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Mes rencontres avec les artistes français

De
183 pages
Eminent peintre coloriste, Alexis Gritchenko présente, au travers d'un récit très vivant, une palette de peintres de l'Ecole de Paris (Van Dongen, Derain, Dufy, Friez, Marquet, Picasso, Léger, Signac, Bonnard, Dunoyer de Segonzac, Soutine, Gromaire, Kisling, Lewitska). Ces artistes, qu'il a côtoyés à divers degrés d'intimité, l'ont marqué, qui par une technique, qui par un style. Au détour de ses chroniques, Alexis Gritchenko distille des bribes de son parcours personnel.
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NDT : Je remercie Madame Sylvie Maignan et mes enfants, Oksana, Nathalie et Michel pour leur relecture attentive de cette traduction.

NDT : Avant-propos.
Alexis Gritchenko, coloriste de renom et peintre majeur de l’École de Paris, a rencontré et fréquenté les plus grands peintres de son époque. Dans les pages qui suivent, il nous fait partager ses souvenirs artistiques et sociaux de 1919 à 1960. Il y évoque des personnages hauts en couleur. S’agissant de ses confrères, Alexis Gritchenko analyse les œuvres et les techniques et sait saisir la quintessence de leur art, et pour certains mêmes, nous dévoile quelques secrets de techniques artistiques. Inhérent à la vie de tout artiste, on retrouvera marchands, collectionneurs et autres critiques, que Alexis Gritchenko ne manquera pas de nous présenter. Son sens aigu de l’analyse des réalités du quotidien d’un peintre saisit les difficultés de la vie d’un artiste. Profitant d’une convalescence en 1962, le peintre noircit quelques feuillets de ses souvenirs. Sans doute, le sentiment d’une fin imminente, heureusement juste un pressentiment, le pressa dans l’écriture du manuscrit. En effet, le destin en décida autrement : il ne mourut pas des suites de cette grave maladie et vécut jusqu’en 1977. Il rédigea par la suite encore un livre balayant la période 1909-1919 relatant sa vie agitée à Moscou. Il est à noter que la rapidité de rédaction du manuscrit par l’artiste et la difficulté de compréhension de l’écriture du

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peintre par l’éditeur, donnèrent lieu à quelques erreurs de date et de lieu, erreurs qui ont été corrigées lors de la traduction. En revanche, les dénominations des musées sont d’origine ; il en est de même pour la localisation des tableaux qui pour certains ont changé de propriétaire.

Alexis Gritchenko : ma biographie
Par Jean Bergeron

De nombreuses lettres et quelques témoignages m’ont permis l’élaboration de la biographie apocryphe d’Alexis Gritchenko. Les lettres, adressées au critique René-Jean, m’ont été aimablement communiquées par sa fille Madame Sylvie Maignan. Les témoignages me viennent de Mme Catherine Sztul, de Mes Vladimir Popowitch et Thémistocle Wirsta.

Je suis né le 17 mars 1883 en Ukraine. Ce pays, dont mon compatriote Gogol sut si bien décrire l’atmosphère et les personnages dans ses livres. Et je ne tardai pas à imaginer mon aïeul prêter ses traits à Tarass Boulba. C’est cet ancêtre qui me donna le goût des voyages en me contant mille histoires sur ses pérégrinations qui le menaient en Crimée, en traversant les steppes désertes et sans limites. Ma vie, c’est un roman, et je ne crois pas m’avancer en pensant cela. Ma vie, c’est mon art, et mon art, c’est ma vie. Je voue une admiration à la nature divine des choses. Il en résulte la joie et le travail d’un artiste qui se donne corps et âme à la peinture, une peinture exigeant abnégation et rigueur…

