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Mémoires de patrimoines

336 pages
Ce livre tente une approche de cas concrets en France, en Italie, en Espagne, mais surtout en Allemagne, autour des thèmes de patrimoine, d'identité de mémoire. Mais il y a inflation de lieux, de monuments et par conséquent de mémoires et le patrimoine se gère, se protège, se restaure. D'où l'importance du droit, des statuts, des acteurs sociaux, des associations, des villes, des nations, de l'Unesco.
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MÉMOIRES DE PATRIMOINES

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-06501-7 EAN : 9782296065017

Sous la direction

de

Jean-Pierre

Vallat

MÉMOIRES DE PATRIMOINES

L'Harmattan

ITINERAIRES GEOGRAPHIQUES Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement.. .). Forum où rien de ce qui touche à l'homme n'est indifférent la collection donne aussi l'occasion d'ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l'espace, les cultures et les sociétés.
Déjà parus I) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne: la question pastorale en Ariège (2005) 2) Richard Laganier (ed.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme de l'évaluation (2006) 3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l'environnement (2006) 4) Alexandre Moine, Le territoire: comment observer un système complexe (2007) 5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière (ed.), nouvelles échelles des firmes et des réseaux, un défi pour l'aménagement (2007) 6) Yves Guermond (coord.), Rouen: la métropole oubliée (2007) 7) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, Inégalités, conflits, innovations (2007) 8) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007) Titres à paraître Patrice Melé, Corinne Larme (coord.), Territoires d'action Lionel Laslaz, Les zones centrales des Parcs Nationaux alpins Julien Frayssignes, Les AOC des filières fromagères dans le développement territorial Philippe Dugot, Michaël Pouzenc, Territoire du commerce et développement durable

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Sommaire
Introduction générale Jean-Pierre Valtat Première partie. Du papier à la pierre: restaurations, Introduction YvesBottineau-Fuchs réhabilitations. p. 23 p.
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Chapitre 1 : Un palimpseste bâti: L'abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle
Yves Bottineau-Fuchs

...

...

p. 27
p. 53 p. 71

Chapitre 2 : Le Prytanée national militaire de la Flèche: du monument historique au site touristique Anne-Gaël Dugua-Blanc Chapitre 3 : Inventaire de la rue de Tolbiac Eric Lehy, Clémencede SainteMarie Chapitre 4: Patrimoines d'usage. Les réseaux de la mémoire et de l'archéologie industrielle: la ZAC Paris Rive Gauche à Paris et le projet de récupération Artecittà à Rome StefanoBenatti Chapitre 5 : Le patrimoine de logements du second vingtième siècle en France Jean-Claude.Croizé

p. 87

p. 129

Deuxième partie. Des pierres aux papiers: politiques du patrimoine. Introduction Peter Rupp p. 151 Chapitre 6: Plan local d'urbanisme de Paris. Ville de Paris, concertation et protection du patrimoine NathalieMéraud Chapitre 7: Le patrimoine mondial de l'humanité. Un état des lieux, 1972-2006 Martine Chaudron

p. 157

p. 171

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Vallat (dir.)

Chapitre 8 : Tourisme et villes inscrites au patrimoine mondial en Espagne. L'exemple de Caceres et de Cordoue: entre secteur urbain pastiche et secteur urbain musée Nicolas Walton p. 191 Chapitre 9 : La gestion du patrimoine architectural en Allemagne. Aspects institutionnels Peter Rupp p. 201 Cahier central couleur Troisième partie. Les patrimoines en Allemagne: enjeux de mémoire. Introduction Marie-ClaireHoock-Demarle .. p. 219 Chapitre 10 : Dresde 1933-1945 - Topographie de la terreur lochen Hoock,Marie-ClaireHoock-Demarle Chapitre Il : La reconstruction du centre-ville de Dresde. Entre rupture, reconstruction et innovation Adélaïde Cazes Chapitre 12 : « l'ai encore une valise à Berlin» Katharinavon Bülow ChapitreI3 : Berlin, un « lieu de mémoire» franco-allemand Etienne François Chapitre 14 : De la ville hanséatique de Hambourg à Harbourpolis. Choix anciens et projets actuels d'une grande ville cosmopolite Marie-LouisePelus-Kaplan,Alain Pélissier Chapitre 15 : Les inventaires de biens meubles hambourgeois. Une source pour comprendre un patrimoine absent? VincentDemont Conclusion lean-Pierre Vallat Table des documents Table des tableaux Table des cartes Table du cahier central couleur Biographies des auteurs p. 223

p. 243 p. 255 p. 263

p. 273

p. 293

p. 303 p. 313 p. 314 p. 315 p. 315 ....p. 317

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Jean-Pierre

Vallat

Définition Ce livre tente une approche de cas concrets autour des thèmes de patrimoine, d'identité, de mémoire. Son originalité tient avant tout à la dialectique entre la définition des formes de patrimoines et de mémoires et la gestion mémorielle et politique des patrimoines. Patrimoine bâti et immatériel, patrimoine vernaculaire et monumental, patrimoine local, national, international font l'objet d'une telle bibliographie et de tant de colloques que c'est un peu une gageure que de vouloir réexaminer ces questions. Chaque thème, chaque mot mérite un livre, et a fait, souvent, l'objet d'un livre, d'un colloque. Mais que serait un roman, une pièce de théâtre, un film s'il ne prenait toujours le même objet, le même thème en tentant de le traiter à sa façon, s'il n'essayait d'en changer la perception, s'il ne s'efforçait d'en cerner les contours, s'il ne souhaitait en pénétrer l'essence. C'est justement comme cela qu'on note, qu'on remarque, qu'on repère un monument, un marqueur urbain, un phare dans la ville. Mais c'est aussi comme cela qu'on se repère dans sa mémoire, que l'on retrouve un pavé ou une madeleine qui viennent remémorer une sensation, une odeur, une histoire personnelle ou collective. Le palimpseste, l'inventaire, la stratigraphie aident à lire tout en étant difficiles à déchiffrer: sens multiples, correspondances malaisées, traductions complexes. Nous sommes là en présence du et des langages, des écritures, de la grammaire qu'ils soient ceux du livre, des biographies, des actes de mariage ou de décès, ou ceux

