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Missions et évaluations des musées

De
240 pages
L'évaluation du musée ne consiste pas seulement en l'étude de son public et l'analyse des réactions de ses visiteurs. Un nombre important d'outils ont été envisagés pour décrire les multiples activités des musées : rapports d'activité, évaluations des publics, procédures d'accréditation, évaluations économiques, indicateurs de performance. Cette étude repose sur une vaste enquête réalisée au sein des musées de Bruxelles et de Wallonie.
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MISSIONS ET ÉVALUATION DES MUSÉES

Collection Gestion de la culture et du secteur non lucratif dirigée par Jean-Michel Tobelem

Déjà paru Luc BENITO, Les festivals en France

François MAIRES SE

MISSIONS ET ÉVALUATION DES MUSÉES
Une enquête à Bruxelles et en Wallonie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Hargita u. 3
1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L 'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-5914-9 EAN: 9782747559140

SOMMAIRE
Introduction Chapitre Premier. Définition, projet, mission
La définition du musée De la définition au projet La réflexion stratégique dans les musées
7

15

Chapitre

2. Evaluation/Justification/Projet:

les
43

indissociables
Le concept d'évaluation Evaluation/justification L'évaluation à la lumière du projet Un essai de description

Chapitre 3. A la recherche des méthodes d'évaluation Le temps des rapports d'activité Les enquêtes sur le public L'accréditation L'ouverture au marché: l'évaluation économique Les indicateurs de performance Le cas des bibliothèques

71

Chapitre 4. Analyse d'un territoire de musées: Bruxelles et la Wallonie. Enquête sur les 151 mISSIons

La méthode du questionnaire Les premiers résultats généraux Les missions des musées Une approche plus globale: la procédure logit Un essai de classification: le clustering Analyse/controverse

Chapitre 5. Analyse d'un territoire de musées: Bruxelles et la Wallonie. Enquête sur 181 l'évaluation Préparation de l'enquête Analyse générale Analyse des clusters Analyse factorielle des critères d'évaluation

Conclusions Bibliographie Liste des principaux deux enquêtes Index critères utilisés dans les

207 217

229
235

MISSIONS

ET EVALUATION

DES MUSEES

INTRODUCTION

La première éPaJuation
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre.

Et Dieu vit tout ce qu 'n fit. «Regardez », dit-Il, « cela est très bon ». Il y eut un jour, il y eut un matin: ce fut le sixième jour. Le septième jour, Dieu se reposa. Son archange vint Lui demander: « Dieu, comment sais-tu que ce que tu as créé est" très bon" ? Quels sont tes critères? Sur quelles données bases-tu ton jugement? N'es-tu pas un peu trop proche de cet événement pour faire une évaluation juste et non

biaisée? »
Dieu du jour pensa à toutes ces questions durant le reste

et son repos fut fort

troublé. dit « Lucifér, go to

Le huitième hell»l.

jour,

Dieu

On peut observer, depuis un quart de siècle, un véritable engouement pour le secteur patrimonial. Reflet des grandes mutations industrielles et du changement continu qui s'opèrent dans tous les secteurs de la vie, le recours au patrimoine apparaît
1 Dieu serait-il polyglotte? (l'expression est difficile à traduire). Cette histoire de Halcolm est citée par NAGARAJAN N., VANHEUKELEN M., Evaluating EU Expenditures Programmes: A Guide, Luxembourg, Office for Offical

Publications of the European Communities (DG XIXI02), 1997, p. 3 (ma
traduction).