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Je pratiquais la peinture depuis ma plus tendre enfance. Mes études supérieures, c’est à l’Université que je les ai poursuivies, non en tant qu’étudiant en peinture mais en biologie ; études qui ont été sanctionnées par un diplôme universitaire de biologie. J’avais en horreur l’académie officielle et la peinture de théâtre. Mon académie des beauxarts, c’est non seulement la collection du musée de l’Ermitage mais surtout les exceptionnelles collections privées d’art moderne français de Mes Chtchoukine et Morozov, collections moscovites que j’admirais depuis 1908. J’exposai pour la première fois en 1909. Mon premier séjour en France, - je demeurai à Paris durant plusieurs mois - date de 1911. Je me souviens que je pleurai de joie au Louvre, dans la grande salle des Vénitiens… Delacroix et Corot furent mes premiers dieux. Au Salon d’Automne de cette même année, la présence d’œuvres cubistes changea à tout jamais mon style. En 1913, c’est en Italie que je me rendis ; j’ai pu contempler, en flânant à mon aise, quelque 28 villes. Ce voyage me donna l’idée de remettre en avant les primitifs italiens alors tombés dans l’oubli : je préparai plusieurs conférences que je donnai à Moscou. En 1914, j’appris l’espagnol espérant bientôt un voyage en Espagne. Malheureusement mon projet tourna court : la Première Guerre Mondiale éclata, guerre au cours de laquelle, je pris part moi-même de 1915 à 1917. Lors de la suprématie bolchevique, je dispensai pendant un an des cours artistiques. Je quittai Moscou en 1919, sans aucune ressource ; je n’avais même pas de pardessus. Également sans passeport, je réussis à me faire engager comme matelot et ainsi voguai jusqu’à Constantinople… Et là, dans cette merveilleuse ville, je menai une vie de gueux durant deux ans, ne me nourrissant que d’oignon turc ; j’en ai même fini par oublier le goût du pain. Néanmoins, la misère n’asphyxia pas ma passion artistique, au contraire, je travaillais encore et encore. C’est à

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Constantinople que je développai mes capacités d’aquarelliste. Bien m’en prit : Thomas Whittemore, professeur originaire de Boston, m’en acheta d’emblée 20 ; il m’offrit également la possibilité de me rendre en Grèce. Cette rencontre mit fin à ma vie tourmentée. Je devins riche comme Crésus… Je laissai donc Constantinople pour la Grèce. Durant six mois, je découvris Athènes, le Péloponnèse et Mystra, non loin de l’ancienne Sparte ; je travaillais au sein d’admirables sites aux divins paysages. Je revins à Paris en 1921. Cette année-là, vingt-quatre de mes œuvres, fait exceptionnel, furent admises au Salon d’Automne. En 1922, je retournai en Grèce, en Crète plus précisément, dans la contrée des rois de Minos. J’y restai un an. L’année suivante, je connus le succès grâce à Paul Guillaume qui prit l’initiative d’exposer plusieurs de mes œuvres alors propriété de la collection Barnes. En 1924, je mis la France à l’honneur dans mes tableaux. Quelle riche idée : j’exposai les Pyrénées et les Alpes Maritimes chez Bing, le Lot chez Granoff, et enfin Paris, chez Percier. Peu après, je me rendis au Portugal où je séjournai six mois. Pays enchanteur qui, là encore, m’inspira ; la galerie Percier exposa en 1925 le fruit de mon travail. Mon livre Deux ans à Constantinople, illustré de mes aquarelles, parut en 1930. Son élaboration ne se fit pas sans mal, mais quelle joie, pour un artiste, que de voir son rêve enfin se réaliser. Joie d’autant plus intense, que les aquarelles, qui sont le fruit du travail d’un vagabond souffrant du froid et de la faim, ont été présentées en édition de luxe. Ce livre rend compte de deux années de ma vie. J’y raconte, jour après jour, ma découverte de Constantinople, cette ville qui, enfant, me faisait déjà rêver. Je l’ai découverte, sans guide, sans livre. J’ai perçu l’âme byzantine jaillissante des murs millénaires. Ces pages sont les derniers témoins de cette vie turque si belle, si captivante et si colorée.

