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Mémoire culturelle et transmission des légendes

De
192 pages
Depuis le 19ème siècle, s'entend la complainte d'une disparition progressive des traditions et des légendes. Mais à chaque génération, on s'aperçoit que nombre d'histoires, de croyances, de rites continuent d'être transmis. Plutôt que de parler de "survivance", mieux vaut y voir une "mémoire culturelle". Au centre de celle-ci, le calendrier, autant que la toponymie, se révèle un extraordinaire conservatoire de traditions, partie intégrante de ce "patrimoine culturel immatériel".
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Textes réunis et présentés par Yves Vadé
MÉMOIRE CULTURELLE ET TRANSMISSION DES LÉGENDES
EURASIE
Société des Études euro-asiatiques MÉMOIRE CULTURELLE ET TRANSMISSION DES LÉGENDES
COLLECTIONEURASIE________________________________________________________ La collectionEURASIEregroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D’inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d’autres disciplines : historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures La collectionEURASIE estpubliée, au rythme d’un volume annuel, par la Société des Etudes euro-asiatiques, dont elle reflète les travaux. Directeur de collection:Yves VADÉ Secrétariat de rédaction: Muriel HUTTER Comité de rédaction: Teresa BATTESTI, Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Danielle ELISSEEFF, Antonio GUERREIRO, Rita H. RÉGNIER, Yvonne de SIKE, Yves VADÉ Volumes précédemment parus : 1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe  1.Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe  2.Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements  mythologiques(1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) e 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXIsiècle.  Changementsde géographie mentale ? (2001) 11 - La Forge et le Forgeron.  1.Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron.  2.Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) Nouvelle série : 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17 - Oiseaux. Héros et devins (2007) 18 - Etoiles dans la nuit des temps (2008) 19 - De l’usage des plantes (2009) 20 - Retour sur le terrain. Nouveaux regards, nouvelles pratiques (2010) 21 -Regalia. Emblèmes et rites du pouvoir (2011) 22 - Histoire de fantômes et de revenants (2012) ème Ce volume est le 23de la collectionRÉDACTION : Musée du quai Branly, 222 rue de l’Université, 75343 Paris Cedex 07 La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.
COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques MÉMOIRE CULTURELLE ET TRANSMISSION DES LÉGENDES Textes réunis et présentés par Yves Vadé
© L’HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02098-3 EAN : 9782343020983
INTRODUCTION  Yves VADÉ L’objectif de ce volume est double. D’abord mettre en lumière des phénomènes de longue ou même de très longue persistance, àl'encontre de ceux qui, dans la lignée de Van Gennep, seraient tentés d'en nier la possibilité. D'autre part, examiner, à partir de quelques exemples, le travail de transformation, de recomposition, de déplacements divers qui s’effectue dans le domaine des légendes quand elles passent d’une époque et d’une société à une autre, d’une religion à une 1 autre, d’une culture à une autre . Depuis le déchiffrement des écritures les plus anciennes, conjugué aux extraordinaires découvertes de l’archéologie, l’horizon chronologique n’a cessé de reculer. Il est devenu impossible d’étudier l’Héraclès grec ou l’Hercule romain sans examiner le sumérien Gilgamesh. Les dates que l’on peut assigner à l’origine du tissage, de la poterie, de la métallurgie remontent toujours plus loin. La mine de Hallstatt a livré une échelle en bois datée d’environ -1344.Les outils les plus courants de nos artisans – tenailles, marteaux, cognées, herminettes, faucilles…, perpétuaient jusqu’à une époque récente des formes à peu près inchangées depuis l’ancienne
1 Ce volume, ainsi que le suivant (Traditions en devenir, à paraître en 2014), reprend les communications données les 19 et 20 avril 2012, lors du colloque intituléMémoire culturelle et transmission des légendes. Ce colloque était organisé par la Société des Etudes euro-asiatiquesen collaboration avec deux autres associations : la Société de Mythologie française et le Groupe Ile-de-France de Mythologie française. Il eut pour cadre le Musée du Quai Branly qui, outre ses locaux, a fourni une aide financière sans laquelle cette réunion me n’aurait pu avoir lieu. Nous remercions tout particulièrement MAnne-Christine Taylor-Descola, directeur du département Recherche et Enseignement, qui a bien voulu appuyer aussitôt le projet, accueillir les participants et prononcer une amicale allocution d’ouverture.