7

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

comme un geste pour sauver la mémoire des années antérieures s'effaçant inexorablement. Tous les pays, toutes les villes veulent se doter de grandes institutions muséales, soit par la construction d'ensembles architecturaux grandioses à l'image de la prospérité future, soit par la restructuration de fond en comble des musées existants, afin d'accueillir un public toujours plus avide. Que l'on songe au Grand Louvre, au British Museum, aux constructions du Getty Institute ou de la Fondation Guggenheim. En Belgique, la construction du Pare d'A ventures scientifiques à Frameries, du Musée des Arts contemporains du Grand Homu, du Centre de la Ville et de l'Architecture à Bruxelles ou du Musée de l'Industrie au Bois du Cazier sont les reflets de cette bouillante activité constructrice. Paradoxalement, le monde des musées, reflet du passé, devient un secteur d'avenir, chargé de revitaliser une ville ou une région. Les musées ne sont d'ailleurs plus uniquement tournés vers la conservation du passé, mais de plus en plus vers l'exploration du présent et les perspectives du futur: l'art contemporain et les technologies de pointe s'offrent ainsi des vitrines importantes et spectaculaires. Un millénaire auparavant, l'Europe voyait surgir de toutes parts des cathédrales rivalisant d'audace architecturale et de splendeur pour magnifier la gloire de Dieu. En ce début du X)OCsiècle, les musées semblent avoir repris le flambeau de la transcendance divine et le prestige des nouvelles constructions rejaillit sur les habitants du voisinage ou la communauté qui les environne, amenant les masses toujours plus nombreuses à s'interroger sur le passé, pour vivre le présent et préparer le futur. Cet élan constructeur engendre toutefois des conflits sur la manière de concevoir et de gérer de tels projets. La croissance des musées, institutions du secteur non marchand s'il en est, peut susciter des problèmes lorsque ceux-ci s'allient, afin de poursuivre leur développement, avec des partenaires issus d'organismes publics ou à but lucratif. La littérature spécialisée autant que les discussions entre gestionnaires et conservateurs 8

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

rendent suffisamment. compte des craintes de ces derniers: « Le risque, de toute manière, est grand de voir les spécialistes en audit financier étudier, sans délicatesse particulière, les inputs et les outputs de la politique artistique, y compris les outputs immatériels, si les gens de musée ne prennent pas eux-mêmes conscience qu'ils travaillent dans une branche florissante de l'industrie culturelle. »2A première vue, la raison de ces conflits paraît assez évidente. Deux conceptions radicalement différentes du projet muséal s'affrontent: pour les uns, le musée est une organisation à « rentabiliser»; pour les autres, c'est un conservatoire de collections destinées à être exposées et étudiées scientifiquement. Il est difficile, dans ces conditions, d'évaluer le développement des réalisations muséales ou encore de porter un jugement objectif sur leurs performances. L'évaluation est un sujet à la mode. Toutes les organisations, les musées compris, y sont confrontées. D'audit en analyse d'efficacité, d'évaluations des publics en évaluations économiques, une vague évaluative s'est abattue sur ces institutions que rien ne préparait a priori à subir une telle analyse. Sans doute la conjoncture actuelle provoque-t-elle la multiplication des demandes de renseignements sur les agissements de n'importe quelle organisation. Il n'empêche que la situation semble paradoxale. Le temps des musées, que l'on conçoit avant tout axé sur la « longue durée », accumulant au fil des décennies un patrimoine destiné à former les couches sédimentaires de la mémoire de l'humanité, est subitement conftonté avec les faux semblants de l'actualité. Le musée doit répondre de sa performance; non pas sur le long terme, mais sur ses derniers agissements.

L'enjeu de l'évaluation est de taille, car celle-ci permet d'approuver ou de rejeter, non seulement les expériences
2

MICHAUD Y. L'artiste et les commissaires, Paris, Jacqueline Chambon,

1989, p. 180. Voir également THUILLIER1., L'« ingénierie culturelle», in Revue de l'Art, 103, 1995,p. 5-9. 9

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

muséales entamées durant les dernières années, mais parfois l'ensemble des acquis de plusieurs décennies de travail. La situation paradoxale de ces temples du savoir, subitement jugés sur des critères radicalement différents (voire opposés) à la nature de leur activité, peut sembler directement liée aux conceptions contradictoires qu'ont gestionnaires et conservateurs de l'institution dont ils avaient la charge. On peut assez rapidement remarquer que la vision du musée, sur laquelle repose l'évaluation, est nettement plus complexe qu'elle n'apparaît au premier abord. Il n'existe pas un seul projet mais une constellation de projets reliés entre eux ou, ~our utiliser la métaphore de Deleuze et Guattari, un « rhizome» . De même, le concept d'évaluation mérite lui aussi d'être pris dans une perspective plus vaste que la seule analyse quantitative (objective), cette dernière ne pouvant être précisée que par opposition à son contraire (qualitatif et intuitif). En effet, ce que l'on peut considérer comme faisant partie d'un processus évaluatif du musée n'est pas reconnu comme tel par bon nombre de conservateurs; l'évaluation, au même titre que les musées, souffre de plusieurs acceptions différentes. Les débats, les conflits qui naissent - notamment - en matière d'évaluation reposent souvent sur des acceptions différentes, des visions fondamentalement dissemblables sur les projets du musée. En analysant le discours sous-jacent de l'évaluation, on retrouve des conceptions du musée et des conceptions du monde très différentes. Les conflits apparaissent alors comme inéluctables. Ces conflits peuvent également être imputés au « cloisonnement» et à la spécialisation qui prévalent de nos jours. Les protagonistes du travail muséal (conservateurs, éducateurs, gestionnaires, économistes, pouvoirs publics, etc.) sont des spécialistes, experts dans leurs disciplines respectives

