. Au sein de ce comité exécutif, son rôle semble avoir été très effacé. Selon les documents d'archives exhumés à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française par Raymond d'Unienville il ne sollicita pas le renouvellement de son mandat lors des élections ultérieures22. Tout laisse croire qu'il a voulu prendre ses distances avec l'activité politique révolu-tionnaire et qu'il a préféré la discrétion et l'anonymat à l'agitation et à la vie publique. Un siècle et demi plus tard le district du Grand-Port est resté le fief de la famille et les Masson continuaient à se faire appeler Masson-Abraham. C'est à la génération de Raoul et de ses frères qu'il fut décidé de modifier leur patronyme en l'amputant de sa connotation biblique. Ainsi Loys, Hervé, André et les autres enfants Masson furent-ils enregistrés à l'état civil sous cette nouvelle forme patronymique sans qu'on en connaisse la vraie raison. Toujours est-il qu'en 1941 par attachement pour son grandpère, Léon Masson-Abraham, Hervé Masson décidera de renouer avec la tradition et choisira de signer ses tableaux H. Masson-A, agglutinant à son patronyme officiel l'initiale du nom barré par ses oncles et père. Hervé Masson avait gardé un souvenir attendri de son grand-père paternel. Lorsqu'il en parlait, il devenait tout miel. On a oublié ce que Léon avait été avant d'être grand-père. C'était une question sans grande importance à ses yeux. À l'évidence le jeune enfant qu'il avait été n'avait jamais rechigné à l'idée de passer ses journées dans le jardin où le fantasque aïeul avait un jour transporté sa vieille maison de bois. La première fois qu’il évoqua cette anecdote ce fut le jour où la municipalité de Vitry-sur-Seine, dirigée par Rosette, venait de faire traverser la rue à la mairie. Pour réaliser le déplacement de ce bâtiment, un joli pavillon du dix-huitième, on l'avait équipé de roues! Cette manœuvre lui rappelait le récit picaresque et haut en couleurs du voyage accompli par la maison de son grand-père à travers l'agglomération de Rose-Hill. Ayant vendu le terrain sur lequel sa villa était bâtie, le grand-père réussit l'exploit d'enlever en une seule journée ses murs et ses meubles pour les ancrer sur des fondations nouvelles, au centre d'un petit arpent de la rue Dr
22. Raymond d’Unienville, « Histoire politique de l’Isle de France (1789-1791) », Publications des archives de Maurice n° 13, Port-Louis 1975.

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Roux. Pour mener à bien ce changement de domicile il avait fait placer des roues sous les planchers et attelé des chevaux à la véranda. Accompagné et dirigé par l'aïeul, l'étrange convoi traversa cahin-caha la ville sous l'œil goguenard des badauds. Les bocaux de confiture ou de gelée de goyave, les lits de cuivre, les chaises cannées du salon, tout cela s'entrechoquait dans un bruit de fin du monde. Par miracle, au cours du trajet, il n'y eut guère de pertes : deux chambres seulement restèrent sur la chaussée, à la grande joie des pillards. Récemment on a retrouvé une version manuscrite relatant cette anecdote révélatrice du tempérament de ce vieux forban en qui l'artiste s'identifiait, à quarante ans, écrivant : « Nulle difficulté ne le rebutait. Il adorait provoquer le sort et semait le vent dans l'espoir de récolter la tempête. »23 Tout Hervé semble résumé par ce portrait : tel grand-père, tel petit-fils! Les dix premières années de l'enfance d'Hervé Masson ont été des années de bonheur bercées par la tendresse de nénène Berthe, la vigilance maternelle de Paula, les jeux avec ses frères et sœurs, les escapades à Bois Zozo avec le cuisinier Ramen et la bénédiction hebdomadaire de « tonton père », l'oncle Joseph, curé à la paroisse de Quartier-Militaire. Cette enfance a été somme toute celle d'un enfant élevé dans une famille religieuse pratiquante : la messe et les vêpres le dimanche comme les jours de fête, le bénédicité avant de passer à table, la prière au lever et au coucher, le merveilleux des récits bibliques comme nourriture spirituelle et en contrepoint du merveilleux les visions d'horreur des châtiments éternels infligés aux pécheurs et à ceux qui ont cédé aux tentations du démon. Graduellement au fur et à mesure qu'il grandissait un monde inquiétant de malins génies et de démons s'était substitué à l'univers peuplé d'anges gardiens des premiers contes sortis de l'imagination de sa mère. Dans le contexte social de l'île, le diable était à chaque coin de rues. Il avait de multiples visages, mais tous étaient reconnaissables à leur couleur noire ou grise. Le diable était omniprésent, dans les faubourgs de Rose-Hill, tantôt silencieux, tantôt souriant, tantôt hurlant. Il apparaissait souvent affable et soumis. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences car sa nature démoniaque refoulée pouvait à tout moment se manifester et le porter à commettre les plus effroyables crimes. À table les conversations des adultes étaient remplies de récits épouvantables. Les recommandations de prudence assénées aux enfants les terrorisaient. Peu à peu la
23. Hervé-Masson « Auto-bio-psychographie », op. cit. f.5.

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prise de conscience qu'en dehors de l'univers domestique un monde terrible les guettait les préparait à partager les préjugés moraux, sociaux et raciaux de leurs parents. L'exercice de la prière n'était pas une simple exhortation pour demander au petit Jésus de lui venir en aide en cas de difficultés ou de satisfaire un caprice. C'était un apprentissage du don de soi et une manifestation quotidienne d'altruisme et de dévouement. Dans cette atmosphère de fervente piété, le petit Marie Joseph Lucien Hervé a prié plusieurs années pour que son parrain, l'oncle Gaston, homme de grand cœur mais athée convaincu, revienne un jour à la religion. « Ton parrain », lui disait sa mère, « est un homme très bon, mais il s'est détourné de Dieu. Il ira en enfer si nous ne prions pas pour lui. » Assis sur les genoux de sa mère le petit garçon écoutait et priait. Si sa mère ne l'avait pas retenu, il aurait volontiers offert sa vie à Dieu pour qu'il assure en échange le salut de l'âme immortelle de son parrain. Comme sa mère était croyante elle lui interdisait avec horreur de proposer au Seigneur un si dangereux troc. Ils priaient donc ensemble, à la maison, à l'église, à la chapelle, sur les bancs du reposoir de Saint-Ignace. « Nous étions, écrira-t-il plus tard, les cierges vivants du Seigneur. »24 Au cours de sa sixième année le petit Hervé eut à vivre des événements qui ébranlèrent la douce quiétude de son univers : la naissance en juillet 1924 de sœurs jumelles, sa première communion qui lui ouvrit le chemin de l'école, enfin la mort de son confesseur, le révérend père Regimbeau25. À quarante ans les souvenirs de ces événements se télescopent dans son esprit d'une façon bien étrange : dans son auto-bio-psychographie Hervé Masson s'étonne que sa première communion ne l'ait pas marqué davantage. Tout ce qu'il croit en avoir retenu se résumerait à ces lignes : « On m'avait vêtu de blanc, mais je n'avais pas de brassard comme mes camarades; ma mère jugeait que cela faisait "commun". Ensuite à la maison on a mangé des brioches et les grandes personnes ont dû, j'imagine, s'envoyer quelques lampées de whisky. » En fait ces lignes ne le concernent pas. Ecrites quelques jours ou quelques heures après la communion de son fils Dominique à Créteil elles n'évoquent pas le sacrement qu'il avait lui-même reçu à l'âge de cinq ans. Il en est si conscient qu'il confie : « c'est curieux comme je me souviens mal de ce grand jourlà! » Qu'est-ce qui en a terni l'image ? s'interroge-t-il alors. Avant d'aller droit au but il joue les prolongations et égrène les causes toutes aussi
24. Ibid., f.15. 25. Ibid., f.13.