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d'une fouille, de la façade d'un immeuble, d'une cathédrale, d'un château. Qu'est ce qui importe dans la ville, l'objet architectural ou les relations entre les objets, les trajets, les places, les vides, l'espace? Le monument historique érigé pour entretenir la mémoire, pour « énoncer le passé en le peuplant des figures que l'autorité souhaite immortaliser» n'est plus, aujourd'hui isolé. Il génère un espace, une «zone» de protection, d'aménagement. Le monument historique n'est même plus dominant et majoritaire parmi les objets patrimoniaux: l'usine, le pavillon d'habitation, le logement social des toutes dernières années entrent, à leur tour, dans la catégorie des bâtiments à protéger. Le patrimoine joue du rapport entre la pérennité monumentale, sa pesanteur et la fugacité des réseaux, des perceptions, de la consommation visuelle et corporelle des objets urbains. Mais l' architecture est-elle pour autant capable de produire des libertés temporaires et de l'incertitude prograrnmatique ? Les lois du marché, les prix des loyers, des achats, des transports l'emportent très souvent sur la théorie et l'idéalisme de l'architecte et de l'urbaniste. Le patrimoine d'usage est-il capable, sans être passéiste et conservateur, de laisser une place à la mémoire du travail, du bruit, de l'odeur des machines, à la densité des luttes sociales, dans l'usine désaffectée, devenue souvent friche industrielle, puis réhabilitée, transformée? Le visiteur de la ville n'est ni un «je» ni un « nous»: il est un entre deux, tantôt égoïste et égotiste. Il est tantôt altruiste, tantôt capable de résister et de détourner les sens, de squatter, tantôt moutonnier, livré au flux des masses. Il n'a pas une identité mais plusieurs, comme chacun de nous. C'est là qu'intervient la force du politique, du législateur, dans la définition des espaces publics et privés, dans leur usage et leurs concessions, dans la limitation des seuils et des empiètements, dans la définition de ce qui est ou devient patrimoine et mémoire. C'est là que joue la nature des rapports sociaux et économiques, de la famille à la tribu, de la tribu au quartier, du quartier à la ville, de la ville à la nation et au monde. Toutes notions qui contribuent à définir et à étendre le mot patrimoine. C'est là que s'impose toute la force de l'économie, de la ghettoïsation ou de la boboïsation des centres-villes, voire, parfois des périphéries. Au xrxème siècle on s'encanaillait sur les bords de Seine ou de Marne, on prenait avec un frisson d'inquiétude le train à la gare de la Bastille pour aller jouir d'un pique-nique et d'un bal parmi les ouvriers et les grisettes. Aujourd'hui, à Paris, on longe le quai de Valmy, on monte les rues Oberkampf ou de Belleville, on s'aventure jusqu'à SaintDenis pour découvrir l'authentique bistrot, le bar à rap ou à sIam. Mais la soulou le funk passent, en quelques semaines, de l'improvisation et des groupes de rue qui « font la manche» à des artistes qui se produisent sur scène et « vendent ». Le baile funk des favelas de Rio ou le kuduro du Cap Vert sortent de Castelo das Pedras et de Luanda pour envahir Lagoa, Paris, New York et leurs quartiers chies. La jeunesse dorée n'a guère changé

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depuis le jazz de la Nouvelle-Orléans et du quartier latin. Elle s'approprie vite les codes, les rythmes et les lieux des classes populaires. Ainsi, le patrimoine immatériel, celui des sociabilités, des modes de vie, des cultures, des manières de manger, de croire, de travailler, des habitus, prend-il corps, se matérialise-t-il en des lieux toujours mouvants, plus ou moins authentiques. La réflexion est complexe et difficile à mener. Elle porte sur l'espace privé, l'espace public, l'espace social, le rapport entre philosophie, politique, linguistique, et ne peut négliger les apports de la biologie, de la chimie ou de la physique. Nous avons amorcé quelques pistes dans ce livre mais, surtout, nous avons voulu engager un débat entre disciplines pour ouvrir des champs d'étude que ce livre est loin de traiter mais qui conditionnent le devenir des sociétés. Comment consomme-t-on aujourd'hui l'espace? Comment se construisent, évoluent, se revendiquent les identités et les mémoires? Quel langage se développe dans les espaces et les territoires, autour de quel usage démocratique? Le langage est-il global ou fragmenté, séquencé en discours, structuré? Où se font les connexions et comment évoluent-elles, à l'échelle des hémisphères du cerveau, du «social brain» individuel ou de la cité? Où sont les «trous noirs» de la ville, comment attirent-ils ou font-ils peur? Les espaces changent de sens, de lumière, de qualité au cours de la journée, selon les événements. On peut jouir de la piazza San Ignazio comme du Mattatoio à Rome, ou les redouter selon l'heure et le rapport que l'on a aux autres. A certains moments, la piazza San Ignazio est fortement encombrée de touristes mais aussi de routards, à d'autres heures elle devient le lieu des restaurants chic. De même, les abattoirs du Testaccio peuvent être un lieu festif et «branché» ou une zone de squatteurs et d'alternatifs, plus ou moins inquiétante. La transformation de ces deux lieux en lieux de patrimoine, leur entretien, leur réhabilitation ne suffisent pas pour comprendre leur usage dans une ville de plus en plus muséifiée. Comme le champ gravitationnel du trou noir qui est si intense qu'il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s'en échapper, le patrimoine peut attirer à lui tout objet, toute activité et empêcher d'en cerner la commandite, la production, la consommation. On perd alors toute notion de distance, de mouvement, d'interaction entre les objets et les espaces. Cependant, dans ce musée dilaté, où ce n'est pas l'objet que l'on vient voir, isolé ou groupé en exposition, mais la ville elle-même, globale, dont on veut profiter, il y a surenchère, inflation de lieux, de monuments et par conséquent de mémoires. D'où les termes entendus: «devoirs» et conflits ou compétitions des mémoires, repentir et repentance, mémoire positive et négative, qu'il s'agisse de la Shoah, du génocide arménien ou des esclavages, par exemple. De Berlin à Dresde, des Mémoires de Victor Klemperer aux enjeux de la reconstruction de la cathédrale de Dresde, nous

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avons voulu montrer comment, au cœur d'une Europe en construction, sans cesse élargie mais qui cherche « son» identité, l'Allemagne destructrice des années 1933-1945 avait aussi pu se sentir ou se poser en victime des bombardements de 1944 et 1945, et comment elle cherchait à appréhender son passé, à l'assumer. Archives de la Stasi en partie passées au broyeur, archives du Vatican qui s'ouvrent et confirment la rupture politique entre Pie XI et Pie XII, tout ne pouvait être abordé ici : mais les exemples réunis autour du dossier des enjeux de la « mémoire complexe» de l'Allemagne, ouvrent des pistes pour élargir notre recherche et notre réflexion à d'autres pays d'Europe, du pourtour méditerranéen, du monde. Des pierres aux papiers, nous suivrons le trajet du chercheur, depuis ses archives, ses fouilles, ses inventaires jusqu'à l'élaboration des politiques urbaines et patrimoniales, de protection, de restauration, de réhabilitation, de mise en valeur dans le temps long.

Intervention Le patrimoine se gère, se protège, se restaure. D'où l'importance du droit, de la politique du patrimoine, de la comparaison entre les statuts que lui donnent les acteurs sociaux, les associations, les villes, les régions, les nations, l'Unesco. Comme l'écrit l'un des auteurs de ce livre «Quand le musée recule c'est le marché qui gagne de la place ». Les interventions de l'Etat, des collectivités locales ou des institutions internationales ne sont pas neutres. Elles consistent à soutenir les institutions de conservation mais aussi, en transformant de l'habitat en monument, en institutions théâtrales publiques, en musée, en lieux culturels, à entrer dans le système de production-consommation de la ville, à réhabiliter des immeubles retirés aux habitants défavorisés pour les améliorer et les vendre à des acquéreurs économiquement plus favorisés. Il importe donc de distinguer conservation active et conservation passive, choisir entre ajouts et remaniements, restauration, réhabilitation, restitution. Mais doit-on conserver ou non tous les ajouts? Comment traiter la «patine », comme une substance inhérente au vieillissement de l'objet ou comme une altération de celui-ci? En mettant en œuvre la charte de Venise, en respectant les protocoles de l'Unescco ou les législations nationales ou régionales, voire locales, en analysant et critiquant ou en reprenant les propos de C. Brandi dans sa Théorie de la restauration, les historiens comme les archéologues ou les restaurateurs, les architectes comme les urbanistes, les conservateurs de musée comme les hommes politiques abordent la question du patrimoine sous des angles fort différents. En termes de patrimoine, il y a, parfois, conflit d'intérêts, politiques, économiques, sociaux, culturels. Il y a mésentente ou contradiction entre approche d'amateurs, de spécialistes,