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Gaule. Et l’on sait que le Jeu de l’Oie, longtemps réputé comme « renouvelé des Grecs », trouve son origine en Egypte, avant 2 même la première dynastie– ce qui n’empêche pas qu’on y joue toujours, et qu’on joue toujours à la marelle, qui en est une forme simplifiée. La question est de savoir si ce qui est vrai pour la civilisation matérielle l’est également pour le domaine des mythes, des contes et des légendes. Le terrain ici devient mouvant. Rien de plus obscur que l’origine des contes populaires, et particulièrement merveilleux. Inutile de revenir sur d’anciennes théories, comme celle de Cosquin qui pensait que leur source était à chercher dans l’Inde, ou sur des interprétations hasardeuses qui voudraient y voir un «catéchisme »des croyances celtiques. Des schémas ont circulé, diffusant des récits à travers toute la planète, portés par des échanges incessants, des caravanes, des expéditions, des conquêtes. La diffusion des récits fondateurs est la première forme de mondialisation connue : « la Terre des mythes est ronde », disait Lévi-Strauss. D’autre part, un vestige énigmatique, une singularité du paysage peuvent susciter des légendes explicatives dans tous les siècles, et leur ancienneté n’est pas garantie. On sait que le Moyen Âge chez nous a été particulièrement fertile en créations légendaires ; et cette créativité a pu se poursuivre. Ce qui est qualifié de 3 « traditionnel » est parfois moins ancien qu’on pourrait croire . D’autres méthodes que celles de l’histoire classique (qui se fonde sur des textes) et de l’archéologie (qui s’attache aux traces matérielles) doivent donc être mises en œuvre si l’on veut échapper aux affirmations gratuites et aux pétitions de principe. C’est tout le problème de ce qu’on nomme d’un mot dévalué chez nous : le folklore. Les frères Grimm lui avaient préféré celui deMythologie allemandeet un siècle plus tard, en France, Henri Dontenville celui demythologie française. Simple question de mots ? On va voir que non.
2  ChristianeDesroches-Noblecourt,Le fabuleux héritage de l’Egypte, Paris, 2004, p. 82. 3 Eric Hobsbawm et Terence Ranger,L’invention de la tradition(2004), trad. fr. Paris, éd. Amsterdam, 2006.
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La première tâche des folkloristes a été – est encore – de procéder à des enquêtes permettant de dénombrer et répertorier des croyances, des manières de penser et d’agir, des rites collectifs ou familiers, des thèmes et motifs de récits traditionnels, qu’il s’agit ensuite de classer, de comparer et, si possible, d’interpréter. À chacun ses principes de classement. Van Gennep a réparti la matière de son énormeManuel de Folklore français contemporainen cycles : « Du Berceau à la Tombe », « Cérémonies périodiques cycliques (cycle du Carnaval, cycle de Pâques) », intégrant croyances et rites. Paul Sébillot organise les quatre volumes de sonFolklore de Franceen fonction des éléments naturels : le Ciel et la Terre, la Mer et les eaux douces, la Faune et la Flore, et pour le dernier volume, le Peuple et l’histoire. L’originalité d’Henri Dontenville, fondateur de la Société de Mythologie française, est d’avoir regroupé le maximum de données autour de quelques grandes figures ou motifs, toujours exactement situés dans un paysage : Belin, Gargantua, Mélusine, la Chasse Arthur, le Cheval Bayard… « Mythologie », dit-il. Le terme pointe vers d’anciens dieux, vers des cultes établis ; il suppose un système de croyances et des récits mythiques cohérents. Sans qu’il y ait nécessairement opposition, la divergence avec le folklore, tel qu’on l’entend habituellement, est double. Dans l’esprit de Van Gennep, le folklore devait être avant tout connaissance des faits présents : on constate dans les pages de sonManuel plusqu’une prudence, une véritable défiance à l’égard des origines celtiques supposées de telle ou telle tradition populaire. L’enquête mythologique, au contraire, s’oriente vers le plus ancien passé possible en s’appuyant sur tous les éléments pérennes disponibles : les sites, les toponymes (extraordinaire conservatoire), les vestiges archéologiques et, naturellement, les mythes – notamment celtiques, mais pas seulement – qui ont pu être recueillis et notés avant qu’il ne soit trop tard. Deuxième divergence : tandis qu’André Varagnac assignait au folklore l’étude de « croyances collectives sans doctrine », et