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invraisemblables les unes que les autres. Est-ce le vent chaud dans les branches du manguier près de la maison ? Ou l'éclat de la roseraie et l'odeur tiède du potager ? Ou encore le caquetage des poules et des coqs de combat derrière la toile métallique de leur enclos ? Ou peut-être les ricanements et les confidences des serviteurs noirs ? Ou simplement la vie ambiante de la villa et sa douceur tropicale ? De fait la seule image qui jaillit à cette occasion est une image de cauchemar : « la fenêtre est ouverte sur l'horizon sablonneux d'un immense désert que je n'ai jamais vu, mais qui m'est singulièrement familier comme il pourrait l'être pour un de ces pieux ermites d'autrefois. J'attends dans l'angoisse. Lentement, doucement, deux bêtes inconnues s'avancent. Elles tiennent à la fois du cancrelat et du rhinocéros. Elles ont la démarche du zébu, mais leur corps est couleur d'outremer métallisé, avec de brefs reflets blancs. Elles passent indifférentes, ne me regardent pas. Peut-être une d'elles a-t-elle tourné la tête ? Je hurle de frayeur. Mes parents accourent. On me cajole et puis le cliché s'en va. Il rentre dans le noir de ma toute petite enfance. » 26 Comment ne pas être tenté de voir dans la substitution des souvenirs l'écrasement de la journée solennelle par les deux autres événements marquants de cette période : la naissance des jumelles et la mort du père jésuite qui lui avait administré le sacrement quelques mois plus tôt. Une naissance et une mort, voilà ce qui a terni, dans sa mémoire, la belle journée du communiant! Conduit en compagnie de ses camarades de l'école Saint-Antoine pour se recueillir devant la dépouille mortelle du révérend père Regimbeau il fit à Saint-Ignace sa première rencontre avec la mort. Celle-ci avait le visage de l'homme sur les genoux duquel il avait découvert le catéchisme. « Ce Regimbeau, c'était un prêtre que ma mère m'avait appris à respecter à l'instar d'un demi-dieu; il m'avait fait faire ma première communion et m'avait enfourné dans le gosier le Dieu-hostie. Je conserve encore le souvenir de sa barbe grise sur ma joue et de son odeur. » Voilà la raison pour laquelle, assure Hervé Masson, barbe et mort resteront, dans son affectivité, à jamais liées. Bien plus que par la contemplation du cadavre de son directeur de conscience, l'enfant devait être profondément contrarié par l'irruption dans son paradis d'une nouvelle paire de jumeaux, en l'occurrence des jumelles. Après le couple André et Paula, voici venues au monde, Odile et Michèle. Les « bêtes inconnues » de son cauchemar venues parasiter
26. Ibid., f.11.

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ses souvenirs de communiant, telles qu'il les a décrites, appartiennent au bestiaire de la Métamorphose de Kafka. Si la norme est celle de la gémellité, si le microcosme est formé par l'image des gémeaux, l'absence de son jumeau se fera cruellement ressentir, comme un deuil qu'on n'a pas pu faire, et le harcèlera la nuit au plus profond de son sommeil. « Vers le mois de juin, l'hiver tropical s'abat sur l'île. Il ne fait pas froid, bien sûr; il ne fait qu'humide. Ce n'est pas tout à fait la mousson, car l'équateur est loin et les nuages qui atteignent les hauts plateaux de l'Île ont eu le temps de se délester quelque peu en cours de route. N'empêche, une pluie diluvienne se met à tomber qui va durer plusieurs mois. »27 Dans les agglomérations des Plaines Wilhems, rues et jardins se transforment en torrents ou en piscines. La boue pénètre tout. La région des plateaux étant devenue inhospitalière, les familles qui le pouvaient ont très tôt pris l'habitude d'émigrer à la saison des pluies vers des villégiatures érigées à proximité des plages demeurées ensoleillées. Trop endettés les parents d'Hervé Masson n'avaient pas eu la possibilité d'acquérir au début des années 20 une de ces coquettes villas, construites en bordure du littoral et appelées à Maurice campements, pour accueillir parents et amis pendant la période hivernale et la durée des vacances scolaires. Ne possédant pas de campement les parents d'Hervé Masson devaient donc vivre plusieurs semaines sous la dépendance de parents plus fortunés. Cette situation suscita beaucoup plus tard ce commentaire du peintre : « Nos vacances blessaient l'orgueil de mon père et portaient un coup sévère à la sereine fierté de ma mère. Nous, on s'en fichait, bien entendu. D'ordinaire, c'était à mon oncle Léon Mamet qu'était dévolu le devoir de nous héberger chaque année. »28 Cet oncle avait dans le sudouest de l'île, au village marin de la Rivière Noire, un grand campement de bois recouvert de vétiver et bordé de filaos. L'oncle Léon était le beau-frère de Raoul. Il dirigeait une école primaire très réputée, rue Dr Roux, à Rose-Hill, mais dans les années 20 il s'était à son tour lancé dans les affaires en affrétant un voilier spécialisé dans le cabotage. Malgré l'homonymie de leur patronyme il n'était pas apparenté aux Mamet du côté maternel de la famille d'Hervé Masson. Son épouse, Marguerite, que ses neveux et nièces ont toujours appelée tante Boulotte, avait une véritable dévotion pour son petit frère Raoul. Puînés des Masson-Abraham, le frère et la sœur s'entendaient bien. Une
27. Ibid., f.85-86. 28. Ibid., f.89.

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grande différence d'âge les séparait de leurs brillants aînés, Léon et Gaston Masson. « À notre campement de Rivière Noire, a raconté Madeleine Mamet dans un petit livre édité par la M.B.C., nous vivions des jours heureux. À peine une dizaine de familles occupaient ce littoral, baie solennelle et triste sous le soleil. De grands voiliers chargés de sel faisaient halte près de la jetée et nous allions, garçons et filles, à bord boire de la limonade Merven, aux mille couleurs, manger du pain et des sardines avec les marins. »29 Ce bonheur était bien partagé par ses cousins, notamment Hervé, mais les souvenirs du petit cousin sont à la fois plus explicites et plus colorés. De fait, c'est à Rivière Noire qu'il éprouva sa vocation de marin et que sa mère lui confia son secret de le voir, un jour, devenir un grand peintre. « Quand, enfant, j'accompagnais mes parents en vacances chez mon oncle, les goélettes n'étaient pas encore réduites au rang de voiliers de plaisance. Une part importante du transport des marchandises lourdes entre les régions côtières et Port-Louis leur était réservée. Des ballots de sucre roux, des barils de rhum, de lourds madriers et des planches s'entreposaient dans leurs cales profondes, jusqu'aux barrots. Rentrant ensuite vers leurs ports d'attache, elles ramenaient des balles de riz et de farine, des cotonnades, en un mot tout ce qui pouvait alimenter le commerce de détail des boutiquiers chinois. Destinés au seul cabotage autour des côtes, les petits voiliers étaient commandés par un "patron" noir et montés par un équipage de cinq ou six hommes. On ne les nommait pas des goélettes, mais des "côtiers". Dieu! ils avaient fière allure, les "côtiers"! Ils étaient trapus, lourds, solidement construits en teck. Deux mâts cerclés de fer à la base supportaient les grandes voiles goélettes et la voilure d'étai, tandis qu'à l'avant les focs semblaient défier la houle accourue du Sud. Parfois une brigantine de fortune complétait la fraîche harmonie de toile blanche. Habituellement vernies ou passées au goudron, les coques étaient rarement peintes en couleurs vives comme il est d'usage dans les petits ports de pêche; pourtant le côtier affrété par mon oncle et dont l'image s'est imprimée dans ma mémoire était bleu. Intensément bleu. Des voiles éclatantes de blancheur, une coque bleue traçant un sillage étincelant sur la lagune verte. Et le bateau s'appelait le "Saint Michel"... Comment ces riches heures ne marqueraient-elles pas à jamais la sensibilité d'un petit enfant pur perpétuellement en conversation avec lui29. Madeleine Mamet, « Mémoires d’un temps passé », M. B. C. Broadcasting Corporation), 1988, p. 37-38. ( Mauritius

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même ? Comment n'aurait-elle pas alimenté jusqu'au tourment la rêverie de l'insulaire que je n'ai jamais cessé d'être ? »30 Un soir, rapporte-t-il, la famille dînait : lui se trouvant à la table des petits. Son oncle avait gardé pendant le repas les yeux fixés sur la mer. Il attendait le côtier qu'il avait affrété cette année-là. Soudain derrière les brisants les voiles du "Saint Michel" étaient apparues. Le bateau tirait une bordée afin de passer au plus près du campement avant de gagner le débarcadère de la pointe. Dans un même élan, parents, enfants et serviteurs s’étaient précipités sur la plage. « Elégant, couché sur le flanc, le geste aristocratique, le navire décrivit un arc de cercle et, gigantesque fleur bleue et blanche, défila devant mes yeux émerveillés. Si loin qu'il fût, je crus entendre grincer les gréements. Je vis ou crus voir ses mâts se tendre sous la force du vent. Rangés sur le pont, se tenant d'une main à la lisse, les cinq Noirs de l'équipage agitèrent leur chapeau de paille de "chouchou" ou de vieux feutre déteint. »31 Devant ce spectacle l'enfant avait eu un coup de foudre. S'identifiant aussitôt aux héros des récits corsaires qu'il avait entendus aux veillées, il lui avait semblé recevoir un nouveau baptême : il était devenu marin. Cet émerveillement éprouvé devant le spectacle des côtiers serait par la suite transposé dans sa peinture où les thèmes du littoral et de la barque, du port et du cargo, des pêcheurs et des mouettes ne cesseraient pas d’une période à l’autre de l’inspirer tout au long de son existence terrestre. Cette même année 1925 où la mer avait déferlé sur les digues de sa conscience l'invitant au voyage, Paula de nouveau enceinte, devinant la nostalgie de son cadet s'était occupé de lui plus que de coutume et lui avait révélé le rêve qu'elle caressait d’avoir un fils écrivain et un fils peintre!32 Comme Loys avait remporté l'année précédente la médaille d'or au concours annuel organisé par l'Alliance française il était donc investi par sa mère de la mission d’être écrivain. Quant au deuxième fils, il n'avait pas d'autre choix que la soumission à la volonté maternelle et la perspective peu exaltante de peindre des scènes de la vie de Jésus et de la Vierge Marie. Plus tard, devenu adulte, le cadet s'insurgerait contre une aussi criante injustice. À son ami le sculpteur Shelomo Selinger il devait affirmer avec force conviction : « Mais c'est moi qui aurais dû être écrivain! »33
30. Hervé-Masson, « Auto-bio-psychographie», op. cit. p.94 et manuscrit B p. 88-89. 31. Ibid., f. 96. 32. Ibid., f. 98-99. 33. Entretien avec Shelomo Selinger du 25 juin 2001.