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intérêts élitaires et utilisation du patrimoine de manière plus globale, moins respectueuse, moins attentive mais plus efficace et plus consciente des enjeux et des rapports de force. Car le patrimoine, on s'en empare ou on le délaisse, on le conserve ou on le fait évoluer. Le mettre en valeur aide souvent à son appropriation par une élite, produisant une gentrification des centres historiques, ou, au contraire, on le galvaude en un tourisme de masse que l'on canalise plus ou moins, par des files, des barrières de sécurité, une limitation des entrées par le prix des billets ou les horaires. On entre désormais à Saint Pierre de Rome par le nord de la colonnade du Bernin, on passe devant le tombeau de Jean Paul II, mais on ne doit pas s'arrêter devant la pietà de Michel Ange ou le baldaquin du Bernin! On fait la queue, on se bouscule devant un tableau à telle exposition, on installe cars et baraques de nourriture sur un littoral, et l'on est censé jouir tous ensemble et démocratiquement d'un patrimoine à valeur universelle. Mais qui prend le temps du recul, du silence, de l'isolement pour relativiser ce qu'on lui offre, pour le situer dans les goûts d'une époque, d'un souverain, d'un mécène? TIne reste plus grand chose du projet initial de la chapelle Sixtine au Vatican, parce qu'un pape a préféré les fresques de Michel Ange au plafond étoilé et aux panneaux à rideaux de son prédécesseur qui ornaient la chapelle vers 1500. TIne reste plus grand chose de médiéval à Notre Dame de Paris après les destructions de la Révolution et les interprétations idéales de Viollet-le-Duc. Qu'y a-t-il comme partie antique, d'époque dans un palais chinois? Que faut-il montrer aux touristes, à combien et à quels touristes? Est-on en mesure de lui expliquer que telle fresque présente neuf couches de restauration, des réfections, des repentirs? Faut-il lui expliquer ce qu'est l'authentique et l'empêcher de croire ce que dit le guide sur la beauté et la véracité de tel temple de marbre blanc en repeignant les statues antiques? TIest bien difficile de choisir entre vision élitiste, respect du visiteur et massification du consommateur de biens culturels, entre souci d'avertir le touriste que l'on est en présence d'un vrai faux et nécessité de lui montrer, comme à Odette, plutôt les inepties de Viollet-Le-Duc que l'étude raffinée d'un Wermeer. «Parfois c'était pour plusieurs jours qu'elle s'absentait, les Verdurin l'emmenaient voir les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu'au château de Pierrefonds. Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place elle va avec les dernières des brutes s'extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d'aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à

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portée de respirer des excréments...» (Proust M., Un amour de Swan, Paris, folio, Paris, 1988, page 189). Mais quelle serait la réaction d'Odette devant l'urinoir de Marcel Duchamp? il serait sans doute plus facile de lui montrer les « inepties» de la restauration de Versailles que le raffinement des restaurations de l'abbaye de Chaalis. il serait si aisé, surtout lorsque le mécène n'est pas regardant sur le budget, de lui faire admirer l'escalier des ambassadeurs démoli en 1752, reconstitué à partir de gravures, ou la grille d'honneur de la cour de marbre voulue par Hardouin-Mansart, détruite, dessinée et relevée par le même Gabriel, et Le Blond mais que seules les restitutions, voulues voire inventées par un architecte des monuments historiques en mal de reconnaissance, lui offrent. Que gagnerait l'histoire de l'art, de l'architecture et du Patrimoine à garder toutes les stratifications d'un palais compliqué par son usage, le goût de ses multiples souverains, sa transformation en musée au XIXèmesiècle?

Document Intro.l - Relevé de la Grille Royale de Jules Hardouin-Mansart par Jean-Baptiste-Alexandre Le Blond (1679-1719) et Ange-Jacques Gabriel (16981782)

Pouvait-on garder et montrer toutes les strates de l'hôtel de Beauvais, de l'entrée de Louis XIV à Paris en 1659 à sa vie sous l'occupation entre 1940 et 1945, le voir se dégrader, ou ne valait-il pas mieux lui donner une nouvelle affectation en le restaurant dans un état qui, sauf dans les dessins d'Antoine le Pautre et les gravures de C. Perrault n'a jamais existé? il est bien difficile de choisir entre le Versailles de Louis XIII, de Louis XIV, du

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XVmème ou du XIXème siècle. Disneyland est indéniablement plus accessible au grand public. Mais les «déjections de Louis-Philippe », comme l'écrivait Proust, si les restaurateurs actuels de Versailles les ont soigneusement effacées, n'attendent, heureusement, que le conservateur qui, vers 2100, s'intéressera au palais du XIXèmesiècle, au décor de LouisPhilippe ou de Napoléon ilr, au Versailles resté palais avant de devenir musée. Le savant doit-il être ennuyeux et tout expliquer? Préférons-le iconoclaste. Si l'on rasait Notre-Dame comme on a détruit les statues de la basilique de Saint-Denis ou les Halles, les Bouddhas de Bamyang ou la mosquée de Saquara, il y aurait à la fois vandalisme et sens de l'histoire. Commanditaires d' œuvres nouvelles et révolutionnaires ont toujours opéré ainsi. En détruisant, en sélectionnant ses objets de mémoire, l'histoire y gagne en vérité des rapports de force et l'histoire de l'art et de l'architecture n'y perd pas beaucoup. Il vaut peut-être mieux bien vivre dans un édifice de Rem Khoolaas, aujourd'hui, laisser construire une pyramide par Pei, que subir une restauration mal faite et incommode de Palladio ou de JulesHardouin-Mansart. Si l'on met le Louvre à Atlanta et à Abou Dhabi, on va changer, comme le dit D. Poulot, l'écologie d'un musée, ses missions, son environnement en termes d'instrument de recherche, de bibliothèque. On va en faire un autre musée, lui donner un autre public. Mais alors acceptons, peut-être, que ce soit, aussi, un premier pas vers la restitution des œuvres d'art à certains pays, au Nigeria, à la Grèce, au Laos, à l'Egypte, à l'Italie... Sur ce point, il est d'ailleurs significatif que l'Unesco tente aujourd'hui de réfléchir aux «pays sources» du sud, qui ont livré ou se sont vu arracher leurs biens et aux «missions universelles» des musées du nord qui ont spolié les précédents. On va écouter, peut-être, un jour la proposition faite à l'Icom par Bernice Murphy, chercheuse australienne, de renvoyer des œuvres virtuelles, de concevoir une «digital repatriation ». Il faut dire qu'Alain Godonou, directeur de l'Ecole du patrimoine africain à Porto Novo, au Bénin, prétentieux ou inconscient, pensait que le Quai Branly devait restituer des objets à l'Afrique ou à la Nouvelle Calédonie, voire lui envoyer gratuitement des photographies des objets dont ces continents ont été spoliés. Notre collègue n' a-t-il pas saisi toute la logique de l'Unesco: l'Amazone ou le Zambèse sont classés au patrimoine de l'Unesco comme élément naturel (critère 7, 8, 9, 10), parce qu'ils sont situés dans des pays de «bons sauvages ». La Loire ou la Seine sont des productions historiques, dans des pays de braves « blancs », classés selon les critères culturels (1, 2 et 4). Avec de telles grilles de lecture, comment veut-on ensuite défendre le patrimoine des pays qui ont subi les dominations coloniales? Quel sens trouver à la recherche des identités et des mémoires? En abordant quelques aspects des politiques urbaines et patrimoniales, des législations comparées

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en Europe, de la ville musée à la ville pastiche, du centre touristique musée à l'architecture de l'incertitude programmatique, nous tenterons de répondre à ces questions.