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Malgré les transformations et la modernisation, malgré les vicissitudes que traverse l’humanité, Constantinople sera à tout jamais enchanteresse pour l’artiste et le poète. Ce pays regorge de trésors pour le peintre : les livres aux précieuses miniatures, les couvents aux coutumes mystiques, mystérieuses pour les profanes, les danses sacrées des derviches tourneurs, les hurlements poignants et extatiques des derviches hurleurs, les cimetières, tantôt paisibles où la vie et la nature sourient autour des tombes, tantôt repoussants où la mort joue sa danse macabre sur les crânes déterrés et les chardons roux. Les hasards de mon vagabondage m’ont permis de pénétrer l’intimité turque et de côtoyer le milieu artistique. Quel mélange de culture ! Que d’aventures et de discussions ! Mais ce fou a trouvé sa voie. La fortune lui a enfin souri. Fugitif, misérablement arrivé, je suis reparti tel un conquérant. En 1927, j’épousai Lilas Lavelaine de Maubeuge. Quelques mois plus tard, nous nous installâmes à Cagnes-surMer, attirés, comme tant d’autres artistes, par la Côte d’Azur, la beauté de ses paysages et sa lumière. Dans les années trente, de temps à autre, je quittai Cagnes pour le Cap Martin. Là, je peignais la mer ; travail nécessitant beaucoup d’attention mais qui me procurait un grand plaisir. Je travaillais sans cesse pour l’exposition prochaine, exposition qui constituait, en quelque sorte, à chaque fois un examen pour ma peinture. Heureusement le succès était au rendez-vous. Toulon également m’inspira : j’y ai peint une série de tableaux sur le thème de la mer et de ses fruits de mer. C’est curieux, je ne peux faire des marines à mon aise qu’au Cap Martin, et ne peindre aussi bien des fruits de mer qu’à Toulon. Qu’elle en est la raison ? Sans doute est-ce la lumière chaude et transparente, unique en son genre, qui irradie la mer et mes chers rochers monégasques au Cap Martin ainsi que la rade splendide et radieuse de Toulon. Toutes les richesses de la Méditerranée sont là, devant mes

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yeux. Et je le confesse, la Méditerranée est devenue ma véritable patrie. Je ne m’explique pas qu’un homme des steppes d’Ukraine se soit pour toujours plongé dans le mystère des eaux. Le génie de la mer est le plus sûr guide de mes sentiments, de mes sensations face à la toile blanche. La technique, le coup de pinceau et le coloris sont nourris par les éléments si mouvants, si mystérieux, toujours nouveaux, toujours jeunes de la Méditerranée… De grandes galeries parisiennes ont exposé mes œuvres et la galerie Druet me présenta cinq fois au grand public. La critique me qualifia de ‘‘Grand coloriste’’ . Perpétuel vagabond, mes pas me conduisirent entre les 2 Guerres, en Espagne pour un périple de 16 mois. Mais que de soucis n’ai-je pas eu à cette époque avec mon passeport Nansen, me permettant de me rendre en Espagne puis de revenir en France ! Fort de mes 15 ans passés en France, de mon mariage avec une femme française, de ma contribution significative à l’École de Paris et de mon incessante mise en avant dans mes écrits sur l’art français, et ce depuis 1911, je sollicitai la nationalité française en 1938. Elle ne me fut pas accordée. Ma femme me plaisantait souvent à ce sujet : « Tu ne peux pas devenir français parce que tu continues de sucrer ton vin ». La Deuxième Guerre mondiale nous confina ma femme et moi deux ans à Biot. Ma femme y remplaça l’instituteur mobilisé. En cette période, trouver de la nourriture sur la Côte d’Azur n’était pas chose aisée. Je maigris de 7 kg. Aussi en 1943, je décidai de m’installer dans le Limousin, à Peyrat le Château plus précisément ; je louais une chambre atelier. J’y connus de rudes hivers. Je me souviens aussi de la neige de janvier 1945 ; je crois que je n’avais pas vu une telle abondance de neige depuis 26 ans. Mais quelle beauté : je travaillais dehors sur de grands panneaux, frigorifié par un vent glacial, auprès de milliers d’abeilles endormies et blanchies par la neige…