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Mettant à profit la liberté qui lui était offerte à Rivière Noire par ses hôtes, soucieuse de donner le goût de l'étude à ses enfants, Paula s'était mise à composer des contes un peu à la manière de la comtesse de Ségur, sans prétention littéraire. Deux d'entre eux seraient pourtant couronnés l'année suivante, en 1926, par le Cercle littéraire de Port-Louis et publiés dans l'Essor, sous le nom de Mme Raoul Masson34. C'était la première fois qu'une femme recevait un prix littéraire décerné par les messieurs du Cercle. Après ces années de renoncement et ces maternités allait-elle céder au démon de l'écriture qui sévissait dans la famille Mamet, où l'on comptait déjà un poète, en son frère Evenor, et un couple romancier, en son cousin Auguste et son épouse Lily, qui signaient leurs livres du pseudonyme de Savinien Mérédac ? Plus tard, Hervé Masson s'enorgueillira d'avoir été un des protagonistes de ces contes aujourd'hui introuvables. « Il y était question de soleil royal, d'océan et d'enfants princiers gambadant sur une plage. Dans l'or que la lumière du tropique répandait à profusion sur les têtes enfantines, l'auteur voulait lire un avenir glorieux. Tel celui que dans son amour pour nous, elle échafaudait dans ses méditations. » Dans la famille Paula passait pour la femme la plus cultivée et la plus douée de toutes. On disait merveille de son style et de l'esprit dont il était l'outil merveilleux. Un critique en avait souligné la sincérité et le naturel. En vérité, elle écrivait d'une manière exquise, mais sa conception de la littérature péchait par un excès de romantisme. Cessant d'être complaisant envers sa mère le créateur prenait alors le dessus sur le fils pour conclure avec sévérité : « Ma mère aurait rêvé d'être écrivain, mais elle n'en a pas eu le courage ni l'envergure. » Le talent littéraire n'était pas la seule corde à son arc. Comme nous l'avons déjà souligné, Paula possédait un fort habile coup de crayon. Le mauvais état de sa vue l’avait dissuadée de persévérer dans cette voie. Elle s’en excusait en évoquant les troubles qui l’avaient affectée et menaçaient de s’aggraver si elle s’engageait davantage dans l'exercice de cet art. Aussi, conformément à ses vœux de jeune fille, souhaitait-elle passer le flambeau à son cadet. À son avis son fils Hervé, semblait avoir de bonnes prédispositions pour le dessin, ce qui n'était pas le cas de Loys. Elle s’était donc promise, aimait à raconter Hervé Masson, que s’il n'endossait pas la soutane du prêtre, il porterait la vareuse du peintre.35 Paula a-telle vraiment souhaité qu'un de ses enfants soit prêtre ? Rien n'est moins
34. J.-G. Prosper, « Histoire de la littérature mauricienne », op. cit. p. 24. 35. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie », op. cit. f. 99.

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sûr. « Jamais notre mère n'a formulé un tel vœu, dément Lucien Masson, c'est une pure invention d'Hervé! » N'a-t-elle pas poussé André à entrer au petit séminaire ? « Non, elle voulait qu'André soit musicien et que je sois sculpteur! »36 Lucien Masson a certainement raison, mais son frère Hervé n'en aurait pas convenu si on avait abordé la question en sa présence. N'allait-il pas, à dix ou onze ans, se mettre en tête de devenir... pape! « Pape, pourquoi donc ? lui avait demandé un ami. - Pour m'opposer à mon oncle Joseph, le chanoine qui allait être évêque. C'est lui qui avait toujours raison à la maison. À dix ans je voulais être pape pour lui rabattre le caquet! Etant pape, c'est moi qui aurais commandé. - Et alors ? - Alors ? Tu vas rigoler car à cette époque j'avais très peur des chiens. Comme mon oncle m'a raconté qu'au Vatican il y avait une meute de chiens, je n'ai plus eu envie d'être pape du tout! C'est alors que j'ai voulu être roi! »37 Dans l'esprit de Paula la peinture était avant tout un art sacré et l'artiste peintre un homme qui devait servir la gloire du Seigneur. Elle se plaisait à imaginer son cadet sous les traits d'un Fra Angelico modernisé, ou bien dans la veste recoupée à la mode du vingtième siècle d’un Murillo, son maître préféré. Elle le voyait peignant à tour de bras des Vierge Marie, des Christ, des angelots et des Sébastien percés de flèches. Sans doute la dévote jeune fille avait-elle connu les copies des tableaux de maître exécutées par le peintre mauricien Louis-Emile Michel38 au milieu du dixneuvième siècle et conservées à la cathédrale Saint-Louis, à l'Institut de Port-Louis et à l'église de Pamplemousses. Parmi ces copies il y avait entre autres une Sainte-Famille, de Murillo, une Descente de la Croix, de Jouvenet, et un Christ, du Titien. En d'autres occasions, « quand un certain sens de la poésie champêtre chassait ses anges gardiens, » elle se flattait de voir son petit Murillo reproduire les paysages de son île natale et, si ses vœux s’accomplissaient, de l’imaginer peindre les sous-bois et les ruisseaux de la doulce France. Aux heures les plus chaudes de la journée, elle l’incitait à la
36. Entretien avec Lucien Masson du 24 mars 2001. 37. Entretien avec Hervé Masson enregistré par Alain Paucard, à Paris, le 21 octobre 1978. 38. Dr Poupinel de Valencé « Louis Emile Michel, 1810-1885 », in Le Cernéen du 12 juin 1885.

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rejoindre sous la véranda. Là, à l’abri du soleil, la jeune mère profitait de ce moment de repos pour l'entretenir d'un vieux peintre bien connu des Mauriciens, Xavier Le Juge de Segrais. Le Juge appartenait à une des meilleures familles de l’Île Maurice. Ce qui lui conférait déjà une marque de talent. Par son cousin Auguste Esnouf, Paula avait fait sa connaissance. Elle admirait ses œuvres. Elle répétait souvent à ses fils que ses tableaux rendaient parfaitement les modèles qui les avaient inspirés. À ces considérations elle en ajoutait une autre qui avait une grande valeur à ses yeux : il était un peintre de profession, non un amateur. N'avait-il pas fréquenté l'Ecole nationale des Beaux-Arts, à Paris, et appartenu durant quelques années au groupe des peintres de Barbizon ?39 « En souvenir de ce glorieux passé, ironisait Hervé Masson, Le Juge se croyait tenu de porter des vêtements trop larges et des bérets immenses - accoutrement bien fait pour souligner le caractère quasi génial que l'on reconnaissait à son talent d'impressionniste moyen. »40 Les vacances à Rivière Noire chez l'oncle Léon ont été une source de joies vives irriguant l'imaginaire et la sensibilité du jeune garçon. Elles sont demeurées présentes dans son souvenir au même degré d'intensité que la maison natale. À cela près que l'enfant y a découvert au milieu d'une multitude de cousins et cousines son individualité propre et la solitude. « En cette période de mes lointaines vacances de Rivière Noire, j'étais encore pur (...) à peine sexué, joyeux pisseur, éternellement occupé à rêver. Je savais tout juste lire ce qui permettait à mon esprit de reconstruire mille existences autour des images de mes livres d'enfant. J'étais libre d'âme et de cœur et constamment ébloui par la luxuriante nature de l'île qui se découvrait chaque jour, offrant à mes regards étonnés le spectacle des cent mille trésors qu'elle renfermait. Entre les repas et les promenades, je passais des heures seul sur la plage, ou bien sur le talus, sable et herbe, qui la surplombait. J'effeuillais les chardons épineux et m'amusais à déraciner les touffes d'herbe drue que nous appelions "pique-fesses". Je regardais sautiller les oiseaux sur les branches des filaos. Je comptais et recomptais les nids que les serins du Cap suspendent au bout des palmes de cocotiers géants, tels d'énormes grelots mal
39. Georges André Decotter, « Xavier Le Juge de Segrais ou l’état de grâce, 18711954 », in Panorama de la peinture mauricienne, Editions de l’océan Indien, 1986, T1 p.49-57. 40. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie », op. cit. f. 99-100.