Inflation Pour les économistes, une grande partie de l'inflation des prix est maîtrisée. L'Europe connaît des taux d'augmentation des prix inférieurs à 5 voire à 3 %, l'Amérique du nord également. il ne reste que la Chine, et certains pays de l'Europe de l'Est à afficher des taux annuels supérieurs à 10 % et cela est considéré comme grave et dangereux. Pourtant il est un domaine où l'inflation sévit: c'est celui de la culture. Les prix sur le marché de l'art s'envolent; Canaletto ou Poussin sont inabordables pour un musée national (29 millions de dollars, 16 millions d'euros! pour des budgets annuels d'achat de 385 millions au Louvre). L'art africain est l'objet de toutes les convoitises depuis que les objets sont sortis de leurs contextes anthropologiques et ethnologiques, usuels, cultuels, pour devenir «art primitif, art premier, art tout court ». De même l'inflation sévit à l'Unesco. Le Comité du patrimoine mondial a inscrit 22 nouveaux sites sur

la Liste du patrimoine mondial de l'Vnesco durant sa 31e session qui s'est

tenue à Christchurch cette année. Les nouvelles inscriptions portent sur 16 sites culturels, 5 sites naturels et un site mixte, culturel et naturel. C'est 3% de sites en plus! Certes, par une décision sans précédent dans l'histoire de la Convention de l'Unesco concernant la protection du patrimoine mondial, le Comité a retiré un bien de la Liste. il s'agit du sanctuaire de l'oryx arabe, car Oman «n'a pas su en préserver la valeur universelle exceptionnelle ». Dure sanction surtout lorsqu'on songe dans quel état sont des sites comme Angkor, Essaouira ou Dresde, sans parler de l'Irak ou de l'Afghanistan menacés par les pilleurs, les spéculateurs ou les urbanistes mais qui, eux, n'ont pas été déclassés. Après les modifications de cette année, la Liste du patrimoine mondial de l'Unesco compte désormais 851 biens, dont 660 culturels, 166 naturels et 25 mixtes. Les 22 sites nouveaux méritent une analyse de plusieurs façons. Tout d'abord, une fois de plus la culture l'emporte sur la nature, ce que ni Rousseau ni Levi Strauss ne viendront contester. La planète est civilisée et c'est la culture qui doit dominer, même si les questions environnementales, les réserves naturelles, la biodiversité sont menacées par l'avancée des aires civilisées. Je dis bien l'avancée, au sens spatial du terme pour éviter le terme de progression qui aurait pu faire penser que les menaces sur les espaces naturels sont perçues comme des régressions. Ne tombons ni dans le passéisme, ni dans le conservatisme; l'urbanisation, l'exploitation des richesses du monde, le développement économique sont présentés, partout

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comme «inéluctables ». L'Unesco se plie donc au modèle dominant en préférant la culture à la nature. L'autre approche des 22 nouveaux sites classés peut se faire par continent: - l'Afrique avec quatre sites nouveaux se partage également sites culturels et naturels car, au Gabon, en Afrique du Sud, comme en Namibie les paysages retenus par l'Unesco sont autant naturels que culturels, mixtes. Seul le site malgache est «purement» natureL Le Gabon accède pour la première fois au patrimoine de l'Humanité. Un réel progrès pour les pays africains, mieux reconnus, mais qui mérite de se concrétiser en termes de gestion de ces sites. - L'Asie compte 8 nouveaux sites, car on doit lui rattacher géographiquement les «pays arabes », mais lui enlever l'Australie, qui appartient au continent océanien. L'Unesco considère pays arabes et Australie différemment, parce que ses définitions et ses catégories sont floues et inexactes sur le plan géographique. Près de la moitié des sites issus du récent classement appartient ainsi à une vaste aire qui s'étend de l'Irak à la Chine, du Japon à la Corée, de l'Azerbaïdjan au Turkménistan et à l'Inde. C'est la culture qui l'emporte sur la nature par 6 sites contre 2. - L'Océanie, avec le seul site de Sydney, en Australie est le continent le plus délaissé! Et encore, c'est le site fortement culturel de l'opéra de Sydney qui est classé. On peut en être surpris si l'on prend en considération le développement récent des musées, expositions et colloques consacrés aux «peuples premiers », souvent à propos de ce continent. - L'Europe compte désormais 7 sites nouveaux, un tiers du classement de 2007. C'est beaucoup si l'on considère le trop plein de patrimoine et l'afflux touristique qui caractérisent ce continent. La culture, faut-il l'ajouter, l'emporte largement par 5 sites sur 7: Bordeaux, Corfou, Gamzigard, Visegrad, Lavaux sont des sites culturels. A ce rythme-là on se demande pourquoi tout le vignoble français, italien, espagnol, allemand, toutes les villes historiques du vieux continent, toutes les ruines romaines, tous les forts ottomans ne rejoignent pas le classement de l'Unesco. Espérons que ce n'est que partie remise. Seuls Teide en Espagne et les forêts primaires des Carpates sont inscrits au classement des sites naturels. Malgré l'appellation de forêt tempérée « vierge», on peut remarquer que la forte pression anthropique en Ukraine comme en Slovaquie, durant toute la période pré historique et historique autorise à douter que, dans cette forêt des Carpates, la« main de l'homme n'ait jamais mis le pied ». - L'Amérique enfin augmente son patrimoine de deux sites culturels seulement, au Canada et au Mexique. On pourrait enfin faire un classement par grande période historique, mais celui-ci est délicat car les notions de pré histoire, de proto histoire, d'Antiquité, de Moyen Âge, de période moderne ou contemporaine varient

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fortement d'une civilisation, d'une aire culturelle à l'autre. Cependant, au sein de chaque pays qui accède au classement de l'Unesco, il n'est pas indifférent de considérer que les Etats qui font les demandes et constituent les dossiers de candidatures cherchent souvent l'équilibre entre leurs diverses phases culturelles et historiques. Cette analyse rapide du classement de l'Unesco a été placée dans l'introduction de ce livre non pour critiquer telle ou telle demande des Etats-parties mais plutôt pour comprendre à quoi aboutit le manque de critères clairs, voire de réflexion sur ce qu'est le patrimoine aujourd'hui et vers quoi conduit un abus de classement, alors que protection et gestion, fouilles ou documentation scientifique, restauration ou réhabilitation ne suivent pas et manquent cruellement de moyens. Le classement au patrimoine de l'Unesco est-il autre chose, aujourd'hui qu'une vaste empoignade politique où l'on veille aux équilibres entre états, entre cultures et civilisations, entre nature et culture, sans chercher à se demander si les lois archéologiques ou littorales, si les règles d'urbanisme sont appliqués, si les services des états, des régions, des communes ont les moyens de cette « politique»? Ainsi, le nombre de sites continue à croître, à attirer des touristes, à susciter la spéculation immobilière dans les centres historiques sur des continents ou dans des pays où les protections patrimoniales sont déjà très fortes. Au contraire, l'Unesco ne fait pas le choix d'aider massivement, en matière de droit, de moyens humains et financiers, des pays où rien n'est protégé, ni les vestiges du sous - sol, ni la hauteur des maisons, ni l'utilisation des matériaux, et où sont inconnus les termes inventaire, rénovation, réhabilitation, restauration. L'Unesco se demandeelle qui pille et comment les objets archéologiques d'Asie ou d'Afrique pénètrent sur les marchés de l'art occidentaux ou américains et intervientelle efficacement pour lutter contre les trafics?