3

DELEUZE G., GUATTARI F., Mille plateaux, Paris, Editions de Minuit,

1980. Ces auteurs ne se réfèrent pas au musée.

10

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

mais parfois perspectives.

fort «cloisonnés»

par rapport

à d'autres

Mais comment envisager le concept d'évaluation utilisé dans des domaines si diversifiés (on parle d'évaluation en philosophie, en éducation, en gestion des entreprises publiques ou privées, en économie, etc.)? Contentons-nous pour le moment d'une défmition générale: «action d'évaluer, d'apprécier la valeur (d'une chose); technique, méthode d'estimation »4.L'évaluation possède donc deux acceptions: tantôt relative à l'action, tantôt à la technique. Dans le cas du musée, la «chose» est une institution composée de travailleurs, de capitaux et d'objets. L'action d'évaluer s'inscrit dans un rapport évaluateur-évalué, l'évalué étant susceptible de réagir à l'évaluation et d'évaluer, lui aussi, soit l'évaluateur soit une partie plus précise du musée (un centre d'activité). On pourrait appeler «justification» la réaction de l'évalué à l'évaluateur, c'est-à-dire l'action consistant pour le musée à fournir des informations permettant à l'évaluateur d'apprécier la valeur de son activité. Lajustification ne provient pas toujours d'une réponse de l'évalué à l'évaluateur, elle peut prendre une certaine autonomie: le musée se justifie de son action bien que rien ne lui soit directement demandé. Le musée peut être pris comme entité autonome. Les tiers auprès desquels il doit se justifier sont généralement ceux qui le subventionnent en lui fournissant les capitaux ou les travailleurs nécessaires à son activité. Il s'agit bien évidemment des pouvoirs publics, en ce qui concerne la plupart des pays européens, mais aussi des pouvoirs privés (mécènes, sponsors ou partenaires financiers) ainsi que du conseil d'administration supervisant l'activité du musée (le board of trustees dans les pays anglo-saxons). En ce sens, l'évaluation muséale est un phénomène ancien. On pourrait dire qu'elle remonte à la
4

CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE, Trésor de la langue française, Paris. Ed. du CNRS, vol. 8, 1980. 11

MISSIONS ET EVALUATlON DES MUSEES

première relation entre un bailleur de fonds et un travailleur de musée. Cette relation, néanmoins, se formalise avec la venue des premiers musées publics dépendant de pouvoirs « éloignés ». Le musée n'est plus cantonné dans l'enceinte du palais, ou s'en détache progressivement. La formalisation de l'évaluation, qui bientôt devient technique, évolue en parallèle avec l'autonomie du musée. L'institution elle-même, au fur et à mesure de son accroissement, peut jouer le rôle d'évaluateur pour l'un de ses départements. Les responsables de la gestion des collections, par exemple, sont alors en position de justificateurs par rapport au musée. La notion de projet (mission) déterminant les activités, bien évidemment, intervient dans le rapport entre l' évaluateur et l'évalué. C'est peut-être le problème majeur lié à l'évaluation, puisqu'une fois (mal) défmi, le projet fausse défmitivement le rapport entre les deux parties. Une série de questions peuvent être posées: quels sont les objectifs de l'évaluation, quelles sont les références permettant à l'évaluateur de juger de la valeur de l'institution, quelles valeurs choisir, quelles mesures définir? La réflexion éducative5 est, dans ce domaine, d'un grand intérêt pour celle qui s'engage sur le musée. Le travail présenté dans cet ouvrage repose, bien entendu, sur l'analyse de la littérature muséale, mais également sur une étude des musées situés sur le territoire de Bruxelles et de la Wallonie, soit une étendue de 17.000 km2 peuplée par environ 4,4 millions d'habitants. Une vaste enquête a en effet été entreprise entre 1994 et 1998 pour tenter de définir les contours du paysage muséal de la Communauté française de Belgique. Cette enquête a permis de rassembler des données sur un peu plus de 200 établissements, soit plus de la moitié du paysage muséal de
5 Notamment ARDOINO J., BERGER G., D'une évaluation en miettes à une évaluation en actes. Le cas des universités, ANDSHA, Matrice, 1989; ainsi que SCRIVEN M. The methodology of evaluation, in Perspectives on Curriculum Evaluation, Chicago, Rand McNally, 1967. 12