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fichus, fabriqués à la va-vite. J'aurais aimé disposer d'une longue-vue pour observer telle goélette côtière qui mettait à la voile et prenait la route de la "passe" entre les brisants, ou telle autre qui louvoyait au large, cherchant l'entrée de l'étroit passage. En esprit je me transportais à bord et participais au voyage. De la terre, je la distinguais très bien, moi, la passe. Elle se creusait juste dans ce petit intervalle vide dans le bouillonnement d'écume blanche des brisants. Mais peut-être de la mer était-elle plus difficile à découvrir ? » « Les jours de grande témérité, je profitais de la marée basse pour m'avancer de fleur de corail en fleur de corail; courbé sur l'œil vitreux de la lagune, je m'efforçais d'en recenser le fond marin. Les vaguelettes faisant lentilles, des faisceaux de lumière discrète balayaient suavement la multitude de coquillages et les parterres de corail vert olive, rose, bleu qui jonchaient le tapis sablonneux. De grandes chenilles velues, sans tête et sans queue, les "s'embrassent", comme nous les nommions, s'enchevêtraient et s'enlaçaient dans un interminable labyrinthe noir et roux. Indifférents à l'architecture corallienne de la cité sous-marine, des crabes, des homards, des crevettes et des régiments de petits poissons mauves et argent s'agitaient comme des derviches tourneurs. On m'avait expliqué que le corail vit, qu'il se développe sans cesse, grossit comme une ruche. Toute mon attention braquée, j'auscultais des yeux les grands pétales, j'espérais un geste des pattes multicolores. Mais le récif faisait le mort. »41 De leur côté, chaque matin, les femmes du campement rejoignaient des amies sur le rivage pour ramasser des tecs-tecs. Le ramassage de ce coquillage très apprécié par les natifs de l'île donne lieu à des scènes pittoresques. « Pieds nus, coiffées de larges chapeaux de paille de chouchou retenus par un ruban noué sous le menton, la jupe relevée et attachée par des épingles de sûreté, un petit seau à la main, ces dames demeuraient longtemps assises en battant de la lame, faisant couler le sable entre leurs doigts pour retenir les lumineux tecs-tecs que le flux roulait sur la grève. Vers onze heures elles rentraient, ivres de soleil, d'embruns et de paroles. Et souvent, à midi, le riz et les lentilles étaient agrémentés d'un bouillon de tecs-tecs vraiment délicieux. » 42

41. Ibid., f. 102-104. 42. Madeleine Mamet, «, Mémoires d’un temps passé », op. cit. ch. VII p.

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Les lignes précédentes sont toutes extraites de l'essai d'autobiographie composé par Hervé Masson dans le calme de son atelier au début des années 1960, au moment de la plénitude de son art. Il peignait depuis vingt années et le soutien que la famille Bernheim lui apportait le comblait d'aise. À ce jour ces pages sont demeurées en grande partie inédites. Elles n'en constituent pas moins un merveilleux album de souvenirs sur son enfance et un précieux témoignage pour qui désire s'intéresser à l'œuvre et à l'homme. Parues en 1988, les Mémoires d' temps passé, de sa un cousine Madeleine Mamet, fille aînée de l'oncle Léon et de Tante Boulotte, confirment la chaleur des liens qui ont uni entre eux ces membres de la famille. Plus tard les enfants Masson rendront justice à leur tante et à leur oncle de ces heures bleues vécues au pied de la montagne de la Mivoie en cet espace paradisiaque où les voiles des côtiers défilaient au son des tambours des ségatiers installés derrière l'église au grand dam du père Malaval. Pour Hervé Masson le district de la Rivière Noire a toutefois représenté bien plus qu'une somme de souvenirs personnels ou familiaux. Il aura l'opportunité de l'exprimer dans une série d'articles qui paraîtront à partir de 1963 dans le quotidien mauricien L'Express. La Rivière Noire est en effet un territoire chargé d'histoire pré-britannique. À chaque pas des vestiges du passé surgissent. Dans Mystique de l’Indépendance43, un bref texte, une perle rare, en comparaison des discours convenus sur l'indépendance, un magnifique morceau d'anthologie qui a lui seul aurait valu à son auteur en d'autres lieux et à une autre époque une stèle, une rue, une statue, le moins qu'une république naissante puisse offrir à ceux qui ont lutté pour son avènement, dans cette confession publique, lui, le paria, le Blanc marron, a narré les circonstances dans lesquelles il avait pris conscience très jeune qu'il possédait une nation et que celle-ci ne pouvait être que Maurice. Aux commentaires de la célèbre caverne de Platon, bientôt faut-il espérer, les maîtres de la république adjoindront ceux de la citerne d'Hervé-Masson.

43. Hervé-Masson, « L’Île Maurice demain : 1 Mystique de l’indépendance », in L’Express du 10 janvier 1964.

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2 La case malédiction

La période du boom sucrier de l'après-guerre prenant fin, la famille Masson allait connaître un sérieux revers de fortune et subir de fortes turbulences. Dès l'année 1925, les cours du sucre s'étaient effondrés à la bourse de Londres. Aux années de pénurie succédaient des années de surproduction. Un brutal coup de frein ébranla aussitôt la confiance des investisseurs et le loyer de l'argent flamba soudain comme avait flambé celui du sucre à la fin de la guerre. À l'euphorie ambiante des récoltes d'hier, se substitua, du jour au lendemain, un affolement ravageur, précurseur de la grande crise à venir des années 30. Fragilisés par leurs endettements les petits planteurs virent se dresser le spectre de la banqueroute et, dans leur effondrement, ils entraînèrent celui des sociétés de services qui leur étaient liées. En même temps, sur le malheur de la multitude quelques requins bâtissaient de nouvelles fortunes. Prise dans la tourmente, l'étude de Raoul Masson rencontra dès lors les plus grandes difficultés à recouvrer les sommes qui lui étaient dues et par conséquent à honorer ses propres échéances. Les années fastes avaient été de trop courte durée et l'imprévoyance s'était indûment prolongée avant que Raoul Masson prenne la vraie mesure du péril : il n'avait pas à cette date épongé ses dettes ni remboursé les emprunts contractés pour la maison. Pis, il avait hypothéqué son seul bien immobilier pour couvrir des échéances impayées de son étude ce qui le menaçait de faillite. Au lieu de s'améliorer la situation empira au cours des années suivantes, si bien qu'il fallut se résoudre à vendre la maison, dont la possession avait flatté son orgueil, pour rembourser en totalité sinon en partie l'hypothèque et surtout éviter une déshonorante vente à l'encan. Un heureux concours de circonstances lui prêta main-forte et lui permit de réaliser une opération immobilière dans de bonnes conditions en mars 1928 en cédant son terrain à la ville pour que celle-ci y élève son futur hôtel de ville. Du gouvernement de la colonie, l'année précédente, le Board des Commissaires de l'agglomération neuve de Beau BassinRose Hill avait obtenu l'autorisation de faire construire un hôtel de ville et une salle de spectacles. Le terrain occupé route Royale et rue Ambrose par la maison et ses annexes étant situé en plein centre, le président du Board de la ville, Me Alfred Gellé, une relation de Raoul, le fit acquérir
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pour la coquette somme de Rs 24 000. La vente fut effective le lendemain de la publication de l'ordonnance du 5 mars 1928, autorisant le Board à lancer un emprunt. C'est donc ainsi que disparut du paysage rose-hillien la belle demeure qui a vu naître Loys, Hervé et les autres frères et sœurs pour laisser la place à l'actuel Hôtel de Ville et au Plaza. La pose de la première pierre a fait l'objet, le 5 mars 1929, d'une cérémonie à laquelle ont participé le gouverneur, Sir Herbert Read, et son épouse. Quatre ans plus tard l'ensemble de la construction était achevé et la salle de spectacles du Plaza inaugurée le 27 mai 1933, par la projection de Le Lieutenant souriant, une comédie musicale, tirée de Rêve de valse et interprétée par Myriam Hopkins, Claudette Colbert et Maurice Chevalier. 44 Ce revers de fortune, assené à la famille de Raoul, a été particulièrement pénible pour Mme Masson et l'aîné des enfants. Car, durant la lente déconfiture de ses affaires, Raoul se montra incapable de les mettre à l'abri des situations humiliantes créées par les réclamations des créanciers et le harcèlement des huissiers. Plus âgé qu'Hervé de trois années, Loys ne s'est jamais remis du traumatisme produit par les visites d'huissier de son enfance, notamment de celles effectuées au domicile de ses parents par un certain Me Brun qu'il a décrit, en 1957, dans le roman La douve sous les traits de Me Maclure. « Il est maigrelet, incroyablement chétif. Ridicule avec des bottines à boutons. S'il avait été un autre homme, j'y ai souvent pensé, s'il avait été grand, gros - si même il avait été beau dans sa maigreur - ma vie aurait peut-être été différente. Si j'avais eu l'impression que nous étions vaincus par une force... Mais ce petit porteur de foudre était presque plus fragile que moi en mes dix ans. Tout en lui était mesquin. »45 Raoul n'était jamais présent au moment des notifications de saisie. Le romancier ne manque jamais de le lui en faire le reproche. Où était-il donc, s'interrogeait l'enfant accablé, tandis que sa mère présentait à l'huissier un masque de cire à la place du visage ? Ce n'est qu'une fois adulte que Loys répondra avec tristesse à l'enfant : « Il [était] dans la forêt des prêteurs. Son front trop précocement ridé, son air de catastrophe [devaient] lui faire une tête de clown ... Il [battait] la ville. Il [était] très comédien : il [portait] sa veste élimée qui nous [humiliait] tant, son
44. G. André Decotter, « Le Plaza: un demi-siècle de vie théâtrale, 1933-83 », Île Maurice 1983. 45. Loys Masson, « La douve », op. cit. p. 52-62, 207-208 et 211.