Références bibliographiques
DE CERTEAU, Michel, L'invention du quotidien, Gallimard, Paris, 1960. DUPAlGNE, Bernard, Le Scandale des arts premiers, Mille Et Une Nuits, Paris, 2006. FABRE, Daniel, Domestiquer l'histoire. Ethnologie des monuments historiques, Cahier 15, collection ethnologie de la France, Maison des sciences de l'homme, Paris,2000. GUlART, Jean, Variations sur les arts premiers, Le Rocher-à-la-Voile, Nouméa, 2006. LENIAUD, Jean-Michel, L'Utopie française: essai sur le patrimoine, Mengès, Paris, 1992.

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LENIAUD, Jean-Michel, Viollet-le-Duc ou les délires du système, Mengès, Paris, 1994. LENIAUD, Jean-Michel, Chroniques patrimoniales, Norma, Paris, 2001. POULOT, Dominique, éd., Patrimoine et Modernité, L'Harmattan, « Chemins de la mémoire », Paris, 1998. PRICE, Sally, Arts primitifs,. regards civilisés. Paris, ENSBA, 1995.

PREMIÈRE PARTIE DU PAPIER A LA PIERRE: RESTAURATIONS, RÉHABILITATIONS

INTRODUCTION

Yves Bottineau-Fuchs

Depuis l'époque fondatrice d'Arcisse de Caumont, la notion même de patrimoine s'est considérablement transformée. La diversité des demandes et décisions de protection, réhabilitation, préservation en témoigne. Les pères des monuments historiques n'auraient jamais songé à ce que, par exemple, telle usine désaffectée, devienne, à des fins de préservation, lieu d'exposition de machines factices, fruit des installations de plasticiens inventifs; ou encore à ce que le «serpentin» d'Emile Aillaud à Pantin, fasse l'objet d'une demande de classement. Depuis la loi de 1913, le patrimoine monumental, civil et religieux, d'Ancien régime est protégé; il joue, sans doute aucun, un rôle emblématique pour la richesse et la variété des productions dont l'histoire de la France peut se targuer. Quand il s'est agi de protéger les œuvres de l'architecture du XIXèmesiècle, l'adhésion du public fut nettement moins unanime. Et désormais les débats vont bon train pour décider de la valeur patrimoniale des réalisations les plus célèbres du XXèmesiècle. Ainsi en futi! des Halles Freyssinet, dans le 13ème arrondissement parisien. A l'inévitable extension chronologique du champ couvert par la notion de patrimoine, s'ajoute surtout la profonde transformation des consciences. On peut, schématiquement dire que, là où les fondateurs avaient en vue l'élastique notion de «qualité architecturale », la recherche historique et archéologique a ouvert de tout autres perspectives. Au prestige lié à la beauté, à l'ancienneté, à la «qualité» architecturale, se sont adjoints quantité d'autres critères de sélection, tels que la novation technique, la

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célébrité de l'architecte, l'aptitude des constructions à susciter un environnement spécifique, à évoquer un épisode de la vie publique comme de la vie anonyme d'un quartier. Tout se passe comme si le développement des travaux des urbanistes, géographes, sociologues, avaient permis de prendre conscience que son architecture rend visibles le visage et les mœurs d'une nation, comme ceux d'une ville, d'un quartier ou d'un village. On comprend ainsi comment le patrimoine industriel, hospitalier ou militaire bénéficie de la part des monuments historiques, des mêmes attentions que les églises, et fait l'objet de restaurations destinées à assurer sa préservation. Désormais, l'intérêt des spécialistes et des collectivités territoriales, se consacre aussi au «petit patrimoine », tant rural qu'urbain. On cesse de considérer le monument, quelle que soit sa qualité, comme un élément isolé à « mettre en valeur », mais, au contraire, comme partie d'un ensemble, et c'est ce dernier qui est pris en considération pour le protéger ou le maintenir en l'état. Depuis déjà de longues décennies, la sauvegarde du patrimoine fait l'objet d'un véritable engouement, encouragé de cent manières par les médias. Les motifs économiques du tourisme «culturel» jouent évidemment un rôle majeur dans ce merveilleux souci. Mais parallèlement, l'attachement au patrimoine national, régional ou local risque de loucher vers le passéisme comme vers le chauvinisme, ou encore vers l'exaltation du « narcissisme des petites différences ». Une des études que nous présentons témoigne des bienfaits et des risques de cet attachement: dans le cadre des nouveaux documents d'urbanisme - le PLU de Paris - les citoyens peuvent être associés à la réflexion pour réclamer maintien et protection de leur environnement bâti. Cette démocratique novation comporte évidemment des dangers, que l'étude met en lumière: l'absence de compétence laisse libre champ aux jugements affectifs, et conduit, par exemple, à privilégier ce qui paraît pittoresque, au détriment d'éléments autrement plus essentiels pour préserver le visage d'un lieu. De tels risques seraient circonscrits si on établissait, prioritairement, un inventaire du bâti en jeu, de manière systématique, à l'échelle de la rue, du quartier et enfin du secteur. Voilà ce qu'une deuxième étude entreprend, en se limitant à la rue de Tolbiac, pour répertorier un bâti encore fort ignoré, dont les archives sont conservées-en particulier celles des Fondations et des HBM. A travers l'inventaire, c'est la mémoire ouvrière et industrielle de ce secteur qui s'impose et guide le travail de l'enquêteur. Une troisième étude se consacre quant à elle, à la politique du logement dans la seconde moitié du XXème siècle. Là encore, les archives, ministérielles cette fois, permettent de cerner les enjeux politicoéconomiques qui présidèrent à ces réalisations architecturales, et celles-ci contribuent, de façon non mineure, à l'identité du parc bâti de nos villes.

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Lorsque certains de ces ensembles sont détruits, c'est donc tout un pan de l'histoire collective qui disparaît. C'est également le recours aux archives qui a permis de reconstituer la création, les transformations et multiples restaurations de l'abbaye cistercienne d'Aiguebelle, objet de la quatrième étude présentée. L'abbaye d'Aiguebelle ne saurait prétendre au titre de monument historique, selon les critères en usage. Son grand intérêt apparaît cependant, si on la considère comme une sorte de palimpseste qui permet d'y déchiffrer l'héritage de huit siècles de vie monastique. Les contemporains d'Arcisse de Caumont n'auraient jamais admis nos objets d'étude au titre du domaine patrimonial! C'est de façon récente qu'on reconnaît que 1'« héritage des biens transmis de nos pères» peut se dispenser d'être ou majestueux, ou exemplaire représentant d'une période stylistique. Le patrimoine englobe, dans le produit des activités des hommes passés et présents, ce qui contribue à définir le visage spécifique du monde humain, sans lequel nos vies, nos habitudes, nos moeurs et nos conduites seraient impossibles. De même que l'histoire a depuis longtemps cessé de considérer que, seuls comptaient les grands de ce monde et les grands épisodes et bouleversements, de même, la notion de patrimoine architectural a cessé d'être bornée aux grands édifices, chantant à la fois le grand art, et le prestige de notre histoire politique. Les études que nous présentons veulent témoigner de l'extension et de l'approfondissement de la conscience: la valorisation du patrimoine n'entre pas plus en conflit avec la création

contemporaine qu'elle ne s'enlise dans un passéisme décidé à ~~ tout»
protéger comme autant de reliques à idolâtrer.