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En 1946, je jetai mon dévolu sur la Côte Basque et m’installai à Saint Jean de Luz. Le climat de cette province me convenait. La région m’inspirait et m’ouvrait de nouvelles perspectives pour mon travail. Je suis arrivé dans la région pendant les tempêtes d’équinoxe : que d’énergie dans ces vagues. Outre le spectacle de la mer, mes yeux se délectaient de la vie intense des pêcheurs et des paysans. Je me régalai également des magnifiques bateaux et des innombrables filets. Quelle explosion de formes et de couleurs… L’âge venant, je songeais au devenir de mon œuvre. Je souhaitai la confier en totalité à la diaspora ukrainienne. Une très grave maladie précipita ma prise de décision. En 1962, c’est, alité à l’hôpital de Bayonne, que je concrétisai mon projet : la création d’une fondation. Je m’en suis ouvert à mon ami artiste architecte Sviatoslav Hordynsky, vivant aux États-Unis. La fondation Gritchenko devint une réalité en 1963 à New York, lorsque je lui confiai 72 de mes tableaux et 7 kg d’archives. J’ai le secret espoir qu’un jour ces œuvres se retrouveront dans un musée en Ukraine. Durant ma convalescence, je rédigeai en ukrainien le manuscrit de ce livre, puis je me rendis en Italie, mon sixième voyage à l’étranger après la Deuxième Guerre mondiale. Ma fin est proche… On m’enterrera dans le vieux cimetière de Vence où en guise d’épitaphe on lira : Alexis Gritchenko, peintre ukrainien. ________________________
Les tableaux de la fondation Gritchenko se trouvent désormais depuis 2006 à Kiev au musée des Beaux-arts.

André Levinson
(1887-1933) Claude Farrere (1876-1957) Louis Vauxcelles (1870-1943) Kees Van Dongen (1877-1968)

André Levinson, faisait partie de la maison d’édition Povolotsky. Jacques Iakovlevich Povolotsky, kiévien de naissance, faisait tourner, au sommet de son activité, une librairie, une maison d’édition ainsi qu’une galerie de tableaux à Paris, à proximité de l’École des Beaux-arts, au 13 rue Bonaparte. Il éditait des monographies de peintres et de sculpteurs. De ces diverses parutions, je m’en souviens notamment d’une, relative à Jacques Lipsichtz. Je connaissais ce dernier et, lui rendais visite à son petit appartement tout blanc, tel une cellule, située juste derrière l’ancienne gare Montparnasse. Trente-cinq ans plus tard, nous nous rencontrâmes à nouveau, à New York, lors de mon exposition rétrospective à l’Institut Ukrainien. Il vint tout spécialement, de très loin, pour voir cette exposition ; en cette occasion, nous eûmes une agréable conversation. Nous visitâmes aussi la fondation Barnes où nous avons pu apprécier ses sculptures cubistes, savamment mises en valeur et placées à l’endroit ad hoc.

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André Levinson avait déjà plusieurs organisations d’exposition à son actif. Par un jour froid et humide, j’ai vu un monsieur à l’allure comique, traverser la librairie. Il fonçait droit devant lui ; son énorme bedaine le devançait. Elle débutait au niveau de son menton, puis se développait comme un ballon, jusqu’aux cuisses. Il ne voyait pas ses pieds ; néanmoins, il marchait avec assurance, en balançant sa tête rythmiquement, tantôt à droite, tantôt à gauche, tout en pointant vers l’avant son nez imposant. Il s’arrêta alors devant moi. Soulevant son chapeau haut de forme, il se présenta, le regard perçant : « André Levinson. Si je ne me trompe, vous êtes Gritchenko ? Vous êtes probablement bien loin d’y penser, mais je vous avais consacré un article à Saint Pétersbourg, lorsque vous aviez exposé vos toiles cubistes et que vous aviez tenu une conférence sur l’art moderne ». (Cet article a été publié en partie dans le journal Apollon, avril mai 1913, journal dirigé par S. Makovsky). Dès cette rencontre, Levinson et moi, nous sympathisâmes, et plus tard, l’amitié nous lia. Dans l’étroit bureau de l’entresol de la librairie, nous avons longuement parlé et, au terme de cette très intéressante conversation, cet insolite pétersbourgeois me demanda : « Est-ce que vous ne souhaiteriez pas avoir votre propre exposition dans cette galerie ? La vôtre succéderait à l’exposition Boris Grigoriev, qui vient d’ailleurs de s’achever ». J’acceptai évidemment avec joie et le conviai chez moi, à Fontenay aux Roses, afin d’examiner mes œuvres faites à Constantinople et d’en élaborer un ensemble cohérent. De confession juive, André Levinson était issu d’une famille de la bourgeoisie française, qui émigra à Saint Pétersbourg, à la révolution française. Faisant fi de son physique ingrat, on ne pouvait qu’apprécier ses manières raffinées et sa maîtrise de la langue française, aucunement teintée d’accent slave. Sa mémoire était phénoménale et sa culture éclectique : la littérature et le théâtre, comme la danse

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