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chapeau cabossé. Il [frappait] aux portes des notaires. Il [entrait] chez des usuriers. Je me les [imaginais] comme d'autres gens que nous, avec de trop longues figures. Il en [était] de toutes les races, mais toujours la même longue figure, longue, longue... »46 Loys, romancier, emmêle ses souvenirs : les images de Raoul des années trente se juxtaposent à celles de Raoul des années vingt. De cet amalgame il ressort que son père, ombre de lui-même, n'est plus qu'une pâle et misérable silhouette. Or la vente de la maison est une opération à mettre à son actif, qui a permis la liquidation de son étude sans perdre la face. Du moins, est-ce le point de vue du cadet, Hervé. « Cousu de dettes, menant un train de vie qu'il ne pouvait plus soutenir, mon père avait dû se résoudre à la vente. Il s'était séparé par la même occasion d'une partie du mobilier, la partie la plus luxueuse, et avait monnayé sa clientèle d'usuriers hindous et de boutiquiers chinois. »47 En 1928, le temps de l'humiliation n'avait pas encore sonné. Son beaufrère Léon allait en effet lui donner une chance de reconstituer le patrimoine perdu. « Toujours gentil, écrit Hervé Masson, en dépit de la réputation de pingre que certains membres de ma famille lui faisait, mon oncle Léon [allait confier] à son beau-frère trop bohème la gestion d'un superbe domaine dont il s'était rendu acquéreur dans l'île voisine de La Réunion. » 48 Signes du déclin, le renvoi du personnel de maison. Comme Raoul ne pouvait plus payer leurs gages, les uns après les autres, les domestiques ont dû quitter la famille, à l'exception de Berthe, la nénène au grand cœur dont le vrai nom était Berthe Séraphin ce qui fit écrire à Hervé Masson plein de tendresses : « Jamais vocable céleste n'a mieux convenu. Laide, cabossée, bossue, cette femme renfermait dans son cœur noir le chœur blanc et or des plus angéliques légions du ciel. Sa bonté et son dévouement étaient sans bornes, à toute épreuve. Mon père restait parfois cinq, six mois sans lui payer ses pauvres gages : elle ne disait mot et accomplissait son travail avec plus de zèle encore, si possible. Ma mère, honteuse, la suppliait-elle de nous abandonner et de chercher des maîtres plus sérieux ? Elle se fâchait et exigeait de rester. Nous étions, affirmait-elle, ses enfants au même titre que ses filles Suzanne et Odette. »49 Cette dernière, Berthe et
46. Ibid., p. 55 et 58-62. 47. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie », op. cit. f.145. 48. Ibid.. 49. Ibid., f.21.

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les Masson l'appelaient "Didaye". Toutes les trois vivaient dans une cahute à proximité de la maison et les enfants Masson y étaient constamment fourrés. De tous les départs celui de la nénène Argentine a été le plus douloureux pour Loys. C'est en effet cette métisse, mi-malgache, mi-indienne, qui l'avait soigné pendant huit ans depuis sa naissance. Le vide affectif qui en résulta l'a plongé dans une profonde mélancolie. À deux reprises au moins il évoquera les circonstances troubles de son renvoi : la première fois dans Les noces de la vanille50 où elle apparaît furtivement sous le nom fictif de Nénène Lucia, la seconde fois sous son vrai nom dans Des bouteilles dans les yeux51, ouvrage posthume où il lui consacre une longue nouvelle. Dans la famille, du côté des Masson, Raoul bénéficiait de l'appui et des conseils de son beau-frère Léon et de son oncle maternel Gaston. En raison de son influence politique, ce dernier lui apportait une caution morale très utile dans les milieux juridiques. Malheureusement un conflit, avec le rédacteur en chef du journal Le Cernéen, Fernand Louis Morel, porta un coup sévère à l'autorité et au prestige de Gaston Gébert, au moment où il tentait, en 1926, à Grand-Port de reconquérir le siège de député qu'il avait occupé de janvier 1901 à décembre 1920. Aux élections de 1921 l'oncle Gaston avait décidé à soixante-cinq ans de ne pas solliciter un cinquième mandat, mais de passer la main à son frère moins âgé, Frédéric Gébert, notaire à Mahébourg et avec lequel l'étude de Raoul devait être en relation. À peine Frédéric fut-il élu qu'il tomba gravement malade et mourut. À l'élection partielle qui eut alors lieu quelques mois plus tard, l'oncle Gaston soutint la candidature de Marcel d'Unienville qui l'emporta. Cinq ans plus tard, brouillé avec Morel, qu'il avait pressenti comme son dauphin, l'oncle Gaston se porta à nouveau candidat pour faire barrage à son ancien associé. Il s'ensuivit une violente polémique entre les deux hommes qui défraya la chronique durant les dernières semaines de 1925 et leur coûta la perte du siège brigué. Ayant refusé de se désister l'un et l'autre, leurs candidatures donnèrent lieu à une triangulaire qui favorisa leur adversaire, un jeune avocat indien, Me Dhunputh Lallah. Le résultat du vote de Grand-Port a eu une portée historique considérable : pour la première fois un Indo-mauricien entrait au Conseil législatif de la colonie. Ce succès, qui en entraîna un second dans
50. Loys Masson, « Les noces de la vanille », Robert Laffont 1962, p. 20. 51. Loys Masson, « Des bouteilles dans les yeux », op. cit. p. 93-150.

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le district de Flacq, fut accueilli comme un coup de poignard par la communauté franco-mauricienne. Plusieurs voix reprochèrent au libéralisme de Gaston Gébert d'en avoir été l'artisan. À partir de cette date, l'oncle Gaston s'est retiré de la vie publique pour le plus grand bien de ses petitsneveux à l'égard desquels la porte de sa maison était toujours ouverte. Son intérêt pour la chose publique n'en a pas diminué pour autant, certes non, mais n'ayant pas eu d'enfant avec tante Berthe, il s'en consola dans ses vieux jours en accueillant chez lui à la Pointe d'Esny les enfants de ses neveux et nièces. Là, dans une splendide maison coloniale, les garçons et les filles de Raoul et de Marguerite s'accoutumeront, dans les années 30, à fréquenter les représentants de l'élite indienne et créole que leur grand-oncle libéral recevait à son domicile et conseillait. Dans l'œuvre des frères Masson la figure de Gaston Gébert, leur grand-oncle, est inscrite en filigrane et symbolise la pluralité acceptée des cultures de leur terre natale.52 Une bonne entente régnait aussi entre Raoul et Léon, son beau-frère, de quelques années son aîné, malgré ses côtés condescendants et paternalistes qui agaçaient souvent Raoul. L'un et l'autre avaient une jolie ribambelle d'enfants. Lorsque les deux familles se réunissaient, ce qui se produisait chaque année pendant deux mois à Rivière Noire, cela faisait une sacrée bande de cousines et cousins, qui paraissait être sortie d'un récit de la comtesse de Ségur. Longtemps Hervé Masson et ses frères et sœurs entretiendront avec Madeleine et ses frères et sœurs des liens étroits d'amitié et de fraternité. Ainsi, plus tard, dans les années soixante, lorsqu'il sera promu rédacteur en chef du Mauricien, André Masson se souviendra des talents d'écrivain de Madeleine et lui offrira de tenir la Chronique du temps présent, signée Sophia qui la rendit si célèbre dans la presse mauricienne. En retour, Madeleine-Sophia a toujours vanté les travaux littéraires et artistiques de ses cousins, dont elle demeura jusqu'à la mort la plus fidèle interprète. Bonne entente et complicité. Très jeune et indiscret, Hervé Masson eut l'occasion un jour de le découvrir en surprenant une conversation entre les deux hommes qui lui révéla la vie extra-conjugale de son père. Révélation qui allait perturber son adolescence et, comme nous le verrons plus loin, le préoccupera jusqu'à la fin de sa vie puisqu'elle deviendra le thème de son dernier ouvrage : La Case Malédiction.
52. A. de Robillard, « Gébert, Charles Gaston, 1855-1938 », in Dictionnaire de biographie mauricienne, p. 512-513.