Chapitre 1

UN PALIMPSESTE BÂTI:
L' ABBAYE NOTRE-DAME D'AIGUEBELLE

Yves Bottineau-Fuchs

L'abbaye cistercienne d'Aiguebelle, fille de l'abbaye de Morimond, n'a guère retenu, à ce jour, l'attention des historiens de l'art et des archéologues. Fondée en 1137, elle a subi diverses reconstructions et de nombreuses restaurations, pour s'adapter aux besoins de la communauté, l'abbaye ayant été occupée quasiment sans interruption depuis sa fondation. Cette adaptation aux besoins est jugée par trop préjudiciable à la valeur historique de l'ensemble, dont on souligne le caractère « composite» et « inauthentique ». Une telle appréciation n'est pas contestable, mais ne justifie pas forcément le désintérêt affiché des spécialistes. L'étude de l'ensemble des bâtiments, du territoire de l'abbaye, de ses granges et de son système hydraulique, témoigne toujours des exigences propres au monde cistercien. D'autre part, point totalement négligé, il n'est pas sans intérêt de relever qu'en dépit des vicissitudes de l'histoire, les reconstructions et restaurations se sont toujours faites dans « le style roman ». Nous abordons là un domaine lié à la symbolique religieuse qui dépasse le seul ensemble

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monastique d'Aiguebelle, pour s'inscrire dans l'histoire de l'Église en Francel.

Document 1.1- Plan de l'abbatiale, École d'architecture Paris-Val-de-Seine

L'abbaye d'Aiguebelle se présente aujourd'hui sous la forme d'un ensemble de bâtiments groupés autour du cloître, selon les principes propres à l'architecture cistercienne. Dans son organisation générale, dans la distribution des masses, Aiguebelle n'a pas connu de modifications profondes et continue d'abriter une communauté de moines. Elle répond toujours à des exigences indifférentes aux modes. L'église, construite sur le point le plus haut du terrain, selon la tradition, est normalement orientée est-ouest. La galerie nord du cloître s'appuie contre le mur gouttereau du bas-côté sud et délimite avec les trois autres galeries un espace carré, le préau, aujourd'hui sans fontaine. Par la galerie est, on accède à l'ancienne sacristie, à la salle capitulaire, au parloir ainsi qu'à l'ancienne salle des moines, aujourd'hui appelée scriptorium.

1 Tout est né d'une rencontre entre un architecte en chef des Monuments Historiques et le Père abbé, soucieux d'engager les travaux nécessaires dans le « respect» de l'existant. Suite à cette rencontre, il fut décidé d'engager une recherche d'ensemble sur l'abbaye, travail qui allait être mené dans le cadre du séminaire de 3e cycle consacré au Patrimoine, au sein de l'école d'architecture Paris Val-de-Seine. Une convention, signée entre la communauté et l'école, a fixé le cadre de l'étude, qui doit se matérialiser sous la forme d'une publication à caractère scientifique.

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Document 1.2 - Aiguebelle, vue du côté sud, vers 1930

Document 1.3 - Le scriptorium, archives de l'Abbaye d'Aiguebelle

Dans la galerie sud, à la place de l'ancien chauffoir se voit un escalier monumental érigé au XIXèmesiècle. Celui-ci donne accès à l'ancien dortoir qui occupait tout l'étage, comme le voulait la règle. Aujourd'hui, le dortoir des moines est installé dans l'ancienne hôtellerie, construite au XIXème siècle, contre le mur pignon du bras nord du transept. L'escalier

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monumental borde le réfectoire des moines, lui-même accolé de deux cuisines qui desservaient, l'une le réfectoire des moines, l'autre celui des convers. Quant à la galerie ouest, elle est implantée devant la ruelle des convers, une des rares conservée en France avec celle de Fontenay, qui matérialisait la séparation entre les moines de chœur et les frères convers. Au-delà de la ruelle, fermant l'ensemble, se trouve le bâtiment des convers avec son réfectoire et le cellier au rez-de-chaussée, l'ancien dortoir se trouvant au-dessus. Une partie de celui-ci, aujourd'hui, est occupée par la « grande bibliothèque» et le reste par les pièces réservées au noviciat. Telle est la disposition des bâtiments de la clôture de l'abbaye d'Aiguebelle. D'autres bâtiments ferment l'avant-cour alors que, dispersés à proximité, sont implantées une ferme et l'hôtellerie actuelle. Faire la monographie de cet ensemble impose en premier lieu, la confrontation des textes et des bâtiments, même si cette confrontation n'est qu'une première étape, ce que soulignait déjà Victor Mortet, dès 19112. Camille Enlart faisait la même constatation, comme le rappelait N. Reveyron, lors d'une conférence donnée dans le cadre de l'Ecole du Patrimoine3. Non seulement les textes peuvent contenir des erreurs, des approximations, mais ils offrent souvent des lacunes lorsqu'ils n'ont pas, tout simplement, disparus. La même remarque vaut pour la documentation iconographique qui ne saurait être utilisé sans un regard critique. Nous possédons cinq aquarelles intéressantes d'Aiguebelle, œuvres d'un certain Léon Alègre (1840), quelques gravures du xrxème siècle et surtout un fond photographique important, malheureusement non répertorié. Quelques plans du Tricastin, une carte schématique d'Aiguebelle et de ses alentours, datée des environs de 1480, et des plans de cadastre complètent cette documentation fort restreinte. Les archives ne sont guère plus riches. Si les chartes d' Aiguebelle ont permis d'établir plusieurs cartes du territoire de l'abbaye aux différentes époques de son existence, limites que matérialisent encore quelques bornes, elles sont quasiment muettes en ce qui concerne l'état des bâtiments jusqu'au milieu du XVrme siècle. Le premier abbé qui semble avoir témoigné d'un réel intérêt pour son abbaye est Jacques Louis Auguste Thomassin de Peynier (1769-1790). C'est lui qui exigea, dans les transformations qu'il souhaitait apporter, un local convenable pour garder les archives. C'est encore lui qui, avec l'accord des trois ou quatre religieux constituant alors la communauté, nomma des experts chargés de lever le plan de l'abbaye et de dresser le devis des
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MORTET, V., Recueil de textes relatifs à l'histoire de l'architecture et à la

condition des architectes en France au Moyen Age, pref. L. Pressouyre, Paris, 1995, p. V-LXV. 3 REVEYRON, N., « L'apport de l'archéologie du bâti dans la monographie

d'architecture» dans ln situ, n02-2002.