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4 de « pratiques collectives sans théorie», les recherches d’orientation mythologique tendront à retrouver derrière une poussière de motifs déstructurés, de croyances ou de pratiques devenues superstitions, des éléments de cohérence renvoyant à d’anciennes structures de pensée (recherche que Varagnac lui-même pratiquait d’ailleurs avec intrépidité, en proposant, comme il le disait, de « décrypter le folklore par la préhistoire »). L’entreprise « mythologique » se situe évidemment plus près de l’histoire des religions que de la sociologie des sociétés contemporaines. Il s’agit de reconstituer, autant que faire se peut, d’anciennes théologies ou d’anciennes cosmologies. Des légendes localisées sur notre territoire pourront s’éclairer par 5 comparaison avec des faits irlandais ou gallois; ailleurs, se retrouve la croyance en un océan primordial sous-jacent, expliquant entre autres les légendes d’inondation du type ville d’Ys, liées à certains dolmens considérés comme des clés de la mer ; ou la conception de la Voie lactée comme lieu de passage des âmes, connue en Egypte ancienne, mais également chez les 6 Celtes et ailleurs . Entreprise hasardeuse, dira-t-on, ouverte à toutes sortes de dérives. Et d’abord, jusqu’où remonter pour tenter de saisir la raison d’être de traditions devenues étranges ? Réponse : le plus loin possible. À condition de s’entourer de toutes les précautions nécessaires pour ne pas se laisser entraîner par des idées préconçues, des illusions ou des fantasmes. Ne pas sauter d’un bond, par exemple, à l’hypothèse d’une origine chamanique chaque fois que l’on trouve un motif de métamorphose en animal. Comme en archéologie, on doit s’efforcer de distinguer des strates, ou des horizons successifs. Un premier horizon, concernant les contes et légendes populaires de notre territoire, est évidemment l’horizon médiéval, lui-même stratifié en plusieurs niveaux, depuis les
4  AndréVaragnac,Définition du Folklore, Paris, 1938, rappelé dans Civilisation traditionnelle et genres de vie,Paris, Albin Michel, 1948, p. 21, note. 5  Voirpar exemple le rituel d’intronisation du « roi » (maire) de Brest, décrypté par Claude Sterckx dans son article sur « Lesregalia desCeltes », dans le volumeRegalia, Eurasie 21, L’Harmattan, 2011, p. 200. 6  Indicationsdans Philippe Jouët,Aux sources de la mythologie celtique, Fouesnant, Yoran Embanner, 2007, p. 227.
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invasions germaniques jusqu’aux apports orientaux des Croisades et aux efflorescences de l’époque gothique. Mais il est en même temps tout pénétré de motifs, voire de rites provenant directement de l’Antiquité – « classique », gallo-romaine ou celtique –, laquelle constitue comme un deuxième horizon, en partie brouillé, mais non aboli par la christianisation. Sans parler de la littérature arthurienne, empruntons un exemple au monde des contes. Des variantes du conte répertorié par Paul Delarue sous le titre « La Belle aux cheveux d’or » (T 531), et notamment une version vosgienne où il est question d’une « princesse d’Anfondrasse », racontent que le héros est secouru par une merveilleuse jument, qui à la fin de 7 l’histoire devient femme, et que le héros épouse. Daniel Gricourt et Dominique Hollard ont montré qu’on avait là, jusque dans ce nom d’Anfondrasse – à rapprocher du nom gallois de l’Autre Monde(Annwfn) –un fragment de mythologie celtique qui vient s’ajuster à la première branche du Mabinogigallois (l’histoire de Pwyll, prince de Dyved) et à un récit hagiographique galate. « Un modèle à coup sûr fort ancien et panceltique », commentent les auteurs, « puisqu’il est aussi – réinterprété et christianisé – à l’origine du roman hagiographique de saint Eustathe, né sur le territoire des anciens e Galates d’Asie Mineure et attesté à partir du VIIIsiècle. Si le maintien d’un mythe commun entre les Gallois et les descendants des Celtes orientaux, malgré la distance géographique et culturelle qui les sépare, peut paraître spectaculaire, sa persistance temporelle jusqu’à l’époque 8 moderne est tout aussi impressionnante». De tels cas sont des pépites. Par une rencontre qui n’a rien de fortuit, c’est également du Mabinogiet de l’histoire de Pwyll que part Claude Sterckx dans sa communication. Rapprochant cette histoire galloise du rituel irlandais de copulation du roi avec une jument, rapporté par 7 Delarue et Tenèze,Le Conte populaire français, t. II, Paris, Maisonneuve et Larose, 1977, pp. 316-337. 8  DanielGricourt et Dominique Hollard, « L’accession à la royauté, la reine équine et les jumeaux divins. Du mythe au folklore : la princesse d’Anfondrasse et lesMabinogi»,Bulletin de la Société de Mythologie er française (BSMF), n° 214, 1trimestre 2004, p. 45.
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