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Pour mieux se consacrer au commerce et aux affaires, Léon s'était peu à peu déchargé de l'administration de l'école Saint-Stanislas qu'il dirigeait avec son frère Albert. Jusqu'à cette date Léon avait mieux réussi que Raoul, non pas qu'il fût plus capable, mais parce qu'il avait toujours pris la précaution d'avoir deux fers au feu. Grâce aux retombées du boom sucrier il venait d'acquérir dans l'île de La Réunion une plantation de vanille sur le domaine de la Paix. Les difficultés de Raoul furent une aubaine pour Léon qui avait besoin d'un homme de confiance afin de remettre sur pied une plantation trop longtemps laissée à l'abandon. Léon offrit ainsi à Raoul un poste d'administrateur sur ce domaine, ce qui était une façon élégante de lui venir en aide au moment où celui-ci en avait le plus besoin. Sans la moindre hésitation le père d'Hervé Masson accepta la proposition d'aller à La Réunion. S'éloigner quelques années de l'île et des critiques désobligeantes de sa belle-famille n'était pas pour lui déplaire. De toute façon, la maison vendue, force lui était d'installer sa famille ailleurs qu'à Rose-Hill, alors pourquoi pas dans l'île voisine. Ce départ subit portait en lui-même un fumé d'aventure. À quarante-quatre ans une vie nouvelle l'attendait à une nuit de navigation. Ce sentiment n'était pas partagé par son épouse, si l'on s'en tient à ce que Loys a écrit : Mme Masson faisant « des yeux de cormoran », magnifique expression pour décrire le regard douloureux et résigné de sa mère en ces instants cruels où il lui fallait se séparer de sa famille. À l'évidence elle laissait son âme au milieu des siens, chez les Mamet, chez son frère Joseph et sa sœur aînée, Ma Vieille. Elle ne pouvait que suivre son mari, mais ce sera retranchée d'elle-même qu'elle le fera. Si Raoul rêve encore, Paula, elle, a appris au cours de ces années de vie commune que les rêves mouraient aussi. Les souvenirs les plus anciens d'André Masson sont liés à ce départ aux allures de fuite en avant. En mars 1982, dans Week-End, il a brossé à grands traits la vaine espérance de ce voyage : « Adieu, manguiers, longaniers, arbres de Cythère, vavanguiers, chênes d'argent, roseraie sur la droite, en entrant! Adieu Ramin, alors jeune cuisinier domestique, le boy Moutou, adieu Berthe, la servante au grand cœur et tes filles. Nous partions pour l'île de La Réunion, où nous attendait celle qui ne fut jamais au rendez-vous : la fortune. »53 La perte de la maison et ce départ provoquèrent une grande césure dans la biographie des uns et des autres. L'aîné des garçons en tirera, trente ans plus tard, un beau roman, Les noces de la vanille. « Ce livre de
53. André Masson, « Oh ! Nos verts paradis ! » In Week-End du 28 mars 1982.

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Loys a probablement été la chose la meilleure que cette émigration ait rapportée à ma famille! » a dit un jour, désinvolte, Lucien Masson, qui n'avait que deux ans au moment où ils embarquèrent sur le bateau des Messageries Maritimes, le « Ville du Havre », croit-on se souvenir.54 À cause d'une haine farouche qu'elle entretenait au fond de son cœur contre la photographie, nénène Berthe se résigna à voir partir la famille Masson sans elle. « Il avait été impossible de lui faire établir un passeport, car elle avait refusé net de se laisser faire une photo d'identité. » Cette attitude intrigua fort le jeune Hervé, âgé de neuf ans, qui ne concevait pas encore la vie sans cette nénène : « Nous n'avons jamais pu en démêler les causes véritables. Un jour, elle prétendait que de se faire photographier portait malheur; un autre jour, elle affirmait qu'elle était trop laide pour consentir à poser devant l'appareil; ou bien elle se contentait de dire que tout cela était "mofine". Et "mofine", en créole mauricien, cela signifie un tas de choses, des simplement mauvaises aux pires. "Mofine", c'est le vaste domaine des tabous auxquels on ne doit pas toucher. »55 Cette anecdote sur laquelle Hervé Masson s'est attardé n'est sans doute pas aussi innocente qu'elle en a l'air à première vue : ne nous livreraitelle pas une clé expliquant le peu d'intérêt manifesté par le peintre HervéMasson envers le genre du portrait au cours de sa longue carrière artistique ? N'aurait-il pas détourné son regard de ce genre académique pour ce motif : qu'il a voulu obéir à son désir d'intégrer à son héritage culturel la part de ces legs ancestraux venus des traditions malgaches ou indiennes. Nous y reviendrons. L'univers créole des nénènes ne craignait pas seulement la reproduction de l'image humaine par le procédé photographique en usage à cette époque, il craignait en vérité tous les objets susceptibles de refléter l'image humaine : verre d'eau, surface d'un étang, bouteille et, bien sûr, par-dessus tout, les vitres et les miroirs. Nénène Argentine a terrorisé les aînés parce qu'elle croyait que les miroirs de la salle de bains recelaient des pouvoirs sataniques. Ainsi après la toilette d'une fillette, cousine ou petite sœur, interdisait-elle l'accès de cette pièce aux garçons tant qu'elle n'avait pas essuyé avec soin les glaces et les surfaces réfractantes. Elle prétendait, rapporte Loys, « que le jeune garçon qui fixerait ardemment la glace d'une salle de bains avant qu'elle n'ait subi un sérieux coup de chiffon accompagné d'un gloria, y verrait non son visage, mais la nudité
54. Entretien avec Lucien Masson du 23 mars 2001. 55. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie», op. cit. f. 22.