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Document 1.4 - Carte postale, vue générale d'Aiguebelle, 1903

propriétés. Un notaire de Grignan, Mr Jean Poumier fut chargé de dresser l'inventaire des titres. Il consigna le tout en plusieurs cahiers, dont il ne subsiste malheureusement que le dernier, sans le plan. En septembre 1790, les commissaires de la commune de Réauville réclamèrent les titres qui étaient conservés dans le chartrier, « une chambre donnant sur le balcon et terrasse» 4. A cette occasion, les commissaires relevèrent la présence de 51 livres ou cahiers de censes, lièves terriers et 32 liasses comprenant un nombre variable de parchemins et de papiers. A cela il faut encore ajouter 29 liasses de titres divers, ce qui est peu pour une abbaye fondée au milieu du XIIèmesiècle. Il est vrai que les archives d'Aiguebelle ont subi bien des vicissitudes, à l'image des bâtiments eux-mêmes. Nous savons par Denifle qu'en 1363, l'abbaye fut dépouillée de son argent, de ses livres et de ses bestiaux par divers seigneurs locaux, dont Giraud Adhémar de Grignan5. Dans la seconde moitié du siècle suivant, les Officiers de la Cour de Montélimar découvrirent à Espeluche une cassette renfermant un certain nombre de parchemins originaux provenant de l'abbaye. Ils en conclurent que ces documents avaient dû être emportés lors du schisme qui pendant quelques années avait divisé la communauté en deux groupes, ayant chacun un abbé à sa tête6. Un peu plus tard, en 1575, dans une lettre datée du 1er septembre, l'abbé Adrien de Bazemont et la
4 LA CROIX BOUTON, Père Jean, Chartes et documents de l'abbaye d'Aiguebelle, Paris, 2000, 2 vol., t.I, p.14. 5 DENIFLE, Désolation des églises, monastères... de France pendant la guerre de Cent Ans, sI., 1899, Il, p.675. 6 LA CROIX BOUTON Père Jean, Chartes et documents..., op. cit. p.15-16.

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communauté, s'adressant aux commissaires de la principauté d'Orange pour le renouvellement des titres, déclarait qu'au temps des guerres de religion, « les titres, papiers et documents de l'abbaye avaient été mis en sûreté dans certaines forteresses hors de cette province où ils sont encore >/. De telles mesures sont toujours dommageables car il est rare que l'on parvienne à reconstituer le fonds déplacé, ce que déplorait déjà Denis de Sainte Marthe lorsqu'il cherchait à établir la liste des abbés d'Aiguebelle.8 Les inventaires ne sont pas plus nombreux, si bien qu'il faut nous tourner vers les copies et les textes, avec ce que cela signifie de lacunes et d'erreurs. Les premières recherches historiques furent entreprises, à la demande de Dom Orsise, par le Père Muce Espanet (1811-1886). Ce travail, daté de 1841, se présente sous la forme de quatre grands in-folio rédigés à la main, le premier étant consacré à l'histoire ancienne de l'abbaye, les trois autres à la Val-Sainte et à l'Aiguebelle moderne. Son intérêt demeure ténu dans la mesure ou le Père Muce n'indique pas ses sources9. Une vingtaine d'années plus tard, Dom Gabriel chargea le Père Hugues Séjalon, de revoir et compléter l'ouvrage du Père Muce Espaneeo. Le jugement porté par M. de Font-Réault résume parfaitement l'ouvrage: « (l'auteur) a ajouté ce qui ne convenait pas à Aiguebelle et a sinon noyé, du moins très abondamment commenté par le général les faits précis »11.il faut attendre les environs de 1915 pour que soient entreprises des recherches plus sérieuses, avec le Père Alloix, alors prieur d'Aiguebelle12. Inachevé pour les cérémonies du 8e centenaire, ce travail reste aux archives de l'abbaye, sous forme dactylographiée. Si nous laissons de côté les Guide du visiteur, sortes de monographies plus ou moins succinctes, le seul ouvrage véritablement scientifique consacré à l'abbaye d'Aiguebelle est celui du Père Jean de La Croix Bouton, intitulé Chartes et documents de l'abbaye N.D. d'Aiguebelle, qui traite en priorité des titres, biens et territoires de l'abbaye. Les documents se rapportant aux bâtiments y sont rares; ils n'en sont que plus précieux, une

7 Ibid. 8 SAINTE MARTHE, Denis de, Gallia Christiana nova, Paris, 1715, t.I, p. 737. 9 La plupart des pièces citées concernent Grignan et l'on suppose qu'il a utilisé un dossier ou un mémoire, dont l'abbé Martin avait du disposer, qui est aujourd'hui perdu, dans Archives historiques de l'abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle, 1841, 4vol. in fol ms., Arch. Aiguebelle. 10SÉJALON, Hugues, Annales d'Aiguebelle, Valence, 2 vol., 1863. 11FRONT-RÉAULX, « L'Abbaye d'Aiguebelle - Notes critiques à propos de son 8e centenaire », Romans, 1937, p. 5. 12ALLOIS, Père Léon, Essai historique sur l'Abbaye N-D d'Aiguebelle, ms. Arch. Aiguebelle. Le Père abbé André Barbeau le fait actuellement recopier pour en assurer la conservation.

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fois surmontée l'imprécision du vocabulaire. Nous pouvons les évoquer rapidement. Dans les Annales, pour les années 1173-1190, il est dit que sous Dom Aimar Adhémar de La Garde, « les grands travaux réclamés par les exigences d'un premier établissement, sont depuis longtemps terminés,. le monastère est achevé, les usines marchent... », sans autre précision13. Une telle affirmation ne repose sur aucune source vérifiable, sans compter qu'une telle rapidité serait exceptionnelle, comparée à la durée des autres chantiers des maisons de l'ordre. C'est ensuite le silence jusqu'aux années 1543-1548, période durant laquelle un violent tremblement de terre est signalé. TI aurait détruit « quatre voûtes sur sept et les deux dernières travées de la nef» si bien que le baron des Adrets, lors de son raid, en 1562, n'aurait guère eu de difficultés à saccager l'abbatiale14. La région connaît effectivement une activité sismique importante, y compris à cette période, comme l'attestent certaines ruptures visibles, en particulier, au chevet de l'abbatiale. Dès lors, il est possible d'admettre avec le Père Muce, que les destructions entreprises par le fameux baron furent d'autant plus importantes que la maçonnerie était fragilisée par des secousses sismiques.J5 Pourtant, en 1584, seules de petites réparations sont entreprises, alors que, quatre ans plus tard, si l'on en croit l'auteur des Annales, « Dom Adrien (de Bazemont) fit reconstruire les cloîtres depuis les cours jusqu'à la porte de l'église,. les arcades y étaient, dit le manuscrit du Père Serre, et restaient de bonnes murailles à la chambre dit d'Espeluche», mais il n'y avait ni voûte ni toiture. L'adjudication des travaux fut faite le rr janvier 1588. On recouvrit la toiture,. le mur antérieur de l'église fut relevé, le dortoir partagé en plusieurs chambres séparées à l'usage de l'abbé, du prieur et des religieux et, l'année suivante, ces derniers purent enfin rentrer dans leur paisible demeure16 . Nous apprenons ainsi qu'une nouvelle façade est
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' SEJALON, Hugues, Annales.., op. cit., t.I, p. 130. 14Arch. Aiguebelle, ms. Anonyme 8.1.1.3. 15MUCE, Père, Archives historiques..., op.cit. t.I, p. 153-155. En entrant au vallon d'Aiguebelle par le chemin de Montélimart à Grignan (il) livra au pillage la grange de Pré-la-Car et le hameau de Fraysse, puis tomba sur Aiguebelle. Alors tandis que les uns détruisaient les bâtiments du noviciat sur le coteau, les autres entassaient des matières combustibles dans les salles de l'abbaye pour les incendier. Il n'y a aucun doute que les dévastations qu'ils avaient exercées jusques là avaient exigé du temps: le pillage d'Aiguebelle n'en demanda pas moins. Quand ils virent que le feu n'avait pas suffi pour détruire les bâtiments voûtés et d'une construction très solide, ils procédèrent au démolissage et forcèrent les habitants du voisinage à devenir leurs auxiliaires, mais leurs efforts n'aboutirent qu'à détruire les constructions accessoires, à abattre les voûtes élevées des dortoirs et à renverser les deux premières nefs de l'église... 16 ' SEJALON, Hugues, Annales..., op.cit., t.I , p.347.

