Médias optiques cours Berlinois 1999

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Le projet kittlérien d'expulser l'esprit des sciences humaines est ici appliqué au domaine des images, dont il s'agit de dégager l'a priori média-technique. Il en résulte une relecture historique et systématique du domaine du visible qui analyse de manière originale et parfois provocante le passage des beaux-arts (peinture, littérature), aux médias optiques (photographie, cinéma, télévision) puis au médium de tous les médias qu'est l'ordinateur.
Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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EAN13 : 9782336392790
Nombre de pages : 280
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esthétiques allemandes
Friedrich Kittler MÉDIAS OPTIQUES COURS BERLINOIS 1999
Traduit sous la direction d’Audrey Rieber Avec une introduction de Peter Berz
Médias optiques Cours berlinois 1999
Collection Esthétiques dirigée par Jean-Louis Déotte
Série Esthétiquesallemandes dirigée par Audrey Rieber
Wo wir uns bilden, da ist unser Vaterland. J. W. Goethe
Cette série a pour vocation de proposer au lecteur francophone des textes majeurs de l’esthétique d’expression allemande. Elle offre à son jugement des réflexions sur l’art issues de la philosophie, de l’histoire de l’art, de la critique d’art et des écrits d’artistes, de laKunstwissenschaft, de la Kulturwissenschaft, de laBildkritik ou de laMedienwissenschaft. Que le nom même de certaines de ces approches demeure difficilement traduisible montre la nécessité d’introduire de ce côté du Rhin les thèses, et plus encore les méthodes, représentatives des esthétiques allemandes. L’insistance sur leur pluralité tient du pari que l’esthétique philosophique gagne à se nourrir d’approches qui sortent de son strict champ disciplinaire.
Titres déjà parus dans la collection :
Alois Riegl,Trois essais. 1900-1901, trad. Audrey Rieber, 2015.
Friedrich Kittler
Médias optiques Cours berlinois 1999
Traduit par Anaïs Carvalho, Tamara Eble, Ève Vayssière et Slaven Waelti, sous la direction d’Audrey Rieber
Avec une introduction de Peter Berz
Ouvrage publié avec le soutien
de la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord du Goethe-Institut et du DAAD du Centre Allemand d’Histoire de l’Art de Paris.
Optische Medien Berliner Vorlesung 1999
Traduction française sous la direction d’Audrey Rieber
© Merve Verlag Berlin(www.merve.de)
© L'HARM ATTAN, 2015 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-07475-7 EAN : 9782343074757
INTRODUCTION Peter Berz 0. « La science allemande des médias » n’est pas une école  Que sont les médias et que sont les sciences des médias ? Des bibliothèques entières ont été consacrées à cette question. Mais pour comprendre l’intuition fondamentale qui a conduit à leur éclosion, partons plutôt de trois anecdotes.  a) Le 13 juillet 1870, Otto von Bismarck annonça en deux courtes phrases à l’opinion française que la Prusse refusait de renoncer officiellement à soutenir les prétentions de la maison des Hohenzollern au trône d’Espagne. er Sur ce, le roi Guillaume I de Prusse considéra comme superflue toute entrevue supplémentaire avec les envoyés français à Bad Ems. La célèbre « dépêche d’Ems » à l’origine de la guerre franco-prussienne de 1870 aurait ainsi constitué, du moins selon les livres d’histoire, une atteinte au code d’honneur diplomatique et aux règles élémentaires de la politesse. À y regarder de plus près, la dépêche est tributaire de la logique d’un médium ou, plus précisément, elle masque une discrépance due aux médias. Tandis que la diplomatie française se fondait encore sur les médias classiques : audience et lettres, les Prussiens agissaient selon la logique d’un e médium de communication qui, depuis le milieu du XIX siècle, déterminait leur communication militaire et diplomatique : la télégraphie électrique, mais aussi les trains, les fusils à culasse et les cours de gymnastique pour les sous-officiers qui avaient fait une entrée fracassante sur la scène européenne lors de la guerre contre l’Autriche en 1866. Or, pour en revenir à la fameuse dépêche, chaque mot transmis électriquement devant être payé, les bons télégrammes sont avant tout des télégrammes courts. Le courrier envoyé d’Ems par le comte Benedetti fut donc radicalement raccourci par Bismarck en présence du chef de l’État major Moltke et du ministre de la guerre Roon, 1 et le style diplomatique réécrit en « style télégraphique » . Assorti de fautes
1  Friedrich Kittler, « Im Telegrammstil » [En style télégraphique], in : Hans Ulrich Gumbrecht, Ludwig Pfeiffer (éd.),Stil, Geschichten und Funktionen eines Kultur-wissenschaftlichen Diskurselementes[Style, histoires et fonctions d’un élément culturel du discours], Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1986.