MISSIONS

ET EVALUATION

DES MUSEES

l'époque. L'image des musées y apparaît ainsi avec une certaine netteté6. Il convient, avant d'évaluer, de défmir la mission et les objectifs à atteindre. Le premier chapitre de l'ouvrage aborde la question du projet muséal, seule base permettant d'appréhender la question de l'évaluation. Ce lien entre les deux éléments, projets et évaluation, apparaît particulièrement au niveau des techniques de gestion actuelles. Le second chapitre abordera, de manière générale, la question générale de l'évaluation et sera suivi par un chapitre détaillant l'ensemble des différentes techniques d'évaluation et de contrôle. Car l'évaluation peut prendre des formes diverses: en témoignent les rapports annuels, les évaluations des publics et des expositions, l' accréditation, l'évaluation économique, le système des indicateurs de performance. On tentera, pour chacune de ces techniques, d'envisager les enjeux, les raisonnements, les limites et les conflits qui les sous-tendent. Les quatrième et cinquième chapitres présenteront, concrètement, les résultats de l'enquête dans les musées de Bruxelles et de Wallonie. Cette recherche n'aurait jamais pu être réalisée sans le soutien de nombreuses personnes, amis, collègues... Je souhaiterais d'abord remercier Victor Ginsburgh et Pierre de Maret, qui ont dirigé ma thèse de doctorat, défendue en 19987 et dont est partiellement issu cet ouvrage. Leurs idées, leurs propositions
6 Certaines données factuelles sur ce paysage ont été déjà publiées de manière succincte: MAIRESSE F., Premiers résultats d'une enquête sur les missions des musées en Wallonie et à Bruxelles. in Actes du LIr Congrès de la Fédération des Cercles d'Archéologie et d'Histoire de Belgique, Herbeumont, 1996; GINSBURGH V., MAIRESSE F., Defining a museum: suggestions for an alternative approach, Museum Management and Curatorship, 16, 1, 1997, p. 15-33; MAIRESSE F., La politique des musées en Communauté française, CRISP. Courrier hebdomadaire, 1635, 1999. 7 MAIRESSE F., Le vouloir et le valoir. Pour une réflexion globale sur le projet muséal, Université Libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et lettres, Année académique, 1997-1998, trois volumes. 588 p. 13

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

ainsi que leur vision critique ont considérablement nourri et influencé mes réflexions. Je voudrais également remercier le Fonds National de la Recherche Scientifique, qui a fmancé mes recherches. Bien sûr, il n'aurait pas été possible de présenter de résultats «concrets» sans le concours des plus de deux cents conservateurs ou responsables de musées à Bruxelles et en Wallonie qui ont répondu à mes enquêtes: qu'ils soient ici tous remerciés.

14

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

CHAPITRE

1

DEFINITION, PROJET, MISSION

Nous pensons tous avoir une idée relativement précise de ce qu'est un musée. Cette idée n'est cependant pas toujours la même, loin s'en faut. Sachant qu'il existe par exemple plus de 470 musées ou institutions muséales sur un territoire aussi exigu que celui formé par Bruxelles et la Wallonie, si chaque conservateur, chaque fonctionnaire ou chaque échevin dispose de sa propre défmition du musée, le résultat d'ensemble risque de produire une certaine disharmonie en matière de politique du patrimoine: les musées sont-ils des conservatoires du patrimoine, des attractions touristiques, des entreprises publiques ou des bâtiments inutiles, sinon en terme de prestige? Comme il n'existe pas de définition légale du musée, toute personne a le droit - dans la plupart des pays - d'appeler «musée» son appartement ou son bistrot, de s'intituler « conservateur» ou «directeur» de son établissement, de le faire visiter au public et de demander des subventions afm de poursuivre cette activité. Des problèmes peuvent donc survenir, qui sont identiques à ceux que l'on rencontre pour les produits sans appellation contrôlée: d'une part, le consommateur risque d'être induit en erreur, d'autre part, le producteur est concurrencé par des produits fabriqués à moindre frais et de moins bonne qualité, se prévalant toutefois d'un statut identique.