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de la fillette qui l'aurait précédé dans la pièce. » Pour elle, comme pour Berthe, c'était une évidence : les glaces et les appareils photographiques étaient des créations du Malin. Le domaine de La Paix, acquis à La Réunion par l'oncle Léon, ne serait pas un lieu de villégiature, malgré son nom. Il se trouvait situé au vent, à l'est de l'île, sur le territoire de la commune de Bras-Panon, à une distance de cinq kilomètres du bourg. On y accédait par un chemin bordé d'acacias et d'aloès géants. Limité d'un côté par la Rivière des Roches et de l'autre par le mont Pouzole, « La Paix » s'étendait fort loin en une succession de collines et de plateaux jusqu'à la montagne dont la cime pointue apparaissait continuellement « sous un bonnet de coton ». Dès le premier abord les Masson ont eu l'intuition que ce domaine ne leur offrirait pas ce qu'ils en espéraient. Un spectacle de grande désolation les attendait : trois cyclones successifs en avaient fait un champ de ruines. Raoul eut alors le sentiment d'avoir été floué par son beau-frère. Son humeur allait s'en aigrir. La maison promise était une maison de miséreux. Certes, elle était vaste, mais « la moitié du toit en bardeaux » avait été emportée par une tornade et les vitres manquantes de la varangue seulement remplacées par du carton. Sur les murs la tapisserie ne représentait pas ces scènes de pastorales si familières aux intérieurs bourgeois de l'époque, mais en revanche des lianes jaunes d'une cuscute, plante parasite sans pitié pour les arbres fruitiers, qui avait lancé du haut d'un manguier ses grappins sur la maison, l'ensevelissaient en partie « sous une silencieuse tapisserie ». Des cochons à demi-sauvages couraient à l'intérieur et les jumelles effrayées n'osaient pas descendre de la table en haut de laquelle elles s'étaient réfugiées en arrivant pour éviter leur contact. Troquer la robe d'avoué pour le casque de planteur s'est vite révélé un pari impossible à gagner. Hervé Masson le pensera qui écrira par la suite : « Mon père n'était pas fait pour administrer une aussi importante propriété. Il ne savait où donner de la tête, pris entre ses responsabilités vis-à-vis des métayers récalcitrants, ses devoirs familiaux, la gérance de la boutique coopérative, les soins à donner aux plantations de vanille et de géranium, de cannes à sucre et de manioc. De plus, il répugnait à demeurer l'employé de son beau-frère qu'il accusait de ladrerie et d'incompréhension. Quant au mal du pays, nous en étions tous atteints. Mon inénarrable paternel se prétendait d'ailleurs capable de refaire sa fortune dans un temps record. Moins d'un an après notre arrivée à La Paix, nous rembarquâmes tous sur un triste rafiot des Messageries
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Maritimes et, tanguant et roulant, nous reprîmes contact avec le sol natal. »56 De fait, l'expérience dura à peine huit mois. À travers le personnage de Louis Barnèse, Loys tentera au début de l' Etoile et la clef 57de comprendre les raisons de cet échec. Ses souvenirs sont plus personnels et directs que ceux de ses frères, ils ont donc une crédibilité plus grande. Les raisons, il en relève deux principales : le climat malsain et paludogène de l'endroit et le non-respect des engagements par le nouveau propriétaire, l'oncle Léon. L'exploitation était en effet bordée par une rivière profonde et encaissée, la Rivière des Roches, qui débordait chaque été. Des semaines durant, l'eau stagnait dans les crevasses des berges, créant un milieu favorable à la prolifération de milliers de moustiques vecteurs du paludisme. « Deux jours par semaine, la famille croulait sous la malaria. On se couchait sur des lits de sangles ou sur des matelas posés à même la terre battue et l'on grelottait et brûlait jusqu'au soir. Le premier levé allumait la lampe à quinquet et mettait le dîner à cuire, du maïs le plus souvent, à l'eau et au sel, ou du manioc, ou des pois qui d'habitude servaient à la nourriture des bœufs. »58 « La fièvre frappait sans entendre. Parfois deux, trois des enfants déliraient en même temps. La quinine faisait bourdonner les oreilles, jetait des éclairs fauves dans les yeux. »59 Aussi Mme Masson faisait-elle acheter à Bras-Panon de « l'eau-à-bon-Dieu »60, nom donné à un mélange de quinine liquide, de menthe, de sel purgatif et d'autres ingrédients que le pharmacien préparait lui-même. Cette potion avait la vertu d'éviter les effets pernicieux de l'absorption de la quinine en cachets sur le foie, les yeux et les oreilles. Deuxième cause de l'échec : le propriétaire de La Paix, c'est à dire l'oncle Léon, n'observa aucun de ses engagements à l'égard des métayers en sorte que son administrateur fut privé des moyens financiers et matériels indispensables pour mener à bien cette gestion et régler les conflits d'intérêts avec les colons établis sur le domaine. Par conséquent ces familles, que l'intendant Morel appelait les « pattes-jaunes », venaient lui réclamer leur dû, criant, le traitant de voleur et le menaçant avec des armes. « Une fois, quelques-uns d'entre eux rentrèrent saouls du village
56. Ibid., f. 145-146. 57. Loys Masson, « L’Etoile et la clef », Gallimard 1945, p. 29-30. 58. Ibid., p. 25. 59. Ibid., p. 26. 60. Loys Masson, « Les noces de la vanille », op. cit. p. 72

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de Bras-Panon et, s'étant monté la tête en chemin, ils tournèrent autour de la maison dans les ténèbres, hurlant qu'ils tueraient quiconque se montrerait, tirant même des coups de revolver dans les volets. Il fallut se barricader comme pour un siège, puis le lendemain user de diplomatie, presque s'excuser de l'incident. »61 Pauvre Raoul ! Même au pays de la vanille la faiblesse ne pouvait pas être déguisée. Au sortir d'un accès de fièvre, un sursaut de lucidité lui ouvrit les yeux : il n'avait pas le droit d'imposer plus longtemps ce mauvais western à sa petite famille. À l'extérieur les pluies d'été tombaient drues. Dans sa chronique Et les nuits et les jours, paraphrasant l' Invitation au voyage, le célèbre poème de Baudelaire, André Masson nous a livré, à son tour, quelques bribes de souvenir sur ce séjour réunionnais. « À La Réunion, point de luxe, encore moins de calme et, pour toute volupté, que le maïs moulu et les haricots. Le petit garçon que j'étais à La Paix, se souvient encore de la servante au chapeau de paille : "Madame, mi mets le grain au feu ?" Les rares fois que nous mangions du riz, c'était fête. « Pas d'école! Nous vivions à huit kilomètres environ de Saint-Benoît, davantage du lycée de Saint-Denis, le lycée Leconte de Lisle, où je n'ai passé qu'un jour. À l'époque, l'élève portait casque colonial et uniforme kaki. [C'est donc] ma mère [qui] nous apporta les notions élémentaires de la grammaire. Le reste du temps, nous le passions, au bord de deux rivières séparées par un coteau, à pêcher du camaron. Odeur de vanille, l'ombre bleuissait. Des années plus tard, mon frère Loys en tirera un roman, Les noces de la vanille, pour une part autobiographique. Il a remplacé le nom La Paix par La Morelle, et notre point de départ, Maurice, par Madagascar. »62 Tout allant de mal en pis, la fièvre ne cédant pas et faisant craindre chaque jour la mort d'un des leurs, les Masson renoncèrent. Léon aurait son « audit » comme convenu, mais il ne pourrait plus compter sur eux pour la suite. « Les enfants avaient maigri au-delà de toute norme. Pas de lait, à peine de riz, et ce maïs si fade que ce n'était plus manger. »63 En dehors du maïs ils n'avaient souvent eu dans leurs assiettes que des merles qui abondaient dans ces parages et les jours de pêche, rares jours de fête, des camarons capturés par les enfants. Alertés de cette détresse par
61. Loys Masson, « L’Etoile et la clef », op. cit. p. 26. 62. André Masson, « Oh ! Nos verts paradis ! », op. cit. 63. Loys Masson, « L’Etoile et la clef », op. cit. p. 30.

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Paula, des parents à l'âme charitable se cotisèrent et réunirent une somme d'argent suffisante pour leur rapatriement. Au début de janvier 1929, cet exil, au parfum de vanille, connut donc son épilogue sur un vieux rafiot en partance pour Port-Louis. Dramatisant cette scène, Loys croit se souvenir qu'au moment où l'ancre se levait dans un bruit de chaînes infernal, un superbe orage éclata. « Des boules de feu dansaient sur le port. C'étaient des craquements géants qui ébranlaient toute la mer. »64 Allongé sur une civière à l'entrepont, là où s'entassaient les pauvres, Raoul était au plus mal. Son état de santé s'était détérioré sur la fin : dans le train, entre Bras-Panon et Saint-Denis un accès de fièvre s'était emparé de lui. Depuis lors il frissonnait et délirait. « Ainsi, conclut André désabusé, six mois après notre arrivée, nous rappliquions à Maurice. » Le cri de leur délivrance fut poussé par Hervé, se rappelle-t-il encore : ouvrant le hublot où il avait le nez collé, soudain le petit capitaine s'était écrié : « Maurice! » Ce jour-là, la capitale de Maurice était chaude de lumière et de joie. « Presque tout du malheur était oublié »,65 note Loys dans une pointe d'optimisme pour clore cet épisode malheureux de leur enfance, ajoutant : « On oubliait qu'on [avait été] les gibiers de la malchance. » Cet oubli fut de courte durée, car en leur absence la situation générale ne s'était pas améliorée. Or, des urgences s'imposaient : trouver un nouvel emploi et un nouveau logement et, en ce début d'année, scolariser les enfants. Sans un sou vaillant, la famille dut se disperser entre les oncles et les tantes, le temps de se retourner. Une partie fut accueillie à la sucrerie Bénarès par l'oncle Raoul, un des frères de Paula, et tante Simone, son épouse. Deux garçons, Loys et André, allèrent à Quartier-Militaire, chez « tonton Père », le chanoine, où ils retrouvèrent leur tante, Ma Vieille. Comme un malheur ne vient jamais seul, quelque temps après leur retour, le 17 janvier 1929, le jour du dixième anniversaire de la naissance d'Hervé, le grand-père Léon Masson-Abraham mourut. Pour son petitfils, il était évident que le patriarche avait attendu leur retour pour oser cette dernière facétie. Dorénavant personne ne l'appellerait petit capitaine, comme celui-ci le faisait mi-tendre, mi-bourru, quand l'enfant jouait à quatre pattes entre ses vieilles jambes. Le vieux Masson-Abraham leur légua quelques meubles, de la vaisselle, de l'argenterie, « de quoi remonter un ménage ». Raoul grappilla à
64. Ibid. 65. Ibid.