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réalisée pour fermer la nef raccourcie de deux travées. Nous ne connaissons ni son aspect, ni si elle était provisoire, ce que laissent supposer des documents postérieurs. Au XVwme siècle, sous l'abbatiat d'Etienne de Sompi, on poursuivit les réparations17. L'imprécision dans la description des désordres et des travaux reste de règle durant toute cette période, y compris avec Dom Marc de la Salle qui, selon le Père Muce, fit . 18 entrepren dre« d e gran d es reparatlOns» . Dans le dernier tiers du siècle, les descriptions deviennent, parfois, plus
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précises, si l'on se réfère toujours au Père Muce. Ainsi, en 1670 « Le prieur
Dom Claude Dubois demandait que les réparations soient effectuées, ce qui avait été fait n'était que provisoire. On reconstruit la façade de l'église en pierre de taille et on ajouta aux chapelles latérales les coupoles et rotondes qu'on y voit encore. On restaura la belle colonnade du cloître. On remonta la façade du midi entre l'ancien dortoir des convers et le réfectoire des religieux et les bâtiments que l'on construisit dans cette partie jusqu'audessus de la cuisine sont destinés aux grangers qui depuis les habitèrent pour l'exploitation du domaine. On leur livra encore l'ancien chapitre des convers qu'on divisa par des murs, de manière que la laiterie actuelle leur servait de cuisine... »19 . L'information concernant la mise en place des coupoles et rotondes est importante car elle vient conforter l'analyse de l'appareil de l'abside et des absidioles qui sont visiblement postérieures. La rupture des lits, mais aussi de la corniche du mur gouttereau droit de l'absidiole la plus au nord, plaident en faveur d'un chevet plat dont on n'a aucune trace et dont on ne peut chercher à vérifier l'existence par des fouilles. C'est la première fois que le rapprochement entre les textes et la lecture archéologique permet d'asseoir une hypothèse crédible en ce qui concerne le chevet d'origine. Les visites régulières conservées ne sont pas d'un plus grand secours: surtout attentives aux détails de la vie courante des moines, comme en 1677, elles ne portent intérêt aux bâtiments que dans la mesure où leur mauvais état pourrait gêner la vie de la communauté, comme en 1678. La description s'améliore lorsque l'on accède au rapport des visites de réparation. Ainsi en 1697, le 13 décembre, les visiteurs rapportent que: « Premièrement déclarent avoir vérifié l' esglise de lad. abbaye la voulte de
MUCE, Père, Archives historiques..., op. cit., t.I, p.175. : « (l'abbé) termine le mur antérieur de l'église, en mortier simplement, et répare les dégradations à l'intérieur. Il fait remonter les murs du dortoir des religieux, et de celui des frères convers. On n'y fit pas la voûte, on se contenta d'un plancher et l'emplacement fut divisé en chambres occupées par le prieur et les religieux. Les voûtes des dortoirs en croulant avaient percé celles des cloîtres en quelques endroits, on les répara aussi ». 18ibid. p. 179. 19ibid, p. 187-188.
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nef et presbitère d'icelle fendue en plusieurs endroits pourtant sans autre nécessité que d'en boucher lesd. Fentes et ouvertures dud. Presbitère l'arc d'icelle estant ouvert par les pierres qui servent de clef, lesquelles faut remettre à leur place les vittres desd. Fenestres estant en très bon estat sauf de dix ou douze carreaux de rompeus Du costé gauche du presbitère il y manque un carier de voutte paraissant y avoir esté autrefois. Le couvert ou manque lad. Voutte est en très bon estat y ayant un arc au dessous et des poutres de sapin plus bas pour y pouvoir faire un plancher avec des aix ou de pIastre en forme de voutte et ce avec les murailles estant bonnes pour la soutenir , la plus grande partie de lad. Eglise est sans pavé depuis la petite porte jusques au maistre authel et aux deux austhels à costé est presque tout bien pavé de briques et la plus grande partie et près des deux authels led. pavé est à la mosaique et en très bon estat, et lon pourrait trouver de brique à divers endroits de lad. Eglise pour paver entièrement depuis la petite porte tirant contre la bize et contre lesd. Trois authels. Le dortoir est sans pavé ni glacis les fenestres ouvertes sans porte ni vittres et le couvert d'icelluy parait avoir besoin de réparations en divers endroits à cause des gouttières qui ont pourry des ais et chevrons Des quatre voutes du cloistre il y en a en trois endroits qui menassent ruine pour s'estre un peu biaises et particulièrement du costé du levant d'environ (un blanc) led. cloistre estant sans pavé ny glacis... »20. On retrouve des descriptions comparables dans les rapports du 16 novembre 1699 ou du 17 mai 1700. Pour autant l'exécution des travaux n'est pas obligatoire, comme le montre le rapport du 11 janvier 170821. On y lit: « Nous sommes descendus dans l'église et aurions remarqué que le couvert au-dessus de la croisée du costé du levant il est en grand danger de se lézarder et qu'il est nécessaire de la refaire pour empescher son éboulement, les bois, chevrons et planches pourries, y manquant un tiers de thuiles dans vingt cinq cannes

en quarré

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. Voilà qui nous renvoie à la destruction des voûtes de

l'abbatiale par le baron des Adrets: la destruction a t-elle été totale, comme le pense frère Simon, un moine tailleur de pierre, ou bien la première travée a t-elle gardé son couvrement? Les coupes montrent clairement que les piles de cette croisée se déversent vers l'extérieur alors que la voûte d'ogives plafonne à dix mètres de haut seulement, ce qui ne correspond guère à l'esthétique gothique et semble tout à fait exceptionnel dans l'architecture cistercienne. TI faut insister sur ce point d'autant que le couvrement visible aujourd'hui s'apparente à une voûte sexpartite: une
20 Minute de Javel, f' 37-40vo- LA CROIX BOUTON, Père Jean, Chartes et documents..., op. cU., 1.1,p.316-320. 21 Minute de Salomon, notaire, f'314 et Minute de Javel, f'58-59 - LA CROIX BOUTON, Père Jean, Chartes et documents..., op. cit., t.I, p. 321-325. 22 Minute de Salomon, notaire, f'88v-90v - LA CROIX BOUTON, Père Jean, Chartes et documents..., p. 441-449.