15

MISSIONS

ET EVALUATION DES MUSEES

LA DEFINITION DU MUSEE
Il existe, bien évidemment, des défmitions dans tous les dictionnaires généraux. Celles-ci, agissant au niveau de leur plus petit commun dénominateur, ne permettent cependant pas de différencier les établissements entre eux. Par exemple, le petit Larousse (2002) définit le musée de la manière suivante: «nom masculin (grec mouseîon, temple des Muses) 1. Lieu, établissement où est conservée, exposée, mise en valeur une collection d'œuvres d'art, d'objets d'intérêt culturel, scientifique ou technique. Musée du Prado, Musée lapidaire. Musée de l'automobile. [...] 2. Antiq. Gr. (Avec une majuscule). Sanctuaire consacré aux Muses - Spécial. Grand édifice élevé par Ptolémée 1er à Alexandrie, qui abritait une bibliothèque célèbre dans le monde antique ». La défmition à laquelle les conservateurs préfèrent se référer est donnée par le Conseil International des Musées (ICOM). Le musée y est décrit comme « une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, et qui fait des recherches concernant les témoins matériels de l'homme et de son environnement, acquiert ceux-là, les conserve, les communique et notamment les expose à des fms d'études, d'éducation et de délectation »8. Le nombre de conditions
8 Conseil International des Musées, Statuts, Titre II, 1974. Sont en outre repris dans la catégorie «musée », en plus des institutions traditionnellement dénommées de cette manière, (i) les sites et monuments naturels, archéologiques et ethnographiques et les sites et monuments historiques ayant la nature d'un musée pour leurs activités d'acquisition, de conservation et de communication, des témoins matériels des peuples et de leur environnement; (ii) les institutions qui conservent des collections et présentent des spécimens vivants de végétaux et d'animaux telles que les jardins botaniques et zoologiques, aquariums, vivariums; (iii) les centres scientifiques et les planétariums; (iv) les galeries d'art à but non lucratif; (v) les réserves naturelles; les instituts de conservation et galeries d'exposition dépendant des bibliothèques et des centres d'archives; les parcs naturels; (vi) les organisations nationales, régionales ou locales de musée, les administrations publiques de tutelle des musées tels qu'ils sont définis plus haut; (vii) les institutions ou organisations à but non lucratif qui mènent des activités de 16

MISSIONS

ET EVALUATION

DES MUSEES

défmies afm d'établir ce que doit être un musée est déjà nettement plus important, et mérite d'être examiné. Le musée est, selon l'ICOM, une institution, c'est-à-dire (d'un point de vue juridique) un organisme visant à maintenir un ensemble de règles établies en vue de la satisfaction d'intérêts collectifs. Un certain nombre de règles visent le contexte dans lequel s'inscrit le musée: l'institution doit notamment être permanente et viser à la pérennité. Il ne s'agit pas d'une quelconque opération sur quelques années, mais en principe, de préserver des collections pour les siècles à venir. La tâche est loin d'être simple; il est assez intéressant d'examiner le nombre de musées ayant déjà fermé leurs portes, en l'espace d'une ou deux générations. Le principe est pourtant là, l'essence du musée vise à la permanence, s'opposant à la disparition et à l'oubli. Le musée ne poursuit aucun but lucratif. Sa tâche ultime ne vise pas le profit, et l'ICOM ne reconnaît pas le statut de musée à une entreprise commerciale conservant ou exposant des collections (comme le Musée Grévin ou, en Belgique, le Bastogne Historical Center). Les musées peuvent toutefois exercer des activités commerciales (entrée payante, boutique, restaurant), pourvu que celles-ci ne soient pas exercées au détriment de leurs missions. L'institution est au service de la société et de son développement. Cette notion, assez révolutionnaire si on la compare avec les défmitions plus anciennes de l'ICO~, insiste

recherche en matière de conservation, d'éducation, de formation, de documentation et d'autres liées aux musées et à la muséologie; (viii) les centres culturels ayant pour mission d'aider à la préservation, la continuité et la gestion des ressources patrimoniales tangibles et intangibles (patrimoine vivant et activités créatives numériques) ; (ix) toute autre institution que le Conseil exécutif, sur avis du Comité consultatif, considère comme ayant certaines ou toutes les caractéristiques d'un musée, ou donnant à des musées et à des professionnels de musée les moyens de faire des recherches dans les domaines de la muséologie, de l'éducation ou de la formation» (ICOM,statuts, 1974, article 3, modifié la dernière fois le 6 juillet 2001). 9 Voir RIVIERE G.H. et alii., La muséologie selon Georges Henri Rivière, Paris, Dunod, 1989, p. 82-83.