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droite et à gauche de la literie et parvint à dénicher une petite maison à louer, suintante, enserrée de bambous, à Curepipe, rue Anderson, dans le fief des Franco-mauriciens de l'île. Aussitôt, Berthe Séraphin reprit du service auprès de Mme Masson et des puînés. Aidé par l'entregent de l'oncle Gaston ou celui de son frère médecin, Raoul avait trouvé une place d'huissier à la cour du district des Plaines Wilhems. Durant ces premières semaines son dénuement avait été si grand que le pauvre homme fut obligé de vendre, la mort dans l'âme, « la belle montre en or » que le patriarche avait léguée au petit capitaine. Dans son auto-bio-psychographie, Hervé évoque ce sacrifice, mais, délicat, il ne se lamente pas. Oubliant ses larmes il ne voit que celles qui ont mouillé les yeux de son père : son chagrin s'effaçant devant celui de ce père qu'il admirait. Au début, les choses semblaient s'être bien arrangées. En apparence, la famille redémarrait sur un bon pied et le père tenait parole. Avec un peu de patience ils auraient une maison plus spacieuse et moins humide. Ce qui arriva effectivement au bout de quelques mois quand ils emménagèrent dans une maison plus confortable, rue Rochecouste, à Forest Side, un faubourg au sud de Curepipe. Dissimulée derrière une haie d'aubépines cette demeure avait un jardin et une étroite pelouse séparés par un ruisseau qu'enjambait un ponceau d'où les enfants épièrent des heures entières les allées et venues des singes des bois voisins. Un kiosque au toit de chaume hébergeait des grands lézards verts. Au bout de la pelouse se dressait un vieux pandanus, sorte de palmier odorant, aux lances retombées, objet de vénération du jeune André. Déjà contaminé par le romantisme maternel celui-ci du haut de ses dix ans avait solennellement déclaré à sa jumelle en présence d'Hervé : « Au jour dernier de ma vie, je viendrai mourir là, au pied de ce chafouin. » Mme Masson était très préoccupée par l'instruction de ses aînés qu'elle surveillait de près. Jusqu'à présent elle leur avait inculqué les notions de base du français, du calcul et du dessin, les encourageant à lire et leur enseignant la grammaire. À La Réunion elle avait continué à suivre Loys, Hervé et les premiers jumeaux, Paula et André. Aussitôt installés à la rue Anderson, elle s'était donc mise en quête d'écoles. Ce n'était pas une mince affaire car dans la colonie les frais de scolarité des enfants étaient entièrement à la charge des parents. Or, l'écolage coûtait cher. Pour l'aîné le problème ne posait aucune difficulté : âgé de treize ans, intelligent, en avance sur les gosses de son âge, le Collège Royal était tout indiqué. Cet établissement d'Etat n'était fréquenté que par les élèves qui avaient terminé leurs études primaires. À la clef, il y avait une possibilité de bourse que les parents guignaient « tant Loys donnait alors
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d'espérances ». Si un jour il décrochait « la bourse » il pourrait poursuivre ses études dans une grande université de la métropole, à Oxford, Cambridge, Edimbourg, ou autre Birmingham, et cela aux frais de la princesse, ce qui était alléchant dans leur situation. Le voyage et le séjour en Angleterre étaient aussi payés par l'Etat. De telles perspectives ne permettaient aucune hésitation. Le succès de Loys ne faisait de doute pour personne. C'était un beau rêve que toute la famille, père, mère, oncles, tantes, cousins et cousines caressaient avec amour. « On goûtait par avance, ironise Hervé, la juste fierté de compter dans quelques années un brillant médecin, un avocat, un ingénieur de plus dans la famille. Est-il besoin de rappeler que Loys déçut tout le monde ? Se dévoya, devint cancre à son tour, ne parvint jamais qu'à faire carrière... d'écrivain! »66 Pour les plus jeunes enfants le problème était différent. Il y avait le choix entre le Collège des Frères et celui des Dames de Lorette. Dans ce dernier établissement Mme Masson comptait parmi les religieuses plusieurs parentes dont une sœur, en mère Ursule, et une nièce, en mère Cécile. Aussi espérait-elle que des facilités de paiement lui seraient offertes. Par charité les religieuses firent mieux en admettant gracieusement les enfants de Paula. « Etant de bonne compagnie, ces dames ne nous firent pas même sentir l'aumône qu'on nous faisait! »67 Venant d'Hervé, lui-même, ce témoignage peut être retenu sans réserves, mais il y a tout lieu de penser que cette dérogation était à cette époque une marque de solidarité de « couleur » sinon de classe. Dans cette maison les filles commencèrent leurs études et les terminèrent sans avoir à fréquenter un autre lycée. Quant à Hervé, le cadet, il n'y resta qu'une année : l'admission des garçons étant limitée aux petites classes. Mais c'est peu de dire que cette année passée au milieu des cornettes l'aura marqué car elle restera une source vive où son imaginaire créatif et son érotisme viendront souvent puiser leur inspiration. Entre autres œuvres il existe un tableau d'Hervé Masson, peint à Recloses dans un esprit surréaliste, très irrespectueux pour l'institution, de Religieuses en cornettes et aux seins nus, et quelques pages des Heures bleues du Capricorne où il lève le voile sur certaines hallucinations provoquées par l'opium. Ah! Que n'a-til pas rêvé de faire l'amour avec sœur Monica ?68

66. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie», op. cit. f. 146-147. 67. Ibid.. 68. Hervé-Masson, « Les Heures bleues du Capricorne », op. cit. p. 106-120.

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En janvier 1930, Hervé pouvait rentrer dans le cycle secondaire. Ses résultats n'étaient toutefois pas assez probants pour prétendre suivre Loys au Collège Royal. « Je n'étais pas un brillant sujet, il s'en fallait. Rien à voir avec le foudroyant Loys. Le cancre que mon frère aurait tant de mal à devenir, je l'avais toujours été, avec des hauts et des bas selon le désir où j'étais parfois de briller pour l'amour de quelqu'un (mon institutrice, Mlle Thérèse, par exemple) ou, au contraire, selon que ma paresse native reprenait le dessus. En tout état de cause, mon cas ne requerrait pas le sacrifice financier qu'aurait représenté mon admission dans un établissement comme le Collège Royal. On me plaça chez les Frères des Ecoles Chrétiennes qui consentirent à mes parents un prix relativement modique. »69 Les Frères venaient de faire reconstruire, à Curepipe, le collège St-Joseph grâce à un prêt consenti par le gouvernement de la colonie. Depuis 1886, cette institution avait adopté le programme du Collège Royal, mais son niveau était loin de l'égaler. Cependant son enseignement était très imprégné par la religion catholique et orienté vers la culture française. La plupart des frères enseignants étaient originaires de différents pays placés sous protectorat français, tels la Syrie ou le Liban. Entré à onze ans dans des bâtiments neufs Hervé y suivra les classes durant quatre années scolaires. Au cours de cette période le collège a été administré par frère Auguste puis par frère Ignace70. Ce dernier était un citoyen allemand, né dans un village de Prusse-Rhénanie en 1895. Admis dans l'ordre des Frères des Ecoles Chrétiennes en 1911, frère Ignace était arrivé à Maurice en 1913 et depuis cette date enseignait au collège St-Joseph. En 1933 il fut promu directeur du collège. Il resta à ce poste jusqu'en 1950. Dans un livre sur l'Histoire de l’Île Maurice, illustré de culs-de-lampe gravés sur bois par Hervé Masson, Pierre de Sornay lui rendra cet hommage : « Frère Ignace a su se faire aimer des enfants grâce à son mode d'éducation qui consiste à relever l'amour-propre de l'élève, à l'inciter à mieux faire, évitant les punitions qui irritent et les remarques qui humilient. La jeunesse mauricienne doit beaucoup à cet éducateur, qui a consacré trente années de sa vie à la préparer aux luttes de l'existence. »71 Cet éloge rédigé par un des premiers admirateurs du peintre nous éclaire sur la pédagogie employée par les Frères à l'égard du jeune collé69. Hervé Masson, « Auto-bio-psychographie», op. cit. f. 147-148. 70. Jean Schnitz ou frère Ignace (1895-1951) in Dictionnaire de biographie mauricienne. 71. Pierre de Sornay, « Histoire de l’Île de France-Île Maurice », Durban 1950, p. 491492.

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