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de traductions tendancieuses, le télégramme provoqua la colère de l’opinion française et précipita le conflit franco-prussien de 1870.  b)La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, ouvrage qui raconte une histoire de l’esprit tout en entreprenant de fonder toute science à venir, ne renvoie pratiquement à aucun nom, aucune date historique et ne fait pas la moindre référence à d’autres livres. Et depuis plus de deux cent ans, les philosophes interprètent cette œuvre.Or le biographe et élève de Hegel, Karl Rosenkranz, rapporta que Hegel avait bel et bien entrepris des lectures approfondies d’ouvrages d’histoire, de philosophie et de sciences de la nature. Tout au long de sa vie, il alimenta un grand fichier dans lequel les références, noms et détails des documents qu’il étudiait étaient consignés avec soin. Qu’est-ce qui se trouve donc au fondement de la phénoménologie de l’esprit ? Une opération de médias : la purge et l’anonymisation de toutes les données, en un mot : la suppression-élévation (AufhebungL’opéra-fichier » ) du médium « concept ». dans le « tion inverse, la reconstitution des données à partir du concept, est pénible, 1 mais produit des légions de philosophes-interprètes . « Keep the professors 2 busy. » : telle était la réponse de Joyce à ceux qui lui demandaient de donner au public un plan détaillé de son romanUlysse. c) La linguistique et la philosophie du langage sont des sciences vénérables. Toutefois, c’est une petite innovation qui en permit le dévelop-pement. Dans certains textes théologiques médiévaux, les mots sont parfois 3 précédés ou succédés dusignum materialis« ly » qui ne signifie rien, mais indique que les termes qu’il met en exergue ne doivent pas être traités selon leur signification, mais en tant que mots. Le procédé est fastidieux et prête facilement à confusion : aussi longtemps que les mots et les lettres qui les composent s’écrivent sur le même plan que la réflexion sur les lettres, cette dernière restait limitée. La philosophie du langage n’est devenue possible qu’avec la petite innovation que sont les guillemets : un mot entre guillemets fut dès lors compris en tant que mot. Par l’introduction de cet « opérateur » 4 simple, il devint donc possible de thématiser la langue en tant que telle . Au cours de l’histoire, de nombreuses passes d’armes eurent du reste lieu à propos de l’introduction d’opérateurs, notamment mathématiques. Dans e l’Angleterre du début du XIX siècle, on s’affrontait par exemple sur la notation des dérivées de fonctions. Il s’agissait de choisir entre la notation de Newton, c’est-à-dire un point ou un tréma sur les lettres :ouet celle de Leibniz : df ou dx. L’Analytical Society fut fondée dans le seul but d’introduire la notation leibnizienne. Son président était Charles Babbage à 1 F. Kittler,Die Nacht der Substanz[La Nuit de la substance], Berne, Benteli Verlag, 1989. 2 Cf. Richard Ellmann,James Joyce, New York, Oxford University Press, 1982, p. 521. 3 lyoulivient du langage de rue parisien. 4 Cf. F. Kittler, « Vom Take Off der Operatoren » [DuTake offdes opérateurs], in :Draculas Vermächtnis. Technische Schriften[Le Testament de Dracula. Écrits techniques], Leipzig, Reclam, 1993.
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qui l’on doit notamment d’avoir construit et théorisé la machine à calculer la e plus compliquée du XIX siècle : l’analytical engine: la machine analytique.  Comment passe-t-on cependant de petites histoires à une théorie nouvelle ? Au début était un certain monsieur du nom de Friedrich Adolf 1 Kittler .  1. Les années 1970 : un début (entre autres…) Peu avant la construction du mur, les Kittler quittèrent la Saxe et l’Allemagne de l’Est, RDA, pour s’installer dans les environs de Fribourg-en-Brisgau. C’était une famille de pédagogues ; la mère et le père ensei-gnaient, à l’école primaire et au lycée. Dans les années 1930, le père, 2 Gustav-Adolf Kittler, était directeur du lycée de Rochlitz . C’était un esprit aux intérêts très vastes, qui écrivit au cours des années 1920 et 1930 des articles sur l’histoire de l’école saxonne, la géographie de la Saxe, la météorologie et l’histoire de l’art. Il avait par exemple développé une théorie sur la signification des figures de la célèbre cathédrale de Naumbourg. 3 Friedrich Kittler et son frère, Wolf Kittler , professeur de lettres renommé qui vit et enseigne à Santa Monica, eurent toujours un rapport particulier au savoir du père qui les emmenait des jours entiers en excursion. Ainsi naquit chez les fils le désir du savoir positif, et une insatiable curiosité – qui n’est pas le moindre des traits du caractère saxon. Une fois à l’Ouest, la famille habita près de Fribourg, non loin de la localité de Lahr. Friedrich Kittler y fut scolarisé et, après son baccalauréat, il étudia de 1963 à 1972 la philosophie, la littérature française et la germanis-tique à l’Université de Fribourg. En 1969, il écrivit son mémoire d’État – un examen final pour enseigner au lycée – sur Friedrich Hebbel. Le travail fut écrit dans le plus parfait allemand de Hegel. Si Kittler était donc à plusieurs égards un étudiant typique des années 1968, il passa cependant – selon ses propres dires – bien moins de temps dans la rue que chez lui à écouter de la musique : Jimi Hendrix, The Doors, Pink Floyd, etc…  Alors qu’il étudiait la littérature française, il eut tout d’abord l’idée d’écrire une thèse surSalammbô de Flaubert, sur les pierres, les ruines, les traditions. Pour diverses raisons, il s’orienta vers la germanistique et l’his-toire de la littérature allemande. Sa thèse de doctorat, « Le Rêve et la parole. Une analyse de la situation de communication de Conrad Ferdinand
1  Norbert Bolz : « Ein Herr » [Un Monsieur], in : Peter Berz, Annette Bitsch, Bernhard Siegert (éd.),FAKtisch. Festschrift für Friedrich Kittler zum 60. Geburtstag,Munich, W. Fink, 2003, p. 343-353. Il s’agit d’un recueil d’écrits à l’occasion des 60 ans de F. Kittler] 2  Le père et ensuite le fils furent baptisés à la mémoire du roi de Suède, Gustav Adolf, demeuré célèbre en Saxe. Selon les historiens, c’est la bataille de Breitenfeld au Nord de Leipzig qui fit de la Suède une puissance militaire moderne. 3  Friedrich Kittler avait en outre un demi-frère bien plus âgé, que le père avait eu d’un lit précédent. Ce demi-frère travaillait dans les techniques de transmission d’informations.
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