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MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

sur le rôle que doit jouer le musée au sein de la société. Enfm, le musée doit être ouvert au public, caractéristique évidente, mais qui permet de le différencier des collections privées. Mis à part ces caractéristiques, le musée possède trois fonctions principales, tournant toutes autour des témoins matériels de l'homme et de son environnement. On remarquera qu'il n'est pas question de collections d'objets spécifiques mais d'un concept plus large, intégrant notamment les collections. On spécifie cependant la matérialité des collections (il ne s'agit pas de livres ou de supports virtuels), et leur lien avec l'homme. Les trois fonctions du musée sont la préservation, à savoir les activités d'acquisition et de conservation de ces témoins matériels, la recherche sur ces témoins, et la communication de ces objets et des recherches - au public, notamment en les exposant. Il y aurait beaucoup à dire de ces activités. D'abord, leur ordre de priorité n'est pas défini; elles sont toutes d'égale importance. L'une ne peut fonctionner sans l'autre: pas de communication sans recherche et pas de recherche sans préservation, mais pas de préservation sans recherche, etc. On peut subdiviser ces fonctions en leurs activités auxiliaires (la préservation en conservation, acquisition et gestion des collections), sans pour autant briser la règle d'égalité des priorités entre les fonctions. On a cru bon de spécifier que le musée communique ses collections en les exposant notamment. Le propre du musée n'est pas d'exposer des collections comme on le croit trop souvent. L'exposition, dans certains cas ne concerne qu'un pourcentage très restreint des collections (de l'ordre de 1 à 5 % dans les grands musées de sciences naturelles), le reste servant aux activités de recherche. Le musée joue dans ce cas un rôle de conservatoire, partiellement accessible au public, mais surtout aux chercheurs. C'est d'ailleurs ainsi qu'il a principalement fonctionné jusqu'au début du XXe siècle, lorsqu'il s'est ouvert à un public plus large.

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MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

Pourquoi de telles activités? Selon la défInition de l'ICOM, le musée poursuit un triple but d'étude (ou d'avancée générale des connaissances, à l'instar des autres centres de recherche scientifIque), d'éducation (au même titre que les écoles ou certaines bibliothèques) et de délectation (comme les parcs et jardins ou les concerts). Ce triple projet, reflet de l'histoire de l'institution elle-même, peut être facilement mis en pratique dans le cadre des grands établissements nationaux, disposant de services éducatifs, de centres de recherche, de laboratoires, etc. Il semble toutefois plus difficile de le percevoir dans les musées locaux.. Ces trois buts n'en restent pas moins constitutifs du projet muséal et doivent pouvoir être affirmés même dans les institutions les plus modestes. Cela ne signifIe par exemple aucunement que tout musée doit disposer d'un laboratoire de recherche mais qu'il contribue, d'une manière ou d'une autre, à l'avancée des connaissances. Ces connaissances peuvent être très locales (histoire d'un village, etc.), l'apport du musée très réduit, mais cet apport constitue une garantie de survie du musée, lui permettant de renouveler son discours sur les objets, de réaménager les salles, d'acquérir et de conserver de nouveaux. témoins matériels de l'homme. La défInition de l'ICOM est souvent évoquée dans nos régions car elle possède un caractère international et bénéfIcie de ce fait d'un statut incontestable. Cette défmition, partagée par les plus de 15.000 membres de l'ICOM, n'est cependant pas reconnue par toutes les associations de conservateurs, plusieurs d'entre
elles

-

notamment

la Museums

Association

britannique

et

l'American Association of Museums, fortes de plusieurs milliers de membreslO - ayant établi leur propre défInition du musée, parfois avec des variantes assez importantes. Ainsi, pour l'association britannique, « Les musées mettent les collections à la disposition des publics pour la connaissance, l'éducation et le plaisir. Ce sont des institutions qui collectent, préservent et
10

Voir notamment BURCAW G.E., Introduction to Museum Wor/c., ashville, N
Association for State and Local History, 1998 (3ème éd.).

American

19

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

rendent accessibles les œuvres et les objets qui leur sont confiés par la société» ; tandis que dans la loi sur les Musées de France, «L'appellation" musée de France" peut être accordée aux musées appartenant à l'Etat, à une autre personne morale de droit public ou à une personne morale de droit privé à but non lucratif. Est considéré comme musée, au sens de la présente loi, toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public en vue de la connaissance, de l'éducation et du plaisir du public. »11 L'enjeu des définitions proposées par les associations, y compris celle de l'ICOM, n'est pas tant de répondre à la question «qu'est-ce qu'un musée?» que de tenter de dissocier ce qui, pour les professionnels, est un musée de ce qui n'en est pas un. Autrement dit, il s'agit de repérer les établissements respectant les usages de la profession et de rejeter ceux qui, sous le couvert de l'appellation « musée », agissent dans d'autres buts que ceux évoqués plus haut. Il est assez difficile, cependant, d'exclure des institutions sous le prétexte qu'elles ne poursuivent pas le même objectif que les « vrais» musées. Une telle allégation semble en effet extrêmement difficile à démontrer de manière objective. Pour cette raison, l'ensemble de ces définitions insistent sur des critères principalement techniques, c'est-à-dire non le but du musée, mais ses caractéristiques de fonctionnement: acquisition, conservation, mise en valeur, ouverture au public, etc. On peut de cette manière passer assez facilement de la défmition à un système de normes quantifiées, permettant d'objectiver les critères définissant un musée. Par exemple, le concept d'ouverture au public peut être défini par un nombre de jours ou d'heures (ex. 60 jours ou 1000 heures) spécifique durant lequel le musée doit être effectivement ouvert au public. Si l'établissement ne répond pas à ces critères, il n'est pas repris
II Loi n° 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France, article I ; la traduction de la définition du musée, selon la Museums Association, est donnée dans le Rapport Recours de l'Assemblée nationale (documents parlementaires, mai 2000). 20

MISSIONS ET EVALUATlON DES MUSEES

comme musée. C'est de cette manière qu'a été opérée la distinction, à partir de l'édition du Guide des musées de Wallonie et Bruxelles de 1995, entre les «musées» et les «collections muséales », et c'est sur base de tels critères que nombre de gouvernements ou fondations décident de subventionner ou non, de manière objective, les institutions muséalesl2.
Si l'on peut ainsi établir à partir des définitions l'ensemble des tâches qu'un musée doit accomplir (préserver, rechercher, communiquer), un certain nombre de problèmes persistent quant à la nature du musée, pour lesquels ces mêmes définitions ne fournissent pas de réponse suffisante. En premier lieu, il n'est fait nulle part mention du contenu des messages communiqués par le musée. Un musée, pourvu qu'il se plie à quelques conventions fonctionnelles, peut donc tout exposer, être reconnu par les autorités et subventionné. On peut penser à des musées totalement inutiles, musées du bouton de culotte13ou de la boîte de fromage qui, pourvu qu'ils accomplissent professionnellement les tâches du conservateur, pourraient prétendre à l'obtention de subventions. On peut également penser à des musées dérangeants : si un parti d'extrême droite ou une secte souhaitait ouvrir un musée, celui-ci devrait également être subventionné. Ce problème résulte du caractère essentiellement technique des définitions, lesquelles ne se positionnent pas sur le plan des valeurs. Il a pourtant souvent été

fait mention du rôle de propagande que pouvait jouer - et que jouait - le musée, notamment durant la Seconde guerre

mondiale, dans les pays fascistes. Au sortir de la Guerrel4, de
12 Ce principe est connu sous le nom de système d'accréditation (ou d'agrément). Il existe notamment au Québec, aux Etats-Unis, mais également en Flandres. Ce système, qui est prévu dans le nouveau décret relatif à la reconnaissance des musées et institutions muséales en Communauté française, est évoqué au chapitre 3. 13Voir CAPART 1., Le collectionneur, Liège, G. Thone, 1938. 14WITTLlN A.S., The Museum, its History and its Task in Education, London, Routledge,1949. 21

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

nombreux conservateurs et chercheurs insistèrent sur la nécessité d'engagement du musée, sur le plan des valeurs, et sans doute ce rôle d'engagement culmina-t-il durant les années 1970, notamment avec la Nouvelle muséologie. C'est d'ailleurs à cette époque que fut ajoutée, dans la défmition de l'ICOM, l'idée du musée « au service de la société et de son développement », savant compromis entre le courant progressiste de la nouvelle muséologie naissante, et les mouvements plus conservateurs. Force est de reconnaître que l'institution, de nos jours, s'engage de plus en plus rarement sur ce terrain. En second lieu, un certain nombre de caractéristiques des musées n'apparaissent pas dans ces défmitions. Si on lie souvent le musée à la collection, à la conservation ou à l'éducation, ce que les conservateurs reconnaissent bien volontiers, on l'accole également au tourisme, à l'économie, à l'architecture, etc. Ces derniers liens retiennent actuellement l'attention de nombreux responsables chargés du développement des villes et régions. Les musées apparaissent, dans ce contexte, comme des infrastructures susceptibles de participer activement au développement touristique et économique, ou bien de contribuer au prestige d'une localité. On sait combien les musées sont actuellement influencés par ce phénomène, et qu'un certain nombre de responsables s'y intéressent dans une perspective où ils apparaissent comme des infrastructures de loisir, susceptibles d'attirer des touristes, dans lesquelles les activités de conservation ou de recherche passent au second plan. On peut adopter différents points de vue par rapport à ce phénomène qui, d'une certaine manière, modifie considérablement la défmition du musée. Deux positions radicales pourraient être envisagées, l'une visant à nier purement et simplement les aspects touristiques, économiques, etc., l'autre reconnaissant le changement de nature de l'institution qui s'opère actuellement, et redéfinissant l'institution en fonction de ces nouveaux paramètres. On 22

MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES

pourrait ainsi décrire le musée comme une institution de loisir qui, à partir d'une collection, expose des objets afm de satisfaire les besoins des visiteurs, dans une perspective de satisfaction de sa clientèle locale et de développement du tourisme dans sa région. Ces deux positions aboutissent, immanquablement, à des impasses. La première position témoigne d'une certaine dose d'hypocrisie, tout comme d'une ignorance de l'histoire des musées. Les conservateurs ont, depuis des siècles, revendiqué dans leurs discours le lien entre leur institution et le tourisme, le développement économique ou le prestige de leur ville. Les conservateurs actuels savent également qu'une bonne part de leurs subventions provient de budgets touristiques et n'hésitent pas à utiliser des arguments allant dans ce sens afm d'obtenir d'avantage de crédits. Il serait illogique, dans ces conditions, de continuer longtemps à jouer sur un double registre, adoptant tantôt une défmition très restrictive du musée, évoquant d'autre part des retombées économiques potentielles.

DE LA DEFINITION AU PROJET Nous ne pouvons, si nous souhaitons évaluer les musées, partir d'une seule défmition, aussi vaste soit-elle, pour obtenir une image suffisamment précise de ces établissements.Mieux vaut, dans cette perspective,partir d'une notion plus dynamique,celle de projet.
Le «projet» désigne de manière générale «ce qu'on a l'intention de faire et [1'] estimation des moyens nécessaires à la réalisation »15.Si les défmitions du musée, autant que les critères externes, tentent de circonscrire l'objet-musée, à l'inverse, l'étude de son projet part du centre (du vouloir muséal, de la
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CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE, Trésor de
Paris, Ed. du CNRS, vol. 13, 1988.

la langue française,

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MISSIONS ET EVALUATION DES MUSEES volonté des acteurs), pour tenter d'appréhender, vers quoi il tend. sans a priori, ce

On peut se référer aux « sciences de l'éducation» pour préciser ce que pourrait être le projet muséal : «c'est, tout d'abord, une intention philosophique ou politique, une visée, affirmant, de façon toujours indéterminée, des valeurs en quête de réalisation. [...] C'est, seulement ensuite, la traduction stratégique, opératoire, mesurée, déterminée d'une telle visée »16. Cette définition permet de discerner trois éléments significatifs. D'abord, il s'agit d'une réflexion profondément ancrée dans la pensée humaine, intention philosophique. Ensuite, le projet s'inscrit dans un cadre opérationnel, qui se décline en programmes et stratégies. Enfm, la définition est conçue pour s'articuler en fonction de celle d'« évaluation », de jugement sur le projet ou de contrôle sur la stratégie, évaluation pour laquelle les «sciences de l'éducation» ont également développé une approche spécifique. Il n'y a pas un, mais plusieurs projets donnant naissance au musée. Il ne s'agit pas d'un noyau dur, mais d'un ensemble d'idées s'entrecroisant pour constituer l'institution que nous connaissons actuellement. Il est donc difficile - voire impossible - de définir précisément l'origine de ce que l'on peut qualifier de rhizome muséazI? Le terme de rhizome, utilisé en botanique, désigne en effet la tige souterraine des plantes vivaces qui émet de nouvelles tiges aériennes par ses extrémités antérieures, tandis que la partie postérieure se détruit progressivement. Le rhizome peut ainsi former un réseau souterrain très complexe,

ARDOINO J., Projet - éducatif, in JACOB A. (ss la dir.) Encyclopédie philosophique universelle, II, Les notions philosophiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1990. Ardoino, bien sûr, parle de projet éducatif et non muséal. 17Pour le concept de rhizome et l'histoire de ces projets, voir MAIRESSE F., Le musée, temple spectaculaire, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002. 24

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